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Lk MA^QLi: ROUGE
— Ce n'est pas un Français, — dit-il, — c'est un Franc-Comtois , — c'est un gentilhomme, — c'est un des nôtres !... — Aime-le donc, cousine, — aime-le bien, car je te jure (ju'il le mérite !...
Fglantine lendit la main au capitaine, comme pour le remercier de ce qu'il venait de dire.
— Oui, mon entant, tu peux l'aimer, — fit à son tour le curé Marquis ; — ne baisse pas les yeux, ne rougis pas, chère fille, car Raoul , à partir de celte heure, est ton fiancé, et tu seras bientôt sa femme devant Dieu et devant les hommes!... — Aime, puisque l'amour est une création céleste; — aime, puisque dans la nature tout est amour, et puisque sans l'amour le sublime architecte des mondes eût Yti bient(H périr son *mvte inféconde!... -^
LE MASQUK xouat J89
Aime, c'est la loi commune!... — Aime, c'est la loi divine! — Aime, car tu es aimée!... Et c'est dans l'amour saint et pur que tu inspires et que tu ressens que iu trouveras les joies de ta jeunesse et les souvenirs de toute ta vie!...
Le curé Marquis avait prononcé ces dernières paroles d'une voix doucement émue.
Églantine et Raoul, poussés par un même mouvement, tombèrent à genoux devant lui en murmurant comme d'une seule voix :
— Bénissez-nous, mon père!...
Le prêtre appuya l'une de ses mains sur les cheveux noirs d'Églantine, et l'autre sur la blonde chevelure de Raoul.
— Soyez justes , — soyez bons , — soyez forts et soyez heureux! — leur dit-il. —
Voilà ce que je demande à r>ieu pour vous...
-îyO LK MAïlQUE BOUGE
— Et jnaintenant, — s'écria La Cuzon, tandis que les deux jeunes gens se relevaient, — fasse le ciel que dans une heure Pierre Prost soit vivant et libre, car alors nous célébrerons demain de joyeuses noces, après les fiançailles un peu tristes de ce matin!...
— Dieu le voudra! -~ répondirent Varroz et Marquis.
Un faible rayon de lumière terne et blafarde commençait à tomber par la fenêtre à petits carreaux et faisait pâlir la lueur de la lampe prête à mourir.
— L'heure approche, — dit le colonel en •bouclant autour de sa taille le ceinturon de sa forte épée.
— Nous serons ])rêts , — répondit La Cuzon.
Il ujilr'ouvril hi porte qui donnait sur la
LE MiSQi-ii: uomîE ^^>*
me, et il jeta un rapide coup d'œil au dehors.
Une foule de gens du peuple et de montagnards passaient devant cette porte, allant tous du même côlé, car ils se rendaient tous à la place Louis X.I.
Le capitaine fit entendre ce sifflement faible et dou:v (lue nous connaissons déjà; — presque aussitôt un homme sortit de la foule et entra dans la maison.
— C'était Garbas, le trompette des corpsfrancs montagnards, — et le bras droit du capitaine, — ainsi, que nous l'avons entendu dire à Lespinassou lui-môme.
— T-u connais la maison de Bras-de-Fer?
lui demnuda La Cuzon.
^ Tout au bas de la descente de la Poyat,
— juste en face de la fontaine; — oui, capitaine.
— Combien te faut-il de temps pour aller à cette maison et revenir?
— Un quart d'heure, au plus.
— Tu vas y conduire ce gentilhomme et la nièce du curé Marquis, et tu viendras ensuite me rejoindre.
En parlant ainsi , La Cuzon avait désigné Églantine et Raoul.
— Oui, capitaine, — répondit Garbas.
Raoul entraîna La Cuzon dans un des angles de la pièce, et lui dit avf^c vivacité et d'un ton de reproche :
— Comment, capitaine, vous voulez m'éloigner de vous au moment où l'on va se Lallre? — Suis-je donc une femme, ou suis-je un enfant?... — Je rérlame mn fiart du dun-
LL MASQUl' ROUGE 193
ger, et me Id^ refuser serait me faire une mortelle injure que je ne pardonnerais pas même à mon frère 1
— Enfant! — répondit La Cuzon, — vous oubliez que je vous ai vu à l'œuvre, et vous supposez peut-être que je doute de votre courage?...
— Non ; car vous ne m'auriez pas tendu la main si vous me croyiez un lâche I — Mais je serais jaloux des périls que vous allez courir si je ne les partageais pas...
— Ainsi, vous voulez nous accompagner à la place Louis XI, et combattre auprès de nous?
— Je le demande et vous ne pouvez me le refuser...
— Soitl... — Que votre volonté s'accomplisse donc et non la mienne 1 — dit La Cuzon
Il 13
^94 tK MASQUK ROUâË
avec amertume. — Venez , et si nous succombons et que vous succombiez avec nous, Eglantine ne vous aura retrouvé que pour vous perdre I — Égianline , seule au monde désormais, restera exposée sans défense aux outrages d'une soldatesque ivre et féroce, déchaînée dans la ville conquise ! — Mais que vous importe la pauvre fille? — Vous aurez sauvegardé votre orgueil irritable! — vous aurez satisfait votre ardeur batailleuse!...— ^ Venez, baron de Chanip-d'Hivcrs, et que Dieu veille sur la triste abandonnée!...
Raoul baissa la tète, et, pendant une seconde, son front se plissa et ses lèvres se contractèrent, — irrécusables indices d'une violente lutte intérieure.
- Capitaine, — dit-il enfin, — vous aviez
LE MASQUfi ]\OUfii:
raison, je le reconnais; — allez sauver le père, moi, je garderai la Ulle !...
— Bien, Raoul I bien !... je vous retrouve, -^s'écria La Cuzon. — C'est parfois un grand aele de courage, n'en doutez pas, que de laisser son épée au fourreau !...
Églantine, après avoir présenté son front aux trois défenseurs de son père, s'enveloppa dans une ample pelisse brune, pareille à celles que les paysannes franc-comtoises portent encore aujourd'hui pendant les froids de l'hiver. — Raoul cacha ses armes et une partie de son visage sous les plis de son mante<iu ; - puis les d(*ux jeunes gens suivirent Garhns,qui les conduisait à la maison de Pied-de-Fer, tandis que La Cuzon, Varroz, et le curé Marquis, s'apprêtaient à se rendre sur la place Louis XL
1U6 LFw MASQUE KOUGK
La place Louis XI, au dix-septième siècle, n'était autre chose que l'immense cour intérieure autour de laquelle se dressaient les vastes et magnifiques bâtiments de l'abbaye de Saint-Claude, remarquables par la richesse de leur architecture et par la régularité de leurs façades.
