VERNIER, AUBERGISTE
Donne à boire et à manger, — vend son, avoine et recoupes.
Loge à pied et à cLeval.
— Voilà mon affaire! — pensa le cavalier.
Et il descendit dV rboval, en Criant d'une voix font h la fois donce et sonore :
— Eh ! mon hôte!!...
A cet appel, un homme de cinquante -cinq à Soixante ans, robuste encore malgré son âge et se redressant dans sa haute taille, sortit de l'auberge et répondit :
— Voici l'hôte que vous demandez, messire,
— faut-il mettre votre cheval à l'écurie?...
— Oui, — et je vous recommande de lui donner litière abondante, bon fourrage et double ration d'avoine, — je tiens .à ce qu'il soit mieux traité que moi-même...
— Et vous avez, pardioul grandement raison, messire!... — répliqua l'aubergiste,
— l'homme a la langue pour commander et se faire servir, — mais le cheval est obligé de se contenter de ce qu'on lui donne... — pauvre animal !... — C'est donc au maître A prendre soin que rien ne manque à ce bon serviteur...
— d'ailleurs le votre mérite d'être traité comme un prince. — C'est une bête de grande race, de haute valeur, et qui doit être infatigable...
— Vous vous y connaissez ce me semble?...
— Pardieu! si je m'y connais I! — mais je le crois bien que je m'y connais!... — J'ai servi quinze ans dans la cavalerie !... — demandez plutôt au colonel Yarroz des nouvelles de Jacques Vernier !... — et qui sait si, quelque jour, malgré mes cinquante-huit ans bien sonnés, je ne remettrai pas le pied ù l'étrier... — H y a dans l'écurie la Grise qui est une fière jument, et qui me porterait bien, savez-vous I... — et les pistolets d'arçon ne sont point tellement rouilles qu'ils ne puissent servir encore, en les fourbissant tin
LE MASQUE IIOUJE Ml
peu, et mettre une balle à cinquante pas dans le ventre d'un Suédois, d'un Gris, ou d'un Français !... — Enfin, suffit!... — qui vivra verra, et vive le capitaine La Cuzon !!...
— vous avez dû voir, messire, que j'ai placé mon auberge sous son patronage, et que le diable ou que Bernard de Saxe-Weymar m'enlèvent, si ce patron-là n'en vaut pointun autre!!... n'en déplaise à la bonne sainte Vierge Marie, et au grand saint Jacques, que je vénère de tout mon cœur l'un et l'autre !...
— mais le capitaine La Cuzon, lui aussi est un saint et sera peut-être un martyr... le martyr de la liberté ! . . .
On devine que Jacques Vernier, — cet aubergiste loyal et bon patriote, mais bavard, n'avait point donné cours à sa prolixit»; naturelle (ont nu brau milieu delà nw>
C'est en conduisant à l'éourie et en installant devant un râtelier bien garni, le cheval du nouveau venu, qu'il se livrait consciencieusement à cette joie si douce de pérorer sans être interrompu.
— Tenez, — reprit-il après un silence fort court, — et en faisant passer sous les yeux du cavalier qui l'avait suivi le contenu d'une ample mesure d'avoine, — regardez-moi Ci3 grain, messire, — c'est beau et lourd, et sain comme ]'œil ; — c'est de ma dernière récolte, et ça ne laisse rien à désirer... — c'est digne de la monture de Charles de Lorraine, ou du cheval de La Cuzon luimême!...
Le voyageur rendit justice aux mérites exceptionnels de l'avoine en question, ce qui lui concilia au.^sitol l'estime di^ Jacques Ver-
LE MASQUE ROTGE 123
nier, duiil il ne tarda point à conquërir complètement les sympathies en ardmirant la croupe charnue,— les formes robustes, — le large poitrail, — le poil luisant et les jambes sèches de la Grise.
Après s'être longuement étendu sur les qualités et les perfections de cette incomparable jument, le digne aubergiste ajouta :
— Et, maintenant, messire, — maintenant que votre cheval a sa litière et sa provende, rien ne nous empêche de songer à vous... — Mangerez-vous un morceau?.,.
— Volontiers.
— Les temps sont durs, — on ne voyage guère, — je n'ai logé personne depuis plus de huit jours, et j'ai grand'peur que le gardemanger ne soit mal fourni...
— Peu importe. — N'eussiez-vous que du
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pain à me donner, je m'en contenterais parfaitement.
— Oh! vous aurez mieux que cela, messire, vous aurez des gaudes froides, — vous aurez du lard et des œufs, — vous aurez un poulet auquel je vais tordre le cou, — tous aurez un morceau de fromage de la montagne, — et, pour arroser tout ceci, vous aurez une vieille bouteille de vin des Arsures, qui est, comme vous savez, le premier vin du monde !...
— Mon hôte, — dit le voyageur avec un sourire, — vous ne ressemblez guère à vos confrères les hôteliers, — vous m'annoncez d'abord que vous n'avez rien à me donner, et vous me servez en réalité un festin de prince, — taudis (ju'ils ont la méchante coutume de vous promettre monts et merveille*
LE MASQUE UOUr.E
pour vous faire faire, en somme, piteuse et maigre chère...
— Eh! pardieu! messire, — répondit Jacques Vernier avec une expression de légitime orgueil, — cela est ma foi chose toute simple... - Mes confrères ont pour enseigne ou le Cygne de la Croix, — ou le Cheval Blanc,'— ou ^^ Soleil d'Or, — ou le Grand- Saint-Martiii, ce qui n'engage à rien; — ils promettent plus qu'ils ne peuvent tenir, et ils sont dans leur droit. — Mais quand on a l'honneur, comme moi, d'écrire sur le mur de son auberge : Au Capitaine La CuzoiN, ou l'on n'est qu'un gredin, quelque chose de pis qu'un Suédois et qu'un Gris, ou l'on se doit de tenir plus que l'on ne promet 1... •— Noblesse oblige ! — disent les gentilshomlîics, — et ils ont raison. — Moi qui ne suis
I 26 Ui .MASgUE ROUG-E
qu'un aubergiste, j'ai accommodé ce prov< rbe à mon usage et je dis : enseigne oblige I el j'ai raison, pardieu I...
Le voyageur ne pouvaitqu'approuver d'une façon complète les théories de son hôte. —
II exprima son adhésion par le geste et par la parole et il accompagna Jacques Vernier qui l'introduisit dans la maison.
La pièce dans laquelle ils pénétrèrent ensemble était la cuisine.
En face de la porte d'entrée se trouvait une haute et large cheminée en pierre grise, portant sur son manteau les objets les plus disparates. — Une longue carabine retenue dans la position horizontale par deux ■crochets, — une statuette en plâtre enluminé représentant saint Jaci^ues de Compostelle, — deux pistolets d'arçon, quelque peu
Lii MASgUK RUUGE 127
rouillî^s !'t dont nous avons entendu l'auberg'-lp faire mention. — un rameau de buis h'"A\ des Pâques dernières, — et, enfin, un grand sabre de cavalerie.
IhAe porte, à gauche de la cheminée, donn il dt'.ns le poêle. — On nommait ainsi à CPlLo ;-poque, en Fraiiche-Gomté, et l'on noiii M ' de même encore aujourd'hui, une chanbre contiguë à la cuisine, et chauffée par ].! même cheminée.
Cîie seconde porte, à droite, laissait entrevoir dans la pimombre les premières marches d''M escalier de bois qui conduisait à l'étage supérieur.
Enfin, une troisièiue porte communiquait avec la grange d'où s'exhidait une bonne odeur de fourrage.
Sur la muraille nue et blanchie à la chaux,
128 LE .MASgUE UOUGE
se voyait une grande image, très naïve et violemment peinturlirrée de bleu, de rouge, de jaune et de vert, fixée par quatre clous à grosses tètes.
Cette image représentait le patron de la paroisse. — Chaque année, le jour de la fête du pays, le ménétrier venait, avec son violon enrubanné, enlever cette image et la remplacer par une autre exactement pareille, et recevoir en échange une petite somme qu'on lui donnait toujours de bon cœur.
Ceci constituait une contribution peu onéreuse, prélevée par la coutume sur tous les paysans franc-comtois, pauvres ou riches.
Du côté opposé un immense dressoir, en noyer poli que l'âge et la fumée avaient rendu aussi noir que du vieux chêne, supportailde la vaisselle d'étain , brillante comme
de l'argenterie , et quelques - unes de ces faïences naïves et charmantes que les amateurs de ce qu'on est convenu d'appeler le bibelot, — et, parmi'eux, l'auteur de ce livre, — paient aujourd'hui volontiers au poids de l'or à l'hôtel de la rue Drouot.
Les ustensiles de cuisine, — les seilles en bois de sapin bien blanc, cerclées de fer luisant, — pendaient de chaque côté du dressoir.
Enfin, deux longues tables étroites, entourées d'escabeaux à trois pieds, — complétaient l'ameublement de la cuisine.
- Une planche, — suspendue au plafond par les deux bouts — ployait sous la lourde charge d'une demi-douzaine de miches de pain bis.
Un crochet de fer soutenait sous le manteau
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de la cheminée un épais quartier de lard fumé ; — et des grappes de mais blond, — qu'on appelle en Franche-Comté, par abréviation, des turquies, pendaient à des perches transversales fixées le long des poutrelles de bois brut.
Telle était en 1638 la cuisine d'une auberge de village, — telle elle est encore aujourd'hui.
Dans celte pièce, unejeune servante coiffée de -la cdline franc-comtoise, — vêtue d'un caraco de futuine brune et d'une jupe courte de drognet rayé, qui laissait voir jusqu'au dessus îdï^ la cheville ses jambes robustes, chaussées de bas bleus, — Iroltait à droite el il gauche, ébranlant le plancher sous l'énergique pression dçs lourds sabots garnis
LE MASQUE RfiL'GK 131
de peau de uioutou, dans lesquels disparaissaient ses pieds larges et plais.
Elle allait de la cheminée aux deuxtableSjCt des deux tables au dressoir, — ici, surveillant le contenu traneiiuportantemaraiitequi bouillait à outrance, — là, frottant les planches de sapin avec une vigueur toute masculine, ou mettant eu ordre quelqu'écuelle ou quelque soupière, — bref, très occupée en apparence, et faisant en ré^ilité fort peu de besogne, selon la louable et constante habitude des servantes de toutes les époques et de toutes les hôtelleries du monde.
Au moment de l'entrée du voyageurs que précédait Jacques Vernier, elle s'arrêta net, — ébaucha une révérence, et fixa sur le nouveau venu ses petits yeux noirs que la curiosité semblait agrandir.
— Dis donc, toi, eh! la Jeanne-Antoine 1 — s'écria l'hôte, scandalisé de l'attitude de la jeune servante, — occupe-toi à jeter un bon fagot dans la cheminée, au lieu de rester là plantée, à dévisager ce gentilhomme comme si vous aviez gardé des gorets ensemble...
— Quien ! not' maître, — répliqua fort gaillardement la Jeanne-Antoine, — un chien regarde bien un évêque., .
— C'est boni... c'est bon! — fais ce que je te dis, et pas tant de paroles...
— Ça suffit, — on y va, — mais ça n'empêche pas qu'^m chien...
Jacques Vernicr frappa du pied avec impatience, et interrompit ainsi la répétition du vieux dict-on franc-comtois.
La servante se lut et sortit on haussant les
épaules, pour aller chercher le fagot demandé.
L'aubergiste se mit à rire aussitôt qu'elle eût quitté la cuisine.
A coup sûr cette fille se montrait peu respectueuse avec son maître qui ne s'en formalisait point.
Hâtons - nous d'ajouter que l'aubergiste était veuf; — ce qui explique bien des choses...
— C'est jeune, — dit-il , — ça n'a point d'éducation, — ça ignore les belles manières, — mais c'est honnête et travailleur, — ça tient la maison propre comme un sou, du haut en bas, et ça ferait au besoin le coup de fusil contre les Suédois ouïes Français, — oui, pardieu!... — Asseyez-vous, messire, sur cet escabeau, sous la cheminée, et prenez
<3i LE MASQUE ROUGE
un air de feu... - dans une minute, quand cette sotte filJe aura jeté une bourrée sur les charbons, vous verrez une belle flamme, claire autant qu'un jour de printemps et rouge comme la crête d'un coq...
Le voyageur se débarrassa en ce moment du large manteau dans lequel il s'enveloppait et du chapeau de feutre noir, relevé d'un côté et orné d'une plume de héron fichée dans sa ganse, qui couvrait sa tète.
Il jeta sur l'une des tables ce chapeau et ce manteau, et il s'approcha de la cheminée.
C'était un grand jeune homme de vingttrois ou vingt- quatre ans, — 1res beau, — presque trop b«;au, sous les longs cheveux d'un cliàlaiii ccndn'i (jui ruisselaient aulour de ses jou»'S <'U bouclo ualurellç'S.
LE MASQUE tOUGK 135
Son visage, un peu pâle et d'un ovale parfait, avait la régularité, la délicatesse et la douceur d'un visage de femme , — "et l'on aurait pu croire à un déguisement sans les moustaches fines et soyeuses retroussées galamment en crocs de mousquetaire au-dessus de sa lèvre supérieure, et surtout sans l'expression hardie, résolue, presqu'audacieuse, de ses grands yeux d'un bleu profond, ombragés par de longs cils recourbés, dont une beauté toute féminine aurait pu s'enorgueillir.
Son costume était tout à la fois un habit militaire et un vêtement de gentilhomme. — Il portait un pourpoint gris, — des haut-dechauss^s de velours noir et des bottes à entonnoirs garnies d'éperons d'argent.
Une longuu ol large épée qui, dans une
main adroile et courageuse devait être une arme formidable, était suspendue à son côté par un baudrier de cuir écru brodé de soie verte.
Ajoutons, — pour compléter ce portrait rapide, — que les pieds elles mains de ce cavalier, — (symptômes irrécusables d'une race pure), — avaient une distinction singulièreet irréprochable.
— Ceci, — pensa Jacques Vernier, tandis que le jeune homme s'approchait de la cheminée, — ceci est un vrai seigneur, — oui, aussi sur que le capitaine La Cuzon est le premier homme du monde ! — et j'engage-, rais ma porî de Paradis que les choses sont comme je le dis, — oui, pardieu, — de par tous les diables!!...
La grande trinité.
La jeune servante, qui répondait au nom gracieux de Jeanne-Antoine, ne tarda point à rentrer, portant sur son épaule un fagot plus grand qu'elle.
Ce^ fagot fut jeté dans la chen\inée, et
bientôt une flamme vive, pleine de pétillements joyeux, égaya la cuisine tout entière, et mit des reflets miroitants sur les moulures du dressoir, — sur les rebords des plats d'é- * tain et sur le ventre rebondi des faïences à fleurs impossibles.
Tandis que le voyageur s'installait auprès du feu, — Jacques Vernier, — gourmandant d'une façon joviale la bonne fille, qui d'ailleurs n'en allait pas plus vite, — faisait mettre le couvert, - tordait le cou à un poulet, — cassait des œufs pour l'omelette, — jetait un morceau de lard parmi les bouillons de la marmite, allait cherch'er à la cave la boutejlle de vin des Arsures, couverte d'un vénérable réseau de toile d'araignées, — bref, fidèle à sa fière devise: — Enseigne oblifje^ — s'apprélail h réaliser* amplement
tout ce qu'ii avait promis, et même quelque chose de plus.
Le. voyageur, — un pied posé sur la tête larg& de l'un des chenets, — appuyant son coudo sur son genou et sa tête sur sa main, — s'absorbait dans une préoccupation profonde, et semblait complèlpment étranger à ce qui se faisait et se disait autour de lui.
Il Iressaillit lorsque l'aubergiste lui cria de sa bonne grosse voix sonore :
— Messire, le déjeuner est servi sur table, et j'ose atïîriner que vous n'en serez pas trop mécontent...
- Je le crois comme vous, mon hôte, — répondit le jevne homme en se levant, — mais ne, me îiendrez-vous point compagnie, et ne boirez-vous point avec moi un verre de
ce vin respectable?...
— Si fait, pardieu, messire 1 ~ je n'ai jamais refusé de répondre à une politesse,.. ~ vous êtes un gentilhomme et je suis un manant, mais le colonel Varroz prétend, et je le pr/Uends comme lui , qu'un vieux soldat peut trinquer avec tous les seigneurs de la terre...
— Celui qui dit cela est un homme de sens et de cœur!... — mais voici deux fois déjà que je vous entends prononcer le nom du colonel Varroz... — Qu'est-ce donc que le colonel Varroz?... — demanda l'inconnu.
Jacques Vernier fixa sur son interlocuteur un regard que l'étonnement rendait stupide.
— Il faut, messire, — dit-il ensuite, — il
LE MASQUK ROUGE 141
faut que vous soyez étranger et que vous veniez de bien loin.
— En effet je suis étranger, — répondit le jeune homme avec un sourira, — et je viens de bien loin...
— Vous n'êtes pas Français, j'espère?
— Non.
— Ni Suédois?
— Suédois non plus.
— Et vous n'êtes partisan ni des Suédois, ni des Français?...
— Ni des uns ni des autres, je vous l'affirme.
— A la bonne heure I. . . eh bien, messire,. le colonel Varroz est l'un des membres de • notre grande trinilé !...
— De quelle irinité parlez-vous ?...
— Je parle de Varroz, — de Jean-Claude^
I4i LE MASQUE ftOUUE
Piost,. — et du curé Marquis, — nos trois h ros, nos trois géants ! . . .
— Et le capitaine La Cuzon, ne le comptezvous pas ?
— La Cuzon et Jean-Claude Prost ne sont qu'un seul et même homme, — Prost est son nom, — La Cuzon est son surnom... — Vous n'êtes pas au fait de la situation du P'iys, messire?
— Je sais que la Franche-Comté combat glorieusement pour son indépendance , et qu'elle résiste depuis deux ans à tous les eiïorls de la France, sa terrible et gigantesque ennemie. .
— Oui, messire, et c'est en vain que le Cardinal français, l'Érainence rouge, le Richelieu, a lancé contre nous ses armées, sous les ordres de Coudé d'abord, de Ville-
Lt MAbUlJli ROUUK 143
roi l'ii^uile , et, coaiuie ce n'était pas cis>^/., la France a acheté des troupes suéd iMjs commandées par l'ancien aide-decaiup de Gustave-Adolphe, -par le duc nuiud.t deSaxe-Weymar...
— Je sais cela.
— i:t, savez-YOus aussi que tandis que Coud 'reculait devant les murailles de Dole, — savez -vous que le général suédois , et soii armée de bandits dévastaient nos montagnes, — combattant avec le fer et avec le
fi.M]. — empoisonnant les sources, — tuant >
les enfants et les vieillards, — violant les filles et les femmes, — foisant de chaque ville un amas de ruines,— de chaque village un monceau de cendres...
--. lufumie ! infamie!.., Ah! ceux qui
144 LE MASQUS ROUGB
font ainsi la guerre ne sont pas des soldats I...
