‹ Le masque rouge (volume 2)Chapitre 2 sur 3 · LA JUSTICE OU CAPITAINE · texte numérisé non relu

LA JUSTICE OU CAPITAINE

Le traitre.

Quand les héros triomphants de cette nouvelle retraite des dix mille eurent atteint les premiers plateaux du Jura, Tordre de la

marche subit quelques modifications, et les V 7

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montagnards ne s'astreignirent plus à former trois pelotons distincts.

Les pelotons de l'avant-garde et de l'arrière-garde se rapprochèrent et se confondirent avec le corps principal, et La Guzon, au lieu de marcher au centre à côté du curé Marquis, prit la tête de la colonne, en compagnie de ce dernier, de Pied-de-Fer et de Garbas.

Alors seulement le capitaine put raconter au prêtre tous les détails de la merveilleuse expédition qu'il avait entreprise et menée à bien, puis sa délivrance, et, malgré la gravité de la situation, le sourire vint plus d'une fois aux lèvres de Marquis, tandis que La Cuzon lui peignait avec verve la garnison tout entière si complètement abusée par les

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deux faux moines tombant dans une fausse embuscade.

La crédulité parfaite et l'heureuse cupidité de la digne cantinière furent considérées par lui comme de véritables bienfaits de la Providence, et il remercia Dieu d'avoir réalisé en sa faveur la parole des livres saints : Ils ont des yeux, et ils ne voijent point /... — Oculos habent, et nonvidebunt 1...

Après avoir écouté ce récit, le prêtre interrogea La Cuzon au sujet des événements accomplis au château de l'Aigle, et c'est à peine s'il put contenir l'ardenle expression des sentiments qui le dominaient, en apprenant ([ue le père de Raoul et la mère d'Églantine, étaient vivants tous deux, et tous deux victimes depuis tant d'années de la féroce soif de vengeance d'Aulide de Moutaigu.

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— Ah ! — murmura-t-il comme emporté malgré lui, — je suis prêtre du Dieu de miséricorde et de pardon, et cependant il me faut bien crier vengeance I... — Vengeance donc contre vous, seigneur de l'Aigle I... au nom des malheureux oppressés par vous !... au nom du pays vendu par vous !... au nom de nos frères trahis par vous 1 . . .

— Oui, vengeance I... — répéta La Cuzon,

— vengeance éclatante et formidable, afin que le châtiment soit à la hauteur de l'infamie !...

— As-tu pris pris un parti, Jean-Claude?

— demanda le curé Marquis.

— Oui.

— Quel est-il?

— 11 fciut que demain le château de l'Aigle ait cessé d'exister !... -- il faut qu'Églantine

LE MASQUE RÛUGK 101

et sa mère soient au milieu de nous, et qu'Antide de Montaigu prisonnier aille rendre compte de ses crimes au Parlement de Dole, qui lui réservera le bûcher des traîtres et le gibet des assassins !...

— Quand attaquerons-nous le château?

— Cette nuit même.

— Y trouverons-nous le maître ?...

— J'en doute ; car, si Richelieu nous a dit la vérité, il se dirige vers Besançon avec le comte de Guébriant. — Mais, peu importel — Que le manoir disparaisse d'abord ; — et ensuite, si bien que se cache le misérable gentilhomme, nous saurons le retrouver, et, s'il le faut, nous mettrons sa tête à prix!...

Les montagnards et leurs chefs suivaient en ce moment une vallée profonde et si-

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mieiise, dont Tun des versants était ombragé par an bois de sapins très épais.

Cette vallée aboutissait, deux lieues plus loin, au val de la chartrease de Bonlieu.

— Garbas. — dit La Cuzon.

— Capitaine?

— N'avons-nous pas, de ce côté, quelque fermier qui soit de nos amis?,..

--Oui, capitaine, —nous avons François Drouhin, dont l'un des fils sert dans les corps-francs, et qui a sa ferme sur la hauteur à un quart de lieue d'ici...

— François Drouhin a4-il des chevaux?

— Oui, capitaine ; — h ma connaissance il en a trois.

-- Eh bien, grimpe L côte et cours à la ferme.

— Oni. canilain<^.

LE MAàQUK ROUGS 103

■— Tu demanderas un cheval, — tu l'enfourcheras, et tu fen iras, au plus rapide galop et par le chemin le plus direct, à la grande Cascade. — Là, tu continueras ton chemin à pied, et, aussitôt arrivé au Trou des Gangônes, tu raconteras ce qui se passe au colonel, et tu le prieras de venir m*attendre, avec les hommes dont il dispose, auprès du Saut-Girard...

— Oui, capitaine. — Est-ce tout?

— C'est tout.

Garbas s'élança comme un chamois sur

l'escarpement boisé, et, bondissant de rocher en rocher, il en eut bientôt atteint lé sommet.

Là, il s'arrêta, et se dessinant comme une s*atue sur le ciel cbir, il plongea un regard ntLt la vallée dans laquelle la petite troupe

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s'avançait rapidement, ainsi qu'un long serpent aux anneaux tachetés de noir et de gris.

Mais, soudain, son attitude et ses gestes exprimèrent un profond effroi. — Il se fit un porte-voix avec ses deux mains, et il cria d'une voix retentissante, qui, bien qu'affaiblie par la distance, parvint au fond de la vallée :

— Capitaine I... prenez garde à vousl...

La Cuzon leva vivement la tête pour chercher quel genre de péril pouvait le menacer.

En même temps, et comme si les paroles du trompette avaient été un signal, un petit nuage de fumée blanche s'éleva parmi les sapins, la détonation d'un mousquet se fit

entendre, et le chapeau du capitaine tomba percé d'une balle.

— Bien visé ! — murmura La Cuzon, — si je n'avais pas fait un mouvement, c'est la tête qui serait percée et non le chapeau I

Cependant Garbas avait saisi ses pistolets, et fait feu des deux coups à la fois sur l'ennemi invisible ; — mais l'expression manifeste de colère avec laquelle il remit ses armes à sa ceinture, indiqua clairement qu'il avait manqué son but.

Il se servit de nouveau de ses mains, comme de porte- voix, et ces mots arrivèrent à La Cuzon :

Quelques montagnards gravirent aussitôt.

avec une rapidité prodigieuse, le versant de la vallée, et fouillèrent le bois de sapin, arbre par arbre et rocher par rocher; — mais toutes leurs recherches furent inutiles.

— Capitaine, prenez garde à vous!... — répéta Garbas depuis la hauteur.

Et, après avoir jeté ces paroles, il disparut pour aller s'acquitter du message dont le capitaine ]*avait chargé.

— Sur ma foi !... — dit La Cuzon en riant quand les montagnards découragés furent revenus l'un après Fautre, — je commence à croire comme nos pay:>an5 que le se^çneur de TAigle "pourrait bien être un peu le diabie î...

Et il se mit h chonfer à dem*-'»'oi?: 'e m^-

LE MASOUi; P.OL'GR ? OT

mier couplet de la ballade populaire, dont le Masque rouge était le héros :

Qui passe ainsi dans la nuit sombre, Tantôt sur le sommet du mont, Tantôt dans le val rempli d'ombre?...

Est-c^ un homme ou bien un démon?...

Dans le tourbillon qui l'emporte, Entendez-vous sonner le fôi* De son ch'*"il plus noir qu'enfer?... Vous qui ne dormez pas, fermez bien votre porte!...

Le gentilhomme en son manoir.

Et le paysan dans son bouge, Ghacuij pâlit, quand on parle le goir, Du Masque rouge 1. .

Puis î» reprit :

— Mais d'^ auelle ^acon, homme ou dmjle, a-t-I: pu nous échapper tout à l'iieure 1 franchement û. ne \e coraprends entière*...

— Garbas nous le dira sans doute, — répondit le curé Marquis.

— Dans tous les cas, — poursuivit La Cuzon, — il est au moins étrange qu'Aniide de Montaigu, qui devrait être en ce moment sur la route de Besancon, soit ici...

— Rien n'est moins étrange, — cette vallée est presque son chemin pour retourner au château de l'Aigle.

— C'est vrai, seulement je suis étonné qu'il y retourne si vite...

— Peut-être se doute-t-il de ce qui le menace...

— Je n'en crois rien... — Il ignore que le secret du Masque rouge n'en est plus un pour nous...

— Enfin, que veux-tu, Jean-Claude?... —

— Attendons, puisque nous ne pouvons faire autrement. — L'avenir seul nous garde la clé de toutes ces énigmes...

La Cuzon remit sur sa tête son chapeau que la balle du Masque rouge avait troué, et la petite troupe, arrêtée un instant par Tincident que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, reprit sa marche rapide.

Expliquons sans tarder ce que La Cuzon et le curé Marquis ne pouvaient comprendre, c'est-à-dire la présence d'Antide de Montaigu sur le chemin que suivaient les montagnards.

Ainsi que le cardinal Tavait dit aux deux chefs, le seigneur de TAigle était sorti du château un peu avant l'heure de la fermeture des portes, avec le comte de Guébriant et MM. de Longueville et de Villeroi.

Il se trouvait encore dans le camp fran-

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çais au moment du hardi coup de main, couronné d'un si prodigieux succès, et qui mettait Richelieu au pouvoir du capitaine et du prêtre.

A.U lieu de se diriger sur Bletlerans avec les troupes françaises, il avait immédiatement repris le chemin du château de l'Aigle, à cheval et suivi, seulement de deux serviteurs sur lesquels il pouvait absolument compter.

Il ignorait que le capitaine La Cuzon eût découvert le secret terrible depuis si longtemps caché : — le secret du Masque rouge ; — mais il craignait vaguement que le cardiiial, prisonnier des montagnards, ne se décidât à acheter sa liberté en révélant à La Cuzon et à Marquis quel était le plus terrible ennemi des libertés franc-comtoises.

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Si cette hypothèse se réalisait, Antide de Montaigu verrait immédiatement la province entière se soulever contre lai, et les corpsfrancs lui donneraient la chasse comme à une bête fauve et le traqueraient ainsi qu'on traque un loup enragé.

Contre de tels événements, sinon probables, du moins possibles, Antide de Montaigu se dit qu'il ne trouverait de recours que derrière les bonnes et solides murailles de sa forteresse imprenable.

Cepeadant il avait du temps devant lui, eî il tenait à être promptement instruit des résultats de l'attaque dirigée contre Bletterans par les troupes françaises. — Il laissa donc en arrière un troisième serviteur, avec l'ordre de venir le rejoindre, au point du jour, dans

un endroit désigné à l'avance et voisin des premiers plateaux du Jura.

Ce valet rendit à Antide de Montaigu un compte fidèle des faits accomplis pendant le reste de la nuit. — Il lui dit l'attaque arrêtée par l'ordre même du cardinal ; — il lui dit la retraite triomphante des montagnards emmenant Richelieu dans leurs rangs ; — il lui apprit enfin quel était le chemin suivi par la petite troupe qui se dirigeait vers la haute montagne.

C'est alors qu Antide de Montaigu conçut le projet de se placer en embuscade , à micôte de la vallée que nous connaissons, et de se débarrasser, par un heureux coup de mousquet, du plus dangereux de ses ennemis.

Il choisit son poste avec une grande habi-

leté. — Entièrement masqué par les rochers et par les sapins, il pouvait ajuster La Cuzon tout à son aise, et regagner ensuite, sans être à découvert un seul instant, le sommet du plateau où ses valets l'attendaient avec les chevaux, — ce qui lui permettait de défier toute recherche et toute poursuite des montagnards.

La présence de Garbas, dans les circonstances que nous avons dites précédemment, compromit la réussite de ce plan. — Troublé par le cri d'alarme du trompette, Antide de Montaigu, donMe coup d'œil était juste et la main sûre, — au point de lui permettre d'abattre d'un coup de feu un aigle perdu dans l'espace, — ne visa point avec assez de promptitude et de sangfroid pour envoyer sa balle

droit au but.

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Nous savons cependant qu'elle ne s'en écarta que de bien peu de chose.

Après avoir manqué son coup et essuyé le double feu du trompette, le seigneur de l'Aigle, — qui, par prudence, avait attaché son masque sur son visage avant de se mettre en embuscade, — gagna rapidement l'endroit que Garbas ne pouvait voir, et oii l'attendaient ses chevaux et ses gens.

Il se mit en selle, — il piqua des deux, — et il se dirigea à franc-étrier vers la route étroite, mais suffisamment frayée, qui conduisait à Ménétrux-en-JouXî et par conséquent au château de l'Aigle.

Nous ne tarderons guère à le retrouver.

Hors la loi !

La Cuzon en envoyant Garbas au Trou des Gangônes avait calculé que si grande que fût la diligence de son messager, le colonel Varroz et Tristan de Champ-d'Hivers ne pourraient arriver au Saut-Girard que plus d'une

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heure après le moment où lui-même, avec le curé Marquis et les montagnards, y serait parvenu.

Sa surprise fut donc complète et profonde, quand il vit que Varroz, au lieu de se faire attendre, était arrivé le premier. ^

— Voici qui tient du miracle, colonel I... — s*écria-t-il. — Garbas a donc emprunté les ailes du vent pour aller vous prévenir?

— Garbas n'est pas venu jusqu'au Trou des Gangônes, — répondit Varroz ; — il nous a trouvés ici.

— Mais, comment se fait-il?...

— Nous étions avertis.

— Avertis I... — répéta La Cuzon. — Par qui? ^

— Par moi, capitaine, — dit Magui en se montrant tout à coup.

LE MASQUi: UUUGE 117

Puis elle ajouta :

— Hier, j'avais suivi de loin les montagnards jusqu'au bois où ils se sont placés en embuscade, près de Bletterans, et quand j'ai eu la certitude que vous étiez maîtres du château et de la personne du cardinal, je me suis mise en route pour venir apporter au colonel et à monseigneur Tristan la nouvelle de votre succès. — Le bon Dieu m'a donné des forces. — J'ai marché toute la nuit sans m'arrêter, — abrégeant ma route par des sentiers que je connais, — et enfin je suis arrivée au Trou des Gangônes, presqu'au point du jour, et je vous laisse à penser, capitaine, avec quelle joie j'ai été accueillie 1 1

La Cuzon serra dans ses mains les mains de la vieille femme.

— Alors, — reprit Varroz, — comme c'é-

!18 LE MASQUE ilOUGE

tait ton chemin de passer au Saut-Girard pour revenir au Trou desGangônes.et comme d'ailleurs il nous semblait vraisemblable que tu voudrais tenter sans retard Tattaque du château de l'Aigle, nous sommes venus t'attendre ici... — Le message dent Garbas était chargé pour moi nous a prouvé que nos conjectures éiaient justes.

— Merci de m'avoir deviné, colonel, — répondit La Cuzon.

— Je croyais avoir une nouvelle à te donner, — continua Varroz ; — mais j'ai su par Garbas que tu étais instruit avant nous.

— De quoi, colonel?

— Du. ;eiour d'Aniide de Monlaieu.

— En effet, — dit le capitaine en souriant et en mo.itrant à Varroz le trou faii par la balle dans son chapeau, — le Masque rouge

tE MASQUE ROUGR 119

a pris soin de me donner de sa propre main une preuve de sa présence, mais j'espère bien ne pas demeurer en reste de politesse avec lui!... — Maintenant, colonel, parlons de choses sérieuses...

— Du siège du château, n'est-ce pas?

— Oui.

— Que décides-tu?

— C'est ce que nous allons voir tout à l'heure. . . — Le seigneur de l'Aigle a-t-il Beaucoup de monde avec lui ?

— Oui ; — car, outre les hommes de la garnison, une bandé de deux cent cinquante Gris est arrivée ce matin...

— Vous en êtes sûr''

— Parfaitement sûr. — Après ion départ, j'avais donné t quatre de nos montagnards, \èinz en p:»vsu.-s, id mit;.'..:- l^ ;iu:veiUer la

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citadelle et de venir nous rendre compte du moindre mouvement inaccoutumé.

— L'arrivée de cette bande de Gris prouve jusqu'à révidence qu'Antide de Montaigu est sur ses gardes... — Un reqfort de deux cent cinquante hommes, dans une citadelle aussi formidablement défendue par la nature que le château de l'Aigle, équivaut à plus de deux mille hommes en rase campagne.

— C'est exact.

— Il devient indispensable de réunir la meilleure partie de nos forces...

— Ce sera un retard.

— Peu important... — nous allons expédier à l'instant des messagers dans toutes les

«directions, — ce soir nous aurons autour de nous douze ou quinze cents hommes.

— Sera-ce suffisant?

LE MASQUE UOUGE 121

— Je l'espère I — douze cents montagnards valent plus que trois mille Gris et autant de Suédois...

— Et nous attaquerons ?

— A la nuit tombante; — il faut que nos renforts arrivent et que nos hommes, épuisés par les fatigues d'hier et de cette nuit, puissent prendre un peu de repos.

Des ordres furent doanés sans retard et une vingtaine de montagnards se dispersèrent dans les campagnes environnantes, munis de ces trompes de berger dont les sons aigus, répétés de certaines façons, servaient de signal pour faire prendre les armes à tous les soldats des corps francs.

Un campement provisoire fut alors installé auprès du Saul-Girard. — Des feux s'allumèrent pour la cuisson des vivres ap-

portés du trou des Gangônes par les hommes du colonel, — on plaça des sentinelles afin d'éviter toute surprise, et, après un repas rapide, les montagnards s'enveloppèreDl dans leurs manteaux, s'étendirent sous l'abri des rochers et des sapins, et ne tardèrent pas à goûter un repos bien nécessaire pour les préparer à des fatigues nouvelles.

La nuit tombait.

les reLfoï-.ialîoi'jdus éiaierl arrivés successiveTxcnt, — quinze cent» monte gUcrds environ se trouvaient .■éu/is .lans le vallon d'Ila-.

LE MASQUli ROUGE î 23

nier soldai, étaient animes d'une profonde ardeur de haine et de vei^geance.

Tous comprenaient qu'il ne s'agissait point ici d'une de ces vulgaires attaques, d'un de ces combats sur lesquels l'habitude les avait blasés, — mais qu'un grand acte de justice aîiait s'accomplir, et que ceux qui succomberaient dans la lutte mourraient, non pas victimes du hasard des batailles, mais martyrs d'une sainte cause.

le curé Marquis avait passé la journée entière à recevoir ia confession de ses soldats, et à les absoudre, comme le firent plus tard un ^rand nornbro de prêtres sur les cliaTips de s";uerre delà Vendée,

Au momen. où le signai du départ allait retentir, MtirauiSv louxurs revêtu de sf robe rouge, mciittù sur i::: cuartier de :ocûe du

f24 LE MASQUiî nOUGE

haut duquel il dominait la petite armée, et il donna, du cœur, des lèvres et de la main, une absolution et une bénédiction suprême à tous ces hommes pressés autour de lui et dont beaucoup peut-être allaient mourir.