La principale entrée delà cathédrale donnait sur cette cour, ce qui permettait aux moines de se rendre à l'égliso à couvert en suivant les cloîtres voûtés qui régnaient autour du couvent et étabhssaient de faciles communications entre tous les corps de logis.
L'entrée, donnant sur la grande rue de la ville, était formée par une porte épaisse et
LK 'MASQUE IIOUGK 197
solide, confiée à la garde vigilante d'un frère portier.
Du côté opposé existait une seconde entrée, et par conséquent une seconde porte; — mais cette porte était habituellement fermée, et ne s'ouvrait (}ue dans de certaines occasions solennelles, telles, par exemple, que l'époque où les tenanciers de l'abbaye ve~ naient acquitter leurs dîmes. — Le nombre de ces tenanciers était si grand, ue, pour en faciliter l'écoulement, il fallait leur ménager une entrée et une sortie.
Depuis que les Suédois, commandés par le comte de Guébriant, s'étaient emparés de la ville et avaient chassé du monastère les religieux qui l'occupaient depuis tant de siècles, il ne pouvait plus être questioji ni de discipline intérieure, ni de frère portier.
198 LE MASQIJE llOUGE
Les portes, arrachées de leufs gonds et brisées à coups de hache, atleslaienl d'ailleurs que ce dernier emploi resterait pendant bien longtemps une sinécure.
L'état-major de l'armée suédoise s'était installé dans le couTent, et le comte de Guébriant avait pris possession de l'appartement de l'abbé lui-même. Aussi, et dans le but de permettre à ce gentilhomme d'assister, sans se déranger, au supplice de Pierre Prost, la place Louis XI avait-elle été choisie pour être le théâtre de l'exécution.
Nos lecteurs se demandent sans doute pourquoi ce nom d'un roi français avait été donné à l'une des places d'une ville ennemie de la France.
Nous allons leur donner en peu de lignes une explication à cet égard.
Liî MASQUE IlOLGli 199
On sait que, lorsque Louis, — devenu depuis Louis XI, — u'aiait encore que le titre de Dauphin, des conspirations dont le but était de le mettre sur le trône à la place de son père le roi Charles VII, éclataient de temps à autre.
Relégué dans son gouvernement du Dauphiné à la suite de l'une de ces conspirations, le Dauphin apprit que son p^re, voulant une bonne fois pour toutes en iinir avec ses ambitions prématurées, envoyait contre lui un corps d'armée commandé par Antoine de Chabannes, comte de Dammartin.
La Chronique martinienne nous apprend que le Dauphin, se sentant impuissant pour la résistance, demanda à la fuite la liberté et la vie peut-être. — Certain de trouver asile et bon accueil auprès de son purent, le duc
200 LE MASQUi: UOUGE
de Bourgogne, père de ce comte de Charolais, qui fut depuis Cbarles-le-Téméraire, il gagna les États de ce prince, et, chemin faisant, il s'arrêta pendant quelques jours à Saint-Claude qui se trouvait sur son passage.
Sans doute, à cette époque, le Dauphin de France ne faisait point encore profession de celte parcimonie peu royale, qui devint plus tard un des traits distinctifs de son caractère, — Toujours est-il qu'il déposa sur la châsse vénérée du grand saint Claude d'assez riches offrandes pour que les moines franc-comtois voulussent éterniser le souvenir de la visite de leur hôte illustre, en donnant son nom à la plus belle place de leur ville, lorsque cet hole fut devenu roi.
De Sailli-Claude, le Dauphin se riMidit à
LK MASQUE UOLGîi :^0I
Bruxelles, où la femme el la belle-fille de Philippe-le-Bon, la duchesse Isabelle et madame de Charolais, lui firent une iréception digne de son rang de fils de France.
Un peu après, le duc de Bourgogne lui donna pour résidence le château de Genappe, situé sur la rivière de Dyle, à six lieues de Bruxelles. — C'est là que le futur Louis XI,
— le roi dévot, sans cesse agenouillé devant les figurines de plomb et d'étain qu'il portait autour de la forme de son bonnet, et qui représentaient des saints et des noire-dames^
— c'est là, disons-nous, qu'il charma ses loisirs par la composition de ce recueil de contes graveleux et libertins, devenus célèbres sous le titre des Cent nouvelles nouvelles, et publiés plus tard par Antoine de La Salo.
%{)% LU MAbQUli ROUGii
Telle que nous venons de la décrire, la place Louis XI, une heure avant le moment fixé pour l'exéculion de Pierre Prosl, était encombrée d'une foule composée de deux éléments bien distincts.
Ici, des soldats suédois, — des Gris, — des Français, ™ des étrangers, enfin, et des ennemis, — agressifs, — brflyants, — tapageurs,— applaudissant d'avance au supplice, et s'extasiant en connaisseurs sur la façon artistique dont le bûcher était disposé.
]À, au contraire, les habitants de la ville et les montagnards arrivés de Ions côtés au point du jour, car le sire de (iuébriant, sûr de sa force, avait donné l'ordre que les portes -de Saint-Claude fussent ouvertes à tous Venants dès six heures du matin. — Citadins et paysans lurmaienl unr population silen-
LE MASQUL UOUGE
cieuse, ^ morne, — lugubre. — Ils allaient Toir rïioiifir un des leurs, iniquement condamné; ils pleuraient sur lui et ils tremblaient sur eux-mêmes, car, en ce temps de désordre, où l'arbitraire était la seule loi et la seule justice, personne ne pouvait être certain de ne point partager le lendemain le sort de Pierre Prost.
Huit heures sonnèrent à la cathédrale.
Au premier coup du beffroi la foule ondula comme les épis d'un champ de blé fouettés par une brise soudaine.
Au dernier coup, un roulement de tambours se fit entendre, puis une sonnerie de trompettes.
Le cortège se mettait en marche.
L'une des façades de ces bâtiments quadrilataires qui se dressaient autour d^ la place
204 LK MASQ! E KOLGE
Louis XI, avait à son point central une porte monumentale, à laquelle on arrivait par un large escalier de quatre marches.
