LE CAPITAINE JEAN-CLAUDE
(sinTE)
Les portraits de famille.
Après avoir prononcé le nom de la jeune fille qu'il aimait, Tristan de Champ-d'Hivers s'attendait à quelque foudroyante explosion ; ^ il s'attendait h voir son père, irrité et tnenaeant, entamer une scène violente.
Il n'en fut rien-.
Au moment où Tristan murmurait le nom de Blanche, le vieux baron s'était levé péniblement, et, s'appuyant d'un côté sur une longue canne de jonc à pomme d'or, et de l'autre sur le bras de son fils, il avait entraîné ce dernier auprès du panneau de la tenture qui supportait l'arbre généalogique dont nous avons parlé, et devant lequel ils s'arrêtèrent tous les deux.
— Vous voyez ceci, monsieur mon fils, n'est-ce pas? — demanda le vieillard en désignant du doigt le parchemin blasonné.
— Sans doute, — répondit Tristan.
— Vous sav'^z quelles sont ces armes?
— Les nôtres, mon père.
^- Vous savez ce que représentent ces ra-n
LE MASQUE KOUGE 5
meaux touffus, s'échappant d'un tronc majestueux?...
— Les alliances de notre famille.
— Comment se fait-il donc, monsieur mon fils, que, sachant tout cela, vous ignoriez d'une façon aussi complète l'histoire de cette même famille?...
— «Mon père, je croyais...
— Vous croyiez, mal, monsieur!... — mais dans, tous les cas, soit que vous n'ayez jamais su, — soit que vous ayez oublié, — je vais venir en aide à votre ignorance ou à vos souvenirs... — Regardez ici, je vous prie...
— .Te regarde.
— Que voyez-vous ?
— Une petite tache rouge, peinte à côté de notre écusson, vers le milieu de l'arbre généalogique.
G LE MASQUE IlOUGE
— Et là?
— Une tache semblable.
— Et plus haut?
— D'autres taches encore.
— Combien en comptez-vous?
Tristan garda le silence pendant un instant, puis il répondit t
— J'en compte dix, mon père.
— Il y en a dix, en effet, mon fils I... — Toutes les dix sont des taches de sang, et maintenant vous allez savoir comment ce sang a coulé.
— Comment, ce sang a coulé ? — répéta Tristan. — Mais je le sais déjà, mon père...
— Peu importe, et je veux vous lo redire! — Écoutez-moi donc, monsieur mou fils, et celle fuis, souvenez-vous.
Tristan se tut, et il baissa la tête avec une résignation douloureuse.
Le vieillard poursuivit :
— En l'an de grâce 1442, Ludovic, comte de Mirebel, surnommé le Sanglier noir, à cause de sa figure repoussante, et surtout à cause de la férocité de ses mœurs et de son caractère , devint amoureux d'une fille de notre maison, Bathilde de Champ-d'Hivers, qu'on appelait la Rose blanche, et il la demanda en mariage. - Le baron, notre ancêtre, repoussa cette demande, et le Sanglier noir, furieux, jura de'se venger.
« Sa vengeance ne se fit point attendre.
« Un jour, tandis que le br.ron était à îa chasse avec quelques autres seigneurs du bailliage, /^AS'aïi^/îer/ioîr, accompagné d'une poiguée de ses hommes d'armes, pénétra
dans ce château, — enleva violemment Bathilde, — l'emporta sur son cheval, et la renvoya, quelques heures après, flétrie, déshonorée, mourante !...
« Bathilde avait deux frères. — L'un était un homme fait ; — l'autre n'atteignait point encore les limites de l'adolescence.
« Le frère aîné, qui s'appelait Tristan de Champ-d'Hivers, comme vous, appela sur le terrain l'infâme Sanglier noir, et, malgré la justice divine et la bonté de sa cause, il fut tué par le misérable ravisseur.
« Cette tache rouge, que vous voyez ici, — cette tache, la première de toutes, — indique la mort du frère de Bathilde.
« Quelques années se passèrent.
« Le Sanglier noir s'était marié, et il avait t.'U un fils.
« Le jeune frère de la victime avait grandi de son côté, et il était devenu un homme. — Il se battit à son tour avec le Sanglier noir, et, plus heureux ou plus habile que son aîné, il sortit vainqueur du combat, en laissant sa vaillante épée dans la poitrine du comte de Mirebel.
« La haine héréditaire ne s'endormit point dans l'àme des représentants de nos deux familles à la génération suivante. — Le fils^du Sanglier noir se battit avec l'un des deux fils de celui qui avait tué son père.
« Hector de Champ-d'Hivers succomba, et telle est l'origine de la deuxième tache rouge qui marque de son stigmate sanglaut notre arbre généalogique...
Nous ne suivrons pas plus longtemps le
vieux baron, dans le récit des combats et des vengeances qui se transmettaient de père en fils, comme un héritage de mort, dans la famille des Champ - d'Hivers et dans celle des Mirebel.
Cette narration, pleine d'un sinistre intérêt pour lui et pour Tristan, ne pourrait que fatiguer nos lecteurs si elle était prolongée outre mesure.
Disons seulement que le vieillard s'animait en parlant, et que sa voix, calme d'abord et mesurée, arrivait peu à peu h une violenc toute juvénile.
Les rides profondes qui sillonnaient son visage semblaient disparaître comme par enchantement, et le feu de la haine et de la colère étincelait dans son regard.
— l'.l) l)icn! monsieur mon fils, qu'avez-
LE MASOUET RODGE \ !
VOUS à répondre à cela?... — demanda- t-il quand il eut achevé.
— Rien, mon père, si ce n'est que je ne comprends pas comment mademoiselle Blanche, une enfant de seize ans, pourrait me sembler solidaire des dissensions fatales de ses ancêtres et des nôtres.
— Eh ! — s'écria le baron avec colère et dédain, — qui vous parle de mademoiselle de Mirei)el, et pomment se fait-il, qu'après m'iivoir écouté jusqu'au bout, sou nom se retrouve encore sur vos lèvres?
— Parce qu'il se retrouve dans mon cœur, — répondit Tristan avec une audacieuse fermeté.
— Vous l'en arracherez ! — répliqua le vieillard.
— Jamais!... — Demandez-moi ma vie,
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je VOUS la donnerai... — mais ne me demandez pas le sacrifice de mon amour... — je vous le refuserais, mon père.
Le baron attacha sur son fils un regard mêlé de stupeur et d'indignation. — Tristan ne baissa pas les yeux.
Le vieillard poursuivit avec véhémence :
— Vous parlez d'amour, baron de Champd'Hivers ! — Mais cet amour est honteux ! — il est lâche ! — il est déshonorant !...
— Déslionorant! mon père... — s'écria Tristan , dont les lèvres devinrent paies.
— • Lâche et déshonorant! je le répète, monsieur; car, enfin, que prétendez-vous?
— Épouser mademoiselle de Mirebel...
— Ouoi !... d(jnner notre nom à la petitefilhî (lu Sangliiir noir !... — Cueillir un bouquet nuptial arrosé dix fois par le plus pur
sang de nos ancêtres !... — lueindredans des chants de noce le cri de vengeance et de haine que doit pousser tout homme de notre race à rencontre de cette lignée maudite ! — Est-il bien vrai, est-il bien possible que ce soit là votre pensée?...
— Oui, c'est ma pensée, mon père; car mademoiselle de Mirebel est innocente du passé, et je l'aime !...
— Ah ! — s'écria le vieillard , dont les mains tremblaient convulsivement, et dont les prunelles lançaient des éclairs. — Taisezvous ! taisez -vous !... — Savez -vous bien qu'en ce moment vous me faites douter de la vertu de votre mère!... — Savez-vous bien que je me demande si vous n'êtes pas le fruit criminel d'im amour adultère, car, de par
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Dieu, je le jure ! un véritable Champ-d'Hivers ne parlerait pas ainsi!...
— Mon père... mon père... — murmura Tristan d'une voix suppliante.
— Taisez-vous ! — répéta le vieillard ; — taisez-vous et écoutez-moi : — votre nom est aussi le mien ; — il est celui de vingt générations d'illustres gentilshommes qui, tous, l'ont noblement porté. — Malgré vous et malgré tout, je dois le garder sans tache ; — je ne dois permettre à personne, et à mon fils moins qu'à tout autre, de souiller notre fier blason!,.. — Au nom de mon autorité de père, — an nom du droit sacré que je tiens de Dieu même, je vous défends donc, monsieur, de songer une heure do pkis au misérable projet dont vous avez osé me parler 1... — h' vous ordonne di- ijuitter aujourd'hui
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même le château et de retourner à votre régiment ! — » Je vous ordonne d'oublier les rêves insensés de votre esprit malade ! — et je vous jure enfin, devant Dieu et devant nos ancêtres, que, si vous me désobéissez, — vivant je vous maudirai, — et mort je sortirai de mon tombeau pour venir vous maudire encore I . . .
Après avoir ainsi parlé, avec une énergie toujours croissante, le vieux baron, épuisé par les terribles émotions qui l'agitaient, se laissa retomber dans son fauteuil.
Tristan, pâle comme un spectre et le visage décomposé, mit un genou en terre devant le vieillard en lui disant :
— Bénissez-moi, mon père, —j'obéis et je pars...
Un éclair de joie illumina les regards sombres du baron.
— Ce que vous faites là est votre devoir, monsieur mon fils, — dit-il; — vous êtes un enfant soumis... — Allez, je vous bénis, et je prie Dieu de vous protéger...
Tristan se releva ; — il baisa la main défaillante de son père, et il quitta l'appartetement en murmurant plutôt du cœur que des lèvres :
— Si Dieu vous écoute et me protège, mon père, il me permettra de mourir bientôt...
Deux heures après ce moment, le jeune homme, ayant échangé contre des vêtements de ^oyage son uniforme de colonel, montait à cho>al et s'éloignait du château.
Mais, avani de partir, il avait chargé un
domestique sûr de remettre secrètement une lettre à mademoiselle Blanche de Mirebel.
Cette lettre ne contenait que ces mots :
« Mademoiselle, <i Une fatalité inexorable nous sépare. — « Je pars sans vous avoir revue, car, si je « vous revoyais, je n'aurais plus le courage « de m' éloigner.
« Je pars, — hélas! — pour toujours I — « Oubliez-moi donc, mademoiselle , et soyez « heureuse. — Vous avez eu mon premier « amour, — vous aurez ma dernière pensée. « — Votre nom sera le seul que prononceront ii^mes lèvres mourantes,..
« Adieu, mademoiselle; — peut-être, dés-
« unis sur cette terre, nous retrouverons-
«nous au ciel... — Adieu encore... — II 2
\B II MÂSOBE ROUGE
« Adieu !.., c'eU un mot suprême et conso- « Icmt, — c'est le seul qui' nous donne h « courage d'attendre la mort sans courir <( au-devant d'elle »
Une anoce s'ëcoula. — Au bout de cette année, le vieux baron de Champ-d'Hivers s'éteignit, laissant à son fils son titre, son immense fortune, et, mieux encore quetoutcela, c'est-à-dire la liberté absolue de ses actions.
Tristan, dont l'amour était plus vivace que jamais, se hâta de revenir en Franche- Comté.
Un fait, dont les conséquences devaient être terribles et incalculables, s'était accompli nendnnt son absence. — Le comte de Mirobol nvaif protnis la main de sa fille au sire Anlide de Monlaigu, seigneur du chAloau de l'Aigle et l'un des plus riches el des plus puis-
LE MASQUE HOUSE i9
sants geiililshomtues du bailliage de DMe.
î^s Monlaigu, par leur al'innoe avec les Vaudrey, étaient les ennemis de tout ce qui portait le nom de Charap-dlli vers, car une autre sanglante chronique frane-coaitnis" racon» tait que jadis un sire de Chaiiip-d'Hivers avait tué de sa propre main im baron de Vaudrej, dans la grande salle du château de l'Aigle.
Néanmoins Tristan, certain que Blanche l'aimait encore, demanda sa main au comte deMirebel.
Ce dernier répondit à Tristan par un refus, — et, comme ce refus désespérait Blanche, une scène à peu près semblable à celle que nous avons racontée dans les pages précédentes eut lieu entre le père et la fille.
Mais, pour combattre la résolution de son
père, Blanche avait une arme plus puissante que les prières et les larmes ; — cette arme, c'était le chagrin qui s'empara d'elle, et* qui ne tarda pas à manifester d'une façon visible les désordres qu'il amenait dans l'organisation de la jeune fille.
Blanche cessa de manger et de dormir. — ■ Elle ne se plaignait jamais, mais elle devenait si triste et si pâle qu'on eût dit qu'elle allait mourir, — et, en effet, les sources môme de la vie étaient attaquées en elle.
Le comte de Mirebel résista aussi longtemps que la résistance fût possible ; mais, comme au fond il adorait son unique enfant, la résistance ne peut tMre de longue durée.
La parole donnée au sire Aristide de Montaigii fui rodemandée, et Tristan, admis
offîciellemenl auprès de Blanche, avec le titre de fiancé, dut croire que son bonheur était proche.
Le comte de Mirebel avait fixé l'époque de l'union des deux amants. — Tristan venait de partir pour Besançon, où il comptait faire l'acquisition de ses cadeaux de noce.
Son absence ne dura qu'une semaine, et cependant elle fut trop longue encore. — Quand il revint au château de Champ-d'Hivers, il frouva toutes ses espérances brisées et réduites en cendres, comme un jeune arbre que le feu du ciel a frappé.
Le comte de Mirebel était mort assassiné et Blanche avait disparu.
L'avant-vcille du jour où Tristan apprenait ce double malheur on mettant pied à terre, le comte et sa fdle se promenaient
â^ LE MASQUE IlOUGE
à cheval dans la forêt, suivis à distance par un seul valet.
Au détour d'un chemin creux que cou" ronnait une double rangée de hêtres séculaires, ils avaipîit été entoiîrés par une troiipe de cavauers revêtus de ro')es de moines, et dont les capuchons rabattus cachaient les figures.
Un homme de haute taille semblait commander les assaillants ; —comme eux il était velu d'un froc, m:iii le capnehon de ce froc retombait sur ses épaules.
Cet homme porlail un masque rouge.
Le sire de Minitel avait mis l'épée à la main pour essayer une résistance ijupossible. — Un coup de |)isl(ilet l'ahatlil.
L'un des faux moines avait alors jeté Blanche évanouie dans les bras du Masque
rouge, et les ravisseurs s'étaieiil éloignés au plus rapide galop de leurs chevaux, laissant derrière eux, comme trace terrible de leur passage, un cadavre dont la poussière du chemin buvait le sang.
Tristan, désespéré, saisit d'une plainte le parlement de Dole, et devinant instinctivement l'axiome fondamental qui doit servir de base à toute instruction criminelle logiquement et consciencieusement faite : Cherchez à qui le crime profite, il accusait le sire de Montaigu de l'assassinat du père et de l'enlèvement de la iillè.
Aucune preuve niatérielle ne venait charger le puissant seigneur, mais les présomptions morales semblèrent assez fortes pour que le parlement donnât assignation à Anlide de Montaigu d'avoir à comparaître par
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devant lui, afin d'expliquer sa conduite et de réduire à néant, si faire se pouvait, les soupçons qui planaient sur lui.
Le fier gentilhomme n'osa résister ouvertement au premier pouvoir de la province ; il se rendit à l'assignation, mais avec une colère mal dissimulée et en prononçant des menaces d'implacable vengeance contre Tristan de Champ-d'IIivers, qui lui valait la honteuse nécessité d'approcher ses lèvres de cette coupe amère.
Le parlement, — tandis qu'Antide de Montaigu se défendait devant lui avec une hauteur arrogante et presque insolente, — ordonnait <jue (J(^s recherches fussent faites au château de TAigle.
Le colonel Varroz, — l'un des plus chers iiUiis de Tn.slan, — l'ut chargé de diriger les
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perquisitions qui, d'ailleurs, n'amenèrent aucun résultat.
Le sire de Montaigu, reconnu publiquement innocent du meurtre et du rapt, revint dans ses terres, où il se cloîtra en quelque sorte pendant deux ou trois ans, pour laisser le temps de s'assoupir et de s'oublier à celte ténébreuse ailaire, qui avait fait dans les trois bailliages un tapage effroyable.
Il semblait avoir renoncé de la façon la plus complète à ses projets de vengeance bautement annoncés. — On s'étonna d'abord de ce calme et de cette mansuétude, si peu en rapport avec le caractère bien connu du terrible gentilbomme; — puis, on cessa de s'en occuper.