— Ce ne sont pas des soldats, messire, ce sont des pillards et des assassins!... — Mais il est arrivé ceci : — Nos montagnards et nos paysans ont relevé tout à coup leurs têtes qu'on voulait écraser ! — de montagne en montagne, de vallée en vallée, le mot de liberté a couru, répété par toutes les bouches, agrandi par tous les échos. — Alors une population sauvage et forte a quitté ses champs et ses forêts, et s'est fait des armes du soc de ses charrues et du fer de ses haches I — alors une armée s'est trouvée debout, — et ce n'est point une armée de brigands et de routiers, celle-là !... non, pardieu !... — pas un des hommes qui la composent ne reçoit de soldo, — ils combaticnt lous pour leur pays.
LE MASQUE ROUGK 145
— pour leur maison, — pour leur faôiille !...
— Aussi, ce sont de vrais soldats, — et que le grand diable m'emporte, si Français et Suédois en peuvent dirent autant I!...
— Et, sans doute, — interrompit le voyageur, -^ Varroz, La Cuzon et le curé Marquis sont les trois chefs de cette armée?...
— Vous devinez juste, messire... — Nos Franc-Comtois ont choisi d'abord Jean Varroz, un vieux soldat, brave comme son épée, mutilé dans vingt combats pendant ces guerres continuelles que les seigneurs se faisaient entre eux, et nommé colonel par le roi d'Espagne...— J'ai servi sous Varroz, messire,
— et honorablement, je m'en flatte ! — Si jamais vous le rencontrez, parlez-lui de Jacques Vernier I... — Varroz s'est chargé d'organiser la cavalerie, cl pas un maréchal de
146 LE MASQUE ROUCK
France ne s'en serait tiré comme luil... — Varroz s'est donné un lieutenant, nn bras droit, Jean-Claude Prost, qui bien vite est devenu son égal, presque son supérieur... — Il a vingt-deux ans à peine, savezvous, notre capitain-e La CuzonI l'âge d'un enfant! et c'est un homme!... et quel homme 1. . . —11 commande nos partisans montagnards, nos corps francs, — et comme il les coinniande !... — et comme il est adoré par eux!... — Tous, sans exception, tous, depuis le premier jusqu'au dernier, s'élanceraient pour lui dans un précipice, ou traverseraient un incendie!... et, vive le capitaine La Cuzon !!...
— Pourquoi CQ surnom de La Cuzon ?
— Parce que Jean-Chiude Prest, préoccupé sans cesse du bon ordre de ses corps
lE M.VSOUE ROUGE H7
fnincs et du salut de notre province est souvent absorbf^, soucieux, et que ces deux mots patois : LaCuzon, veulent dirent le souci... -«- Ses soldats, entre eux, le désignaient ainsi et le surnom lui en est resté... Et je crois bien que dans quelques centaines d'années d'ici, on aura oublié Jeaii-Claud Prost, pour ne se souvenir que du capitaine La r.uzon.
— Et le troisième? le curé Marquis ?...
— C'est le desservant du petit village de Saint-Lupicin, près de Saint-Claude, — c'est un bon chrétien, — c'est un bon prêtre, — c'est un Franc-Comtois... — Il a de tout, cet homme, du cœur et de la tête... — il a le dévouement d'un saint, — il a le courage d'un soldat! — et quel grand esprit!... — On parle du ministre du roi de France, du
148 LE MASQUE ROUGU
fameux cardinal, comme ils disent!...— Âh ! si le curé Marquis était cardinal et ministre, on verrait comme ce Richelieu serait peu de chose à côté de lui!... — Marquis combat pour la Franche-Comté avec toutes les armes dont un homme et dont un prêtre peuvent se servir ! — il combat avec la prière et il combat avec le fglaive !... — Les jours de bataille, il marche en tête de nos montagnards, un' crucifix dans la main gauche et une épée dans la main droite !... — il invoque Dieu, et il frappe, — et Dieu donne la victoire à sa prière et à son épée!... — il faut le voir, dans ces moments-là, la tête nue, — ses cheveux noirs au vent, — sa robe rouge serrée autour de ses reins par une ceinture de cuir, — car il porte une robe rouge quand on va se battre... — C'est sa
cuirasse, — il n'en met pas d'autre, — et l'on prétend que les balles glissent syr cette robe couleur de sang, comme sur un corselet d'acier...
— Ah I vous aviez raison de le dire, -s'écria l'étranger avec enthousiasme, — ces trois hommes sont trois héros, et la province qui les voit à la tête de ses défenseurs peut, jusqu'à son dernier souille d'agonie, garder l'espoir de rester vivante et libre !. ..
— Et ce souffle d'agonie n'arrivera jamais I «— répliqua Jacques Vernier, — aussi vrai que nous allons boire à la santé de La Cuzon, et que je vais ensuite descendre à la cave pour en rapporter une seconde bouteille, plus vieille que celle-ci de cinq ou six: ansau moins...
Le voyageur toucha du rebord de son verre
le gO;;elet de l'aubergiste, et tous deux, en approchant de leurs lèvres le vin généreux qui brillait comme des rubis en fusion, répétèrent d'une commune voix :
— A la santé du capitaine La Cuzon!!... Jacques Vernier s'en alla quérir à la cave
la bouteille annoncée, puis il revint se rasseoir en face du jeune homme, et la conversation un instant interrompue reprit son cours.
— Dans quelle partie de la Franche- Comté est né le capitaine La Cuzon ? — demanda le voyageur.
— Dans nos montagnes, messire! — dans nos monltignes ! — s'écria l'aubergiste avec orgueil, — Jean-Claude Prost est originaire du village de Loiigchauiiiuis, à quelques lieues d'ici ; — la maison où il est venu au
LE MASQUE ROtiGË 131
fliond^ est située dans h Champ-soiis-Ie- Dctim, sur la lisière d'un petit bois qui se trouve entre le moulin de Dardey et le hameau de Combes, — et pas un paysan, depuis le commencement de nos guerres, ne passerait devant cette maison sans ôter son chapeau et sans dire un Pater et un Ave, pour obtenir longue vie et prospérité au capitaine La Cuzon...
— Sa famille est-elle nombreuse ?. . .
— Non, — et c'est un malheur, car, — bien que les Prost ne fussent point nobles, — c'était une forte et pure race, — une race d'honnêtes gens !..• — aujourd'hui le capitaine La Cuzun est h peu près seul au monde...
— Quoi, ni frère, ni sœur ?...
— Jean-Uaude était fils unique, — il avait
\'6'^ LE MASQliE ROUGE
trois ou quatre ans quand il a perdu sa mère, et son père est mort il y a deux ans...
— Mais, ne lui rcsle-t-il donc aucun parent?...
Il aurait été facile de remarquer un léger tremblement dans la voix de l'étranger, tandis qu'il adressait à l'aubergiste cette dernière question.
— Jacques Vernier répondit :
— Il lui en reste un, — le frère de son père, — Pierre Prost, que jadis on appelait dans le pays le médecin des pauvres...
— Kt, sans doute, cet oncle habite avec lui?...
— Non, — et c'est une triste histoire que celle de ce pauvre Pierre, — un savant et un homme de bien !...
— Une triste histoire ? — répéta le voyageur avec un accent interrogatif.
— Oui, — il a toujours été bien malheureux, et il l'est encore...
— Que lui est-il donc arrivé ? — demanda le jeune homme en pâlissant visiblement, et en reposant sur la table le verre plein qu'il allait porter à ses lèvres.
— Pierre Prost, — il y a dix-sept ou dixhuit 'ans, vit mourir sa femme qui venait d'accoucher d'une petite fille... — Il parait que le chagrin qu'il eut de cet événement lui tourna la tète, et on ne tarda pas à s'en apercevoir, car il commença, — lui qui était homme d'esprit et de bon sens, — par donner à sa fille le nom d'Églanti?ie, au lieu de l'appeler Jeanne- Antoine, — ou Jeanne-Marie, — ou Jeanne-Claude, comme tout le monde.
'154 LE MÂ&gUE ROUGS
— Mais ce n'est rien que cela, vous allez voir. — Deux ou trois ans.se passèrent, et, un beau matin, un farinier du moulin de Dardey, qui s'était démis le bras droit en chargeant un sac de blé, vint frapper à la porte de Pierre Prost.
— Kh bien ! — dit le voyageur, — que se passa-t-il alors?
— Il se passa qu'il ne se passa rien. — On ne répondit point au garde-moulin, et cela par une bonne raison... — Le médecin des pauvres et sa fille avaient disparu pendant la nuit, laissant la maison à l'abandon.
— Tout le monde ignorait ce qu'ils étaient devenus, et il parait que le propre frère de Pierre Prost n'en savait pas plus que les autres...
— Et, ensuite?...
Lli iMASQUE UOUGK 155
— ïlanie ! ensuite, il se passa bien du temps, — quinze ou seize ans, — un peu plus ou un peu moins, — sans qu'on entendit parler du médecin des pauvres... — On le croyait mort; — son frère ne prononçait jamais son nom...
— Et, ensuite? — répéta de nouveau l'étranger, prêtant une attention profonde et haletante à ces détails qui, cependant, devaient lui paraître insignifiants; — et, ensuite?...
— Enfin, l'année dernière, Pierre Prost est revenu au pays...
— Avec sa fille?...
L'aubergiste secoua la tète.
— Non, messire, — répondit-il, — il était seul ; — et c'est pour cela que je vous disais tout à l'heure que Pierre Prost avait toujours
lété malheureux et l'était encore... — Il paraît qu'Églantine est morte. . .
— Morte !... — murmura le voyageur d'une voix sourde et altérée, — tandis qu son visage déjà si pâle devenait livide ; — morte!... — 3Iais, où?... — Mais, comment?...
— On n'en sait rien. . . — c'est le bruit public... — La chose m'a été répétée par des gens qui l'avaient entendu dire à d'autres... vous comprenez... — Pour ma part, j'y crois, mais un peu moins qu'ù l'Kvaiigile, cependant; et je n'afïirmerais point que ceux qui m'ont raconté cette mauvaise nouvelle ne m'ont point trompé, ayant été trompés euxmêmes de ceux par qui ils h\ tenaient...
Le voyageur ne répondit rien, et il sembhul même no plus vm) entendre.
Tandis que le digne Jacques Vernier prononçait les dernières paroles que nous venons de répéter, il avait appuyé ses coudes sur la table, — il cachait son visage entre ses deux mains, — et, si le regard eût pu plonger à travers ses doigts entrelacés, on aurait vu deux grosses larmes se suspendre aux longs cils de ses yeux bleus.
L'aubergiste, — plus discret , malgré sa loquacité prodigieuse, que ne le sont d'habitude ses honorables confrères , — avait quitté sa place en s'apercevant que l'étranger désirait garder le silence, et s'était assis sur une escabelle sous le manteau de la cheminée, après avoir décroché un des pistolets d'arçon qui se trouvaient de chaque côté de la statuette de saint Jacques-de-Composlelle.
158 LE màsoiir Rour,K
Î1 occupait agréablement ses loisirs en fou 'bissant ce pistolet avec un peu de cendre chaude et quelques gouttes d'huile de nayetle.
Un quart d'heure environ se passa ainsi.
Au bout de ce temps, le voyageur releva la léte.
Sa pâleur n'avait point diminué, et un large cercle de bistre se dessinait autour de ■ ses paupières.
— Mon hôte, — dit-il, — nous allons, s'il vous plaît, compter ensemble, et je vais me remettre en route...
— Déjà, messirel... — Mais c'est tout au plus si votre cheval a fini de manger sa provende, et il n'a bien certainement pas eu 1« temps de se reposer.,, et, départons lesdia*
LE MASQUE liOUGE 159
bles, c'est une vilaine action que de surmener un bol animal comme celui-là ! ...
— Il faut que je parte... il le faut...
— Mon auberge n'est point une prison, messire; — on y entre comme on veut, — on en sort de même... — Ce que j'en disais n'était que par intérêt pour votre monture, pardieul... — Je m'en vas lui donner à boire, je la sellerai et la briderai, — et, ensuite, à la grâce de Dieu ! — Bon voyage ! — Que saint Jacques-de-Compostelle et le capitaine LaCuzon vous préservent des mauvaises rf^ icontres ! — Voilà tout ce que je puis faire pour votre service, messire...
■— Vous vous trompez, mon hôte... — ' vous pouvez autre chose...
— Quoi donc?
— Vous pouvez me procurer un guide...
— OÙ voulez-vous aller, messire?...
— Je veux aller à Saint-Claude.
Jacques Vernier, stupéfait, frappa l'une contre l'autre ses deux grosses mains.
— Miséricorde 1 — s'écria-t-il ensuite, — vous voulez aller à Saint-Claude !...
— Oui. — Qu'y a-t-il d'étonnant à cela?...
— Il y a, messire, que vous n'arriverez point vivant... — Vous serez assassiné avant d'avoir fait les deux tiers du chemin... Voilà ce qu'il y a...
— Assassiné, dites-vous ? — Par qui et pourquoi?... — Expliquez-vous I...
— C'est facile. — Par qui ? — Par les Suédois. — Pourquoi? — Pour vous voler votre bourse, — votre cheval — et jusqu'à vos vêlements...
LE MASQUE ROUGifi 1^1
— Mais , — répliqua le voyageur, — je croyais que les hostilités étaient momentanément suspendues, et que les armées d'occupation venaient de prendre leurs quartiers d'hiver...
— Et cela serait ainsi, sans doute, sans le
comte de Guébriant, gentilhomme français au
service de la Suède. — La semaine dernière,
il a reparu dans la montagne avec un corps
de troupes considérable. — 11 a ramené le
pillage, le viol, l'incendie. — Il tient en ce
moment tout le pays compris entre Nozeroy
et Saint-Claude, — et Saint-Claude lui même
est depuis deux jours en son pouvoir... —
Vous voyez bien, messire, que, puisque vous
n'êtes ni Suédois ni Français, votre projet est
insensé!...
Le jeune homme fit un geste de décourai 11
Î62 LE MASQDE llOUGS
geineiil profond ai presque de désespoir.
— Tout me manque donc à la fois 1 ! — murmura-t-il à voix basse.
Puis, tout haut, il ajouta, comme se parlant à lui-même :
— Si je n'arrive pas vivant, qu'importe?... — Qu'est ce, après tout, que ma vie, et qui donc maintenant me pleurera?.,, oui, qui donc?...
— Mon hôte, — continua-t-il en s'adressaiit à Jacques Vernier, —je vous répète que je veux aller à Saint-Claude, et que je vous de>» mande un guide...
— Ma foi, — dit alors l'aubergiste, d'un lun moitié haut, moitié bas, — ma foi, je m'(!n lave les mains!... — ^ On n'a jamais vu chose pareille! — Hélas! qu'y faire?...— Un bon averti en vaut deux, mais quand il no
tient compte de l'avis, est-ce la faute de celui qui le donne?... — D'ailleurs, le colonel Varroz ne m'a point appris de recette pour empêcher un fou de faire sa folie... et peutêtre bien qu'il n'en savait pas!... — Enfin, à la grâce de Dieu!... —Celui qui, les yeux bandés, veut sauter du haut en bas du rocher de la Pucelle, sait bien qu'il n'en reviendra point... — Chacun pour soi,pardieu!... et le diable pour les Suédois de Saxe- Wey mari... Après avoir achevé ce monologue sentencieux et énigmatique, Jacques Vernier se décida enfin à répondre à la demande du voyageur.
— Vous désirez un guide, messire, et vous n'en avez pas besoin... — dit-il.
— Vous oubliez que je ne connais pas le pays...
— Ça n'y fait rien. — Suivez la route qui passe devant mon auberge, et allez-vous-en toujours tout droit... — Après beaucoup de montées et pas mal de descentes, vous finissez par arriver à Saint-Claude...
— Je crains que le danger dont vous m'avez parlé ne se double en suivant cette route... — N'existe-t-il donc aucun chemin de traverse?...
— Il en existe un, en passant par le Morbier, Orsières, la vallée de Morey et Longcnaumois...
— Eh bien ?
— Mais c'est un sentier ti peine tracé, — bien ditUcile en toutes saisons, dans de certains endroits, pour un homme à cheval, et qui doit (Hre complètement impraticable dans ce moment où la neige le couvre en partie.,,
Les diflTicultés du chemin ne m'effraient point; -j'ai toujours cru et je crois encore qu'une volonté déterminée triomphe facilement des obstacles physiques... - Procurezmoi donc un guide, et je partirai sans re-
tard...
— C'est bon... c'est bon, messire... — répliqua l'aubergiste, - on va vous contenter ; - mais, au moment précis où vous vous romprez* les os, souvenez-vous de dire : - Ce n'est pas la faute de ce brave homme de Jacques Vernier, qui m'avait bien mis en garde!... — et ça ne sera que l'exacte vérité!...
Les chemins perdus.
Quoique le projet du jeune voyageur lui parût la plus bizarre et la plus absurde de toutes les folies, Jacques Vernier n'en sortit pas moins dt' l'auberge pour lui chercher un guide.
Aussitôt que l'inconnu se trouva seul dans la pièce que nous avons décrite et oh. il avait pris son repas, il cessa de lutter contre les pénibles et douloureuses préoccupations qui l'assiégeaient ; — son visage et son attitude désolée exprimèrent l'accablement morne et profond qui dominait son âme et sa pensée.
— Morte ! — murmurait-il , — elle est morte !... — Ainsi, je ne la reverrai plus, celte chaste et douce enfant!... — je ne la reverrai plus, mon Églantine bien-aimée!... — Si c'est vrai... si, comme ils le disent, elle a qiritlé ce monde, à quoi bon vivre maintenant, et qu'ai-je à faire désormais sur cette terre où elle n'est plus?...
Puis, au bout d'un instant, et comme s'il eût voulu se rassurer lui-même , il ajoutait avec ardeur et avec conviction :
LE MASQUE ROUGE \i}\)
— Mais, nonl... non!... c'est impossible I... — Églantine est vivante... je le sais... je le sens!... — Est-ce que toute mon existence présente et à venir n'est pas indissolublement liée à. la sienne?... — Est-ce qu'une voix intérieure ne m'aurait pas crié : —Eglantine va mourir!... — Est-ce que quelque chose ne se serait pas brisé en moi au moment de sa mort?... — Est-ce que, dans mes rêves devenus des visions, je n'aurais pas vu son âme m'apparaitre , son àme belle et blanche, et couronnée de fleurs vierges comme elle?... Non! non!... c'est impossible!... — Églantine n'est pas morte!... — Mais il faut que je parte!... ~ il faut que je sache... — il faut que je voie celui qui, seul, peut m'apprendre la vérité!... — Oh! La Cuzon, lu Cuzon, mon héros, c'est moi,
170 LE MAsyuii: rouge
bien plus que toi, qui devrais aujourd'hui me nommer le souci f...
Cette sorte de jeu de mots, qui .sp formulait ainsi par hasard dans sa pensée, fil sourire involontairement le voyageur, et lui parut d'un heureux augure. — Il lui semblait que sa tristesse serait bien autrement tenace et sombre, si véritablement Églanline était morte.
En ce moment, Jacques Vernier rentra dans la cuisine.
Il était suivi d'un jeune paysan de douze à quatorze ans, dont le visage pâle et maigre, encadré dans de longues (outTes de cheveux très épais et d'un blond si pâln qu'ils ressemblaient à de la filasso, n(! iiiniiqnait cependant ni d'un ccrttiin caractère , ni d'une exprossînn iiardic ol iiilflligcnle.