Au-dessus de cette porte, que timbrait à son couronnement le blason de l'abbaye, un balcon de pierre, soutenu par des gargouille^ en forme d'animaux fantastiques, étalait ses colonnettes grêles et ses trèfles découpés à jour comme une dentelle marmoréenne. — Du haut de ce balcon on pouvait embrasser d'un seul regard la place tout entière.
C'est par la porte dont nous venons de parler, et qui se trouvait sous le balcon, que débouchait le cortège conduisant au supplice le médecin des pauvres.
Au moment où les tambours et les trompettes paraissaient sur la marche la plus élevée de l'escalier, précédant les gardes du cou-
Li: MASQUE ROl'GE ^05
damné et faisant retentir leur funèbre fanfare, un détachement de soldats suédois, le mousquet sur l'épaule, prit position autour du bûcher qui occupait le centre de la place, — refoula brutalement les curieux, — et se rangea en double haie, depuis le bûcher jusqu'à la porte, laissant ainsi, libre et vide, un long espace pour le passage de la victime, des gardes et des bourreaux.
Tandis qu'avait lieu le brusque reflux de la populace chassée en arrière par les coups de crosse libéralement distribués par les Suédois, un mouvement en sens inverse se faisait, — mouvement combiné et exécuté avec une habileté si grande, qu'il demeura complètement inaperçu par les soldats eux-mêmes.
Une certaine quantité d'hommes jeunes^ et vigoureux, revêtus du costume des paysaus
106 \M MASOmî ROl'fiE
de la montagne, et qui, depuis h matin, n'a vaient point quitté la place Louis XI, mais sans chercher à se rapprocher du bûcher, laissèrent reculer autour d'eux les citadins malmenés par les soldats du comte de Guébriant, et se glissèrent un à un, doucement et avec une prudente lenteur, à la place des fuyards, de façon à ce que deux ou trois d'entre eux se trouvassent placés immédiatement derrière chaque Suédois, quand le cercle et la haie furent formés, et quand le lieutenant du peloton commanda de mettre l'arme au bras.
Tous ces montagnards offraient des figures honnèlos et placides, —r aucune intention hoslile ne se lisait dans leur calme attitude, ni dans leurs regards que la curiosité seule semblait anim«r.
îlne demi-douzaine de bourgeois de Saint- Claude, mieux avisés que les autres, ayant reconnu Oarbas et Pied-de-Fer parmi ces tranquilles spectateurs, se dirent tout bas les uns aux autres : — Il va se passer ici quelque chose (le terrible!... —quittèrent prudemment la place Louis XI, regagnèrent leurs maisons, et résnliirent d'y attendre prudemment et sans danger les événements.
Cependant lo cortège avançait avec une lenteur calculée, car on voulait laisser à tous le temps de voir et de bien voir.
1 - Pierre Prost, la tête nue, et les mains attachées derrière le dos, marchait d'un pas ferme entre deux détachements de soldats, commandés parle géant Lespinassou.
A la droite e(: à la gauche du condamne se trouvaient les exécuteurs, vêtus de rouge,
208 LE MASQl'E ROLGE
et portant à la main des torches enflammées.
La contenance et l'allure du médecin des pauvres étaient fières et assurées, — il marchait la tête haute, — son regard se promenait sur la foule avec une expression tranquille, — il avait plutôt l'air d'un vainqueur qui marche au triomphe que d'un condamné qui marche à la mort.
Sans doute Pierre Prost avait confiance dans le courage de La Cuzon et dans la parole donnée, — sans doute il espérait la délivrance promise ; — mais il savait aussi que l'entreprise, folle en apparence, qu'on allait tenter pouvait échouer, — et c'est moins à l'espoir du salut qu'il devait sa force et sa résignation, qu'au calme profond de sa conscience pui-e, ('{ (ju'.-i la vuloiilé ferme de
LE MASQlîl!: ROUGE %09
montrer à ses amis et à ses ennemis connnent un innocent sait mourir.
La foule silencieuse et atterrée regardait défiler le cortège avec une muette épouvante. Les Suédois eux-mêmes se taisaient et ne trouvaient plus en eux l'infâme courage d'insulter à cette ferQieté héroïque.
Il ne restait à Pierre Prost ([ue quelques pas à faire pour atteindre la première marche du bùhcer.
Soudain, une immense clameur s'éleva de toutes parts, et l'attention ardemment fixée jusqu'alors sûr le condamné, s'en détourna avec la promptitude de l'éclair.
C'est que de nouveaux personnages venaient de paraître sur le balcon vide jusqu'alors, cl que l'un d'eux était cet homme
étrange, — énigme vivontc et terrible, — li u
^10 Lli MASQUE ROUaE
autour duquel se concentrait depuis si longtemps la curiosité ardente et inassouvie des populations franc -comtoises.
Le grand seigneur mjstérieux, le gentilhomme au masque rouge, se tenait debout et enveloppé dans les plis de son manteau, à côté du comte de Guébriant.
— Le Masque ronge ! ! — le Masque rouge ! ! . . . — répétèrent mille voix à la fois, tandis que la foule entassée sur la place désignait du regard et du geste le sinistre inconnu, — et que de tous les yeux Gxés sur lui jaillissaient des éclairs de haine et de ven-i geance.
Impassible sous le feu de ces regards, le Masque rouge, les bras croisés sur sa poitrine, gardait son altitude hautaine et dédaigneuse.
LE MASQUi. ROUGE t\\
Que lui importaient ces clameurs ? ~ que lui importait la haine de cette multitude impuissante?... — Il était venu là pour s'assurer par ses propres yeux que rien ne lui enlèverait sa victime, — il était venu pour contempler les flammes grandissantes du bûcher où Pierre Prost devait payer de sa vie le crime involontaire de savoir un secret funeste 1... — Dans quelques minutes, il allait être satisfait, — dans quelques minutes le médecin des pauvres n'existerait plus...
Cela, — et cela seulement, — intéressait le Masque rouge. — Il n'avait nul souci du resle.
Comme tout le monde, — comme les gardes et comme les bourreaux. — Pierre Prost leva les yeux vers le balcon que l'unanime
'i\t Li: MASQUE ROCJflK
clameur désignait, et, lui aussi, vit le Masque rouge.