Puis La Cuzon cria :

— En avant!..

La troupe s'ébranla silencieusement.

Il était nuit close depuis plus d'une heure au moment où les montagnards, dont la présence ne se trahissait par aucun bruit, enveloppèrent le château dont les masses sombres se détachaient à peine sur le ciel faiblement éclairé par la lune encore cachée derrière les cimes neigeuses des pics les plus voisins.

La terrible citadelle semblait endormie, ou plutôt abandonnée, — le pas mesuré des sentinelles ne foulait point les remparts.

on n'entendait d'autre bruit que les soupirs du vent passant dans les oréneaux et se heurtant aux angles des tours, et le grondement affaibli des torrents lointains.

Alors, près de l'entrée du premier pont-levis, un clairon sonna lentement une lugubre fanfare, dont tous les échos des vieux murs répétèrent les notes menaçantes.

Ensuite, — après un silence, — une voix s'éleva dans la nuit.

Et voici ce que disait cette voix :

— A toi, Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, et l'homme au masque rouge, le curé Pierre Marquis, le colonel Jean Varroz et le capitaine La Cuozn, tous les trois chefs de la montagne I

<( Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, trois fois traître et trois fois par-

'i20 LE MASQUE ROUGE

jure, tuas vendu la Coraté-Franche à la France et lu as conspiré la perte de ses défenseurs en jurant de les perdre par des pièges infâmes et par l'assassinat, — en attendant

Farrêt du Parlement qui te condamnera à mourir du supplice des assassins et des traîtres, nous, chefs de la montagne, nous te déclarons félon et hors la loi, nous ordonnons que ton château soit détruit par le fer et par le feu, sans en excepter la plus haute tour, nous ordonnons que tu sois appréhendé au corps, pour être conduit à Dole, mort ou vif, et livré au bourreau qui te réclame.

« Et, comme chefs de la montagne, nous avons signé tous les trois cette déclaration et ces ordonnances. — Pierre Marquis, prêtre, — le colonel Jean Varroz , — Jean Claude Prost, le capitaine La Cuzon,

LK MASQUE KOUGE 4 2Î

« J'ai dit!...

La voix se tut.

Le clairon de Garbas fit retentir une nouvelle fanfare, plus lugubre» plus menaçante encore que la première.

Quand la dernière note se fut éteinte, la voix bien connue d'Ar iide de Montaigu se fit entendre sur le rempart, avec une intonation vibrante et railleuse, et répliqua par ces mots insultants.

— A vous qui vous donnez le titre de chefs de la montagne, — à toi, Pierre Marquis, mauvais prêtre et mauvais soldat, — à toi Jean Varroz, vieux soudard édenté, dogue hargneux qui ne peut plus mordre, — à toi, La Cuzon , chef d'une poignée de bandits rebelles, — moi* le seigneur de l'Aigle , moi , l'homme au masque

rouge, je réponds que je vous défie, et que je vous ferai pendre tous trois aux créneaux de la tour de l'Aiguille !

€ J'ai dit I..

Un morne silence accueillit cette terrible réponse, — mais ce silence ne dura que la dixième partie d'une minute.

— Feul — cria Antide de Montaigu, — feu sur les manants, qui osent venir attaquer l'aigle dans son aire ! . . .

Aussitôt, un serpent de feu sembla courir sur les murailles crénelées du château ; — les échos des vallées répercutèrent la terrible détonation de trois cents coups de mousquet tirés à la fois, et La Cuzon et Garbas, — qui ^se trouvaient auprès du pont-levis, — furent enveloppés dans un ouragan de flammes de fumée.

LE MASQUE l\OUGE itd

Par un hasard presque miraculeux, les balles, jaillissant de toutes parts, se croisèrent autour d'eux sans les toucher.

— À Tassant I — dit alors le capitaine d'une voix éclatante, en brandissant la hache qu'il tenait à la main, — à moi, mes montagnards!... La Cuzon!... LaCu2on!..i

Quittons pour un instant les assiégeants et les assiégés, — les chefs de la montagne et le seigneur de TAigle, — retournons de quelques pas en arrière, et rejoignons Églantine que nous avons abandonnée au moment où le fantôme blanc l'emportait évanouie entre ses bras comme un avare emporte son trésor.

130 LE MASQUE HOLGE

Au pTotogue de ce livre nous avons pénétré avec le médecin des pauvres dans la tour de l'Aiguille ; — nous avons passé sous cette voûte basse, sur laquelle il devait laisser ^empreinte de sa main sanglante; — nous avons gravi l'escalier de vingt et une marches qui conduisait au premier étage ; — enfin, nous avons franchi le seuil de cette pièce circulaire occupant toute la largeur de la tour.

Nos lecteurs se souviennent sans doute que Ip seigneur del'Agîe, pour la nuit sinistre du 17 janvier 1620, avait fait recouvrir de tapisseries retournées les murailles, — le plafond, '— les embrasures des fenêtres, — la cheminée , et jusqu'au plancher, afin qu'aucun indice , aucun souvenir, ne puissent guider les recherches de Pierre Prost ,

LE MASQUE KOliGE 131

si Jamais ce dernier essayait de porter la lumière au milieu des ténèbres épaissies à dessein autour de lui.

Le Masque rouge voulait envelopper la naissance d'Églantine dans les voiles d'un impénétrable mystère, et rendre impossible, dans l'avenir, tout rapprochement entre la mère et la fille.

Mais le hasard ou la providence en avaient décidé autrement, et l'églantine de diamants du médaillon rtimis par la malheureuse femme au médecin des pauvres, avait été l'étoile tutélaire qui devait conduire à un port inattendu ces naufragés de la vie, et jeter l'enfant d'adoption de Pierre Prost entre les bras de Blanche de MiifebeL

Cette dernière, au moment où elle éprouvait la joie immense et inespérée de retrouver

\3i LE MASQUE UOUGE

sa fille qu'elle croyait à tout jamais perdue pour elle, était une femme jeune encore, puisqu'elle n'atteignait pas sa quarantième année; — seulement les tortures physiques et les angoisses morales de sa longue captivité avaient flétri sa figure bien longtemps avant Tâge, sans effacer cependant les derniers vestiges de cette miraculeuse beauté qui jadis avait fait battre le cœur de Tristan de Champ-d'Hivers.

Le visage de Blanche était devenu d'une pâleur uniforme et livide, marbré de tons bleuâtres autour des yeux qui semblaient agrandis, et dont le regard, autrefois si doux, offrait maintenant une expression étrange et parfois égarée.

La malheureuse femme n'avait point perdu cette chevelure splendide, dont les tresses

innombrables tombaient jusqu'à ses talons, ainsi qu'un manteau de velours sombre ; —

seulement ces cheveux magnifiques, tout en

conservant leur soyeuse épaisseur, étaient devenus d'une blancheur de neige, et ruisselaient comme des fils d'argent sur ses épaules et sur sa poitrine amaigries.

Peut-être nos lecteurs se sont-ils étonnés déjà de l'espèce de liberté relative dont jouissait la prisonnière, à qui le seigneur de l'Aigle permettait de se montrer sur la plateforme qui couronnait la tour de TAiguille, et sur cette partie de la terrasse dont une grille constamment fermée défendait l'approche.

Cette liberté avait été conquise en quelque sorte par Blanche de Mirebel, cinq ou six ans après l'époque k laquelle sa captivité avait commencé.

134 Li: MASQLK nouGi:

À la suite d'une maladie assez longue «t pendant laquelle le délire s'était emparé d'elle à plus d'une reprise, ^a pauvre femme avait eu l'idée de feindre une folie douce et continuelle, un apparent dérangement des facultés intellectuelles qui, sans la pousser à des actes de violence, ou même de démence, ne lui laissait ni le souvenir de son nom, ni la mémoire de ce qu'elle avait été et de ce qu'elle avait souffert.

Elle faisait ruisseler ses cheveux, — elle s'enveloppait dans les draps de son lit comme dans un voile long et flottant, et elle marchait ainsi, pendant des heures entières, dans la chambre '^ui lui servait do prison, tout en répétant d'une voix lente, basse, continue, les couplets dequ<'lques ballades populaires avec lesquelles on avait bercé son enfance.

LE MASQUE ROU<iE^ , 135

Antide de Montaigu, convaincu que celle folie n'avait rien de simulé, — désireux d'ailleurs d'augmenter par tous les moyens possibles l'atmosphère de terreur vague qui flottait autour des donjons du château de l'Aigle, — se dit queles apparitions d' un fantôme enveloppé dans son suaire et se montrant parfois sur le sommet de la tour de l'Aiguille ou parmi les arbres de la terrasse, donnerait un merveilleux cachet de réalité aux légendes fantastiques qui commençaient à s'accréditer dans le pays.

C'est à ces causes que Blanche de Mirebel dût de voir les limites de sa captivité singu» lièrement élargies.

Elle n'avait pas la liberté, — mais au moins l'air et le soleil ne lui manquaient plus. ,

La mère et la fille.

Blanche de Mirebel, serrant Églantine dans ses bras et Tappuyant contre sa poitrine avec une force surhumaine, franchit en quelques bonds l'escalier qui conduisait à sa chambre.

13^ LE MAIsQliE ROUGE

OU à sa prison, et plaça sur le lit la jeune fille toujours sans connaissance.

En ce moment une terreur folle sjempara de son esprit et fit tressaillir son corps.

— Si elle était morte!!... — murmurat-elle, — oh ! si elle était morte II...

Alors elle s'agenouilla auprès du lit et elle appuya son oreille contre la poitrine d'Églantine, afin d'aller surprendre le mouvement et la vie jusque dans leurs sources. — Les battements calmes du cœur la rassurèrent bien vite.

Mais d'autres angoisses remplacèrent presque aussitôt l'inquiétude qui s'envolait.

La malheureuse femme se dit t[ue sans doiite le seigneur de l'Aigle et 'ses gens s'étaient aperçu de la disparition de la jeune fille qu'ils poursuivaient, — qu'ils allaient

LE MASQUE UOLGl:: 139

chercher à découvrir ce qu'elle était devenue, et que, peut-être, soupçonnant que la tour de TAiguille lui servait d'asile, ils la viendraient saisir jusque-là.

— Ah I — se dit Blanche , qui sentait un véritable délire s'emparer d'elle à cette pensée, — ah ! ils me tueront avant d'avoir seulement porté la main sur elle ! . . .

Et elle entassait les couvertures et les draps du lit sur le corps et jusque sur le visage de sa fille, espérant que ce fragile rempart suffirait pour la mettre à l'abri de tous les regards, pour la dérober à toutes les recherches.

Puis elle se plaçait devant cette couche qui renfermait son cher trésor, — elle prenait une allilude menaçante, et elle se jurait de défendre son enfant jusqu'à la mort.

Mais il devint bientôt manifeste pour elle que la présence d'Églantine dans la tour de TAiguille était ignorée du seigneur de l'Aigle, et alors elle se livra aux plus. folles démonstrations de cette joie sanS bornes, qui, après tant d'années de douleur et de désespoir, débordait tout à coup dans son âme.

L'instinct de la maternité, comprimé jusque-là , se développait en elle avec une soudaine violence et avec d'incroyables et adorables enfantillages.

Après avoir écarté les couvertures entassées sur Eglantine, elle avait pris la jeune fille dans ses bras, elle l'avait assise ou plutôt couchée sur ses genoux, et elle la berçait comme on berce un enfant, en lui prodiguant tous ces termes si doux, syllabes charmantes qui ne se retrouvent que dans le langage des

LE MASQUr: KOUGE Hl

jeunes mères et avec lesquelles elles endorment leurs petits enfants.

Sous ces baisers et sous ces caresses, Églantine fît un mouvement léger. — Après un évanouissement de près d'une heure elle commençait à reprendre l'usage de ses sens.

— Où suis-je? — balbutia-t-elle d'une voix faible encore, en ouvrant les yeux et en ne voyant autour d'elle que d'épaisses ténèbres.

En même temps la mémoire lui revint. — Elle se souvint des derniers événements accomplis et de l'écrasante terreur qui l'avait foudroyée en voyant le fantôme se dresser devant elle au moment où La Cuzon allait l'entraîner hors du château ; et cette terreur renaissant avec le souvenir de ce qui l'avait caus.ée, Églantine poussa un cri, voulut dé-

14^ LE MASQUK UOUGK

nouer l'étreinte des bras qui l'enlaçaient, et fit un violent effort pour s'enfuir.

Instinctivement Blanche se rendit compte de cette épouvante et s'efforça de la calmer. — Elle se laissa tomber à genoux devant Églantine, dont elle saisit les deux mains qu'elle couvrit de baisers et de larmes , en murmurant d'une voix suppliante , dont les accents avaient une douceur infinie :

— Oh! mon enfant, mon enfant chérie...

mon enfant bien-aimée,.. au nom du ciel, n'aie pas peur I...

La jeune fille se sentit aussitôt rassurée, sinon par ces paroles elles-mêmes qui pour elle n'offraient aucun sens , du moins par l'accent avec lequel ces paroles étaient prononcées.

Il lui sembla qu'une voix si touchante et

si profondément émue ne pouvait pas être une voix menteuse, et elle balbutia :

— Qui donc étes-vous, vous qui m'appelez votre enfant?...

— Ah ! — s'écria Blanche en refermant ses deux bras sur Églantine palpitante, — qui je suis?... Je suis ta mèrel...

— Ma mère I . . . — répéta la jeune fille avec une profonde stupeur.

— Oui... oui... oui... ta mère... ta mère qui t'aime de plus d'amour que Dieu n'en a mis jamais au cœur d'une créature humaine. •. ta mère qui donnerait sa vie entière pour sauver un seul de tes jours... ta mère qui, depuis dix-huit ans, te pleure et se désespère à cette pensée cruelle de mourir sans t'avoir revue... ta mère, enfinl... ta mèrel

144 LE MASQUE liOUGE

— Hélas I — murmura Églantine , — je voudrais bien vous croire...

— Tu ne me crois donc pas?

— Comment vous croirais-je, quand je sais que ce que vous me dites est impossible...

— Impossible I... Pourquoi?

— Ma mère est morte... morte depuis longtemps...

— Oui te Ta dit?

— Mon père...

Une terreur nouvelle s*empara de Blanche. — Est-ce qu'elle se serait trompée? — Est-ce que cette enfant qu'elle pressait contre son cœur ne serait point véritablement sa fille? — Est-ce que l'homme qui la lui avait jetée dans les bras l'aurait abusée volontairement ou involontairement?

Elle élèVâ son âme vers le Dieu qui seul pouvait lui donner la force et le courage de résister à une déception... ^

Puis, tremblante, elle demanda :

— Comment vous nommez-vous, mon enfant?

— Églantine.

— Comment s'appelle votre père ?

Pierre Prost, du village de Longchaumois.

— Il est médecin, n'est-ce pas?

— Oui, et dans le pays tout entier, on le nomme le médecin des pauvres...

— Quel est votre âge?

— Dix-huit ans...

— Avez-vous connu votre mère?... "^

— Non. — On m'a dit qu'elle était morte en me mettant au monde.

— Avez-vous vu quelquefois , entre les

H(i le; masque rougk

mains de votre père, un bijou... un médaillon d'or, eurichi de diamants q^^^^fprfDf i^t. une rose sauvage ? ^

— Je Tai vu souvent, et c'est à cause dp.çe médaillon qu'on m'a appelée Églantine...

— Savez-vous enfin quelle est la dat^ ,de votre naissance ?

— Oui. — Je suis née dans la nuit du 17 janvier 16:20... .q

La jeune fille avait à peine prononcé les derniers mots de cette réponse, qu'un cri de joie s'échappait de la gorge contractée de Blanche. — Désormais elle ne pouvait plus douter, — elle venait d'acquérir une certitude matérielle et irrécusable.

Mais en même temps, elle se souvint des

dernières paroles du capitaine La Cuzon. ^

^— Voici ren|ant de la nuit du 17 janvier

16201 — lui avait-il dit; — voilà voire fille, — elle s'appelle Églantirie. — Eljè croit que :.î sa mère est morte et que l'homme à la main sanglante est son père. — Prenez-la ! — gardez-la! — cachez-la! — Je suis Jean-Claude Prost, — je suis le capitaine La Cuzon. — Je

reviendrai bientrjt vous sauver toutes deux ! . . .

, ... ..ri^,

Ces paroles disaient clairement qu'Eglanline ne savait rien de sa naissance. — Il était

manifeste que, dans le but de lui conserver cette Ignorance absolue, celui qu elle croyait son père avait dû lui répéter que sa mère était morte depuis longtemps.

Blanche pouvait l'éclairer sans doute, ert^' lui révélant tous les faits qu'elle avait ignorés jusque-là; — mais, pour faire briller la lu-î*] mière à ses yeux, il fallait souiller la virgi- : nale candeur de la jeune fille par le récit

148 LK MASQUL liOUGK

des infâmes violences d'Antide de Montaigu ...

Blanche recula devant celte tâche qui lui seiTîblaii une profanation.

, — Écoute, mon enfant, — murmura-t-elle

au bout d'un instant, — tu es bien ma fille,

et je pourrais te le prouver; — ^^mais je laisse

ce soin à ceux en qui sans doute tu as placé

^ -filoute ta confiance... — Ce que Pierre Prost

et le capitaine La Cuzon te diront, tu le croi-

ras, n'est-ce pas?...

— Oh ! oui ! — répondit vivement Églaniine.

— Eh bien ! commence à m'aimer dès h présent, chère enfant bien-aimée, — car je te jure que tous deux ils t'atfirmeront que je suis la mère!... ,

LE MASQUE ROUGE UiS)

— Quand les reverrai-je? — demanda la jeune fille.

— Bientôt... — Le capitaine La Cuzon a promis de revenir pour nous sauver...

— Nous sommes donc en péril?

— Non, mais nous sommes prisonnières.

— Dans la tour de TAiguille?

-. Oui.

— - Et c'est vous qu'on appelle le fantôme blanc, n'est-ce pas?...

— . C'est moi qui suis une pauvre captive, bien malheureuse et bien désespérée pendant des années longues comme des siècles, mais assez heureuse en ce moment pour oublier tout ce passé sinistre... — Plus tard tu sauras ma vie, mon enfant; — maintenant ne parlons que de toi. — Explique-moi ta présence au château de l'Aigle...