Ce garçon, très grand pour son âge et ridiculemenl fluet, pouvait se comparer à ces arbres efflanqués qu'on laisse pousser de distance en distance parmi les jeunes coupes, et qu'on appelle des kaliveaux.
Il était monté sur de longues jambes, aussi grêles que celles d'un héron, et muni de longs bras menus, qu'il agitait en marchant comme les ailes d'un moulin à vent.
Son costume, beaucoup trop succinct par le froid qu'il faisait, consistait en une veste déchirée, recouverte à demi par une peau de chèvre. — Son haut-de-chausses, percé à jour, bravait ouvertement les lois de la déceijde , comme celui de l'enfant de chœur (liante par Gresset dans son Lutrin.
11 tenail à la main son bonnet de laine, rMVi' do blaur, do vori et de rouge. — Ses
175 LK MASQUE RjUGE
pieds étaient nus dans ses sabots rembourrés de paille.
— Messire, — dit l'aubergiste, — voici Nicolas Paget, qui est le garçon du bonhomme Paget, lequel est mon compère et un très digne chrétien... — Le petit n'est point béte, il a de la capacité, et s'il avait seulement quatre ou cinq ans de plus, ça serait une bonne recrue pour les corps francs de La Cuzon...
— Tel que le voilà , et pour un écu , il vous conduira dans le vrai chemin... — Prenez-le donc de confiance... — je réponds de lui; et, quand Jacques Vernier répond de quelqu'un, on peut suivre le paroissien les yeux fermés,
— oui, pardieu!... — Demandez plutôt au colonel Varroz !...
— .l'accepte de grand cœur les services de cet enfant, — répondit le voyageur; —sa
m MASQUE rouge; 173
figure me revient fort, et au lieu d'un écu que vous demandez pour lui , il en aura deux.
— Nicolas ! — s'écria l'aubergiste, — remercie ^e gentilhomme, et viens m'aider à brider le cheval- Cinq minutes après, le jeune étranger,
après avoir largement payé sa dépense, se mettait en selle.
Tandis que Jacques Vernier lui souhaitait heureuse chance et bon -voyage, Jeanne-Antoine, la servante aux yeux noirs, debout sur le souil, et les deux bras croisés sur sa poitrine plantureuse, dévorait des yeux le beau cavalier.
Ce dernier, tout en s'éluignant, entendit l'aubergiste qui s'écriait d'une voix colère :
— Dis donc, toi, eh! la grosse I.,. est-ce*
1T4 LE MASQUE KOUGE
qijfî ce gentilhomme te doit quelque chose qii ' tu le dévisages de cette façon-là, au lieu d'('[re dans ton évier à récurer ta vaisselle !...
Et la Jeanne-4ntoine répliquait avec une forte nuance d'ironie, et en citant so4i dicton favori :
— Quien! not' tnailre, un chien regarde bien un évêque... et, tant qu'à la vaisselle, je la récurerai à ce tantôt...
Décidément l'honnête Jacques Vernier n'était pas absolument le maitre dans sa maison.
Oue voulez-vous?... cet homme était veuf.
Le voyageur aventureux auquel j'espère,
LE MASOUH UOOGE 175
— - peut-être à tort, - que mes lecteurs commencent à prendre quelque intérêt, marchait au très petit pas de son cheval, aûn de ne pavs fatiguer, ou tout au moins de ne pas dépasser le jeune xXicolas Paget, qui , rendu joyeux par la perspective attrayante des deux écus promis, faisait tournoyer sans relâche ses gigantesques bras de faucheux.
Il pouvait être deux heures et demie au moment oij le cavalier et son guide sortirent de Ghampagnolles.
Le ciel était bas et sombre, — couvert de nuées lourdes et grises ; — une sorte de brouillard à demi-transparent rampait sur le sol et changeait la forme des objets, sans les dérober absolument aux regards.
La gelée avait durci la terre, et les fers du
17G LE MASOUE ROUGE
cheval résonnaient sur le chemin comme s'il eût été pavé.
L'enfant sifïlottait un air de noël rustique.
Le cavalier s'absorbait dans une série de réflexions dont le monologue que nous avons mis un peu plus haut sôus les yeux de nos lecteurs, peut facilement faire deviner la nature et les revirements.
Au bout de deux heures de marche silencieuse, l'inconnu et Nicolas Paget arrivaient à l'entrée d'un bois taillis très épais. — Depuis longtemps déjà, la route se rétrécissait de plus en plus, et elle avait fini par devenir un senlier oii deux personnes auraient dilTiciloment passé de front.
En cet endroit, le senlier lui-môme semblait s'interrompre.
L'enfant s'arnHa.
— Eh bien, — lui demanda le cavalier, — qu'y a-t-il?
— Il y a, messire, qu'il vous faut descendre de cheval. — Nous voici à l'entrée du bois de Morbier, et tout ce que vous pourrez faire sera de tirer votre animal derrière vous, par la bride, — et encore vous ne passerez pas sans peine, car la sente qui traverse le bois n'est guère large...
L'inconnu suivit littéralement les injonctions de son guide, et il s'engagea à sa suite dans le sentier tracé sous bois.
Au moment de pénétrer «dans le fourré, l'enfant se signa dévotement.
— Pourquoi fais4u le signe de la croix ? — lui dit l'inconnu.
— Parce qu'on prétend, messire, que c'est
M s LE MASQUE UOUGE
dans If^ bois de Morbier que tous les loups • garous du pays viennent s'accoupler...
— Et tu as peur des loups-garous ?
— Je n'en ai point peur, uiessire , parce qu'il esi recouiiu que contre une personne qui ii'est pas en étal de péché mortel, et qui fait le signe de la croix, ils ne peuvent rien...
— En as-tu vu, toi, des louns-garous ?
— Jamais. — Mon père en a vu un une fois, - tnais justement mon père avait été la veille à confesse, et le maudit ne lui a point fait de mal...
Les difficultés toujours croissantes du chemin inicrrompirent la conversation commenc,,!(>. — Les branches entrelacées f(n-maTent à cbiuiue pas le sentier. — L'inconnu ne les écartait qu'à grand'poine, et quelques-unes
LE MASQUE UOUGE
venaient d^inslant en instanl le fouetter violemment au visage.
La nuit tombait. — Un vent assez vif et glacial, qui s'était élevé avec le crépuscule, déblayait les nuées lourdes entassées dans le ciel pendant tout le jour, et la pleine lune se levait à l'horizon, large et rouge comme un bouclier sanglant dans le firmament éclairci.
Malgré le froid de plus en plus rigoureux, et quoiqu'il eût été obligé de se débarrasser de son manteau et de l'attacher sur la selle de son cheval, l'inconnu était en nage, et de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front et sur sa ligure.
— Àh ça 1 mais, — s'écria-t-il tout à coup, — ce n'est pas un cheiiiin, cela!... -^ Personne ne passe donc jamais par ici?...
— Personne que les bûcherons et les charbonniers , — répondit l'enfant. — Les gens de ChampagnoUes, quand ils vont à Saint- Claude , font un détour par Cîairvaux ; — mais Jacques Vernier m'a bien dit que vous vouliez venir par ici...
— Avançons-nous, au moins?
— Dame ! nous ne reculons point, mais nous n'avançons guère...
— Dans combien de temps serons-nous hors de ce bois ?
— Dans une heure, ou approchant... — peut-être un petit peu plus, peut-être un petit peu moins.
— Es-tu bien sûr seulement de ne pas te tromper de chemin?...
— Oh ! pour cela, oui... — Je me retrouverai^ dans le bois de Morbier, les yeux fer-
mes... — j'y viens assez souvent dénicher des merles au printemps.,.
— Enfin, — murmura le voyageur, — on est sûr de ne faire ici aucune rencontre, bonne ou mauvaise... et c'est une consolation...
L'enfant avait entendu.
— Ah! messire, — dit-il, — il ne faudrait point s'y fier. — Il y a deux sortes de gens qui passent n'importe où et qui ne craignent guère les mauvais chemins. — Ce sont les Gris de Lespinassou-le-Fàcheux, et les Cuanais du capitaine La Cuzon...
— Qu'est-ce que c'est que les Gris?
— Ce sont les bandes de la Bresse et du Bugé. — Ils ont deux capitaines, Lespinas- Bou et Brunet... et ils mettent tout au pillage...
182 LE MASQUE UOUGE
— F.f los gens du capitaine La Cuzon, pourquoi les appelle-t-on des Cuanais?,..
— Parce que tout le monde les appelle comme ça... mais j'ignore pourquoi...
Ce que l'enfant ignorait, nous le savons, nous. — Le mot Cvcmais était un diminutif de Séqnanais, ou Franc Comtois.
L'inconnu reprit :
— Où est-il en ce moment, le capitaine La Cuzon?...
— Qui le sait?
- Comment, on ne sait pas où il est?...
— Il est partout.
— Que veux-lu dire?
— On le croit à Lons-le-Saulnier, et il est h Saiiil-t^land(\.. — On le voit le matin à Moyrans, le laiilôt à Champagnollos, le soir à ]N(>zon>v... Ji' \<iiis i\\> (|ue le capilaine La
LE MASQUi. ROUGE 183
Cuzon est plus qu'un homme, puisqu'on est sur de le trouver à la fois partout oii il y a des Suédois, des Gris, des Français, des ennemis enfin...
L'enfant se tut.
, — Mais qu'est-ce doue en réalité que cet homme? — se demanda le voyageur; — qu'est-ce donc que cet homme qui, si jeune encore et dans son propre pays, fait rayonner autour de lui ce prestige presque fantastique, et, comme les dieux du vieil Homère, marche enveloppé dans un brouillard lumineux?...
Puis l'inconnu, silencieux et pensif, continua à se frayer un passage dans la voie presque i;; praliooble qu'il fallait luivre.
Enfin cett.' partie si fatigante du voyage arriva à son ternie.
Les taillis s'éclaircirent et furent remplacés par des bois de haute futaie ; — peu à peu les arbres eux-mêmes devinrent plus rares, et se disséminèrent à des distances irrégulières.
Nc»s deux personnages avaient atteint l'extrême limite de la foret de Morbier, et ils se trouvaient au point culminant d'une côte escarpée, sorte de falaise qui dominait une gorge profonde.
La nuit était complètement venue, mais la lune montait dans le ciel. — Une lumière bleuâtre et vive inondait les sommets des montagnes rapprochées, — les pics neigeux de la chaîne du Jura, — et le plateau luimême sur lequel arrivaient l'inconnu et nos guide.
Ces points écluirés faisaient paraître plus*
LE MASQUK UOUGE 185
obscures les ténébreuses profondeurs de la vallée qui se déroulait à leurs pieds ; — mais le regard, s'babituant à cette obscurité, ne tardait guère à distinguer un cours d'eau rapide dont un rideau de blanches vapeurs suivait toules les sinuosités.
Le versant, — raide comme le toit d'une maison, — qui conduisait du plateau au fond de la gorge, étant exposé au plein nord, était couvert de neige.
— Messire, — dit l'enfant, — je vais vous quitter ici...
— Comment, — s'écria le voyageur stupéfait, — tu veux me quitter!... Et pourquoi?...
— Parce que, messire, nous nous rapprochons d'Orsières,el que pour rien aumondci pu» iiièiiw pour sauver ma vie, je ne pasie-
rais à Orsières, une fois que la luae est levée....
— Qu'y a-t-il donc de si effrayant dans l'endroit dont tu parles?
— C'est là que se tient le sabbat... — répondit Nicolas Paget d'une voix émue et pleine de terreur.
L'étranger sourit.
L'enfant ne put voir ce sourire, mais il le devina.
— Mossire, — murmura -t-il, — il ne faut pas rire de ces choses-lA, — surtout la nuit... — cela porte malheur!...
— Mfiis enfin, — reprit l'élranc^er, — il a (^'^é convenu que lu aie conduirais jus(}u'à Saint-C.laude et que je te doinierais deux écus...
— C'est vrai, messire; — aussi, puisque je ne tiens point ma promesse, vous êtes le maître de ne point tenir la vôtre, et je ne me plaindrai pas...
— Pourquoi donc t'engageais-tu vis-à-vis de moi à m'accompagner, puisque tu ne voulais pas le faire jusqu'au bout?...
— Je ne pensais pas, messire, que nous serions en route si tard... et je ne me souvenais plus que nous étions au temps de la pleine lune...
— Eh ! que veux-tu que je fasse maintenant sans guide?... — Je ne connais pas le pays, et je vais infailliblement m'égarer et me briser les os, selon la prédiction de Jacques Vernier...
— Messire. — répliqua l'enfant, — de ce
-î-88 LE MASgUli ROUGE
€Ôté-là, VOUS n'avez seul risque à courir... — Le chemin est aussi facile à présent qu'une grande route, et je ne vous servirais à rien... — Il n'y a qu'un mauvais endroit, celui où nous sommes , à cause de la descente qui est terrible, et peut-être bien que votre cheval ne pourra pas s'en tirer; mais je ne pourrais pas l'aider... — Une fois dans la vallée de Morez , que voilà vers nous, le plus fort est fait...
— Mais il y a une rivière au fond de la vallée?...
— Oui, la Bienne... — Vous descendrez le long du cours de l'eau, jusqu'à ce que vous rencontriez un moulin... — En écoutant bien, depuis ici, vous l'enlendriez faire tictac...
— £t ensuite?
^ A cent pas au-dessus du moulin, il y a un gué, juste en face d'un vieux saule qui ne vit plus que par son écorce. - Vous passerez la rivière... il n'y a pas plus d'un pied d'eau dans cet endroit-là...
— En es-tu certain?
— Je l'ai passée souvent, la rivière, et je n'avais de l'eau que jusqu'aux genoux... — Quand vous serez de l'autre côté, vous gravirez la côte et vous suivrez la crête de la montagne et la lisière d'un bois de sapins... — Ça vous conduira à Longchaumois... — l^& Longchaumois à Saint-Claude, il y a la route; - mais n'oubliez pas, messire, n'oublie? pas de faire une prière quand vous pas&erez à Orsières,près du Communal d.e la Gire... et si vous voyez sur votre gauche^ une grande lumière, mettez votre cheval au galop, et sa^a-
\^\} fÉ MASQUE ROUGE
Vèz VOUS sans détourner la tête... car cette loiiiière, ce sera le feu du sabbat...
— Tends ton bonnet, — dit le voyageur.
— Est-ce que vous allez me donner les deux écus tout de nième? — demanda Nicolas Paget avec un étonnement naïf.
— Oui, — les voilà.
— Àh ! messirel — s'écria l'eufant, — je prierai de bon cœur le bon Dieu pour vous...
— Eh bien ! — répliqua le jeune homme, dont la pensée se reporta à Églantine, - priele d'éloigner de moi la plus terrible douleur que je puisse ressentir... — prie-le de permettre qu'une nouvelle qui m'a été apprise aujourd'hui soit une fausse nouvelle I...
- Je vais le lui demander tout de suite,., et demain encore... et tous les jours, mes*sire...
LE MASQtJE ROUCF. ^^*
- Mais où vas-tu coucher celte nuit, car K, ne peux songer à retourner à Champa-
gnolles?...
J'irai dans un endroit où bien des gens do nos campagnes se sont réfugiés à l'arrivée des Suédois et des Français.etoù je trouverai assez de paille pour me faire un bon lit.
— Où donc?...
— Dans les grottes de l'Hérisson...
— Allons, bonne nuit, mon enfant, et bonne chance...
Et vous, messire, bon voyage... et que Dieu vous garde!...
Nicolas Paget s'éloigna d'un pas rapide en agitant ses grands bras.
L'étranger sonda du regard la descente véritablement effrayante qu'il lui fallait afîron-
192 LE MASQUE IlOUGK
1er avec sa Qioiiture , et que la neige rendait plus dangereuse encore.
Il assujettit solidement autour de son bras la bride du noble animal, et il le tira en avant. — Le cheval, effrayé par ces profondeurs sombres et béantes, se défendit longtemps. — Enfin il céda, et les flancs émus, — les naseaux dilatés par la terreur, — il s'engagea dans la descente.
Les deux tiers environ de cette descente s'effectuèrent sans encombre — mais, arrivé au dernier tiers, le cheval glissa, essaya vainement de se cramponner à la surface unie de la neige gelée, — et, les jambes de devant roidies, les jarrets reployés sous lui , il fut lancé avec une inconcevable rapidité, comme un trninean sur une montagne russe, entrai-
LE MASQUli lluL'GE 193
liant avec lui son maître qui n'avait point lâché la bride.
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la vallée, et, par un hasard presque miraculeux, ni l'un ni l'autre ne s'étaient fait le moindre mal.
L'étranger se remit en selle avec un sentiment de joie et de bien-être facile à comprendre et se dirigea vers le moulin pour passer la Bienne à ce gué dont Nicolas Paget lui avait parlé, et qui devait se trouver en face du vieux saule.
Il le trouva sans peine et il s'assura de k parfaite exactitude des renseignements donnés par l'enfant ; car, en cet endroit, l'eau rapide et écumante n'arriva pas même à la hauteur des jarrets de son cheval.
Le capitaine Lespinassou.
Cepassag'* heureusement effectuée sembla de bon augure au voyageur, et il gravit sans liésiIfT la côte rapide, mais cependant praticable, qui formait l'autre versant de la gorge.
Pendant près d'une heure, il suivit la crête de la montagne et la lisière du bois, et enfin il arriva à un point culminant d'où il entrevit, aux clartés pâles de la lune, les maisons d'un petit village disséminé sur le flanc d'une colline dont une vallée large et profonde le séparait.
Ce village était Longchaumois. — Pour l'atteindre il ne lui restait plus qu'à descendre, ce qu'il effectua sans peine, car le sentier quoiqu'à peine tracé n'était ni bien raide, ni bien difficile.
Un peu en avant du hameau, et à la sortie d'une sapinière, se trouvait une maison presqu'enlièrement semblable à celle que nous avons décrite dans le prologue de ce livre, à cette diflerence près, que l'enclos dépen-
LE 3IASQUE ROUGE ][) i
dantde cette demeiire ne l'entourait pas, mais était situé derrière elle.
La porte et les fenêtres s'ouvraient, par conséquent, sur le chemin.
Le voyageur inconnu allait sorlir de l'ombre profonde projetée sur lui et sur son cheval par les rameaux touffus des sapins, et entrer dans un espace découvert et par conséquent éclairé, quand un bruit soudain, et de la nature la plus inquiétante, lui fit arrêter court sa monture.
Ce bruit ressemblait à un cliquetis d'armes et à un murmure de voix confuses ; — des cris et des imprécations se détachaient d'instant en instant d'une façon distincte, et tranchaient sur l'uniformité de ce tapage monotone.
Cliquetis d'armes, murmures et clameurs
198 LE IMASQUE llOU&»i
poraissni'^nt sortir de celte liiaison située à quarante ou cinquante pas, et dont nous venons de parler. — Des lueurs assez vives jaillissaient des deux fenêtres,
A l'époque oii se passaient les faits dont nous nous faisons l'histoire, il était inutile d'en entendre davantage pour avoir la certitude que quelque catastrophe terrible, que quelque griind péril étaient proches.
