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fecture fort modeste et presque ignorée, jouissait alors d'une très réelle et très sérieuse importance. — Cette ville était le chef-lieu du principal des trois bailliages de la Franche-Comté; — elle était en outre le siège du parlement dontles États-Généraux nommaient les membres, et qui administrait la province.
Au bout de quatre années d'un travail assidu, Pierre Prost revint à Longchaumois. — Sa science aurait fait sourire dédaigneusement tout étudiant de nos jours, de secondeannée et de moyenne force, — mais, à celte époque, et dans ces montagnes sauvages et profondément inconnues, Pierre Prost était en vérité un médecin très habile et très savant.
Ce jeune homme de vingt-deui aîïSTécut„
H LB HAâgUË HOIJGE
à partir de ce moment, non pas pour lui, m \is pour les autres. — Il se fit le médecin d('^ pauvres. — Il passa ses jours et ses nuits à courir de la plaine à la montagne, portant des secours et des soins à tous ceux qui les réclamaient, et n'acceptant aucune rétribution pour ses fatigues et ses ordonnances.
En médecine, l'habitude et l'expérience sont les deux tiers du talent ; — aussi Pierre Prost, dont l'intelligence était belle et l'entendement développé , ne tarda-t-il guère à devenir un praticien remarquable. — Il fit des cures extraordinaires ; — la voix du peuple les grossit encore et cria presque miracle. — Bref, la réputation du médecin-paysan grandit de telle sorte qu'il fut appelé dans quelques cliàleaux, et qu'il compta dans sa clien-
LU MàSUUË rolue 46
tèle des dames châtelaines et des gentilshommes.
Il ne se faisait en aucune façon prier pour accepter l'argent de ces nobles clients, mais, tout aussitôt, cet argent était déposé entre les mains du vénérable curé de Longchaumois, avec prière de le répandre en aumônes.
Les médecins de ce genre ont été rares À toutes les époques, et, très sincèrement, je crois que la race en est aujourd'hui tout à fait perdue, — mais cependant il n'est peutêtre pas impossible que je me trompe, — et je souhaite me tromper.
Le jeune Franc-Comtois menait depuis dix années cette admirable existence de charité et de dévouement, (juand il se prit d'amour pour une jeune fille de Saint Claude. — Cette jeune iille n'avait pour dot que sa grande beauté.
ses vingt ans et sa bonne réputation. — Elle se nommait Tiennede Levillain.
Pierre Prost la demanda en mariage. — Il avait alors trente-deux ans, mais il paraissait en avoir au moins quarante, par suite des fatigues et des privations de toutes sortes qu'il supportait avec une héroïque insouciance. Sa taille était haute, — sa figure expressive et belle, mais bronzée par le soleil et les vents, — son front dégarni, — ses épaules légèrement arrondies.
L'été, Pierre Prost portait un sarreau de toile bise. — L'hiver, il s'habillait, comme les paysans, d'un droguet gris très épais, et grossièrement coupé par une tailleuse de village.
En somme, il n'avait rien de ce qui pouvait séduire une j(^unc fille; — maisTiennelte
Levillain, qui n'était point romanesque, consentit avec bonheur et reconnaissance à devenir la femme du médecin de Longchaumois.
Le mariage fut célébré le H mai 1618. — Pierre Prost put comprendre, ce jour-là, à quel point il était populaire et adoré dans le pays. — Une immense multitude, venue de toutes les paroisses environnantes, se pressait autour de la petite église dans laquelle les deux époux recevaient la bénédiction nuptiale. — Quand ils sortirent, — lui , fier et joyeux, — elle, rougissante sous sa blanche couronne de mariée, — d'unanimes acclamations retentirent, et c'était à qui leur souhaiterait le plus haut, longue vie, prospérité, beaux enfants, bonheur sans nuage...
Certes, les populations n'eussent point té«
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moigné cet empressement ardent et venu du cœur, au premier président du parlement do Dole, le plus important magistrat des trots bailliages.
Ce que furent, dès l'abord, les joies ardentes et chastes de cet intérieur, je ne saurais en aucune fa€on le raconter. — C'est une lyre et non point une plume qu'il faudrait pour chanter ce doux poém^ d'amour honnête et de félicité domestique.
Au bout d'un peu plus d'un an de mariage, Tiennette devint grosse.
Pierre Prost attendait ce moment avec une impatience facile à comprendre. — Il avait toujours aimé les enfants plus que tout au monde, — et l'idée d'avoir un enfant à lui , — un enfant de sa Tiennette ado-
LE MASQUE AOUCE 411
rée, — lui chatouillait le cœur d'une façon délicieuse.
Hélas ! l'homme sait bien ce qu'il désire, — mais souvent une main inconnue se complait à le frapper avec une sanglante ironie, dans l'accompHssement même de ses vœux les plus caressés.
Le 14 janvier 1620, — c'est-à-dire deux aus, jour pour jour, après son mariage, — Tiennette mourut en mettant au monde une petite ûlle.
Comment, — en regardant se fermer pour toujours les beaux yeux bleus de cette femme bien aimée, — en voyant le dernier souffle s'exhaler de ses lèvres pâlies, — en appuyant sa main sur son cœur qui ne battait plus, — en comprenant qu'il était à tout jamais séparé de la douce et pure compagne de sa vie, —
comment Pierre Prost ne devint-il pas fou?...
C'est le secret de Dieu.
Il est permis seulement de supposer que le montagnard ainsi foudroyé se souvint qu'il ne restait pas absolument seul en ce monde, et que Tiennette expirée lui léguait une pauvre petite créature, faible et chétive, pour laquelle il lui fallait vivre et combattre.
Aussitôt qu'un homme, dans l'une de ces effroyables crises de l'existence, a triomphé des premières étreintes de la douleur et de la folie, cet homme est sauvé.
Tiennette était morte à onze heures du soir.
Le lendemain, au matin, après une nuit de lutte indicible et de tortures sans nom, Pierre Prost avait triomphé. — Il semblait calme, — seulement, des rides profondes se
creusaient sur son front, — ses yeux disparaissaient à demi sous l'arcade sourcilière agrandie, — son visage dévasté était celui d'un vieillard, et ses cheveux avaient blanchi.
Le premier paysan qui vit cette figure étrange, — cette pâleur de cadavre, — ces yeux mornes et secs, — recula avec épouvante et crut qu'un spectre lui apparaissait.
— Mon ami, — lui dit Pierre Prost, tandis qu'un déchirant sourire contractait ses lèvres et découvrait ses dents dont quelquesunes s'étaient ébréchées en se heurtant dans les paroxismes du désespoir, — mon ami, n'aie pas peur... c'est toujours moi... — si je te parais changé, c'est que je suis bien malheureux . . . Tiennette est morte cette nuit . . *
%t LE MASQUE ROUGE
Quelques heures après, tout le pays savait quel coup de tonnerre inattendu venait de frapper le médecin des pauvres, et, comme au jour de mariage, mais vêtues de deuil et les yeux en pleurs, les populations des paroisses voisines accouraient pour conduire jusqu'à sa dernière demeure, dans son suaire et dans son cercueil, cette pauvre et belle jeune femme qu'elles avaient accompagnées à l'autel, souriante et radieuse sous sa virginale parure.
Contre l'usage, Pierre Prost voulut assister à la funèbre cérémonie, et conduire luimême le deuil.
Tant que le convoi fut en marche, — aussi longtemps que durèrent les prières de l'église, — le médecin fut impassible. — A ppine si par intervalles un tressaillement
convulsif des muscles du visage venait révéler ses tortures intérieures héroïquement combattues.
Mais lorsqu'on arriva dans le cimetière, — lorsqu'on descendit le cercueil avec des cordes, au fond de la fosse fraîchement creusée, — quand les premières pelletées de terre tombèrent sur la bière avec ce bruit sourd et sinistre qui n'a pas d'équivalent parmi les autres bruits de ce monde, — Pierre Prost ne put contenir les impétueux snglots qui montaient de son cœur à sa gorge, en soulevant sa poitrine comme le vent du nordouest soulève les vagues de l'Océan...
H enfonça son mouchoir dans sa bouche pour comprimer Ips cris inarticulés qui jaillissaient de ses lèvres haletantes, — il se prosterna, ou plutôt il se précipita tout
2i LE MASQUE ROUGE
étendu sur la terre couverte de neige, — il enfonça son front dans cette neige qu'on vit fumer et se fondre au contact de son crâne ardent.