■M)0 LE MASQUK flOUGE

^ï Églantirîe commença le récit des événements que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs dans le cours des précédents volumes, et nous n'avons pas besoin d^ajôuter que ses paroles furent écoutées avec une attention avide, avec un fiévreux intérêt.

La fin de la nuit se passa ainsi. — Enfin

ruO

le jour parut.

Il nous faut renoncer à décrire la scène touchante dont les vieilles tapisseries de la tour de l'Aiguille furent les seuls témoins, ouand pour la première fois, aux pales lueurs de l'aube naissante, la pauvre mère put contempler les traits encore inconnus de sa fille.

Certes Blanche deMirebe],dans seslongues heures de rêverie, s'était fait un idjéal. — Son imas^ination avait créé une image de l'enfant

LE MASQUE ROLGE lol

de ses entrailles, et elle s'était plu à parer celte îrtltfp 3y''Mùs les dons exquis de la

grâce et de la beauté.

^ n est plus facile de comprendre que d'exprimer ce qui se passa dans l'àme de la ûière, 'q^ànd il lui fut possible de voir que son idéal était dépassé et que la réalité allait plus loin que le rêve.

Malgré la faiblesse de notre plume, nous n'aurions point reculé devant la dîmcuTtê inouïe d'essayer de reproduire cette scène avec tout son charme vivace et pénétrant; — mais nous nous sommes souvenus à temps de ce merveilleux chapitre de la Notre-Dunië de Paris de Victor Hugo, dans lequel la recluse du îrou-aux-Rats retrouve La Esméralda, son enfant perdue depuis vingt ans;"*

Or, essayer de récrire un chapitre de ro-

182 LE MASQUK UOUGË

man après le plus grand poète de notre époque, serait ni plus ni moins outrecuidant que de chercher à refaire une scène du Tartufe de Molière, ou du Demi-Monde de Dumas fils.

Nous laissons donc à l'imagination de nos lecteurs le soin de suppléer à notre silence modeste, — ou plutôt nous les engagerons à relire les pages splendides du chantre des Feuilles d'Automne et des Chants du Crépuscule.

Heureux! trois fois heureux lecteurs!...

— C'est de Tor pur que nous leur offrons au lieu d'un plomb vil!...

Deux jours se passèrent.

Aucun danger immédiat ne menaçait les prisonnières.

D'abord Antide de Montaigu n'était pas au

L£ MASQUE ROUG£ 453

château de T Aigle ; — et, d*ailleurs, quand bien même son absence n*eût point été un nouveau motif de sécurité, une visite de lui à la tour de l'Aiguille était la chose du monde le moins à redouter.

Depuis plus de quinze ans il n'avait pas franchi le sol de cette tour, et le valet chargé d'apporter des aliments à Blanche agissait avec elle à peu près de la même façon qu'avec Tristan de Champ-d'Hivers dans le cachot de la citerne, c'est-à-dire qu'il déposait un panier rempli de provisions sur la première marche de l'escalier, et qu'il se retirait sans avoir eu la curiosité de monter plus haut et d'adresser la parole à la captive.

Blanche, depuis que sa fille lui était rendue, jouissait délicieusement de ces moments de

calme, et elle aurait voulu pouvoir les éterniser. • n^r<-

Elle s'absorbait dans Theure présente, — oubliant le passé, -r- s*efforçant de ne point songer à l'avenir, et se trouvant si complètement heureuse qu'il lui semblait que tout changement ne pouvait que lui être fatal.

^^'•Églantine était loin de partager cette iipinioti. — A chaque instant du jour elle se rappelait les dernières paroles adressées par le capitaine à la femme pâle : Je reviendrai bientôt vous sauv&r toutes deux!.., — et elle hâtait de ses vœux les plus ardents la venue du libérateur attendu.

Cependant, vers le soir du second jour, une inquiétude vague commençait à se mêler au bonheur de Blanche. — Des nuaces

LE MASQIK ROUGE \55

orageux montaient dans son ciel un moment éclairci.

Par intervalle, pondant toute la journée, là malheureuse femme avait cru entendre dans le château des bruits d'armes, des rumeurs confuses, décelant la présence d'une nombreuse troupe d'hommes.

Avec l'obscurité croissante, le silence était revenu ; mais, du milieu de ce silence, s'échappaient de sourds et lointains murmures, pareils à ces sonorités ^étranges qu'on entend dans les airs à l'approche d'un violent orage.

Que voulait dire ceci, et l'avenir réservaitil de nouveaux malheurs à celle que le passé avait éprouvée si crurflement^ .lUMi^

Brisée par les fatigues du corps et de l'esprit, Églantine, couchée toute habillée sur le

lit, dormait d'un calme et profond sommeil.

Blanche, debout dans la profonde embrasure de la fenêtre qui donnait sur la vallée d'Ilay, attachait ses regards sur les ténèbres épaissies et prétait l'oreille à ces bruits douteux et confus dont nous parlions il y a un instant.

Soudain le clairon de Garbas retentit dans les ténèbres, égrenant les notes lentes et sinistres de sa fanfare.

Blanche tressaillit.

Cette mélodie lugubre, — pleine de terreurs et pleine de menaces, — s'accordait bien avec l'état de son âme.

Églantine dormait toujours.

Au clairon succéda la voix.

Les paroles qui déclaraient Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, trois

LE MASQUE HOUGE 157

fois traître et trois fois parjure, et qui le mettaient hors la loi, éveillèrent un écho dans le cœur de Blanche.

— Entends-tu?... entends-tu?... —murmura-t-elle en se rapprochant du lit et en saisissant la main d*Églantine.

— Quoi, ma mère?... — demanda la jeune fille réveillée brusquement.

— Ils viennent !... ils sont venus !...

— Qui donc?

— Les chefs de la montagne... les héros... les libérateurs...

— Ah ! — cria Églantine avec un transport de joie en s'élançant hors du lit, — ah I que Dieu soit béni !... nous sommes sauvées I... nous sommes libres ! . . .

— La voix d*Antide de Montaigu sembla se charger de répondre :

138 LE MASQUE ROUtKoiJ

Pas encore ! . . .

Et elle s'éleva pôW cfette terrible réjplîque :

— A vous qui vous donnez le titre de chefs de la montagne, — à toi, Pierre Marquis, mauvais prêtre et mauvais soldat ; — à toi, Jean Varroz, vieux soudard édenté, dogue hargneux qui ne peut plus mordre ! — à toi. Là Cuzon, chef d'une poignée de bandits rebelles, — moi, le seigneur de l'Aigle, —moi, l'homme au Masque rouge, je réponds que je vous défie, et que je vous ferai pendre tous trois aux créneaux de la fetir de l'Aiguille I . . .

Et l'on se souvient que l'infâme gentilhomme ajouta presqu' aussitôt :

— Feu sur les insolents qui osent venir attaquer l'aigle dans son aire I...— et qu'une

LE MASgUU UOUGK lo9

décharge formidable enveloppa le château de feu et de fumée .

— Ma mère!,., ma mère!... — balbutia Églantine en se jetant dans les bras de Blanche,— ils l'ont tué!... nous sommes perdues!...

Mais elle n'avait pas achevé, que déjà la voix retentissante du capitaine succédait au grondement de la mousqueterie et criait :

— A l'assaut!... — à moi, mes montagnards î... — La Cuzon!... La Cuzon I...

La jeune fille passa, sans transition, de la terreur la plus profonde à la conQance la plus entière, elle releva la tête, et, de même qu'elle venait de balbutier : — Nous sommes perdues I .. . — elle murmura de nouveau :

— Nous sommes sauvées I...

Un chant de l'ilHade montagnarde.

Antide de Montaîgu, — nous l'avons déjà dit, — craignait que le secret de sa trahison

n'eût été livré par le cardinal de Richelieu aux chefs montagnards, et il savait bien qu'il

\0i lE MASQUE ROUGE

ne devait attendre de ceux-ci, dans ce dernier cas, ni grâce ni merci.

Il résolut donc de se tenir prêt pour la défense, et (convaincu que le château de l'Aigle, muni d'une garnison suffisante, était une forteresse imprenable, ) tandis qu'il s'embusquait dans la gorge que nous connaissons, pour y tenter un assassinat sur la personne du capitaine , il envoyait un homme sûr à Clairvaux, pour y marchander les services d'une bande de deux cent cinquante Gris, et pour les diriger immédiatement sur le château de l'Aigle.

Ces soldats mercenaires arrivèrent au château presqu'en même temps que leur maître futur.

Il leur distribua aussitôt tous les postes. Il leur donna des munitions abondantes,

LE -MASQUE ROLGK 16:5

— il leur paya d'avance un mois de solde,

— et enfin il leur enjoignit de se tenir sur leurs gardes comme si une attaque devait avoir lieu ce môme jour.

Les instinctives prévisions d'Antide de Montaigu ne devaient pas tarder, nous le savons, à recevoir une confirmation éclatante.

Si nos lecteurs n'ont point oublié les détails dans lesquels nous sommes entrés précédemment sur la situation du château de l'Aigle et sur ses moyens de défense, il est presque inutile de leur répéter que la forteresse était inabordable du côté de la vallée d'Ilay, grâce au rocher taillé h pic sur lequel elle s'élevait.

Seulement, dans la direction de la Chauxde-Dombief» c'est-à-dire du côté de l'entrée *

^6i \.K ^MAsoiJH 110 UGi:

principale, les obstacles a surinoiiler offraient plus de chance d'une réussite, sinon probable, du moins possible.

Le plan d'al laque avait été arrêté d'avance entre La Cîizop. el Marnuis. — îl était d'une extrême siniplicité; mais, pour le mettre à exécution, il fallait toute l'audace fougueuse et irrésistible des montagnards et de leurs chefs.

Deux pelotons de cinquante hommes chacun, placés sous les ordres de Marquis, étaient chargés de balayer par un feu continuel cette partie des remparts dans laquelle se trouvaient pratiqués la première pprte elle premier pont-levis.

Tandis que les meilleurs tireurs des corpsfrancs s'acquittaient de celte tache avec une grande habileté, et jetaient à terre, perc'és de

LE MASQUE UOUGE 1 65

balles, tous les Gris qui ne se tenaient point sufïisamment à l'abri des créneaux, Varroz et La Cuzon, descendus dans les fossés, faisaient dresser des échelles le long de la muraille, et, la hache d'une main et le pistolet de l'autre, ils tentaient une escalade et ils arrivaient, suivis d'une vingtaine d'hommes, au sommet du rempart.

Là, une résistance énergique les attendait, — mais cette résistance dut céder à leur irrésistible élan. — Le cercle s'élargit autour d'eux, — et,cou\erts par les montagnards qui maintenaient les Gris k distance, — ils attaquèrent à coups de hache les poutres auxquelles les chaînes du pont-levis étaient attachées.

Tandis que le bois volait en éclats sous leurs crjgnr-ps, les dérhnrgcs de mousqtie'erio

pétillaient sans relâche ; — les assaillanls continuaient l'escalade à l'aide des échelles, et devant leur nombre toujours croissant les Gris battaient en retraite , mais sans désordre, et défendant le terrain pied à pied et pour ainsi dire pouce à pouce.

Soudain un fracas pareil à l'écroulement d'une montagne se fit entendre.

Ce fracas fut suivi d'un immense cri de joie et de triomphe poussé par les assiégeants.

Le pont-levis venait de tomber.

Les montagnards se ruèrent sous la voûte,

— brisèrent la porte qui s'opposait à leur passage, et, se croyant déjà les maîtres du château, envahirent la première enceinte.

Mais cet avantage, — quoique important,

— n'avait cependant rien de décisif.

^ LE MASQLL UOLGli I G7

Antide de Montaigu, — qui combattait au premier rang et payait de sa personne avec un incontestable courage, — avait commandé la retraite au moment où le pont-levis s'abattait, et les Gris, après avoir reculé en bon ordre jusque dans la seconde enceinte, venaient de relever derrière eux le deuxième pont-levis et de fermer la deuxième porte.

Bref, les montagnards se trouvaient maîtres de l'espace compris entre les deux murailles parallèles ; mais ils ne pouvaient aller au-delà sans recommencer un siège plus difficile et plus périlleux que le premier, car les parties élevées du châleau dominaient cette enceinte étroite, et les assiégés, parfaitement garantis par les profondes en.brasures des fenêtres, tiraient de haut en bas sur les as-

\{jS le masque rouge

saillants qu'ils ajustaient avec une complète sécurité.

Les partisans tombaient un à un sous une grêle de balles lancées par des mousquets invisibles. — Aussitôt que Tun d'eux voulait riposter, l'éclair de son mousquet trahissait sa présence en rayant les ténèbres, et il devenait à l'instant même un point de mire pour les assiégés.

Un pareil état de choses ne pouvait se prolonger.

La Cuzon fit apporter les échelles qui avaient servi pour la première escalade ; — elles furent appliquées de nouveau contre la muraille, et le capitaine se tint prêt à donner le signal d'un nouvel assaut.

Marquis, auquel il communiqua son pro-

jet, fut d'un avis complètement opposé au sien.

— Cependant, — disait La Cuzon, — cinq minutes d'impétuosité nous feront franchir le nouvel obstacle et nous jetteront sur Tesplanade. — Or, une fois l'esplanade à nous, ce château nous appartiendra...

— Tu as raison, — répondit le prêtre, — mais nous aurons sacrifié inutilement beaucoup de monde, et la vie des hommes est sacrée!...

— Que faire donc?

— Il faut, ce me semble, que Varroz tente une attaque sur quelque autre point. — Que cette tentative réussisse ou qu'elle échoue, peu importe; — l'essentiel est d'amener une diversion et d'empêcher que l'attention et la résistance des soldats du seigneur de l'Aigle

no LE MAoQUfî ROUGU

se concentrent sur Tunique endroit par lequel, nous espérons arriver à nous rendre maîtres de la place... — Es-tu de mon avis, Jean- Claude?

— Certes! et cent fois pour une I...

— Eh bien 1 rien n'empêche de tenter surle-champ la diversion dont je te parle... — Où est le colonel ?

— Il doit être là. — Nous avons sapé ensemble tout à l'heure les poutres du pontlevis.

— Varroz?... — cria le curé Marquis.

Personne ne répondit à cet appel.

— Colonel?... — dit à son tour La Cuzon. Le même silence inquiétant mit une vague

angoisse dans le cœur du prêtre et dans celui du capitaine. — Varroz n'était plus là, ou Varroz était mort; — et, pour quiconque coii-

naissait le colonel, sa mort semblait plus vraisemblable que son absence au moment du danger.

Cependant les montagnards les plus rapprochés avaient entendu qu'on appelait Varroz et que Varroz ne répondait pas.

Avec une promptitude électrique, le bruit de sa mort se répandit de proche en proche et de rang en rang, et grandissant non moins, rapidement, selon la coutume des mauvaises nouvelles, ce bruit ne tarda point à affirmer que Marquis avait succombé à côté du colonel.

Alors un découragement profond, une démoralisation complète s'emparèrent de ces hommes habitués, depuis le commencement de la guerre, à voir le succès couronner presque toujours leur premier élan, dans ces nombreux coups de mf^ln qui ne réiissis-

172 LE MASQUE ROUGli

saient qu'à force de rapidité et d'audace. Combien en ce moment la. situation leur paraissait différente ! . ..— L'assaut victorieux de la première enceinte ne les avait amené qu'à un résultat sans portée. — Ils se trouvaient maintenant en face d'un obstacle presque infranchissable, — dans de profondes ténèbres [car les Gris avaient cessé leur feu depuis un instant et les éclairs de la mousqueterie ne rayaient plus la nuit sombre), — le château de l'Aigle, ce manoir infernal, si célèbre dans les légendes des veillées d'hiver, les enveloppait de ses mystères et de sa terreur, — et voici que deux de leurs chefs, toujours victorieux jusqu'à cette heure etque les balles et les épées semblaient respecter, succombaient à la fois!... — et l'un de ces chefs était le curé Marquis, frappé à mort,

disait-on, — malgré la robe rouge qui le rendrait invulnérable I...

Elle était donc bien puissante et bien invincible, l'influence du château maudit ! — il était donc sans bornes le pouvoir du démon, qui triomphait ainsi de la robe sacrée du prêtre!...

Alors une profonde et superstitieuse terreur s'empara de ces hommes vaillants d'habitude jusqu'à la témérité.- — On put les entendre murmurer tout bas ;

— Varroz est mort I . . . Marquis est mort ! . . . — On ne peut lutter contre les démons I...

Et ces héros, devenus tout à coup presque lâches, songeaient déjà à s'enfuir honteusement. — Cependant, quelques restes de discipline militaire et de respect humain les arrêtaient encore.

174 "î.E MASOUE ROUGE

Les murmures des montagnards épouvaiités arrivèrent aux oreilles du prêtre et du capitaine.

Marquis entendit que de toutes parts on se disait :

— Marquis est mort 1 . . .

Et il compris, en même temps que si Ton n'arrêtait point dès sa naissance ce bruit mensonger, il ne faudrait bientôt plus compter sur des soldats devenus faibles et craintifs comme des enfants ! . . .

Mais de quelle façon, au milieu de ces pro-

fondes ténèbres, de quelle façon prouver aux

montagnards que Marquis était bien vivant,

ei que la robe rouge restait plus que jamais

• •un invulnérable talisman??

Étrange situation d'uti homme qui ne savait f comment démontrer sa vie I . . .

LE MASUUK UOUGE 17o

Vainement Marquis s'écriait :

~ Me voilà I . . • je suis avec vous ! . . . Ses paroles se perdaient parmi les murmures grandissants des montagnards, qui répétaient :

— La robe rouge a disparu I... Dieu nous abandonne!...

Vainement La Cuzon allait de Tun à l'autre en s'efForcant de les désabuser.

La terreur superstitieuse qui frappait les montagnards les rendait sourds. — Ils n'écoutaient plus la voix de leur chef.

— Que faire?... mon Dieu !... que faire?... — demanda le capitaine au curé.

— Il n'y a pas deux partis à prendre, — répondit vivement celui-ci, — il faut leur montrer la robe rouge I...

— Mais, comment?

17G Î.E MASOUfi ROUGK

— Fais allumer des torches, et commande l'assaut. — Je franchirai la première mu-

' raille, et, de cette façon, s'il plaît à Dieu, ils me verront tousl...