Le cavalier se consultait sur le parti à prendre et se demandait s'il devait retourner sur ses pas, car il lui semblait manifestement insensé d'aller se jeter tête baissée dans un péril dont il ignorait même la nature.
Sans doute il allait tourner bride, quand un incident inatlendu le cloua sur place.
Un jeune liomnie, d'une haute taille, d'une tournure sinpulii'ren.eiil ('h'gante, cl dont le
visage, éclairé en plein par la lune, offrait une beauté mâle et fière, faisait lentement et avec précaution le tour de la maison et s'approchait de l'une des fenêtres d'où son regard pouvait plonger dans l'intérieur.
Là, il s'arrêta et il demeura immobile et attentif, ne se doutant guère qu'il était luimême observé par notre mconnu.
Il avait roulé son manteau autour de son bras gauche et il tenait de la main droite le large chapeau de feutre gris orné d'une plume noire, dont il s'était débarrassé pour mieux voir et pour mieux entendre.
Ce jeune homme, — puisque nous avons dit qu'il était jeune, — avait une tête magnifique, que nous ne saurions mieux comparer qu'à celle de ce duc d'Albe immortalisé par les pinceaux du Titien.
Ses cheveux noirs et abondants tombaient sur ses épaules en longes boucles, — ses moustaches noires et soyeuses encadraient une bouche aux lèvres mobiles et impérieuses, garnie de dents éblouissantes.
Son teint était d'une pâleur chaude et brune, comme celui d'un Espagnol de Séville ou de Grenade ; — une grosse veine se dessinait sur un front proéminent qu'elle traversait dans toute sa hauteur, allant depuis le sourcil gauche jusqu'à la racine des cheveux ; — ses yeux, très grands el en quelque sorte lumineux, semblaient étincelants, enfoncés qu'ils étaient dans des arcades sourcilières extrêmement profondes.
Nous avons parlé de la tournure élégante de ce nouveau personnage. — La grâce, chez lui, n'excluoit [)oinl la force. — Sa taille,
LE MASQUE KOUGE
élancée et flexible, s'élargissait à l'endroit de la poitrine et des épaules dont les proportions admirables annonçaient une vigueur herculéenne.
Ce jeune homme portait des hauts-dechausses de drap noir, collants, recouverts jusqu'à mi-jambe par des guêtres en cuir souple qui pressaient fortement la jambe dont ils dessinaient les irréprochables proportions, et descendaient sur des souhers ferrés à semelles épaisses.
Le pourpoint était noir comme les hautsde-chausses, et serré sur les hanches par une ceinture de cuir dans laquelle étaient passés un court poignard et de longs pistolets.
Enfin, un baudrier de cuir noir soutenait
une épée 1res longiip et très lourde, dont le pommeau formait une croix.
Sans doute la scène à laquelle assistait le personnage que nous venons de décrire était dramatique au plus haul point, car les émotions les plus vives cl les plus terribles se peignaient sur son visage bouleversé.
Parfois il enfonçait brusquement son chapeau sur sa tête et portait les deux mains sur les crosses de ses pistolets. - En ce momenllà, ses sourcils contractés se rapprochaient de manière à dessiuer sur son front le sinistre fer à cheval des Rrdyamitlet, et ses regards étincelaient d'un feu sombre ; — mais l'inslant d'après, il se penchait de nouveau vers la fenêtre et il se remettait à prêter l'oreille avec une liévreuse et croissante attention.
LÇ MASQUE nOUGE 203
Le premier, voyageur, toujours caché par l'ombre des sapins sous lesquels il s'était arrêté, recevait eu quelqiïe sorte le contrecoup des émotions qui se lisaient si clairement sur l'admirable visage du jeune homme aux cheveux noirs, et il se sentait pris pour ce dernier d'une subite et bizarre sympathie, explicable cependant par l'expression de franchise, de courage et de chevaleresque loyauté empreinte sur ses beaux traits.
'Soudain un cri aigu, — vibraiU, ~ effroyable, un cri de torture et d'agonie retentit dans l'intérieur de la maison.
En môme temps, les clartés qui jaillissaient des deux fenêtres grandirent d'une façon bizarre.
Au cri sinistre surcéda un morne silence, — Ce silence fut court.
Le jeune homme aux cheveux noirs avait pris un parti.
De sa main gauche, il saisit un pistolet, — de sa main droite il tira du fourreau sa gigantesque épée, et, reculant de trois ou quatre pas, pour mieux prendre son élan, il bondit sur la fenêtre, dont les châssis craquèrent et se rompirent et dont les carreaux volèrent en éclats, et il disparut dans l'intérieur delà maison.
Un formidable tumulte fut la suite immédiate de cette irruption imprévue ; — on entendit des vociférations infernales, — des hurlements enragés, — des coups de pistolets, — et, au milieu d(î tous ces fracas, le bruit smird et (îtlVoyablc de la grande épée tailladant h^s chairs et tranchant les os 1...
Voici ce qui s'était passé.
Une demi-heure avant ce moment, dans la première des deux pièces du rez-de-chaussée de cette maison qui, disons-le tout de suite, appartenait à Jean-Claude Prost, ou, si nous voulons, au capitaine La Cuzon, un homme d'une quarantaine d'années, petit et singulièrement contrefait, était assis sur une escabelle auprès de la cheminée où brûlait lentement un feu de racines, et faisait couler lentement les grains de son rosaire entre ses doigts longs et noueux.
Cet homme , paysan maladif et inapte à' toute espèce de travail, était logé et nourri par la charité de La Cuzon, à qui il inspirait lai confiance la plus absolue, et qui lui recuetiaiti
50G LE MASgUE ROUiÉ
la garde de son logis pendant ses absences presque continuelles. — Il se nommait Pèlerin.
Sans doute, les dizaines interminables du chapelet qu'il égrenait dévotement produisirent à la longue sur Pèlerin l'effet d'un na rcotique, car, peu à peu, ses paupières s'alourdirent, ses yeux se fermèrent, sa tête s'inclina d'une épaule à l'autre et finit par se pencher sur sa poitrine, en même temps que le rosaire s'échappait de ses mains. — Il dormait.
Un coup violent frappé à la porte de la maison l'iirrachu brusquement aux douceurs de ce calme sommeil.
— Oui va là ? — demanda-t-il d'un ton mal assuré en quillanl son escabellepour se diriger vnrs la purt(î.
It MASQUE KOUGE ^07
— Viai... — lui répondit-on depuis le dehors,— ouvrez...
— Les amis ont un nom...— répliqua-t-il, — dites le vôtre, et j'ouvrirai.
— Vous ne me connaissez point, — dit la Yoix, — mais je viens vous parler de la part du capitaine...
— De la part de mon maître ?...
— Oui.
— Alors, vous devez avoir le mot de passe?
— Le capitaine me l'avait donné, mais je l'ai oublié...
— Tant pis pour vous... vous n'entrerez point... passez votre chemin...
— Je vous dis qu'il faut que j'entre. -- Je vous dis que La Cuzon est en péril. — Je vous dis que je viens de sa part !...
â08 LE JUSQUE ilOCGK
Cette réponse, faite d'un ton ferme, ébranla Pèlerin.
Cependant, avant d'ouvrir, il décrocha une vieille carabine suspendue à la muraille par deux clous.
— Je vous préviens, — dit-il en mettant la main sur le verrou intérieur, — je vous préviens que je suis ar:iîé. — Si vous m'avez trompé, — si ce n'est pas mon maître qui vous envoie, il vous arrivera malheur.
— Bien... bien... — répliqua la voix, — c'est entendu... ouvrez vite!...
En même temps, il poussa le verrou et la porte s'ouvrit.
Huit hommes à figures de bandits, armés jusqu'aux dents et portant, comme les paysans bretons, des peaux de biques sur leurs pour-
LE -MASQUE ROUGC 209
points de gros drap gris, firent irruption dans la maison avec une incroyable impétuosité.
Trois d'entre eux se jetèrent sur Pèlerin, et, une demi-minute après, le malheureux était désarmé et avait les mains solidement attachées derrière le dos.
— Les Gris .... — balbutia-t-il d'une voix éteinte. — Sainte- Vierge Marie I ce sont les Gris!...
— Comme tu dis, vieux coquin ! — répondit un homme d'une taille colossale et d'une apparence athlétique, qui paraissait être le chef de ses compagnons.
Son visage était hideux. — Une profonde cicatrice formait un bourrelet violacé sur sa joue droite, depuis l'angle de l'œil jusqu'à la mâchoire. — Un coup de sabre lui avait enlevé une partie de la lèvre supérieure, décou-
%\0 Lt MAS(JLL llOUGli
vrant ainsi une rangée de dents écartées et pointues comme celle d'une bête fauve.
Ces deux terribles blessures, reçues aans des combats déjà anciens, écrivaient en quelque sorte un nom sur le visage de cet homme, et les entants eux-uiënies, dans la province entière,- savaient à qui appai-tenaient cette jou ' i»aiafr<''e et cette lèvre mulilée.
Aussi l'èlfMiii, — après avoir j(3té un coup d'œil sur la lipiure de celui qui venait de lui parler, — cria-t-il,ou plutôt ràla-t-il ce seul mot :
— Lespinassoul...
C'était en ell'et le redoutable Lespinassou, — ce monstre (jui de l'hunnue n'a\ait pUis méniu le visage, — et (|ui partageait avec un autre bandil, — le capitaine BruiK.'t, — le
LE MASOUE KOUGE 211
CûmmandeiueiU des routiers sanguinaires de la Bresse et du Bujet.
En entendant prononcer son nom par Pèlerin, Lespinabsou eut un effroyable sourire d'orgueil satisfait, - c'est-à-dire qu'une hideuse contraction souleva le lambeau cicatrisé de sa lèvre.
Ah ! ah! - dit-il, tu sais qui je suis... — L.'est bien... — cela va simplifier les choses, et j'en suis aise, car nous avons peu de temps à perdre...
, Puis, s'adressant à ses compagnons, il ajouta avec un rire féroce :
— Ferme/, la porte, vous autres... — Vous voyez que ce brave homme et moi nous avons à causer...
Les Gris obéirent.
Lespinas:>uu s'assit i.u cuin du feu, sur
21 â LE MASQUE ROUGE
cette même escabelle que Pèlerin venait de quitter.
Il jeta sur la table longue qui se trouvait au milieu de la chambre son chapeau aux bords retroussés, et, passant sa main dans ses cheveux laineux et grisonnants, il dit au paysan :
— Approche!...
Mais Pèlerin ne pouvait marcher. — Ses dents claquaient de terreur, — ses jambes flageolaient sous lui ; — il ressemblait à un homme à moitié mort.
Deux routiers le prirent par les coudes et le poussèrent brutalement jusqu'auprès de Lespinassou.
Pèlerin vacilla pendant un instant comme s'il était ivre et, incapable de rester droit, il tomba sur ses deux genoux.
LE MASgUli ROUGE 213
— Excellente posture pour recommander ton âme au diable! — s'écria le colosse, — et c'est ce que tu auras de mieux à faire, si tu ne réponds pas d'une façon prompte et satisfaisante aux questions que je vais t'adresserl...
— Je ne sais rien... — murmura le paysan anéanti, — ne me demandez rien... je ne peux rien vous dire...
— Ah ! tu ne sais rien !...
— Non, sur ma viel...
— Ta vie tient en ce moment à si peu de chose, que le serment que tu fais là ne t'engage pas beaucoup... — Comment t'appellestu?...
— Pèlerin.
— Eh bien. Pèlerin, je veux bien le prévenir que si tu continues à ne rien savoir
2i i LE MASQUE liOL'GE ^
qijMnfl !(! l'aurai questiciiné, je possède un moyen certain de te rendre la mémoire... — Mes hommes, jusqu'à ce que tu te sois souvenu de ce que je veux apprendre, aplatiront ton échine h coups d'épée de façon à te faire rentrer ta bosse dans le corps... — et tu parleras, j'en réponds, quand je devrais te couper la gorge en quatre pour en faire sortir les paroles !...
Pèlerin roula autour de lui un œil éteint, et répéta :
— Je ne sais rien...
— Nous allons voir. — Il y a ici de l'argent caché, — où est cet argent?
— î)o l'argent!... et d'ofi viendrait-il? .. r,a maison est vide... Le champ reste en fri<]i/\.. — Mon maître est pauvre...
— î.cs iinl)l( s (In pa\^^(llll riches et lui
Lïï M.vsour: rouge 215
donnent de l'argent pour nous combattre, nous le savons. .. — Où est cet argent?
— Je ne sais pas.
— Alors, si tu ne le sais pas, je tâcherai de te l'apprendre tout à l'heure. — Autre question : — Où est La Cuzon?
— Je ne sais pas.
— Où est Varroz ?
— Je ne sais pas.
— Où est Marquis ?
— Je ne sais pas.
— Mais, alors, décidément, — fit Lespinassou avec un ton de bonhomie qui ressemblait à la caresse du tigre, ~ décidément tu ne sais donc rien ?
— Rien... rien... je ne sais rien..,
— Bien :ûr ?...
— Oh! oui. oui... bien sûr... — Je vous
216 LE MAsyyE rouge
le jure sur la Vierge Marie!... Je ne sais rien...
Lespinassou fit un signe.
L'un des routiers, l'épée nue à la main, s'approcha de Pèlerin et glissa la pointe de son arme entre le vêtement et les épaules du paysan qui poussa un cri rauque.
— Voyez donc ! — dit Lespinassou avec un ricanement sinistre, voyez donc ce chien hargneux qui hurle avant qu'on ne l'écorche!...
En eflet, l'épée du routier n'avait fait que fendre le pourpoint de Pèlerin, depuis le cou jusqu'à la ceinture; — mais le froid glacial de l'acier lui avait fait croire que l'épée entamait sa chair.
— Quelle chanson va donc nous chanter le
LE MASULl-: 150CGE «17
vieux drôle tout à l'heure? — continua Lespinassou.
Les vêtements, coupés par le milieu et retombant à droite et à gauche, laissaient à découvert les épaules chétives et la bosse proéminente du paysan.
Les Gris, à cet aspect, eurent un accès de gaieté franche, et quelques quolibets joyeux s'échangèrent entre eux.
— Ma foi, — dit le capitaine, s'associant de bon cœur à cette hilarité communicative, — voilà un gaillard bien mal bâti I... — C'est charité pure que de redresser cette échine tordue qui ressemble à un cep de vigne. — Chargez-vous de cette bonne œuvre, mes enfants!,.. — Cela vous sera compté dans l'autre monde, n'en doutez pas I...
Cette raillerie piquante obtint un succès
218 LE MASQUE llOUliE
fou près des Gris, fort connaisseurs en fait de jeux d'esprit.
Tous, l'épée nue à la main, se rangèrent en demi-cercle autour de Pèlerin, et ils attendirent le signal du maître.
— Brave homme , — dit ce dernier au paysan, — ne manque pas de nous prévenir quand la mémoire te sera revenue...
Puis, aux routiers : .
— Allez, mes entants, et faites bien les choses!...
Une épée s'éleva et retomba , - puis une autre, — puis une autre, — jusqu'à ce que toutes les sept eussent frappé du plat de leur lame la peau brune et parcheminée du malheureux ; — et ce fui alors an tour de la première de s'élever et de retomber de nouveau.
Rienlôl cliinpii' ('p(''e Irara son sillon bleuà-
LE :\l.\S<,)l'F. ROUGE 219
tre dap.ï- l'endroit qu'elle touchait; — bientôt chaque lame, en se 'relevant, enleva un lambeau de chair...
Pèlerin poussait des cris sourds et se tordait, comme un serpent, niais sans venir à bout de se relever.
De seconde en seconde, Lespinassou lui disait :
— Oii est l'argent? - où est La Cuzon? — où est Varroz? — où est Marquis?...
Pèlerin, au milieu de ses hurlements, répondait :
— Je ne sais pas...
Et Lespinassou reprenait en s'adressant a !X Gris :
— Allez, mes enfants, allez toujours... — Vous voyez bien que sa bosse n'est pas en-
2t0 LE MASQUE ROUGE
core rentrée, et que sa mémoire n'est pas encore revenue!...
Et les épées continuaient à monter et à descendre avec une régularité diabolique el une cadence infernale.
Au bout d'un instant, le bruit sec et sifflant, qu'elles produisaient en heurtant la chair changea de nature ; — on eût dit alors qu'elles fouettaient une boue liquide, et chaque coup faisait jaillir une rosée sanglante, — si bien que les Gris frappaient de la main droite, et, de la gauche , essuyaient leur visage moucheté de sang.
Pèlerin ne criait plus. — Un tressaillement convulsif secoua ses membres. — Ses yeux tournèrent dans leurs orbites, et il loQiba en avant, le visage contre t«Tre.
Où il est parlé du jeune homme aux cheveux noirs, du jeune homme aux cheveux blonds, et de la justice du capitaine La Cuzon.
— Diable ! diable I — murmura Lespinassou, — s'il était mort, voilà qui ne ferait point mon affaire!...
Mais, après une seconde de réflexion;, iï ajouta :
%22. LE -MASyLE HOLGE
— Allons donc! — est-ce qu'on meurt pour si peu de chose!... — Le drôle est évan( ui , ou fait semblant de l'être... — Nous allons l'aider à revenir...
Un geste du chef expliqua à ses compagnons le sens précis des dernières paroles qu'il venait de prononcer.
Ce geste avait désigné successivement le corps inaniiué de Pèlerin et la table sur laquelle se trouvait le chapeau de Lespinassou. Le capitaine coiffa sa tète crépue de ce chapeau dont un étroit galon d'or, insigne du commandement, entourait la forme.
Les Gris soulevèrent le mal lieu reux paysan sans connaissance; — ils retendirent sur la table et ils l'attachèrent solidement au moyen de (tirdelelles dont run d'entre eux, — ([ui remplissait auprès de Lespinassou l'olUcc de
i.K MASQUE HOUGE 51^3
Trni'i-Éclielh^ ^i de Prtit-André auprès du bon roi Louis Xï, — dont l'un d'entre eux, dise. ns nous, était toujours amplement muni. Pèlerin continuait à ne donner aucun signe de vie.
— Allons! - s'écria Lespinassou en se levant de l'escabelle qu'il n'avait pas quittée dejiuis le comîuencemenl de l'épouvantable sc^ne (jui précède, allons, m1 est temps de faire respirer des sels à ce pauvre diable!... Le même sourire , ou plutôt le même bide;: k rictus dont nous avons déjà parlé, comnieuiait cette phrase et la rendait horriblement claire.
Lespinassou tira de sa ceinture un long couteau catalan, cl,b'approchanl du paysan, il se mil, avec la pointe de ce couteau, à dessiner sur sa poitrine nue des figures bizarres,
2!24 LE MASOUE ROUGE
en ayant soin que Tacier pénétrât seulement de quelques lignes dans la chair (*).
Le sang ruisselait. — Les Gris regardaient faire; — ils trépignaient d'aise et battaient des mains.
Soudain la pointe du couteau rencontra un muscle. — Sans doute la douleur fut atroce , car Pèlerin ouvrit aussitôt les yeux, comme un cadavre qu'on soumet à l'action de la pile de Yolta. — En même teaq^s, des profondeurs de sa poitrine ensanglantée , s'exhala un gémissement sourd.
