Le masque rouge
La cantinière, augurant bien de l'attention que le gouverneur semblait disposé à lui accorder, reprit vivement :
— Vous comprenez, messire, que lorsqu'on a, comme moi, depuis cinquante ans,
4 LE MASQUE UOUGE
l'avantage d'abreuver la garnison de la citadelle de Hellerans, on sait ce que c'est qu'une consigne, et on connaît le respect du à la chose... — Mais si la consigne vous défend de faire ouvrir les portes et baisser les ponts, j'imagine cependant qu'elle ne vous oblige pas h être cruel et sans pitié...
— Sans doute, — murmura le gouverneur, qui ne devinait point où la mère Fint en voulait venir.
— Bref, — poiirsuivil-elle, — vous seriez bien aise, n'est-ce pas, messire, de sauver ce pauvre moine sans violer la consigne ?...
— Avez-vous un moyen ?
— Oui, j'en ai un, — et c'est justement là mou idée...
— Voyons nu peu...
La curiosit '' l'emporta sur le respect, et !es
soldats, qui s'étaient écartés d'abord, se massèrent de nouveau autour du gouverneur, afin d'être à portée d'entendre le projet de la cantinière.
— Vous savez, messire, — dit cette dernière, — vous savez que j'ai un mulet, et que lorsque je vais à Lons-le-Saiilnier chercher des provisions, je lui mets deux grands paniers sur le dos
— Je sais cela, — mais je ne devine pas quel rapport...
— Vous allez voir. — Qui donc empêche d'altacher une corde à l'un de ces paniers, — de le descendre dans le fossé avec cetfe corde, et de le remonter ensuite, quand le bon moine se serainstallédedans?... - Vous comprenez cela, messire ?
^*- Oui»
6 LÉ MASQUE nOLGE
— De cette façon, îa consigne est satisfaite, et la charité aussi...
— Je ne dis pas non, — répliqua le gouverneur.
— Ainsi, vous permettez?.,.
■^ Je ne dis pas oui. — Si ce religieux était un moine de quelqu'un des couvents de la montagne... de l'abbaye de Saint-Claude, par exemple?... un ami du capitaine La Cuzon?...
— Un Cuanais!!... — s'écria la mère Fint. — Oh! que nenni, messirel.., — c'est un ami des Français, au contraire, - c'est un moine de l'abbaye de Cuzeau...
— Comment le savez-rous ?...
— Et son costume, donc, raessire?... — est-ce que vous ne voyez pas son c^^stume?... rr] .' ^risf , ceinture de corde et pieds nus.
lE MASQUE ROUGB 7
Il n'y a que les bons moines de Ciizeau qui soient habillés comme cela ...
— J'avoue, — répondit le gouverneur avec un sourire.-- j'avoue que je me connais mieux en uniformes qu'en frocs...
— Enfin, messire, consentez-vous?...
— 0ui. — Mais à une condition...
— Laquelle ?
— C'est que le religieux ne sortira pas de votre logement, — qu'il ne se montrera point dans la citadelle, et qu'il se remettra en route dès demain matin...
— Tout ça sera fait, messire... — Soyez Iranquille, et rapportez-vous en à moi...
Après avoir accordé la permission si impatiemment attendue, le gouverneur s'éloigna lentement en s'appuyant sur sa longue ca nne .
O * LE MASQUK RODGE
La canfinière se mit à crier, tout du haut de sa fête :
— Nicolas!... eh ! Nicolas I...
Au bout de quelques secondes le grand Nicolas sortit du logis de sa mère.
Il étirait ses longs membres et il se frottait les yeux avec ses poings fermés. — A coup sur l'honnête garçon venait d'être réveillé, trop brusquement, et, tout en marchant, il dormait encore.
— Va me chercher un des grands paniers du mulet, — lui dit la mère Fint, — tu apporteras en même temps une corde à puits et u'i paquet de petites cordes... dépêche-toi, — si tu reviens vite je te donnerai un verre d'eaude-vie..
Surexcité par cette promesse, le grand Nicolas déploya une activité digne des plu*
LE MASQUE ROUGE y
justes éloges et cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que déjà il reparaissait avec les objets demandés.
Les soldats se mirent aussitôt à l'œuvre, sous la direction de la vieille femme.
Ils commenceront par attacher une petite corde à chacun des angles du panier. — Ces quatre cordes furent réunies et fixées à l'extrémité du cable ; — on laissa glisser ensuite la machine tout entière au bas du rempart.
Le moine avait trouvé moyen de descendre le talus du fossé, mais là, sans doute, ses forces épuisées venaient de le trahir. — Il restait immobile, étendu sur la terre cfo]^^e, et ne donnant plus signe de vie.
— Saint homiiiO ! — lui cria la mère Fint, '^ mon bon père !.. * voici que nousi venons
40 LE MASQUE UOUCE
votre aide... Le panier de mon miilef vous attend... il est tout h fait comîiiode et semble fait exprès... — prenez vo^re côurage à deux mains, mon bon père, et entrez dedans...
Le moine ne parut point entendre, et ne bougea non plus qu'un caillou.
— Seigneur, mon Dieu! — balbutia la cantinière, — aurait-il déjà rendu l'âme!.,. Ah ! mon doux Jésus, quel malheur!
Puis, ne pouvant se résigner à perdre tout espoir, elle recommença h s'adresser au religieux et à faire appel h son courage.
Cet appel fut enfin entendu ; — le moine revint à lui-même encore une fois. — Il se traîna jusqu'auprès du panier dans lequel il monta tout en poussant force gémissements.
— Que Dieu soit loué 1 — s'écria la cantinière, — le pnint homme est maintenant hors
d'affaire ! — Allons, vous autres, hissez-moi ça doucement et sans secousses; — je promets du genièvre à tout le monde!...
On voit que, quand l'exaltation religieuse s'emparait de la digne femme, tous ses sages principes d'économie étaient oubliés incontinent!
Le contenant et le contenu, c'est-à-dire le panier et le moine, arrivèrent sains et saufs au sommet du rempart.
Ce fut alors à qui s'empresserait aaprès du vieillard presque miraculeusement sauvé. — Mais ses plaintes et ses gémissements redoublèrent, et il supplia ses libérateurs de ne le point toucher, car, — disait-il , — il avait tous les membres rompus... et de la nuque du cou à la plante des pieds son corps n'était qu'une contusion douloureuse.
12 LE MASQUE RCDUGE
— Soyez calme, saint homme I... — lui dit la mère Fini en écartant tout le monde, — on vous soignera mieux qu'un roi ! et c'est moi qui m'en charge 1 . . . — Deux de ces braves gens vont vous prendre, et ils vous porteront dans ma chambre avec autant de précautions et de respect qu'en montre le prêtre qui tient le Saint-Sacrement sous le dais, à la procession de la Fête-Dieu!...
C'est ce qui eut lieu en effet, et au bout de quehjues secondes le moine reposait sur le lit de la vieille femme, dans la chambre située derrière la cantine, et dont l'unique fenêtre prenait jour sur les fossés, presque audessus de la poterne.
Ce n'est pas sans raison que le cardinal
LE MASQUE ROLGE 13
s'était enfermé dans son appartement, — ainsi que nous avons entendu le gouverp.eur du château l'ailirmer à la mère Fini sur les remparts, ~ et qu'il avait donné l'ordre de ne laisser pénétrer personne auprès de lui, sous quelque prétexte que ce fùl.
Il voulait rester seul,— il voulait réfléchir longuement et à tête reposée, à cette scène étrange et grandiose, dans laquelle il avait donné la réplique au prêtre-soldat.
Il voulait repasser dans son esprit, et méditer à loisir, chacune des réponses audacieusement franches de cet homme, dont l'ardeur, la persévérance et la volonté s'étaient dressées si longtemps, comme un mur d'airain, devant les armées du premier ministre du roi de France ! — Homme étrange et sublime, que les succès n'enivraient point,
Ii LE MASQUt ROUGE
que rapproche des supplices ne pouvait abattre!...