Lorsque la fosse fut comblée, — lorsque le dernier verset du de profundis eut retenti, et, vaguement répété par les lointains échos des montagnes, se fut éteint dans le silence, — Pierre Prost se releva.
Il était redevenu calme, — il venait de triompher pour la seconde fois...
Alors plusieurs femmes l'entourèrent. — C'étaient de jeunes et vigoureuses paysannes tenant dans leurs bras de frais marmots dont quelques-uns se suspendaient à leurs mamelles rebondies.
Et, chacun d'entre elles lui demandait, comme une faveur spéciale et enviée, de la
LE MASQUE KOUGE 25
choisir pour être la nourrice de sa pelile fille.
L^ médecin des pauvres les remercia avec effusion, mais n'accepta point.
Il avait décidé que la pauvre orpheline privée du lait de sa mère ne toucherait de ses lèvres le sein d'aucune autre femme, et n'aurait pour nourrice que la belle chèvre aux pis gonflés, qui, l'été, tondait l'herbe autour des poiriers de l'enclos, et, l'hiver, dans une petite étable attenant au logis, grignottait d'une dent délicate quelques poignées du foin aromatique recueilli sur les plateaux de la montagne, et qu'embaumaient de leurs senteurs le thym et le serpolet desséchés.
Quelle que fût la volonté de Pierre Prost, chacun dans le pays s'était accoutumé à la
regarder et à la respecter comme une volonté sage.
Personne n'insista donc, et le médecin paysan regagna solitaire cette hnmble maison, où, quelques jours auparavant, il trouvait à son retour le bonheur souriant l'attendant sur le seuil, et oij, maintenant que la moitié de sa vie venait de s'en éloigner, il ne restait plus qu'un berceau près du foyer disert...
Et qui sait même si ce berceau ne serait pas bientôt vide à son tour ? car, nous le répétons, l'orpheline était chélive et faible, — elle ne semblait point, coninte certains enfants, s'attacher A la vie par des racines vigoureuses, — et l'une des principales raisons du refus de Pierre Prost de la confier aux soins d'une nourrice, avait été le désir el
presque la nécessité de veiller sur elle jour et nuit, jusqu'au moment, du moins, où sa constitution semblerait avoir repris un peu de cette force et de cette vitalité qui lui manquaient d'une façon si complète.
Du cimetière de Longchaumois à la demeure du médecin, il n'y avait qu'une distance de quelques centaines de pas sur la pente raide de la colline.
Abimé dans sa douleur, — le front baissé, — les mains inertes, — le regard vague et perdu, — Pierre Prost franchit lentement cette courte distance.
Il poussa la porte de l'enclos, sans même songer à la refermer derrière lui. — Il entra dans la maison...
Un vagissement plaintif l'accueillit. — L'enfant pleurait. — Pauvre innocente créa-
28 LE MASQUE TiOUGE
ture, — murmura le médecin en la prenant dans ses bras, — à peine vivante, et la douleur t'assaille déjà !... Ah ! puisse Dieu, dans sa bonté, te rappeler à lui tout de suite, si tu dois souffrir un jour ce que ton père souffre aujourd'hui!...
La troisième nuit.
C'était la troisième nuit après la mort de Tiennette, et, depuis trois jours, la nature entière, comme si elle eût voulu se mettre à l'unisson des déchirements de l'àme de Pierre Prost se livrait à d'effroyables convulsions.
Cette nuit là , la tourmente déchaînée d 'puis déjà soixante et douze heures sur les sommets du Jura, semblait redoubler d'impétuosité, de minute en minute, et presque de seconde en seconde.
La neige qui tombait sans relâche, et dont s'emparaient au passage des tourbillons comparables à de gigantesques trombes d'air, formait de dangereuses avalanches sur les pentes abruptes des montagnes, comblait à demi les vallées, et détournait de leur cours les torrents que ces barricades glacées forçaient à rebrousser chemin vers leurs sources.
En traversant les forêts de noirs sapins séculaires qu'elle courbait comme des gaules flexibles sous son vol dévastateur, la tempête
Lli; MASQUE muGs. 31
avait dos bruits étranges, des sonorités presque ftintastiques.
Tantôt c'étaient des sifflements pareils à ceux d'une armée de dragons volants, emportés dans les airs par leurs ailes de feu, — taiilùl de grandes rumeurs, poignantes et désol ';3s. — On eut dit alors que les montagnes gémissaient, que les pics perdus dans les nuages se plaignaient lamentablement, et (jae les rochers poussaient de longs sanglots.
Puis retentissaient des détonations successives, dont les coups de tonnerre et les fracas de l'artillerie, par un jour de combat, ne pourraient donner qu'une idée très imparfaite.
C'étaient les craquements d'agonie des
vieux pins brisés par la tempête, puis tordus, soulevés, emportés comme des'brins de paille.
Il pouvait être onze heures du soir. — De grands nuages larges et lourds couraient sur la surface du ciel ainsi que des chevaux de bataille, interceptant d'une façon absolue la clarté pâle des étoiles ; et cependant, grâce à cette lueur bizarre qui se dégage de la neige couvrant le sol, les ténèbres n'étaient point opaques.
Nous allons pénétrer dans la seconde des deux pièces qui composaient, ainsi que nous l'avons dit, l'habitation du médecin.
Celte pièce, assez large, mais très basse et prenant jour sur l'enclos par deux fenêtres étroites, avait un ameublement d'une simplicité toute primitive, et ne différait guère que par certaines recherches de propreté des
chambres occupées par les plus pauvres paysans du voisinage.
Des planches de sapin, à peine rabotées et ajustées grossièrement les unes à côté des autres, formaient le plancher. — Le plafond se composait de planchettes un peu plus minces, soutenues par des poutrelles presque brutes.
Les murailles blanchies à la chaux avaient pour tout ornement quelques images représentants des portraits de saints et de martyrs, enluminées brutalement de couleurs vives et criardes, et encadrées dans de naïves légendes envers.
Le foyer ne se trouvait point au milieu de la chambre, selon l'habitude des chalets de la Suisse et de la montagne. — Il y avait, dans l'un des angles de la pièce,"une haute cheminée en pierre, sur le manteau de la-
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quelle on voyait une statuette de bois peinli figurant la Notre-Dame d'Einsidlein.
En face de la cheminée se trouvait le lit. Il était en bois blanc, et il disparaissait presque entièrement sous de longs rideaux sans plis, d'une serge verte rayée de jaune.
Une petite table de vieux chêne noir, à. pieds tordus, — une immense armoire de noyer, à panneaux sculptés, — (de ces armoires qui se transmettent de mère en fille dans les familles de paysans, et qui contiennent dans leurs profondeurs tout le linge de la maison), — quatre ou cinq chaises de bois et deux escabelles, composaient le mobilier.
[1 y avait, en outre, au-dessus de la petite table, trois ou quatre rayons qui supporlaieni de:» livras df médecine, — et, au-des-
LU MASQUE KOUGE 35
SUS de ces rayons, un assez beau. Christ d'ivoire, cloué sur une croix d'ébène.
Ce Christ était un cadeau de la noble mère abbesse du couvent de Baume-les-Dames, laquelle, dans une maladie très grave, avait été soignée et guérie par Pierre Prost.
Enfin, auprès de la cheminée, et sous la faible clarté d'une petite lampe de cuivre, on voyait un berceau.
Des racines amoncelées dans le foyer se consumaient lentement et sans donner de flammes.
Il était, nous le répétons, onze heures du soir, et les coups d'ailes de la tempête faisaient trembler et craquer la maison sur ses fondations ébranlées. - L'un des volets, détaché par un coup de vent, et presque arraché de ses gonds, battait furieusement la oiu-
raille qu'il frappait de seconde en seconde, comme une catapulte.
Pierre Prost, agenouillé près du berceau, et plus pâle encore que lorsqu'il suivait au cimetière la dépouille mortelle de Tiennette, n'entendait même pas ces bruits formidables qui remplissaient d'épouvante les bonnes gens de Longchaumois , et leur faisaient croire, dans leur superstition naïve, que la fia du monde était proche.
Penché sur la figure livide et décomposée de la pauvre orpheline, le médecin sentait une douleur nouvelle s'ajouter à ses cuisantes douleurs en contemplant le combat acharné de la mort et de la vie qui se disputaient le corps chétif de son enfant, — et Pierre Prost comprenait bien que, dans cette lutte suprême où la mort allait l'emporter, tonte tentative
de sa part serait vaine, et tout secours impuissant.