11 n'est pas de douleur morale qui à la longue ]ie s'émunsbc. — I/ùme de l'homme
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n'est point faite pour un éternel désespoir.
— Toute blessure cuisante au cœur fait croire à celui qui la reçoit qu'elle ne se refermera jamais. Puis, les heures, les jours et les ans se mettent à courir, et chacun d'eux, en passant, apporte une goutte de baume à la plaie saignante qui se cicatrise peu à peu.
Tristan de Ghamp-d'Hivers subit la loi commune. — Il commença par vouloir mourir ;
— puis, il se laissa vivre, — puis, l'amertume de son chagrin et de ses regrets se métamorphosa en une douce mélancolie.
Enfin, un jour, il se dit qu'il devait i\ sa race de ne point laisser périr en sa personne le beau nom de ses ancêtres, dont il était l'unique représenlant, et, trois années après la disparition de lilanchc de Mirebel, il épuu-
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sait une noble et charmante jeune fille, qui s'appelait Odette de Vaubécourt.
Les suites de cette union ne furent point heureuses. —Au bout de onze mois de mariage, la nouvelle baronne de Champ-d'Hivers mourut en mettant au monde un enfant mâle qui reçut au baptême le nom de Raoul.
La main de Dieu semblait s'appesantir sur Tristan.
Deux années s'écoulèrent. — Pendant une nuit orageuse, un incendie subit et impétueux se déclara dans les principaux bâtiments du château de Champ-d'Hivers. — Plusieurs domestiques périrent en s'efforçant vainement d'arrêter les incompréhensibles progrès des flammes qui surgissaient de tous les côtés à la fois.
Au jour naissant, le manoir n'était plus
qu'un monceau de ruines, au milieu desquelles étaient ensevelis sans doute le cavadre du père et celui de son enfant.
La race des Champ-d'Hivers était désormais une race morte ! . . .
On supposa dans le pays — (car enfin il fallait Lien trouver une raison plausible pour expliquer un aussi effrayant incendie), — que le tonnerre était tombé sur le château dans deux ou trois endroits à la fois, — et la rumeur populaire aHirme, on le sait, que~^ les incendies ainsi allumés ne se peuvent éteindre.
L'opinion publique accepta cette explication connue sutlisante, et d'autres préoccupations ne tardèriMit point à eilacer le souvenir de ces événements sinistres.
Raoul et La Cuzon.
Raoul en était arrivé à ce même endroit de son récit, ou nous venons de nous arrêter nous-méme.
— Ah ! — s'écria La Cuzon, — je comprends, maintenant!... -^ C'est au sire An-
tide de Montaigu que vous attribuez Vincerxdie du château de Champ-d'Hivers et le meurtre du baron Tristan, et, selon vous, en commettant ce double crime, il accomplissait une double vengeance...
— Oui, — répondit le jeune homme, — j'accuse le sire de Montaigu!... — Je l'accuse de meurtre et d'incendie, comme mon père l'avait accusé de rapt et d'assassinat!...— Et, quand vous m'aurez entendu jusqu'au bout, vous l'accuserez comme moi, et comme moi vous avouerez que plus d'un scélérat, attaché au gibet par la main du bourreau,, mérite moins celte mort infamante que ce misérable gentilhomme 1 .. .
— rontiiuicz, — dit simplement La Cuzon. Haoul reprit :
— La veilla de ce jour, ou plutôt de celte
lE MASQUE ROUGI SI
nuit maudite, rinfendant de mon père, ce Marcel Clément dont je vous ai déjà parlé, revenant dans la soirée d'un hameau voisin, où il avait été visiter quelques domaines, vit de loin un des plus subalternes parmi les domestiques du château causer longuement avec un individu de mine suspecte, qui le quitta en lui mettant dans la main un objet qui devait être un rouleau d'argentou une jbourse. « Marcel appela ce domestique et le questionna :
« Le valet refusa des'exphquer, et répondit avec insolence. Marcel lui déclara que, dès le lendemain matin, il serait payé et congédié.
« — Demain, il fera jour! — répliqua le valet en ricanant, — il y a dans la province d'autres chAleaux que celui-ci... — Un maître de perdu, dix de retrouvés !...
« Marcel n'attacha malheureusement aucune iaiportance à ces paroles qui, sous leur grossière vulgarité, renfermaient un défi et une menace. — Si le misérable domestique avaitété chassé sur l'heure, les assassins incendiaires auraient trouvé fermée une porte qu'ils comptaient trouver ouverte, — et, par cette porte ouverte, allaient entrer te crime et le malheur!
<i Au milieu de la nuit, Marcel, que les grondements du tonnerre empochaient de dormir, vit tout à coup une lueur rouge et sinistre éclairer les ténèbres ; — on même temps, une épaisse et sulToquante fumée envahissait la chambre.
« Dans le premier moment, il se iigura que la foudre était tombée sur h* château, et il rruirut h sa fonoln;.
LE MASQUE HOUGE
« Trois ou quatre hommes masqués, tenant d'une main une épée et de l'autre une torche, gardaient la grande entrée de la cour d'honneur.
« D'autres hommes, également masqués, bondissaient comme des démons dans les corridors du château en secouant leurs torches. — L'incendie éclatait de toutes parts.
« Marcel était un serviteur loyal et brave. — Il était né dans la maison, — il faisait en quelque sorte partie de la famille ; — il aurait donné sa vie pour mon père.
« Il s'habilla rapidement.— Il mit un couteau de chasse et des pistolets à sa ceinture, et il descendit en toute hâte par un escalier dérobé communiquant avec l'appartement du baron de Champ-d'Hivers.
« Au moment de soulever la portière en
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tapisserie qui masquait Tune des portes de îa chambre à cnuchor, il ontonditune voix qui le fit tressaillir, — une Yoix qu'il connaissait bien, — la voix du sire Antide de Montaigu,
— s'écrier avec un accent de joie farouche ; « — Le loup est muselé ! — Cherchez le
louveteau, maintenant. — Coupez-lui la gorge et jetez-le tout au beau milieu de l'encendie
— Le feu partout!... le feu partout!... — Je veux que demain malin il ne reste pas pierre sur pierre de ce château maudit ! ...
« Des voix tumultueuses répondirent; — puis, le silence se rétablit et des pas nombreux b'éluign^ent.
« Marcel souleva la tapisserie et il entra.
— On avait attaché le feu aux rideaux,— aux tentures, — aux uicubles. — La chambre tout unlJère flambait.
LE Masque roige îfô
« Marcel Courut au lit de mon père. -^
Ce lit était vide et ensanglanté.
« — Ils l'ont assassiné! ... — murmura le digne intendant avec désespoir. — Mais, du moins, je sauverai son fils et la fortune de ce 'fils i . . .
» Avec la pointe da son couteau de chasse, Marcel força la serrure d'un meuble enilammé déjà et quirenformait dilîérents objets dont il connaissait i'inpstimable valeur.
« Dans ce meubla, il prit an coffrât d'acier, et, chargé de ce coffret, il gagna, par des passages connus de lui seul, la chambre où je dormais dans mon berceau, et où les meurtriers n'étaient point encore parvenus.
« 11 me saisit, tout enveloppé dans mes «draps, et, comme on entendait un bruit de pas qui se rapprochait rapidement, il $'é-
lança dans le parc par la fenêtre, depuis le premier étage, et, en tombant snr le sol, il se foula le pied.
« Malgré la très vive douleur que lui faisait ressentir cette foulure, il eut le courage de se traîner avec son double fardeau jusqu'à un massif d'arbres très touffus qui se trouvait au milieu d'une pelouse, à deux ou trois cents pas du château. — Là, il attendit.
« L'incendie grandissant, et activé par les souflles impétueux de la tempête, envoyait ses gerbes de flamme jusqu'au ciel devenu couleur de sang, et éclairait au loin le parc et la campagne de clartés aussi vives que celles du soleil.
« Tout à coup, sur ces masses élincelantes, se détacha la silhouette d'un cavalier de haute
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taille, monté sur un cheval magnifique, et portant un masque rouge,- vous entendez, capitaine, un masque rouge !... — Ce cavalier arrêta sa monture, fit l'ace à Vincendie, et cria d'une voix retentissante :
« — Eh bien! Tristan de Champ d'Hivers, qu'en dis-tu?... - Porteras-tu plainte, cette fois, à nos seigneurs du parlement de Dole ?. . .
« Puis, mettant son cheval au galop, il tourna le château et il disparut.
« Cet homme, — malgré son masque, Marcel Clément l'avait reconnu, ~ non-seulement à sa voix, mais encore à sa taille, à son geste, — à son attitude.
« C'était Antide de Montaigu ! — c'était
l'homme au masque rouge 1 — c'était le meur-
rier du comte de Mirebel ! — c'était le ravis-
seur fie Blanche ! — cYfait l'assassin do mon père!...
« Il me reste maintenant bien peu de choses à ajouter, capitaine. — Un danger effroyable me menaçait ; — mon nom équivaH\it h une sentence de mcr( ; — si le sire de Montaigu venait à apprendre mon existence , j'étais perdu.
« Marcel Clément le comprit si bien que c'est alors qu'il prit le parti de me cacher à moi-même ma vérilable origine. — Il m'emmena en France, — il me fit passer pour son fils, et il me persuada que j'étais Français.
« Le cofirel d'acier, sauvé en même temps que moi par ce modèle des intendants, contenait tous les papiers établissant les titres et la filialion de ma maison, et constatant ma propre njiissancc. — 11 r'-nformait en outre
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îa totalité des diamants de famille des Champd'Hîvers, c'est-à-dire une fortune de près de huit cent mille livres.
« Marcel me fît élever conniie un gentilhomme, et, quand j'eus atteint l'ago de dix- - huit ans, il m'acheta 'une compagnie. — Je continuais à le regarder comme mon père. — Enfin, l'an passé, an niomeni oii rnon régigiment était désigné ponr venir mettre le siège devant Dole, Marcel, ne voulant pas m'exposer à combattre mes compatriotes, me révéla le secret de ma naissance, me raconta ce que je viejis do vous répéter, et me remit tous les papiers qui prouvaient la vérité de . ses paroles, en ajoutant que Pieu lui-même avait voulu sans doute imprimer sur mon front le sceau irrécusable de mon origine, en me donnant une si complète ressemblance
40 LE MASQUK r.OUGE
avec mon père que, quiconque a connu jadis Tristan de Champ-d' Hivers, croira le revoir en me voyant.
« Après avoir accompli de celte façon la dernière partie de la tâche qu'il s'était imposée, le- digne serviteur, parvenu déjà à un âge très avancé, s'éteignit doucement, — heureux de se dire que je reprendrais un jour le nom et le rang de mes ancêtres.
« J'ai mis sous vos yeux l'histoire de ma vie, capitaine... — Vous savez tout... — il ne me reste qu'à vous répéter ce que j(î vous disais en coiumençant mon récit : — Suis-je un imprudent aventurier, ou suis-je un vrai gentilhomme?... — Prononcez !...
La Cuzon tendit la main à Raoul.
— Baron de Champ-d'IIivers, — lui dit-il, .— soyez le bien venu dans nos libres mou-
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tagnesl... — La Franche-Coïnté, qui fut votre berceau, vous salue par ma voix et vous accueille comme un de ses plus précieux enfants!... — Je compte sur vous, Raoul de Cliamp-d'Hivers!... — je compte que vous n'oublierez jamais de quel sang vous sortez! — je compte que vous marcherez sur les traces héroïques de ce Kéginald, votre aieul, qui combattit jadis à la tète de ses vassaux armés les soldats du roi Henri IV, et qui sortit vainqueur de la lutte!...
— Merci, capitaine, — répondit le jeune homme avec enthousiasme; — je serai digne de votre conliaiice et du nom que je porte...
— Avez-vous ofiiciellement cessé de faire partie de l'armt'e française?
— Oui. — Depuis près d'un mois déjiV j'ai
rerois mon épée et mon commandement entre les mains de M. de Villeroi.
— C'est bien. — L'apparence même de la trahison doit être évitée... — Maintenant, j'ai une question h vous adresser...
— Parlez , capitaine. — Quoi que ce soit qu'il vous plaise de me demander, je suis prêt à vous répondre...
— Comment avez-vous connu Eglantine?
— 11 y a un an, — je vous l'ai dit", — je suis venu en Franche-Comié à la suite de l'armée française... — J'assistais au blocus de Dole. — Le marquis de Villeroi, qui m'avait allaché à sa personne comme l'un de ses ofTiciors d'ordonnance, me charg(;ait parfois de porter des ordres aux corps de troupes disséminés dans la campagne et dans la forêt de ChauÂ. — Lo hasard me conduisit un jour
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à la porte de la maison qu'habitaient votre oncle et votre cousine. — Je vis Églantine. — Je l'aimai. — . Il fallait au vieillard et à la jeune fille un protecteur contre les insultes et les agressions d'une soldatesque qui se croyait tout permis en pays ennemi... — Je devins ce protecteur. — J'eus le bonheur de rendre quelques services à votre oncle, qui, je le crois, ressentit un peu d'affection pour moi et m'accueillit comme uu fils... — Ce' fut là un temps heureux! — Eglanline me parlait sans cesse de vous; — elle me racontait votre courage, — v(is exploits, ~ votre générosité chevaleresque; — elle faisait naître dans mon cœur un ardent désir de vous connaître et de devenir votre ami... — Le jour de la séparation arriva. ~ Il me fallait suivre mon général qui rentrait en France. — Ce
44 LE MASfHJE ROUGE
jour-là , Eglantine me dit : — Oh^îh! vous reviendrez, si notre maison est déserte, allez dans la montagne, — cherchez et trouvez le capitaine La Cuzon, mon cousin, mon ami, mon frère. — Ayez confiance en lui, — ne lui cachez rien, — il m'aime trop pour no pas vous ainier; — il vous conduira auprès de moi... — Je partis. — Lorsque je revins, il y a de cela quelques jours, la maison était vide. — Je me souvins des paroles d'Églaiitine. — Le bruit public m'apprit que vous étiez à Saint-Claude, et j'allais vous chercher à Saint-Claude quand je vous ai rencontré à Longchaumois...
— Comment se lail-il, — demanda La Cuzon,— que ni mou oncle ni sa fdle ne m'aiiMit parlé d.i vous?...
— Mon Dieu! — s'écria Raoul, — in'aurait-ello oublié?
— Non, — répliqua le capitaine. —Quand un cœur comme ^ celui d'Églantine s'est une fois donné, il ne se reprend pas !... — Seulement mon oncle et ma cousine, qui vous croyaient Français, n'auront point voulu m'avouer qu'ils avaient un Français pour ami...
Il y eut un instant de silence, puis La Cnzon murmura :
— Tou t ceci m'inquiète, Raoul ! . . . — Âvezvous bien réfléchi?... — Vous êtes riche et vous êtes noble... — Eglantine est une pauvre fille sans naissance et sans fortune... — Où cet amour vous condaira-t-il?...
— Je ne comprends guère votre question, capitaine 1 — répondit vivement Raoul. — Où cet amour me conduira?... ~ mais, par-
*^ LE Mi.syLE UOLùE
dieu ! tout bonnement à faire d'Églantine une baronne de Champ-d' Hivers, si vous ne me jugez point indigne de votre alliance!... -
— Ainsi, vous me deoicuidez la main de ma cousine?
— Positivement; — et je la demanderai de même à son père , aujourd'iiui si je le vois aujourd'hui , — demain si je ne le vois que demain...
— A partir de ce moment, Raoul, — dit le capitaine avec émotion, — vous êtes mon frère... —Vous voulez savoir où est Églantineî... — Je vais vous l'apprendre; — elle est à Saint-( laude, — cachée, — et sans doute, au moment où je vous parle, elle se prosterne aux pieds d'un crucili\ <{u'ellc baigne de ses larmes , en priant Dieu de sauver son père qui doit moiuir demain 1...
— Mourir!... — répéta Raoul avec stupeur. — De qui parlez-vous?... — Qui doit mourir?...
— Pierre Prost.
— Mourir!... — répéta le jeune homme pour la seconde fois. — Mais pourquoi mourir?... — Est-il blessé?... — est-il si dangereusement malade qu'on désespère de le sauver et qu'on en soit à compter les heures?...
— Il n'est ni blessé ni malade; — il est prisonnier, — il est condamné!...