— Oui, — répliqua La Cuzon ; — mais les Gris aussi vous verront ! . . .

— Eh bien, qu'importe?

— Vous allez devenir le but d'une grêle déballes!...

— Qu'importe?— répéta Marquis.

Et il ajouta avec un sourire :

— Tu sais bien que la robe rouge est invulnérable!...

La Cuzon, le cœur gonflé par un pressentiment funeste, obéit cependant aux volontés du prêtre.

Il fit allumer des torches, et, au moment où leur clarté flamboyante enveloppa dans

une auréole de flammes la robe écarlate de Marquis, — au moment où les montagnards rassurés poussaient une joyeuse clameur, le capitaine commanda l'assaut.

Les soldats des corps-francs, chez lesquels une ardeur bouillante venait de remplacer un découragement profond, s'élancèrent aux échelles.

Le prêtre marchait le premier, suivi par La Cuzon.

Une décharge terrible partit des fenêtres hautes du château et des créneaux de la muraille.

— Éteignez les torches!... — cria Marquis, — et en avant I . .. — La Cuzon I... La Cuzon!...

— LaCuzon !... La Cuzon!... — répétèrent les montagnards.

l'^S LE MASQUE ROUGE

Et, animés par ce cri de guerre, ils escaladèrent le rempart avec une irrésistible im. pétuosité.

Mais le curé ne les suivait pas. — Il venait de tomber dans les bras du capitaine et de Gar|)as.

— Êtes-vous blessé, mon père? — murmura La Cuzon avec angoisse.

— Oui, — répondit Marquis, -^ blessé... — blessé à mort!.. . — Mais, silence!... ils ne faut pas qu'ils sachent...

lue sang, qui montait à flots de la poitrine trouée du prêtre à sa gorge, étouffait sa voix. Cependant, au bout d'une seconde, il reprit: — Écoute, Jean-Claude,.. — les montagnards croient à la robe ronge... ne les désabuse pas... qu'ils ne sachent pas que Marauis est mort...

LE MASQUE ROUGK 179

— Mort!... — répéta La Cuzon avec stupeur, — non... non... c'est impossible... vous ne mourrez pas !... vous ne pouvez pas mourir !...

— Dans une minute, — poursuivit le prêtre d'une voix presqu'indistincte, — dans une minute, ce sera fini... — Sois calme, mon enfant, soit fort... — Tu m'enterreras dans le Champ-Sarrazin... je le veux... et surtout que ma tombe garde bien le secret de la robe ' rouge... — Mon Dieu! Seigneur mon Dieu... protégez la cause sainte à laquelle je donne mon sang... — Mon Dieu, bénissez les armes des défenseurs de la Comté !...

La voix de Marquis s'éteignait. — Les convulsions suprêmes de l'agoniejaidissaient ses membres.

Cependant, il eut la forte d'ajouter encore :

— Ta main... mon fils... et secret...

adieu...

Puis, il s^affaissa dans les bras qui le soutenaient, — il était mort 1

La Cuzon, écrasé sous le poids de l'une des plus amères douleurs qu'il pût ressentir, essaya pendant une seconde de douter de la réalité terrible.

Il s'agenouilla auprès du corps de Marquis, et il appuya la main sur le cœur... — mais c'était fini, — bien fini... — ce généreux cœur avait cessé de battre.

— Mon Dieu 1... — balbutia-t-il, — mon Dieu, pourquoi ne m'avez-vous pas pris à sa place?... — pourquoi est-ce moi qui reste vivant?...

Mais il lui fallait concentrer en lui-même cet immense chagrin qui le débordait. — Le temps manquait pour les larmes I...

La Cuzon se tourna vers Garbas :

— Il faut accomplir la dernière volonté du héros qui n'est plus !... — lui dit-il, — il faut que le secret de la robe rouge soit gardé!

— Demain nous creuserons la fosse de Marquis dans le Champ-Sarrazin... — En ce moment, prends ce corps et va le cacher dans les rochers qui dominent la tour deTAiguille,

— Moi, je retourne au combat...

Garbas, suffoqué par les larmes, balbutia une réponse inintelligible, et le capitaine, gravissant à son tour une des échelles appuyées contre la muraille, se jeta au milieu du combat engagé sur l'esplatiade, et se rua sur les Gris avec une impétuosité presque fé-

|8â Le MASQUE ROUGE

Toce, en murmiirant à' Briâqtiié Coup qu*il frappait :

— Au moins, je le vengerai !...

La situation des montagnards était loin d'être rassurante au moment où La Cuzon venait de les rejoindre. — Plus nombreux que les Gris, mais ne pouvant se déployer à cause du peu d'espace qui leur était offert, ils subissaient le feu incessant dirigé sur eux depuis tous les bâtiments dont Tesplanade formait le centre... — La mousqueterie pétillait aux fenêtres du principal corps de logis,— à celles du bâtiment des hommes d'armes, — à celles du bâtiment des femmes, — et les pertes incessantes que faisaient subir aux montagnards ces continuelles décharges, contre-balançaicniravantage qu'ils pouvaient retirer d'une lutte corps à corps dans laquelle

LE MASQUE ÎIOUGE 18.i

leur courage indomptable leur assurait la supériorité.

Nous devons ajouter, pour être juste, que les Gris se battaient bien et qu*ils gagnaient loyalement la solde à eux donnée par le seigneur de TAigle.

Bref, de part et d*autre, le combat était vigoureusement disputé, et il eût été bien difficile de prévoir à qui, en définitive, devait rester l'avantage, quand un incident inattendu vint tout à coup changer entièrement la face des choses.

Les assiégés entendirent soudain retentir derrière eux des clameurs triomphales, mêlées à des exclamations d'épouvante; — le feu des fenêtres se ralentit, et le cri de guerre montagnard : — ia (hzon!,,, La Cnzonl... fut répété dans l'intérieur même du château.

les Gris étaient pris entre deux feuxl...

Le moment est venu d*expliquer cette heureuse diversion, et la disparition si brusque et si invraisemblable de Varroz.

Le colonel se trouvait avec Marquis et avec La Cuzon dans la première enceinte et au milieu des plus profondes ténèbres, quand il avait senti tout à coup une main saisir sa main et la serrer avec force.

— Que me voulez -vous ? — demanda-t-il.

— Venez, colonel, — répondit une voix étouffée à dessein.

— Quiêtes-vous?...

— Je suis Magui...

Ll- MASQUE ROUGE 485

— Àh I — murmura Varroz avec étonnement.

— Venez, — répéta la vieille femme.

— Où voulez-vous me conduire?

— Dans un endroit où votre présence est nécessaire.

— Mais, — dit vivement Varroz, — ma présence n'est-elle donc pas nécessaire ici?..,

— Elle l'est bien plus ailleurs, puisque la prise du château dépend de ce que vous allez faire...

Magui, depuis quelques jours, avait donné à la cause de la liberté franc-comtoise tant de gages éclatants de dévouement, — elle lui lui avait rendu des services d'une telle importance que Varroz, après le premier moment d'hésitation, se décida à la suivre.

Elle le fit sortir du château et l'entraîna ra-

13d LE MASQUE ROUGE

pidement sur la route où ils rencontrèrent Tristan de Ctomp-d'Hivers et son fils qui, à la tête d'une troupe de deux cents montagnards, venaient en aide aux assiégeants.

Elle leur fit changer de direction, et, les amenant jusqu'au pied de la muraille de rochers sur laquelle s'élevaient les remparts, elle écarta quelques broussailles, et, introduisant dans la serrure d'une poterne la clé qui lui avait été remise par le seigneur de l'Aigle lui-même, elle ouvrit cette poterne en s'écriant :

— Maintenant, le château est à vous I . . . — Suivez-moi, je vais vous conduire...

— Elle s'élança dans L- passage souterrain, suivie par VrTro.-r, parles doux Charap- «Hivers et par les montagnards qui marchaient en bon ordr?, dr?ux par deux.

tt MAS Q U (•: Il 0 IJ G K 1 ^1

Arrivée en face du panneau mystérieux, fermé par le portrait du dernier des Vaudrey, Magui s'arrêta et dit à Varroz :

— Colonel, entre nous et le salon du château de TAigle, il n'y a plus que cette porte.

Varroz brisa le panneau d'un coup de hache, et bondit dans l'intérieur de la pièce en criant :

— La Cuzon I... LaCuzonl...

Une douzaine de Gris, qui, depuis les fenêtres, faisaient feu sur les montagnards, furent massacrés avant même d'avoir eu le temps de se mettre en défense.

Le colonel rassembla rapidement ses hommes, les forma en colonne serrée, ef fit irruption avec eux sur l'esplanade, attaquant à l'improviste les Gris par derrière, et répétant le cri montagnard :

— La Cuzonl... LaCuzon!...

Cependant Tristan de Champ-d'Hivers et

Raoul n'avaient point suivi la bande de Varroz.

Restés seuls dans le salon, ils s'étaient empressés d'ouvrir cette porte que nous connaissons et qui communiquait de plain-pied avec la terrasse.

Tristan songeait à Blanche de Mirebel.

Raoul pensait à Églantine.

Tous deux s'écrièrent à la fois :

— A la tour de l'Aiguille I!...

Faae à face.

Nous demandons pardon , fort humbleblement, à nos lecteurs, de les transporter sans cesse d'un lieu à un autre, ainsi que nous le faisons depuis quelques chapitres.

Nous ne sommes point assez novice dans

190 LE MASQUE noUGK

le périlleux métier de conteur pour ignorer que celte façon de procéder nuit à l'intérêt en le dispersant, mais nous alléguons pour notre excuse que nous ne faisons qu'obéir à la suprême loi de la nécessité.-

Lorsque plusieurs actions se passent à la fois dans des endroits différents, et que cependant ces actions sont subordonnées les unes aux autres, comment éviter ces brusques déplacements du récit?...

Quand un cas semblable se présente dans une comédie ou dans un drame, on tourne parfois la diiTicullé en divisant le théâtre, ce qui devient une affaire de décorateur. — Mais le livre n'offre point, sous ce rapport, les mêmes ressources que la scène.

Il nous faut donc rejoindre Églantine et sa mère, au moment où la jeunefijle, entendant

LE MASgU: UOUGE 191

]e capitaine La Cuzou cornaiander l'assaut, venait de s'écrier :

— Nous sommes sauvées!...

Presque aussitôt la mousqueterie retentit de nouveau, et plusieurs balles égarées vinrent frapper les murailles de la tour de l'Aiguille.

L'une d'elles brisa même un carreau de la fenêtre et se perdit dans les tapisseries.

Les deux femmes se reculèrent en poussant un cri de terreur, et elles se réfugièrent dans une partie de la chambre que les balles ne pouvaient atteindre.

Pendant plus d'une heure elles assistèrent par la pensée aux péripéties du combat, entendant tout mais ne voyant rien, et réduites à conjecturer d'après les exclamations de

idi LE MASQUE UOUGE

triomphe ou de colère, lequel des deux partis avait ravantage.

Tout à coup et au moment où les Gris venaient de se replier sur l'esplanade, fermant derrière eux la seconde porte et levant le second pont-levis, Blanche entendit la voix du seigneur de TAigle retentir sur la terrasse, au pied de la tour. — Antide de Montaigu donnait des ordres à un valet.

Blanche, en écoutnt cette voix, se sentit chanceler.

En même temps la porte de TescaUer tourna sur ses gonds, et le bruit d'un talon ferré retentit sur les marches.

Le seigneur de l'Aigle montait.

— Mon Dieu ! ... — balbutia Blanche, presque folle de terreur, — mon Dieu, protégeznous!...

LK jMASQUE l\OUGE 193

Et, sans répondre aux questions d'Églantine qui s'effrayait de l'épouvante de sa mère, elle la prit dans ses bras, — elle souleva la portière de tapisserie qui cachait l'entrée de l'escalier tournant conduisant à la partie supérieure de la tour, — elle assit la jeune fille sur l'une des marches de cet escalier, et après avoir murmuré à son oreille : — Silence I... silence!... ou nous sommes perdues toutes deux!... — elle referma la porte, elle rentra dans la chambre, et sentant que ses jambes se dérobaient sous elle, elle s'assit ou plutôt elle se laissa tomber sur le lit.

Antide de Montaigu, tenant de la main droite une épée sanglante, et de la gauche une lampe, parut sur le seuil.

Rien ne se pouvait imaginer de plus sinistre que son aspect ; — ses sourcils froncés se

J94 m: masque kouge

touchaient. — Quelques gouttes de sang, coulant d'une légère blessure reçue à la joue droite , rendaient sa pâleur habituelle plus livide encore .

Les muscles violemment contractés de son visage et l'expression farouche et haineuse de ses yeux le faisaient ressembler à Satan foudroyé.

Il s'approcha lentement de la cheminée sur laquelle il posa sa lampe ; — il remit son épée au fourreau, — puis il se tourna du côté de Blanche, et croisant ^es bras, — tandis qu'un sourire véritablement infernal venait à ses lèvres, — il attacha son regard sur les traits bouleversés de la malheureuse femme, et pendant près d'une minute il prolongea cet examen silencieux.

Blanche, éperdue, palpitait sous ce regard

acéré, d'où semblait émaner une fascination de terreur pareille à celle que les croyances populaires attribuent à l'œil du serpent.

Enfin, n'y tenant plus, et préférant la plus terrible certitude à l'angoisse odieuse et intolérable qu'elle éprouvait , la prisonnière balbutia :

— Au nom du ciel , que voulez-vous de moi?...

— Et qui vous dit que je veuille quelque chose de vous? — demanda Antide avec une intonation railleuse.

— Votre présence seule n'est-elle pas la preuve qu'un nouveau malheur me menace?

— Je vous fais bien peur, n'est-ce pas? Blanche baissa la tête sans répondre.

— Vous me haïssez de toute la puissance

LK MASQSIi: ROUGE

de votre âme, n'est-ce pas? — reprit le seigneur de l'Aigle.

— Non, — répliqua la prisonnière, — il n'y a plus de haine en moi, — il n'y a que du pardon...

— Du pardon ! — répéta Antide. — Que veut dire ceci ?

— Dans la profonde solitude où je vis depuis vingt ans, — reprit Blanche, — si mener l'existence que vous m'avez faite, peut s'appeler vivre, — j'ai élevé vers Dieu mon cœur et mon âme, en le suppliant de les accueillir et de les purifier... — Il m'a accordé le courage et la résignation... — il m'a donné l'oubli du triste passé, — l'espoir de l'avenir meilleur; -^ il m'a envoyé surtout l'indulgence... — Voilà pourquoi, monseigneur, je pardonne au lieu de maudire.

LE MASQUE UOUGE 197

Antide d'e Montaigu s'attendait peu à un semblable langage.

Il s'était préparé à entendre des reproches, — des imprécations, — des cris de rage et d'horreur. — Disons plus, il désirait ces manifestations de la colère impuissante de sa victime,:

Rien ne pouvait l'irriter autant que ce calme angélique, que cette résignation surhumaine.

C'était pour lui un premier échec ; — c'était l'avortement d'une partie de la mise en scène de l'étrange dessein qui l'amenait à la tour de l'Aiguille, ^t que nous connaîtrons bientôt. *

Aussi réphqua-t-il avec une irritation contenue, qui se trahissait dans le tremblement

198 LE xMASQUiî iiOUGE

nerveux de sa voix et dans raniertuine de son accent :

— Je ne comprends guère, je Tavoue, quel peut êlre le but que vous vous proposez en jouant vis-à-vis de moi une malhabile comédie à laquelle vous savez bien que je n*ajou-

terai pas foi !.. .

— Une comédie? — répéta Blanche étonnée.

— Certes I •— poursuivit le seigneur de r Aigle en frappant du pied. — Espérez-vous donc que je vous croirai?... — Non! non..; madame!... — vous ne pouvez point oublier ! . . . vous ne pouvez point pardonner ! . . . — Je vous ai fait trop de mal pour que l'indulgence ai t pu remplacer en vous la haine ! . . .

— Le mal que vous m'avez fait, — répon-

LE MASQUE KOUGE 199

dit Blanche, — je ne m'en souviens pas... je ne veux pas m'en souvenir...

— C'est impossible!... — Depuis plus de vingt ans, dites-vous, votre âme s'est élevée vers le ciel; — mais votre cœur, qu'en avezvous fait?... — Vous avez tout oublié!... — Allons donc!... A.vez-vous oublié aussi le nom de votre amant?... le nom de Tristan de Champ-d'Hivers ?. . .

— Tristan!... — balbutia Blanche; — oh ! mon Dieu! mon Dieu! pourquoi prononcezvous ce nom? pourquoi me parlez-vous de lui?

— Il vous aimait d'une passion ardente, n'est-ce pas, ce beau gentilhomme?... — continua Antide avec un redoublement d'ironie; — il vous aimait de toutes les forces de soii tendre cœur !.. . et, au mépris de la parole

âOO Li: MASQCE HOUGE

donnée à un autre, au mépris de la foi jurée, vous aussi, vous l'aimiez éperduement!... — Un amour comme celui-là ne se peut éteindre!... — les années passent, et le feu reste vivant!... Vous avez tant aimé Tristan que vous l'aimez encore!... — Les âmes comme les vôtres ne sont point oublieuses ! . . .

Blanche ne répondit que par un soupir douloureux.

Antide de Montaigu reprit avec une croissante amertume :

— Et quoi de plus simple d'ailleurs que ce qui s'est passé jadis?... — N'étais-je pas un indigne rival de Tristan de Champ-d'Hivers?... — N'était-il pas plus jeune, plus beau, plus noble et plus riche?... — Pouviez-vous faire autrement que de le préférer à moi? — Vous m'étiez promise, il est

vrai, mais ceci importait peu I... — Avec un hobereau tel qu'Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, on retire sa parole, et tout est ditl... — J'ai bien compris cela, croyez-le I... — Je n'ai jamais eu la pensée coupable de disjoindre pour toujours Tristan de Champ-d'Hivers et Blanche de Mirebel!... Je n'ai voulu qu'éprouver leur constance... Je me suis réservé la joie douce et pure de réunir un jour ces deux parfaits amants...

— Dans la tombe ! — murmura la prisonnière anéantie.

— Dans la vie !.. — murmura le seigneur de l'Aigle.

— Que dites-vous! — s'écria Blanche qui sentait sa tête s'égarer. — Tristan est mort, assassiné par vous!..