Oui, l'enfant était condamné, — l'enfant allait mourir; — la fosse à peine comblée de la mère allait se rouvrir pour recevoir la fille. — Pour la sauver, pour la faire vivre seulement une heure encore, il faudrait un miracle de Dieu, — il ftiudrait une résurrection !
Non - seulement Pierre Prost était un croyant, mais jl était encore un fervent chrétien, et, cependant, ce miracle nécessaire pour lui garder sa fille, il ne songeait même pas à l'implorer de Dieu.
Dans le paroxysme du désespoir qui l'étreignait, du découragement qui l'écrasait, il lui paraissait manifeste que rien de ce qu'il demanderait ne lui serait accordé.
11 ne blasph'emait point, — il ne maudissait pas la main qui le frappait si rudement, — il ne pouvait ni pleurer, ni prier, — il s'engourdissait dans la souffrance avec une sorte d'amère volupté.
Chaque minute qui s'écoulait rapprochait l'enfant de la crise suprême qui devait l'emporter. — Un râle convulsif soulevait la pauvre petite poilrine endolorie, — les lèvres devenaient tout à fait blanches. — La (igure semblait se fondre et s'effacer comme un de ces masques de cire qu'on approche trop près d'un foyer ardent, — le froid envahissait les extrémités...
La mort venait I...
Pierre Prost voyait clairement tout cela;
il le voyait avec le cœur (hi père, — il le
voyait avec la science (hi m('*(leciii. — Il
comptait les secondes, et il s'entonnait que cette créature débile et à peine formée pût résister et souffrir si longtemps.
Quelques minutes s'écoulèrent encore, puis la bouche de l'enfant s'entr'outrit pour pousser un cri qu'elle n'acheva pas. — Son corps se tordit comme un sarment jeté dans un brasier, — le râle s'éteignit, — tout mouvement cessa...
La mort était venue!...
Pierre Prost appuya longuement ses lèvres sur les lèvres muettes et glacées du petit cadavre; — ensuite il se prosterna, la face contre terre, et, lui qui n'avait pu prier Dieu de lui conserver son enfant, il lui demanda avec ardeur de l'envoyer rejoindre Tiennette.
Sa prière dura longtemps.
Elle fut interrompue par un bruit subit et
inattendu. — On ouvrait la porte de la pièce dans laquelle se trouvait Pierre Prost.
Ce dernier releva la tête, et il vit en face de lui, avec surprise mais sans terreur, trois hommes enveloppés dans de grands manteaux noirs, — portant sur la tête de larges chapeaux de feutre à la mode espagnole, — et ( ce qui était plus étrange que tout le reste) , cachant leurs visages sous des masques de velours rouge.
L'un de ces hommes dépassait les deux autres de toute la tête, et, quoiqu'il fiU revêtu d'un costume exactement pareil aux leurs, il y avait dans son attitude, — dans ses bras croisés sur sa poitrine, — dans le rayonnement de son regard qu'on voyait éliiiccler à travers les trous du masque, — il y avait dans tout cela un je ne sais quoi qui
LE MASQUE UOUGE «H
décelait tout d'abord l'habitude du commandement.
On ne risquait pas de se tromper en afïïrmant que ces trois hommes n'étaient point égaux. -- 11 y avait là, à coup sûr, un gentilhomme et deux valets.
Certes une semblable apparition, à cette heure et par une nuit de tempête, était bien faite pour épouvanter les plus résolus, — mais tout homme absorbé par un grand et profond désespoir perd momentanément le sentiment de la peur, et cela se comprend sans peine.
Pierre Prost demanda donc, d'une voix que ^es angoisses précédentes avaient affaiblie, mais qui ne tremblait pas :
— Oui que vous soyez, soyez les bien vc-
iB LS MASQUE ROU(iË
nus dans ma triste demeure, et dites-moi ce que vous voulez...
L'homme qui semblait le maitre des deux autres, et que nous désignerons par ces mots : Le Masque rouge, répondit :
— Nous cherchons un homme du nom de Pierre Prost...
— Vous éte3 chez lui.
— C'est vous qui êtes cet homme?
— C'est moi.
— Vous pratiquez la médecine, et vous passez pour habile dans l'art de guérir?...
— Je suis médecin à la vérité, mais non point habile; et si, parfois, Dieu s'est servi de ma main pour soulager et pour guérir, c'est lui et non pas moi qu'il faut glorifier...
— On a besoin de vous, ~ reprit le Masque rouge, — préparez-vous h nous suivre...
LE MASQUE UOUOR 43
— Cette nuit?...
— A l'instant même.
— C'est impossible...
— Impossible, dites-vous !... Pourquoi?...
— Parce qu'en ce moment tout me manque à la fois, le courage et la force, et presque la confiance en Dieu... — Regardez-moi, vous qui me parlez, et vous verrez bien que je n'ai pas l'air d'un vivant, mais bien plutôt d'un trépassé échappé de sa sépulture...
— Que vous est-il donc arrivé pour vous accabler ainsi ?...
— Il m'est arrivé ce qu'aucun homme, si féroce et si vindicative que fut son âme, no souhaiterait à son plus mortel ennemi... — J'avais une femme que j'aimais de toute mon Ame et cent fois plus que ma vie... — Cette
femme venait de me donner un petit enfant... Il y a trois jours , ces deux anges de mon foyer étaient là, vivants, près de moi... — La mère est morte il y a trois jours... l'enfant est mort il y a cinq minutes... — Vous voyez que j'ai le droit de vous répondre comme je le fais, que tout me manque à la fois, et que je ne peux pas vous suivre...
Le Masque rouge s'approcha du berceau et regarda l'enfant dont le visage bleuissait rapidement.
— Avez-vous vu quelqu'un cette nuit? — demanda-t-il ensuite...
— Personne que vous.
— Ainsi, tout le monde ignore que cet enfant a cessé de vivre ?. . .
— Tout le monde.
— C'est bien.
— Mais, — murmura Pierre Prost étonné de ces interrogations, — que vous importe cela?...
Le Masque rouge ne répondit pas.
11 fit un signe à l'un des deux hommes qui l'accompagnaient, et qui portait une lanterne de corne transparente.
L'homme s'approcha.
Le Masque rouge échangea quelques mots tout bas avec lui, puis, se tournant vers le médecin, il lui d'une voix impérative :
— Donnez une pioche à cet homme ou une- bêche, ou quelqu'outil de jardinage, avec lequel il soit possible de creuser la terre...
— ■ Les outils que vous demandez se trou-
4i> LE MASQUK ilOUU£
vent dans la pièce qui précède celle-ci, — qu > voulez-vous en faire ?...
Le Masque rouge ne répondit pas plus à celte question qu'il n'avait répondu à celle qui lui avail été adressée un instant auparavant.
Il fit un nouveau signe , et les deux hommes masqués sortirent en même temps.
Le Masque rouge s'approcha de la fenêtre , et là, muet, immobile, il attacha son regard sur un point de l'enclos où ne tarda point à paraître la faible lueur de la lanterne de corne que secouait la tempête.
L'un des hommes tenait cette lanterne, taudis que l'autre se livrait à un travail bi zarre avec sa pioche et avec sa bêche. — Après avoir écarté la neige, il creusait dans
LE lusguiî HOUtiS 47
la terre durcie ud trou, large d'un pied, long de u;ux, et profond de trois.
De chaque côté de ce trou, il amoncelait la terre et les cailloux qu'il venait d'en tirer.
Ot'and cette besogne fut achevée, les ho!i.[iies masqués quittèrent l'enclos, — la lanterne disparut, — et, un instant après, un hruit de pas dans la première pièce annonça leur retour.
• Pierre Prost s'était abandonné de nouveau h sa torpeur douloureuse , et il semblait avoir oublié complètement qu'il n'était pas seu
Le Masque rouge s'approcha de lui, et lui toucha légèrement l'épaule.
Le médecin ne tressaillit point, — il releva
la tête, — il attacha son regard sur son interlocuteur, et il lui demanda :
— Que me voulez-vous encore ?. . .
Le Masque rouge se tourna vers le berceau, et dit à Pierre en désignant le petit cadavre :
— Voulez-vous ensevelir vous-même cet enfant, ou faut-il que l'un de mes compagnons se charge de cette besogne?...
— Ensevelir mon enfant!... — s'écria Pierre Prost, — pourquoi l'ensevelir maintenant? — La nuit sera longue encore, il y a loin d'ici jusqu'au jour, et je ne veux pas me séparer si vite de ce pauvre corps I...