Peut-être, — à ceux du moins de nos lecteurs qui ont longuement étudié dans l'histoire le caractère et les habitudes de l'Éminence rouge, — peut-être l'attitude de Richelieu, pendant le cours de son entrevue avec le curé Marquis, paraît-elle étrange et invraisemblable...
Il ne nous semble point embarrassant de prouver que cette attitude, exceptionnelle sans doute, n'en avait pas moins été ce qu'elle devait élre dans une semblable circonstance.
Un homme ordinaire peut et doit s'irriter -de s'entendre dire face à face de cruelles vérités. — Si cet homme a le pouvoir en main et qu'il n'y ait daiiS son âme, ni générosité,
LE MASO CE HOCCIÈ l8
ni grandeur, la vengeance ne se fera point attendre et suivra de bien près la première explosion de la colère.
Mais, à la hauteur où Richelieu se trouvait placé, pouvait-il être atteint par l'ironie sanglante de quelques-unes des paroles de Marquis?...
D'ailleurs, habitué depuis si longtemps à ne voir autour de lui que des courtisans, humbles, soumis, tremblants comme des valets, et n'osant pas même exprimer leur opinion avant d'être certains que cette opinion était conforme à la pensée du maître, Richelieu se sentait las de ces plates adulations et de ces flatteries rampantes...
Il avait ressenti une sorte de satisfaction intime et profonde, en rencontrant sur son chemin une intelligence indépendante, un
4 G LK MASQUE KOUGE
esprit ùivme et qui ne craignait point de heurter le sien.
Et d'ailleurs, nous le répétons, la merveilleuse justesse des jugements du prêtre en avait fait passer la hardiesse imprudente...
Il était dix heures du soir au moment où le cardinal, ayant pris un parti décisif, quitta le fauteuil dans l^^uel il venait de s'absorber pendant de longues heures en une profonde méditation.
Le ciel, sombre et chargé depuis le matin, était devenu pluvieux à la tombée de la nuit. — Le vent du nord-ouest souftlait avec violence, et ses rgffales impétueuses chassaient ] «s gouttes d'eau contre les hautes fenêtres
el faisaient trembler les petits carreaux dans
leu's alvéoles d'élain.
Le curé Marquis, — nous le savons, — avait été mis en chapelle par les ordres du cardinal.
Après ravoir conduit jusque dans le sanctuaire, les soldats s'étaient retirés pour garder extérieurement les issues, laissant ainsi le prêtre seul.
La chapelle n'était éclairée que par le lumignon d'une lampe d'argent suspendue à la voûte.
La lueur de cette lampe, imperceptible aussi longtemps qu'il avait fait jour, s'était agrandie peu à peu, à mesure que descendaient-les ténèbres, et lorsque la nuit fut close un cercle tremblottant de lumière pâle et blafarde se dessina sur le marbre des
dalles, mettant çà et là une douteuse étincelle, V u
18 L£ MASUUE HOOGE
sur les ornements de l'autel et sur les cadres sculptés des tableaux.
Marquis îivail ployé le genou, d'abord en face du tabernacle, et il avait prié avec la foi du chrétien et la ferveur du prêtre.
Puis, s'étant enfin relevé, il avait croisé ses bras sur sa poitrine, et les regards tournés vers une image de Jésus crucifié, il s'était abandonné à ces pensées tout à la fois tristes et consolantes qui viennent assaillir Farue du juste qui va mourir, — Et dans sa rêverie suprême, il ne s'apercevait pas que les heures s'écoulaient.
Depuis la chambre à coucher du cardinal, nn (Ui'oit couloir conduisait à la chapelle.
Richelieu n'avertit personne. — Il prit une lampe qui brûlait sur la cheminée, et il s'engagea seul dans le couloir.
lE MASQUK ROUGE )9
Un soldat français faisait faction près dft la porte de la chapelle/
— Vous pouvez vous retirer, — dit h cardinal à ce soldat, — votri présence est inutile ici désormais.
Lq gard^ QÎ^éitavec promptitude, et le cardinal ouvrit la porte.
Marqnis, complètement absorbé en luimême, ne s'aperçut pas qu'il n'était plus seul.
Richelieu s'avança jusqu'auprès de lui et lui toucha doucement l'épaule. — Le prêtre se retourna, — son visage n'exprima ni trouble ni surprise.
H s'inclina cependant; — mais ce salut fut un hommage qu'il rendait à la pourpre romaine, dont le ministre était revêtu, et non point au ministre lui-même.
— Prêtre, — lui deuianda le cardinal, — à (juoi dune pensez-vous ainsi?...
— Je pense, monseigneur, — répondit ?*larquis avec cahne, — je pense que jusqu'à ce jour je vous ai considéré comme un ennemi cruel, — que je vous ai maudit à cause du mal que vous faisiez à tout ce que j'aime, — ai que cependant, à cette heure .suprême, toute haine a disparu de mon àme, et que je vous pardonne du fond du cœur...
— Et d'où vous viennent cette résignation et cette mansuétude?
— Regardez, monseigneur...
Et la main de Marquis désignait le Christ. Il poursuivit :
— Regardez!... — l.e Fils de Dieu meurt sur une croix infà ne et pardonne à ses bourreaux!... — Je lui ai demandé la force d'i-
LK MIKOUE ROUGE ^ 21
miter le grand exemple qu'il nous a donné. — 11 paraît que ma prière a été entendue, car je vais mourir, et, je vous le répète, il n y a plus d'amerlume en moi.
— Vous ne craignez donc pas la mort?
— Comment la craindrais-je?... — Soldat, je l'ai vue souvent de bien près; — homme, je sais que le terme de la vie est incertain e! que la mort est toujoursln, guettant sa proie comme un vautour; — prêtre, j'ai comboflu chez les autres les terreurs et les défaillances qu'(^1le amène h sa suite... — Vous voyez que je ne puis craindre celle que je connais si bien ! . . . — Que vos bourreaux viennent, monseigneur, je suis prêt...
— Les bourreaux ne viendront pas, — répliqua lentement Richelieu.
2â LÉ MASQUE ROUGE
^ Les hommes tels qiie vous, cmè Marquis, réhabiliteraient l'échafaud et ennoblir aient le gibet... — tour eux, le supplice serait une auréole de plusl — Je vous trouve assez grand , je ne veux pas vous grancir encore 1 — vous vivrez 1
— ' Moi, monseigneur! — s'écria le prêtre.
— J'espère, — ajouta Richelieu en souriant, — que vous ne refuserez point d'accepter la vie... et de l'accepter de nibi.
Le curé secoua la tête. "
— Monseigneur, — ropondit-il , — j'ai peur qu'il ne me faille racheter ma tête à un prix trop élevé pour être acceptable!...
— Eh ! qui vous parle de rachat?. . . — qui vous parle de conditions imposées?... — Je ne vous vMids pas la vie, curé Marquis, je
Vr ■:,>-■ 1/1 doi;iiel...
Ll MASQUK ROUGI S3
— Je VOUS entends, monseigneur ; — mais je vous comprends si peu que j*ai peine à vous croire...
Les lèvres du cardinal eurent un sourire amer.
— Ah I — s'écria-t-il, — je comprends, moi!... — Vous ne pouvez ajouter foi à la clémence de Hichelieu ! . . .
— Monseigneur, — répondit Marquis, — l'histoire dira que Richrlif u fut un grand ministre, mais elle n'ajoutera pas qu'il fut un ministre clément...
— Eh bien 1 en ce qui vous concerne du moinsjé'histoire aura tort! - Je vous fais
ac
grâce slaîs^^^^M^^ ; — j'ai besoin d'un ennemi tel qj^evous^-t-Mpi^ con-
quête de la Francne-Comté sè]ran™?hi* glorieuse, et, quoique vous en ayez dit, je vouf
ii LE MASQUE ROUGE
répète que la province que vous défendez doit bientôtappartenir à la France...
— Jamais i — dit Marquis avec énergie.
— Jamais... — répéta Richelieu; — le croyez-vous véritablement?
Le prêtre allait répondre.
Mais, soudain, il s'arrêta, et saisit le bras du ministre en murmurant :
— Silence !...
Un coup de sifflet, long et vibrant, venait de traverser l'espace.