(*) Ces scènes rcvollantcs sont l'igouréuscnient historiques. — Le romancier se trouvait dans l'absolue nécessité de les reproduire pour donner à ses lecteurs une idée des cruautés atroces auxquelles se livrèrent les Suédois et les Gris pendant la longue guerre de la conquête.
LE MASnUK ROUUE ?25
— Eh bien ! — fit Lespinassou , — nous voilà donc réveillé, mon brave homme?... — Nous sommes plus vivant et mieux portant que jamais, n'est-ce pas?... — La mémoire nous est-elle revenue? — Savons-nous où est l'argent?...— Savons-nous oi!i est La Cuzon? — • — Savons-nous oij est Varroz? — Savonsnous oi!i est Marquis?... et nous décidonsnous enfin à dire tout cela à notre bon ami Lespinassou?...
Les lèvres du paysan s'agitèrent, mais elles ne produisirent aucun son.
Seulement, au mouvement de ses lèvres, le tortureur devina que la force seule avait manqué à Pèlerin pour répondre une fois de plus :
— Je no sais pas!...
Lespinassou grinça des dénis. — Une rage indicible s'emparait de lui. T'
— Ah! tu ne sais pasl — répéta-t-il, — ah ! tu HP sais pas !...
Et la lame de son couteau s'enfonça de deux pouces dans le bras droit du malheureux, qui poucsa un rugissement de damné.
— Sais-tu maintenant? — demanda Lespinassou.
— Non! non! non! — cria Pèlerin avec désespoir ; — je ne sais pas 1 je ne sais pas ! . . .
Lespinassou perça le bras gauche coiam« il venait de percer le droit, et, de nouveau, il demanda :
.— Sais-lu, mainl(Miant?...
VA, de nouveau, l'èlerin répondit :
— Je \U', sais pas!...
Une pâleur livide envahit le masque bla-
LE MASQUE UUUGE 2S7
fard et couturé de Lespiiiassou. — La fureur de cet infâme bourreau arrivait à son paroxysme.
Sa main puissante, aux doigts carrés, aux phalanges velues, s'approcha de la gorge du paysan, qu'il eut un instantl'idée d'étrangler. — Mais il fallait que Pèlerin parlât avant de mourir. — La main de .^espiuassou retomba.
— Il doit y avoir des fagots ici, — dit-il en se tournant vers ses compagnons ; — cherchez ces fagots el apportez-les.
Deux des Gris saisirent une racine enflammée, qui pouvait leur servir de torche, et commencèrent une perquisition dans la maison.
— Déchaussez cet homme, — ajouta le capitaine, en montrant Pèlerin, dont les jambes pendaient en dehors de la table.
2,tB LF. MASQUÉ ROLTrK
Cet ordre était facile à exécuter ; — le paysan n'avait aux pieds que des bas de grosse laine et de lourds sabots.
En ce moment, les routiers rentrèrent, apportant un énorme fagot d'épines sèches, qu'ils avaient trouvé dans le cellier.
Ils ne demandèrent même pas ce qu'il en fallait faire, tant leur habitude de ces sortes d'expéditions était grande, et ils jetèrent les épines sur le sol, sous les jambes nues de Pèlerin.
Lespinassou, qui venait de remettre à sa ceinture le couteau ensanglanté dont il s'était servi, prit la racine ardente des mains de l'homme qui la tenait et dit au paysan :
— Je t'interroge pour la dernière fois... — écoule et réponds!... — Où est l'argent? —
LE MASQUE UOUGK 220
OÙ est ton maître? — où est le colonel Varroz? — où est le curé Marquis?...
Et, penché sur Pèlerin qui semblait râler son dernier souffle, et qui saignait par toutes ses blessures, il écouta avidement.
Le paysan ferma les yeux et garda le silence.
Lespinassou attendit pendant quelques secondes, — puis, sans ajouter un mot, il se baissa et il glissa la torche sous les épines desséchées qui s'embrasèrent comme de la paille.
En moins d'une seconde la flamme pétillante enveloppa les pieds et les jambes de Pèlerin.
C'est en ce moment que le misérable poussa ce cri aigu, — vibrant, — épouvantable, —
230 LE :\ÎASQUK ROUGE
ce cri d'agonie dont nous avons parlé plus haut.
Il fit pour se soulever un si violent effort qu'il rompit <^ moitié les cordes qui le retenaient, et, tout en se débattant, il murmura :
— Éteignez ce feu... éteignez ce feu .. je dirai tout...
D'un coup de pied, Lespinassou dispersa dans la chambre les épines enflamniées.
Pèlerin, d'une voix qui s'affaiblissait à chaque parole, continua :
^ Pour l'argent et pour La Cuzon, je ne sais pas... mais Varroz et Marquis sont à...
Il n'eut pas le leiiips d'achever.
Le chAssis et les carreaux de la fenêtre vo- Irreiil m éclats, et le jeune homme aux cheveux noirs, un pislold (liiiic inain, sa longue
LE !\I,VSQUE ROUGE %i\
épée de l'autre, tomba, plus rapide que la foudre, au milieu des Gris stupéfaits et épouvantés.
Son premier coup de feu abattit un homme, — et son épée, flamboyant comme celle de l'archange Raphaël, en cloua un second sur le rebord de la table, — puis, sortant saignante de la poitrine qu'elle venait de trouer, recommença son moulinet formidable, enveloppant la main qui la faisait agir dans une mouvante et infranchissable muraille d'acier, d'où s'échappaient d'instant en instant de mortels éclairs.
L'un des Gris imagina de se jeter à plat ventre sur le sol, comme s'il était blessé, afin d'arriver en rampant jusqu'à ce terrible et ^mystérieux agresseur, et de le frapper traîtreusement de bas en haut.
232 LÉ M.VSQUE ROUGE
Mais le jeune homme avait deviné celte manœuvre, et, au moment où le routier n'était plus qu'à trois pas de lui, il lui cassa la tète avec son se(;ond pistolet.
11 ne lui restait plus désormais que cinq adversaires à combattre; mais, parmi ceuxci, se trouvait le géant Lespinassou qui, à lui seul, valait trois hommes, — sinon pour le courage, du moins pour la ffirce.
L'inconnu s'était adossé à l'cuibrasure de la fenêtre ouverte, afin de ne point courir le risque d'être surpris par derrière. — En outre, il fermait ainsil la retraite aux routiers qui, nous le savons, avaient verrouillé la {)orle, et qui dans l'inexprimable confusion d'un pareil moment ne songeaient pointa la rouvrir, el ne l'auraient peut-être pas pu, car (.•cll<' i>')rl(^ se trouvait dans 1<^ rayon du
LE MASQUE UOLGK 533
cercle étincelant que décrivait l'épée vengeresse.
Un des Gris, cependant, essaya de franchir le cercle; — il tomba pour no plus se relever.
Les trois autres perdaient la tête. — Lespinassou, au contraire, reprenait un peu de sangfroid et se rendait compte de la situa lion.
— Il est seul! — s'écria-t-il, — et nous sommesquatre!... Tuons-le comme un chien!
— A mort!... à mort!...
Et il fit feu de ses deux pistolets à la fois.
— Mais SOS mains tremblaient; — il n'atteignit point l'inconnu.
— Misérable ! — lui dit ce dernier. — Ah! joie connais bien !... Tu os Lospinassou !... Tu as la loi-oci!!' du loup, ol tu as aussi sa
lâcheté!... Tu ne sais tuer qu'à distance!
— Mais viens donc ici, près de moi, fer contre fer'... viens donc!... et, si quelque chose qui ressemble à un cœur bat dans ta poitrine velue, montre-le I...
Et, comme Lespinassou ne venait point à lui, il s'élança vers Lespinassou.
Le bandit n'avait pas fait un pas en avant,
— mais il soutint sans reculer le choc de son formidable ennemi.
Alors, une lutte presque corps à corps commença entre ces deux hommes, dont l'un dominait l'autre de toute la lète, — quoique le nouveau venu fut de haute laille; — mais nous savons déjà que Lespiiuissou était un colosse.
L'inconnu attaquait avec une rage et avec une inipéluosilé dont aucune «'xprcssion ng
l.K MASQUE ROUGE 235
saurait donner une idée exacte. — La pointe de son épée voltigeait comme un feu follet de la poitrine au visage du géant, et, tout ce que pouvait faire ce dernier, c'était de parer avec sa lourde rapière ces coups multipliés qui se succédaient aussi rapidement que les éclairs dans un ciel orageux.
Lespinassou était perdu si, dans ce moment, il se fût trouvé seul avec son adversaire, car, réduit à se tenir sur la défensive, il n'aurait pu longtemps empêcher la pointe foudroyante d'arriver jusqu'à son cœur.
Il le comprit, car, pour la seconde fois, il cria aux trois hommes qui lui restaient :
— Mais, lâches gredins que vous êtes, v(3nez donc à mon aide !!... Vous voyez bien qu'il est seul I... assommez-le par derrière!!...
23C LE MASQUli ROUGE
Les Gris, à ces mots, reprirent courage, et se ruèrent à la fois sur l'ennemi commun, non pas comme des hommes, mais comme des loups enragés.
Le combat devenait inégal. — Enfermé dans un cercle de fer, et forcé de se défendre à la fois contre quatre épées, le jeune homme luttait encore, mais il sentait avec désespoir qu'il allait être vaincu.
La respiration s'embarrassait, — une sorte de voile s'étendait devant ses yeux et rendait ses coups mal assurés, — son bras s'engourdissait, — des tintements sinistres emplissaient ses oreilles.
— Ah ! — se dit-il, — c'est déjà le glas de mes funérailles... — Voici la mort qui vient... mais, du moins, je me couclierai dans une tombe cnsangl;nil<''e...
LE MASQUE ROLT.E 237
Et, par un suprême eflort, il frappa Tuii de ces coups terribles dont étaient si prodigues les héros des romans de chevalerie du inoyen-àge, et il renversa à ses pieds l'un des routiers, la tète fendue jusqu'aux épaules.
Lespinassou et les deux autres reculèrent'.
— Cette trêve ne dura qu'une seconde.
— Ils voyaient bien tous trois que les forces de l'inconnu étaient épuisées, — ils voyaient bien qu'il commençait à chanceler, et que son épée frappait le vide avec des mouvementsirréguliers et pour ainsi dire convulsifs.
Ils revinrent à la charge en poussant , utl'i hurlement de triomphe.
Le jeune héros recommanda, son âme à Dieu, et il attendit la mort...
â38 LE MASgLTi ROUGE
Mais, au liou de la mort, ce fut le secours qui vint.
Depuis le dehors, une voix cria :
— Courage ! . . . j'arrive ! . . .
Un hom?ne bondit par la fenêtre ouverte, fit feu de ses deux pistolets, — tua l'un des Gris, — et, mettant l'époe à la main, se plaça à côté du premier combattant, en disant à Lespinassou :
Nous voici deux contre deux !... Viens, si tu l'oses !...
Mais Lespinassou n'osa pas.
La fenêtre, devenue libre, offrait une voie à la fuite. — Lespinassou en profita, — il s'élança hors de la maison et disparut dans les ténèbres, «-uivi par le seul des routiers qui reslAt vivant.
Six cjidavres gisaient pêle-mêle dans la
LE MASUUE UuUGE Si^O
salle basse. — Le plancher ruisselait de sang comme les dalles d'une boucherie.— Pèlerin, toujours étendu sur la table et tout saignant, semblait mort.
La monstrueuse scfMie de carnage à laquelle nous venons de faire assister nos lecteurs s'était passée en beaucoup moins de temps que nous n'en avons mis à la raconter. — Quelques minules avaient sutfi pour l'aire tant de morts avec tant de vivants !...
Il nous parait à peu près inutile d'ajouter qii^^ ce nouveau venu, arrivé si providentielle,rient à l'aide du jeune homme aux cheveux noirs, n'était autre que le voyageur avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans l'auberge de Jacques Vernier, et sur ces chemins perdus qui de Lhampugnolles conduisaient à Longchaumois.
Celui qu'il venait d'arracher à une mort certaine, lui tendit la main, et lui dit avec une admirable simplicité :
— Qui que vous soyez, messire, — Français ou Franc-Comtois, — Espagnol ou Suédois, — le capitaine La Cuzon vous appartient désormais à la vie, à la mort ! . . .
— La Cuzon ! — répéta le voyageur , — vous êtes La Cuzon !!...
— Oui, messire.
— 3 'aurais du m'en douter, — ajouta l'inconnu en regardant les cadavres, — car quelle autre épée que l'épée de La Cuzon aurait frappé de pareils coups ?...
Puis il ajouta :
— Ah ! capitaine, c'est ma bonne ('-toile qui m'a fait vous rencontrer ici... -
LE M A SOUK IIOUGE 2-i
La Cuzon linlerrompit en riant.
— Votre bonne étoile ! — répéta-t-il, — et que dirai-je donc de la mienne?... — Je crois, d'ailleurs, messire, que nous devons avoir deux étoiles jumelles, car, certes, sans le secours de la vôtre, la mienne allait s'éteindre cette nuit!... — Mais je vous ai interrompu, et je vous en demande pardon. — Vous sembliez heureux de noire rencontre. — Puis-jevous demander pourquoi ?...
— J'ai aiïaire à vous, capitaine.
— A moi ? — s'écria La Cuzon avec une nuance d'étonnement.
— J'allais vous chercher k Saint-Claude, où j'espérais, sinon vous trouver, du moins découvrir quelque moyen do mo mettre en communication avec vous. . .
— Kh bien, messire, me voilù, — et je n'ai
M'I lE MÀSOUE ROUGE
pas besoin de vous répéter que je suis à vous, tout à vous...
— Ce que j'ai à vous dire est long, capitaine, — et l'endroit où nous sommes...
— Vous le trouvez siràstre, n'est ce pas?... Ah! c'est une «riste et hideuse guerre que celle dont vnilà les résultats !... — Nous allons quitter cette maison, qui est la mienne... — mais, avant de m'éloigner, il me reste un terrible devoir à rerrplir... — Sortez le premier, messire, je vous le conseille, car ce que je vais faire est un acte de justice, un acte nécessaire, mais qui vous paraîtrait féroce... — Sortez, je vous en supplie...
— A (juoi bon, capitaine ? — Un acte de vous, quel (ju'il boil, peut m'étonner, mais je ne le blûmerai jamais...
— Soit, messire, restez donc, et soyez lé-
LE MASQUE UOUGE 243
moin de ce qui va se passer ici... —Mais n'oubliez pas que j'ai entrepris une œuvre immense, — n'oubliez pas que je marche à un but sacré, - n'oubliez pas que la trahison seule pourrait entraver cette œuvre et renverser ce but, et que partout oii je la rencontre sur mon passage il me faut l'écraser sous mon talon ferré, sans faiblesse et sans pitié... — Restez, messire, et ne vous étonnez point de me voir devenir tout à la fois le juge qui condamne, et l'exécuteur qui frappe !... — Nous sommes dans un temps et dans un pays où la justice doit être sommaire, et la vie d'un homme est d'un faible poids dans la balance où se pèsent les destinées d'une province ! . ..
Ces paroles, et l'étrange solennité avec laquelle elles furent prononcées, excitèrent au
plus haut point la curiosité du voyageur. — Quelle était donc celte trahison que redoutait le capitaine?... — De quel acte d'effrayante justice voulait-il parler?... —A quel nouveau drame celte demeure ensanglantée allait-elle servir de théâtre ?.,.
La réponse à ces questions ne se fît point altendre.
La Cuzon s'approcha de la table qui supportait le corps, — ou peut-être le cadavre, — du malheureux paysan martyrisé par les Gris de Lespinassou.
Il trancha d'un seul coup les liens à demibrisés qui retenaient ce corps et, le touchant légèrement du bout de son épée, il dit :
— Si tu es mort, tant mieux ! — Si tu es encore vivant, lève-toi !...
LE MISQUE ROUGE 245
Cette voix connue, — la voix du maître, — parut rendre à Pèlerin l'usage de ses sens.
Il fit un mouvement léger, — ses paupières abaissées se soulevèrent, — il reconnut La»Cuzon.
— Mais, au lieu de la joie qui selon toute vraisemblance aurait dû se peindre sur son visage en voyant qu'il n'était plus au pouvoir de ses bourreaux, ses traits exprimèrent une profonde terreur.
Il se souleva par un effort désespéré, — il descendit de cette table qui avait été pour lui un chevalet de tortures, et il tomba à deux genoux devant La Cuzon, en joignant les mains ei en murmurant :
— Grâce, maître 1... Au nom du Sauveur des hommes... Au nom de la bonne Sainte-
246 LE MASQLE ROUGE
Vierge Marie, pardonnez-moi... J'ai tant souffert...
- Tu as souffert, mais tu as trahi ! — répondit le capitaine d'une voix lente et grave, — rien n'excuse la trahison !...
— Oh ! maître, si vous saviez...
— Eh bien , dis-moi ce que tu veux que je sache... — Je suis ton juge, et, comme juge, je dois écouter ta défense... si tu crois pouvoir te défendre...
— J'ai résisté tant que j'ai pu...
— Il fallait résister jusqu'à la mort...
— Ils m'ont déchiré les épaules avec leurs épées... et je n'ai pas parlé...
— (détail ton devoir.
— Us m'unl percé les bras avec leurs poignards... et je n'ai pas parlé..,
— Kt c'élail encore Ion devoir.
LE MASQUE UOUGE 247
— Ils m'^ont tailladé la poitrine avec leurs couteaux... et je n'ai pas parlé...
— Et c'était toujours ton devoir.
— Ils ont allumé du feu sous mes pieds... — balbutia Pèlerin, et alors...
Il n'acheva pas.
— Et alors, — continua le capitaine, —et alors, tu allais parler I...
— La force m'a manqué, maître... je souffrais trop...
— Est-ce que les premiers chrétiens, lorsqu'on enduisait leurs corps de résine et de goudron, pour en faire des torches vivantes, est-ce que les premiers chrétiens souffraient moins que toi ?. .. — répondit La Cuzon. — Et, cependant, ils ne reniaient pas leur Dieu!... ils ne trahissaient pas leur foi!.. — Est-ce que lu crois (^uc les ardentes étreintes d'un
2i-8 LE MASQUE UOUGE
bûcher m'Suraient fait parler moi ?... — Estce que tu cruis que j'aurais trahi ?. . .
— Non, mailre... oh 1 non... Mais vous éles fort, vous. .. vous êtes courageux ?... taudis que iiR)i...
— Tap.dis que toi, tu es faible et lâche!... — acheva La Cuzou. — C'est bien là ce que tu veux dire, n'est-ce pas ?
Pèlerin baissa la tète sur sa poitrine déchirée.
— Je suis vieux... je suis chétif, — dit-il d'une voix presqu'éteinte.