— Dans cinq minutes, — répliqua l'inconnu, — ce corps reposera dans la fosse qu'on vient de creuser pour lui... — Ilàlezvous donc de l'cnvcloppor dcns ses langes
qui lui serviront de suaire... ou, si vous ne le faites pas, d'autres vont le faire à votre place...
Et, comme le médecin semblait hésiter, l'un des hommes se dirigea vers le berceau, et porta la main sur les toiles qui couvraient la petite fille expirée.
Un gémissement sourd, une sorte de cri rauque et inarticulé s'échappa de la poitrine du malheureux père, à qui cet homme parut un profanateur sacrilège, et qui, s'élançant vers lui, le repoussa rudement.
Le personnage ainsi malmené mit la main sur un couteau de chasse pendant à la ceinture de cuir écru qui serrait son pourpoint autour de ses reins, et sans doute il allait se servir de ce couteau contre Pierre Prost qui
ne se serait pas défendu...
50 LE MASQUE ROUfiE
Mais un geste impérieux du Masque rouge
l'arrêta.
Le médecin avait saisi le frêle cadavre, — il l'entourait de ses deux bras, et il l'appuyait contre son cœur, comme s'il eût voulu le réchauffer ou le défendre...
— Mais enfin, pourquoi, — balbutia-t-il, — oui, pourquoi me l'enlever si^tôt?... — De ma femme et de mon enfant c'est tout ce qui me reste... — Pourquoi m'envier celte lugubre joie de le garder au moins jusqu'au jour ?... — Pourquoi m'empêcher de pleurer pendant quelques heures encore sur ses mains froides et sur ses lèvres mortes?...
Le masque ronge haussa les épaules.
— Eh ! croyez-vous donc, — répliqua-t-il avec une brutnle hauteur, — croyez -vous
LE MASQUB ROUGE 51
donc que je me mêlerais de vos affaires de famille si quelque puissant intérêt, que vous n'avez pas besoin de connaître, ne me poussait à intervenir 11... — L'heure avance... — le temps marche... — il faut en finir... — il faut que cet enfant disparaisse à l'instant I... "T- Il le fauti Je le veux I... — Hâtez-vous donc, je le répète, si vous tenez à l'ensevelir vous-même, sinon je vous jure que dans moins du quart d'une minute on va vous l'enlever de force...
Au ton dont furent prononcées les paroles qui précèdent, le médecin comprit qu'il avait afïaire à quelque terrible et irrévocable détermination, et qu'il ne lui restait qu'à courber la tête et à obéir.
Il appuya sa bouche sur le front glacé couronné jadis par lui de tant de riantes es-
pérances, et qu'il voyait en ce moment pour la dernière fois.
Avec les langes il fit une sorte de suaire et il dit au Masque rouge :
— PuisquevousYOUsêlesarrogéledroit de m'imposer votre volonté, et puisque vous êtes le plus fort, commandez, — je suis prêt... — Que faut-il faire?
— Suivez ces hommes.
Pierre Prost les suivit passivement.
Ils le conduisirent dans l'enclos, auprès de la fosse fraîchement creusée. — Il s'agenouilla ; — il plaça le cadavre au fond de cette funèbre couche , et celui des hommes qui tenait la bêche rejeta dans l'intérieur les terres amoncelées sur les bords.
Au bout d'un instant, une petite éminence
annonçait seule que, dans cet endroit, la terre venait d'être remuée.
L'ouragan grondait toujours, — la neige continuait à tomber; — évidemment le lendemain tout aurait disparu sous une couche blanche uniformément épaisse...
Mais, pourquoi donc cacher ainsi ce corps, comme les mères infanticides qui enfouissent pendant la nuit les cadavres des enfants assassinés par elles?... — Malgré toutes les angoisses et toutes les préoccupations de sa douleur, Pierre Prost s'adressait involontairement cette question, et il ne pouvait pas y répondre...
Les deux hommes retournèrent vers la maison où les attendait le Masque rouge.
Ils firent signe au médecin de les précéder, -"•il obéit de nouveau, et toujours passive-
54 LE MASQUK ROUGE
ment. — Il lui semblait qu'il était le jouet de quelque rêve terrible et imraisemblable, et il se disait :
— Dans un instant, je vais m'éveiller!... Hâtez ce réveil, oh! mon Dieu!... hâtez-le, car je deviens foui...
Jli
Mystère.
Hélas! Pierre Prost devait acquérir bien vite la certitude que tout ce qui se passait pendant cette nuit sinistre avait un terrible cachet de réalité.]
— Eh bien ? — demanda le Masque rouge,
Ijtj LE MASQUE UOIJGR
au moment où les deux hommes et le médecin rentrèrent dans la pièce qu'il n'avait pas quittée, — est-ce fait?
— C'est fait, monseigneur, — lui fut-il répondu.
Le Masque rouge se tourna vers Pierre Pros-t.
— Écoutez-moi, — lui dit-il, — et tâchez d'oublier pour un instant vos chagrins afin de me jbien comprendre. — Chacun des outils de chirurgie dont vous vous servez pour la guérison d'un blessé, est entre vos mains un instrument passif et docile ; — il vous sert, mais sans même en avoir conscience. — Tant qu'il vous est utile, vous le conservez avec soin ; — s'il s'use et s'il devient mauvais et dangereux, vous le brisez et vous le jetez loin de
.vous... -— Cette Jiuil, enln; mes mains, vous
LE MASgUE ROUGE . (37
allez devenir un instrument pareil à ceux de votre profession ; — de même que vous vous servez d'eux, je vais me servir de vous ; — vous m'obéirez, comme ils vous obéissent, et sans même chercher à comprendre quel est le but du service que vous me rendrez... — Grâce à cette obéissance prompte et passive, vous n'aurez rien à craindre ; — il ne vous sera fait aucun mal, et, dans quelques heures, vous serez de retour ici, sain et sauf... — Mais, si vous essayez seulement une résistance insensée, — si jamais, après m'avoir obéi cette nuit, vous cherchez la clé d'un mystère qui doit rester impénétrable pour vous , — si jamais une parole indiscrète vous échappe, — fût-ce dans dix ans, — fût-ce dans vingt ans, — souvenez-vous de ce que Je vais vous dire, et ne croyez point que ce
soit une vaine menace, — je vous retrouverai partout, si bien caché que vous puissiez être, et je vous briserai comme on brise un instrument inutile et dangereux I... — Ne l'oubliez pas I . . .
Le Masque rouge se tut.
Pierre Prost, debout en face de lui, attachait son regard sur les trous de ce carton impassible, recouvert d'un velours inerte, — au fond desquels étincelaient les yeux de son interlocuteur, pareils à des lampyres dans le creux sombre d'un rocher.
— M'avez-vous entendu? — demanda le Masque rouge?
— Oui, — répondit le médecin.
— M'avez-vous compris?
— J'ai compris que vous aviez quelque chose de terrible à me commander, et qu'il
LE AlASgUE UODGii 59
me fallait vous obéir à l'instant, et me taire à toujours, ou que j'étais perdu... — Est-ce cela?
— Oui, c'est cela. — Et, que décidezvous ?
— Kien... — Rien, du moins, avant que vous ayez répondu à une question que je veux vous adresser.
— Et, cette question?...
— La voici : — Quand trois hommes masqués, — dont l'un est un seigneur, — viennent, la nuit, chez un pauvre médecin ignoré, chez un paysan comme moi, et quand l'un de ces hommes., — le seigneur , — dit au paysan : — J'ai besoin de toi ; — si tu ne m' obéis pas. c'est la mort; — situ me trahis, c'est encore lamort, — n'est-il pas pas permis et vraisemblable de supposer qu#
c'est pour un crime que le gentilhomme a besoin du médecin?.., — S'agit-il en effet d'un crime, entre nous, monseigneur ? — Votre réponse dictera la mienne. — Si vous réclamez mon concours pour quelque œuvre infâme, et s'il faut obéir ou mourir, tuezmoi tout de suite, — je n'obéirai pas !...
Le Masque rouge haussa les épaules.
— Eh ! — s'écria-t-il, — vous êtes fou I C'est pour accomplir une bonne action, et non point pour commettre un crime, que j'ai besoin devons... — Il y a deux créatures humaines à sauver... — Une femme qui se tord dans les angoisses de l'enfantement, et l'enfant qui va naître d'elle...
Pierre l'rost n'hésita plus.