— • Qu'est-ce donc?... — demanda Richelieu, étonné du mouvement du curé Marquis, et surtout de la subite altération de son visage, impassible jusque-lA.
Mais le prêtre ne répondit pas.
La tète penchée en avant, — le regard fuR, — la lèvre agitée par une sorte de trem»
LE MASQUE UOtiGE 25
blement, — attentif au moindre bruit, — il attendait.
Un second coup de sifflet se fit entendre.
— Deux I — s'écria-t-il.
En même temps sa physionomie s'illuminait d'une lueur soudaine : — il avait dans les yeux, l'éclair, — sur la bouche, le sourire du triompher
Une réelle et profonde épouvante commençait à se mêler à la stupeur du cardinal, qui demanda d'une voix agitée : .
— Mais, encore une fois, qu'est-ce donc, et que signifie tout cela?...
— Silence I — répéta Marquis, — attendez...
— 0"oi î . . . que faut-il attendre ?. . .
Un troisième siffl6ment retentit, — plu^
26 LB MASQUE nOUGE
vinrant, plus prolongé que les deux premiers.
Marquis lâcha le bras de Richelieu, et éleva ses deux mains jointes vers rifriâge de Jésus crucifié.
— Seigneur, mon Dieu ! — s'écrîa4-il,-i^ tous rn'avez àfccordé plus que Je ne vous demandais !... Soyez béni! soyez béni !...
L'effroi et Tanxiélé de Richelieu augmentaient de seconde en seconde. — Quoiqu'il fût brave comme un soldat, — (et il avait donné plus d'une preuve de cette bravoure), — il pâlissait d'une façon visible^ et un tremblement nerveux s'emparait de lui.
L'approche d'un péril mystérieux et inconnu agit invinciblement, même sur les cœurs les plus forts et sur les âmes les mieux trempées!...
LE MASQUE ROUUE 27
Au troisième sifflement succéda un coup de mousquet. ' •.
Puis une immense clameur s'éleva de toutes parts et enveloppa le château.
Le vieux moine.
La chambre dans laquelle la mère Fint avait installé le vieux moine était étroite et basse, avec une voûte au lieti de plafond. — Son ameublement consistait en un grand lit enveloppé dans des rideaux de serge rouge.
30 LE MASQUE ROUGS
— en un bahut de bois de noyer, et en deux ou trois escabeaux.
Des planches de sapin, ajustées Je long de la muraille, supportaient des ustensiles de cuisine trop encombrants pour trouver place dans la cantine proprement dite.
Depuis le moment où, quelques heures au- •paravant, les deux soldats avaient étendu le moribond sur le lit, il avait paru dormir d'un profond sommeil, etla.mère Fi nt s'était sentie rassurée par le bruit de sa respiration égale et calme.
La retraite, battue parles tambours et sonnée parles clairons, avait fait rentrer tous les homuies d'armes dans les casernes, — les sentinelles seules continuaient leurs rondes sur les remparts, en s'enveloppant de leur mieux dans leurs amples manteaux, pour se
IB MASQUE ROUêtt M
gargiritir cpntr(^ k pluie glacialjg, chassée p^r à^i> t^pf^rra^ gués impétueuses .
La mère Fiut et le grand Nicolas étaient ^^sjs l'un à côté de l'autre, dans la première
piècç, auprès d'un reste de feu qui se consuqf^ail dans la cheminée.
L'œil endormi, les bras ballants, la bouche ouverte et le nez en l'air, le grand Nicolas ne pensait absoluiuent à rien, — nous prenons sur nous de l'aifirmer.
La cantinière s'absorbait dan^ les soins qu'ell.e prodiguait à un petit pot de terre brune, placé sur les cendres chaudes, et con- ^jÇi^ant un breuvage qu'elle conaptait adminis- JSrer au religieux au moment de son réveil.
Ce breuvage, dont il A*ét^t point possible de révoquer en doute les propriétés quasimiraculeuses, se composait (Ji^ yin du Jura,
3âl LE MASQUE UOUGfi
fortement sucré, et assaisonné de diverses épices, telles que muscade, cannelle et clous degirofle.
Ce remède souverain, — qui s'appellerait aujourd'hui tout simplement un bischof, — était considéré par la mère Fint comme la plus parfaite et la plus complète expression de la panacée universelle.
Le grand Nicolas partageait volontiers cette opinion, et il aurait consenti de grand cœur à se rendre malade, pourvu qu'un semblable remède lui fût administré à hautes doses.
La vieille fepme venait de remuer pour la vingtième fois le contenu de son petit pot avec une cuillère de bois, quand il lui sembla eilendre un léger bruit dans la chambre à coucher.
Ellcj y courut.
Le moine venait de s'éveiller ; — il avait quitté la position horizontale et s'était assis sur le lit.
— Digne femme , — murmura-t-il d'une voix presque éteinte, — c'est vous sans doute qui avez eu compassion de moi... c'est vous qui m'avez sauvé et recueilli...
— J'ai fait ce que j'ai pu, mon bon père.
— Ceci vous sera payé au centuple dans l'autre monde !
— Comment vous trouvez-volis maintenant, saint religieux?
— Mieux... beaucoup mieux... — Je souffre encore de mes meurtrissures ; mais il me semble que les forces me reviennent.
— Attendez, mon bon père, je vais vous guérir tout à fait.
— Et de quelle façon?
— Vous allez voir.
La mère Finte retourna dans la cantine. — Elle versa dans un gobelet d'étain le contenu du petit pot, et elle présenta le gobelet au moine, en lui disant :
— Buvez, saint homme !
— Qu'est-ce que cela?
— C'est la vie et c'est la santé... Buvez !
Le vin épicé répandait une odeur suave et pénétrante. — Le moine n'hésita pas, et vida le gobelet d'un trait.
— Eh bien? — demanda la vieille femme.
— Ah I vous aviez raison ! ... c'est la vie !.. . il me semble que je renais... — il me semble qu'un nouveau sang coule dans mes veines.
— Je savais bien I — s'écria la cantinière
avec une expression de triomphe.
— Je crois que je pourrai me tenir debout et marcher, — poursuivit le moine.
— Vraiment?
-^ Toutes mes douleurs ont disparu.
— Que Dieu en soit loué I
— Si j'essayais?
— Essayez , saint homme , rien n'empêche!... vous vous recoucherez après...
Le moine quitta le lit, non sans peine, et fit quelques pas en chancelant.
— Voulez -vous vous appuyer sur mon bras, — lui dit la mère Finte, — et venir' un instant vous asseoir au coin du feu?
— Quelle heure est-il?
— Neuf heures et demie.
— Eh bien, allons.
Le religieux et la cantinière gagnèrent lentement la première pièce*
36 LE MASQUK ItOUGE
Aussitôt qu'il avait été seul, le grand Nicolas s'était endormi.
Sa mère le réveilla brusquement, afin de lui prendre son escabeau et de le donner au moine.
Le pauvre garçon s'en alla se rendormir dans un coin. -7- Le moine s'assit à sa place, mais non sans pousser force gémissements et force soupirs.
— Vous souffrez donc encore, bon père?
— lui demanda la vieille femme.
— Oui, — plus que je ne le croyais tout à l'heure... — Je sens que tout mon corps est brisé...
— Ah! — s'écria îa mère Finte, dans un transport d'indignation rétros pective, — ahl les mécréants !.... traiter > 'ainsi un saint
homme ! ... un vénérable serviteur de Dieu I . , . Qu'ils soient maudits et damnés I
— Ne maudissons personne, digne femme I — interrompit le moine. — D'ailleurs, ce n'est pas moi qu'il faut plaindre...
— Et qui donc? ,
— Le pauvre jeune frère qui m'accompagnait... un novice de Vingt ans à peine, que ces hommes égarés ont entraîné avec eux pour l'assaasiner.
La mère Finte cacha son visage avec ses deux mains.
— L'assassiner! — répéta-t-elle ; -- un novice!... est-ce Dieu possible?
— Hélas ! ce n'est que trop certain !