101 LE MASQUE ROCGE

— Non, — répondit Antide avec uae exaltation féroce, — non , Tristan n*est point mort !.. — ma vengeance, si j'avais tué Tristan eût été bien pâle !.. — j'ai trouvé mieux que cela I

Blanche tomba à genoux en joignant les mains, — sous les paroles du seigneur de VAigle elle commençait à entrevoir quelque mystère sombre et terrible.

-^ Non, Tristan n'est pas mort! — reprit le comte de Montaigu. — Le petit-fils du baron de Vaudrey, l'homme qui m'a volé ma fiancée, cet homme est mon prisonnier, — cet homme depuis vingt ans pleure et souffre d ansun cachot de ce château, — Tristan est ici, — Tristan est près de nous !..

— Bourreau ! — cria Blanche, en proie à un véritable délire, — vous mentez!.. — ce

que vous venez de me dire est un mensonge inouï inventé pour me faire subir de nouvelles tortures !..

— Ainsi,— demanda le seigneur de TAigle, — vous ne me croyez pas ?

— Non I — je ne vous crois pas 1 . .

— Et me croirez vous lorsque dans Uiï ÏMtant Tristan de Champ-d'Hivers sera là, devant vous ? — me croirez-vous quand vous le verrez garrotté, bâillonné, impuissant?.. — Quand vous m'entendrez lui dire que cette femme, enlevée par moi, jadis, dans le temps où elle était jeune, belle et pure, je la lui rends aujourd'hui vieille cl flétrie, et souillée de mes caresses dans une nuit d'orgie?.. — me croirez-vous, quand je vous laisserai seuls tous les deux, dans cette tour que l'incendie

va dévorer, car je veux célébrer par un gigantesque feu de joie vos fiançailles nouvelles^ et la tour de TAiguille s'écroulera sur vous au moment où je quitterai le château ! — me croirez-vous jBlanche de Mirebel , quand je vous dirai : — vous allez mourir et Tristan de Champ-d'Hivers mourra avec vous?...

Le seigneur de l'Aigle se tut, et il attendit la réponse de Blanche.

Mais Blanche ne pouvait pas répondre.

Écrasée par le désespoir, elle pensait à Eglautine, et elle se tordait les mains, et elle esseyait de parler, dans l'espoir insensé d'attendrir son bourreau, mais les paroles expiraient sur ses lèvres, u'où s'échappait seulement un râle pareil à celui de l'agonie.

Le cœur de tigre du seigneur de TÀigle battait d'une joie farouche.

Sa vengeance était bien complète ! — elle était bien telle qu'il la rêvait depuis si longtemps ! — il la savourait délicieusement, — il se réjouissait des tortures de sa victime, — il était heureux I

Et qu'où ne vienne pas nous dire que le caractère d'un pareil homme est une monstruosité impossible, sans équivalents et sans précédents.

Pour l'honneur de l'humanité nous souhaiterions qu'on put nous accuser sans injustice, de faire de l'horrible à faux et à froid.

Malheureusement les exemples sont là, dans le passé e! dans le présent, — qu'était-

îijG LK MASQInIï: lluUGK

ce qu'Antide de Montaigii, à côté de Tibère et de Néron 1 à côté du marquis de Sade ! à côté d|e certains scélérats du dix-neuvième siè-

cle?..

En ce moment un bruit de pas pressés se fit entendre dans l'escalier.

-^Écoutez!.. — dit le seigneur de l'Aigle, — écoutez !.. — est-ce que votre cœur ne bat pas ? — est-ce que la rougeur de Tamour et de l'espoir ne monte pas à votre front? — voici le fiancé qui vient, — voici répoux attendu, — voici Tristan de Champd'Hivers..,

— Vous avez dit vrai, Antide de Mon-

taigu I — répondit une voix grave depuis le seuil de la porte, — voici le flancé, — voici répoux, — voici le vengeur.

LE MASQUE UOUGE 207

Le'seigneur de l'Aigle tressaillit et se retourna brusquement.

Le baron Tristan, et Raoul, tous les deux répée à la main, se trouvaient en face de lui.

Les vengeurs.

Blanche, subitement ranimée, poussa un

cri de joie et se précipita vers ces libérateurs

que Dieu lui envoyait.

— Qui donc êtes vous? — demanda Au- V u

210 LE ?a Ali QUE nOUGIv

dite de Montaigu en mettant la main sur la garde de son épée.

— Je suis celui que vous attendez, — répondit Tristan, — je suis le baron de Champd'Hivers..,

— Non, — ■ balbutia Antide d'une voix étranglée, — non!., non!., c'est impossible.

— Vingt années de tortures ont cbangé mon visage n'est-ce pas?.. — regardez-moi bien en face cependant, seigneur de l'Aigle, et vous me reconnaîtrez.

— Alors, — cria Antide en bondissant sur le baron l'épée haute, — alors vous allez mourir...

Mais il rencontra la pointe de l'épée du père et de l'épée du fils, et il lui fallut reculer.

LK MASgUK IIOCGE 211

— Seigneur de l'Aigle, - reprit Tristan, — l'heure de la justice a longtemps tardé pour vous, mais elle est venue enrm... — le démon vous abandonne et Dieu vous condamne, — vous êtes notre prisonnier.

— Pas encore I — hurla Antide dans un transport de rage furibonde, — il faut me prendre d'abord, et vous ne me tenez pas...

— Des gentilshommes ne croisent pas le fer avec un bandit, répliqua le baron, en se contentant de parer les coups formidables que lui portait le seigneur de l'Aigle, mais sans chercher lui-même à le toucher.

— A nous montagnards! — cria-t-il en même temps.

Cinq ou six soldats des corps francs firent irruption dans la pièce où se passaient les terribles scènes que nous racontons, — ils

entourèrent Antide de Montaigu et, en moins d'une minute, il était désarmé et garrotté.

Ceci fait, sur un signe de Raoul les montagnards se retirèrent.

— Où est Eglantine? — demanda tout bas le jeune homme à Blanche.

— Ici, — répondit-elle.

— Antide de Montaigu l'a-t -il vue?

— Non.

— Alors elle ne sait rien ?. .

— Rien...

— Que Dieu en soit béni I — murmura Raoul, — puisse-t-elle ignorer toujours que ce misérable est son pèrel

— Vous voyez, seigneur de l'Aigle, — continua Tristan, tandis qu'Anlide, écumant de fureur, se débattait vainement sous ses liens, — vous voyez que j'ai raison de vous dire

que Dieu vous a condamné... — Vous voici pieds et poings liés en notre pouvoir, et, si je ne vous tue pas comme je le pourrais, c*est qu'il appartient à d'autres de vous juger, de vous condamner et de vous infliger un supplice auprès duquel la pointe de mon épée dans votre poitrine serait peu de chose!

— Les rôles changeront peut-être, — répliqua Antide ; — on va s'apercevoir de mon absence, — mes fidèles viendront me délivrer, et alors, malheur à vous!...

— Etes-vous insensé jusqu'au point d'espérer encore?... — Le château de l'Aigle n'est plus à vous, Antide de Montaigu, — il est aux montagards...

— Vous en avez menti par la gorge I...

— Approchez-vous de cette fenêtre et regardez I

214 LE MASOUE nOUGE

Le gentilhomme, auquel les cordes qui Tenlaçaient permettaient cependant de se mouvoir, se traîna jusqu'à Tembrasure de rétroite fenêtre.

Là, un spectacle terrifiant pour lui s'offrit à ses yeux.

A la lueur de quelques torches que le capitaine venait de faire allumer, il vit qu'en effet le combat avait cessé. — Les Gris, pris entre deux feux par les troupes de La Cuzon et par celles de Varroz, s'étaient débandés, laissant l'esplanade jonchée de cadavres. — Ils fuyaient maintenant de toutes parts et dans toutes les directions.

Ils se précipitaient dans los fossés, — ils se jetaient du hauî, des ren^parts, — ils se laissaient glisser le loiig des ruchers.

Une petite troupe de vingt-cinq oi! trente

hommes avait seule trouvé moyen de pratiquer une trouée sanglante au milieu des vainqueurs et s'échappait par les pontslevis.

Depuis Tesplanadv^. et depuis la terrasse, les montagnards ajustaient les fugitifs et les abattaient à coups de mousquet comme des braconniers abattent des lièvres dans la plaine.

Antide de Montaigu comprit que tout était fini, — bien fini, — et qu'il ne pouvait lui rester aucun espoir. — Alors une immense terreur s'empara de lui; — ses dents se heurtèrent ; — une sueur froide coula sur son iVont, — an tremblement convulsif secoua ses membres, ^

Après avoir eu la férocité du tigre, le seigneur de î'Aigîe n'avait plus, désormais, que

la honteuse lâcheté de la hyène et du chacal. — Ah ! — s'écria Tristan de Champ-d'Hivers, — vous tremblez, maintenant, — vous avez peur, — vous, si hautain, vous, si menaçant tout à l'heure!... — Courbez la tête sous le poids du remords et de l'épouvante, gentilhomme félon, car nous venons à vous de la part du Dieu vengeur I... — Vous avez mis le pied sur tous les degrés de l'échelle du crime, Antide de Monlaigu !... Vous avez passé par le meurtre, par le rapt, par l'incendie, par le viol, parla trahison !... — Regardez devant vous, et voyez où vous a conduit cette échelle infâme!!... — Vous avez assassiné le père de cette noble et malheureuse femme, qui, plus tard, a dû subir la honte et la torture de votre hideux amour !... — A la suite de ces violences, un enfant est

né ; — une fille ! — et vous avez confié cette enfant à un homme amené par vous les yeux bandés et le pistolet sur la gorge I... — Vous avez assassiné cet homme sur la place Louis XI, pour ensevelir avec lui le secret dont vous craigniez la révélation!... — Mais, avant d'aller à la mort, Pierre Prost avait parlé ; — le capitaine La Cuzon avait reçu ses confidences, et, en même temps, un mystérieux bijou, glissé dans la main du médecin des pauvres par Blanche de Mirebel, et qui devait, un jour, faire reconnaître l'enfant de la nuit du 17 janvier 1620!....

— Cette enfant est morte ! — balbutia le seigneur de l'Aigle.

— Cette enfant est vivante I — répliqua Tristan, — elle est vivante, et vous la con-

'218 LE MASQUK ROUGE

naissez ; — elle est ici, — près de sa mère ! — C'est Églantine ! -— c'est votre fille!...

— Ma fille I... — répéta Antide de Montaigu.

— On en douterait» n'est-ce pas ? — ^ continua le baron. — Qui pourrait croire en effet que cette fille charmante, aux yeux doux et purs, cet ange de candeur et d'innocence, est l'enfant du misérable et infâme seigneur de r Aigle? et cela est vrai, cependant !... — Dieu permet parfois que les fleurs les plus belles et les plus parfumées naissent sur les fanges les plus infectes ! . . .

—, Ah ! — murmuia Anl^de avec un accablement profond, — la voila donc expliquée cette vo'x. étrange qui parlait dans mon cœur pour celle enfaiii!... Voilà donc pourquoi j'ai subi sans colère ses hautaift^-s répliquf's.

LK MASQUE UOUGE 219,

lorsque, captive, elle me bravait, et me menaçaitl... — la voix du sang me criait: — ■ C'est ta fille!... — Ma fille I... — je la retrouve. . . — ^ et c'est en ce moment 1 . . . — Ah ! Dieu est juste!... .Dieu est juste!...

— Oui, Dieu est juste, — reprit Tristan, — et il ne permettra point que d'effroyables révélations viennent troubler les beaux rêves de la douce enfant... — Égiantine ne rougira jamais de son père, car elle ne le connaîtra point... — Vous avez voulu à tout jamais anéantir le secret de sa naissance... vous avez réussi, seigneur de l'Aigle! — Ce secret mourra drns notre sein !.., — Pour ^e monde, ÏÏglantine restera la fille du médecin des pauvres; — elle portera le nom de son père adoptif, jusqu'au jour prochain où elle prendra celui de baronne de Chai'np-d'Eivers î...

220 LE MiSQUE ROUGE

La livide pâleur d'Antide de Montaigu se teignit de pourpre, et, autour de ses yeux, se dessina un cercle sanglant.

— Qu'avez-vous dit? — s'écria-t-il d'une voix étra.nglée, — qu'avez-vous dit?...

— Églantine aime mon fils, et mon fils aime Églantine!...

— Votre fils I... — il a péri dans l'incendie du château de Champ-d'HiversI... votre race abhorrée s'éteindra avec vous ! . . .

— Mon fils, sauvé des flammes, est digne du grand nom qu'il fera refleurir. — Le voilà, seigneur de l'Aigle I — regardez-le bien en face, comme vous avez regardé son père, et vous verrez que Raoul et Tristan ont nonseulement la même âme, mais encore le même visage!...

— Ah ! — s'écria le comte, — c'est impos-

siblel... s'est impossible!... — Champd'Hivers et Montaigu ne peuvent s'allier... — le sang des Vaudrey et des Montaigu se révolterait !...

— Le sang des Champ-d'Hivers purifiera la goutte de sang impur qui coule dans les veines d'Églantine I...

— Jamais!... jamais!... plutôt la mort pour elle!... — je lui crierai qu'elle est ma fille et qu'elle doit vous abhorrer tous I...

— Vous vous tairez, seigneur de l'Aigle ! •—Jamais!...

— Vous vous tairez ! — il le faut... — je l'exige!...

— Tuez-moi si vous voulez, mais je ne me tairai pas!...

Raoul fit un signe aux montagnards qui montaient la garde dans l'escalier.

Mt. LE MASQUi; ROUGii

Deux d'entre eux bâiiloimèrent Antide de Montaigu, qui réduit à pousser des cris inarticulés se débatiil vainement el roula sur le sol, en proie à d'efTroyables convulsions. — Ces convulsions s'affaiblirent peu à peu et le misérable gentilhomme demeura immobile-, inerte et pareil à un cadavre.

Cependant sa respiration haletante et ses yeux farouches indiquaient clairement qu'il vivait encore.

Tristan de Champ-d'Iîivers lui mit le pied sur la poitrine.

- — Blanche, — dit-il alors, — allez chercher Églantine, — il est grandement temps de calmer l'inquiétude de la pauvre enfant...

En ce moment un des montagnai'ds s'é-cria :

. — Voici le colonel et le capitaine...

Varroz et La Cuzoa entrèrent.

Tristan leur montra le seigneur de l'Aigle écuœant sous son pied, et il ajouta :

— Vous voyez que l'œuvre de justice est commencée!...

— Oui, — répondit La Guzon, — et je vous jure que cette œuvre s'achèvera, et qu'elle sera assez éclatante pour remplir d'une salutaire épouvante les traîtres de l'avenir î...

Puis il demanda :

. — Où estÉglantine?

— La voici, — dit le baron.

En eiiQÏ, la jeune fille, — bien pâle, mais bien heureuse, — apparaissait dans l'étroite ouverture de l'escalier tournant, enlacée à demi aux bras de sa mère.

Elle se jeta au cou du capitaine avec un transport de joie et de fraternelle tendresse ;

22i LE MASQUE ROUGK

— elle tendit son front à Raoul, et sa pâleur se dissipa comme par enchantement sous le baiser du jeune homme.

— Mon enfant, — fit alors Tristan d'une voix que l'émotion rendait tremblante, — votre mère, que voici, s'unit à moi pour bénir votre union prochaine avec mon fils Raoul de Ghamp-d'Hivers... — La fille du médecin des pauvres, la nièce du capitaine LaCuzon^ honore ^.a famille dans laquelle elle entrera, si haut placée que soit cette famille...

Et Tristan et Blanche, ces deux martyrs enfin sauvés, unirent leurs mains sur les fronts inclinés de Raoul et d'Églantine.

Le seigneur de l'Aigle, témoin désespéré de cette scène de bonheur, râlait comme le démon vaincu sous le pied de l'archange Raphaël.

LE MASQUK ROUGS Slâ5

Une soudaine pensée vint à Tristan.

Il jeta autour de lui un regard circulaire et rapide, et il murmura :

— Il manque ici quelqu'un.

— Qui donc? — demanda le capitaine d'une voix sourde.

— Le curé Marquis.

LaCuzon se détourna pour essuyer une larme qui coulait sur ses joues.

— Marquis nous attend au Trou des Gangônes I . . . — répondit-il.

Puis, entraînant le baron à quelques pas, il lui dit tout bas : \

— Marquis est mort I...

— Mort ! — répéta Tristan atterré.

— Oui. — Mais pas un mot, maintenant.,.

— il faut que cette mort reste secrète... c'est

la dernière volonté du héros qui n'est plus.., V is

tM LE MASQUE RÛUGR

Quelques secondes de silence succédèrent à la nouvelle que La Cuzon venait d'apprendre au baron.

Cette subite transition de la joie à la tristesse, pouvait être commentée par les montagnards témoins de cette scène. — Le capitaine rompit le silence.

— Raoul, — dit-il en s'adressant au jeune homme, — prenez le commandement d'une escorte de deux cents hommes, et conduisez au Trou des Gangônes votre fiancée et sa mère...

— Ne nous accompagnerez-vous pas, capitaine ?

— Plus tard, je vous rejoindrai.

— Que vous reste- t-il à faire ici ?

-^ Il me reste à accomplir un grand acte .de justice.

LE MASQUE UOUGE 227

— Lequel?

— Vous le saurez bientôt sans que je vous le dise. — Allez. Raoul, allez, mon enfant...

— Ferai-je prendre des torches aux hommes de l'escorte ?

— Des torches t «- répéta La Cuzon avec un sourire sinistre. — C'est inutile, vous n'en aurez pas besoin.

— La nuit est profonde, cependant...

— Dans quelques minutes la nuit sera plus lumineuse, je vous le jure, que si le soleil montait à l'horizon.

Raoul regarda le capitaine avec étonnement.

L'expression de son visage lui fit comprendre sans doute le sens caché de ses pa-

228 LE MASQUK ROUGE

rôles, car il ne Finterrogea plus, il sortit de la chambre et bientôt de la tour et du château, avec Blanche de Mirebel et avec Églantine.

La Cuzon, Varroz et les montagnards étaient restés seuls avec Antide de Montaigu, — toujours garotté, -— toujours bâillonné, — toujours étendu sur le tapis qui couvrait le plancher.

Pied-de-Fer entra.

— Eh bien? — lui demanda La Cuzon.

— C'est fait, capitaine, — répondit le lieutenant.

— Tous mes ordres sont exécutés?

— Tous.

— Nos hommes sont à leurs postes ?

— Oui, capitaine.

LE MASQUE ROlTGE 229

— C'est bon...

La Cuzon fît un signe.