Un sourire méprisant contracta sa lèvre, il fît une halte d'une seconde, et se tournant vers son terrible et presque fantastique ennemi, il lui cria:
— Prends garde de triompher trop vite ! 1 — Le secret de la nuit du 17 janvier ne meurt pas avec moi II...
Mais le bruit de ces mots se perdit dans les rumeurs populaires, et pas une seule des paroles prononcées par le condamné n'arriva jusqu'au Masque rouge.
Pierre Prost se remit en marche.
La diversion dont nous venons de raconter les rapides incidents fut d'ailleurs de courte durée.
Le comte de Guébriant fit un signe. — Les
LE MASQUi: ROUGt: ^\\
tambours recommencèrent à battre et les trompettes à sonner.
Pierre Prost venait d'atteindre les premières marches du bûcher, et il les gravissait d'un pas toujours ferme, sans être soutenu par les bourreaux qui l'escortaient.
Le bûcher
Au centre du bûcher s'élevait un poteau muni d'un collier defeï, ou carcan, — les exécuteurs assujettirent ce collier autour du cou du condamné, et le laissèrent seul et enchaîné à cette sorte de pilori, sur la plate-forme qui
216 LH masq[:e rouge
bientôt se métamorphoserait en une fournaise ' ardente.
— Ils n'ont pas pu ! — murmura Pierre Prost en promenant un long et dernier regard sur la foule redevenue morne et silencieuse. — Ils n'ont pas pu !...
Et, détachant son esprit de la terre, il cessa de penser à ceux qui semblaient l'abandonner, et il recommanda son âme à Dieu.
Un des bourreaux se tourna vers le balcon, attondiint un ordre.
Le comte de Guéhriant échangea quelques mots avec le Masque rouge, puis il fit le geste attendu.
Les deux exécuteurs secouèrent leurs torches pour les aviver, et ils approchèrent les flanimes des fascines entassées sur les souches de sapins qui formaient le bûcher.
LK MASQL'l-: ROUGK 2iT
Alors, au milieu du silence, retentit un sifflement aigu.
Un mouvement d'une foudroyante promptitude se fit dans les premiers rangs de la foule.
Chacun des soldats suédois qui formaient le cercle et la haie chancela sous la formidable étreinte d'un montagnard qui, le contenant d'une main, lui appuyait de l'autre la pointe d'un couteau sur la gorge.
En même temps trois hommes bondirent sur le bûcher, écrasant en passant les torches sous leurs pieds, — et le peuple battit des mains et poussa de longs cris de joie en voyant debout, à côté de Pierre Prost, le colonel Varroz qui brandissait sa lourde épée, tandis que le curé Marquis laissait tomber le manteau soiubro (jui cachait sa robe écarlale»
218 LK MASQUE ROUGi:
et que La Cuzon détachait les chaînes du carcan, et tranchait les cordes qui liaient les mains du condamné.
Lorsque le capitaine eût terminé son œuvre,
— quand Pierre Prost, libre enfin, put ten-
* dre ses mains meurtries aux mains de ses
défenseurs, les acclamations de la multitude
. redoublèrent et retentirent comme le tonnerre
et comme le canon.
C'est qu'en efTet c'était un spectacle grandiose et sublime, que celui qui s'offrait en ce moment aux regards de la foule enivrée ! — Il était beau comme un chant de l'Illiade ou comme un drame du vieux Corneille, l'héroïsme chevaleresque de ces trois honunes, se dévouant pour en sauver un seul, lui faisant de leurs corps un triple bouclier, et vou-
LE M.¥SyUlv ROUGE 219
lant, ainsi qu'ils l'avaient juré, le sauver ou mourir pour lui.
Varroz, ce grand vieillard à tête blanche, inébranlable comme ces montagnes dont les cimes sont couvertes de neiges éternelles, — portait haut sa tête martiale, et appuyait une de ses mains sur l'épaule du médecin des pauvres.
Marquis, les yeux tournés vers le ciel où montait l'action de grâce de son cœur bon^ dissant, avait le regard inspiré d'un prophète et l'attitude résolue d'un soldat. — Son visage pâle s'éclairait des reflets de sa robe pourpre. — Il soutenait de l'un de ses bras Pierre Prost, dont l'ém.otion de la délivrance anéantissait les forces.
Devant eux, La Cuzon, l'épée h la main,— la joie et l'orgueil dans les yeux, — la lèvre
220 Lii MAsgur. iioiîge
soulevée par le fier sourire de la victoire, — n'avait jamais mieux senti sa force et mieux savouré les ardentes ivresses du triomphe!
Les montagnards, terribles dans leur calme menaçant, et tenant au bout de leurs couteaux la vie des soldats anéantis, complétaient le tableau, — tandis que, en face de cette scène, sur le balcon gothique, le comte de Guébriant et le Masque rouge, paralysés en quelque sorte par la stupeur, doutaient du témoignage de leur sens, — et que la foule hurlait avec uu délire grandissant :
— Noéll... Noéll... — Vive La Cuzonl...
Le sire de Guébriant était brave; — mais, dans la position où il se trouvait placé, embrassant d'un seul coup d'œil les détails delà dramatique péripétie qui précède et qui s'étail af(onq)li{' en bien moins de temps que
LE MASQUh UOUtiE :2|^1
lions n'en avons mis à la raconter, il comprit vite que ses troupes étaient à la discrétion des montagnards, qu'un geste du capitaine La Cuzon suifisait pour amener un massacre général, et que pas un Suédois peut-être ne sortirait vivant de Saint- Claude.
Il hésita pendant une seconde sur le parti à prendre ; mais l'orgueil du grand seigneur ne tarda guère à l'emporter sur la prudence du général, et il cria d'une voix tonnante :
— Par Notre-Dame ! c'est trop d'audace! . . . — Feu! soldats!... Feu!.,. — Suède et France ! , . .
Pas un homme ne pouvait obéir, et pas un homme n'obéit en effet.
Le capitaine La Cuzon, qui déjà venait de descendre les marrhos du bûcher, s'nrrôln,
'M'^ LE MASQIJK ROUGE
et, se tournant vers le balcon, il dit avec éclat, mais avec calme :
— Comte de Guébriant, vous voyez bien que nous sommes les plus forts !— N'essayez pas d'engager une lutte sanglante et qui tournerait contre vous et conlre les vôtres!...