— Mais, dites-moi , vénérable religieux, pourquoi donc ces misérables vous ont-ils traités ainsi? pounpioi vous arrêter et vous
38 LE MASQUE KOUGE
égorger?... — Ah! si vous aviez été des intendants de grands seigneurs, ou des collecteurs des dîmes, j'aurais compris ça!... mais vcus?...
— C'est que, digne femme, ces criminels ( à qui Dieu veuille accorder le repentir ) savaient sans doute que nous avions aujourd'hui, sur nous, plus d'or que n'en ont jamais les collecteurs de dîmes et les intendants de grands seigneurs...
La mère Finte ouvrit largement ses petits yeux étonnés.
— Plus d'or ! — répéta-t-elle; -^ et comment?
— Nous sommes des moines de Cuzeau; — peut-être mon costume vous l'a-t-il appris déjà.
— Oui, bon père.
— Je suis le trésorier du couvent, et j'allaîs, avec un novice, porter à l'abbaye de Vaux-sur-Poligny une. somme que nous ^(^evons au prieur.
— Uçe grosse somme?
— Dix mille livres.
La mère Finte frappa Tune contre Vautre ses grosses mains.
— Dix mille livres!..^ — répéta-t-elle. — Ahl seigneur mon Dieu!... bonne sainte vierge Marie!... doux Jésus!... dix mille livresl...
— Hélas! oui, digne femme, tout autant! — Mon compagnon en portait la moitié dans un sac de peau attaché sous sa robe; — r j'ftp vais le reste dans ma besace.
— Et ils ont tout pris?
— Ils l'ont cru, du moins.
40 LE MASQUE KÔUGE
— Est-ce qu'ils se trompaient, bon père?
— Oui, et voici comment. — Quand ils se sont jetés sur moi pour m'arracher ma besace, j'ai voulu la défendre ; — elle s'est ouverte dans la lutte, et une bonne partie de ce qu'elle contenait s'en est échappé.
— Et ils ne l'ont pas vu?
— Non.
— Et vous en êtes sûr, saint homme?
— Oh! parfaitement sûr. Voyez plutôt...
le vieux moine fouilla dans la poche de
sa robe, et il en tira une dizaine de pièces d'or qu'ilmit dans la main de la mère Finte. . — Tenez, — reprit-il, — j'ai ramassé ceci sur le sol, quand je suis sorti de mon premier évanouissement. — Prenez cet or, — gardez-le, — je vous le donne...
La cantinière poussa une exclamation
joyeuse qui réveilla en sursaut le grand Nicolas.
— Vous me donnez cela !... — murmurat-elle ensuite avec une sorte de délire ; — vous me le donnez à moi... pour moi?
— Oui, digne femme, — et c'est la preuve qu'une bonne action reste rarement sans récompense, et que souvent cette récompense ne se fait pas longtemps attendre...
LamèreFintecourutenfermerdanslebahut les pièces d'or que le moine venait de lui donner.
Puis elle revint auprès de la cheminée, et elle resta pendant un instant silencieuse, absorbée dans ses réflexions.
Enfin elle reprit, avec le sourire et le regard enflammé de la cupidité qui s'allumait en elle :
— Et VOUS dites, saint homme, qu'il est tombé beaucoup d'or de votre besace?
— Oui, beaucoup.
— Plus que vous n'en avez ramassé?
-^ Dix fois plus.
— Dix fois plus ! — répéta-t-elle, — une fortune !
— Les pièces d'or jonchaient le sol, -^ poursuivit le moine ; — elles entraient dans la terre humide, — elles disparaissaient dans les herbes.
— Mais on le trouvera, cet or I...
-^ Sans doute.
— On l'emportera...
— Ah ! celui qui demain passera par là le premier, fera une riche récolte !
— Mais, bon père, celui-là sera peut-être
un mauvais chrétien qui consacrera tant d'argent à un mauvais usage.
— Cela est bien à craindre, en effet.
— Ne vaudrait-il pas mieux que quelque personne pieuse et de bonne vie profitât de cette richesse?
— Oui, certes, cela vaudrait mieux.
— Et si cette personne pieuse, c'était moi?
— Ah I digne femme, je le souhaiterais de tout mon cœur, et, dans ce bonheur qui vous arriverait, je verrais le doigt de Dieu.
— Eh ! bien saint homme, c'est possible,
— Tant mieux... oh I tant mieux... — mais comment ?
— Êtes-vous disposé à m'aider,bon père?
— De tout mon pouvoir.
— Alors ce n'est pas demain matin, qu'il faut ramasser cet or...
— Et quand donc ?
— C'est cette nuit, — c'est tout de suite...
— Mais par quel moyen sortir du château?., vous ne pourrez jamais en venir à bout...
— Je n'ai qu'à vouloir, au contraire pour pouvoir.
Le moine regarda la mère Finte d'un air étonné.
— Oui, — répéta la vieille femme, — je n'ai qu'à vouloir... — il y a une poterne à vingt pas d'ici...
— Elle est fermée, sans doute?..
— Oui, mais mon fils est porte-clés.
— Je ne dis pas non, — seulement c'est vous exposer à un grand danger...
— Lequel?
— Si le gouverneur apprenait ?
— Comment saurait-il!... — la nuit est noire, — il pleut, — tout le monde dort... les sentinelles ne verront rien...
— Songez donc que le cardinal de Richelieu est dans le château...
— Oui, mais il est enfermé dans un appartement où personne ne peut pénétrer... — soyez sûr qu'il pense à dormir, plus qu'à toute autre chose, et il doit en avoir bon besoin pour se reposer, surtout aujourd'hui?..
— Pourquoi, surtout aujourd'hui ?
— Parce qu'il a passé tout l'après-midi à juger l'homme à la robe rouge...
— Quel est cet homme?
— Un des chefs de la montagne. . . un prêtre qui s'appelle le curé Marquis... — vous en avez entendu parler?
— Souvent.
— C'est comme vous savez, le compagnon de La Cuzon et de Varroz...
— Oui, et j'imagine que Texécution a suivi de près le jugement et que le curé Marquis est, à cette heure, dans Tautre monde...
— Non, — il parait qu'on ne Texécutera que demain matin...
, — Ah... demain?..
— Oui, — monseigneur Ta fait mettre en chapelle, pour lui donner le temps de se repentir de ses péchés et de demander pardon à Dieu... — c'est un si bon chrétien que monseigneur le Cardinal I.. — enfin vous voyez, saint homme, qu'il n'y a véritablement aucun danger, et que le moment est bien choisi pour ramasser l'or...
— Tout cela se peut, mais cependant.,.
— Ce serait ofTenser Dieu, — interrompit la mère Finte, — que de laisser une telle somme tombée aux mains d'un débauché qui la dissiperait en toutes sortes de fâcheux usages.
— Sans doute... sans doute.
— Nous porterions la faute de tous ses péchés I . . n'est-ce pas votre avis, bon père ?
— Oui... oui... vous avez raison... — et, du moment où vous consentez à vous exposer...
^ Je m'exposerais à tout, plutôt que d'abandonner cet argent ! . ..
.— Au fond, je vous approuve... vous en ferez de bonnes œuvres.
— Beaucoup de bonnes œuvres! — vous servirez de guide à Nicolas, n'est-ce pas ?.,.
— C'est-à-dire que je lui indiquerai bien
48 LE MASQUE KOUGK
exactement l'eiidroitoù je suis tombé, car je ne puis songer à me traîner jusque-là... je n'en viendrais jamais à bout. . .
— Cela suffira... — on le croit bête, mon pauvre Nicolas, mais je suis bien sûre, moi, quMl saura trouver...
La vieille femme se leva, et, d'une main tremblante d'émotion et de convoitise, elle alluma une lanterne et la referma avec soin.
— Nicolas I — cria-t-elle ensuite. — Eh ! Nicolas...
Le grand garçon se réveilla tant bien que mal et tout en bâillant et en se frottant les yeux, il demanda :
— Eh bien, mère, qu'çst-ce que vous voulez?
La vieille femme ouvrit le bahut et lui montra les pièces d'or, en disant :
Li<: MASQUii IIÛUGE ^^
— Sais tu ce que c'est que ça ?...