— Condamné 1 . . . — Pour quel crime et par quel tribunal?.,.
— Vous savez que depuis deux jours le sire de Guébriant est maître de Saint-Claude avec ses Suédois?...
— Oui. — Je l'ai appris à Champagnolles.
— La ville, démantelée et surprise à l'im-
48 LE MASOUE ROUGE
proviste, n'a pu se défendre, — elle a été mise à sac et un grand nombre de généreux citoyens ont payé de leur \ie une inutile résistance, — d'autres ont été jetés en prison... Pierre Prost, mon oncle, se trouve au nombre de ces derniers. — Il a été arrêté comme espion, lui, la loyauté même!... — Il est enchaîné dans l'une dos oubliettes du couvent, — et au point du jour on le traînera au supplice!...
— Ah ! — s'écria Raoul, — ils n'oseront pas ! . . .
La Cuzon haussa les épaules.
— Ils oseront tout! — répliqua-t-il, — le bûcher est déjà construit sur la place Louis XI!... Personne ne croit i\ l'absurde accusation d'espionnage mise en avant, ciniinu! prétexte, — On ^«'u( (jiio mon oncle
■^Mi;^.àl.:\ ï^li MASQUE ROUGE 49
meure, précisément parce qu'il est mon parent et qu'on espère intimider les montagnards par cette mort ! . . .
— Mais c'est infâme, cela ! — balbutia Raoul.
— Oui, certes! cela est infâme ! — Seulement, de la prison au bûcher, il y a peutêtre plus loin qu'on ne pense !. .. •
— Espérez-vous donc sauver Pierre Prost ?
— Eh 1 si je ne l'espérais pas, croyez-vous que je serais aussi calme ! . . . — Oui, pardieu, J'espère!... — Ne suis-je pas toujours là quand il faut sauver un innocent, et servir une sainte cause??...
— Peut-être puis-je vous venir en aide...
— Vous, Raoul?...
— Oui, moi, — sinon le baron franc-corn li 4
50 LE MASQUK UOUGE
tois Raoul de Champ-d'Hivcrs, du moins lofficier français Raoul Clément...
— Et de quelle façon ?
— J'ai vu souvent le comte de Guébriant Yhez le marquis de Villeroi,— je suis connu
de lui. — Il ignore^ que j'ai cessé d'appartenir à l'armée dont il est l'allié,. — il sait que mon général me témoignait quelque bienveillance, — et sans doute il accorderait à ma prière la grâce du pèred'Églantine...
— Une grâce 1 — s'écria La Cuzon avec impétuosité. —Solliciter une grâce!... — — prier I . . . — supplier ! . . . — courber la tète devant un Suédois!... — Non, non, Raoul, point d(i grâce à ce prix I... — Mon oncle trouverait lui-même que c'est aclieler trop cher su vie!... — D'ailleurs, ce n'est pas sur
LE MASQUE UOUGK 54
des prières que je compte... J'ai mieux que cela...
— Que voulez-vous donc faire ?
— Vous verrez...
Il se fit uu nouveau silence.
Les deux cavaliers avaient atteint un point élevé, d'où se déroulait devant eux un magnifique panorama, que les clartés pâles de la lune éclairaient d'une lueur indécise.
Déjà s'entrouvrnit à leurs yeux la vallée dans laquelle est bâtie la ville de Saint-Claude, — à l'horizon se dessinaient les énormes sapins couronnant des roch rs gigantesques, et commençant cette muraille de sombre verdure qui monte des bords de la Bienne jusqu'aux sommets de Sept-Moncel.
La route dans [laquelle les voyageurs allaient s'engager, formait de brlisques zig-
oil LE MASQUE ROUGE 'i^^l^
zags le long de la côte de Cinquétral. — Au fond dé la vallée, la ville se détachait comme une masse noire.
— Raoul, — demanda La Cuzon tout à coup, — quand comptez-vous reprendre le nom de vos ancêtres?...
— Quand j'aurai vengé mon père ! — répondit le jeune homme, — quand le meurtrier et l'incendiaire m'auront payé la dette du sang et de l'incendie !...'
— Je m'attendais à cette réponse. — Et qui poursuivrez-vous de votre vengeance?...
— Qui ? — répéta Raoul avec étonnement. — Eh ! qui serait-ce, sinon le lùcho auteur de tant de crimes, l'infùme Anlide de Monlaigu ? ? -— Je porterai le fer et le feu dans son château de l'Aigle, — et vous me viendrez en aide, n'est-ce pas, mon frère, car, eu
agissant ainsi%que je veux le faire, j'accomplirai un devoir sacré !...
La Ciizon secoua la tète.
— Raoul, — clil-il, — je veux et je dois répondre à votre confiance par une confiance égale, et ne vous rien cacher de la vérité. — Je donnerais ma vie, s'il le fallait,, pour sauver la vôtre, mais vous ne devez pas compter sur moi quand vous songez à vous venger d'Antide de Montaigu... — Bien plus, je me mettrais avec lui contre vous, — sinon pour vous attaquer, au moins pour le défendre...
— Contre moi, frère ! ! — Contre moi et avec cet homme ! ! — s'écria Raoul. — Ce n'est pas possible !...
— Et, cependant, c'est la vérité.
— Mais, pourquoi ?
— Parce que, quand le *périî commun plane sur toutes les têtes, les dissentiments et les haines de particuliers, si terribles qu'en soient les motifs, doivent être oubliés !... — Parce qu'il ne peut point y avoir d'ennemis parmi ceux qui servent une même cause, — — aussi longtemps, du moins, que cette cause est en danger 1 — Parce qu'enfin, aujourd'hui, Antide de Montaigu, seigneur de l'Aigle, est l'un des plus ardents et des plus puissants défenseurs des libertés franc-comtoises!... — C'est parmi ses vassaux que je recrute mes corps francs ; — c'est lui qui, lorsque lout nous manque, nous fournit de l'argent, des vivres et des armes, — c'est lui qui nourrit oi protège la m^re, la sœur ou îa fillr' (lu paysan soldat ; — c'est au château de l'Aigle, <'nfin, que se trouve le centre des
opérations militaires de foute la haute montagne. — Vous le voyez, Raoul, les services que nous rend Antide de Montaigu sont immenses, et, si coupable que soit ce gentilhomme envers votre race, il doit être sacré pour moi ! . . .
— Je vous comprends et je vous approuve ! — répondit Raoul. — J'attendrai, ~ j'attendrai avec calme et patience, et peut-être cette attente ne sera-t-elle pas bien longue ! Un jour viendra, frère, où vous m'abandonnerez cet homme, et où vous vous unirez à moi pour le renverser, car Dieu ne serait pas juste s'il permettait que le ravisseur, l'incendiaire, le meurtrier, fut un allié loyal et fidèle!... — Souvenez-vous de ce que- je vous dis aujourd'hui, capitaine : — Un secret instinct me crie qu'Antide de Montaigu ostun
oG LK MASQUE ROUGE
lâche et un traitre î — Et souvenez-vous qu'un jour ce que je dis je le prouverai !...
La Guzon garda le silence.
Il ne savait que répondre à ces paroles pleines d'une écrasante et impitoyable logique, et il lui semblait douteux en effet que Dieu consentît à se servir d'une main si bassement coupable, pour faire de grandes et nobles choses.
En ce moment les deux cavaliers arrivaient au bord de la Bienne qui coulait dans le fond de la vallée à une très faible distance des fortifications de Saint-Claude..
. La Cuzon poussa son cheval vers la gauche, — laissant la ville à sa droite, — et il ne larda guère à gagner la lisière d'un pelit
LE MASQUE IlOUCE 57
bois très épais dans lequel il s'engagea, suivi de Raoul.
A peine avaient-ils fait vingt-cinq pas sous le couvert, qu'ils entendirent le craquement sec et métallique produit par la batterie d'un mousquet que l'on arme.
En même temps une voix cria :
— Qui va là ?...
— Saint-Claude et La Cuzon, — répondit le capitaine.
Deux couplets d'une chanson. — Saint Claude.
— Ah f c'est mon capitaine! — reprit la même voix qui venait de crier : — Qui va fà?
Et un partisan montagnard, revêtu d'un costume exactement semblable h celui de LaCuzon, sortit du faillis et vint prendre par la bride la monture de son chef.
CO LE MASOUlî ROUGE
. — 3Iettez pied à terre, Raoul, — dit le capitaine en descendant lui-même de cheval.
Raoul obéit et le montagnard fit quelques pas pour s'éloigner dans le bois avec les deux nobles animaux :
La Cuzon l'arrêta en lui demandant :
— Y a-t-il du nouveau, ici ?
— Rien, capitaine.
— Et dans la ville ?
— Les Suédois et les Gris ont pillé quelques caves, entre autres celle du couvent. — Pendant toute la soirée ils ont éventrédes futailles, et beaucoup d'entre *eux, à l'heure qu'il est, doivent être ivres morts.
— C'est bien. — Va.
l^iis le capitaine reprit le chemin qui se dirigeait vers Saint-Claude, et, à la sortie du petit bui>, ii dit à son cfiiupagnuu ■
— Maintenant, Uaoul, pas un motl... — Evitez que nos éperons ne se heurtent, l'un contre l'autre ! — Évitez que votre pied ne rencontre un caillou roulant ! — Évitez que la poignée de votre épée ne touche les canons de vos pistolets ! — L'ennemi est devant nous,
— derrière nous, — à nos côtés, -— partout!
— Le moindre bruit pourrait devenir le signal d'une mousquetade dont nous serions le but... — Gagnons le bord de la rivière ;
— évitons les rayons de la lune et marchons dans l'ombre des saules...
Les deux hommes, — prenant toutes les' précautions que venait de recommander La Cuzon , — arrivèrent à un endroit où la Bienne, coulant rapidement sur un lit de cailloux , formait un coude brusque, dont l'extrémité ne se trouvait guère qu'à cent cin-
G^ LK MAïiyUii ROUGE
quante ou cent soixante pas de la muraille de la ville. — La profondeur du lit de la rivière, en ce lieu, était d'un demi-pied, tout au plus.
— Halte ! — murmura le capitaine en s*arrêtant derrière le tronc noueux d'un saule gigantesque, et en mettant la main sur le bras de Raoul pour le retenir à côté de lui.
Au bout d'une demi-minute, il approcha ses mains de sa bouche, et il imita le cri de la choaette avec une perfection si grande que Raoul leva involontairement les yeux pour voir si quelque oiseau de nuit n'était point perché sur l'une des branches du vieil arbre.
Lu Cuzoft vit ce mouvement, et, se penchant vers son compagnon, il lui glissa dans
roreille, d'une façon à peine distincte, ces trois mots :
— C'est un signal.
— Que veut-il dire ?
— Que nous sommes là.
— Va-t-on vous répondre?
— Oui.
En même temps, et comme pour confirmer cette affirmation du capitaine, le hululement de la chouette se fit entendre dans l'intérieur même de la ville, mais aftaibli par l'éloignement.
— Et maintenant? — demanda Raoul en étouft'ant sa voix.
— Il faut attendre.
— Quoi?
— Vous verrez...
Et La Cuzon appuya son doigt sur sa bou-
Ci LE M\SQUE ROUGE
che, comme pour commander le silence. — Raoul se tut.
La lune éclairait une partie du rempart démantelé qui faisait face aux deux hommes. — Une tour massive, dont les créneaux tombaient en ruines, projetait son ombre opaque sur le reste de la fortification.
Une sentinelle suédoise, le mousquet sur l'épaule, allait et venait avec une lente régu^larité dans un espace de deux cents pas environ. — Le canon du mousquet, — la poignée de l'cpée et celle du poignard, — les crosses des pistolets étincelaient sous les rayons de la lune quand la sentinelle passait sur le rempart éclairé, — puis, (ont semblait s'évanouir subitement lorsque le soldat entrait dans l'ombre projetée par la vieille tour.
Pendant près d'un quart d'iieure le suédois continua sa faction solitaire et monotone, — puis un nouveau personnage apparut sur la muraille, se montra en pleine lumière, comme s'il eût voulu se faire remarquer, et ensuite disparut dans cette partie des forlifitions que les ténèbres envahissaient.
Deux secondes s'écoulèrent. — La sentinelle tournait le dos au nouveau venu.
Une voix vibrante quoique contenue, s'éleva dans l'ombre, et chanta sur la plateforme de la tour :
Comte Jean, voici venir l'heure...
Le soleil penche à Thorizon, L'Angélus dans le clocher pleure, L'oiseau chanle dans le buisson.
La fleur de l'églantier parfume Le val ùù s'égarent mes pas.
Je te cherche eu vain dans la brume.,. Comte Jean, — me voici, — pourquoi ne viens-tu pas?.,.
Au moment où la voix achevait le dernier mot et la dernière note du dernier vers de ce couplet, la sentinelle, qui s'était d'abord arrêtée avec un élonnement manifeste, revenait d'un pas rapide vers le clianleur qu'elle rejoignit dans l'ombre où il se tenait caché.
Le vent qui passait apporta jusqu'à La Cuzon et jusqu'à Raoul le murmure confus de paroles animées, — puis un cliquetis de fer, puib un bruit sourd et .indéfinissable.
Ceci se passa en moins d'une minute.
Le soldat suédois reparut ensuite, — son mousfpiet sur l'épaide, — et recommença sa faction. — Seulement, il paraissait grandi.
LE MASQUE ROUGui 07
On entendit, dans le lointain, ce eri venir à' travers l'espace :
— Sentinelles, veillez!...
Une voixrauque répéta plus près :
— Sentinelles, veillez ! . . .
Pais une autre, — puis une autre encore.
Le soldat, que le capitaine et Raoul ne perdaient pas de vue, obéit à son tour à la consigne des villes de guerre, et lança de toute la force de ses poumons les deux mots consacrés :
— Sentinelles, veillez !...
Puis le même cri, redit par des voix successives, s'en alla, s'éloignant et s'affaiblissant toujours.
Quand il eut complètement cessé de se faire entendre, la sentinelle s'arrêta court; — elle appuya très cavalièrement son mousquet
68 LE MASQUE UOUGE
contre un créneau, — et, croisant ses hras sur sa poitrine, elle commença ce deuxième couplet :
La villageoise, au sein de Tombre, (Perchant son amoureux berger, Glisse, blanche, dans la nuit sombre, Entre les arbres du verger.
L'étoile, dans l'eau se reflète, La brise murmure tout bas, Et l'écho des rochers répète :
Comte Jean, — je t'attends, — pourquoi ne viens-lu pas?
— C'est Garbas ! — dit tout bas et rapidement La Cuzon, — et le rempart est libre pour un instant. — Venez, Raoul...
Les deux hommes quittèrent l'abri du saule qui les avait protégés jusque-là. — Ils franchirent la Biennc A gué, n'ayant de l'eau que jusqu'au-dessus des chevilles.
LE MASQUE UOUGE 69
Bientôt ils se trouvèrent au pied de la muraille, ou plutôt de la vieille tour.
La Cuzon fit entendre un sifflement doux et léger ; — une échelle de corde glissa le long du rempart et descendit jusqu'à leurs pieds.
— Je vous montre le chemin, — dit le capitaine en s'élançant le premier à l'escalade. — Suivez-moi.
Et ils atteignirent l'un et l'autre les créneaux disjoints et couverts de mousse.
Une masse sombre et immobile gisait à quelques pas de là sur la plate forme de la tour.
— Qu'est-ce que cela, Garbas? — demanda La Cuzon.
— Cela, — capitaine? — répondit le personnage ainsi interpellé; — ce n'est rien, —
70 LE JIASQUE IIODGE
c'est le corps du siiéduis qui voulait tout à l'heure m'empêcher de chanter...
— Quoi de nouveau ?
— Rien, capitaine.
— Ls prisonnier?
— Gardé à vue.
— Le colonel et le curé?
— Ils vous attendent.
— Point de changement à l'heure du supplice ?
— Aucun. — Le bûcher est prêt; — il n'y manque que le feu et le condamné.
— Xos hommes?...
— Ils sont ici.
— Tous?
— Oui.
— C'est bien ; - marche devant, Grabas.
LE MASQUE liOUGE. 71
Nous allons à la maison de la Grande- Rue...