Plusieurs montagnards relevèrent le seigneur de TAigle, et, sans toucher aux liens qui retenaient ses mains captives, ni au bâillon qui lui fermait la bouche, ils dénouèrent les cordes qui entravaient ses jambes et qui Tempêchaient de marcher librement.

Antide de Montaigu, placé entre le capitaine et le colonel , précédé et suivi par des soldats des corps-francs, fut contraint d*obéir à l'impulsion qu'il recevait, et de quitter la tour en même temps que ceux qui se faisaient ses gardiens.

Presque tous les montagnards étaient rangés en bon ordre sur l'esplanade et sur la terrasse.

Ils accueillirent par des clameurs de haine

230 Ln MASQUE IVÔUGE

et de vengeance Tapparilion du prisonnier.

Cà et là, dans l'intérieur des différents corps de logis, on voyait passer des hommes agitant des torches et roulant de^ barils aux cercles de fer.

LaCuzon donna le signal du départ.

Les troupes s'ébranlèrent aussitôt, quittèrent l'esplanade par masses serrées, traversèrent les ponts-kvis et prirent position sur les hauteurs environnantes.

Le capitaine fit placer Antide de Montaigu sur la pointe d'un rocher qui surplombait l'abîme. — Piod-de-Fer et deux montagnards tenaieU': rexlrémité des cordes qui liaient ses mains et ses bras.

La Cuzon, alors, approcha Ses doigts de sa bouche, et l'on entendit retentir le coup

LE MASQUi: UODGfi 231

de sifflet terrible qui, si souvent, avait jeté l'épouvante dans l'âme des Français, des Suédois et des Gris.

A l'instant des nuages d'une, fumée pâle qui ressemblait à une vapeur s'élevèrent autour des bâtiments du château. — Quelques secondes suffirent pour rendre cette fumée plus épaisse, bientôt elle jaillit par torrents impétueux des portes brisées et des fenêtres ouvertes. — Le manoir entier disparut sous un rideau de brouillard rougeâtre, pareils à ces nuages sulfureux qui s'exhalent du Vésuve ou de l'Etna au moment d'une éruplion.imminente.

Une ou deux minutes s'écoulèrent encore, puis le brouillard sembla se fendre à la fois en cent endroits et d'immenses jets de flam-

232 LE MASQUE liOl3GE

mes élevèrent jusqu*aux toits leurs langues fourchues et leur crêtes ardentes.

Les premiers reflets de l'incendie naissant commençaient à projeter leurs clartés sur la vallée d'Ilay, comme une étrange aurore boréale.

Un immense cri de joie, composé de mille cris qui s'échappaient de toutes les poitrines, salua le fléau vengeur.

Le seigneur de l'Aigle poussait des gémissements sourds, étouffés par son bâillon.

— Antide de Montaigu, — dit alors La Cuzon, — vous avez attaché l'incendie aux murailles du château de Champ-d'Hivers, — nous attachons l'incendie aux murailles du château de l'Aigle!... c'est justice...

LE MASQUE RODGK 233

Le misérable gentilhomme, ne voyant de refuge que dans la mort contre les tortures qu'il éprouvait déjà et contre celle qu'il prévoyait, fit un effort pour se précipiter dans Tabîme béant ouvert sous ses pieds.

Pied- de -Fer et les montagnards le maintinrent et le forcèrent à s'agenouiller sur le rocher.

— Comte de Montaigu, —reprit le capitaine, — n'espérez point mourir maintenant I — vous vivrez jusqu'à l'heure où le bourreau, qui vous attend à Dole, accomplira sa tâche!... — Regardez, seigneur de l'Aigle, voici la tour de l'Aigle qui s'enflamme !... — J'ai promis une torche splendide à Raoul de Champ-d'Hivers, à Blanche de Mirebel et à Églantine, pour éclairer leur marche!... — Vous voyez que je tiens parole!...

234 ti: MANQUE UOUGE

Puis, après une seconde de silence, pendant laquelle Anlide de Montaigu se tordit sous ses liens, comme se tord un serpent jeté sur des charbons ardents, La Cuzon continua :

— Oui, périsse cette tour qui ne saurait rester debout pour perpétuer le nom et la mémoire d'un traître!... —Demain, le passant cherchera vainement un pan de mur sur un rocher à la place où tout l'heure s'élevait le château de l'Aigle!...

Le manoir tout entier n'était plus qu'un brasier ardent, et la monfagne ainsi couronnée ressemblait au roi des volcans pendant la plus formidable de ses éruptions. — De l'orient à l'occident et du nord au midi, le ciel avait pris des teintes des sang. — Jamais

LE MASQUE IIOIGK 235

plus grandiose et plus terrible spectacle ne fut offert aux regards des hommes épouvantés !

Tout à coup ce spectacle changea de nature.

Les profondeurs du ciel semblèrent s*entr*ouvrir, traversées par un ouragan de flammes qui montaient de la terre en panaches étincelants.

On entendit retentir une détonation auprès de laquelle les fracas 'du tonnerre et du canon n'étaient que des bruits sourds.

Puis une obscurité profonde remplaça les clartés élincelantes.

le îâu venait de prendre aux barils de poudre entassés dans l'arsenal d'Antide de

Montaigu, et à ceux que les montagnards avaient disséminés sur les routes.

Le château de TAigle n'existait plus !

Le capitaine donna ses ordres, et les troupes commencèrent lentement et en silence à descendre vers la vallée, emmenant le prisonnier que douze hommes, Tépée à la main, enveloppaient dans un cercle de fer.

La Cuzon et Varroz restèrent seuls en arrière.

Ils avaient tous les deux un triste devoir, un devoir sacré à remplir ! . . .

Ils avaient à obéir aux dernières volontés de Marquis mourant. . .

Ils avaient à creuser dans le Champ-Sarazin, une fosse pour la dépouille mortelle du prêtre-soldat...

Et il fallait qu'ils accomplissent seuls cette terrible tâche, puisque les lèvres défaillante du martyr de la liberté avaient dit :

— Que la tombe garde bien le secret de la robe rouge II.

vu

La poursuite.

Une heure après le moment où les dernières clartés de l'incendie du château de l'Aigle avaient fait place aux profondes ténèbres, deux hommes étaient assis auprès d*un cadavre sous la voûte naturelle d'une

petite grotte pratiqué dans un rocher à rentrée de la vallée d'Islay.

Ces deux hommes étaient Varroz et La Cuzon, — ce cadavre était celui du curé Marquis.

D'abondantes larmes coulaient sur les joues ridées du vieillard et sur les joues bronzées du jeune homme.

Le colonel pressait dans ses mains tremblante? d'émotion la main glacée du prêtresoldat, et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite qui s'échappaient de son cœur déchiré.

— Ainsi donc, — disait-il, — ainsi donc te voilà parti le premier, vieil et cher ami de mon enfance, — vaillant et loyal compagnon de ma jeunesse et de mon âge mûr I — Dieu t'a rappelé à lui, je n'ai pas le droit de

LE MASQUB ROUGE t41

me plaindre, — mais pourquoi donc m'a t-il laissé sur la terre où tu n'es plus? — nous avions grandi ensemble, — nous avions marché l'un à côté de l'autre dans la vie, — ensemble nous avions combattu sous le même drapeau et pour la même cause, — ^^ ne devions-nous pas mourir ensemble?? — Oh I mon ami, je ne te pardonne de m'avoir devancé que parce que je sens que j'irai bientôt te rejoindre!...

Et Varroz appuyait contre son front, contre ses lèvres, contre son cœur la main froide du cadavre.

La Cuzon, lui, s'absorbait dans une douleur moins commnnicative, mais non moins profonde; — il ne prononçait aucune plainte, — il ne songeait point à essuyer les larmes

qui coulaient de ses yeux, — son regard va- V 16

842 LE MASQIE noiT.H:

gue et sans expression se fixait sur les ténèbres delà vallée, mais ne cherchait pointa en sonder la profondeur.

C'est que sa pensée, plus large que celle de Varroz, embrassait dans son coup d'aile de plus vastes horizons, — c'est qu'il regrettait non-seulement l'homme, mais encore le chef de parti, — c'est qu'il comprenait toute la gravité de la perte que la province venait de faire, f t qu'à côté de son chagrin d'ami, il y avait son chagrin de Franc-Comtois.

Ce n'était pas vainement que dans la trinité des chefs de la montagne, le curé Marquis avait été surnommé le Saint-Esprit ; — Marquis était l'àme et la pensée de la is^uerre de l'indépendance, La Cuzon no l'ignorait pas, — aucune léto ne savait aussi bien que la sienne, créer un plan dans son

T.E MASOUE nouOK 243

ensemble et le combiner dans ses détails. — le capitaine lui-même ne pouvait prétendre à cette hauteur de vue, à cette profondeur de jugement qui faisaient presque de Marquis le rival de Richelieu, — et puis le caractère sacré dont le prêtre-soldat était revêtu lui donnait sur les masses populaires une influence dont La Cuzon appréciait l'immense portée.

Qu'allait devenir la montagne, privée de la présence et des lumières du curé Marquis?,.. — De quelle façon remplir le vide laissé par cette mort, si une nouvelle invasion venait de nouveau rendre la résistance nécessaire? Le capitaine s'adressait ces questions, et ce n'est pas sans terreur qu'il en envisageait la douteuse solution, — et il sentait se courber sa tête sous le poids de Toffrayante responsa-

bilité qu'il assumerait désormais presque entièrement sur lui seul, — car Varroz, nous le savons, était plus encore un bras pour Texécution, qu'une pensée dans le conseil!...

La soudaine apparition d'une forme humaine émergeant des^ ténèbres, vint arracher le capitaine à ses réflexions et Varroz à son désespoir.

— Qui va là? — demanda La Cuzon en - mettant la main sur ses pistolets.

— C'est moi, capitaine, — moi, Garbas,— répondit la voix du trompette.

— As-tu trouvé ce qu'il nous fallait?

•—Oui, capitaine, et mieux encore. — Vous

m'aviez demandé une civière, je me suis procuré une charrette...

— Où?

— Au moulia d'Ilav.

LE MASQUE HOUGIl Î45

— Tu n'as réveillé personne?

— Non, capitaine. — La charrette était sous un hangar... —je l'ai prise sans faire de de bruit, — je la ramènerai demain.

— Où l'as-tu laissée?...

— Sur la route, à deux cents pas d'ici.

— Allons!... ,

La Cuzon et Garbas enveloppèrent dans un manteau le cadavre du prêtre, et, suivis de Varroz qui continuait à pleurer comme un enfant, ils le portèrent jusqu'àla charrette, sur laquelle ils retendirent.

Le trompette s'attela au brancard, — le capitaine et le colonel prirent place h droite et à gauche, — et cette étrange voiture de deuil, accompagnée par ce triste cortège, se mit en marche dans la direclion du Champ-Sarrazin.

tiÔ LE MASQli: UOUGE

Derrière la Tour~du-Meix, — dit M. Louis Jousserandot, auquel nous empruntons textuellement ce passage» — à'une grande lieue d'Orgelet, -— un peu en amont du pont de la Pile, TAin, qui coule là entre deux montagnes, fait un coude qui forme une presqu'île sur sa rive droite. Des tradilions fort anciennes prétendent qu'à l'époque de leur invasion sous Charles-Martel, les Sarrazins y avaient établi un camp.

Ce qui donne quelque crédit à cette interprétation, c'est que d'abord cette presqu'île est par sa naîure une véritable forteresse, bornée du coté de la vallée par dos rochers à pic qui s'élèvent sur un taîus rapide, lequel descend jusqu'au bord de la rivière.

Aujourd'hui encore on trouve des vestiges d'un reste de construdion fort ancienne, qui

LE MASQUE KOUGM. 247

la séparait du conlinent et eii défendait sans doute l'accès de ce côté.

Quoi qu'il en soit, le paysan a toujours nommé ce lieu le Champ-Sarrazm , et ce nom s'est conservé jusqu'à nous.

Le Champ-Sarrazin fut longtemps un épouvantail pour cette partie des montagnes. — Sans doute des siècles s'écoulèrent sans qu'aucun être humain osât franchir ses limites et pénétrer au milieu des broussailles qui le couvraient.

C'était, — disait-on, — un pied-à-terre de Satan, — le rendez-vous de tous les esprits malins, de tous les follets du pays.

A l'époque où se passaient les faits que nous raconîoiis, la superstition avait encore de trop profondes racines dans les montagnes

de la Comté, pour que la croyance dont il s'agit eût perdu de sa force.

La terreur qu'inspirait le Champ-Sarrazin, dans lequel chaque nuit, — selon le bruit populaire, — le roi des épouvantements lachait ses bandes de fantômes, suffisait pour en défendre l'approche.

Et qui sait si la connaissance de ces frayeurs superstitieuses n'avait pas engagé Marquis à désigner le Champ-Sarrazin pour le lieu de sa sépulture. — N'était-il point certain d'avance que personne n'irait chercher en un pareil lieu le secret de la robe rouge?...

Il était environ deux heures du matin, au moment où La Cuzon, Varroz et Garbas se mirent en route avec la précieuse dépouille confiée à leurs soins.

La nuit était obscure, le ciel sombre, — et c'est à peine si par intervalles la lune se montrait pendant quelques secondes entre deux nuages, pour disparaître aussitôt après.

Dans la nécessité de cacher aux montagnards la mort du curé Marquis, le capitaine avait dû renoncer à se faire accompagner par une escorte. — Il se réservait de trouver le lendemain un prétexte plausible pour expliquer Tabsence du prêtre. — Déjà même il songeait à répandre le bruit que Marquis s'était rendu à la cour de France pour y traiter de la paix avec le roi lui-même.

Un seR"îblable prétexte, qui peut-être semble un peu naïf a nos lecteurs, devait être accepté facilement et sans conteste par les esprits simples des bons Franc-Comtois.

Depuis les rochers sur lesquels avait été

construit le château de l'Aigle, il r/y avait pas plus de trois lieues jusqu'au Champ- Sarrazin, surtout en marchant selon la ligne droite, c'est-à-dire en traversant la campagne sans suivre la grande route ni mCme les chemins frayés, et c'est ce que projetait le capitaine, auquel il semblait prudent d'éviter toute chance de rencontre.

Les trois hommes passèrent non loin du village de Thoiria ; — ils firent un détour pour éviter de traverser les Petites-r4hiettes, — puis ils se lancèrent à travers champs, passant sur les hauteurs de la vallée de la France, — et longeant la côte scus Chàteîde-Joux.

Jusque-là tout avait marché sans encombre, — mais un obstacle sérieux allait se

LE MASQlîi: HOUGE 231

T'Cncontrer. — La rivière coulait entre le Champ-Sarrazin et les nocturnes aventuriers, et cette rivière était rapide et profonde.

Comment la traverser?...

Varroz proposa de prendre sur la droite, de gagner la route de Saint-Claude et de franchir l'Ain au pont de îa Pile.

A cette heure de la nuit il était plus que probable qu'on ne rencontrerait personne.

La Cuzon pensa qu'il pouvait sans risque se ranger à l'opinion du colonel, et les trois hommes s'engagèrent avec la charrette sur la route qui conduisait à Saint-Claude.

' Déjà ils étaient parvenus à un demi-quart de lieue du pont de la Plie, quand Garbas s'arrêta tout à coup.

— Qu'y a-t-il? -— lui demanda La Cuzon.

— N'entendez-vous rien, capitaine?... — murmura le trompette.

La Cuzon prêta l'oreille.

— Non, — dit-il ensuite.

— Écoutez mieux...

La Cuzon s'agenouilla et appuya son oreille contre le sol de la route.

Un bruit de pas rapides, — lointain encore, mais parfaitement distinct, — arriva jusqu'à lui.

— C'est vrai, — dit-il en se relevant, — il y a du monde derrière nous.

— Et ils sont nombreux I — ajouta Garbas après avoir écouté à son tour ; — au moins vingt- cinq ou trente...

— Et, — reprit La Cuzon, — ils ne marchent pas, — ils courent.

— On nous poursuit donc ?. . . ~ fit Varroz.

— C*est évident. — Mais, qui?... — Il est impossible, complètement impossible, qu*on sache ou qu'on devine qui nous sommes...

— Je crois, capitaine, — fit le trompette, — que ce pourrait bien être une bande de ces Gris chassés cette nuit du château de TAigle, et qui errent au hasard à travers le pays...

— C'est possible... — Tâchons qu'ils ne rencontrent pas notre piste... — Hâtons le pas I... une fois le pont traversé, nous nous jetterons dans la campagne.

Garbas prit son élan et entraîna rapidement la charrette le long d'une montée extrêmement raide dont le sommet dominait le pont de la Pile.

Là, le trompette hors d'haleine dut s'arrêter pend<;int une seconde.

2^'t LE xMASQUE ROUGE

Le bruit des pas se faisait entendre, de plus en plus rapproché. — Tl devenait manifeste qu'une poursuite était organisée et que les fugitifs, depuis le bas de la côte, avaient beaucoup perdu de leur avance.

— Nous avons été trahis par le bruit de la charrette, — murmura Garbas.

— Que faire? — demanda Varroz.

.— Nous débarrasser avant tout de ce lourd véhicule qui ralentit notre marche et gêne nos mouvements. — Emportons le corps et cachons-nous dans le bois, à gauche du chemin, — peut-être ne nous découvriront-ils point, — ajouta le capitaine.

En même temps il souleva le cadavre qu'il chargea sur ses épaules, et il s'élança dans le bois qui couvrait toutela ponte de la mon-

LK MASQUK ilOUGE ^O^

tagne, jusqu'à la rivière. — Varroz imita son exemple.

Garb^s, avant de les suivre lança la charrette en avant. — Elle franchit la descente avec une prodigieuse vitesse et elle alla se briser contre l'un des parapets du pont.

Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées^ quand les trois hommes, qui s'étaient blottis sous un rocher, au bord de la route, virent passer à toute course auprès d'eux la bande qui leur donnait la chasse, les prenant pour des paysans attardés qu'il était facile et lucratif de dévahser.

C'étaient bien en effet des Gris, et ils étaient une trentaine.

Arrivés au pont de la Pile, ils s'arrêtèrent pendant une ou deux secondes auprès des débris de la charrette ; après cet instant d'hé-

sitation, ils se remirent en marche en courant toujours, et ils gravirent rapidement la côte opposée.