Il ouvrit l'immense armoire dont nous
avons parlé, et il y prit quelques instruments d'acier enveloppés dans un sac de peau.
— Est-ce là tout ce qu'il vous faut pour un accouchement? — demanda le Masque rouge.
— Oui.
• — Alors, vous êtes prêt à nous suivre?
— Je suis prêt.
— Dans ce cas, il ne reste qu'une dernière précaution à prendre...
— Laquelle ?
— Celle-ci....
Le gentilhomme fit un signe, et l'un de ses compagnons attacha sur le visage du médecin un masque de velours qui n'avait pas d'ouvertures à la place des yeux.
Pierre Prost, ainsi aveuglé momentanément, se contenta de dire :
62 LE MASOTJE ROUGE
— Je vous préviens qu'il ne me sera point po sible de pratiquer, sans j voir, même l'accouchement le plus simple.
— On vous rendra l'usage de vos yeux quand il en sera temps, — répondit le Masque rouge, — venez...
En même temps il lui prit la main et il l'entraîna, lui faisant traverser rapidement la seconde pièce et l'enclos, jusqu'à la porte à claire-voie qui s'ouvrait sur le chemin de Longchaumois.
De l'autre côté de cette porte se trouvait un équipage bizarre.
Vous avez vu souvent, n'est-ce pas, ces chariots dont les paysans se servent pour aller aux foires, et qui, dans leur simplicité primitive, se composent d'un train allongé, placé sur quatre roues, et recouvert d'une
toilp 0 paisse tendue et arrondie sur des cerceaux ?
Deux chevaux noirs, d'une grande beauté, étaient attelés à un chariot pareil , dont on avait seulement remplacé les roues par des patiiïs de traîneau.
C< s chevaux piaffaient dans la neige, et hen: lissaient d'épouvante à chacun des bruits élra iges et grandissants de la tempête.
Un homme, debout en face d'eux, et les mains posées sur leurs mors, avait toutes les peine du monde à les maintenir en place.
Dans l'intérieur du traîneau se trouvaient deux ou trois bottes de paille. — Pierre Prost, toujours guidé par le Masque rouge, s'assit sur l'une de ces boites. — Le gentilhomme se plaça à côté de lui, — les deux hommes s'é-
tendirent derrière eux, — et le quatrième inconnu, — celui qui n'avait pas quitté l'attelage, — s'élança d'un bond sur le cheval de droite, — saisit les rênes, et le traîneau s'ébranla, impétueusement emporté.
Si profondes, si douloureuses que fussent les deux blessures qui saignaient au cœur de Pierre Prost, ce dernier fat forcément distrait de ses cuisants chagrins, de ses regrets amers, par la prodigieuse étrangeté de sa position, dont il ne se dissimulait point le danger réel, malgré les quelques paroles rassurantes du Masque rouge.
De même que les abîmes et les gouffres vertigineux atlirent fatalement le corps, di3 même le mystère attire la pensée humaine.
Malgré lui, Pierre Prost se mit A pen-
ser à cette incompréhensible aventure, dans laquelle le hasard ou la fatalité lui donnaient un rôle.
Malgré lui, il s'efforça de sonder par la réflexion les ténèbres qu'on faisait en sorte d'épaissir autour de lui , — et , tout d'abord, il se demanda où donc on le conduisait.
Sans cesse par voies et par chemins, la nuit comme le jour, le médecin connaissai tout le pays aussi bien qu'un aveugle connait les rues qu'il a l'habitude de parcourir sans guide, — et, s'il se fut trouvé à la porte de son enclos, les yeux bandés et un bâton à la main, il n'eut point été embarrassé de se rendre à tel endroit, distant de trois ou quatre lieues, qu'on aurait jugé convenable de lui désigner.
66 LE MASQUE ROUGK
Mais la situation n'était plus la même. — Au lieu d'être à pied, j^ulant le sol, et pouvant chercher du bruit de son bâton quelqu'arbre ou quelque rocher dont le gisement lui aurait servi de point de repère, il se trouvait dans un traîneau qui courait avec une rapidité furieuse, et il ne savait même pas vers lequel des points cardinaux ce traîneau s'était dirigé au moment du départ.
Le conduisait-on du côté de Clairvaux, du côté de Saint-Claude, du côté de Champagnolles ?... — La solution du problème restait pour lui à l'état de vague conjecture.
Pit;rre Prost espéra d'abord trouver un indice dnnb le ralentissement de la marche des chevaux aux nombreuses et rudes montées qui se rencontrent à chaque instant
LE MASQUE RODGK 67
dans le Jura, — raais, à chacune de ces montées, les chevaux ardents et vigoureux prenaient le galop , et la vélocité de leur course , bien loin de diminuer , augmentait.
Les patins ferrés du traîneau traçaient leurs sillons dans la neige glacée avec une sorte de sifflement aigu , jetant une note claire et continue au milieu du concert sauvage que les grandes voix de la tempête donnaient aux montagnes ébranlées.
Cette course fantastique dura près de deux heures.
Une fois, — une seule fois, — il sembla à Pierre Prost, que la vibration métallique d'un beffroi arrivait jusqu'à lui, à travers les déchaînements de la tourmente.
Mais n'était-ce point une illusion ? — et,
GS le masque rouge
d'ailleurs, ce beffroi pouvait retentir soit à Champagnolles, soit à Saint-Claude, — et ^rien ne disait qu'il se trouvât plutôt dans le clocher d'une ville que dans celui de l'église d'un hameau ou de la chapelle d'un monastère...
L'esprit du médecin se perdait dans un dédale oii manquait tout fil conducteur, et il devenait évident pour lui que, hasarder même une conjecture, serait un acte de véritable fohe.
Soudain Pierre Prost tressaillit.
Ce bruit rauque et strident que produisent les bergers en souillant dans une corne de bœuf, pour rassembler leurs troupeaux, — ce bruit d'une incomparable puissance, qui se fait entendre à des distances énormes, même quand l'ouragan mugit, et quand le
vent est contraire,, — ce bruit, disons-nous, retentit tout près de lui, et sur le traîneau même.
A coup sûr, l'un de ses compagnons venait de donner un signal.
Une demi-minute s'écoula, — puis un son de trompe se lit entendre d'une façon distincte, quoiqu'affaibli par l'éloignement.
C'était sans doute une réponse.
Les chevaux surexcités par le fouet ou l'éperon, bondirent, et leur vitesse accrue sembla dévorer l'espace.
Cette impétuosité dura peu, — un quar!
d'heure au plus.
Au bout de ce temps, les mouvements du traîneau se ralentirent tout à coup.
Les brusques saccades des coups d(; colliers indiquaient clairement que l'attelag'.'
gravissait une rampe presqu'inaccessible ; — les sabots ferrés glissaient sur^la neige'cristallisée, — le traîneau, par instants, s'arrêtait et même reculait, — les coups de fouet et les énergiques jurons du conducteur se succédaient sans relâche.
On allait arriver à une demeure située sur le plateau d'une montagne formidable, — le médecin n'en pouvait douter.
Mais quelle était cette demeure?...
Un grand nombre des vieux manoirs franc-comtois, s'asseyaient fièrement, ainsi que des nids d'aigle, sur quelque pic décharné, — si bien que, de la position de ce manoir, Pierre Prost ne pouvait tirer aucune induction.
Cette rampe ardue et périlleuse fut longue à franchir; — onfin, Ips chrvaiix essoufflés
reprirent plus librefnent, — ils firent quelques pas encore, et le traîneau s'arrêta.
Un second appel de (rompe retentit.
A cet appel succéda un bruit de chaînes, — puis le retentissement sourd d'un pontlevis qu'on abaissait,— paiisle fracas strident d'une loiirdo porte b'^rrl'V do fer qui tournait sur ses gonds.
Le traîneau se remit en iuarche, et ses patins grincèrent sur des pavés qu'ils écorchaient.
On passait sous une voiUe.
Immédiatement après, la neige recommen cait à couvrir le sol. — Les chevaux firent environ cinquante ou soixante pas, — ensuite ils travvTsèrent un second pont-levis, et passèrent sou, une nouvelle voûte.
7i! , LE MASQUE ROUGE
Ce château prenait, en vérité, des allures de forteresse I...
Le traîneau glissa sur la neige pendant une ou deux minutes, et s'arrêta.
— Nous sommes arrivés, — dit le Masque rouge.
Et, reprenant la main de Pierre Prost, il le fit descendre de la même façon qu'il l'avait fait monter.