— Aujourd'hui, je no suis pas un ennemi, je suis un libérateur I — Je ne voulais qu'une vie, — celle de mon oncle, et, si cela dépend de moi, pas une goutte de sang ne coulera.
— Que vos hommes déposent leurs armes et nous livrent passage, et, je vous le jure sur mon honneur de soldat, il ne leur sera fait aucun mal... — Demain, si vous le voulez, nous nous retrouverons face à face, et je vous ollVirai une revanclie de l'échec que vous subi sst!z aujourd'hui.
La Cuzon n'avait pas fini de parler que
Llî MASQUE ROUGE 212(3
déjà de toutes parts les Suédois, sans attendre l'ordre de leur général, laissaient tomber leurs mousquets.
Le sire de Guébriant, comprenant qu'il fallait céder à la toute puissante nécessité, se tut.
La Cuzon prit ce silence pour un asquiescemenl, ci, saiuanile comte avec son épée,il fit quelques pas en avant, précédant Pierre Prost, qui marchait appuyé d'un côté sur Varroz, et de l'aulre sur le curé Marquis. — La foule s't'-cartait sur son passage.
Tout allait se terminer sans effusion de sang,,.
Soudain, une détonation retentit.
Le capitaine se retourna. — Pierre Prost, échappant aux bras de ceux qui le soutenaient, tombait sur le sol, baigné dans son
%ii LE MASQUE KOUliE
sang cl la poitrine trouée par une mortelle blessure.
Sa main défaillante s'élevait vers le balcon, ses lèvres murmuraient d'une façon presque indistincte :
— C'est lui !... lui !... le Masque rouge!... La Cuzon, frémissant, leva les yeux.
Le gentilhomme inconnu remettait lentement k sa ceinture le pistolet fumant dont il venait de se servir.
Quand le regard de La Cuzon redescendit à Pierre Prost, il s'arrêtait sur un cadavre!,..
Le capitaine étendit la main au-dessus de ce corps sans vie.
— Frère démon père, tu seras vengé!...
— balbuliu-l-il.
Puis, d'une voix (]U(' la fureur rendait vi-
LE iMASgLl!: KOUGE 225
brante comme le clairon du jugement dernier, il cria :
— Trahison!... — A moi, montagnards! — La Cuzon ! . . . — La Cuzon et vengeance ! . . .
Tout en poussant son cri de guerre et d'appel, le capitaine, suivi de Garbas, de Pied-de-Fer et de deux ou trois hommes des corps francs, s'était précipité vers la porte du couvent et s'élançait dans l'escalier qui conduisait au balcon où le Masque rouge et le comte de Guébriant se trouvaient.
Deux cents Suédois tombèrent en même
temps sous le couteau des montagnards. —
Ceux qui formaient les pelotons commandés
par Lespinassou, et d'autres, disséminés dans
la foule, s'efforcèrent de se rallier, en faisant
feu do leurs pistolets et de leurs mousquets,
et en criant : — Suède /... Suède /... 11 15
La mêlée devint générale. — Lespinassou avait disparu . ■
Au bout de quelques instants, la place Louis XI présentait le plus terrible et le plus effrayant aspecl. — C'est- qu'il ne s'agissait point 1(\ d'une rencontre ordinaire entre soldais placés sous des bannières différentes, — mais d'un combat corps h corps, — d'une lutte d'homme à homme, dans laquelle tout l'avantage devait rester à la force physique, et surtout ù l'audace et à l'agilité. — C'est assez dire combien était grande la supériorité des montagnards.
Et puis, le sifflement bien connu de La Cuznn, — l'apparition de cette robe rouge du turé Manjuis h laquelle la superstition, nous l'avons déjà dil, aîliichait des idées surnaturelles, — la mort de Pierre Prosl qui venait
d'être, non point exécute, mais assassiné, — tout cela avait rempli les Suédois d'une profonde épouvante. — Ils se sentaient yaincus d'avance.
Cependant, vaillants aventuriers et soldats déterminés pour la plupart, sachant d'ailleurs qu'ils n'avaient ni merci ni quartier à espérer de leurs implacables ennemis, ils n'étaient point hommes à se laisser égorger sans résistance comme des moutons dans un abattoir, et, puisqu'il fallait mourir, ils résolurent de vendre chèrement leur vie.
Une dizaine de montagnards s'étaient rangées autour dti curé Marquis, qui, presque agenouillé, soutenait dans ses bras le corps inanimé de Pierre Prost.
Le colonel Varroz, passant et repassant dans la mêlée comme un héros d'Homère,
as LE MASQUE ROUGE
faisait tournoyer sa longue épée, et, à chaque coup, fauchait un homme.
Bientôt ce ne fut plus un combat, ce fuj une boucherie. — Les Suédois ne pouvaient fuir, car un double rang d'épées nues gardait les deux entrées de la place Louis XI. — Écrasés par le nombre et par l'impétuosité des montagnards, ils tombaient l'un après l'autre, et les vainqueurs, que le sang répandu et l'ardeur de la vengeance enivraient, frappaient encore, frappaient toujours, et s'acharnaient même sur les cadavres, à défaut d'ennemis vivants.
Ce qui précède, s'était passé dans un intervalle d'un peu moins de dix minutes.
La Cuzon reparut sur le seuil de la liante porte blasonnée, avec les honunos qui l'es- Gorlaiont, et lit retentir son coup de silllet. —
LE MASQUE ROUGE 2i'i3
Les montagnards abandonnèrent aussitôt leur œuvre de destruction et s'empressèrent autour de lui.
— Eh bien? - lui demanda Varroz, en essuyant son épée sanglante, qui s'était ébréchée en plus d'un endroiL sur les crânes qu'elle fracassait, — le Masque rouge?
— Il a fui, le lâche ! — répondit le capitaine avec rage, — il a fui en verrouillant les portes derrière lui ! et, tandis que nous brisions les portes, il avait le temps de quitter l'abbaye 1... — Mais je le retrouverai, je le jure î... — Oui, je le retrouverai, et alors...
Il n'acheva pas.
— Silence ! — dit vivement le colonel, — écoute...
La Cuzon prêta l'oreille.
On entendait, du côté de la Grande-Rue,
des rumeurs confuses,— des cris de détresse, le bruit des pas réguliers d'une troupe nombreuse, — un cliquetis d'armes, — et le fracas des tambours qui battaient une charge impétueuse.