— A gauche I toujours à gauche ! — dit La Cuzon, — et hâtons-nous ! Ici nous ne sommes point en sûreté l peut-être tout à l'heure ces bandits vont-ils revenir sur leurs pas, et il leur serait bien facile de nous découvrir... — Gagnons le bord de Teau, — tâchons de trouver quelque gué, ou franchissons la rivière à la nage. — Une fois sur l'autre rive, nous serons presque arrivés au but, et rien ne nous empêchera, après avoir accompli le triste devoir qui nous amène ici, de passer le reste de la nuit dans la grotte qui se trouve au bord de l'eau dans les rochers, sous le Champ-Sarrazin.

Les trois hommes se glissèrent aussitôt

dans les taillis, — s'efTorcant de ne faire aucun bruit en écartant les branches et en se frayant un étroit passage parmi les jeunes arbres et parmi les ronces.

Déjà ils atteignaient la lisière du bois. — Entre eux et la rivière il n'y avait plus qu'un espace découvert large de cent cinquante ou deux cents pieds. — En face d*eux se trouvait la presqu'île qui couronnait le Champ- Sarrazin, soutenue par un contrefort de rothers d'une immense hauteur presque pareils aux gigantesques falaises qui forment une ceinture aux côtes delà Manche, depuis le Havre jusqu'au Tréport, en passant par Étretat, Fécamp et Dieppe.

De l'autre côté de la rivière était le salut.

YIII

La poursuite (suite).

Parvenu à la lisière du bois, les trois fugitifs s'arrêtèrent pour tâcher de se rendre compte des mouvements des Gris qui les poursuivaient.

Ces derniers avaient franchi tout d'une haleine le versant de la côte, et, parvenus au sommet de cette côte, ils s'étaient arrêtés, eux aussi ; ils avaient écouté, et, surpris de ne rien entendre sur la route qui s'étendait devant eux, ils étaient revenus sur leurs pas, — furetant dans toutes les directions, comme des chiens de meute qui veulent retrouver la voie perdue, — et, collant leur oreille sur le sol, ils avaient redoublé d'attention.

La Cuzon, Varroz et Garbas avaient été trahis sans doute par le bruit, si léger qu'il fût, de leur marche à travers le taillis. — Bref, les Gris comprirent que le bois situé à gauche de la route servait d'asile à ceux qu'ils cherchaient, et, se divisant en trois bandes, les uns restèrent sur le chemin qui dominait

le fond de la vallée ; ~- les autres se j^tèren^ dans le bois; — d'autres, enfin, suivirent le bord de l'eau.

— Nous n'avons désormais qu'un parti à prendre, — dit alors La Cuzon, — engageonsnous résolument dans la prairie. — Traversons la rivière à la nage; — elle est profonde et large, — s'ils ne sont pas d'excellents nageurs, ils n'oseront pas nous suivre. — Gagnons les rochers sans nous arrêter un seul instant, sans même nous retourner. — Sans doute ils ne connaissent pas l'existence delà grotte, et d'ailleurs, s'ils la découvrent, nous pourrons nous défendre. — Colonel, avez-vous de la poudre et des balles ?

— Oui, — répondit Varroz.

— Et toi, Garbas?

— Moi aussi, capitaine.

— Eh bien 1 attachons nos cornes à poudre au galon de notre chapeau. — Mettons nos pistolets à notre cou et courons...

La Cuzon donnarexemple. Toujours chargé « de son précieux fardeau il s'élança dans

l'espace découvert, et, suivi de près par ses

deux compagnons, il bondit en quelques

élans jusqu'à la rivière dans laquelle il se

laissa glisser.

Le bruit et le jnouvemerit de cette course avaient attiré l'attention des Gris, qui poussèrent de grands cris et s'appelèrent les uns les autres en disant :

— Les voilà ! . . . les voilà ! . . .

En même temps ils tirèrent quelques coups de mousquet, au hasard, dans la direction des fugitifs.

Aucune des balles ne porta, mais l'éclair des cartouches éclaira vivement les trois hommes qui luttaient contre le courant de toute la vigueur de- leurs bras robustes.

Aussitôt eut lieu une seconde décharge, — et les balles, mieux ajustées, firent jaillir Teau tout près de La Cuzon.

— Du courage!.,. — murmura le capitaine. — Quelques brassées encore et nous touchons la terre!...

Les trois nageurs redoublèrent d'impétuosité.

Un coup de feu isolé retentit.

— Ah I — cria Varroz.

Et le vieillard, tournant sur lui-même, battit Teau de ses deux mains.

— Qu'avez-vous ? — demanda vivement la Cuzon.

— Soutiens-moi... — balbutia Varroz ; — soutiens-moi... je suis touché...

Une balle venait de lui briser l'épaule gauche.

Garbas, qui se trouvait à^la droite du colonel, se rapprocha de lui.

— Appuyez-vous sur moi, --• lui dit-il, — nous arriverons.

Le cri poussé par Varroz avait été entendu par les Gris.

Trois d'entre eux se jetèrent à l'eau et peut-être les autres allaient-ils en faire autant, mais l'homme qui les commandait les arrêta en leur disant : . <•

.— A quoi bon 7... — Courons au pont de la Pile et suivons l'eau de l'autre côté. — Ils ont avec eux un blessé, •— nous les rattraperons...

Et ils s'éloignèrent de toute leur vitesse.

Cependant les fugitifs avaient atteint la rive.

— Soafïrez-v|jis, colonel? — demanda La Cuzon.

260 LE MASQUf: ROCGE

— Horriblement ! — J*ai une balle dans Tépaule...

— Reposons- nous un instant. . /

— Non... non... j*aurai la force d'arriver àla grotte... Marchons...

— Débarrassons-nous d'abord des bandits qui nous serrent de près, et qui indiqueraient notre retraite aux autres... — Ils sont fejfeu nombreux, nous en aurons bon marché...

— Soit ! — dit Varroz en tirant son épée.

La Cuzon étendit à terre le cadavre de

Pierre Marquis et il se cacha derrière un

LE MASQÎJK ROUGE 2G7

saule. — Le colonel et Garbas en firent autant, et, au moment où les Gris sortaient de l'eau, ils se-précipitèrent sur eux.

Les trois bandits tombèrent pour ne plus se relever. — Deux d'entre eux étaient morts; — le troisième était mortellement blessé.

— Maintenant, colonel, — reprit La Cuzon, — à la grotte. . . et hâtons-nous I . . .

Varroz, presque défaillant mais se soutenant à force d'héroïsme s'appuya sur Garbas, tandis que La Cuzon reprenait son far-, deau, et, s'orientant à travers les ténèbres, ils prirent le chemin des rochers dans lesquels se trouvait la grotte.

Tandis qu'ils se dirigeaient vers cette re-

2G8 LE MASQUE IIOUGE

traite, les Gris avaient passé la rivière sur le pont de la Pile et ils remontaient le fil de l'eau.

Arrivés à Tendroit où ils pensaient rencontrer leurs camarades , ils les appelèrent.

Un gémissement leur répondit.

Ils cherchèrent alors dans l'obscurité, et, après avoir heurté deux cadavres, ils trouvèrent l'homme expirant qui se soulevant à demi et rassemblant toutes ses forces, murmura :

— Varroz... c'est Varroz...

— Que dis-tu? — s'écria le chef; — l'un de ces hommes est Varroz ?. . .

LE MASQUK KOlGli: 2u9

— Oui...

— Comment le sais-tu ?

— Ils Tout appelé... colonel... et ils ont dit... à la grotte...

Le Gris retomba en arrière et rendit son âme au diable.

— Ce n'est guère possible, — reprit le chef ; — comment Varroz serait-il ici, à cette heure et sans escorte?... Et quelle est cette grotte dont on a parlé?...

— Ah I — fît un de^ hommes ; — la grotte existe, je le sais...— Elle est dans les rochers qui sont là, devant nous, sous le Champ-Sarrazin ; — elle sert souvent d'asile aux Cuanais de La Cuzon...

— Mais alors, continua le chef, dans la tête duquel se faisait tout un travail de conjectures, — mais alors, si l'un de ces hommes est Varroz, les deux* autres pourraient bien être La Cuzon lui-même et Marquis... — Ah! si cela était, quelle capture I... — L'un d'eux est blessé... — Ils sont trois, et nous sommes encore vingt-sept... — Nous en viendrons à bout.., — Mais d'abord, trouvons la grotte...

Et les Gris se dirigèrent, à leur tour, vers les rochers.

La grotte dans laquelle Varroz, La Cuzon elGarbas allaient chercher uu refuge, — et

qui, dans les montagnes du Jura, est connue encore aujourd'hui sous le nom de la grotte à Varroz, — était pratiquée à une hauteur de soixante-dix ou quatre-vingts pieds audessus du niveau de la rivière, c'est-à-dire à moitié de la hauteur de la falaise granitique qui soutenait le Charap-Sarrazin.

îl fallait, pour y parvenir, suivre un sentier presque à pic, à peine tracé par les chèvres et par les bergers et obstrué complètement de place en place par des broussailles et des amas de pierres croulantes.

L'entrée de la grotte était étroite et basse, sur une longueur de quinze à vingt pieds.— Cette entrée donnait accès dans une haute et vaste chambre ; — puis, venait un second

272 LK MASUUK UOUGE

défilé, — puis, une deuxième chambre sans issue.

. On supposait généralement que jadis il existait un couloir dans la roche, et que ce couloir montait au Champ-Sarrazin ; — mais un énorme bloc, tombé de la voûte, et que les forces réunies de cent hommes n'auraient pu seulement ébranler, condamnait cette issue, si véritablement elle avait jamais existé.

Il était difficile, — même en plein jour, et quand rien ne venait embarrasser la marche, — il était difficile, — disons-nous, — de parvenir jusqu'à la grotte.

Qu'on juge de ce que dut être une pareille ascension pour trois hommes, dont l'un portait un pesant fardeau et dont l'autre souffrait d'une horrible blessure.

Cependant, et tant il est vrai qu'une volonté ferme peut surmonter des obstacles presque insurmontables, — La Cuzon, Varroz et Garbas arrivèrent à la grotte sans qu'aucun bruit inquiétant fût venu leur faire supposer que les Gris avaient retrouvé leur trace.

Plus d'une fois les montagnards des corpsfrancs s'étaient réfugiés, pour y passer la nuit, dans les deux chambres voûtées. — Ils y avaient laissé des amas de paille. — Garbas rassembla cette paille et il en fit une sorte de lit, sur lequel Varroz put s'étendre.

— Vous trouvez-vous mieux, colonel? — demanda La Cuzon.

— Non, mon enfant, — je souffre comme un damné, — je perds tout mon sang, —

274 LE MASQUr. ROUGE

mes forces s'en vont, —je suis un homme mort.

— Colonel, au nom du ciel, ne dites pas cela!...

— Pourquoi ne le dirais-je pas, puisque c'est la vérité... — J'avais demandé au bon Dieu de m'envoyer rejoindre Marquis, — il a exaucé ma prière, et je crois bien, mon pauvre Jean-Claude, que tu pourras nous ensevelir, le prêtre et moi, dans la même tombe... — Seulement j'aurais désiré mourir en soldat, dans un vrai combat, et non pas assassiné par ces bandits, comme un renard qu'on tue depuis un affût.

— : Colonel, vous me désespérez I... — Ne pensez pas àmourir !... vous vivrez I...

— Je suis sûr du contraire, mon fils, .. — S'il faisait jour, tu verrais que mon sang coule comme un ruisseau. ..

— Nous l'arrêterons...

— Et, comment?

— Je vais faire des compresses, colonel, et bander la blessure. . .

— A quoi bon?...

Le capitaine, sans se préoccuper de la profonde indifférence de Varroz à l'endroit de sa propre vie, déchira une partie de ses vêtements et comprima de son mieux la terrible blessure du vieillard.

Mais la balle, en brisant Vépaule» avait

271) LE MASQUF. ROUGE

tranché sans doute une artère, et le sang, arrêté pendant quelques secondes, recommençait bien vite à ruisseler à travers les bandes.

— Mon Dieu I ayez pitié de nousl... — s'écria La Cuzon.

— Tu vois que l'espoir s'en va, mon pauvre enfant! — dit Varroz. — Tant qu'il restera quelques gouttes de sang dans mon vieux corps, je vivrai... — Quand tout sera parti, quand il n'y aura plus rien dans mes veines, je rendrai mon âme à ce Dieu bon et terrible qu'on appelle le Dieu des armées, et que j'ai tâché de servir en bon chrétien... — J'espère qu'il m'ouvrira, sans trop de peine,^ les portes deson paradis... — J'ai confiance... — D'ailleurs, le curé Marquis est là-haut, à la droite du trône céleste 1... — il dirait au

besoin quelques mots pour moi, et il ne me laisserait pas dans l'embarras... — Tu comprends que le colonez Varroz, Varroz le Franc-Comtois, ne peut point aller en çnfer, où il rencontrerait les Suédois et les Gris, et où le seigneur de l'Aigle viendrait le rejoindre dans quelques jours... — Nonl... nonl... c'est impossible I... — Fais donc comme moi, mon enfant, mets -toi l'esprit en repos... — Le curé est mort, — je vais mourir ; — ton tour viendra, et bientôt peut-être...

La Cuzon pleurait.

Il s'était agenouillé auprès du colonel, et ses lèvres balbutièrent d'une façon à peine distincte :

— Tous les deux... tous les deux dans la même nuit!... — Oh! Seigneur, Seigneur,

â78 ht MAi>QUli UOUGE

pourquoi donc frappez-vous des coups si ter- ' ribles et si pressés!,..

Varroz reprit :

— Je ne souffre plus... — mon épaule s*engourdit... — je ne sens plus ma blessure... — le sommeil vient... — je vais dormir... — Enfant, c'est mon dernier sommeil...

• — Mon pèrel... — s'écria le capitaine avec une intonation déchirante, — mon père, bénissez-moi!...

— Couche-loi à mon côté, sur le lit de paille, €t mets ma main droite sur ton front, — je veux m'endormir ainsi... — Je veux que ma bénédiction plane encore sur toi, même quand j'aurai commencé mon éternel sommeil...

La Cuzon obéit. — Le colonel sembla s'assoupir. — Un gémissement faible et doux s'échappait de sa bouche à chaque aspiration de sa poitrine épuisée.

Garbas, les mains posées sur les crosses de ses pistolets dont il avait renouvelé les amorces, s'était assis dans la première chambre de la grotte, le dos appuyé à la muraille de rocher, et faisant face à l'étroite issue qui conduisait au dehors.

La chute d'un géant.

Une heure environ s'était écoulée.

La lune, baissant rapidement à l'horizon, avait fini par triompher des nuages épais qui couvraient le ciel, et ses rayons obliques traçaient un cercle faiblement lumineux à

282( LE MASQUK KOUGK

rentrée du couloir sur lequel veillait Garbas.

Cette pâle lueur faisait paraître plus sombre encore les ténébreuses profondeurs de la grotte.

Tout à coup le trompette tressaillit.

Il venait d'entendre le bruit léger produit par une pierre roulant sur le versant de la cote.

— Oh! oh ! — murmura-t-il, — que veut dire cela?... — Est-ce la course d*un lièvre, Taile d'un oiseau * de nuit, ou le pied d'un homme qui viennentde détacher ce caillou ?. . .

Dans la situation de nos personnages, la

solution de ce problème était évidemment une question de vie ou de mort.

Garbas se souleva h demi, et, retenant son haleine, s'efforçant d'arrêter les battements de son cœur, il écouta.

Au bout d'un instant, un nouveau bruit se fit entendre.

On agitait des broussailles à une faible distance de la grotte.

— Ceci devient sérieux I — pensa le trompette.— C'est un homme-... et qui dit homme, en ce moment, dit ennemi.

Quelques secondes passèrent encore.

Garbas ne respirait plus.

284 LK MASQUIS ROUGE

Soudain, une ombre opaque intercepta en partie les rayons de la lune.

Quelqu'un était debout, en dehors du couloir.

L'ombre se pencha, puis se redressa presqu*aussitôt et disparut.

En même temps une voix cria :

— Eh! camarades I... par ici... — Nous les tenons I... voici l'entrée de la tanière.

— Alarme I capitaine; — dit vivement Garbas, -^ nous sommes découverts...

— J'avais bien entendu, — répondit La Cuzon, — si je ne remuais pas, c'est que j'avais peur de réveiller le colonel.

— Ah ! — fit alors Varroz d'une voix défaillante, — je ne dors pas et je vis encore , et je crois bien que le rêve de ma vie va s'accomplir et que je vais mourir en soldat... Aide-moi à me lever , mon fils , et mets mon épée dans ma main.

Soutenu par La Cuzon, le héros se mit d'abord à genoux, — puis i^e dressa sur ses jambes défaillantes, et, s'appuyant sur sa forte et vaillante épée, il attendit.

Un bruit de pas, un murmure de voix se faisaient entendre au dehors et se rapprochaient d'instant en instant.

les Gris arrivaient.

Bientôt les bleuâtres clartés du ciel furent

280 LE MASQUE UOUtiE

interceptées de nouveau, et plus complètement que la première fois.

Les assaillants obstruaient Tentrée du couloir.

— Ah ! ça, mais, — s'écria l'un d'eux, — il fait plus noir là-dedans que dans un four.

— Ce trou a l'air d'un soupirail de l'enfer!

— Allumons 'des broussailles afin de voir où nous allons.

Le conseil était bon. — Il fut suivi tout aussitôt. — Des tiges de buis arrachées aux fentes de la pierre, s'embrasèrent en pétillant et une lumière vive éclaira l'entrée de la grotte.

En même temps quelques-uns des Gris se penchèrent pour voir à l'intérieur.

LE MASQU; ROL'GK tSl

C'était ce qu'attendait Garbas.

11 fit feu de ses deux pistolets.

Deux hommes tombèrent. — Les autres reculèrent en poussant un long rugissement de terreur et de rage.

Garbas céda la place au capitaine, qui se tint prêt à tirer tandis que le trompette rechargeait ses pistolets.

A peine avait-il achevé que les Gris revinrent à. l'assaut. — Les quatre coups des deux Franc-Comtois jetèrent sur le terrain quatre cadavres.

— Rechargeons ! — dit La Cuzon, — rechargeons et hâtons-nous...

tSS LE MASQUE ROUGE

Fort déconcertés par la manière dont ils avaient été reçus, les assaillants n'osaient plus se mettre en vue.

Postés sur le revers de la montagne, un peu au-dessous de Touverture.ils commencèrent à diriger dans la grotte un feu de mousqueterie bien soutenu.

Mais leurs balles allaient frapper la voûte sans atteindre les trois Franc-Comtois.