— Et c'est ainsi que tu te défends 1 — s'écria le capitaine avec éclat. -^ Mais lu plaides contre toi-nième mieux queue saurait le faire Ion plus mortel ennemi I — Vieux et chétif, dislu ? — Ainsi donc c'est pour sauver les misérables débris de la misérable vie,., c'est pour
LE M A SQL U ROLGii 249
(rainer sur la terre pendant quelques jours encore ton corps débile et contrefait... c'est pour cela, et pour cela seulement, que tu allais livrer à Lespinassou et à ses bandits / les nobles existences de ceux qui sont les .premiers parmi les défenseurs de la sainte cause!... — Ainsi donc, si je n'étais pas venu..., si j'avais tardé d'une heure... d'une demi-heure... de quelques minutes... le colonel Varroz et le curé Marquis étaient perdus, et perdus par toi; car, révéler en ce moment le secret de leur retraite, c'était les perdre... c'était les jeter au poignard de l'assassin, au couperet du bourreau ! — Voih\ ce que tu aurais fait sans moi !... — voilà quel est le crime dont je t'accuse et dont je te déclare convaincu !... — As-tu quelque chose à i-épondre ?
Pèlerin se roula aux pieds de La Cuzon, en murmurant des paroles indistinctes et entrecoupées, parmi lesquelles revenait d'instant en instant le mol : Grâce I !
LVpouvante et le désespoir le rendaient fou.
— Tu as trahi! — reprit le capitaine après un silence, — tu es jugé, — tu es condamné,
— tu vas mourir !
— Non ! non ! non ! — s'écria Pèlerin à qui ces mois froidenjent pronoiicés rendirent pour quelques secondes une force fébrile,
— j(- ne veux pas... je neveux pas mourir...
Il se releva et fit quehpies pas dans la direction de la porte, connue pour s'enfuir; — mais ses janib(^s épuisées le Iraiiirent, — il ret<JiijMi, ci.u jiuaul Neis^on niailre ses mains
LE MASQUK KOLGE %M
suppliantes, il se mit à sangloter en répétant :
— Grâce !... grâce!...
— Tu vas mourir 1 — répéta le capitaine, / — recommande ton àme à Dieu !...
Et, se baissant à demi, il prit à la ceinture de l'un des cadavres un pistolet chargé, et, avec ce pistolet, il cassa la tète de Pèlerin.
Le gentilhomme inconnu poussa un cri d'horreur et se détourna vivement.
La Cuzon vint à lui.
— Je vous avais prévenu, — fit-il, — c'est affreux, mais c'est nécessaire!... - Qae la trahison puisse se glisser parmi nous, et la cause de la Franche-Comté est perdue 1 — Demain, quelques-uns de nus hommes viendront ici pour enterrer tous ces cadavres, parmi lesquels je les préviendrai qu'ils trou-
25^ LE MASQUIi ROUGE
veront celui de Pèlerin, tué par moi pour avoir trahi!... — Et maintenant, messire, sortons de cette chambre, car j'ai hâte comme vous de quitter cette effroyable atmosphère de sang... — Une fois dehors, je pense que rien ne vous empêchera de m'apprendre quels sont les motifs que vous faisaient me venir chercher à Saint-Claude.
— Rien, assurément, capitaine, — répondit l'inconnu.
Et ils sortirent tous les deux.
Raoul.
— OÙ donc est votre cheval? — demandai La Cuzon.
— Je l'ai attaché par îa bride à un tronc d'arbre, — répondit le voyageur. — Est-ce que vous êtes à pied, capitaine?
â54 LE MASQLR UOrCE
— Non, mais mon cheval, à moi, n'a pas bes )iii d'être attaché... Vous allez voir.
La Cuzon approcha de ses lèvres deux de ses doigts, et fit entendre un sifflement doux et prolongé.
Le bruit d'un galop rapide répondit à ce sifflement, et une jument barbe, d'une grande beauté, vint piaffer auprès de son maître.
— Quel admirable animal 1 s'écria l'inconnu.
— C'est un cadeau de Charles de Lorraine,
— dit le capitaine en passant la main dans la crinière longue et soyeuse de la jument.
— Elle me connaît, — elle m'aime, — elle obi'it à mon appel et n'obéit qu'à moi. — Elle nuncho d'un pas aussi ferme au si assuré sur la pente des montagnes réputées inaccessibles que sur le grand chemin le plus
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îarj?e et le mieux frayé. — Elle m'a sauvé deux ou trois fois la vie par sa prodigieuse vitesse, en me faisant passer sain et sauf à travers des eaibuscades d'oii jaillissait une grêle de balles. — Enfin, elle est pour moi mieux qu'une niontnre, elle est une amie...
Le voyagenr voulut caresser la jument comme avait fait le capitaine, mais elle se cabra furieusement, avant même que la main de l'inconnu n'eût touché son encolure souple et hardie, ses naseaux se gonflèrent, et elle hennit avec une colère menaçante.
— Prenez garde ! — dit vivement La Cuzon, — c'est un agneau pour moi, mais pour tous ceux qu'elle ne connaît pas c'est un démon!... — Si nous restions quelque temps ensemble, elle s'accoutumerait à vous et vous pourriez l'approcher sans crainte... - Main-
2!5G LK MASQUK ROUGE
tenant messire, allez prendre votre cheval et partons, car le temps se pass^, je suis attendu et il faut que j'arrive...
Les deux hommes se mirent en selle.
Pendant quelques minutes, ils marchèrent silencieusement l'un à côté de l'autre.
L'inconnu subissait, sans chercher à s'y soustraire, le prestige rayonnant autour de ce beau jeune homme de vingt-deux ans à peine, la plus grande renommée populaire de la montagne, le héros chevaleresque d'une guerre sainte !... — Il le voyait, là, près de lai, simple et modeste dans sa gloire qu'il semblait ignorer, et cependant il n'y avait pas un rocher, pas un vallon, pas un chalet dans la province qui ne retentit du nom de cet hoiiunel... — Vingt luis les armées coalisées de la France et de la Suède avaient
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lâché pied devant la bande de partisans commandés par ce chef héroïque qui, dans l'attaque, marchait le premier, et le dernier dans la retraite! — Contre le bouillant courage, contre l'infatigable persévérance de cet homme, les efforts du grand Cardinal étaient venus se briser! — Fidèle à la cause de l'Espagne, qui pour lui représentait la cause de la liberté, La Cuzon défendait son pays pied à pied, montagne par montagne et rocher par rocher. — Rien ne pouvait ni le lasser, ni le décourager, ni l'abattre! — A lui seul, il était le résumé du vieil esprit d'indépendance qui coulait avec le vieux sang dans les veines de toute une population. — Il était la personnification vivante et fière de l'antique liberté dont il arborait le dernier drapeau sur les pics neigeux de son pays natal...
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-L'inconnu se disait tout cela, etLaCuzoa lui paraissait d'autant plus grand qu'il semblait moins se douter de sa propre grandeur! Est -il besoin de constater ici que presque toujours un orgueil fanfaron amoindrit ceux qu'il domine? S'il me fallait citer des exemples et des noms à l'appui de ce que j'avance, les exemplesetles noms ne me manqueraient pas. Le capitaine fut le premier à rompre le silence.
— Messire, — dit-il, — pardonnez-moi si je trouble la méditation qui vous absorbe... — mais vous m'avez prévenu que vous vouliez r»e parler longuement, et nous ne tarderons guère à arriver dans un pajs oii le silence deviendra iR'cesi^ire, cardiaque rocher, chaque buisson, chaque tronc de sapin, pourra cacher un ennemi et par conséquent
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un danger... — Ici, ce péril existe déjà sans doute, mais moins imminent... — Parlez donc, messire, je suis prêt à vous entendre, et l'homme qui m'a sauvé la vie peut compter sur moi corps'et âme, s'il a quelque chose à me demander et si cette chose dépend de moi...
— Capitaine, — répondit l'inconnu d'une voix que l'émotion faisait visiblement trembler, — ma situation est difficile, et mon embarras est extrême. — J'ai une question à vous adresser et j'ai un secret à vous apprendre... ~ Je devrais, avant de vous rien demander, vous révéler ce secret qui est important, non-seulement pour moi, mais aussi pour la cause que vous sersez et que je veux servir... — Mais le courage me manque et je ne puis attendre plus longtemps... — D'ail-
tQO LF. MASQUE ROUGE
leurs, de la réponse que vous allez me faire, dépendra sans doute le parti que je vais prendre et qui décidera de mon avenir...
L'inconnu s'arrêta.
— Vous m'étonnez et vous m'intriguez singulièrement , messire ! — s'écria La Cuzon. — Nous nous rencontrons aujourd'hui pour la première fois, et votre accent m'indique que vous n'êtes , selon toute apparence , ni Franc-Comtois , ni Espagnol. — Comment donc puis-je, à mon insu, me trouver mêlé à votre vie de telle façon qu'une parole de moi ait sur votre avenir une influence quelconque? Je ne le comprends pas...
— Capitaine, — répondit l'inconnu, — vous avez une cousine...
— Ah ! — fît La Cuzon avec un si brusque ressaillement que sa main gauche raidit la
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bride qu'elle tenait, et que sa jument fit un violent écart.
— L'an passé, — continua l'inconnu, trop ému lui-même pour remarquer cette émotion, — l'an passé, votre cousine et son père habitaient une petite maison dans la foret do Chaux, près de Dole... — Depuis lors, votre oncle, Pierre Prost, est revenu dans la montagne... mais il est revenu seul... et l'on dit qu'Églantine est morte !... -- Est-ce que cela est vrai, capitaine?... est-ce qu'Églantine a cessé de vivre?...
Quoique ces paroles eussent été prononcées d'une voix suppliante, La Cuzon ne répondit pas tout d'abord. — Il paraissait se consulter, et les rides de son front, ses sourcils noirs qui se rejoignaient dans une con-
traction douloureuse , semblaient indiquer qu'un violent combat se livrait en lui.
— Messire, — dit-il au bout d'un instant et en interrogeant au lieu de répondre, — si ma cousine est morte, c'est un deuil de famille pour son père et pour moi, ses seuls parents... — Que vous importe cela?
— Ah ! — s'écria l'inconnu en portant ses deux mains à son visage, pour le cacher, et en s'efïorçant, mais vainement , de comprimer un long sanglot qui montait de son cœur à ses lèvres, — ah ! elle est morte, je le vois bien!...
L'accent désespéré avec lequel furent prononcés ces derniers mots fit tressaillir de nouveau le capitaine.
— Vous la connaissiez donc? — demandat-il vivement.
— Ah ! — s'écria l'inconnu, — si je la connaissais!...
— Et peut-être vous l'aimiez?...
— Oui, oh! oui, je l'aimais!... je l'aimais avec toute mon âme, je l'aimais avec tout mon cœurl... je l'aimais avec la fougue ardente d'un premier et d'un dernier amour!...
— Et, elle... — balbutia La Cuzon, — elle?... vous aimait-elle aussi?...
— Elle avait pour moi l'affection sainte d'une sœur, et, je le crois aussi, la chaste tendresse d'une fiancée...
La tête du capitaine retomba sur sa poitrine; — deux grosses larmes coulèrent sur ses joues subitement pâlies, et, pendant quelques secondes , cet homme si fort fut faible comme un enfant.
C'est qu'une parole venait de déchirer à
tout jamais le voile à travers lequel, jusqu'alors, il avait regardé l'avenir; — c'est qu'une des grandes espérances de sa vie venait de s'écrouler ; — c'est qu'il lui fallait renverser une des deux idoles dont son cœur était le sanctuaire.
La Cuzon, jusqu'à ce jour et jusqu'à cette heure, avait fait deux parts de son âme. — Il avait donné l'une, — la première, — la plus large, — à sa déesse, l'indépendance I... L'autre appartenait à Églantine.
Il proclamait bien haut, — il inscrivait sur son drapeau glorieux le premier de ces deux amours.
Le second, au contraire, était enfermé par lui dans le mieux caché, dans le plus mystérieux des replis de son cœur.
Mais bien souvent il se disait : ^
LE MAîlQUE UOUGlî 265
- Quand arrivera l'été de ma vie, — quand j'aurai fait ma tâche, — quand la comté libre et forte, n'aura plus besoin de défenseurs, — quand il ne me restera plus, ouvrier laborieux, qu'à réclamer mon salaire après ma journée finie; — alors, redevenu le maître de moi-même, — alors, ayant conquis le droit d'accrocher au foyer de ma maison mon épée victorieuse ; — alors j'avouerai à Églantine mon amour si longtemps timide, et je lui offrirai cette main qui fut puissante, et ce nom qui fut illustre... — Alors, tous deux, près d'un berceau, nous oublierons le passé sanglant pour ne songer qu'au souriant avenir représenté pour nous par les blondes têtes de nos petits enfants endormis...
Voilà ce que pensait La Cuzon, tandis qu'il bondissait ainsi qu'un jeune tigre parmi les
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bataillons ennemis, fauchés par lui comme des épis mûrs; — voilà clans quels horizons bucoliques se reposait son âme , tandis que son bras infatigable frappait de si terribles coups...
Soudain, tout s'écroula.
Églantine ne l'aimait pas, — Églantine ne l'aimerait jamais, — Églantine en aimait un autre I...
Le choc fut cruel et la blessure douloureuse. ~ Nous avons vu couler deux larmes sur la joue pâlie du soldat...
Mais La Cuzon était un deces hommes privilégiés, dontl'ànie est au besoin d'acier comme le corps, (i qui commandent h leur cœur d'être insensible, comme à leurs nerfs d'être infatigables.
— A loi ! — se dit-il tout bas, mais avec le
LE MASQUK ROIGE 267
sublime enthousiasme du sacrifice accompli, — à toi, liberté sainte!... à toi, désormais, tout entier ! . . .
Les plis de son front s'effacèrent ; — ses sourcils contractés se disjoignirent; — sa tête se releva; — le sang circula comme de coutume sous les tissus de sa peau brune.
Le capitaine La Cuzon était redevenu luimême.
— Messire, — fit-il en se tournant vers l'inconnu, — vous m'avez sauvé la vie, et ce serait payer bien mal la dette de reconnaissance contractée par moi envers tous que de prolonger plus longtemps votre erreur et votre chagrin... — Églantine n'est pas morte!...
— Ah ! - s'écria le jeune homme en saisissant avec une sorte de fiévreux délire la main du capitaine et la pressant contre son
cœur, — ah ! je le savais bien, moi, que mes pressentiments ne me trompaient point! — Je savais bien que mon cœur se serait arrêté au moment où le cœur d'Églantine aurait cessé de battre!...
— Mais, — reprit La Cuzon, — vous comprenez, messire, qu'après la confidence que vous venez de me faire, — après vous avoir entendu me dire que vous aimiez Églantine et qu'Églanline vous aimait, — j'ai le droit d'attendre de vous des aveux plus complets,
— j'ai le droit de vous demander qui vous êtes, — quels sont vos désirs, et aussi quelles sont vos espérances...
— Oui, certes, vous avez ce droit, capitaine, — répondit vivement le jeune homme,
— et je le sais si bien que j'aurais voulu vous parler de moi avanl tout... — mais, dans la
LK MASQUfî ROUGE ^09
terrible incertitude dont vous venez de me tirer, je n'en ai pas eu la force.
— Eh bien , messire , — maintenant que vous êtes rassuré, j'attends...
— Je commence donc, — fit l'inconnu, — et souvenez-vous, capitaine, que de tout ce que je vais vous dire, je puis aussi vous donner la preuve... — Ne vous étonnez donc de rien, si surprenantes que vous paraissent au premier abord les choses que je vais vous raconter...
— Je suis bien jeune, — répliqua La Cuzon, — et cependant, depuis que j'ai l'âge de raison, — depuis deux ans surtout, — j'ai vu se passer sous mes yeux tant de faits impossibles en apparence, qu'aujourd'hui, pour m'étonner, il faudrait un miracle... — et encore, en face de ce miracle, j'adorerais la
â!70 LE jiiASi^*: jRj©u<iji
ton le- puissance de Dieu, tuais ce serait sans surprise...
-— Il y a quelques jours encore , — commença l'inconnu, — je m'appelais Raoul Clément, et j'étais lieutenant de cavalerie sous les ordres de M. de Villeroy...
— Français ! — s'écria La Cuzon en fronçant involontairement le sourcil, — vous êtes Français 1...
— Laissez-moi continuer, capitaine... — Je vous ai dit ce que j'étais hier... — je vais vous dire ce que je serai den;iain... — Demain, l'oflicier français Raoul Clément aura cessé d'exister , et le baron franc-comtois Raoul de Champ d'Hivers aurapris sa place!...
En entendant prononce!" ce aom, le capitaine arrêta brusquement son cheval , et il regarda avec une stupeur manifeste son com-
LE MASQUR KOUGE 27!
pagnon dont les rayons blancs de la pleine lune éclairaient la belle et noble figure, tout à la fois douce et mâle.
— Raoul de Champ-d' Hivers, — répétal-il d'une voix émue, ~ vous!... — Mais c'est impossible!... — La grande et forte race des Charnp-d'Hivers est éteinte, hélas 1... — Le dernier baron a péri, il y a plus de vingt ans, avec son fils unique encore au berceau, sous les ruines fumantes de son manoir incendié...
— Capitaine, — répliqua le voyageur que d '>.>ormais nous appellerons Raoul , — un miracle même, me disiez-vous tout à l'heure, vous surprendrait peu, et vous adoreriez avec calme la maio toute puissante de Dieu... — Adorez donc et ne vous étonnez pas !... — Ce miracle s'est fait pour moi... Je suis le
27t LE MASQUE ROL T.È
fils unique du dernier baron de Champd'Hivers...
— Messire, — dit La Cuzon en mettant la main sur l'épaule de son interlocuteur, — je vous supplie d'avance de me bien comprendre, de m'excuser, et de ne rien voir d'offensant dans le doute que je manifeste... — On ne déracine point, tout d'un coup, une croyance accréditée depuis longtemps, surtout lorsque la vraisemblance et les probabilités étayent cette croyance... — Vous n'avez pas l'intention de m'abuser, je le crois, j'en suis sûr, — mais n'a-t-on pu vous tromper vous-même?... — Comment auriez-vous été sauvé de ce grand désastre où périt le baron de Champ-d'Hivers ?. . . — Vous allez me dire, je le devine, qu'un serviteur fidèle a tout bravé pour vous nrrachor h l'incendie...
— Oui. — L'intendant de mon père, — un honnête homme, qui s'appelait Marcel Clément, — et dont je me suis cru longtemps le fils. — Que voyez-vous d'étonnant et d'impossible à cela, capitaine?...
— Rien, assurément; — la chose est même toute simple ; — mais il y en a une autre qui l'est beaucoup moins...
— Laquelle ?...
— Celle-ci : — Commuent se fait-il que cet intendant dévoué, que cet honnête homme, que ce serviteur fidèle, après vous avoir enlevé, sans doute au péril de sa vie, du milieu des flammes qui dévoraient votre château, — comment se fait-il qu'au lieu de crier bien haut : — J'ai sauvé le dernier rejeton de la noble maison de Cliamp-d' Hivers, — j'aisauvé
l'héritier d'une for lune immense, — le voici ^ 1 lâ
2T4 LE MASQUE JjOL'GE
— qu'il vioë pour garder et soutenir son rang parmi les grands barons franc-comtoisl.,, il vous ait enseveli dans robscnrité, il vous ait élevé comme soii fils, — il vous ait fait porter son nom, — et qu'aujourd'hui seule-* ment, après vingt ans passés, vous veniez réclamer le titre et l'héritage de vos ancêtres?... — (,onvenez-en, messire, tout cela est étrange, - tout cela parait insensé, — et, parmi ceux à qui vous direz ces choses, vous trouverez difficilement, je, le ÇA*ftiDSi.4es audiicurs faciles à convaincre...