— Ça, cVst de Targent.
— C'est de l'or, — etTor vaut dix fois plu^ d'argent que l'argent...
— Alors, pour une pièce comme celle-là, on a beaucoup d'eau-de-vie?...
— Oui, beaucoup.
— Combien de verres ?.. • -- Au moins deux cents.
L'œil de Nicolas étincela :
— Donnez-moi une de ces pièces qui vaut tant d'eau-de-vie... — fit-il en tendant la main.
— Oui, tu en auras une, mais il faut la gagner.
-^ Comment?...
— Où est la clé de la poterne ?...
Nicolas prit un trousseau suspendu à la
muraille; dans ce trousseau, il désigna une clé, et il dit :
— La voilà.
— C'est bien. — Viens avec nous.
— Et j^aurai la pièce?
— Oui.
— Mais, — fit alors le vieux moine, — ne faudrait-il pas attendre que la nuit fût plus avancée?
— Inutile, saint homme... — Dix heures vont sonner... il fait noir comme dans un four... D'ailleurs, entendez-vous la pluie?
— Puisque vous le voulez, allons... — Seulement, j'ignore si je pourrai marcher.
— Appuyez-vous sur moi, bon père.
La vieille femme, le moine et le grand Nicolas sortirent de la cantine et côtovèrent le rempwt.
LE MASUUE UOU(rlî: 51
La mère Fint soutenait les pas chancelants du religieux. — Nicolas portait la lanterne et le trousseau de clés.
Le vent mugissait, — la pluie tombait à torrents. — Les sentinelles, réfugiées dans leurs guérites, veillaient fort mal à la sûreté de la place.
Au bout d'une vingtaine de pas, nos trois personnages atteignirent l'escalier qui conduisait à la poterne.
Cette poterne s'ouvrait k huit ou dix pieds, au-dessus du sol des fossés.
— Il va nous falloir une échelle, — dit la mère Fint; — il yen a une tout justement contre le mur du petit pavillon qu'on est en train de réparer, près de la chapelle. — Nicolas, cours la chercher.
Le grand garçon disparut dans les iénè-
S2 LE 3IASQUE ROUGÉ
bres, et revint au bout d'un instant, traînant Téchelle demandée.
— Descends le premier, — reprit la vieille femme ; — ouvre la poterne, et laisse glisser réchelle.
Nicolas obéit.
On entendit la clé grincer dans la serrure, et les gonds crier.
La poterne s'ouvrit. — l'échelle glissa le long de la muraille et toucha le sol.
— Maintenant, bon père, — dit la mère Fint au moine, — expliquez-lui bien, je vous en prie, ce qu'il faut qu'il fasse...
Puis elle ajouta en s'adressant à son fils :
— Nicolas, écoute le saint homme, et retiens ses moindres paroles.
— Mon enfant, — murmura le religieux, — vous allez descendre avec la lanterne et
VOUS traverserez le fossé... — Quand vous serez de l'autre côté , vous ferez trois cent cinquante pas, en allant tout droit devant vous... — Vous décrirez ensuite un grand cercle, que vous parcourrez dans tous les sens, en ayant bien soin de tenir la lumière de votre lanterne tout près de terre... — A force de chercher, vous verrez quelque chose briller dans l'herbe ; — vous vous arrêterez alors, vous ramasserez toutes les pièces d'or ( et il y en a beaucoup I ) . Lorsque vos poches seront pleines et que vous ne verrez plus rien, vous reviendrez...
— Tu as compris ? — demanda la mère Fint.
— Qui, — répondit Nicolas.
— Alors, va vite!
Le grand garçon fit un pas, puis s'arrêta.
— Comme ça, il y en a beaucoup?... • dit-il d'un air réfléchi.
— Eh! oui!...
— Alors, ce n'est pas une pièce qu'il faudra me donner... c'est deux...
— Bien... bien... tu les auras. — Va vite. Nicolas se précipita le long de l'échelle, et
tandis qu'il descendait, on l'entendait murmurer en se parlant à lui-même :
— Cela me fera quatre cents verres d'eaude-vie I...
Il eut bientôt franchi le revers du fossé, et Ton put voir, de l'autre côté des glacis, la lueur pâle de la lanterne éclairant sa marche dans la direction indiquée par le religieux.
Ce dernier demeura seul auprès de la mère Fint. — 11 s'était assis sur la plus basse
marche de l'escalier, et sa main gauche s'appuyait sur l'un des montants de l'échelle.
La vieille femme se penchait en dehors de la poterne, afin de mieux suivre du regard les pas rapides de son fils.
Nicolas était déjà bien loin.
Soudain , au milieu des plus grandes plaintes du vent et du murmure monotone et continu de la pluie, retentit, derrière la mère Fint, un coup de sifflet formidable, et qui ne semblait point s'échapper du gosier d'un homme. ^
La vieille femme se retourna tremblante.
— Bon père! — s'écria-t-elle,— mon Dieul que faites-vous?...
— Je fais, digne femme, ce que vous faites vous-même. — J'attends...
— Mais ce sifflement terrible?...
— Je n'ai rien entendu.
la cantinière chancela de stupeur.
— Impossible!.., — murmura-t-elle, — et je crois...
Elle n'acheva pas.
Un second * coup de sifflet, — pareil au premier,— ^lui coupa brusquement la parole; mais ce coup de sifflet venait du bas de la muraille.
— Mon père... mon père... — balbutiat-elle, — cette fois, avez-vous entendu ?
— Rien, ma fille, — répondit de nouveau le moine.
— J'ai peur...
— De quoi donc, digne femme...
— Il se passe des choses étranges...
— Je ne vous comprends pas...
LE MASQUE ROUGK 67
Un troisième sifflement succéda aux deux premiers.
Il semblait retentir au pied de l'échelle.
— Ah! — cria la cantinière, — nous sommes perdus... fuyons...
Et elle voulut s* élancer pour gravir les marches raides de l'escalier; — mais le moine, debout devant elle, l'arrêta brusquement:
— Tais-toi, femme ! — lui dit-il d'une voix basse et vibrante, — tais-toi I... c'est la justice de Dieu qui monte !.,.
L'une de ses mains avait saisi le bras de la vieille et la contenait comme dans un étau de fer.
Les jambes de la malheureuse ployèrent sous elle ; — elle tomba assise sur une marche de l'escalier.
Un homme parut alors en haut de l'échelle et se dessina dans l'encadrement formé par la poterne ; — puis deux, — puis dix, — puis, d'autres encore, . .
Dans les ténèbres, on voyait briller vaguement les poignées des épées et les crosses des pistolets.
— Passez ! — - disait le moine à chacun de ces hommes, — passez !...
Tout à coup, sur les remparts, retentit ce cri :
— Aux armes !...
En même temps, on entendit la détonation d*un mousquet.
Une clameur immense s'éleva aussitôt de toutes paris, indiquant clairement que le château était enveloppé d'ennemis.
Le moine alors lâcha le bras de la vieille
LE MASQUE ROUOR 59
femme, et, redressant sa haute taille» il arracha la barbe postiche qui lui couvrait une partie du visage, et il jeta loin de lui son froc et sa ceinture de corde.
^-- Camarades ! — cria-t-il d*une voix retentissante, — en avant!.,.
La cantinière, anéantie, balbutia :
— Pitié!... au nom du ciel, ayez pitié de moi ! . . .
Le faux moine se retourna vers elle :
— Femme, — lui dit-il, — rentrez chez vous et ne craignez rien... Il ne sera fait aucun mal, ni à vous, ni à votre fils... — je vous en donne ma parole ! . . .
— Votre parole !... — Mais, qui donc êtes vous?.,.
—-Je suis le capitaine La Cuzon I . . .
Et Jean-Claude Prost bondit dans Tesca-
60 LE MASQUE IIOUGB
lier, tandis que la cantinière, présageant le succès du hardi coup de main des montagnards, et fidèle à ses habitudes de brusque revirement, s'écriait du haut de sa tête :^
— Vive La Cuzon?... — Vive les Cuanaisl...
Où le grand cardinal joue un rôle dont aucun historien n'a parlé.