Il importe de donner à nos lecteurs une idée exacte de celle ville de Saint-Claude, dans laquelle doivent se passer quelques-uns des événements importants de notre récit, et nous croyons ne pouvoir mieux faire qu'en reproduisant textuellement ce qu'écrivait au sujet de la petite cité historique un écrivain distingué — (auquel nous faisons de nombreux emprunts), — M. Louis Jousserandot, àtxn^ le Diamant de la Vouivre, un de ses remarquables ouvrages sur la Franche- Comté au dix -septième siècle.
Nous le laissons parler :
« Il fallait, — dit-il, — être un lépreux, objet d'horreur et de dégoût pour ses semblables, ou un grand criminel fuyant les châtiments de la justice humaine, ou un saint anachorète animé de cette foi religieuse, de cette croyance évangélique des pères de l'Église, pour concevoir seulement la pensée de passer sa vie dans ce lieu.
« Telles sont les réflexions qui viennent dans l'esprit de tout homme qui, pour la première fois, se trouve en vue de Saint- Claude.
« Qu'on se figure trois hautes montagnes, de six cents mètres d'élévation, formant entre elles comme la moitié d'un parallélogranune ; à mi-cote, l'une de ces montagnes laisse écliapper de son flanc unv. sorte de i»laleau de puii d'étendue, burné d'un coté
par la roche à pic qui se nomme aujourd'hui, on ne sait trop pourquoi, le Saut-dela-Pucelle, et, de l'autre, par une pente insensible qui descend jusqu'au fond de la vallée ; c'est sur ce plateau que la ville fut bâtie.
« Engloutie -sous la neige pendant les deux tiers de l'année, cette cité ne se révèle alors aux yeux du voyageur qui la domine depuis les hauteurs voisines que par la fumée qui s'échappe de ses larges cheminées. — Pas la moindre trace de végétation pendant ces longs hivers; — le lichen seul, croissant sur ce rocher nu, rompt par sa verdure éternelle la blanchâtre monotonie de ce paysage.
<K Les roules, nivelées avec la campagne par des couches de neige, permettent à peine
de descendre au fond de cet abîme, tant il y a de danger à s'écarter du chemin, tant on a à craindre de disparaître à chaque pas dans des fondrières dont on ne revient jamais.
t Alors, pas d'animaux dans les pâturages, pas de bergers sur la montagne, pas de moutons dans la prairie, pas de chèvres aux mamelles pendantes, garnissant les coteaux ou broutant l'herbe aux mille fleurs au pied des buissons de buis.
« On n'entend que les croassements des corbeaux, les hurlements des loups et les cris de l'aigle où de l'oiseau de proie, qui va chercher sa pâture et revient à son nid, triste ou joyeux, suivant que sa chasse a été bonne ou mauvaise.
• L'homme reste chez lui au milieu de sa famille, usant les pru\isions qu'il a faites
LE MASQUIÎ ROUGli 75
pendant les beaux jours, et attendant le printemps comme le mendiant qui meurt de faim attend l'aumône du riche.
« Ce lieu, le plus sauvage peut-être des montagnes du Jura, fut choisi jadis par un saint anachorète qui vint y oublier, dans la paix et le silence, les bruits du monde et les mauvaises passions des hommes. Ce saint homme se nommait Romain, il vivait dans les premiers temps de l'établissement du christianisme dans la Séquanie.
« Son ermitage reçut le nom de Coudât^ et bientôt Lupicin, son frère, vint y vivre avec lui. — Mais quelque temps après, ccUe pauvre retraite ne pouvant recevoir les chrétiens fervents qui y arrivaient en grand nombre, ils se retirèrent dans un lieu nommé d'abord Lancône, et qui plus tard fut appelé
70 LE masquiî: uouge
Saint-Lupicin, du nom d'un de ses fondateurs.
« Après la mort de saint Romain, Lupicin ramena à Condat les religieux dont il s'était faille chef, et fonda ainsi une coiumunauté qui devait un jour rivaliser de richesse avec les plus riches couvents de l'Europe.
« Mais hélas ! est-il donc dans la nature de l'homme de gâter les plus belles institutions ? — La loi naturelle veut-elle donc que les choses les plus saintes soient toujours la proie de l'ambition ou de l'intérêt? — Saint Romain avait consacré ce lieu à la prière, a la piété la plus austère. — La religion seule, l'amour de Dieu, avaient dirigé ses pas. — Il avait fondé là un temple qui avait pour voûte l'immensité des cieux, pour murailles de vastes forets de sapins, pour autel la roc nu.
« Perdu dans ce désert, où les racines des plantes étaient sa seule nourriture et l'eau de source son unique boisson, il ne vivait que pour l'autre monde, ne considérant celui-ci que comme un pénible voyage que l'homme doit accomplir, et au bout duquel il trouvera le terme de ses fatigues.
« Il meurt enfin, et bientôt ses successeurs, oubliant son exemple, font de son pieux ouvrage une puissance dans la hiérarchie féodale.
« Enrichis par les riches offrandes que les pèlerins de tout rang venaient déposer aux pieds de saint Claude, archevêque de Besançon, né à Bracon près de Salins, mort en G96, les moines de ce couvent achetèrent de vastes domaines, firent construire des châteaux pour les protéger, eurent des hoiii-
fees d'armes à leurs ordres, des vassaux, des serfs sous leur dépendances ; perçurent d^s dirties, imposèrent des corvées, battirent monnaie, s'arrogèrent le droit de sauf-conduit dans les étals de Bourgogne, et celui de juger en dernier ressort.
« En un mot, cet humble ermitage, qui avait jadis servi de retraite à un pauvre ermite, devint en quelques siècles un des plus riches couvents de l'Europe, et ses habitants d'insolents seigneurs qui finirent même par exiger des quartiers de noblesse pour rece- Toir les nouveaux venus dans leur sein. » •
Nous prions nos Ircteurs de vouloir bien nous accompagner dans une salle du rez-de-
os
chaussée d'une petite maison étroite et basse, non loin delà place Louis XI, à l'extrémité de la Grande-Rue.
Cette pièce, que nous ne décrivons point, était meublée avec une simplicité plus que modeste.
Sur le manteau de la cbemniée se voyait un grand crucifix, à côté d'une lampe de cuivre allumée. — Un feu de soucbes brûlait dans l'àtre.
Devant la cheminée, deux hommes étaient assis en face l'un de l'autre, et tous deux appuyaient leur coude sur une table de chêne noir qui les séparait.
L'un de ces hommes était un prêtre ; — il atteignait cet âge qui est la maturité de la vie. — Sa figure belle et franche, et dont les traits fortement accusés annonçaient une in-
80 LE MASQUE ROUg'k
domptable énergie, exprimait en ce moment la préoccupation et l'inquiétude.
Son compagnon, revêtu d'un costume militaire presque semblable à celui du capitaine La Cuzon, était un grand et beau vieillard taillé en athlète, et qui ne ployait point ses larges épaules sous le fardeau des années.
Son visage était coloré, — ses cheveux, blancs comme de l'argent et coupés très courts , selon la mode des puritains écossais — sa moustache blanche et fort longue.
Ses grands yeux bleus brillaient d'un feu vif et pur comme ceux d'un jeune homme ;
— son regard profond et étincelant s'attachait d'une façon disiraitc sur l'une des poutrelles du plafond ; — son front se plissait,
— ses lèvres se contractaient A son insu, —
tout en lui décelait une préoccupation aussi sombre que celle du prêtre.
Aucune parole ne s'échangeait entre eux.
Le marteau du beffroi de la cathédrale frappa deux coups sur la cloche ; — les notes sonores de l'airain montèrent en vibrant dans l'air ébranlé.
Ce bruit soudain fit tressaillir à la fois le prêtre et le soldat.
— Deux heures 1 . . . — s'écria ce denier. — Déjà!...
— Colonel, — demanda le prêtre, — vous êtes inquiet, n'est-ce pas?
— Oui, — il devait être ici à minuit ; — il me l'avait promis... — il sait que le temps presse... — il sait que les bourreaux n'attendent pas... — Il faut qu'un événement imprévu le retienne, — et tout événement est
Il 6
un dîin^er tians ee moment où les Suédois et les Gris tiennent la montagne et la plaine.
— Et il est seul ! . . . — ajouta le prêtre. Puis , au bout d'un moment , il murmura :
— Il faut prier ! . . .
Et, joignant l'action aux paroles , il quitta l'escabeau snr lequel il était assis, — il mit un genou en terre, et, les yeux tournés vers le crucifix, il commença une invocation.
A peine en avait-il prononcé les premiers mots, que ce commencement de prière fut exaucé.
On frappa, depuis le dehors, un coup léger ; — puis, un second; — puis, un troisième, — contre la porte de la maison.
Le vieux soldai courut 5 celte porte.
LE xMASQUE ROUGE 83
— Qui va là? — demanda -t-il avant d'ouvrir.
La voix du capitaine répondit :
— Saint-Claude et La Cuzon !
— C'est lui I — dit le prêtre avec un élan de joie.
La porte s'ouvrit. — Le capitaine et Rooul entrèrent dans la chambre.
Garbas, qui les avait accompagnés jusquelà, s'éloigna dans la direction de la place Louis XI.
La trinité.
— Sois le bien venu, Jean-Claude 1 — s'écrièrent à la fois le prêtre et le soldat.
— Merci, mon père! merci, colonel! — répondit ^La Ciizon. — Je suis en retard, n'est-ce pas?
86 LE MASUUiî ROUGE
— De près de deux heures. — Nous commencions à craindre qu'un malheur ne fût arrivé...
— Et vous aviez raison de craindre, car j'ai traversé un fort grand danger... — Je vous raconterai cela plus tard ; — sachez seulement que vous ne m'auriez très certainement jamais revu sans le secours providentiel de ce gentilhomme que Dieu a envoyé à mon aide, et que ^e vous présente comme mon sauveur...
En même temps La Cuzon poussait en avant Raoul, qui, d'après la recommandation du capitaine, cachait son visage jusqu'aux yeux sous un pan de son manteau.
Le vieux soldai el le prêtre saisirent chacun une des mains du jeune homme et la
LE WASUUE ROUGE 87
serrèrent avec une profonde effusion de reconnaissance.
— Raoul, — s'écria La Cuzon, — les mains qui touchent en ce moment les vôtres sont cellesde deux héros de courage et de loyauté! — Voici le colonel Varroz, et voici le curé Marquis ! — El, maintenant que vous savez qui ils sont, il faut qu'ils sachent qui vous êtes! — Montrez -leur vos traits d'abord, vous leur apprendrez ensuite votre nom, — et ce que vous leur direz, je leur atîn^me, moi, qu'ils peuvent et qu'ils doivent le croire ! . . .
Raoul laissa tomber son manteau et jeta sur la table le chapeau à larges bords qui cachait son front.
Varroz attacha sur la figure qui lui appa-
laissait ainsi tout à coup, un regard rempli de stupeur et presque d'épouvante.
Il saisit avec force le bras du prêtre, et le l'aisiuil reculer avec lui de deux ou trois pas, il lui demanda d'une voix sourde :
— Est-ce possible, curé?... est-ce possible?... — Les morts peuvent-ils aujourd'hui sortir de leurs tombeaux scellés depuis vingt ans, et se montrer vivants à nos yeux, comme au temps où Dieu criait à Lazare enseveli : — Lève-toi et marche ?...
— Que voulez-vous dire, colonel? — répondit vivement le curé Marquis. — Je ne vous comprends pas?...
— Quoi! ne voyez vous point là, devant vous, immobile et mucl, l'image ou le faulôme de mon ami mort... de Tristan, comlo d(; Cliump-d'Ilivcrs7
Le curé Marquis, qui n'avait pas connu le baron, ne pouvait répondre.
Raoul se chargea de le faire pour lui.
— Colonel Varroz, — dit-il avec émotion, — vos yeux et votre cœur ne vous trompent qu'à demi ! — C'est bien un Champ-d'ïïivers en effet que vous voyez, — mais ce n'est pas votre vieil ami : — c'est le fils au lieu du père, — c'est Raoul au lieu de Tristan...
— Et moi, je vous répète, colonel, — appuya LaCuzon, — que ce qu'il vous dit est la vérité, — et que je me porté, corps pour corps, garant de sa parole.
— Ah! — murmura Varroz en élevant vers le crucifix ses mains jointes, — que Dieu soit béni!... qu'il soit béui d'avoir réservé une telle joie à ma vieillesse!... — Raoul de Champ-d'lliv(.Ts !.,. un Cluuiq^Hf Hivers !...
90 LE MASQUE IIOUGK
— le fils de Tristan ! ; . . — le dernier de cette grande et vaillante race ! — il est vivant, — je le revois!... Oh! Raoul... mon enfant... mon iils...
Et le vieux soldat saisit le jeune homme dans ses bras, — l'aîlira sur sa poitrine, — le serra contre son cœur et l'embrassa à vingt reprises en balbutiant des paroles indistincteset entrecoupi'cs, tandis que de grosses larmes d'attendrissement et de joie coulaient sur ses joues bronzées.
Le capitaine La Cuzon et le curé Marquis assistaient en silence à cette scène si belle et si profondément (ouchante, et ils ne parvenaient qu'à grand'peine à contenir l'émotion qui débordait en eux.
— Un Champ-d'IIivers I — dit tout bas le prêtre à La Cuzon,— c'est un grand nom I un
LE 3IAS0U1Î UOUGE 9l
nom qui retentira dans la province comme la trompette de Gédéon devant les ruines de Jéricho!... — Et ce jeune homme est à nous? ■ — Corps et âme.
— Et sabannière seigneuriale flottera parmi nos étendards ?
— Ceci, mon père, est impossible... — Raoul mettra au service de notre cause son courage, — son intelligence, — son épée, — mais il nepeutinscrire son nom sur nos drapeaux; — il est obligé, quant à présent du moins, de cacher sa naissance...
— Pourquoi?
— Je vous le dirai, — ou plutôt il vous le dira lui-môme.
Tandis que ces paroles s'échangeaient rapidement et à voix basse entre le curé Marquis et le capitaine, Varroz faisait sur
lui-même un violent eflbrt, et, desserrant l'étreinte dans laquelle il tenait Raoul embrassé, il lui disait, tout en essuyant du revers de sa main puissante une dernière larme qui coulait sur sa joue.
— Il faut me pardonner, mon enfant, cet accueil trop expressif et hors de propos... — Les larmes sont faites pour les lemmes, et non point pour les vieux soldats !... — mais je n'ai point été maître de les arrêter... — C'est que j'aimais tant votre père, voyezvous I... c'est que cette étrange ressemblance me reporto si bien aux jours de ma jeunesse! — c'est que vous me rappelez tant de souvenirs amers et doux!... — Raoul, c'est Dieu lui-même qui vous a conservé !... — Raoul, soyez le bien venu parmi les défenseurs de llu^ibeflé frauc-cumttiise I
— Merci, colonel Varroz ! — merci, noble ami de mon père ! -— s'écria Raoul. — J'espère vous prouver bientôt que ce n'est pas seulement par le visage que je ressemble à Tristan de Champ -d'Hivers...
Le colonel allait répondre à ces dernières paroles, mais le curé Marquis s'avança entre le vieillard et le jeune homme, et mettant sa main sur l'épaule de Raoul, il dit :
— Baron de Champ-d'Hivers, ou quelque soit le nom qu'il vous plaise en ce moment de prendre ou de garder, vous êtes pour nous un fils et un frère, puisque vous avez sauvé la vie de notre fils et de notre frère Jean- Claude Prost.— Désormais, entre nous, tout sera commun: — vous partagerez nos périlst Si Dieu bénit notre cause, vous aurez votre part du triomphe! — si, au contraire. Dieu
Tabandonne, vous vous ensevelirez avec nous sous les plis de notre drapeau vaincu mais glorieux !... Mais en ce moment, il faut nous oublier nous-mêmes, et ne plus penser qu'au prisonnier qui, dans son cachot, compte les heures et les minutes qui le séparent du supplice...
— Curé Marquis! — répliqua le capitaine. — Que parlez-vous de supplier quand La Guzonest là, et quand La Guzon veille?...
— Les bourreaux veillent aussi, et c'est à huit heures du matin que Pierre Prost doit mourir.
— Eh bien, à huit heures du matin, Pierre Prost sera sauvé par moi, ou me verra mourir avec lui...
— Et nous serons deux, capitaine, — s'é-
LE ^ÎASQUE ROUGE 95
cria Raoul, -^ nous serons deux pour le salut ou pour la mort !...