— Capitaine, — répondit Ilaoul , — je comprends vos doutes, et bien loin de les trouver oiTensants je les partagerais , si le vieux Marcel <..lémcnl, mon père adoptif, n'avait l'ail luire pour moi la lumière inconleslnhle de l'évidence parmi les ténèbres
LE .nASQUE HOUGE ^75
amoncelées autour de mon berceau... — Cette torche ardente de la vérité brillera bientôt pour vous comme pour moi... — Et/ d'abord, un seul mot va vous expliquer bien des faits qui vous semblent inexplicables : — Il fallait entourer mon existence d'un voile impénétrable pour me soustraire, moi, chétif enfant, à l'implacable haine d'un tout puissant ennemi. — Cette haine s'attachait à ma race tout entière ; — cette haine s'était juré d'éteindre mon nom et d'anéantir ma famille. — L'incendie du château de Champd'Hivers ne fut point un malheur, ce fut un crime, — mon père ne mourut pas victime d'un accident terrible, mou père mourut assassiné!...
— ^.Assassiné 1! — répiHa La Cuzon sans
ÎIQ lE MASQUE ROUGE
chercher à cacher son étonnement et son émotion.
— Oui, — s'écria Raoul avec force, — et tout à l'heure je vous dirai le nom de l'assassin !... — Mais il faut que vous connaissiez les motifs mystérieux du crime, avant d'apprendre quel fût le criminel... — Écoutezmoi, capitaine, et, après m'avoir entendu, vous déciderez si je suis un vulgaire intrigant qui veut voler un nom, ou si j'ai le droit de réclamer ma place au premier rang parmi mes pairs!...
vu
Tristan de Champ-d'Hivers.
Raoul commença son récit.
Mais ici nous croyons utile de retirer pour un instant la parole à notre héros, et de nous substituer à lui, dans l'intérêt même du livre que nous écrivons.
Cettp substitution sera faite dans un double but.
D'abord elle nous permettra de restituer et de mettre à leur place certains faits et certains détails, que Raoul, lui-même, ignorait.
Ensuite elle nous évitera la nécessité de transcrire les questions et les interruptions fréquentes du capitaine La Cuzon, questions qui venaient suspendre et hacher le récit du jeune homme, — nuisant ainsi singulièrement à son intérêt, sinon pour les oreilles attentives de son auditeur, — du moins pour les yeux distraits de nos lecteurs fatigués.
Lf barrm Trislan d<' Cbamp-d'Hivers —
(le père de Raoul ) , — venu au monde vers 1586, dans les propriétés immenses que sa famille possédait en Franche-Comté, dans le bailliage d'Aval, reçut l'édiica lion extrêmement simple qu'on donnait 6^ux gentilshommes de cette époque, puis, appelé par son rang à la cour de Sa Majesté catholique le roi d'Espagne, il ne larda guère à obtenir un régiment, et il ne fît plus dans sa province que de rares et courtes apparitions.
Tristan de Champ-d'Hivers .passait h bon droit pour l'un des plus charmants cavaliers de son époque, aussi ses succès furent-ils nombreux et ses bonnes fortunes éclatantes. — Mais son cœur, aspirant sans doute k de plus solides affections, n'avait jamais cessé de rester iibre parmi ces attachements passagers.
280 LE MASQUE llOUGE
Tristan atteignait sa vingt-cinquième année, et il songeait au mariage — non point par amour pour une femme , mais afin de perpétuer sa race, — quand il fut appelé en Franche-Comté par son père mourant.
A peine venait-il d'arriver, qu'un mieux sensible se manifesta dans l'état du malade qui, pour un peu de temps au moins, se trouva hors de tout danger.
Forcé par les convenances de passer quelques semaines dans les domaines de la ,baronnie de Champ-d'Hivers, Tristan cojisacra ses journées presque entières aux plaisirs de la chasse à courre, sous les futaies séculaires de ses bois seigneuriaux.
Or, une après-midi, —comme il s'apprélait à sonner la mort d'un pauvre cerf, qui faisait vainement tête aux chiens dans un
LE aiAï>(^)LE ROIGE ZS\
hallier, — il entendit soudain, et non loin de lai, des cris perçants poussés par une voix de femme.
Abandonnant aussitôt la chasse, Tristan mit son cheval au galop dans la direction de ces cris, et il ne tarda point à apercevoir une jeune fille emportée avec une effrayante vitesse par la jument blanche qu'elle montait, et suivie, mais à une très grande distance, par deux laquais effrayés qui criaient: — Arrêtez !... arrêtez !... — et qui enfonçaient les molettes de leurs éperons dans le ventre de leurs chevaux sans parvenir à rejoindre la jument fugitive.
Messire de Champ-d'Hivers, profitant de la supériorité de sa propre monture, — cheval arabe de pur sang, qu'il avait ramené d'Espagne, — et coupant d'ailleurs au plus
• :282 LE MÀSQUF. ROnCE
couri par des sentiers qu'il connaissait, gagna les devants et saisit la bride de la haqiienée indocile, juste au moment, où folle d'épouvante et chancelant sur sa selle, la jeune fille allait perdre coniplèleuient connaissance.
La jument, arrêtée par un poignet de fer, se cabra mais dut obéir, et Tristan, sautant
à terre, reçut dans ses bras l'amazone qu'il posa sur le gazon où elle s'évanouit.
Le jeune baron put alors considérer avec
attention celle à qui il venait de sauver la
vie.
C'était une enfant d'un peu plus de seize
ans, blanche comme les fleurr, du lis, ou
comme la neige immaculée des montagnes,
sous de longs et soyeux cheveux d'un noir
velouté.
LF, MASQrF ROUGK 2(S3
Ses yeux étaient fermés, et ses longs cils bruns estompaient de leur ombre les pommettes de ses joues pâlies.
La richesse de son costume, — la beauté de son cheval, — la livrée de ses valets, — étaient des indices d'un rang élevé et d'une forune considérable. Unécussonblasonnésedessinait en relief sur le pommeau delà cravache que venait de laisser tomber sa main engourdie, — mais le temps manqua au jeune baron pour se rendre compte de ces armoiries, car en ce moment les deux laquais arrivaient enfin auprès de leur maîtresse.
L'un de ces hommes, — un vieux serviteur à cheveux blancs et à figure vénérable, — dont les traits étaient bouleversés par l'émotion et l'épouvante, mit un genou en terre auprès du corps inanimé, en s'écriant :
— Que Dieu soit béni ! . . . — notre maîtresse n'a d'autre mal que la peur ! . . .
Puis, saisissant les mains de Tristan, et les embrassant malgré la résistance de ce dernier, il ajouta :
— Que grâces vous soient rendues, monsieur le baron, car c'est vous qui, avec l'aide de Dieu, nous avez conservé cette chère enfant!...
— Vous me connaissez ? — demanda le jeune homme avec quelque surprise.
— Comment ne connaîtrais-je pas monsieur le baron? — Mon maître est l'un des plus proches voisins du château de Champd'IIivers...
— ' Comment s'oppelliî v( tre mailre?
— • Le comte de Mirebel.
— Ah I — fit Tristan avec un brusque haut le corps.
Puis, il continua :
— Ainsi, cette jeune fille ?...
— Est mademoiselle Blanche, — l'unique enfant de mon maître, qui, ainsi que monsieur le baron ne peut manquer de le savoir, est l'un des plus riches seigneurs de tout le bailliage.
— J'espère que les suites de tout ceci n'auront aucune gravité, — dit alors Tristan avec une extrême froideur. — Je vous prie de témoigner à votre jeune maîtresse toute la part que je prends à l'accident, fort léger par bonheur, dont elle vient d'être victime..,
Et M. de Champ-d' Hivers , reprenant le chapeau qu'il avait jeté sur le gazon, fit quel-
§l8(i Lf. MAîîQL'b: RULGlî
ques pas dii côté de sou cheval, qu'il avait att ;ohé par la bride au tronc d'uu chêne.
— Quoi, messire, vous vous éloignez...
déjà? — s'écria le vieux valet.
— Mais, sans doute. — Qu'ai-jeà faire ici, je vous prie ?
— C'est que... je pensais... je croyais... que M. le baron serait peut-être bien aise de voir... hors de tout péril... et revenue à ellemême... celle dont il vient de sauver la vie...
— Vous vous trompez, mon brave homme, — répondit Tristan, — mademoiselle de Mirebel n'a besoin ni de mes soins, ni de ma présence, et je la laisse parfaitement en saaté sous voire garde... —je vous souhaite lu bonjour.
Ll). iMASQUii ROUGE 287
El le baron, — tout en parlant, mit le pied à l'ctrier.
Voici rexplication de sa conduite en cette circonstance, — conduite au moins bizarre, on en conviendra, de la part d'un galant homme, et surioui d'un homme galant.
Celte explication est simple.
Il s'tigit de la mille et unième édition de l'immortelle chronique des Montaigus et des Capulijts .
Depuis des siècles, les barons de Champ d'Hivers et les comtes de Mirebel, voisins de suz raineté et rivaux de puissance, s'étaient voué une haine terrible, compliquée de duels, d'enlèvements, de violences, et même, disaiton, de quelques assassinats.
Élevé par son père dans les principes de cette baine instinctive et irraisonnée, le
baron n'avait pu se défendre de ressentir un éloignement subit en se trouvant tout à coup face à face avec l'héritière d'une fa-, mille délestée.
Il ne réfléchissait point que cette héritière était une adorable enfant de seize ans, bien innocente à coup sur des sanglants griefs que les barons de Champ-d'Hivers reprochaient aux comtes de MirebeL — Il sentait la haine héréditaire couler dans ses veines avec son sang, et il s'éloignait, — voilà tout.
Cependant il ne partit pas.
Au moment où, comme nous l'avons dit déjà, il mettait le pied àl'étrier, saisissant de la main gauche la crinière flottante de son cheval, et de la main droite le pommeau de la sfîllo, mademoiselle de Mirebol, qui peu à
LE. MASQUE UOUGE 289
peu reprenait ses sens, ouYrit les yeux en poussant un profond soupir.
Tristan se retourna.
Blanche, à la vue d'un étranger, devint rouge comme une grenade en fleur, et fit un mouvement pour se soulever; — mais elle était faible encore et elle retomba.
Fasciné par une toute puissante attraction, M. de Champ-d'Hivers lâcha les rênes qu'il avait rassemblés^dans sa main, et se rapprocha de la jeune fille.
— Que s'est-il donc passé? — demanda Blanche d'une voix tremblante, en s'adressant au vieux domestique, -r et pourquoi suis-je ainsi couchée sur le gazon et faible comme si j'allais mourir ?
— Chère demoiselle, — répondit le valet
avoc celte familiarité tendre des anciens seri 19
290 LE M\SQUE UOUGE
viteurs qui font pour ainsi dire partie intégrante (l'une famille, votre jument s'est effrayée au passage d'une bête fauve, et vous a emportée à travers la forêt avec une vitesse si grande que nous ne pouvions vous suivri3. — Vous aviez pris peur, et vous alliez toïiiîier et vous briser contre quelque tronc d'arbre, quand M. le baron, que voici, s'est jeté courageusement au-devant de votre ju-' ment et est parvenu à l'arrêter.
— En effet, — dit Blanche avec un sourire charmant, — je commence à me souvenir...
Elle attacha sur Tristan un regard tout à la fois curieux et reconnaissant, une nouvelle et pudique rougeur vint colorer ses joues et son front, et elle tendit la main au baron avec tout Tabaudon d'une adorable chasteté, en disant :
LE AiASQLE HOUGE 201
— Oh 1 merci, monsieur !... merci !... — mon pauvre père aurait tant pleuré, si j'étais morte !
Tristan hésita pendant une seconde avant de prendre la main mignonne qui s'avançait vers lui ; — mais jl 4ff,t ,o|),éjr cie nouveau à l'involontaire attraction qui le subjuguait.
11 saisit les doigts blancs et effilés de la jeune fille, et il les porta à ses lèvres avec une vivacité si grande qu'elle les retira bien vite en poussant un petit cri.
Tristan fit alors un pas en arrière et se tint debout et embarrassé devant cette enfant si belle et si pure, dont les regards s'attachaient sur les siens avec une expression de reconnaissance et de candeur.
Mademoiselle de Mirebel était un peu pâle encore, mais déjà, cependant, le bril-
lant coloris de la jeunesse se remontrait sur ses joues veloutées et le sourire revenait à ses lèvres.
— Monsieur... — dit-elle.
Et elle s'interrompit pendant un instant.
— Que désirez-vous de moi, mademoiselle? — demanda Tristan d'une voix qui voulait être calme, mais que les battements du cœur faisaient légèrement trembler.
— Monsieur... — répéta Blanche en lui tendant de nouveau la main par un geste simple et gracieux, — vous m'avez sauvé la vie...
Le baron, qui s'apprêtait à appuyer pour la seconde fois ses lèvres sur le gant parfumé qui couvrait la petite main de la jeune fille, n'acheva point ce mouvement et lit un geste de dénégation.
— Pardonnez-moi, — reprit mademoiselle de Mirebel avec une angélique expression du regard ; — c'est à vous que je dois de revoir encore cette verdure si belle et ce soleil si doux. — Au moment où j'étais emportée à travers la forêt, — au moment où ma tête s'égarait, — au moment où je lâchais les rênes et où je fermais les yeux, — j'ai bien senti que j'allais mourir, et (que vous en conveniez ou non) je sais bien que vous êtes mon sauveur. Dites-moi donc votre nom, monsieur, afin que je le redise à mon père, et que ni lui, ni moi, nous ne l'oubliions jamais 1...
Il fallait obéir à cette douce prière.
Le jeune baron s'inclina, et il entr'ouvrit les lèvres ; — mais, au moment de parler, au moment de prononcer son nom, il hésita
294 LE MASQUi: UOUtîE
pendant liiie seconde, et il attacha avec une persistance presque passionnée, sur le beau visage de Blanche, son regard devenu soudainement triste.
Durant cette seconde, un monde de pensées traversa son esprit.
Il se dit que jamais il n'avait ressenti à l'aspect d'une femme une impression semblable à celle qui l'agitait en ce moment.
Il se dit que rien ne le séparait en apparence de cette jeune fille, son égale par le rang et par la fortune, et que cependant son noiii, prononcé par lui, aîlait creuser entre eux aussitôt d'infranchissables abîmes.
Il maudit presqUè, alors, ce nom dont il était si fier, et il entrevit l'odieuse exiguité de ces préjugés de race desquels il avait ncceplé, jusqu'à ce jour e! jiis(]u'5 ce hio-
LE MASQUE ROUGE ^Do
ment, le Mal héritage, — et il lui sembla que quelque malheur inconnu allait briser son avenir et faire à son cœur une profonde et incurable blessure. •
Cepeiidant Blanche attendait toujours la réponse de Tristan, et l'on pouvait lire sur son front candide l'étonnement que lui causait ce retard inexpliqué.
M. de Champ-d'Hivers ne pouvait reculer davantage. - Il baissa les yeux et murmura son nom. — On eût pu croire qu'il faisait l'aveu d'une honte ou d'un crime, tant il y avait dans sa voix de trouble et presque de crainte.
— Ah ! — s'écria Blanche avec une sorte d'effroi, quand elle eut entendu.
Tristan ne se méprit point sur l'expression du monosyllabe échappé à la jeuno
fille ; — ses yeux se relevèrent et s'attachèrent de nouveau sur le visage de mademoiselle de Mirebel.
Ce visage avait perdu la douce bienveillance et la reconnaissance émue qui l'animaient un instant auparavant. — Il n'exprimait plus qu'une crainte instinctive et^involontaire.
Tristan sentit une douleur aiguë, — douleur physique autant que morale, — lui traverser le cœur. — Il recula de quelques pas, et, d'une voix lente et basse, il dit :
— C'est vous qui l'avez voulu mademoiselle. — Dieu sait que j'aurais mieux aimé garder le silence! — Au moins, ainsi, vous îiuricz conservé peut-être un bon souvenir à l'inconnu, — tandis (pm inainteiianl j(î ne
LE MASQUE HOIT.E 5D7
suis plus pour vous qu'un homme que vous devez haïr...
— Haïr! — interrompit Blanche vivement ; — oh 1 monsieur ! . . .
— Hélas! mademoiselle, reprit Tristan,
— je sais combien est terrible l'empire de certaines préventions héréditaires que l'enfant suce avec le lait qui le nourrit ! — A vaut de vous avoir vue, mademoiselle, il faut bien que je l'avoue, je partageais ces préventions ; — à vos yeux, je ne dois être qu'un ennemi de votre famille, — et, ce sentiment, je le déplore mais je ne m'en étonne point.
— Maintenant, mademoiselle, nous allons nous séparer, — nous séparer pour ne jamais nous revoir sans doute. — J'emporte avec moi le bonheur de vous avoir rendu un trop léger service, — et j'ose vous supplier,
298 LE iMASQUE UOUGE
mademoiselle, d'oublier à tout jamais mon nom, si vous daignez penser quelquefois à « moi...
En prononçant ces dernières paroles, le baron s'inclina prolondéaient devant la jeune fille, et se rapprocha de son cheval qui hennissait et piaffait d'impatience.
Il ajusta la bride et il reuiil le pied à V^trier.
— Adieu, mademoiselle... — murmura-lii en se retournai- 1 une dernière fois.
— Alieu... — répondit Blanche, mais d'une voix si basse, que Trislau ne put l'entendre.
Le jeune honnue était à chmal. — Il passa sa main sur sou front, coiuiue pour en éloigner une pensée importune ; — puis, enfonrant les ('[xTons dans les flancs de i>ix mon-
LE .MASOUIC noucE ^09
ture, qui fit un bond prodigieux, il partit au galop, et il disparut comme l'éclair au détour d'un sentier.
Blanche était demeurée immobile et rêveuse au pied du grand chêne suus lequel nous l'avons laissée
Quand son vieux valet s'approcha d'elle, en lui disant d'un ton respectueux : — Mademoiselle veut-elle remonter à cheval?... — M. le comte serait certainement inquiet d'une trop longue absence... - Blanche tressaillit.
Elle fit un mouvement brusi^ue, comme si on l'éveillait au milieu d'un rêve, et elle murmura cette phrase interrompue, qui sans doute répondait à sa pensée intérieure :
— Mon ennemi!... — lui!... — oh!
non!...
Roméo et Juliette^
Le récit de Raoul au capitaine Là Cuzon, — quelle que soit d'ailleurs l'im^porlance de ce récit qui met sous les yeux d .e nos lecteursdes faits anciens déjà, mais r attachés par des liens indissolubles à ceux r ^ji yonl suivre, — n'est cependant en quelq' j^ sorte qu'un horsd'œuvre dans ce livre.