Nous avons laissé le cardinal et le prêtre dans la chapelle du château, au moment où le troisième coup de sifflet venait de retentir, et où Marquis, élevant vers le crucifix ses deux mains jointes, s'écriait :
62 LE MASQUK ROUGK
— Seigneur mon Dieu, vous m'avez accordéplus que je ne vous demandais ! . . . soyez béni I... soyez béni!.. .
— Que se passe-t-il? —- murmura Richelieu haletant, — que signifient ces clameurs étranges?...
— Monseigneur, — répondit Marquis, — élevez, vous aussi, votre âme, et remerciez le Dieu tout-puissant qui tient dans sa main la vie des rois et des ministres, comme celle des pâtres et des mendiants, et qui vient de sauver la vôtre?...
— • Que voulez-vous dire? — demanda le cardinal. ,
— Je veux dire, monseigneur, que si Dieu ne vous avait inspiré la volonté de me faire grâce, si vous aviez ce soir ordonné mon sup-
l'd MASQUiC liOUUE 03
plice, il ne vous resterait maintenant que quelques minutes à vivre. . .
— Vous êtes insensé!... — s^écria le cardinal.
— Non, monseigneur; car, au moment où je vous parle, ce n'est plus le tout-puissant ministre du roi de France qui commande au château de Bletterans...
— Et, qui donc ?
— C'est le capitaine La Cuzon...
Les sourcils épais de Richelieu se rejoignirent, — son front se plissa, — tout son visage prit un6 expression menaçante.
— La Cuzon, ici !... — dit-il, — oh! malheur!... malheur à lui I...
Et il voulut se diriger vers Tune des portes de la chapelle.
Marquis Tarrêta,
64 If-É MASQUE ROUGÉ
— Malheur à vous plutôt, monseigneur, si vous sortez !... — répliqua-t-il. — Ne me quittez pas, monseigneur, car je suis votre égide I... ne me quittez pas, en vérité, je vous le dis, ou vous êtes perdu !...
— Perdu I — répéta Richelieu, — allons donc!... — La garnison du château est nombreuse...
— Qu'importe?...
— Elle est vaillante I . . . elle résistera I . . .
— On ne résiste pas à La Cuzon, monseigneur!...
Richelieu allait répondre.
Mais les dernières paroles de Marquis reçurent une confirmation éclatante et soudaine.
Les clameurs s'étaient rapprocliées, et à ces clameurs se mêlait un cliquetis d'armes.
LE MASQUE UOUGfi 05
Des voix enfiévrées répétaient le cri de guerre montagnard : La Cuzon I.,. La Çuzow/...etde longs gémissements répondaient à ce cri.
Les portes de la chapelle s'ouvrirent violemment, — les vitraux volèrent en éclats, et par toutes les ouvertures se ruèrent les soldats des corps-francs guidés par La Cuzon.
— Ah ! — s'écria ce dernier en s'élancant vers Marquis et en saisissant ses mains qu'il serra avec transport, — c'est vous, mon père; enfin, c'est vous!... je vous retrouve et je vais vous venger I ... *
Puis, tout à coup, il recula en murmurant :
— Le cardinal I...
Il venait d'apercevoir Richelieu à côté du %\xté Marquis.
Le momenl était suprême et la vie du ministre ne tenait littéralement qu'à un fil.
Les montagnards surexcités par le combat, • — animés par une attente de bien des heures, par une lente et mortelle inquiétude, et aussi par la foudroyante et complète réussite du plus dangereux de tous les projets, — les montagnards, disons-nous, trouvant en face d'eux celui qu'ils devaient à bon droit considérer comme leur plus mortel ennemi, o^— celui dont la mort finirait la guerre d'un seul coup, — pouvaient se laisser entraîner à quelqu'extrémité terrible !
Marquis le comprenait bien, et Richelieu ne le comprenait pas moins que lui.
Cependçinl le cardinal fiivait conservé, ou
LE MASQUE KOUGE 67
plutôt repris en face du péril imminent, toute la fierté de son attitude, et rien, dans sa physionomie, ne décelait le trouble et l'effroi.
Entouré par les montagnards Tépée nue à la main, il avait l'air aussi calme qu'au milieu de ses gardes aux uniformes éblouissants.
Avec sa profonde expérience de tous ces hommes parmi lesquels il vivait depuis si longtemps, le curé Marquis jugea qu'il fallait profiter, pour sauver Richelieu, de ce premier moment d'hésitation. — Dans un instant peut-être serait-il trop tard !...
— Jean-Claude, — dit-il d'une voix forte, — et vous tous, mes amis, mes enfants, vous vous êtes dévoués pour moi... vous m'avez sauvé... vous me ramènerez triomphant dans nos montagnes d'où je suis parti prisonnier!
68 LE MASQUE UOUGE
— Je comptais sur vous... je vous attendais... je savais bien que vous feriez votre devoir... je vous connaissais trop pour en douter... — Maintenant, écoutez bien ce que j'ai à vous dire, et souvenez-vous que c'est non-seulement un de vos chefs, mais encore un ministre de Dieu qui parle. . .
Marquis étendit sa main au-dessus de la tête de Richelieu, et reprit avec une solennité imposante :
— Monseigneur le cardinal de Richelieu, premier ministre de Louis XIII, roi de France, — moi, Pierre Marquis, au nom de l'armée franc-comtoise, dont je suis l'un des chefs, je vous fais grâce, et je vous donne ma parole de prêtre et de soldat, que pas un cheveux ne tombera de voire tête !...
LL MASQUE ROUGK 60
Un frémissement de surprise courut dans les rangs des montagnards.
— Mon père, — s'écria La Cuzon, — songez~vous bien à ce que vous dites?... épargner Richelieu, mais c'est éterniser la guerrel — Vous épargnait-il donc lui !... — N'est-il pas notre mortel et implacable ennemi? n'estil pas le fléau terrible de la province décimée?...
— J'étais au pouvoir du cardinal de Richelieu, — répondit le prêtre, — il n'avait, pour faire tomber ma tête, qu'à prononcer un mot!... — Chacun l'applaudissait d'avance, et le seigneur au masque rouge demandait tout haut, pour moi, la corde et le gibet!... — C'est alors que Richelieu est venu me trouver, et qu'il m'a dit : — Vous vivrez, et je ne vous vends pas la vie, je vous la
donne!... — Condamnerez-vous maintenant celui qui m'a g(^néreusement épargn,é et payerez-vous avec du sang ma dette de reconnaissance?... — Ce serait honteux pour moi ! — ce serait honteux pour vous I — ce serait déshonorant pour la noble province!...
— C'est vrai ! — répondit La Cuzon avec une expression de profond regret.
Puis, il ajouta, en s'adresant à Ridielieu :
— Monseigneur le cardinal, vous avez fait grâce de la vie au curé Marquis, le curé vous fait grâce de k. :i' '. ... — il ne vous doit plus
rien...
•— Il est écrit, monseigneur, — It à son tour le prétre-soldat, — il ^st écrit là-haut que vous mourrez tout-puissant!.. .
LE MASQUE ROUGE li
— Quoil — s'écria Richelieu, —vous me laissez libre sans conditions ?.. . „i
— Oui, monseigneur. — Il ne sera pas dit que nous aurons été vaincus par vous dans une lutte de générosité I . . .
Le cardinal tendit au prêtre sa main prèsque royale.
— Vous êtes d'invincibles ennemis I -—,, murig.iji,rg7t-il, —je qçr^Yi^isJa^a^is pieux compris qu'en ce moment I...
— Moçiççigneur i — reprit Marquis, —, jj^ faut que je vous adresse une question? ^
— Qi;pllç qu'elle soit, j'y répondrai.
— Le gentilhomme au masque rouge est--^ il encore au château?...
— Non I — il en est parti à la tombée de la nuit avec le comte de C -lébrianf*
La CiiZon fit un gesie d? ceUre.
78 LE WASQUfî ROUGE
— Ah ! sire de Montaigu ! — raurmurat-il, — patience! patience 1... vous nous verrez au château de TAigle!...
