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Le masque rouge

Dans un article publié par la Revue de Paris, en i843, et signé du singulier pseudonyme de docteur Neophobus, mon spirituel et regretté compatriote, Charles Nodier, — l'une des figures les plus charmantes et

les plus sympathiques de la littérature du dix-neuvième siècle, — consacrait deux pages à la Franche-Comté.

« S'il y avait quelqu'un en France, — disait-il, — qui n'eût pas fait ou qui ne pût pas faire le voyage d'Ecosse, je lui conseillerais de visiter la haute Franche-Comté, où il trouverait de quoi se dédommager. Le ciel y est peut-être moins vaporeux, et la figure mobile et arbitraire des nuages , moins pittoresque et moins bizarre que dans le royaume brumeux de Fingal ; mais, à cela près, la ressemblance des deux pays laisse peu de chose à désirer. . . »

Après ces lignes se trouvait une ravissante description des montagnes du Jura, description terminée par ces mots :

« C'est la Franciie-COmlé duLomond c( du

Jura ; c'est l'Ecosse du Jura et du Lomond ; car le hasard ou la nature a voulu que les montagnes culminantes de deux contrées si semblables, portassent le même nom... »

Puis un rapprochement entre les Highlanders écossais, et les montagnards franccomtois :

« Ce sont là comme ici des géants à la stature athlétique, aux vastes épaules, aux mains larges et puissantes, robustes comme le bison, agiles comme le renne de ces régions d'un monde usurpé par l'homme, où le renne et le bison ne se trouvent

plus... »

Charles Nodier constatait ensuite l'instinct poétique très remarquable et très développé des Franc-Comtoisr

<( Ce n'est pas, — disait-il encore, — que

laFrnnrhp-Comté se rappolle un Ossian qui n'a point eu de Mac'-Pherson, un Burce qui n'a point porté de couronne, un Wallace ignoré de l'histoire (l'éducation française y a mis bon ordre) ; mais parce qu'il n'est point de pays où, en dépit de l'Université, il ne balte encore dans ^arl^re populaire quelques gouttes du vieux sang. Les Franc-Comtois ne se souviennent pas de si loin, mais ils n'ont pas tout oublié. Les récils du bisaïeul, qui les tenait de son père, berçaient encore dans mon enfance les veillées conteuses de la famille. — Quand j'arrivai dans les Highlands, on m'y montra la maison de RûB-RoY, on m'y (it soulever la lourde épée qu'il brandissait dans la mêlée, de ses longs bras dont il pouvait iinucr ses jarretières sans se Jiaixxrr.oiwuy iulrctdiiisitdaus l^cave

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mystérieuse où il disparaissait tout à coup aux yeux de ses ennemis prêts à le suivre. — J'avais vu dans les montagnes de la Franche- Comté la maison, la lourde épée, et la cave de Li CczoN. — Il ny a qu'un nom de changé...»

Charles Nodier avait raison.

Oui, la Franche - Cumlc est une autre Ecosse.

Seulement, à ses chroniques populaires, héroïques ou fantastiques, il a manqué un conteur de génie qui les aurait immortalisées, ^- il a manqué un Walter Scott ou un Dumas...

El, certes, les deux plus splendides figures évoquées par les deux plus grands romanciers de i.otre époque, Waverley et d'Arta- (jnan, n'aurai<"nt refusé ni l'un ni l'autre de

tendre une main fraternelle à cet aventurier sublime, à ce paysan soldat, à ce capitaine La Cuzon, dont je vais entreprendre aujourd'hui de raconter de mon mieux la prodigieuse histoire. — Qui fait ce qu'il peut, fait ce qu'il doit, dit le proverbe. — Excusez les fautes de l'auteur !...

Je prie mes lecteurs de vouloir bien remonter avec moi de près de deux siècles et demi dans le passé, — ce qui nous reportera vers le commencement du dix-septième siècle, — et je leur demande de m'accompagner dans cette vieille province de Franche- Comté, qui, depuis Cliarles-Quint, appartenait k riLspagnc.

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En l'an 16^0, une demeure modeste, moitié maison, moitié chalet, s'élevait à l'entrée d'un vallon boisé, à deux oii trois portées de mousquet de l'endroit ou commence la déclivité de cette colline sur laquelle se disséminent encore aujourd'hui les chaumières du hameau de Longchaumois.

Cette maisonnette, plus vaste que les huttes voisines , ne se composait cependant que d'un rez-de-chaussée formant deux pièces.

i.Le grenier se trouvait immédiatement audessus de ces deux pièces.

. Autour de la maison s'étendait un enclos planté d'arbres fruitiers d'une médiocre venue, et dont une clôture de houx défendait l'approche au bétail et aux maraudeurs. — Une porte à claire-voie, ou plutôt une bar-

rière mobile, se fermant avec un système de chevilles tout à la fois très incomplet et très compliqué, donnait pccès dans le verger, qui servait aussi de basse-cour, car on voyait quelques poules y picorer çà et là, et une chèvre, attachée au tronc d'un poirier par une corde lâche, y tondait l'herbe touffue de manière à former autour de l'arbre un cercle dépouillé, aussi parfaitement régulier que s'il eût été tracé par les deux branches d'un grand compas.

Ce rustique logis était la demeure d'un homme qui jouissaità Longchaumois, et dans tous Tes villages des alentours à trois ou quatre lieues à la ronde, d'une popularité parfaitement justifiée.

Cet homme, fils de simples cultivateurs et presque paysan lui- même, se nommait Pierre

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ProsL II n'était pas riche, tant s'en faut, mais, outre sa maisonnette, il possédait .quelques champs dont le produit lui permettait de vivre sans demander au travail manuel son pain de chaque jour.

Pierre Prost appartenait à la grande famille de ces hommes marqués au front d'un sceau divin, et de qui l'on peut dire au jour de leur mort : ils ont passé sm la terre en faisant du bien, quelque soit d'ailleurs la position sociale dans laquelle le hasard ou la providence les ait fait naître.

Faire du bien I... — telle avait été, en effet, la constante préoccupation de Pierre Prost dès sa jeunesse, et il n'était presque q u'un enfant encore, que déjà il se demandait de quelle façon il pourrait s'y prendre pour être sans cesse utile à c(Mjx quil'entour«ient,

et à l'aide desquels l'extrême médiocrité de ses ressources ne lui permettraient point de venir d'une certaine façon.

Pieux, et même un peu exalté dans ses croyances, comme le sont généralement les paysans des montagnes vivant loin des villes et du contact du monde, — ( comme ils l'étaient surtout à celte époque,) — Pierre Prost songea d'abord à se faire prêtre.

Mais il y avait en lui je ne sais quels vagues instincts d'indépendance que la rigidité de la discipline ecclésiastiqucépouvanta. — le jeune montagnard renonça donc ù devenir le médecin de l'àme et résolut de se faire le médecin du corps.

A dix-huit ans, et sachant seulement lire cl écrire, il s'en alla à Dole pour y étudier. — Dùle, aujourd'hui pauvre petite sous-pré-

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