— Les Suédois sont sur leurs gardes, — reprit le prêtre, ~ le supplice de l'oncle du capitaine La Ciizon est pour eux une fcte et un triomphe, — et enfin, hier, dans la ville, on a vu le Masque rouge, ce qui, comme vous le savez, est toujours pour nous le présage de quelque malheur!...
En entendant Marquis prononcer ces deux mots : — Le Masque rouge^ — Raoul tressaillit.
Peut-être allait-il interroger, mais La Cuzon ne lui en laissa pas le temps.
^ Eh ! — dit-il avec impétuosité. — Que tti'^inporlent l-es Suédois «t les Gris?... Oue m'importent Guébrianl et le Masque rouge?... — Ils entoureront le bi'icher comme f)Our
une fête, prétendez-vous !... — Eh bien, soit!... je ne veux pas que leur espoir soit déçu, — ils auront une fête, — une fête belle et sanglante, je vous le promets !... — Qu'ils préparent des torches pour allumer leur bûcher!.., — Je vous jure, moi, par IN'otre-Dame-d'Einsidlem, que je l'éteindrai dans le sang!...
— Les Suédois sont nombreux! — poursuivit Marquis.
— M'avez-vous vu compter mes ennemis?... — D'ailleurs, que méfait le nombre? — Chacun de mes montagnards, vaut dix hommes, et j'ai mes montagnards...
— Comment entreront-ils dans la ville ?
— Ils y sont déjà, — ils y sont depuis hier.
— Tons?
— En nombre suffisant, du moins, — sans uniformes, mais bien armés. — Garbas, qui me quitte à l'instant, leur porte mes dernières instructions et mes ordres suprêmes...
— Les Suédois ont un chef dont ils reçoivent l'impulsion, et l'on dit que le comte de Guébriant est un habile tacticien...
— Eh bien, si les Suédois ont un chef, les montagnards en ont trois!... — Ce matin, quand l'heure du danger sera venue, ils verront en même temps à leur tète la robe rouge du curé Marquis, cette oriflamme des grands combats, — la moustache blanche de Varroz et l'épée de La Cuzon ! . . . — Marquis, Varroz et La Cuzon valent bien Guébriant peutêtre!!...
— Tl a raison, — dit le colonel, — il a
Il 7
VS lA Masque rougë^
raison cent fois pour iinet... — Je suis comme lui, j'ai confiance. — Comment diable voulez-vous que les Suédois, qui sont des pillards et des mercenaires et qui se battent pour gagner leur solde, résistent, fussent-ils vingt contre un, au choc impétueux de nos libres soldats combattant pour renverser un bûcher infâme ?. . . — Je vous le répète, curé Marquis, l'enfant dit vrai !...
— Je le crois, colonel, puisque vous le croyez, — répondit le prêtre.
Puis, faisant signe à La Cuzon de s'agenouiller, il lui imposa les mains en murmurant :
— J'a[>pulle sur ta tête la bcnédiclion du Dieu de armées, — et, si lu dois succomber dans ton héroïque entreprise, meurs absous, et vas droit au ciel !. .
— Merci, mon père, — dit La Cuzou en se relevant.
Et il serra successivement les mains du prêtre et celles du colonel.
C'était cette union constante, absolue, sans nuages, régnant entre ces trois hommes, qui 1 es rendait si forts .
Raoul de Champ-d' Hivers admirait cette trinité sublime, et il se disait que, si grande que la fit la voix populaire qui est aussi la voix de Dieu, — vox populi, vox Dei /... — — quand on la voyait de près, on la trouvait plus grande encore !
Le bruit d'un pas se fit entendre dans la rue et se rapprocha rapidement.
Les qualre personnages réunis dans la salle basse se turent et attendirent. — Le bruit de pas cessa de se faire entendre en
lUU LE MASQUE ROUGE
face de la maison, et trois coups légers, pareils à ceux qui avaient annoncé l'arrivée du capitaine furent frappés contre la porte.
— Oui va là ? — demanda Yarroz.
Une voix répondit :
— Saint-Claude et La Cuzoïi, — et la porte fut ouverte.
Le nouveau venu portait un costume de moine. — Le capuchon rabattu cachait entièrement son visage.
— Dominus vobiscum I — dit-il d'une voix pleine et sonore.
— Amen I — répliqua le curé Marquis.
— Et que la paix soit avec vous, mes très chers frères I — ajouta le moine en relevant son capuchon, qui laissa voir une bonne figure, aux joues pleines, aux lèvres rouges, — une de ces têtes monacales qu'on est bien
sur de ne rencontrer jamais dans les toiles sombres et splendides du Dominiquin, de Lesueur et de Zurbaran, ces ascètes de la peinture.
— Eh ! — sY'cria Varroz, — c'est cet excellent frère Malo !...
— Comme vous dites, colonel, — répondit le religieux.
— Que se passe-t-il donc, mon frère ? — demanda Marquis, — et comment se fait-il qu'à cette heure de la nuit vous tous trouviez " hors du chapitre?...
— Hélas I — murmura le moine avec un soupir douloureux. — nous ne sommes plus au chapitre... •
— Où donc ôtes-vous?
— A l'Holel-de- Ville... où nous nous trouvons fort mail... — Les Suédois no\i's ont
chassé pour installer le comte de Giîëbriant à notre place... Ces misérables soldats ont pillé notre trésor et dévalisé notre cave !... — Dieu abandonne ses serviteurs!...
Le curé Marquis haussa involontairement les épaules.
— EhJ — dit-il avec un mouvement de brusquerie dont il ne fut pas le maître, — qu'importe à Dieu votre trésor et votre cave?... — Jadis les calices étaient de bois, et les moines buvaient de l'eau... — Dieu n'en était que mieux servi !... —Mais pardon, mon frère, je comprends que l'opinion que j'exprime ne soit point la vôtre... — Revenons à votre «visite... — elle doit avoir un but?...
-- Sans doute... sans doute... — elle en a un, — répondit le moine un peu troublé par
LE MASOUl- ROUGE 4 03
la réplique acerbe du prêtre austère. — Je venais... je voulais...
— Remettez -vous, mon frère, — et, je vous le répète, pardonnez-moi des paroles trop vives et que je regrette... — Nous vous écoutons avec attention . . .
— Eh bien, — dit le frère Malo, — notre supérieur fn'a fait réveiller cette nuit tout au beau milieu de mon premier sommeil, et m'a donné l'ordre de me rendre sans retard dans la prison de Pierre Prost, qui doit subir sa sentence à huit heures du matin, sur la place Louis XI, et de lui porter les derniers secours de la religion... - Or, ce cachot est précisément une des oubliettes de notre couvent, vers lequel je me dirigeais tout pensif, en cherchant dans ma tête un moyen de vous faire savoir de quelle mission j'étais chargé,
lOi LE M.VSQUE ROUCE
pensant bien que vous auriez une chose ou une autre à faire dire à ce pauvre Pierre Prost... — Mais je ne trouvais rien, et j'ignorais même que vous fussiez tous trois à Saint- Claude, ce qui, convenez-en entre nous, est uiie bien grave imprudence, car vous vous mettez, comme on dit, dans la gueule du loup!...— Enfin, cela vous regarde et ne* regarde que vous!... — Le hasard me fit rencontrer Garbas àl'entrée delaGrande-Rue. — Je lui contai mon embarras, et, comme il sait que je suis un brave homme de moine, quoique je tienne fort aux richesses de noire couvent et que j'apprécie les bons vieux vins de notre cave, il me donna le mot de passe et m'expliqua que je vous trouverais ici... — cl m(3 voilà... — Je ma mels cnlièrcmcnl à votre service, cl je jouerai volonlicrt»
LE MASQUE llOUGi: lOo
ma tête, s'il le faut, pour retirer d'embarras ce digne et honnête Pierre Prost, qui m'a guéri d'un mal de genou fort douloureux quand il était le médecin des pauvres...- — Je sais bien que je ne fais que mon devoir,
— aj(5uta frère Malo avec un peu d'aniertume.j — Mais enfin je le fais, et c'est déjà quelque chose pour un moine qui ne se sert point de calice de bois, et qui met peu d'eau dans son vin...
— Ah! frère Malo!... frère Malo!...— s'écria le curé Marquis avec enthousiasme,
— vous êtes un digne et vrai religieux, et je rétracte de tout mon cœur les paroles inconsidérées dont je vous ai déjà demandé pardon !.. — Failes-moi l'honneur, mon frère, de me donner \oivQ in.-iin...
— Lavuici, nu.'ssire prêtre. — Vous m'a-
viez un peu piqué, tout à l'heure, mais je ne m'en souviens plus.
— Bien vrai?
— Par le grand saint Malo, mon patron, je vous l'affirme. — Maintenant, dites-moi vite ce qu'il faudra que je répète à Pierre Prost...
— Dites-lui de ne pas désespérer... — dites-lui que, du cachot de votre couvent au bûcher de la place Louis XI, il y a plus loin que ses bourreaux ne le croient L.. — Diteslui que, même entre la hache et le billot, il y a place pour la délivrance!...
— Ah ! — murmura le moine avec une expression joyeuse, — vous espérez donc?...
— J'esprre en Dieu, mon frère... — répondit le curé Marquis.
— Kn Dieu et en notre épée I — s'écria
Varroz. — Le bûcher de Pierre Prost île s'allumera pas 1... Demandez plutôt au capitaine La Cuzon 1...
En entendant prononcer son nom, le capitaine, — qui avait assisté à toute la scène qui précède avec une distraction apparente, et semblant ne pas entendre les paroles qui s'échangeaient auprès de lui, — sortit tout à coup de cette sorte de torpeur où s'engourdissait son corps, sinon sa pensée, et, s'approchant du moine, lui dit :
— Ainsi, frère Malo, vous allez au cachot de mon oncle ?
— Oui, capitaine.
-r- Sur l'ordre de votre supérieur ?
— Oiii, capitaine.
— Et l'on Vous attend à la prison ?
108 LE aiASQUK KOLGE
— Sans doute, puisqu'on est prévenu de mon arrivée.
— Vous avez, un mot de passe ?
— J'ai mieux que cela.
— Quoi donc?
— Un laissez-passer.
— Signé de qui?
— Du comte de Guébriant lui-même.
— Voulez -vous me ^montrer ce papier, frère Malo ?
— Le voici...
Le moine tira de la ceinture de corde qui serrait son froc autour de ses reins, une feuille de papier pliée en quatre. — Il tendit celle ieuille à La Cuzoïi, qui la déplo}'a et qui lut les mots suivants :
« Laissez eiilrcr, celle nvit^ dans le cachnl du condamné Pierre Prosl, le moine porteur
de cet écrit, et que le moine et le condamné puissent s'entretenir ensemble, librement et sans témoins, pendant une heure.
« Donné à Saint-Claude, le
« DE Gué BRUN T. »
— C'est bien... — murmura le capitaine après avoir lu.
— Il faut que je parte, — dit le frère Malo. — Rendez-moi mon laissez-passer.
— Il vous est inutile.
— Comment, il m'est inutile !... Comment? comment? — Mais, sans lui, je n'entrerai pas.
— Ce n'est pas vous qui, celte nuit, entrerez dans le cachot du frère de mon père...
— Et qui sera-ce donc, capitaine, ne vous déplaise ?
— Ce sera moi, — répondit fermement et froidement La Cuzon.
Xïll
Le moine.
Frère Malo leva les mains et les yeux vers le plafond, d'un air profondément stupéfait, comme un homme qui entend dire quelque énormité inattendue, et qui se demande si son intorlocutenr est devenu fou.
112 LE MASQUE HÛUGE
— Ah I ça, mais, capitaine, — s'écria-t-il au bout d'un instant, — vous n'y pensez pas!...
— J'y pense, au contraire, — et c'est, dans mon esprit et dans ma volonté, une chose arrêtée irrévocablement.
— Vous courez à un danger certain et sans compensations I... — Vous pensez bien que les gens de garde ne vous laisseront point entrer...
— Et pourquoi cela ?
— Parce que le laissez-passer, dont les expressions sont formelles, parle d'un moine et non d'un capitaine.
— Frère Malo, — dit La Cuzon en souriant, — il me paraît que lorsqu'on interrompt votre premier sommeil, la lucidité de votre intelligence s'en ressent ! — N'avez-
LE MASQUE IIOUGE 113
VOUS donc pas compris que je ferais cette nuit mentir le vieux proverbe?...
Frère Malo ouvrait de plus en plus ses yeux étonnés.
— Quel proverbe? — demanda-t-il ?
— Celui-ci : V habit ne fait pas lé moitié^
— Ah! — dit Malo, — vous ferez mentir ce proverbe...
— Oui ; — devinez-vous?
— Non.
La Cuzon se mit à' rire.
— Ahl frère Malo ! — s'écria-t-il ensuite, — bien heureux les pauvres d'esprit !...
— Quia regniim cœli habebunt ! — acheva le moine, — ou, en langue vulgaire, parce qu'ils auront le royaume des cieux.
— Et je vous en promets votre large part, mon frère ! — poursuivit La Cuzon. — Eh
bien ! puisqu'il faut toul vous expliquer, depuis A jusqu'à Z, comprenez donc que je vais endosser votre robe, rabattre voire capuchon sur mon visage, et que les soldats suédois à qui je présenterai le laissez-passer de leur général, ne s'inquiéteront guère de savoir si la robe et le capuchon cachent un capitaine au lieu de couvrir un moine...
— Tiens f tiens ! tiens I — fit le religieux ; — mais c'est une idée, celai...
— J'en ai quelquefois... — répondit La Cuzon en riant toujours. — Celle-ci est bien simple ot facilement réalisable. — Allons^ frère Malo, donnez-moi votre froc... — Vous me le disiez vous-même tout à l'heure, il n'y a pas de temps à perdre.
Le rcligieu.v se nul en ucNcir de détacher
LE MASQUE ROUGK 115
docileiÊeiit la corde qui lui servait de ceinture, — mais le curé Marquis intervint.
— Jean -Claude, — dit-il, — ce que tu veux faire est insensé I — Varroz et moi, nous devons nous y opposer de tout notre pouvoir, et nous nous y opposons en effet...
— Pourquoi cela, mon père ? — demanda La Cuzon avec douceur.
•— Parce que, lorsque des intérêts imnietîses et sacrés sont attachés à la vie d'un homme qui, dcvenuchef de parti, appartient à son parti et non plus à lui-même,— cet homme, en hasardant sa vie sans nécessité,- commet plus qu'une folie, il commet un crime!... Quelque ^oil ton déguisement, Jean- Claude, il y a danger pour toi à pénétrer au milieu de nos ennemis acharnés, et à descendre dai.s le cachot de ton oncle ! — Or, le capi-
1 IG Lii MASgUii ROUGE
laine La Cuzon, l'homme qui commande les bandes de partisans montagnards, l'homme de qui le nom seul est un cri de guerre et de victoire, ne doit point courir cet inutile danger!...
— 3îon père, — répondit le capitaine, — vous n'avez le droit de douter ni de ma tendresse pour vous, ni de mon respect pour votre expérience, ni de ma déférence pour vos avis... — mais vous savez aussi combien ma volonté est inébranlable lorsqu'il s'agit de remplir ce que je crois être un devoir I... — Eh bien ! c'est un devoir pour moi d'aller cette nuit dire à Pierre Prost, au frère de mon père, que ses défenseurs ne s'endorment point, et qu'il les trouvera, armés et prêts h. combattre, entre lui el le bûcher de ki place Louis XI!... — Vous me parlez de danger ! . . .
- Est-ce ma faute, à moi, si le danger m'attire?... ~" Ah ! s'il ne s'agissait, comme de coutume, que de mettre l'épée au vent, et de courir sus aux Français et aux Suédois en criant : i moi!... à moi! — La Cuzoni... La Cuzon /. . . je vous obéirais peut-être ! . . .— Mais retrouverai -je jamais ce péril étrange et nouveau qui s'offre cette nuit?... — Aurai-je à pénétrer, sans armes, parmi ceux-là même qui ont mis ma tête à prix?... — Aurai-je à descendre de longs escaliers souterrains, - à courber ma tête sous 'des voûtes humides, — à entendre grincer les clés dans les lourdes serrures, — à pénétrer dans un cachot dont la porte se refermera sur moi?... — Non, jamais, jamais!... — Colonel Varroz et curé Man^uis, n'essayez donc pas de me retenir, car vous n'y parviendriez point
^ 18 LE iiisQUK nouGv:
et cette aventure sera la plus belle des aventures de La Cuzon!...
— Enfant ! — s'écria le prêtre, — et c'est pour un aussi futile motif que tu veux hasarder ta vie?...