Découragés de ce résultat négatif, les Gris interrompirent leur feu.

Ils parurent se consulter pendant un instant, puis la voix du chef cria :

— Rends-toi, Varroz, et tu auras la vie sauve.

— Non^ de par tous les diables, je ne me rendrai pas ! — répondit le colonel (*) .

Après un silence, la voix reprit :*

— Quand nous devrions nous faire tuer jusqu'au dernier, tu ne sortiras pas vivant, si tu ne te rends pas I.. . rends-toi donc !

Et Varroz répéta :

— Non, de par tous les diables, je ne me rendrai pas I

Exaspérés par les pertes qu'ils venaient de subir, les Gris étaient bien véritablement décidés à ne point reculer devant trois hommes dont l'un était blessé.

(*) Réponse historique.

290 LE MASQUE UOUGE

Seulement ils changèrent de tactique.

Ils relevèrent les cadavres des leurs, — ils se servirent de ces cadavres comme de boucliers, et, protégés ainsi par leurs morts, ils se ruèrent dans le couloir qui menait à la première chambre.

Leur calcul était juste. — Les balles de La Guzon et de Garbas ne purent traverser les égides humaines qu'elles rencontrèrent. — Un combat terrible et corps à corps s'engagea dans une obscurité qui n'était combattue que par la clarté vacillante du feu de broussailles allumé au dehors.

Les Gris étaient six. — Les Francs-Comtois n'étaient que deux, car il ne semblait point possible de compter sur Varroz mourant.

LE AÎASQUE KOUGK 2^M

Alors il se passa une chose étrange, — presque miraculeuse.

On vit le héros défaillant,— dont l'épaule était brisée, — dont les veines n'avaient plus de sang, — dont les jambes chancelantes ne supportaient qu'à peine le poids du corps presque sans vie, — ranimé soudain par un effort inouï de la volonté, du cœur et des nerfs, — marcher d'un pas ferme jusqu'aux groupes des combattants enlacés qui se tordaient dans des étreintes homicides, lever sa lourde épée et la laisser retomber deux fois.

Deux ennemis roulèrent sur le sol, la tète fendue jusqu'aux épaules.

Les autres lachèreat pied et s'enfuirent.

29i LE MASQUE ROUGE

— Ah! — murmura Varroz, en appuyant contre ses lèvres le pommeau en forme de croix de son épée, — Seigneur mon Dieu !... soyez béni... — maintenant je puis mourirl...

Et le vieux soldat tomba sur un genou, — puis glissa doucement à terre, en serrant toujours son épée.

Dieu avait exaucé son dernier vœu, — il étaitmort en combattant. *

— Mon père ! — cria La Cuzon, — ^attends nous!... — nous allons te suivre!...

— Vous croyez donc qu'ils vont revenir, capitaine? — demanda Garbas.

— Oui, certes, je le crois, — et, comme ils

sont encore près de vingt, et que nous ne sommes plus que deux, il est évident pour moi que notre dernière heure va sonner... — Nous sommes perdus, — seulement nous leur vendrons chèrement notre vie!... — Nous allons mourir, mais ils mourront avec nousl...

— Comment cela se fera-t-il, capitaine?...

— nous n'avons que quatre coups à tirer...

— J*ai un projet...

— Lequel ?

— ïu vas voir... — Donne-moi la corne à poudre du colonel, et la tienne...

— Les voici.

— Viens, maintenant...

294 LE iMASQUE IIOUGE

La Cuzon se dirigea avec Garbas vers la deuxième chambre de la grotte.

Nous avons dit qu'à Vextrémilé du second défilé, un bloc de granit tombé de la voûte obstruait une fissure qui, selon les traditions populaires, était le commencement d'une issue souterraine conduisant au Champ-Sarsazin.

Le capitaine dévissa l'extrémité des cornes remplies de poudre, et il glissa ces cornes sous le bloc de granit. — Il fit ensuite une trainée de poudre sur le sol, et il attendit,un pistolet à la main.

— Ah 1 ah I — dit Garbas, — je'commence à comprendre, capitaine, vous allez nous faire sauter...

— Et eux avec nous. — Que dis-tu de mon idée, Garbas?

— Je dis qu'elle est bonne et qu'elle doit réjouir, là-haut, le colonel et le curé Marquis...

— Cela t'afflige-t-il de mourir si jeune, mon pauvre Garbas?

— En aucune façon, capitaine... — Songez donc, mourir avec vous et de votre propre main , car c'est vous qui mettrez le feu aux poudres!... quel honneur pour un pauvre trompette !... — Un jour ou l'autre, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il faut toujours s'en aller de ce monde!... — mieux vaut que ce soit de cette façon et en si glorieuse compagnie!...

— Eh bien, mon ami, viens m'embras- 061 • • • •

— Ah I capitaine, de tout mon cœur I...

— Maintenant, faisons notre prière à Dieu, et tenons-nous prêts.

Cinq minutes s^écoulèrent.

On n'entendait aucun bruit, — nul mouvement ne se manifestait auprès de Touverture de la grotte.

— Capitaine, — dit Garbas, — qu'est-ce que peuvent donc faire là-bas ces bandits?... — Avons parler franchement, l'incertitude me pèse...* — Je voudrais en finir tout de suite, et, dans la situation où nous sommes, l'attente me semble un peu longue...

£t, avec une héroïque insouciance, Garbas se mit à fredonner ce couplet de chanson qui avait servi de signal à La Cuzon et à Raoul de Champ-d'Hivers, la nuit de leur entrée à Saint-Claude :

Comte Jean, voici venir l'heure, Le soleil penche à l'horizon...

L'angélus dans le clocher pleure, L'oiseau chante dans le buisson; La fleur de l'églantier parfume Le val où s'égarent mes pas!

Je te cherche en vain dans la brume, Comte Jean, mavoici. — pourquoi ne viens-tu pas?...

Garbas, finissait à peine le dernier vers de son*couplet, quand un tumulte soudain vint indiquer aux deux jeunes gens que les assaillants revenaient à la charge.

— A la bonne heure ! — murmura Gar-

bas; — ils se décident enfin!.*.. — Mieux vaut tard que jamais !...

Les Gris, — se coulant un à un, en rampant comme des couleuvres, avaient franchi le premier couloir et pénétré dans la première chambre.

Là, ils s'étaient relevés tous à la fois, et, ignorant l'existence d'une seconde grotte, ils s'élançaient contre les murailles , l'épée haute, frappant le vide et poussant de grands cris.

— Le moment est venu ! — dit La Cuzon, — que Dieu nous reçoive I

Et, approchant de la traînée de poudre la gueule de son pistolet, il pressa la détente.

LK MANQUE uorr.u 299

Une sourde, mais puissante détonation retentit. — Le bloc de granit se souleva comme une feuille sèche fouettée par le vent. — La montagne trembla jusque dans les profondeurs de ses entrailles souterraines. — La voûte de la grolte se fendit en deux parties.

— Celle de la première salle s'écroula avec un fracas terrifiant; — ensevelissant les Gris sous ses ruines. — Celle de la seconde resta debout et immobile, ainsi qu'un arceau de cathédrale.

Quand la terre cessa de trembler ; -• quand la fumée se fut dissipée, La Cuzon et Garbas,

— stupéfaits et presque effrayés de se trouver vivants encore, — virent, aux clartés de la lune tombant de la voûte entr'ouverte, les premières marches d'un immense escalier qui montcwt jusqu'au Chauip-Sarrazin.

Ils étaient sauvés I — Ils étaient libres I...

— Par ma foi, capitaine I — s'écria Gar- J3as ; — nous en revenons de bien loin !...— Jamais un homme, j'imagine, n'a pu se vanter d'avoir vu ce que nous venons de voirîll

Justice.

Une explication est-elle nécessaire ? — A tout hasard nous allons la donner.

L'explosion, en déplaçant le bloc de granit dont nous avons parlé, avait mis à découvert l'issue depuis longtemps fermée et Tes-

302 Li*: masquc uoijcr:

calier construit jadis par les Sarrazins. —

Travail immense, entrepris et mené à bien

par eux, dans le but de pouvoir, sans ouvrir

■> le camp, venir puiser leur provision d'eau à

la rivière.

LaCuzon, en pénétrant dans la seconde - J salle, avait apporté avec lui le cadavre de Marquis.

Quand au corps de Varroz, il avait disparu sous les rochei amoncelées, comme si le hasard avait voulu donner, à ce dernier descendant d'une race de géants, une montagne pour tombeau.

— Si Dieu nous a laissé vivants, — murmura La Cuzon, — c'est que Dieu a besoin de nous... — Achevons notre tache!...

LE MASQUI': ROUGE 303

Le capitaine et Garbas, soutenant tous les deux la dépouille mortelle du prêtre, gravirent les marches rapides de l'escalier, que pour la première fois depuis des siècles qu'il était construit, les rayons du soleil levant allaient éclairer.

Parvenu dans le Champ-Sarrazin, La Cuzon dit :

— Creusons la fosse....

Et, en effet, les deux hommes entaillèrent le sol avec leurs épées et enlevèrent la terre avec leurs mains.

Quand, au bout de deux heures de travail silencieux, la tombe fut assez profonde, ils étendirent le cadavre du prêtre dans cette couche glacée ; —puis ils comblèrent la fosse

avec la terre fraîchement remuée, et ils répandirent sur cette terre des cailloux, des mousses et des lichens, afin d'effacer toute trace de ce qui venait de se passer.

Ensuite La Cuzon s'agenouilla, et il s'écria, des lèvres et du cœur :

— Christ, fils du Dieu vivant — de la Trinité qui règne au ciel, c'est toi qui t'es sacrifié, toi qui es descendu sur la terre et qui es mort pour sauver les hommes. — Dieu le Père et Dieu le Saint-Esprit sont restés làhaut!... — De la trinité qui défendait la Comté, moi seul, le fils, je reste ici-bas. — Le père et le saint-esprit viennent de monter au ciel. — Christ, ma mission dans ce monde n'est-elle donc pas terminée?... — Je me mets sous ta sauvegarde I — Donne-moi l'in-

telligence de Marquis et la force de Varroz, si le pays a besoin encore de la force et de rintelligence de l'un et de l'autre I — Christ! je t'implore!... — Christ I entends-moi!...

Puis La Cuzon se releva, un peu raffermi par sa prière, et il dit à Garbâs :

— Partons I...

Et tous deux s'éloignèrent sans détourner la tête.

Le troisième jour après la nuit dont nous venons de raconter les événements, il y avait grand mouvement et grand tumulte dans les rues de la bonne ville de Dôle.

Il était onze heures du matin.

30i> LE M AS qui: ivolgic

Les boutiques étaient closes. — Les clochas sonnaient. — Les habitants, en habits de fêtes, parcouraient les rues comme un flot sans cesse croissant, comme une véritable marée humaine.

Une foule plus nombreuse encore, et plus bruyante, couvrait les hauteurs qui dominaient la route, du côté de Lons-le-Saulnier.

A coup sûr, quelque grand événement allait s'accomplir. — Quelque haut personnage allait arriver dans la ville.

Soudain, une acclamation unanime s'échappa de toutes les bouches.

On venait de voir apparaître sur la route un nuage de poussière qui s'avançait rapidement.

LK MASQf:K noi Gr. 307

Cette poussière était soulevée par le galop impétueux d'un cheval dont le cavalier portait l'uniforme des soldats des corps-francs.

Qaand le montagnard passa devant les curieux, ceux-ci lui crièrent :

— Vient-il ?

— Il vient. — Répondit laconiquement le cavalier qui continua sa course impétueuse, et qui s'engouffra dans la ville.

— Vive La Cuzon I — hurlèrent les citadins sur tous les tons.

Au bout d'un quart d'heure d'impatiente attente, un nouveau nuage "de poussière s'éleva sur la route. — Il était bien autrement large et lourd que le premier, et, au lieu de dévorer l'espace, il s'avançait avec une majestueuse lenteur»

— Voici le cortège, — dirent les badauds, — voici le cortège...

Et les badauds ne se trompaient pas.

Cinquante montagnards ouvraient la marche.

Pied-de-Fer venait ensuite à la tête d*un corps de cinq cents hommes.

La Cuzon et Garbas, à cheval Tun et l'autre, précédaient de quelques pas un étrange attelage.

C'était un grand chariot, à quatre roues, attelé de quatre bœufs, et dont le train supportait une sorte de grande cage en bois, à peu près pareille à ces cages de fer dont le cardinal la Balue avait donné l'idée et fourni le modèle au honxoix Louis XI.

LE MASQUK ROUGE 309

Dans cette cage on voyait un homme accroupi, garrotté et bâillonne, et dont la tête et les épaules étaient nues.

En haut de la cage, on avait cloué un masque rouge.

Une foule de paysans, poussant des cris de haine et de mort, escortaient la voiture et encombraient les bas-côtés du chemin.

Un autre corps de cinq cents montagnards suivait l'attelage.

le prisonnier ainsi enchaîné, ainsi insulté, dont l'œil était éteint comme celui d'un cadavre et dont le visage disparaissait sous une couche épai >• "eboue et d'immondices qui lui avaient été jetés chemin faisant ; cet homme, ce misérable, était 4ntide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle.

310 LE MASQUE KOUGE

La Cuzon avait voulu donner une grande et terrible leçon I

Il avait voulu graver dans tous les esprits l'ineffaçable souvenir du hideux châtiment d'un traître !

— Vive La Cuzon ! — criait la foule, avec ivresse, sur son passage.

Il entendait à peine.

Absorbé par sa douleur, — songeant sans cesse à Marquis et à Varroz qui, hélas ! n'étaient plus auprès de lui, il traversait son triomphe avec une sombre indifférence.

Le cortège arriva dans la ville et se dirigea vers l'hôtel du Parlement.

Les montagnards écartèrent la foule et le

seigneur de l'Aigle fut arraché de sa cage et introduit dans l'hôtel où son jugement allait être prononcé.

Le populaire se dirigea tout aussitôt vers une vaste place, attenant aux remparts et située au nord de la ville.

Au milieu de cette place se dressaient un échafaud, un bûcher et une potence.

On ne savait pas encore à quel genre de mort le criminel serait condamné, et, afin que rien ne vint retarder le supplice, il fallait tout prévoir.

Au bout d'une heure, il se fit dans la foule un grand silence, et les masses s'entr'ouvrirent avec respect.

C'est que La Cuzon s'avançait, suivi de

tous les membres du Parlement en robes noires, garnies d'hermine.

<sr Le condamné, entre le bourreau et ses aides, et sous la garde d'une escorte de montagnards, venait devant ses juges.

« On le soutenait, ou plutôt on le portait, car il ne pouvait marcher.

(r Alors, le greffier en chef, déployant un parchemin, lut à haute et intelligible voix Tarrêt de mort, conçu en ces termes :

« Cejourd'hui, 16 novembre de Tan de grâce 1638, nous, siégeant au Parlement de Bôle, en vertu des pouvoirs qui nous ont été donnés par les trois bailliages, et confirmés par Sa Majesté Catholique Philippe IV, roi d*Espagne,

LE MASQIE f;OrGE 313

€ Jugeant au nom de Dieu et delà province de la Franche-Comté;

« Considérant que noble homme, Antide de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, a commis les crimes de félonie et de trahison, envers son pays et envers Sa Majesté Catholique Philippe IV;

<i Cansidérant qu'il a conspiré la ruine de la Comté, en s'alliant à ses ennemis et en vendant à la France les chefs de la montagne ;

€ Attendu que tous ces crimes sont prouvés ;

« Déclarons le sire de Montaigu, comte et seigneur de l'Aigle, traître et félon. — Ordonnons qu'il soit mis à morl et que son corps

^\\i LE MAîQLii HOLGE

soit brûlé et ses cendres jetées au vent. — Mais, faisant droit à la juste requête du capitaine Jean-Claude Prost, laissons ce dernier libre de désigner le genre de supplice que devra subir Antidede Montaigu, seigneur de TAigle.

« Fait en Thôtel du Parlement de Dole.

« Pour les membres du Parlement, siégeant en séance.

« Le président, « BoiviN. »

Vue immense et joyeuse ctameur accueillit la lecture de cet arrêt.

— Justice! justice!... — criait le peuple. — Vive le Parlement ! . . . — Vive le capitaine La Cnzon !...

LK MASOUE ROUGlî 315

Quand la clameur se fut éteinte, la voix du greffier s'éleva de nouveau.

— Capitaine Jean-Claude Prost, — dit cette voix, — quel est le supplice dont vous faites choix?... — Parlez, et il sera fait selon votre volonté...

— Un jour, — répondit La Cuzon, — un jour le seigneur de l'Aigle, interrogé par le cardinal de Richelieu, a dit, en parlant du curé Marquis : — Pour cet homme, il n'est qu'un supplice, — celui des manants, — la corde! — Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle, je vous inflige la peine du talion, —-la hache des gentilshommes ne touchera pas votre tête infâme I... — A vous la potence et la cordel...

Puis, promenant un long regard sur la foule attentive, La Cuzon ajouta :

310 LE MASQUE liOUGR

— La guerre est finie. — La Comté victorieuse est vivante eilibrel—Tivela Comté I...

— Puisse le gibet d'aujourd'hui n'avoir plus à se dresser {^ur punir un traître !...

— Vive la Comté 1... — répéta le peuple.

— Vive les défenseurs de la Comté-Franche I...

Un instant après la justice des hommes était satisfaite. — La justice de Dieu commençait.

Le lendemain, dans la cathédrale de Dole, un mariage était célébré sans faste et dans une solitude cherché? •\ dessein.

Raoul de Champ - d'Hivers donnait son

LE MASQUE UOUGE 317

nom à Églantine, en présence du capitaine La Cuzon, du baron Tristan, de Blanche de Mirebel, et delà vieille Magui, rajeunie par l'espérance de voir bientôt une troisième génération de Champ-d'Hivers.

Certes, au fond des cœurs, il y avait une joie vive, — mais il y avait aussi une profonde amertume.

On comptait les absents !...

Hélas ! ils étaient nombreux ! . . .

Pierre Prost manquait ! — Marquis manquait! — Varroz manquait!...

Aussitôt que la cérémonie fut achevée, La Cuzon, un crêpe au bras et un crêpe au cœur, reprit le chemin de la montagne.

Seul désormais pour suffire à cette lourde

318 LE MASQUE ROt'GE

tâche de veiller sur les libertés et sur les destins delà vieille et noble province, il avait hâte de s'agenouiller de nouveau sur la toinbe inconnue qui gardait pour toujours le secret de la robe rouge.

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