— Ainsi, — demanda vivement Marquis, — Antide de Montaigu?...
— Est rhomme au masque rouge, — répondit le capitaine. — Magui le savait bien, et Raoul ne se trompait pas I...
— Et tu as la preuve de ce que tu dis?
— Oui, — et j'ai entendu l'infâme gentilhomme promettre au sire de Guébriant de nous attirer, Varroz et moi, dans un piège, afin de nous livrer ensuite à la France et de finir ainsi d'un seul coup la guerre de l'indépendance franc-comtoise.!.
— Le misérable I — murmura Marquis.
— Oui, bien misérable, en effet I — répéta RicheUeu de sa voix lente et basse, — et bien
LE MASQUE KOUGE 73
méprisé par ceux-là même dont il était l'instrument...— Certes, d'ailleurs, la découverte du secret du Masque rouge est l'avantage le plus signalé que vous ayez remporté depuis le commencement de la guerre... — Le seigneur de l'Aigle cesse d'être dangereux pour vous, maintenant que son masque est tombé, et nous ne comptions que sur lui, il faut bien que je l'avoue, pour nous assurer la possession de la province que vous défendez avec tant d'héroïsme! — L'hiver approche, — la campagne est terminée, et, si j'ai quelque crédit dans les conseils de Sa Majesté le roi Louis XIII, elle ne recommencera pas I — Nos troupes sont rentrées en France. — Vous avez vaincu Richelieu!... — Pour le faire, il fallait des hommes tels que vous!.,.
— Peut-être, monseigneur, — repartit
Marquis avec l'expression d'un orgueil légitime, — peut-être l'histoire , un jour, nous fera-t-elle un titre de gloire, non pas d'avoir vaincu Richelieu, mais de lui avoir résisté!... — Il nous reste maintenant à remplir un devoir terrible, devant l'exécution duquel nous ne faiblirons point I... — Dans les rangs des défenseurs de la Comté-Franche, il s'est trouvé un traître. — Plus ce traître était haut placé, plus il faudra que sa punition soit formidable, afin d'arrêter par la terreur ceux qui voudraient trahir encore!... — Dans quelques jours, intide de Montaigu rendra compte de ses crimes au Parlement de Dôleî — Dans quelques jours, îe château de l'Aigle aura disparu, et, sur ses ruine i, on sèmera du sel ! — Les lois féodales , quiind elles frappent dans sa personne et dans ses biens un
LE MASQUE ROïïGE 73
chevalier félon, permettent de laisser debout une des tours du manoir démoli, afin que lef nom d'une vieille race ne périsse pas tout entier. . . — Nous, nous irons plus loin que la loi vengeresse 1 — Le nom de Montaigu s'éteindra! la tour de l'Aiguille tombera en même temps que ses sœurs!...
— Et ce sera justice ! — dit Ricbalieu, en-? traîné malgré lui à confesser la vérité.
Le curé Marquis reprit, mais en s'adressant aux soldats des corps-francs qui l'entouraient :
— Nous allons quitter le château, et comme nous ne rencontreroriS pas de insistance paur notre retraite , songez que tout acte de îdolence serait un crime!...
En ce moment Garbas entra dans la chapelle.
— Capitaine, — dit-il, — vous ne savez pas ce qui se passe I
— Que se passe-t-il ? -* demanda La Cuzon.
-T- Des troupes françaises et suédoises, venant de trois directions différentes , marchent sur le château et se rapprochent rapidement. — Dans moins d'un quart d'heure la citadelle sera enveloppée.
— Ces troupes sont-elles nombreuses?
•- Nos éclaireurs, qui viennent d'apporter
cette nouvelle, évaluent chacun des corps d'armée à cinq mille hommes...
— Bien. — Où est messire Raoul?...
— Il occupe la principale entrée du château; — il a disposé des postes partout; — tout le monde est sur ses gardes.
— Bien, — répéta La Cuzon.
Puis, après avoir réfléchi pendant un instant, il demanda :
— A-t-on fait des prisonniers ?
— Oui, capitaine.
— Parmi eux se trouve-t-il quelques officiers d'importance?
— Un seul, capitaine.
— Lequel ?
— Le marquis de Feuquières.
— Monseigneur, — dit le curé Marquis au cardinal, — que sont donc devenus MM. de Longueville et de Villeroi?
— Ils ont quitté le château en même temps que le comte de Guébriant et le seigneur de FAigle.
-— Garbas, -;- reprit La Cuzon, — fais amener ici le marquis de Feuquières...
Le trompette sortit.
7B LK MASQUK ROUGE
— Monseigneur le cardinal, — poursuivit le capitaine, — les troupes qui viennent à votre aide se sont trop hâtées, et, dans votre propre intérêt, je le regrette.
— Que voulez-vous dire, capitaine?
— Je veux dire, monseigneur, que vous êtes notre seul otage et que, pour que nous soyons en sûreté ici, puisque la retraite nous est coupée, il faut que vous restiez notre prisonnier...
Marquis fit un geste et il s'apprêtait à interrompre La Cuzon, mais ce dernier ne lui en laissa pas le temps.
— Mon père, — s'écria-t-il, — songez que je réponds de la vie des cinq cents hommes qui m'accompagnent!... Songez qu'une minute de faiblesse ou d'imprudence peut nous perdre et les perdre avec nous I... -^ Vouii
êtes SOUS l'empire d'un senliment de générosité chevaleresque que je dois respecter, mais auquel je ne puis obéir! — D'ailleurs vous ne quitterez point Son Éminence, et nul péril ne saurait l'atteindre à côté de vous!... Nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des assassins !...
— Capitaine La Cuzon, — dit Richelieu,
— Je n'ai point de crainte. — Je sais d'avance que vous ne ferez rien que d'honorable et de juste et que je suis en sûreté.
— Et vous avez raison, monseigneur.
Garbas rentra dans la chapelle, amenant
avec lui le marquis de Feuquières.
v^ Monseigneur, — reprit le capitaine,
— voulez-vous donner à M. de Feuquières la mission de faire camper autour du château, dans r^ndroit où elles sç trouvent, les trou*^
80 LE MASQUK riOUGE
pes qui viennent à votre secours... — Il est indispensable que cet ordre arrive avant que nous soyons attaqués...
— Vous avez entendu, général? — demanda le ministre.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, allez.— Vous voyez bien qu*en ce moment, ce n'est pas moi qui commande
— Général, — ajouta La Cuzon, — vous plairait-il, après avoir accompli le message dont vous êtes chargé, de revenir au château?... — Il est vraisemblable que SonÉminence aura besoin de vos services...
— Je reviendrai, — • répondit le Français.
— Pourquoi? — demanda iMarquis après le départ de M. do Feuquières, — pourquo
fais-tu camper les troupes autour du château au lieu de les renvoyer dans leurs quartiers? — Est-ce que nous ne partirons pas cette nuit?
— Non.
— Pourquoi cela?...
— Je ne veux pas que notre retraite ait l'air d'une fuite... — Nous quitterons Bletterans au grand jour, et nos cinq cents hommes passeront triomphants au milieu de quinze mille Français qui leur présenteront les armes!...
— Mais, n'est-ce pas courir au-devanl du danger?...
— Le danger n'existera pas...
— Quel est ton projet?...
— Vous le connaîtrez quand le moment de l'exécution sera venu...
Marquis n'insista pas.
— Monseigneur, — reprit La Cuzon en s'adressant au cardinal, — rien ne vous empêche de regagner vos appartements et d'y prendre le repos dont vous devez avoir grand besoin... — J'aurai l'honneur, si vous me le permettez, de vous servir cette nuit de valet de chambre...
. — J'accepte le repos, messire, — répondit Richelieu avec un sourire un peu forcé, — mais je refuse vos services... — Une main vaillante comme la vôtre ne peut descendre à des soins vulgaires...
Le ministre rentra dans sa chambre à coucher et se jeta sur son lit, — plutôt pour se donner les apparences du calme profond qui peut-être n*était pas dans son âme, que pour
y chercher le sommeil qu'il avait la certitude de n'y point trouver.