En même temps, un des hommes qui gardaient l'issue dévastée de la place, se replia vers La Cuson, et lui dit :
— Capitaine, les Suédois et les Gris arrivent... f
Lespinassou avait profité du premier moment de confusion et de désordre pour s'échapper par les cloîtres intérieurs, et pour aller chercher des troupes fraîches, — il revenait avec ce renfort.
— Les Suédois lies Gris! — répéta La Gazon, — Tant mieux ! enfants, bataille; bataille!... — J'ai promis h mon oncle des
funérailles spleiidides ! . . . — Aidez-moi à acquitter ma promesse!... — Chargez vos armes I... — Formeï-vous sur trois rangs, et attendons !...
Les montagnards obéirent avec cette admirable et intelligente promptitude qui, de tous temps, a caractérisé les partisans des corpsfrancs, et dont nos chasseurs d'Afrique et nos zouaves — {les premiers soldats du monde! a dit un général qui s'y connaissait) — semblent avoir reçu le glorieux héritage.
Cette triple ligne de mousquets formait une barrière infranchissable entre le curé Marquis et les assaillants qui se rapprochaient.
Le capitaine se tenait à la droite des montagnards, Varroz à leur gauche.
11 y eut une minute d'attente et de silence
profond. — Les hommes de La Cuzon avaient leur arme à l'épaule, comme des chasseurs prêts à faire feu .
La tête de colonne des Suédois el des Gris déboucha sur la place avec ardeur, mais en désordre. — La Cuzon la laissa s'approcher à portée de mousquet, puis un coup de sifflet donna le signal d'une décharge terrible.
Les montagnards, — comme les Vendéens de 1793, — visaient avant de tirer et manquaient rarement leur coup. — Le premier rang des ennemis tomba foudroyé, — le second rang riposta par un feu mal nourri, tout en reculant, et une épaisse fumée enveloppa pendant une seconde les deux partis, les blessés et les morts.
— Recliargez ! — cria La Cuzon, — et attendons encore...
LE MASQUE HOUGE 233
La bise du matin souleva le nuage qui voilait les combattants; — les tambours suédois recommencèrent à battre la charge, et la colonne ennemie regagna le terrain qu'elle avait perdu.
Mais, au lien de donner le signal d'une seconde décharge, le capitaine poussa un cri de fureur et bondit seul en avant.
Il venait de voir, seul aussi et en tète du premier rang, le géant Lespinassou, brandissant au bout de son bras démesuré sa gigantesque rapière, pareille à ces épées à deux mains dont nos ancèlres se servaient dans les combats, et dont un homme robuste, aujourd'hui, ne soulèverait qu'à grand'peine la lame incommensurablemenl lourde.
Les montagnards d'un côté, — les Suédois cl les Gris de Taulre, - firent un mouve-
234 LE MASQUE IlOUGE
ment pour se porter au secours de leurs commandants ; — mais, presque aussitôt, ils s'arrêtèrent d'un commun accord et'semblèrent décidés à rester simples spectateurs de la rencontre corps à corps qui se préparait.
Ce n'était point chose rare h celte époque, on le sait, qu'un combat singulier entre deux chefs, devant le front de bataille de deux armées ennemies, qui faisaient trêve pour servir de témoins à ces duels chevaleresques et pour juger les vaillantes estocades qui se portaient de part et d'autre.
Lespinassou avait pour armes la rapière qu'il faisait tournoyer au-dessus de sa tête, un court poignard à lame aigué et triangulaire suspendu à sa ceinture, et deux pistolets.
LE MASQUE IIOUGE ^3
Le capitaine, lui, n'avait que son épée, — ses pistolets déchargés et un poignard brisé en cherchante forcer une des portes qui le séparaient du Masque rouge ne pouvant lui être d'aucun usage.
Il marcha, ou plutôt il courut sur Lespinassou en lui disant :
— Misérable!... bandit!... pillard!...
double traître et double lâche!... vas-tu fuir tout à l'heure comme tu fuyais la nuit passée à Xongchaumois?.,.
— Si je fuis, tu le verras bien! — répondit le géant. — Et quand tu l'auras vu, tu n'iras le répéter à personne ! . . .
Et il accompagna ces paroles d'un si terrible coup d'épée, que le capitaine devait infailliblement périr, car aucune parade n'était capable d'arrêter ou seulement de ralen-
'236 LE MASQUE nOUGE
tir la chute foudroyante de la pesante rapière.
La Cuzon dut son salut à la justesse sans rivale de son coup d'œil et à la souplesse de ses. membres d'acier.
Avant que l'arme de Lespinassou ne fut descendue, le capitaine s'était mis hors de ligne par un écart rapide.. — La rapière ne frappa que le vide, et, tandis que le géant la relevait, son adversaire, d'un coup de pointe, lui taisait au bras gauche une entaille d'oii le sang jaillit, teignant soudainemenl en rouge la manche grise du pourpoint.
— Je changerai de cette façon la couleur de ton pourpoint tout entier cl de les haulsde-chausses, par-dessus le marché I — dil La Cuzoïi en se nietlaiil. l'u garde; — je les rendrai [)lus é'carlales (pie la robe du curé
LE M.VSQUB HOUGE ^37"
Marquis!... — Je percerai ton corps d'autant de blessures qu'il y a de trous dans les écumoires de nos ménagères !...
— Fais-le donc ! — répliqua Lespinassou en grinçant des dents ; — fais-le donc !
Et, profilant de sa haute stature et de sa force prodigieuse que la rage augmentait encore, il lança à LaCuzon toute une série de coups d'estoc et de taille, en face, de côté, de droite à gauche et de gauche à droite, avec une si effrayante rapidité, que le regard ne pouvait suivre les évolutions de cette arme invisible qui coupait l'air en sitïlant. ■
Le capitaine, sans même chercher à parer, multipHait ses écarts, de façon ;\ se trouver toujours hors de la ligne tournoyante que décrivait la rapière, et, de seconde en seconde, il ripostait par un coup droit , —
son bras ployé se tendait comme un ressort , •— son épée filait comme une flèche , — une nouvelle tache sanglante apparaissait sur le pourpoint gris.
Lespinassou ne parlait plus, — ses dents serrées s'entrechoquaient, — sa poitrine ha-^ letante se soulevait avec des mugissements sourds, — son visage s'injectait de sang.
La fatigue venait.