— J'en' ai un autre, — répliqua le capitaine, — et celui-là, vous le trouverez sérieux et suffisant. — Mon oncle m'a dit un jour — (et je vais vous répéter ses propres paroles )
— Si jamais je me trouve , à ta connaissance, en un péril mortel, viens à moi, Jean- Claude, cm' je suis dépositaire d'un secret de vie et de mort, et je veux te confier ce secret avant de m'en aller de ce monde I...
— Vous voyez, curé Marcjuis, vous voyez, colonel, que l'ordre de mon oncle est formel, et que, sous peine d'être un mauvaisparent, je dois m'y conformer.
— Va donc! — Diiirmura Je cur^, ,yaincu par les dernières paroles de La Cuzon ; ~ il ne nous reste qu'c\ prier Dieu de te protéger...
— Demandez-le-lui, et il vous l'accordera, — dit le capitaine; — car jamais voix plus noble et plus sainte no sera montée jusqu'à lui...
Puis, se tournant vers le moine, qui avait assisté au débat avec une somnolence manifeste, il ajouta :
— Mon bon frère Malo, j'attends votre robe...
Une minute après, le capitaine était, de la tête aux pieds, travesti en religieux.
— Est-il possible de me reconnaître sous ce costume? — demanda-t-il après avoir ra-battu le capuchon sur son visage.
— Non, si les' Suédois sont sans défiance,
— répondit le curé Marquis; —mais je crains toujours...
— Dans une heure je reviendrai vous rassurer.
— Prends- tu des pistolets?
— Non ; ils seraient pour moi plus compromettants qu'utiles.
— Emporte au moins ce poignard...
— Volontiers... — Je vais le cacher dans la large manche de mon froc... — là, — de cette façon... — Maintenant, adieu à vous tous, ou plutôt au revoir et à tout à l'heure...
Le capitaine La Cuzon sortit de la chambre, et nos quatre personnages, — Marquis,
— Varroz , — Raoul — et le frère Malo, — prirent place sur des escabcUes devant le foy(.T.
LE .MASOLE KOUGE 121
Tous les quatre étaient silencieux.
Le colonel Varroz et le curé Marquis pen* saient à La Cuzon.
Raoul de Champ-d'Hivers pensait à Églanline.
Le bon frère Malo, qui ne pensait à rien, s'était endormi.
Nous avons dit plus haut que le trésor de l'abbaye de Saint-Claude renfermait des richesses immenses, fruits des offrandes pieuses que les pèlerins de tous les rangs venaient déposer sur la chasse qui conlenait les reliques du saint évèque, afin d'obtenir quelque grâce par son intercession réputée toute puissanle.
1^^ LE MASQDE ROUGE
Le bruit public, la rumeur populaire, grossissaient encore ces richesses, et, du trésor de l'abbaye, faisaient quelque chose de semblable à ces fabuleux amas de pièces d'or, d'argent et de pierres précreuses que renfermaient ces souterrains magiques dont la Lampe merveilleuse des contes arabes livrait l'entrée au jeune Aladin.
Le désir facile à comprendre de puiser à sa volonté dans des coffres si bien remplis, n'avait pas peu contribué à décider le comte de Gui'briant à tenter un coup de main sur la ville de Saint-Claude.
Nous savons déjà que, malgré les efforts d'une résislance dé-sespérée, ce coup de main avait complètement réussi.
Tandis que Suédois et Cris assouvissaient à (pli mieux mieux leur soif insatiable de bri-
LE M.YSOUE ROUGE 123
gandage , et organisaient de toutes parts le pillage et au besoin l'assassinat, — un fait d'une très grande importance pour notre récit avait passé complètement inaperçu, au milieu des rumeurs d'agonie de la cité conquise.
Une bande d'une douzaine de Gris, abandonnant les chances de fortune que leur offrait le sac de Saint-Claude — ( ce qui était, on en conviendra, tout i\ fait en dehors des habitudes de ces honnêtes soudards ) , — avaient gogné le bas de la ville, et, — traversant la Bienne, à ce même gué que nous connaissons déjà et en face duquel nous avons vu Garbas jeter une échelle de corde /i La Ciizon et à Raoul, — s'étaient élancés d'un pas rapide sur les versants de la niontagne opposée, où ils n'avaient point tardé h se perdre dans les bois.
Le gigantesque et hideux Lespinassou marchait à la tête de cette bande; mais, au lieu d'en être le chef et le maître absolu, comme toujours, il semblait obéir aux ordres d'un personnage qui se trouvait à côté de lui.
Ce personnage était un homme de très haute taille. — Il avait le visage caché par un masque d'acier, recouvert de velours rouge. — Ce masque lui emboîtait la tête tout entière, comme les casques de bataille des chevaliers du Moyen-Age , et cachait, non-seulement sa figure, mais encore ses cheveux et son cou.
Cet homme , mystérieux et célèbre acteur des guerres de la conquête l'raiic-comtoise, élait le héros d'une foule do légendes qui, le soir, en hiver, se racontaient d'une voix treuiblanlc à lu vcillt'c des chaumières.
LE MASQUE RuUGE
Mb
Personne, — disait-on, — n'avait jamais vu le visage de cet homme ; — personne ne savait son nom, — personne ne connaissait sa demeure.
Pareil aux chacals africains, — pareil aux grands vautours chauves, qui ne manquent jarnais de se trouver partout où se rencontrent la mort et le sang répandu, — le Masque rouge n'apparaissait parmi les montagnards épouvantés que dans des scènes de carnage et d'incendie, et entouré d'infâmes gardes-ducorps, choisis parmi les Gris les plus sanguinaires, et dirigés par Lespinassou.
Dans le peuple, on regardait le Masque
rouqe co.nme un être surnaturel, comme un
démon à forme visible , contraint de cacher
son visage, parce que ce visage n'avait rien
d'humain.
Iâ6 LE MASQUE ROUGE
Peut-être cette terreur superstitieuse qu'il inspirait, aurait-elle sufTi pour le protéger; mais, par excès de prudence, il ne marchait jamais qu'entouré de sa horde fidèle.
Plus d'une fois, des gens d'une hardiesse et d'une habileté à toute épreuve, parmi lesquels il faut citer La Cuzon lui-même, s'étaient juré de savoir enfin quel était cet homme, et de découvrir le visage qui se cachait sous son Masque rouye...'
Le courage, — la persévérance, — la connaissance du pays, — tout avait échoué! — Suivi de près , vingt fois pourchassé pour ainsi din^, pendant des journées entières, ainsi qu'une bête fauve que la meute ne perd pas de vue, le Masque rmige avjiil toujours dispnru subilemouî, comme un voleur ou comme un fantôme, sans laisser derrière lui
une trace, un indice!... —C'était à croire, en vérité , à quelque surnaturelle intervention.
Le jour de la prise de Saint-Claude, il était entré dans la ville en triomphateur; — puis, immédiatement après, nous l'en avons vu ressortir avec Lespinassou et sa bande, et s'enfoncer dans la montagne.
— Ah ça! ~ demanda-t-il chemin faisant au capitaine balafré des soldats bandits, — êtes-vous bien certain au moins que nous n'allons pas faiffe buisson creux?...
— Certain, monseigneur, — oh! parfaitement certain!...
— Ainsi , vous ne mettez pas en doute l'exactitude dcn renseignements qu'on vous a donnés?
— Comment mettrais-je en doute cette
128 LE MASUUK ROUGE
exaclilude, puisque c'est moi-môme qui ai vu?...
— Vous avez vu cet homme ?
— Comme je vous vois, monseigneur!...
— Voici de quelle façon la chose s'est passée... — Pied-de-Fer, le lieutenant de La Cuzon', et ce damné Garbas , son trompette et son bras droit, avec une demi-douzaine de Cuanais, donnaient la chasse à moi et à deux de mes hommes, Trainesaquille et Francatripa, — il y a de cela huit jours. — Nous nous étions séparés dans la forêt, pour mieux dépister ces limiers maudits. — Je m'étais, pour ma part, réfugié dans un taillis très épais, au pied d'un grand rocher presqu'à pic... — La nuit tombait, — je n'avais plus rien à craindre. — Je sortis de ma cachette et j*;illiiis parlir, ([Uiiiid j'( nleiidis un l>ruit
léger au-dessus de moi. — Je levai la tête et je vis, en haut du rocher, un fdet de fumée blanche qui montait dans les sapins... — Je tournai le rocher. — Inaccessible de trois côtés, il était abordable du quatrième. — Je gravis la pente escarpée, et je trouvai, sur le sommet du pic , une chaumière placée là comme un nid d'aigle. — Je regardai dans l'intérieur à travers les fissures des planches mal assemblées qui formaient la porte. — Je vis un homme assis devant le feu, et, à la lueur de ce feu, je reconnus Pierre Prost, qu'on appelait jadis dans le pays le médecin des pauvres...
— Vous avez du vous tromper, Lespinassou...
— Ma foi, monseigneur, s'il vous convient Il 9
130 LE MASQUK ROUGK
de parier vingt écus d'or contre ma tète, je suis tout prêt à tenir le pari...
— Ce Pierre Prost a cependant disparu depuis près de vingt ans ! . . .
— Qu'importe, monseigneur? — On s'en va , mais, quand on n'est pas mort , on revient... — Il est revenu.
— Savez-vous depuis quand?
— Je m'en suis informé. — Pierre Prost a reparu, il y a juste trois mois.
— Seul ?
— Oui, monseigneur.
— Mais, sa fille?... cette Églantine?...
— J'ai bien pensé que cela vous intéress.Mait, monseigneur, el j'ai questionné...
— Et vous avez appris?...
— Qu'Églanlinc était morte dans le bas pays, aux enviions de Dole.
LE MASQUE IXOIÙS, 431
— - Si les choses sont réellement ainsi, tout est pour le mieux. — Arrivons-nous ?
— Voilà le rocher. — La cabane est làhaut.
— Recommandez le silence à vos hommes, et prenez toutes vos précautions... — Il ne faut pas qu'il puisse nous échapper.
— Soyez sans crainte ! — Nous le prendrons comme un lièvre au gite... — Qu'allons-nous en faire, monseigneur?
— L'emmener prisonnier à Saint-Claude.
— Il sera condamné comme espion, et brûlé vif dans trois jours sur la place Louis XI.
— - Ah ! fit Lespinassou d'un ton de surprise.
— Est-ce que cela vous étonne? — demanda le Masque rouge.
— Franchement, ouij monseigneur.
13â Llî MASQUE ROUGE
— Pourquoi?
-" Parce que, lorsqu'on veut se débarrasser d'un homme gênant, le plus simple et le meilleur moyen est de lui mettre la balle d'un mousquet dans la tête, ou la pointe d'un couteau dans le ventre... — Les morts ne parlent pas!...
— Vous avez raison, et, en effet, cela vaudrait mieux ainsi. — Mais nous avons besoin que Pierre Prost meure publiquement, avec éclat, sur un bûcher. — Nous pensons que le supplice public de l'oncle du capitaine La Cuzon produira un immense effet sur la population des montagnes, et la démoralisera plus vite et mieux qu'une demidouzaine de défaites... — Ah 1 si vous pouviez nous livrer La Cuzon lui-même, — ou Varroz, ou Marquis ! — Souvenez-vous qu'il y
a mille écus . d'or attachés à chacune de ces têtes ! . . .
— La somme est ronde, monseigneur ; — on fera de son mieux pour la gagner... — Mais, chut!... voici la chaumière. — En attendant que nous ayons le neveu, contentons-nous de l'oncle.
Lespinassou fit cerner la maison par ses routiers, et jeta lui-même la porte en dedans, d'un seul coup de la crosse de son mousquet.
Cinq minutes après, Pierre Prost, bâillonné et garrotté, était entraîné, ou plutôt emporté vers la ville.
Le Masque rouge, — tandis qu'on exécutait ainsi ses ordres, — s'était tenu à quelque distance, mais pas assez loin cependant pour n'être point vu par l*ierre Prost.
134 LE MASQUi;^ ÎIOUGE
Une fois à Saint-Claude, on avait jet*' le malheureux médecin dans le plus profond des cachots de l'abbaye, et, tandis qu'on lui faisait descendre les degrés humides qui conduisaient à ce cachot , il avait entendu le Masque rouge défendre, sous peine de mort, aux soldats suédois qu'on lui donnait pour gardiens, de laisser qui que ce fût communiquer avec lui, à l'exception d'un confesseur, s'il en demandait un à son heure suprême.
Pierre Prost s'était soumis avec un calme profond, avec une résignation sans bornes, au coup foudroyant qui le frappait.
11 devinait d'où venait ce coup, — et, comme il comp^'onail bion que rien au monde, k moins du plus iuiprobable de tous les miracles, ne pourrait le soustraire h la mort
LE MASQUE KOUGlî \3'ô
suspendue au-dessus de sa tête, il acceptait cette mort comme une chose prévue à l'avance, et comme une inévilable conséquence de faits accomplis dans le passé.
Une seule circonstance semblait l'étonner, c'est qu'on ne hàtat pas davantage l'heure de son supplice. ~ ïî était doux et patient avec ses gardiens, qu'il n'interrogeait même pas. Il priait presque sans cesse, et il trouvait dans sa prière la consolation et le repos.
Parfois, cependaiil, son front se ridait sous le coup d'aile d'une pensée douloureuse; — sa main crispée s'appuyait sur sa poitrine, — un sourire plein d'amertume soulevait sa lèvre, et il murmurait :
— Mon Dieu!... mon Dieu! souiïrirez-vous donc que ce secret meure avec moi I...
Le secret de Pierre Prost.
Cependant, le temps passait. — Deux jours et deux nuits s'étaient écoulés, et Dieu semblait ne point entendre l'ardente prière de Pierre Prost
Le troisième jour, dans la nialinée, le
138 LE MASQITE ROUGE
montagnard eût à subir un simulacre d'interrogatoire, après lequel il appritce que tout le monde savait depuis longtemps dans la ville, c'est-à-dire qu'il était condamné à mort comme espion, et qu'il serait brûlé vif, le lendemain, au point du jour.
A partir de ce moment, les pensées de Pierre Prost n'appartinrent plus à la terre; — son âme se détacha de toutes les choses de ce monde, — et il ne songea, après avoir bien vécu, qu'à se préparer à bien mourir.
— Quand pourrai -je recevoir le confesseur qui m'est accordé? ~ demanda-t-il à l'un des gardiens qui le ramenaient dans son cachot.
— Cette nuit, — répondit le soldat.
T.a nuit arriva, et tous ces bruits du jour qui retentissaient sous les voûtes des vastes
LE MASQUlî ROUGE 130
bâtiments de l'abbaye, et dont l'écho faible et lointain -descendait jusqu'au prisonnier, se turent les uns après les autres.
Vers minuit, Pierre Prost n'entendit plus que le pas lent et monotone de la sentinelle qui passait et qui repassait devant la porte étroite et basse de l'oubliette où, couché sur une botte de paille, il attendait la venue du prêtre consolateur.
les heures se succédèrent sans rien amener.
Pierre Prost commençait à craindre que le confesseur ne vînt pas, et que le Masque rouge, dans sa défiance de toutes choses, n'eût retiré l'autorisation qu'il avait accordée d'abord.
Enfin, un peu après trois heures du matin, un bruit vague arriva jusqu'au captif et vint
'1/iO LE MASgUE RODGS
ranimer ses espérances défaillantes. — Il se souleva sur son coude, — il retint sa respiration et il écouta.
Le bruit se renouvela, plus distinct. — Les pas de plusieurs personnes [s'approchaient du cachot.
— Ce ne peut être déjà le bourreau, -pensa Pierre Prost ; — donc, c'est le prêtre.
Les pas s'arrêtèrent ; — la clé gronda dans la serrure ; — les verroux grincèrent ; — la porte s'ouvrit.
Lin moine parut sur le seuil entre deux soldats. — Un des soldats portait une lanterne.
— Voilà l'homme, — dit-il au moine en lui montrant Pierre Prost et en posant la lanterne sur le sol. — Vous; avez une heure... dépèchcz-vous de le cuntcsser et de l'absoudre...
Et il sortit avec son compagnon, en riant et en refermant à grand bruit serrures et verroux.
— Oh ! mon père ! — murmura Pierre Prost en joignant les mains, — je vous attendais et je vous appelais, comme le prisonnier qui va mourir appelle et attend la vie et la liberté 1...