La Cuzon, Pied-de-Fer et Garbas se placèrent aux trois issues de la chambre, ne voulant point confier à d'autres qu'à euxmêmes la mission de veiller sur l'illustre prisonnier.
Les troupes françaises avaient obéi religieusement à l'ordre transmis par le marquis de Feuquières, et ce dernier, fidèle à sa promesse, était rentré dans le château.
Le reste de la nuit se passa dans la tranquillité la plus absolue, — on eût dit que le château de Bletterans n'avait pas changé de maîtres.
Enfin, le jour parut.
Le capitaine courut aux remparts, après avoir remis à Marche-à Terre le soin momen-
8* Li: MASQU!- îiour.i:
tané de veiller à sa place à la porte du cardinal.
Les trois corps de l'armée ennemie campaient dans la plaine et couvraient, au nord, au sud et à l'ouest, un immense espace de terrain.
La Cuzon jelaun coup d'œil sur sa petite troupe, réunie au milieu de l'esplanade. — Comparativement aux forces ennemies, les cinq cents montagnards étaient une goutte d'eau dans la mer!...
Le capitaine sourit avec une indéfinissable expression, et l'éclair du triomphe flamboya dans son regard.
— Ah! — murm ura-l-il, — ce sera beau ! et jamais semblable spectable n'aura été donné au monde !
LE MASQl'i KOUGK 85
Puis il regagna le château et frappa à la porte de Richelieu.
Le Cardinal était déjà debout, et s'entretenait de l'air le plus tranquille avec le curé Marquis et avec M. de Feuquières.
— Eh bien, capitaine, — demanda-t-il, — que venez-vous nous annoncer?...
— Monseigneur, — répondit La Cuzon, — le moment du départ est venu... et je regrette d'avoir à vous apprendre qu'il faut que Votre Éminence soit notre bouclier pour la retraite, comme elle a été notre bouclier contre l'attaque...
— Parlez, capitaine, et je subirai la loi du plus fort... ~ Dura lex^ sed lex !
— • Il faut, monseigneur, — poursuivit le jeune chef, — il faut que le marquis de Feuquières retourne de voire part porter de
86 LE MASQUli aOUGE
nouveaux ordres à Tarmée française, — il faut que cette armée se range sur deux lignes, depuis Bletterans jusqu'à Monmorot, en laissant entre ces lignes un espace libre de cinq cents pas... — Nous passerons au milieu de vos soldats, monseigneur, ~ nous y passerons la tête haute et le cœur tranquille, — car vous serez avec nous, — car j'aurai l'honneur d'appuyer votre bras sur le mien, et nul Français, en voyant marcher ainisi, l'un à côté de l'autre, le ministre du roi de France et le chef montagnard, n'aura seulement la pensée de tirer son épée du fourreau...
En écoutant parler La Cuzon le cardinal avait pâli, et le frissonnement de ses paupières et de ses narines décelait une terrible angoisse intérieure. — C'est qu'en effet son
LK MASQUE UOlGIi: 87
immense orgueil recevait une blessure profonde et douloureuse.
— Vous exigez beaucoup, capitaine!! -^ dit-il enfin , — mais il faut obéir I Aux siècles de Rome une voix fatidique a crié ces deux mots, éternellement vrais : vœ victis !
— malheur aux vaincus !
— Monseigneur, — reprit le jeune homme,
— aussitôt que vous aurez franchi les dernières lignes de l'armée française, vous serez libre.
— Qui m'en répond ?
— Ma parole, monseigneur, — s'écria fièrement La Cuzon.
— Allez, monsieur de Feuquières, — dît le cardinal, — répétez aux officiers les paroles que vous venez d'entendre , et que
88 LE MASQUE UOUGE
les officiers les répètent aux soldats
Au bout de moins d'une heure, les ordres de Richelieu, ou, pour parler d'une manière plus conforme à la vérité, les ordres de La Cuzon, avaient été exécutés de point en point et l'armée ennemie, échelonnée sur deux lignes , formait une immense avenue dont l'extrémité disparaissait derrière les brumes de l'horizon.
Bien des murmures, bien des cris d'indignation s'étaient élevés dans les rangs des Français, au moment où s'était répandue la nouvelle de l'exigence du chef montagnard.
Mais il fallait courber la tête et se taire I -r ainsi que l'avait dit le ministre lui-même, il fallait subir la loi du plus fort! — et Richelieu captif mettait la force aux mains
LE MASQUJ; KOUGE 89
de celte poignée d'hommes, qui semblaient captifs eux-mêmes au milieu d'une armée.
Le marquis de Feuquières revint annoncer que tout était prêt.
— Monseigneur, — dit La Cuzon, —j'attends vos ordres...
Un sourire amer vint aux lèvres de Richelieu.
— Mes ordres I — répéta- t-il.
Puis il ajouta :
— Partons !..
Au bout de quelques instants la porte de la citadelle s'ouvrait , — le , pont-levis s'abaissait et laissait sortir la petite troupe des montagnards.
D'abord venait une avant-garde de cent hommes, commandé par Raoul de Champ-
9ft LE MASQUE HOUGE
d'Hivers, et précédé par Garbas dont le clairon sonnait une fanfare triomphante.
Trois cents hommes suivaient l'avantgarde, et formaient en quelque sorte Tescorte de Richelieu qui marchait entre La Cuzon et Marquis, tous deux la tête nue.
Cent autres montagnards, sous les ordres de Pied- de-Fer, fermaient la marche et servaient d'arrière-garde.
Les Français, immobiles, silencieux, Tarme au bras, baissaient la tête d'un air morne, ou jetaient sur lés partisans des regards chargés de haine. — Eux aussi ressentaient douloureusement le contre-coup de l'humiliation imposée à leur chef suprême.
Parfois un involontaire frémissement d'indignation courait dans leurs rangs comme un vent d'orage, mais les officiers impo-
\.h MASQUK HOUGE t>l
saient silence aussitôt, etTon n'entendait plus que le pas cadencé des montagnards triomphants, et le clairon de Garbas qui sonnait sans relâche sa fanfare victorieuse.
Ainsi que nous avons entendu La Cuzon se le dire à lui-même, jamais aussi étrange spectacle n'avait été donné au monde I...
Enfin on atteignit l'endroit où se terminait la double haie des troupes françaises,
Richelieu s'arrêta.
— Suis-je libre? — demanda-t'-il.
— Bientôt, monseigneur, ■— répondit La Cuzon, — mais cependant pas encore... — vous êtes un trop habile homme de guerre pour ne pas savoir que nous ne pourrons nous croire complètement en sûreté que lorsque la poursuite sera devenue impossible.
D^ LE MASQUE iiOLîGl£
En même temps, le capitaine donna Tordre à Marche-à-Terre de se détacher et d'aller prévenir l'un des officiers français qu'il pouvait suivre les montagnards avec cinquante hommes, afin que le Cardinal ne se trouvât pas seul au retour.
Puis la troupe se remit en marche.
Au bout d'une demi-heure, on était aux portes de Lons-le-Saulnier.
La Cuzon ne voulut point traverser la ville. Il fit tourner à droite, et les montagnards atteignirent bientôt l'entrée des gorges de Revigny.
— Monseigneur, — dit alors le capitaine au Cardinal,— ici, nous défirions toute poursuite... — Vous êtes libre, monseigneur, et voici votre escorte qui vous attend...
— Monseisrneui', — dit à son tour le curé
LR iMASQUE ROLGC 93
Marquis, — permettez-moi d'espérer que nous ne nous reverrons jamais I...
— Qui sait?... — murmura Richelieu.
Et, après avoir répondu par un mouvement de tête empreint d'une dignité toute royale, aux saints du prêtre et du capitaine, il retourna sur ses pas et il rejoignit les cinquante Français qui l'attendaient.
Son Éminence monseigneur le cardinal de Richelieu avait hâte de se sentir véritablement et complètement libre !...
— Vive la Comté, — crièrent d'une voix unanime tous les montagnards, quand le ministre fut hors de vue.
Puis, ils se remirent racidement en marche, dans la direction des premiers plateaux du Jura.
FIN DE i,A PREMfÈRE PARTIE.