La Cuzon voulut en finir à l'instant même avec le chef hideux des Gris, avec l'âme da.'nnée du Masque rouge; — il profila du moment où Lespinassou relevait lentement sa rapière pour le frapper en pleine poitrine.
Cette tentative prc'^maturée était une imprud(3nce; —le coup porta, mais la blessure fut peu profonde. — Le géant ne tomba
point, et sa rapière, rencontrant Tépëe du capitaine, la brisa comme si elle eût été de verre.
La Cuzon était désarmé.
Les Suédois poussèrent une clameur de triomphe, — los montagnards un cri de détresse et d'épouvante.
Varroz, Garbas, Pied-de-Fer et d'autres encore allaiciit s'élancer pour venir à l'aide de leur capitaine, mais ils seraient arrivés trop tard, si La Cuzon, par une manœuvre d'une incompréhensible hardiesse, n'eût rendu soudaineuient nul l'avantage marquant que Lespinassou venait de remporter.
Jetant loin de lui l'inutile tronçon qui lui restait à la main, car son épée s'était rompue à deux pouces à peine de la poignée faite
en forme de croix, il bondit sur le géant, le saisit par le milieu du corps, — enlaça ses bras autour de ses reins, — ses jambes autour de ses jambes, et s' efforça de le renverser.
Lespinassou, surpris par celte brusque et rude étreinte, laissa tomber à son tour la rapière dont il ne pouvait plus se servir.
Il comprenait que dans cette nouvelle phase de la lutte engagée entre lui et le montagnard, — lutte qui ne pouvait se terminer que par la mort de l'un d'eux, — il ne devait compter d'une manière efficace que sur sa vigueur de taureau.
Si, dans ce moment, il eût tenu son poignard ou l'un de ses pistolets, il aurait brûlé le plus facilement du monde la cervelle de T. ;i Tiizon, (iii l)i('u il lui aurait en-
LE MASQUE KOUGK 241
foncé six pouces de fer entre les épaules ; — mais poignard et pistolets étaient à sa ceinture, et l'étreinte du capitaine ne lui permettait point d'y porter la main.
Cependant Lespinassou, par la seule puissance de sa pesanteur, résistait aux efforts de La Cuzon qui cherchait à le renverser et ne l'ébranlait même pas. — Le gcant s'arcboutait sur s3s ja?nbes d'hercule Farnèse. — Les forces réunies de trois hommes ne l'auraient pas fait vaciller.
. Cette situation pouvait se prolonger indéfiniment. — Lespinassou ne bougeait point, mais le capitaine ne desserrait pas les nœuds vivants dans lesquels il enserrait son adversaire.
Les deux hommes restaienl muets, et leurs 11 ''
ta LE FIASQUE ROUGE
respirations sifflantes passaient b ruyamment à travers leurs dents serrées.
Alors Lespinassou eut une idée, — et voici quelle fut l'idée de Lespinassou :
^11 avait songé d'abord à broyer la poitrine du capitaine , en l'appuyant contre lui et en le pressant de toute la force de ses bras nerveux ; mais il était trop grand pour atteindre les reins du jeune homme.
C'est en ce moment qu'il pensa à l'étrangler en lui comprimant le cou entre ses deux mains, jusqu'à ce que mort s'en suivit.
Le moyen était bon et sur. — Heureusement La Cuzon devina l'intention du géant, el la paralysa en enfonrant sa tète entre ses épaules. — Lespinassou ne se découragea point, el, s'obslinanl dans son projet de strangulation, il se mil à poser de tout son poids
LE MASQUE ROUGS 1*43
sur ces deux épaules qui protégeaient si mal à propos le cou qu'il voulait serrer.
Le capitaine pouvait se considérer comme parfaitement perdu, si le Gris venait à bout de le prendre à la gorge ; car le carcan de la garrot e espagnole, qui termine en quatre secondes l'agonie des patients, n'était qu'un joujou enfantin à côté des poignets de fer du géant.
En face de cet imminent danger, il fit, — sans croire au succès, — une tentative désespérée.
Profitant de ce que le colosse se soulevait luî-méme et détruisait en partie son équilibre pour appuyer plus violemment ses deux mains sur s'es épaules, il rassembla toufesi ses forces, — raidit ses nerfs, — tendit ses musdcs, — déracina pour ainsi dire Lespï-
nassou, — le fit chanceler, — le renversa — et tomba sur lui.
La physionomie du combat changeait encore, et, cette fois, l'avantage de la situation était pour le capitaine, — avantage bien précaire, du reste, car, d'un bond puissant et irrésistible , Lespinassou pouvait reprendre le dessus.
Le géant ne songea qu'à saisir son poignard à sa ceinture, ce que maintenant il pouvait faire. — Il le tira rapidement et il le brandit sur la tête de La Cuzon.
Ce dernier dénoua son étreinte, et, saisissant des deux mains la main qui tenait le poignard, il se coucha sur l'autre bras de Lespinassou , afin de le paralyser, et il essaya , non i)oiiil de le désarmer, mais de le
%\ry
forcer à se frapper avec sa propre main ol son propre poignard.
• Lespinassou comprit le péril ; — il se tordit comme un serpent; — il cramponna ses talons sur le sol, et, donnant un coup de reins formjdable, il parvint h se soulever. — à soulever la Cuzon , — à le faire rouler à sa place et à l'étendre sous lui.
Le capitaine, tout en s'avouant que sa position devenait désespérée, n'avait pas lâché le bras armé de Lespinassou, et contenait toujours le poignard levé sur sa tète.
Lequel des deux l'emporterait? — lequel dos deux se lasserait le premier?— Il n'y avait là désormais qu'une question de patience. — Les témoins de cet étrange combat, h quelque camp qu'ils appartinssent, se sentaient involontairement frissonner ;—- d'un
246 LE MASOOK ROUGE
commun accord, ils rompirent la trêve tacitement convenue et s'élancèrent les uns contre les autres, — les montagnards pour tuer Lespinassou, — les Suédois pour égorger La Cuzon.
La mort des deux adversaires devenait la seule issue vraisemblable du combat.
C'est autour de ces corps enlacés, — palpitants, — mais presque immobiles, — que l'action s'engagea. — Elle fut terrible. — Suédois et montagnards s'empêchaient mutuellement d'approcher, et ils entassaient les cadavres, comme un rempart sanglant, pour défendre l'abord des lutteurs acharnés.