A la manière dont le vent mugissait autour de lui, et dont la neige, chassée par la tempête, fouettait les parties de son visage que le masque ne protégeait pas, le médecin comprit qu'il se trouvait dans un endroit découvert.
Son guide, — qui d'une main vigoureuse lui serrait toujours le poignet, — essaya de lui adresser quelques paroles, — mais le
LE MASQUE IIOUGK 73
fracas des éléments était tel sur ces hauteurs sans abri , que les mots prononcés s'évanouirent comme un murmure indistinct.
Pierre Prost se sentit alors entraîné par le gentilhomme aussi rapidement que le permettait la neige amoncelée dans laquelle tous deux enfonçaient jusqu'à mi-jambes.
Enfin, les pieds du médecin se heurtèrent contre un seuil de pierre, et il serait tombé si son guide ne l'avait soutenu. — Une porte ou plutôt une poterne s'ouvrit. — Elle était si basse, que le Masque rouge, avant de la franchir, dit au médecin :
— Baissez- vous!...
Pierre Prost obéit, et, par un mouvement machinal, élevant sa main gauche au-dessus de sa tète, pour garantir son front, il rencontra le premier arceau d'une voûte surbaissée.
Le Masque rouge cessa de marcher et referma la porte.
Pendant ce temps d'arrêt, le médecin prêtait l'oreille à un bruit bizarre et sinistre, qui descendait jusqu'à lui, faible, mais cependant distinct, et ne se confondant point avec les hurlements de la tempête qui faisait rage au dehors.
C'étaient une sorte de râle strident et continu, — des gémissements sourds, — des plaintes déchirantes que venaient couper des cris pareils à des clameurs d'agonie.
Le médecin n'avai( pas peur, mais ces idées superstitieuses qui faisaient, à cette époque, partie inhérente des croyances intimes de tout montagnard franc-comtois, aussi bien que de celleîide tout paysan breton,
LE MASQUE ÎÎOUGE 75
commençaient à se réveiller dans son esprit où elles avaient sommeillé longtemps.
— Ne suis-je pas, — se demandait-il, — dans une de ces étranges et mystérieuses demeures que le génie du mal s'est, dit-on, construit sur certains pics inaccessibles, et cet homme masqué qui m'a conduit ici n'estil pas le démon lui-même ?...
Pierre Prost n'eut pas le temps de formuler une réponse à la question qu'il se posait en ces termes.
Le Masque rouge lui dit brusquement :
— Dans quelques secondes, votre tâche va commencer. — Mais, d'abord, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit dans votre maison?...
— Je m'en souviens, — répliqua Pierre
10 Lfi MASQUE ROUGE
Prost, — et je me souviens aussi de ce que je vous ai répondu.
— Je vous répète , — reprit le Masque rou gr ,
— je vous répète que vous n'êtes point ici pour faciliter l'accomplissement d'un crime...
— Quand une femme se débat sur sa couclidans les douleurs de l'enfantement, celui qui voudrait se débarrasser de la tige ou du rejeton, n'aurait pas besoin d'appeler un médii cin à son aide... la mort viendrait bien toulj seule!...
— C'est vrai, — murmura Pierre Prost.
— Vous allez vous trouver en présence d'une femme, — continua le Masque rougo,
— cette femme ne vous connait pas plus qiin vous la connaissez vous-même, — et d'ailleurs vous ne verrez pas son visage, et ell(^ ne verra point le vôtre... — Je vous défends
(le parler à cette femme , je vous défends de lui répondre si elle vous parle ! — Une seule parole prononcée par vous, ne l'oubliez pas, serait le signal de votre mort, et peut-être ne mourriez-vous pas seul... — Jurez- vous de garder le silence ?
— Je le jure.
— . Le jurez-vous sur les tombes de votre femme et de votre enfant?...
— Sur les tombes de ma femme et de mon enfant, je le jure 1...
— Touchez ceci...
Et le Masque rouge mettait dans la main de Pierre Prostla crosse froide d'un pistolet.. Puis il continua :
— Je vous jure à mon tour de vous bxiser la tùte avec cette arme, si vous manquez à votre serment.
— C'est bien, — répondit Pierre Prost»
— mais si, comme je le crois, la malheureuse dont les gémissements et les cris arrivent jusqu'à nous, est celle que je dois secourir, hàtonS'nous,car le temps presse...
— Vous avez un escalier devant vous, — dit le Masque rouge en reprenant le poignet du médecin pour le guider et pour le soutenir.— Venez donc, et, en avançant, courbezvous, caria voûte est basse...
Et il se mit à marcher en s'engageant le premier dans l'escalier.
Le médecin le suivit, et, tout en montant, il compta vingt-deux marches.
A mesure qu'il avançait, les plaintes et les clameurs se faisaient plus distinctement eulendre.
A la vingt-deuxième marche, il n'y avait
LE MASQUE ROUGE 7ft
plus entre les gémissements de la femme en travail et les oreilles du médecin, que l'épaisseur d'une porte.
he Masque rouge ouvrit cette porte, et, poussant Pierre Prost dans l'intérieur, il le ût passer devant lui en répétant .-
— Souvenez-vous I...
En même temps il délia les cordons qui retenaient le ma.sque de velours sur le visage du médecin, à qui il rendit ainsi le libre usage de la vue.
Ébloui d'abord par la clarté vive d'une Innpe d3 fer, et par les rayonnements d'un grand feu, ou plutôt d'un brasier de fascines enflammées qui se consumaient dans une cheminée immense, Pierre' Prost put bientôt jeter un regard investigateur sur les objets qui l'entouraient.
80 'lb masque rouge
Mais, là aussi, toutes les précautions avaient été prises de façon à ce que nul indice ne vint se graver dans sa mémoire, et l'aider plus tard à décrire et à reconnaître le lieu dans lequel il venait d'être amené.
C'était une pièce de moyenne grandeur et qui ne renfermait d'autre meuble qu'un lit de chêne noir sans sculptures.
On avait cloué à la hâte, sur les murailles, des tapisseries retournées dont l'envers n'offrait aucun sens.
On en avait tendu au plafond, — on en avait garni le plancher.
Le manteau de la cheminée, — qui portait peut-être des armoiries, — disparaissait sous un lambeau d'étofle épaisse.
La plaque du foyer était foute unie, —
LK MASQUE ROUGK 81
deux pierres grossièrement taillées remplaçaient les chenets.
La lampe de fer était une de ces lampes communes, fort en usage à cette époque dans les plus pauvres demeures. — Toutes les chaumières des paysans s'en trouvaient pourvues.
En face du lit, une fenêtre était pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, — on avait masqué l'embrasure de cette fenêtre avec un drap cloué au plafond. — D'ailleurs, la nuit était profonde, et quand bien même Pierre Prost aurait pu pénétrer dans l'embrasure il n'aurait vu, au dehors, que les ténèbres.
Au chevet du lit, un homme se tenait debout et immobile.— Cet homme était vêtu de noir et masqué , comme ceux qui avaient emmené lé médecin hors de sa maison,
82 Lï MASQUE- ROUG£
Il s'inclina respectueusement devant le gentil ho m me inconnu, qui tenait toujours d c la main droite le pistolet dont il avait fait toucher la crosse au médecin avant de gravir avec lui les marches de l'escalier, — puis il s'écarta et il alla se placer auprès de la cheminée.
Enfin, sur le lit en désordre, une femme se d 'battait dans d'intolérables tortures, heurtant sa tête contre la muraille, et justifiant d'une façon cruelle ces paroles adressées par le Dieu vengeur à Eve chassée du paradis terrestre :
— La femme enfantera dans la douleur!!...
JV
L'Édantine.
Cette malheureuse femme était plus que masquée — On avait jeté sur sa {«Me une sorte de cagoule, attachée autour de son cou. et fendue seulement à l'endroit de la
bouche afin de rendre la respiration possible.
Les formes admirablement pures de ses épaules, de sa poitrine et de ses bras, qui se modelaient sous les draps humides d'une sueur glacée, indiquaient la jeunesse en toute sa fleur.
Au moment où le Masque rouge, en entrant dans la chambre avec le médecin, prononça ces deux mots : — Souvenez-vous I — La femme couchée tressaillit, — un tremblement convulsif secoua tous ses membres et ses gémissements s'arrêtèrent.
Quel bourreau sinistre était- ce donc que cet homme, pour que la douleur elle-même comprît qu'elle devait faire silence à son approche.