302 LE MASUUE ROUGE
Ceci doit expliquer comment il se fait que iK ris passions, Salis presque y toucher, à côté d\!iie charmante et délicate analyse que nous eussions essayée avec bonheur, — celle du naissant el mutuel amour du jeune baron Tristan de Champ-d" Hivers et de mademoiselle Blanche de Mirebel. Car on a deviné déjà ({ue le drame shakespearien de Romeo et JrHettc allait se recommencer dansces pages,
— ( brièvement , soyez-en sûrs, ) — et que , par la raison même qu'ils devaient se haïr,
les deux jeunes gens étaient prêts à s'aimer. Toujours esi-il qu'après la scène que nous
aTons racontée, Tristan revint au château, la
tète en feu et le cœur agité par des sensations
iucoinuK^s.
Toujours esl-il, — et ceci est plus signifi-
licalil' cntorc, ~ que, chcmiîi faisant, et sous
le préfcxtc assez plausible de ne point cf-
Lli MASQUE ROlîGE 303
i'rayor son père par rimitile récit du danger qu'elle avait coiiru^ Blanche donna l'ordre à ^s fioniestiqnes de garder un silence absolu s(]r les événements de Ja matinée.
Mais ce silence n'avail-il pas en réalité pour but d'éviter à ce nom de C.bamp-d'Hivers, (nom qu'à son insu elle aimait déjà peut-f'tre) - les injuri(.'uses récriminations que le comte de Mirebel ne manquait jamais de prodiguer il ans ses discours, à l'occasion de. cette famille détestée.
Oue la perspicacité de mes belles lectrices dî'cide cette question importante.
Pendant la nuit qui suivit ce jour, l'amour naissant et les vieilles haines de race se livrèrent dans l'àme de Tristan une lutte acharnée.
304 LE MAï^JUK ROUGE
En proie à une sorte de fiévreux délire, le jeune homme prenait tour à tour les résolutions les plus contraires, et se repaissait des rêves les plus insensés.
Tantôt il songeait à quitter la Franche- Comté pour toujours , et à fuir, en emportant dans son cœur, — comme eût dit Benserade, — le trait qui l'avait blessé.
Tantôt il projetait de se jeter aux pieds de Blanche, — de lui révéler son subit et impétueux amour, et de se tuer en sa présence, si elle ne consentait point à partager cette passion fougueuse.
Il est facile de comprendre que, dans une semblable disposition d'esprit, Tristan ne pouvait songer h dormir. — Quand les premières clart(;s du jour \iiirent faire pAlir \çl lupur dos l)Oii,îrios qui nchovaiout de se consiiiiuT dans (le massifs liindt'labfcs li'ai'gcnl,
LE MASQUE HOÛGE
il marchait encore à grands pas dans sa chambre à coucher, après une nuit de complète insomnie.
Mais alors la yiolente surexcitation du jeune homme se calma tout à coup et fit place à une fatigue extrême et à un épuisement complet.
Tristan regarda les portraits des barons. ses ancêtres, dont les teintes froides du matin rendaient plus sévères , dans leurs cadres brunis, les figures rébarbatives. — Il lui sembla que sa passion insensée pour la descendante des ennemis de sa race disparaissait tout à. coup avec les dernières ténèbres, et à celte pensée, une joie vive et profonde s'empara de tout son être.
— J'étais fou! — se dit-il. — Adieu!... adieu mes rêves!...
Et, durant la matinée entière, il se répétasans cesse qu'il était heureux de ne point aimer
Ce qui ne l'empêcha pas de monter à cheval à la même heure querla veille, mais seul, celle l'ois, sans piqueurs et sans atlirail de chasse, et de se diriger vers l'endroit où l'image de la jeune enchanteresse lui était apparue quelques heures auparavant.
Qu'on juge de sa surprise, et disons-le, de son bonheur, quand il entrevit à travers un rideau de verdure la jeune fdle assise à cette même place sur le gazon, et tenant à la main une fteur sauvage, — une pâquerette, — dont ses doigts aristocratiques effeuillaient distraitement les pétales.
A quelques pas de l;i, le vieux doniostique . à cheveux bjancs promenait deux chevaux dans la clairière.
Tristan était loin encore. — En apercevant Blanche, il arrêla sa monture qu'il fit entrer dans un fourré oii il l'attacha. — Ensuite, certain de n'avoir pas été vu, il se glissa sans bruit parmi les troncs d'arbres et les broussailles, et il parvint aiusi à une très faible distance de mademoiselle de Mirebel.
Blanche était pâle et semblait soutirante. — Un cercle d'azur dessinait le contour de ses grands yeux, et témoignait d'une nuit d'insomnie. — Celte pâleur et cette fatigue augmentaient l'expression de ce ravissant visage qu'ils rendaient plus touchant encore et plus doux.
Tristan se demanda si la jeune tille avait eu à soutenir les mêuies combats, qu'il avait subis lui-même. — Sa réppp^^e, coaime bien on penso, fui atTirmativc; - il se dit qu'il
était aimé, — il oublia les obstacles insurmontables qui semblaient devoir faire de ce mutuel amour un éternel malheur, et il s'absorba, avec une volupté naïve, dans la muette contemplation de la jeune fille...
Ainsi quelques heures avaient suffi pour métamorphoser le grand seigneur, — le brillant colonel , — l'homme dont on citait les succès et les bonnes fortunes à la cour de Madrid , — pour métamorphoser cet homme, disons-nous, en un timide soupirant qui n'osait même point parler à celle qu'il aimai 11...
Et ce que nous avançons là est exact, littéralement exact , car Tristan ne quitta sont poste d'observation que lorsque la jeune fille se fut retirée, sans que rien fut venu lui faire soupçonner la présence de celui auquel elle pensait peut-être.
■jlXI
Plusieurs semaines se passèrent ainsi.
Chaque après-midi, M. de Champ-d'Hivers allait se cacher aux alentours de cette clairière trois fois bénie, oii Blanche, de son côté, était ramenée invinciblement par l'insinct de son cœur. — Quant à ses soirées, il les passait tout entières à errer, simplement vêtu, autour des clôtures du parc de Mirebel ; et s'il était parvenu à entrevoir une robe blanche flottant dans les sombres allées, il s'éloignait plein d'espérance, et l'âme enivrée d'une joie céleste.
Cependant le moment approchait où cet amour, grandissant d'heure en heure, ne pourrait plus rester silencieux et contenu. — Il devait tôt ou tard déborder et faire ex^ plosion.
C'est, en effet, ce qui arriva.
LE 31AS0LTE ÎIOUGE
- Un jour, — raliiiosphère (^lail tiède et parfumée ; — l'air se remplissait des émanations de la verdure et du chant des oiseaux; — les rayons du soleil, brisés par les branchages toufms de la forêt, diapraient capricit.'usement les mousses jaunies et les feuilles tombées ; — Blanche , assise au pied du vieux chêne, jouait comme de coutume avec des pâquerettes ~- (la fleur des amoureux naïfs), — et demandait peut-être à leurs pétales les révélations de l'avenir.
Le valet de confiance s'était éloigné avec les chevaux un peu plus que de coutume; — Blanche, restée seule, donnait audience à ses pensées, dont son regard chargé de langiii'ur indi(juail assez la nature.
Tristan , pou.ss/' par une irrésistible im- |)iilsi<rii, (jiiilla sa nirailc ol s'a]»procha de la
LE MASQUE KOUGE 311
jeune fille. — Il hésitait comme un enfant timide, et des gouttes de sueur perlaient sur son front. — L'épais tapis de mousse assourdissait le bruit de ses pas.
Blanche, les yeux baissés et l'oreille distraite, ne le voyait pas venir et ne l'entendait point.
— Mademoiselle... — murmura-t-il.
Blanche tressaillit; — elle releva la tète,
et reconnaissant M. de Champ-d'Hivers elle poussa un cri de surprise, et ses joues se couvrirent d'un beau nuage pourpre, ainsi que son cou et que la naissance de ses charmantes épaules.
— Vous. . . monsieur. . . — dit-elle avec une émotion pleine de pudeur, — vous... ici... — Oh! pourquoi jètes-vous venu, et qu'uvezvous donc à me dire?...
La chaste et ignorante jeune fille trahissait ainsi sans le vouloir le secret de sa pr(''Occupation ; car enfin, à tout prendre, rien n'était plus naturel que la présence de Tristan dans celte furet, et certes il n'y avait lieu ni de s'en étonner ni de s'en alarmer...
— Vous me demandez pourquoi je suis venu, mademoiselle? — répondit vivement le jeune homme. — Je suis venu aujourd'hui, parce que chaque jour, depuis notre première rencontre, je viens ici, où caché derrière ces arbres, je puis vous contempler avec une adoration muette... — Vous me demandez ce que j'ai à vous dire, mademoiselle, eh bien...
Tristan ne put achever sa phrase. — Blanche s'était hivée, et d'un geste rapide elle venait de lui imposer lilence.
LE MASQUE nOUGK 313
— Assez, monsieur! — dit-elle avec dignité et presque avec hauteur ; — je crains de vous comprendre, et je ne puis vous écouter plus longtemps. — Je suis seule, vous le voyez, et je dois à moi-même et au nom que je porte de ne pas entendre un mot de plus... — Je vous prie, en outre, de vouloir bien me quitter à l'instant... — Vous êtes trop bon gentilhomme, monsieur, pour ne pas regarder comme un •ordre la prière d'une jeune fille...
— Vous avez raison, mademoiselle, — répondit Tristan ; — et puisque vous le voulez, je me tais et je pars. — Mais, au nom du ciel, — au nom de votre mère qui de là-haut veille sur vous, — laissez-moi vous adresser une question... une seule... — De votre réponse dépendra la joie ou le malheur de ma vie entière...
— J'écoute, monsieur, — murmura Blanche.
— Eh bien, — dit Tristan rapidement et d'une voix basse et passionnée, — puisque vous m'avez eompris, puisque vous savoz que je vous aime, me permettez-vous de mettre en œuvre tous les moyens possibles pour effacer les derniers vestiges de la haine insensée qui sépare nos- deux familles... et, si j.; réussis dans cette noble tâche, me permettezvous d'esj'ércr?...
— D'espérer quoi, monsieur? balbutia la jeune fille.
— Votre amour... — répondit Tristan.
Mais ce mot fut prononc('' si bas que Blanche le devina plutôt ((u'cllo ne l'entendit.
— Réussissez d'abord , — <iil-elle Irerablanlu d'éniolion; — réussissez, monsieur,
LE MASQUE UOUGE 315
et aliTs, en présence de* mon père, je pourrai vous répondre...
Ces mots renfermaient un aveu. — Evidemment ils équivalaient au vers célèbre mis par le vieux Corneille dans la bouche de l'amante du Cid :
» Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix î »
Tristan ne s'y trompa point el^ il allait, malgré la défense de Blanche, ajouter quelques paroles nouvelles, quand il vit la jeune fille approcher de ses lèvres un sifîlet d'a;gent, dont elle tira à deux reprises difl'ér en (s un son aigu et prolongé.
Au même instant se dessina, à travers les arbres, la silhouette du vieux valet, qui accourait en toute hâte au signal de sa maîtresse.
Tristan de Champ-d'Hivers salua profondément mademoiselle de Mirebel et se perdit dans un fourré.
Blanche le suivit du regard, et, quand il eut disparu, elle appuya ses deux mains sur son cœur dont elle ne pût comprimer qu'à grand'peineles battements impétueux.
Plus que jamais, la chronique des Montaigus et des Capulets se reproduisait fidèlement sous une forme nouvelle...
Juliette aimait Roméo !...
Il était un peu moins de midi, lorsque, le lendemain, Tristan de Champ-d'IIivers se présenta i\ la porte des appartements de son père.
Le jeune homme avait revêtu sou uniformede colonel, et telle était la luxueuse et éblouissante recherche de son costume, qu'on eût pu croire qu'il se préparait à paraître devant Sa Majesté le roi d'Espagne, dans les salons de i'Escurial.
Trois ou quatre valets en grande livrée, qui baguenaudaient dans l'antichambre, se levèrent à son aspect et s'inclinèrent respectueusement devant lui.
— Allez demander à monsieur le baron s'il peut me recevoir en ce mome ;nt? — dit Tristan à l'un d'entre eux.
Le valet sortit, et revint au b oui d'une minute... — Il apportait une réponse afïirmatiye.
Le jeune homme traver.sa les deux salons
Jk
$\^ LE MASQUH HUUGE
qui précédaient la chambre à coucher de son père, fit il entra dans cette chambre.
Elle était de forme ovale, — remarquable par sa magnifique tenture de cuir de Cordoue gaufré, et par son plafond en coupole dont les fresques avaient une réputation méritée dans toute la province.
L'arbre généalogique des Cham'p-d'Hivers, peint sur parchemin avec la délicate perfection qu'on retrouve dans les miniatures des missels du Moyen-Age, et splendidement encadré, occupait l'un des panneaux.
Dans les autres se voyaient des portraits d ' famille avoc leur double écusson que coujronnail Ir3jaî'/î7 baronnial.
Le vieillard, étendu dans un haut et large fauteuil de chi'ne, j^arni de tapisserie, et blasonné h ses armes, ramenait autour de
SOS membres amaigris les plis d'une robe de chambre de volours noir.
Oiioiqu'il iu( décrépit, jusqu'à ce point d'avoir presque l'apparence d'un centenaire, le baron de (^hamp-d' Hivers n'avait rien perdu de l'imposante majesté de son visage et de son regard. — Stui front, entièrement dégarni et brillant comme de l'ivoire, annonçait une indomptable fermeté, — Ses sourcils, aussi blancs que la neige, étaient encore touffus, et coiume ceux du Jupiter Oly'îipien devaient en se fronçant faire trembîis- ceux qui l'approchaient. — Enfin, ses yeux, toujours perçants et toujours jeunes, étonnaient par l'éclat et par la fixité de leur regard, et luisaient comme des charbons •ardents, au milieu de cette figure pâle et sillonnée de rides.
dW LE MASgUE ROUGE
Tristan s'approcha du vieux baron, lui prit la main et la porta à ses lèvres d'une façon qui ressemblait davantage à l'étiquette cérémonieuse d'un courtisan près d'un souverain, qu'à la tendresse d'un fils à côté de son père.
— Bonjour, monsieur mon fils, bonjour, — dit le baron après ces préliminaires, — je suis en vérité fort aise de vous voir. — Mais que signifie, je vous prie, cet uniforme que vous avez revelu?... — Votre régiment seraitil par hasard aux portes de mon parc, et vous disposeriez-vous à vous mettre à sa tête?...
— Mon régiment est bien loin d'ici, monsieur le baron ; — répondit Tristan en s'efforçant d'amener sur ses lèvres un demisourim ; — iiiciis jo vions fiiiro auprèsde vous.
LE MASgUi: ROLGE 321
en ce moment, une démarche solennelle, et j'ai pensé qu'il convenait de l'entourer de toutes les formes extérieures du respect que je vous dois, et dont je ne me départirai jamais.
— Vous avez eu raison, monsieur, — répondit le baron avec une satisfaction visible,
— je suis heureux de reconnaître que vous n'êtes point de ces enfants ingrats qui cherchent à s'affranchir de l'autorité paternelle aussitôt qu'ils sont devenus des hommes... Voyons, de quoi s'agit-il?...
'-^ Du bonheur de ma vie entière...
''^ '—'Ah ! ah ! — Mais ce bonheur, je vous prie, de quoi peut-il dépendre?... — Vous êtes jeune, — très bien fait de votre per-
- sonne, — riche de la fortune de votre mère,
— vous êtes colonel, -^ vous êtes Champ-
312 LE MASQUE RDUGIJ
d'Hivers, ^r^ et je vous crois en ppsture df, devenir, après moi, grand d'Espagne de première classe... ^ Y a^'il donc en ce b^ monde, je vous prie, un gentilhomme plus heureux que vous ?... ^
— Vous avez raison, monsieur le baron, — et d'ailleurs il ne tient qu'à vous de reijdre complet ce bonheur dont vous parlez.,,
-^ Comment cela ?
-rrrJ'ai viiiigt ■: cinq ans... -r- commença Tristan. ,,;/
— Je 1,6 s^js. parbleu biefl l rrr s'écria le yieilla^rd , — . bel âge , monsieur mQi> fds, et auquel je voudrais pp^^vç^^çiç retrouvei;!,,,.
— J,ç, suis» l9,ss('',, plus, que je m. ^^^X^^s wus \e djve, dos, amours, de passage et dçs galantes av^nluros...
LE MASQUli ROLGE 3'23
— Déjà ! — muriilUIra le bârôti avec un geste de surprise et de dédain qui signifiait clairement : — Morbleu, monsieur mon lils, vous ne me faites guère honneur !... — J'étais, moi qui vous parle, de trempe plus gaillarde!...
Tristan poursuivit :
— Je voudrais goûter les douces joies de la famille, les chastes délices d'un amour légitime et partagé...
— Vous parlez comme un berger, monsieur mon fils ! — où donc voulez-vous en venir ?. . .
— A ceci : — Je songe à me marier...
— Rien de mieux 1 — Il me conviendrait fort de me savoir un petit rejeton de ma race en ce bas monde, avant de m'eit aller dans l'autre rendre mes comptes a l)ieu. — Ma-
riez-vous donc, monsieur mon fils, mariezvous !...
— Ainsi, vous approuvez?...
— Sans doute, parbleu! j'approuve !.. — U ne s'agit que de bien choisir votre femme, et c'est facile! — Toutes les héritières de Franche-Comté, fussent-elles Beaufremont, Saint-Môris, ou Toulongeon, seraient fières de porter votre nom !...
— Mois, mon pèr^, s'il ne vous convenait pas d'accepter pour belle-fille la femme qii'^ je vous proposerais?...
— Impossible I — C'est mon sang qui c'iule dans vos veines, et vous êtes de trop bonne race pour songer à vous mésallier...
— Une mésalliance!... Jamais, monsieur le buroii I -^ El cependant je tremble au moment de vous nommer celle que j'aime...
LE AlASQUE nOUGC 3^0
— Celle que vous aimez ? — dit vivement le vieillard. — Ah ! ça, monsieur mon fils, vous êtes donc amoureux ?...
— Oui, mon père, et pour toute ma vie !... Un sourire ironique vint plisser les lèvres
minces du baron.— Il haussa lés épaules en murmurant ce mot :
— Enfant II...
Et, certes, ce dût être une chose étrange, que d'entendre ce vieillard décrépit appliquer railleusement une telle épithète à ce beau colonel de vingt-cinq ans, qui représentait la vie dans sa fleur et dans sa force.
— Enfant ! — rt'péta-t-il pour la seconile fois.
Puis il ajouta, avec une condescendance paternelle :
— Continuez, monsieur mou fils... —
3^6 LE MASQUE ROIGE
Vous tremblez, dites-vous, au moment de prononcer le nom de celle que vous aimez, pour toute votre vie — (et il appuya sur ces derniers mots) : — Est-elle donc indigne de vous?
— Oh I — s'écria Tristan, mis hors de lui-même par ce simple soupçon. — Oh ! mon père, qu'avez-vous pu penser?... — Les anges eux-mêmes ne sont pas plus purs que ne l'est cette enfant adorable...
— Fort bien ! — je veux le croire, et je n'en suis que plus désireux de savoir le nom de cet ange...
Tristan s'arma de tout son courage, et répondit avec un calmé apparent que démentait sa voix émue :
— Celle que j'aime, mon père, est la fille unique de votre voisin le comte Théobidd de Mirebel...
riN DU PRF.MIER TOT.rMB.
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