— C'est qu'en effet c'est la vie et la liberté que je vous apporté I — répondit le moine d'une voix basse qui fît tressaillir le captif.
— Oui donc ctes-vous ?. . . — demanda-t-il, haletant d'émotion.
— Silence! — dit le moine, — silence!... — Songez que, derrière cette porte fermée, il y a peut-être des oreilles attentives qui guettent nos paroles:..
Et, saisissant la lanterne que le suédois
Ht LE MASQUE ROUGE
avait posée sur les dalles, il l'éleva d'une main à la hauteur de son visage, tandis que, de l'autre, il rejetait en arrière le capuchon qui, jusqu'à ce moment, avait caché ses traits.
— Jean -Claude ! — balbutia Pierre Prost, — toi , mon enfant ! . . . toi. ici !.. .
— Silence, mon oncle! — répéta le capitaine ; — une parole prononcée trop haut peut nous perdre tous deux !
— Ainsi, c'est bien vrai, cher fils de mon cœur... — continua le prisonnier avec une indicible émotion, — tu n'as pas voulu me laisser mourir sans me donner cette consolaliou suprême de te serrer une dernière fois dans mes bras... -Oh! merci... merci !...— Va , tu me r(Mids bien heureux!... lu fais ma mort bien douce!...
^- Je VOUS ai dit, mon oncle, que je vous apportais la vie et la liberté...
— La liberté ?. . . la vie ?. . . — répéta Pierre Prost, — est-ce possible?... ~ Dans quelques heures, ne le sais-tu pas, la sentence qui me condamne aura reçu son exécution 1 . . .
— Dans quelques heures , mon oncle , ceux qui vous ont condamné seront tombés à votre place. — Dieu est juste!
— Mais, comment?
— Ne m'interrogez pas, car le temps nous est mesuré... — Je vous dis seulement : Espérez l... — Et, quand bien même vous vous verriez sur le bûcher, enveloppé déjà dans des tourbillons de flamme et de fumée, je vous dirais : — Espérez encore !... — Maintenant, mon oncle, il faut tout prévoir. —
Dieu tient la vie des hommes dans sa main, et il peut faire échouer les projets les mieux conçus et dont la réussite semble le plus assurée... — Vous m'avez parlé jadis d'un secret de vie et de mort dont vous étiez le dépositaire, en m'enjoignant de venir vous le demander si jamais je vous voyais en péril... — Le péril existe, et me voici prêt à vous entendre..»
— Écoute-moi donc, et tâche qu'entre tes fortes mains ce secret devienne .une arme contre l'homme qui nvi tue aujourd'hui, et qui, j'en ai la conviction douloureuse, est un des plus terribles ennemis de la liberté franccomtoise...
— Quel est cet homme? — demanda le capitaine.
— Le Masque rouge, — répondit Pierre Prost.
— Comment! — s'écria le jeune homme stupéfait, — le Masque rouge joue un rôle dans votre vie?...
— Oui, mon enfant; et, non-seulement dans ma vie, mais encore dans l'existenee de ma famille qui est la tienne...
— C'est étrange, — murmura La Cuzon.
— Oui, et plus étrange encore que tu ne pourrais le croire !... — Tu vas tout savoir, et tu verras que dans les faits que j'ai à te raconter la vérité prend les allures d'une fiction inventée à plaisir... — Par le premier mot, d'ailleurs, tu peux juger du reste : — Églantine n'est pas ma fille 1...
Le capitaine ree;arda Pierre Prost d'un air 11 ^ 10
146 LE iMASOUE UOUGE
qui signifiait clairement : — Est-ce que vous devenez fou, mon oncle ?
Le médecin des pauvres ne se méprit pomt à la signification de ce regard . — Il remua doucement la tête, et il répondit :
— Non, mon enfant, j'ai toute ma raison, quoiqu'il m'ait fallu traverser dans ma vie des épreuves assez rudes pour désorganiser une tête plus solide que la mienne... — Tu vas voir ; — mais, comme tu le disais tout à l'heure, notre temps est mesuré... — Laissemoi donc parler, et fais en sorte de ne pas m'interrompre, car il importe que tu connnisses mon secret tout entier.
Le capitaine fit un geste d'acquiescement, el Pierre Prosl commença le récit rapide des événements de la nnit du il ji.olVt3r 1070,
LE MASQUE ROUiiE 147
événements que nous avons racontés dans le prologue de ce livre.
—- Pendant les deux années qui suivirent cette nuit terrible, — dit-il en ter:ninnnt, — rien ne vint troubler la paix profonde dont je jouissais dans ma maisonnette de Longchaumois ; — mais j'étais sous le coup de terreurs • incessantes. — Je me réveillais brusquement la nuit, et il me semblait voir des assassins autour de mon lit et près du berceau d'Églantine ; — je me figurai qu'un jour ou l'autre le Masque rouge se repentirait de m'avoir témoigné une sorte de confiance, et voudrait ensevelir à tout jamais dans une tombe '■ le secret dont j'étais le seul dépositaire; — cette conviction devenue dans mon esprit une' idée fix^, na'obisédait sans relAxîhe ; — c'était moins d'ailleurs pour ntoi-mjôi*).e qii»je trem-
148 LE MASQUE ROUGK
biais, que pour cette pauvre chère enfant que j'aimais avec un cœur et une sollicitude de père I Voulant me soustraire à tout prix à ces dévorantes inquiétudes, je me décidai à quitter le pays, et, en même temps, je résolus d'entourer mon départ, ou plutôt ma fuite, d'un impénétrable mystère...
« J'allai donc trouver mon frère, — qui était ton père, Jean-Claude . — Je le mis au fait de mes projets, mais sans lui en révéler les véritables motifs que j'avais juré de taire; — je lui dis que j'allais partir pendant la nuit, en laissant ma maison à l'abandon. — Je lui demandai de paraître ignorer, comme tout le monde, l'endroit où j'irais chercher un asile, et je le priai, quand une année ou deux seraient écoulées, de répandre peu à peu, et avec htU)ilelé, le bruit de ma mort.
« Toutes ces choses eurent lieu ainsi que je le souhaitais. — Les gens qui m'avaient connu et aimé dans nos campagnes, récitèrent un De Profundis et firent brûler un cierge pour le repos de mon âme ; puis, on cessa de penser à moi. — Varroz, Marquis et mon frère, furent seuls dans le secret de ma retraite, et ce secret ne t© fut confié que lorsque ton âge permit de compter d'une façon absolue sur ta discrétion.
« Bref, je croyais ne jamais quitter cette chaumière de la forêt de Chaux, où tu es venu me voir quelquefois ; — mais, lorsque les troupes françaises envahirent le pays, la merveilleuse beauté d'Églantine devint un danger terrible. . . — Pendant quelques mois, nous fûmes protégés par un bon et noble jeune homme, un officier français, qui se nommait
150 LE MASyUE IIOUCE
Raoul Marcel, et qui, je le crois bien, n'avait pu voir ma chère fille sans l'aimer , mais du plus respectueux et du plus discret de tous les amours... — Malheureusement cet officier fut forcé de quitter la Franche-Comté à la • suite de M. de Yilleroi, son général,' — la sécurité que devait nous inspirer sa présence disparut en même temps que lui.
« Pendant quelques mois, j'espérai conjurer le péril, en cachant Églantine à tous les regards : — c'était une chose impossible!... — D'autres officiers, mais qui n'étaient ni discrets, ni respectueux ceux-là, virent ma fille par hasard et la trouvèrent belle... — Quelques mots échangés entre ces hommes et queje surpris, me firent comprendre qu'ils songeaient h un enlèvement et à des violences infâmes!... — Ce jour-lù môme, Églantine
LE MASQUE UOUGE 151
reprenait Je chemin de nos montagnes et demandait de ma part au curé Marquis de la recevoir chez lui et de la faire passer pour sa nièce. — Trois mois après, je revenais seul, — je répandais dans le pays que ma fdle était morte au bas pays, ei je m'établissais dans un chalet abandonné sur un des pics de la montagne [qui fait face à la ville... r— Là, selon toute apparence, aucun danger ne pouvait m'atteindre, et cependant j'avais le pressentiment d'un prochain malheur!... pressentiment qui ne fut pas trompé !... — Tu sais le reste... ~ Il y a trois jours, une bande de Gris, en apparence sous les ordres de Lespinassou, mais commandé en réalité par le Masque rouge, s'emparait de moi et m'amenait ici garrotté...
— Quoi ! mon oncle, — s'écria La Cuzon,
• — le Masque rouge!... — cet être mystérieux et insaisissable!... — celui que moimême j'ai poursuivi si souvent sans pouvoir l'atteindre, c'estrhoDimedelanuit du ITjan- Yier 1620?...
— C'est lui.
— Vous êtes bien certain de cela, mon oncle ?
— Comme je le suis de croire en Dieu ! .Je l'ai reconnu du premier coup d'œil ; j'ai reconnu sa voix, son geste; c'est lui, te dis-je : c'est le seigneur de ce château où j'ai été conduit, et dont l'une des voûtes doit conserver encore l'empreinte de ma main sanglante!... — Et, d'ailleurs, quel autre (jue lui mepoursui\rait d'une haine aussi acharnée ? — quel autre voudrait m'anéantir pour anéantir en
même temps le terrible secret que je possède?...
— Mais alors, — murmura La Cuzon d'une voix indistincte, absorbé qu'il était par une pensée nouvelle se faisant jour dans son esprit, — mais alors, ce seigneur au masque rouge serait donc le même homme dont m'a parlé Raoul de Champ-d'Hivers?... — Oh!
si cela était!... — Mais, non, c'est impossible... impossible 1... puisque Raoul affirme que le vieux Marcel a reconnu le sire de Montaigu, et puisqu'Anlide de Montaigu est l'un des ardents défenseurs de nos libertés!... — Ma tête s'égare dans ce dédale !... — Oh 1 qui donc me donnera la clé de tous ces ténébreux tnystères ! . . . ~ qui donc arrachera ce masque, ~ qui dune me mettra face à face
454 LE MASQUE ÏIOUGE
avec cet infâme inconnu, à visage découvert et l'c^pée à la main!
Puis, après une ou deux secondes de silence, le capitaine reprit à voix haute :
— Et ce bijou, mon oncle, — ce médaillon que vous remit la malheureuse mère, l'avez-vou s conservé?
— Certes!... — je ne m'en suis jamais séparé.
— Où est-il ?
— Là, sur ma poitrine, — et je vais te le donner.
Pierre Prost entr'ouvrit son pourpoint et sa chemise, et brisa le cordon qui suspendait à son coup le médaillon enveloppé dans un sachet de peau.
— Prends-le, — dit-il en le tendant à La
LE M.VSyUE ROUGE 155
Cuzon, — et, si je meurs viclime de cet homme, tâche qu'il t'aide à me venger...
Le capitaine allait répondre, — un bruit de pas arrêta les paroles sur ses lèvres.
L'heure était écoulée, et les soldats suédois venaient faire sortir le moine du cachot.
— Adieu, pour jamais peut-être I — murmura Pierre Prost en embrassant son neveu avec effusion.
— Et moi, mon oncle, — murmura rapidement le jeune homme, tandis qu'on ouvrait la porte lourde et doublée de fer, — et moi, je vous dis à bientôt!... — Espérez!... espérez!...
Tout en parlant ainsi, il avait fait retomber le capuchon de son froc sur son visage.
450 LE MASQUE IIOUGK
Les Suédois entrèrent.
— Espérez, mon frère ! — répéta tout haut le capitaine pour la troisième fois, — et que la paix du Seigneur soit avec vous !
Et il suivit les deux gardiens.
Quand il sortit du cloître, cinq heures du matin sonnaient au beffroi de l'abbaye. — — Le jour était loin encore, et cependant une foule curieuse et épouvantée se pressait déjà sur la place Louis XI, autour du bûcher dressé depuis la veille, afin de conquérir par la patience les meilleures places pour ce funèbre spectacle donné gratis au peuple de Saint-Claude par cette prétendue justice militaire, dont la volonté implacable du Masque rouge avait dicté l'arrêt.
(jà et là, parmi les groupes, erraient des montagnards appartenant aux corps francs
de La Cuzon. — Ces hommes étaient bien déguisés, et bien armés sous leur déguisement.
Le capitaine les reconnaissait tous en passantàcôte d'eux, mais il n'adressa à aucun ni une parole, ni un geste, et il regagna d'un pas rapide cette maison basse de la Grande-Rue, dans laquelle il avait laissé le colonel Varroz, le curé Marquis, Raoul de Champ-d'Hivers, et cet excellent frère Malo, qui faisait tant de cas des richesses monacales et des bons vieux vins.
Ajoutons que, depuis le départ du capitaine il ne s'était pas réveillé, — et cependant sa vie, en ce moment, était en jeu aussi bien que celle de La Cuzon, à qui il avait prêté sa robe et donné son laissez-passer, — et il le savait...
L'histoire nous parle, avec une exaltation hyperbolique, de Turenne s'endormant, la veille d'une bataille, sur l'affût d'un canon.
Faut-il conclure de ce qui précède, que le -hon frère Malo fût aussi héroïque que le vainqueur de Rosbach ?
Nous ne prétendons formuler aucune opinion à cet égard.
Eglantine.
Au moment où, après avoir frappé les trois coups à la porte et répondu par le mot de passe au : Qui va là ? du colonel Varroz ; au moment, disons-nous, où LaCuzon, toujours revêtu de son costume de colonel, en-
100 LE MASQUE ROUGB
tra dans la salle basse, Marquis, Varroret Raoul ne purent retenir une exclamation de joie qui réveilla brusquement le bon frère Malo.
Le sommeil avait enlevé, à ce dernier le sentiment de la situation.
— Déjà les matines ! — murmiira-t-il en se frottant les yeux ; — je crois qu'il n'est pas encore l'heure... Vous sonnez trop tôt, frère sacristain.
— Eh! bien, Jean-Claude? — demanda vivement le curé Marquis.
La Cuzon, au lieu de répoudre, mit un doi^t sur ses lèvres, en désignant Malo du regard.
Geste et regard voulaient dire ;
— Silence ! — Ne m'inlerrogez pas de vaiil le moine.
L£ MASQUE RuUGE ICI
Puis il ajouta , en s'adressant au religieux :
— Je vous remereie de nouveau, mon bon frère ; — vous venez de nous rendre à tous un bien grand service qu'aucun de nous n'oubliera jamais, croyez -le! — Reprenez maintenant votre froc, — retournez sans retard à l'Hôtel-de-A^ille, car votre supérieur pourrait s'étonner d'une trop longue absence; et permettez-moi de vous donner un bon conseil que vous ne vous repentirez point d'avoir suivi.
— Un conseil n'est jamais de refus, — surtout quand il est bon, — répondit le moine. — Donnez-moi donc ce conseil, capitaine, et je vous promets d'en faire mon profit...
— Eh bien, mon frère, enfermez-vous, si Il 11
162 ht MASQUE ROUGE
faire se peut, sous de bonnes serrures et sous des verroux solides, et n'ayez point la curiosité dangereuse de venir assister ce matin, sur la place Louis XI, au supplice de Pierre Prost.
— Suffit, capitaine ; — à bon entendeur, salut ! — Je ne mellrai dehors ni un pied, ni un œil, et, si les choses tournent bien, comme je le souhaite, j'entonnerai de tout mon cœur le gaudeamus igitur !
Frère Malo, tout en parlant, s'était réinstallé dans sa robe et sous son capuchon. — Il prit congé de nos personnages, et il quitta la maison de la Grande-Rue.
Aussitôt que la porte se fut refermée derrière lui, le curé Marquis s'écria :
— Tu as vu ton on€le?
— Oui, et, d'après ce que je lui ai dit, il attend et il espère la délivrance...
— Qui ne lui manquera point 1 — appuya VarroZé
— Et, — demanda le prêtre, — ce secret qu'il devait te confier?
— Nous intéresse tous, — répondit le capitaine, et va nous mettre, je le crois, sur la voie d'une infernale trahison I...
— Une trahison? — répéta 3Iarquis.
— Oui, car nous découvrirons aussi sans doute quel est le mauvais génie qui se cache sous le masque rouge!
— Ah I — s'écria le curé au comble de l'étonnement, — ton oncle t'a parlé du Masque rou2;e?
— Et il m'en a dit assez pour me donner la certitude que cet homme, que ce misera-
1C4 L£ MÀSQUK KÛU&£
ble, qui, dans quelque ténébreux intérêt, feit cause commune avec nos ennemis, est l'un des plus grands seigneurs de la province.