Le Masque rouge s'avança jusqu'au lit :
LE MASQUB ROUGE 85
— Madame, — dit-il d'une voix lente, — l'homme qui doit vous délivrer m'accompagne, — il est là. — Ainsi que vous il est prévenu que toute parole échangée entre lui et vous serait le signal de sa mort et do de la vôtre... — ne l'oubliez ni l'un ni l'autre!...
Puis, se tournant vers Pierre Prost, il ajouta :
— A l'œuvre , maintenant , médecin , — faites votre devoir...
Pierre Prost se mit à l'œuvre, et commença
l'accouchement.
Il me parait nécessaire de jeter un voile
sur cette scène de torture. — Il me faudrait
avoir la plume de Balzac , — cette plume
d'airain qui burina le pages splendides de
rEnfant Maudit, — pour rendre tolérables
86 LE MAPQDE ROUGE
des d'^fails tout à la fois douloureux et révoltants.
Je dirai seulement que ni le sangfroid, ni l'habileté ne firent défaut au médecin, et qu'au bout d'une heure il recevait dans ses mains une pauvre petite créature qui poussait son premier vagissement.
En même temps la mère, épuisée, retombait sans connaissance sur l'oreiller :
— Quel est le sexe de cet enfant ? — demanda le Masque rouge.
— C'est une fille, - répondit Pierre Prost.
— Le diable est pour moi !... — murmura l'inconnu.
— Où sont les langes dans lesquels je puis l'envelopper? — reprit le médecin.
— I,('s langes ? — rt'péla l'inconnu, -
LE MASQUE ROUGE oi
voilà un détail auquel, certes, personne n'a songé... — mais il est facile de suppléer à cet oubli...
Tout en parlant il s'approcha de l'embrasure, et, déchirant un large morceau du drap blanc qui servait à la masquer, il apporta à Pierre Prost ce lambeau d'étoffe, en
lui disant :
- Prenez ceci... -à défaut d'autre chose,
cela pourra servir...
Le médecin emmaillotta l'enfant de son
mieux.
^ A présent, - continua l'inconnu, occupez-vous de la mère, - on dirait qu'elle vient d'expirer...
Un des 1 ras de la jeune femme évanouie pendait inerte hors du lit.
88 LR MASQUE ROUGE
Pierre Prost appuya son doigt sur l'artère de ce bras.
— Eh bien ? — demanda l'inconnu avec un accent de profonde insouciance, — estelle vivante ? — est-elle morte ?.,.
— Elle est vivante, — répondit le médecin au bout d'un instant, — mais je crains...
— Que craignez-vous ?...
— Jo crains que le sang, qui me paraît refluer vers le cerveau avec une terrible violence, ne détermine prompteraent la mort...
— PouvQz-vous éviter cela ?...
— Peut-être...
— De quelle façon ?
— Par une saignée immédiate.
— Eh bien, saignez 1 — qui vous en empêche ?...
— Il faudrait, avant tout, m'assurer que
LE MASQUE UOUGE 89
les symptômes que je crois remarquer ne me trompent point... — Ne pourrais-je voir le ■visage de cette femme?. . .
— Non, de par tous les diables!... — s'écria le Masque rouge avec impétuosité et en frappant du pied, — non, vous ne le pouvez pasl... —Est-ce donc la curiosité qui vous pousse à m'adresser cette folle demande?... — Si cela est, malheur à vous 1...
— Ce n'est pas la curiosité, — répliqua Pierre Prost, — c'est la nécessité. — Dans la situation où se trouve cette femme, une saignée est le salut peut-être, mais peut-être aussi, c'est la mort! — Le visage seul pourrait m'apprendre d'une façon certaine ce que je suis réduit à conjecturer...
— Je vous répète que vous ne verrez pas
ce visage. — Cela est impossible I... — impossible, vous entendez bien !! impossible !I
— Saignez donc, si vous croyez que cola puisse sauver cette femme , mais hâtezvous !...
— Et, si je la tue?...
— Eh bien, si vous la tuez, — répliqua le Masque rouge avec un ricanement sinistre, — vous n'aurez rien à vous reprocher, ayant ari de votre mieux et selon votre conscience...
— d'ailleurs, s'il y a crime, ou seulement péché, je prends l'un et l'autre sur ma conscience.
— Faites-moi donc donner un bassin etdes bandelettes, — murnuira Pierre Prost, — je vais (enter la saignée, en priant Dieu de ne point permettre que ma main devienne, m(^me innoceomient, une main homicide...
LE MASQUE ROUGR 91
— Priez ! priez ! — s'écria le Masque rouge, — je n'y vois nul obstacle, ~ et, si Dieu ne vous écoute pas, le diable vous écoutera peut-être I...
En entendant ces paroles blasphématoires, Pierre Prostse signa.
Le Masque rouge se mit à rire bruyamment.
Il fit ensuite un signe à l'homme qui se tenait debout auprès de la cheminée, et qui, soulevant un pan de la tenture retournée clouée contre les murs, disparut par une porte dont le médecin, jusqu'à ce moment, n'avait point soupçonné l'existence.
Au bout d'une minute il reparut apportant un bassin de cuivre.
Pendant son absence le Masque rouge avait déchiré un nouveau morceau du drap blanc,
et avec ce morceau le médecin préparait des bandes.
Dans un coin de la chambre, l'enfant, posé sur la tapisserie qui couvrait le plancher, vagissait lamentablement.
Au dehors, la tempête mugissait avec un redoublement d'impétuosité. — Les petits carreaux de l'unique fenêtre tressautaient et cliquetaient dans leurs alvéoles de plomb.
Tout était prêt. — Pierre Prostlia, au-dessus du coude, le bras de la jeune femme toujours évanouie, et piqua k veine.
Le sang coula d'abord lentement, goutte à goutte, — puis plus vite, — puis, enfin, il jaillit comme un long filel de pourpre.
Pierre Prost le recevait dans le bassin de cuivre.
LE MASQUE KOUGE 93
Au bout d'un instant, un profond soupir souleva la poitrine de l'accouchée.
— Elle revient à elle, — dit le médecin,— le danger n'existe plus, — du moins celui que je redoutais tout à l'heure...
La jeune femme fit un mouvement, comme pour se soulever, et balbutia d'une voix éteinte :
— Mon enfant... où est mon enfant?...
Le Masque rouge s'était approchait vivement.
Il appuya son doigt sur sa bouche pour commander le silence à Pierre Prost, qui serrait la veine avec des bandes de toile pour arrêter le sang, et il répondit :
— Votre fille est vivante, madame, et elle" ^ivra, — à moins que vous-même ne lai
94 LE Masque rougk
condamniez à mort en cherchant à la revoir...
— La revoir !... la revoir!... Oh! mon Dieul vous allez donc me l'enlever ?...
— Oui, madame.
— Et je ne la reverrai jamais ?...
— Jamais...
On entendit des sanglots étouffés sous la morne cagoule, — puis, au bout d'une seconde, la pauvre jeune mère reprit :
~ Permettez-moi, du moins, de l'embrasser une fois... une seule...- avant de me séparer d'elle poiïr toujours... — Ah I je sais que vous (Hes sans pilié, messire, je sais que vous êtes bien cruel... mais vous ne le serez pas assez cependant pour me refuser ce que je vous demande... un seul baiser de ma lille...
— Enbrassez-la doncl — répondit le M .s(]u ' rouge 5 — mais n'ajoutez pas une parlf'!...
Et, se tournant vers Pierre Prost, il lui dil:
- Donnez-lui son enfant.
Le niMecin obéit.
01 1 ! ne fut alors une folle étreinte ! — Ce fut u!] ûoment de véritable délire, que cette miiîiiiri où la pauve mère put appuyer contre so.i rœur et couvrir de ses baisers ce fruit de s s entrailles, celte créature faible et gémissante, qu'elle ne pouvait voir, et que, sans doute, elle ne verrait jamais !...
Mais, tandis qu'elle la dévorait de caresses ardentes, le Masque rougodonnait des signes manifestes d'une impatience croissante et mul contenue.
i)Û LE MASQUE ROUGE
Déjà ses lèvres s'entr'oiivraient pour ordonner à Pierre Prost de reprendre l'enfant et de l'emporter, quand un incident inattendu vint accorder à la malheureuse mère quelques secondes de répit.
Une nouvelle rafale, plus terrible que toutes celles qui l'avaient précédée, passa dans les airs avec des sifflements et des mugissements étranges, et vint se heurter contre les murailles massives, comme se heurtent les vagues de l'Océan aux rochers de Pen'March.
Plusieurs des carreaux de la fenêtre cédèrent sous le choc, jaillirent de l'étain descellé, et se brisèrent en mille éclats dans leur chute.
Le vent s'engouffra par ces étroites ouvertures, — un puissant courant d'air s'établit
LE MASQUE ROUGE t)7
entre la fenêtre et la cheminée, et les charbons ardents, soulevés comme des fétus de paille dans un crible, se répandirent à travers la chambre qui se remplit aussitôt d'une épaisse fumée.
Déjà la tapisserie qui couvrait le plancher, et le plancher lui-même, prenaient feu par endroits; — un incendie était imminent.
Ce danger immédiat, et que la violence de la tempête rendait plus redoutable encore, fit oublier pendant une seconde au Masque rouge ses autres préoccupations.
Il s'élança pour écraser du pied les charbons enflammés disséminés çà et là.
Pierre Prost .profita de cet instant rapide
comme l'éclair, pour se pencher sur le lit
et pour mu murer :
98 LE MASQUE ROUUE
— Soyez tranquille, pauvre mère, je veillerai sur elle...
La femme à qui ces paroles étaient adressées n'y répondit pas, mais sa main s'empara de celle du médecin, dans laquelle elle glissa un objet d'un très petit volume.
La lampe était éteinte , — la fumée acre et étouffante de la laine brûlée formait un épais brouillard. Pierre Prost ne put voir cet objet que l'accouchée venait de lui donner ainsi furtivement, et il le cacha dans sa poitrine.
En ce moment le Masque rouge se rapprocha de lui avec inquiétude et défiance.
— Vous n'avez plus rien h faire ici, — ditil, — il faut partir...
VA il ajouta, en arrachant brutalement la petite (illc des brus de sa mère, et en s'adrçs-
LE MASQUE ROOGS 99
sant au serviteur masqué et vêtu de noir, qui avait assisté, sans prononcer une parole, à toutes les scènes qui précèdent :
— Prenez cet enfant, et descendez, "^ nous vous suivons. ..
En même temps, il attachait sur le visage du médecin ce masque sans ouverture, qui le rendait momentanément aveugle.
— Venez, — continua-t-il en le prenant par la main gauche.
Une de ces soudaines inspirations qui jaillissent parfois comme un rayon lumineux dans les circonstances suprêmes, traversa l'esprit de Pierre Prost.
Le bassin de cuivre, rempli de sang était par terre, à ses pieds, — il le savait.
Il se baissa rapidement, comme s'il laisait
100 iE MASQUE ROUGE
un faux pas, et il trempa dans le sang sa main jusqu'au poignet.
Le Masque rouge crut que le médecin avait trébuché, — il l'entraina et le fit sortir de la chambre.
Pierre Prost compta, comme en montant, les vingt-deux marches de l'escalier.
Arrivé en bas, il éleva sa main, ainsi qu'il l'avait fait en venant, — mais non plus cette fois pour préserver sa tête, et il imprima sur la voûte la trace de ses doigts sanglants.
Le Masque rouge ne remarqua point cette action.
— Vous avez fait ce que j'attendais de vous, — dit-il en s'arretant et avant d'ouvrir la porte basse, derrière laquelle on entendait l'ouragan mugir, — vous m'avez servi, il ost juste que vous soyez récompensé...
— Je ne demande rien, — répondit Pierre Prost, — je ne désire rien...
— Je ne suis point de ceux qui acceptent des services gratuits, — fit l'inconnu avec hauteur, — et, d'ailleurs, j'attends encore quelque chose de vous. .. — prenez ceci.
Tout en parlant, il mettait dans la main du médecin un petit sac de toile, assez lourd.
Puis il reprit :
— Cet or vous servira pour élever votre enfant,
— Hélas ! — balbutia Pierre Prost , — vous savez bien que mon enfant est mort I...
— Votre enfant est vivant, — répliqua le Masque rouge d'une voix lente et ferme, — souvenez-vous que les événements de cetto nuit sont un rêve que vous devez oublier à
voire r(^veil !... — ïl y a quelques heures, vous étiez dans votre chaumière avec une petite fille, — la vôtre, — qui dormait dans son berceau, — dans quelques heures vous serez de retour, — une petite fille, — lA même, — dormira près de vous, et, depuis hier soir, vous n'aurez pas quitté Longchaumois...''— Comprenez - vous maintenant pourquoi je vous dis que votre fille n'est pas morte ?...
— Oui, — répondit Pierre, — je comprends... — Vous voulez qu'aux yeux de tous l'enfant qui vient de naîlre soit l'enfant que j'ai perdu... — Vous voulez que ma pauvre fille n'ait jamais cessé de vivre...
— .le veux cela, — le ferez-vous ?
— Je le ferai, — et ce n'est pas seulement l'apparence, c'est aussi le cœur d'un père
que j'aurai |)our la |iau\re abandonnée !.,.
— Allez donc, et, si vous tenez à votre repos et à votre vie, souvenez-vous !!... — une indiscrétion, ce serait la mort, et je vous répète que vous ne mourriez pas seul !...
Le Masque rouge ouvrit alors la porte basse, et conduisit le médecin, à travers Ja neige amoncelée, jusqu'à l'endroit ou attendait le traîneau attelé de chevaux frais.
Pierre Prost fut placé dans ce traîneau, — deux hommes prirent place à ses côtés. On mit entre ses bras la petite fiUe enveloppée dans un de ces manteaux de grosse laine rayée, qu'on appelle des roulières et qui servent aux paysans.
Les chevaux partirent.
On traversa les deux ponts-levis, — on passa sous les deux voûtes, — puis l'altelage s'élança avec une rapidité vertigineuse sur
la pente rapide qu'on avait mis une heure à gravir, et qu'en descendit en quelques minutes.
Quand le traîneau s'arrêta près de Longchaumois, le jour n'était pas encore prêt à paraître, — l'ouragan se calmait un peu, — mais la neige continuait à tomber à flocons pressés.
Le médecin ne savait pas qu'on était arrivé, et, trompé par la fabuleuse vitesse de la course, il supposait qu'on devait être tout au plus à mi-chemin.
— Où sommes-nous ? — demanda-t-il h.
celui de ses compagnons de route qui lui enjoignit impérativement de descendre.
— Vous le verrez, — répondit cet homme. Puis il ajouta, lorsque Pierre Prost eut
quitté le traîneau ;
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— Il VOUS est enjoint de n'enlever votre masque que lorsque vous aurez pris le temps de réciter cinq Pater et cinq Ave.
— Notre père qui êtes aux deux... — prononça le médecin.
En même temps il entendit le sifflement aigu des patins du traîneau qui coupaient la neige glacée. — Cebruit s'éloigna rapidemenl
Lorsque Pierre Prost eut récité les cinq Pater et les cinq Ave, il arracha son masque.
La porte à claire-voie de son enclos, se trouvait à deux pas de lui.
Il rentra, le cœur brisé, dans sa maison déserte. — La petite fille fut couchée dans le berceau vide, — le médecin alla chercher la chèvre, cl les lèvres de la pauvre enfant s'at-
tachèrent avidement à la mamelle gonflée de la nourrice aux cornes noires.
Puis, après avoir bu, elle s'endormit.
Pierre Prost put alors laver son poignet sanglant , et regarder l'objet mystérieux glisssé dans sa main par la malheureuse inconnue.
C'était un médaillon en or ciselé, d'un travail exquis, et portant l'image d'une petiln fleur sauvage, d'une églantine, tracée en diamants.
Quant au sac de toile donné pas le Masque rouge, il contenait dix mille livres en or; — une somme énorme pour cette époque.
Au point du jour, un paysan de Longchaumois vint demander au médecin des nouvelles de sa petite fille qu'on savait frêle et presque mourante.
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— Merci, voisin, — répondit Pierre Prost, — elle va mieux, beaucoup mieux, et, maintenant, j'espère qu'elle vivra...
Il avait raison d'espérer.
Au bout de quelques semaines, l'enfant, si pâle et si chétive naguère, n'était plus reconnaissable tant elle devenait fraîche et forte.
Elle promettait d'être un jour, — comme disent les paysans, un beau brin de fille.
Seulement ce fut dans le pays un sujet de grande surprise et presque de scandale, quand on vit le médecin — (un bon chrétien, s'il en fût ! ) — donner à sa fille un nom de fleur au lieu d'un nom de sainte, et l'appeler Églantine I... /