— Et ce seigneur, quel est-il ?
— Nous le saurons, curé Marquis, nous le saurons, je vous le jure !
— As-tu des indices et des soupçons?
— Je n'ai pas de soupçons, mais j'ai des indices...
— Lesquels?...
— Ecoutez...
Et, après avoir répété brièvement à ses auditeurs stupéfaits et épouvantés le récit de Pierre Prosl, et leur avoir montré le médaillon enrichi d'une églantinc en diamants, la Cuzon ajouta avec feu, en détachant une chainette d'acier qui cerclait la forme de son
LE MASQUE UOUGK 165
chapeau, et en la suspendant à son cou comme un collier, après y avoir fixé le médaillon :
— Ce bijou brillera sur ma poitrine jusqu'à ce que j'aie découvert une trace de la malheureuse femme à laquelle il a appaiv tenu, et je fouillerai, s'il le faut, tous les châteaux des trois bailliages, jusqu'à ce que j'aie trouvé sur la voûte de l'un d'eux l'empreinte de la main sanglante I
— Alors, — dit Raoul de Champ-d'Hivers d'une voix profondément émue, — allez au château de l'Â-igle !... vous y trouverez ce que vous cherchez ! . . .
— Quoi ! s'écrièrent à la fois le colonel Vafroz et le curé Marquis, — vous accusez Antide de Montaigu!...
— Oui, — répondit Raoul ; — et le ca-
pi laine La Cuzon peut vous dire pourquoi je l'accuse!
— Raoul, — fit vivement La Cuzon, — — prenez garde I... — cette nuit, vous m'avez raconté les odieux attentats commis contre le sire de Mirebel et contre sa fille, contre votre père et contre vous-mêmes, et dont ,vous croyez que le seigneur du château de l'Aigle fut l'instigateur. .. — J'ai dû convenir avec vous que d'accablantes présomptions semblaient en effet peser sur la conduite passée de ce gentilhomme ; — mais j'ai ajouté, et vous vousen souvenez certainement, qu'Antide de Montaigu était en ce moment l'une des plus fermes colonnes de nos libertés I — Jadis peut-être, la jalousie, la soif de la vengeance, ont poussé le soigneur de l'Aigle à des actions infâmes et dont il df^ra
LE MASQUE ROUGE iG7
rendre un compte terrible à la justice de Dieu! — Mais si le gentilhomme au masque rouge d'il y a vingt ans était Aniide de Montaigu, soyez certain, comme nous le sommes nous-mêmes, qu'aujourd'hui, sous un masque pareil, se cache un visage qui n'est pas le sien!... — J'en appelle au curé Marquis,
— j'en appelle au colonel Varroz...
— Ce que Jean-Claude pense et vient de dire, — répondit Varroz, —je le pense et je l'aurais dit comme lui.
— Et j'ajoute, répliqua le curé Marquis à son tour, — que la loyauté patriotique d'Antide de Montaigu et son dévouement à notre cause ne peuvent pas même être soupçonnés!...
— Qu'avez-vous à répondre à cela, Raoul ?
— demanda La Cuzon.
— Un seul mot, capitaine, — un mot que je vous ai déjà dit cette nuit : — J'attendrai.
Il y eut, après ces dernières paroles, un long silence.
La Cuzon le rompit en demandant :
— Quelle heure est-il?
— Sii heures viennent de sonner, — répondit le prêtre.
— Alors, — dit le capitaine, — il nous reste encore un peu de temps pour régler d'autres intérêts, qui, moins graves peut-être que ceux de la province , n'en sont pas moins sacrés!... — J'ai à vous parler d'Églaiilino.
Raoul de Champ-d'IIivcrs comprit qu'il allait être question de lui. — Il IressailHt, et un nuage pourpre couvrit pendant une «e-
LE MASQUE ROUGE loO
conde ses joues et monta jusqu'à son front.
La Cuzon fut le seul qui remarqua celte émotion.
Il reprit, en s'adressaut à Varroz et à Marquis :
— Croyez-vous qu'il suit nécessaire, — croyez-vous qu'il soit utile de révéler en ce momentàÉglantinele triste secretde sa naissance, et, puisque nous n'avons pas de famille à lui donner, croyez-vous qu'il soit bon et généreux de lui dire que ma famille n'est plus la sienne, et que l'homme qu'elle appelle son père et celui qu'elle nomme son cousin ne sont que des étrangers pour elle?
— Xon ! cent fois non ! — s'écria Marquis. — Cela n'est point nécessaire et ne serait pas généreux... — Qu.3 la pauvre enfant ignore tout ce que nous venons d'ypprendre aussi
longtemps qu'il sera possible de prolonger cette ignorance ; — c'est mon avis.
— C'est aussi le mien, — dit Varroz.
— A merveille ! — continua La Cuzon ; — voilà donc un point décidé ; — mais il en est un second, et bien autrement important...
— Lequel ?
— Celui-ci : — Dans peu d'instants nous allons jouer sur un coup de dé une partie terrible, dont la vie de mon oncle et notre vie à tous les trois est l'enjeu... — Nous devons gagner, — je crois que nous gagnerons, — j'en ai presque la certitude ; — mais enfin il faut tout prévoir, et, sur cent chances, n'en eussions nous qu'une seule contre nous,
celte chance suffit pour nous faire perdre!...
— Dans deux heures Jious serons triom-
LE MASQUE UOUGE 1 /1
phants, ou dans deux heures nous serons morts...
— C'est là un hasard que nous affrontons souvent, ce me semble ! — interrompit Varroz.
— Je vous demande pardon, colonel, mais il est rare, au contraire, que nous nous exposions ainsi tous trois en même temps... — Jamais, d'ailleurs, jusqu'à ce jour, le danger qui nous menace n'a menacé en même temps Pierre Prost... — Mais voici à quoi j'en veux venir : — Si nous succombons dans la lutte; si, ce soir, aucun de nous n'est vivant, vous êtes-vous demandé ce que deviendrait après nous Églantine restée seule au monde??...
— Ah ! diable ! — murmura Varroz. — Jq n'avais point pensé à cela...
— Si le malheur dont tu parles se réalise,
— répondit Marquis après avoir réfléchi pendant un instant, — Églantine trouverait un asile sûr et respectable dans le couvent des Annonciades de Baume-les-Dames...
— Sans doute, — mais elle ne pourrait y rester longtemps...
— Pourquoi ? — Rien ne l'empêcherait de prendre le voile et de consacrer sa vie à Dieu...
— Et qui nous dit que ce soit là sa vocation?...
— Églantine est une lille pieuse, et je ne lui crois point de pensées mondaines...
— Eglantine est un ange, je le sais bien !
— s'écria le capitaine, — et cependant je vous allirme (jue la vie monastique n'est point du tout son fait...
LE Masque rouCxE 173
— TeFa-t-elledit?
— Jamais. — Mais j'ai de bonnes raisons pour en être certain...
— Puis-je connaître ces raisons?...
— Parfaitement. — Églantine aime, et elle est aimée...
— Par toi, peut-être ?... — s'écria le curé en attachant un long regard sur La Cuzon.
Le capitaine fit un effort violent, pour ne rien laisser paraître du trouble que lui causait cette question, et il répondit :
— Non, curé Marquis, pas par moi !... — Est-ce que je suis libre, moi?... — est-ce que je peux aimer autre chose que mes montagnards et la liberté?...
— Eh bien, alors, — demanda le prêtre, — par qui?...
— Par un no])le jeune homme, qui m'a?
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déjà sauvé la vie, et qui veut partager avec la fille adoptive du paysan médecin son grand nom et sa grande fortune... ~ Par mon frère d'affection que voici... — par le baron Raoul de Champ- d'Hivers. ..
— Raoul, mon enfant, — lit Varroz, les yeux remplis de larmes d'attendrissement,
— c'est bien ce que vous voulez faire là !..•
— c'est d'un grand cœur et d'une àme généreuse!... — c'est l'action du digne fils de Tristan ! 1...
— Raoul, — dit à son tour le curé Marquis^ en serrant la main du jeune homme, — vous avez aimé l'orpheline, et votre récompense ne se fera pas attendre i... — Églantinc vous apportera ce qui vaut mieux que tous les blasons et toutes les richesses de la terre,
— elhi a pour dot la heauté, la jeunesse et
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rinnocence,.. — elle vous donnera le bonheur.
Raoul trouvait qu'en aimant la jeune fille et en la désirant pour femme il faisait une chose toute simple et parfaitement naturelle r- (et il avait raison.) — Il ne comprenait donc rien aux louanges el aux félicitations de Varroz et 3iarquis, et il en éprouvait de l'embarras et presque de l'humiliation ; — mais, en même temps, il ressentait une joie vive et profonde, car il devenait évident pour lui que nul obstacle ne viendrait entraver son union avec Églantine.
Cette joie redoubla quand il entendit La Cuzon dire au curé :
— Ne seriez-vous pas, comme moi, plus tranquilles pour l'avenir, si, en partant pour affronter les dangereux hasards de la place
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Louis XI, vous laissiez notre enfant chérie sous la protection d'un fiancé, presque d'un époux , qui veillerait sur elle avec amour et lapréserverait de tout danger ?...
— Oui, — répondit le curé Marquis, — et, comme je lis dans ta pensée, je réponds à ce que tu n'as pas dit encore, aussi bien qu'aux paroles que tu viens de prononcer: — Va chercher Eglantine...
La Cuzon se dirigea vers la porte qui conduisait à la chambre voisine.
Raoul de Champ-d'Hivers, qui ne se doutait point que la jeune fille se trouvât dans cette maison même, et séparée de lui seulement par une frêle cloison, reçut en plein cœur une commotion pareille à celle d'une décharge électrique. — A doux reprises différentes, son visage passa do la plus extrême
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pâleur au rouge le plus cramoisi ; '—le vieux colonel sourit en le regardant, et le curé Marquis lui-même admira la juvénile vivacité de ces impressions qui se reflétaient sur la charmante figure du gentilhomme comme sur la surface polie d'un miroir.
— Églantine? — dit le capitaine après avoir frappé légèrement contre la porte.
— Cousin? — répondit une voix douce et délicieusement timbrée, — tu m'appelles?...
— Est-ce que tu dors ?
— Non. — Comment pourrais-je dormir par une nuit pareille?...
— Alors, viens ici, ma chère enfant. — Le curé Marquis, le colonel et moi, nous avons à te parler...
— Me voilà... *
11 iâ
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La porte s'ouvrit, et Êglantine entra dans la chambre.
C'était une svelte et ravissante jeune fille, d'une beauté tout à la fois patricienne et naïve, et qui portait avec une grâce infinie le pauvre et simple costume des femmes de la montagne.
Sa jupe, d'une sorte de flanelle épaisse rayée de rouge et de noir, ne descendait que jusqu'à ses chevilles, et laissait voir deux petits pieds minces et cambrés, dont l'élégance frappait tout d'abord, malgré les disgracieux chaussons de laine, à semelles épaisses, qui les emprisonnaient.
Les formes riches et finement découpées de son buste ressorlaioni sous un corsage de calmande brune. — Un étroit bonnet de velours unir ne contenait qu'à grand'pcine la
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soyeuse épaisseur de ses cheveux sombres, qui, divisés en deux lourdes nattes, tombaient presque jusqu'à ses talons.
De grands yeux'expressifs, d'un bleu transparent et profond, éclairaient un doux visage mélancolique, dont la pâleur était marbrée par des traces de larnesrécentes. — Un large cercle d'azur se dessinant autour de ses paupières témoignait en outre des préoccupations douloureuses de sa longue nuit d insomnie.
Au moment oi^ la jeune fille pénétra dans la pièce qui touchait à sa chambre, son regard s'arrêta tout d'abord sur le curé Marquis qui lui tendait la main, et elle ne vit point Raoul dont le cœur bondissait, et qui se tenait m n peu à l'écart.
— Mon enfant, -p lui dit le prêtre.,— nous avons II te donner une bonne nouvelle.
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Les yeux d'Églantine étincelèrent.
— Alors, — s'écria-t-elle, — il s'agit de mon père?...
— Oui , — répondit Marquis. — Jean- Claude, tout à l'heure, caché sous un costume de moine, a pénétré dans son cachot...
— Bravecousin ! 1 — balbutia la jeune fille.
— Il a porté l'espérance au prisonnier, — poursuivit le prêtre, — il lui a dit que dans quelques heures il serait libre... — il serait au milieu de nous... — dans nos bras...
— Libre!... dans nos bras!... — répéta presque tristement Églantine. — Oh ! mon Dieu... mon Dieu... je n'ose y croire, — il me semble que c'est trop beau pour cire possible...
— Rien n'est impossible à ceux qui, comme nous, ont une volonté ferme, — une résolution inébranlable, — une absolue et aveugle confiance en Dieu qui doit protéger la bonne cause. — Du fond du cœur, mon enfant, je te dis d'espérer, comme Jean-Claude l'a dit à ton père...
— Je vous crois... je vous crois... — balbutia la jeune fille ; — je veux vous croire... C'f st si bon d'espérer ! . . . — J 'ai tant pleuré ! — j'ai tant souffert!...
— Maintenant, mon enfant, — reprit le cure , — il me reste à te donner une autre nouvelle, et celle-là aussi, je le crois, est une bonne nouvelle...
Églantine regarda le prêtre avec un candide étonnement.
•*- Oue voulez-vous dire? — det^êAd»-
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t-elîe; — je ne vous compreiifls pas', mou père...
— N'as-tu laissé là-bas, — continua Marquis avec une douceur toute paternelle, — n'as-tu laissé là-bas, dans la forêt de Chaux, aucune affection... aucun souvenir?...
Églantine devint écarlate comme une grenade en fleur ; — elle baissa ses beaux yeux et elle ne répondit pas.
— Chère cousine, — dit en ce moment La Cuzoh, — n'essaie pas de nous cacher les cbarii.anls secrets do ton cœur...— Ils sont doux ''•ommo ton visage! — ils sont chastes comme lon-àme!... — Tu aimes, nous le savons, — mais le bon ange qui veille sur toi n'a jamais dû rougir, ni d'une de tes actions, ni d'une de tes pensées !... — Tu aimes! —
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mais celui que tu as choisi est un noble cœur ! . . . — il est digne de toi !.. .
— Oh! mon cousin, — s'écria vivement Églantine, entraînée malgré elle par un insurmontable senlimenlde curiosité féminine, — qui donc l'a dit?...
Elle s'arrêta sans avoir achevé.
— Regarde, —• répondit le capitaine, Et il poussa Raoul en avant.
l.a filace Louis XI.
Les hommes d'action de loulos les époques ont pres'.jiie toujours eu dans le caractère un point de contact avec les auteurs dramatiques les plus applaudis du dix-neuvième siècle; — ce point de contact, c'est l'amour et l'en lente de« coup^ de ihèàtro,
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Cette assertion peut sembler paradoxale à nos lecteurs ; et cependant nous ne serions point embarrassés de relayer par de nombreux exemples.
C'était. un coup de théâtre que se ménageait le capitaine La Cuzon, lorsqu'il présentait ainsi brusquement le jeune baron de Champ-d'Hivers à Églantine, qui poussa un charmant cri, — balbutia le nom de Raoul, — et cacha dans ses deux petites mains son visage empourpré.
Le capitaine les regardait tous deux en souriant. — Le ciré Marquis appelait sur eux du ibnd de son Ame la bénédiction de Dieu qui protège les chastes amours; — Varroz tordait sa moustache blanche avec tous les symptômes d'une salisfaclion indicible, o( il se rappelait les années disparues
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de sa jeunesse et le lointain parfum de ses amours passées.
-^ Chère Églantine bien-aiœée , — murmura Raoul en ployant le genou devant la jeune ilUe, - depuis le jour de notre séparation, je n'ai eu qu'une p(?nsée, — je n'ai eu qu'un désir : — la pensée de me rapprocher de vous, — le désir de vous retrouver; — et voilà votre cousin, votre frère, le capitaine La Cuzon, qui vous dira que je voulais mourir parce que je vous croyais morte...
Églantine releva timidement les yeux,- non pas sur Raoul presque agenouillé, mais sur le curé Marquis.
— Comment... — demanda-t-elle d'une voix presque indistincte, — je puis l'aimer?. . . ui?... Raoul?... un Français?...
Ce fut La Cuzon qui répondit :