Le colonel Varroz, dix. fois repoussé déjà, poussa le cri des montagnards : — La Ci(rzonl... La CnzonL..c[, revenant à la charge, fit uno Ironée parmi les Suédois, et ne se
LE MASOUR ROUGE !2'l7
trouva plus guère qu'à deux pas du capitaine et de Lespinassou.
Le géant tourna h iHe à demi ; — il vit la moustache blanche et la flamboyante épée du vieux soldat ; — il voulut tuer avant de mourir, et dans une contraction qui fît craquer ses os, il arracha sa main armée aux deux mains du capitaine.
En même temps une douzaine de Suédois se })rucipilèrent coiili*'^ Varroz qui, l'écume aux lèvres, fut contraint de lâcher pied.
C'en était fait du capitaine.
Le poignard déjà levé de Lespinassou allait retomber et disparaître dans sa gorge.
Soudain un nouveau combattant, qui ne portait ni le costume des montagnards ni l'uniforme des Suédois , arriva sur la place Louis XL
r'iS LE MASQUK ROUGE
11 «^cariait et renversait, dans son impétueux élan, tout ce qui. s'opposait à son passage.
— La Cuzon! La Cuzon! — cria-t-il à son' tour.
Et bondissant jusqu'à Lespinassou, il enfonça d'un seul coup son épée jusqu'à la garde entre les épaules du géant qu'il cloua contre terre, et qui, râlant son dernier souffle et lâchant son poignard, rendit dans un blasphème sa vilaine âme au diable qui l'avait faite à son image.
Ce nouveau venu, arrivé si fort à propos, était Raoul de Champ-d'IIivers, qui sauvait
pour la seconde fois, depuis la veille, la vie (lu capitaine F. a Cuzon.
— Merci, frère! — lui dit simplement ce dernier en se relevant d'un seul bond.
LE MASQLi: ROUGE ^i*.)
Puis, saisissant la pesante rapière de Lespinassou, à la place de son épée brisée, il cria :
— En avant I... en avant I... tue! tue!...
Et, à la tête de ses montagnards, il chargea les Suédois atterrés par la mort de leur chef, et qui, culbutés dès le premier choc, jetèrent leurs armes, se débandèrent et cherchèrent leur salut dans la vitesse de leurs jambes.
Les partisans, roulant derrière eux comme une avalanche, les poursuivirent, l'épée dans les reins , avec force mousquelades et pistolétades.
En moins d'une minute il ne restait sur la place Louis XI que le curé Marquis et les quatre ou cinq hommes (jui lui servaient d'escorte, et au.\([uels il donna l'ordre de trans-
âoO LE MASQUE ROUGE
porter dans la cathédrale le corps de Pierre Prost.
— Que deux d'entre nous restent avec moi, — leur dit-il ensuite, ~ ndn de m'aider à rendre les derniers honneurs à celte noble victime. — Quant aux autres , qu'ils rejoignent Varroz et le capitaine, et qu'ils leur disent que je n'ai plus rien à craindre ici, et que si je ne les vois pas ce soir à la maison delà Grande-Rue, je les retrouverai demain au trou des Gangones...
Les montagnards se mirent en devoir d'obéir tout aussitôt à l'injonction de l'un de leurs chefs.
Quand ils sortirent de la cathédrale, où cependant ils' n'avaient passé que quelques minutes, un spoclade fort bizarre, et h ccr-
LE MASQUE UOUOE 2o\
lains points de vue très réjouissant, s'offrit à eux.
Les bourgeois sont comme les moineauxfrancs. — Ils s'effarouchent vite, mais ils se rassurent encore plus vite. — Une certaine quantité des bons habitants de Saint-Claude, qui s'étaient enfuis dans toutes les directions au moment du coup de pistolet du Masque rouge, et s'étaient tenus soigneusement cachés dans leurs maisons pendant la bataille, — venaient de reprendre possession de la place Louis XI , aussitôt après la complète déroute des Suédois.
Ils avaient ramassé, parmi les monceaux de cadavres qui jonchaient le sol, le corps hideux de Lespinassou.
Ils avaient traîné ce corps jusqu'au bûcher.
252 LE MASQUE KOUGE
Ils l'avaient, à grands renforts de bras, hissé sur la plate-forme.
Ils l'avaient dressé contre le poteau qui formait au centre de cette plate-forme une sorte de pilori.
Ils l'avaient enchaîné h ce pilori, en assujettissant le carcan de fer autour de sou cou.
Enfin, ils venaient de mettre le feu aux fascines ; et tandis que la fumée et les flammes commençaient à envelopper de blancs tourbillons et de langues fourchues le cadavre monstrueux du géant, ils s'étaient pris par la main, et, les pieds dans le sang, ils formaient une ronde autour du bûcher, — laiil était grande et exubérante la joie intérieure qu'ils ressenlaient de se savoir enfin k touf
LE MASQUK KOUGE -2J53
jamais délivrés de l'infàiuc et terrible soudard !
Certes, le matin de ce jour, on aurait bien étonné Lespinassou en kii venant dire que c'était à lui que servirait le bûcher de Pierre Prostl...
L'homme propose — et Dieu dispose!...
XVHl
Magui la sorcier».
II nous faut maintenant expliquer à nos lecteurs comment il avait pu se faire que Raoul de Champ-d'Ilivers, à qui Marquis, VaiTOz et La Cuzon avaient confié la garde d'Églantine, et que nous avons vu s'éloigner
2o0 LE MASUUii: HULGK
avec elle sous la couduile Je Garbas, fui arrivé si complètement à propos sur la place Louis XI — (comme le Deus ex machina des poètes antiques, ) — pour arracher le capitaine au poignard de Lespinassou.
Cette explication est facile à donner.
Eglantine et Raoul, gui dés 'par Garbas qui marchait devant eux d'un pas rapide, arrivèrent en quinze ou vingt minutes à cette partie de la ville, qui s'appelait la desccnle de La Poyat, et qui n'était pas précisément une rue, mais une réunion de chaumières, séparées, •les unes des autres par des jardins plantés d'arbres à fruits.
Chaumières et jardins se trouvaient situés sur la pente raidc de la colline, et non loin du rampart que La Cuzon et liaoul avaient escaladé [lendyntla nuil {)ré(«'<l(Milo.
La demeure de Pied-de-Fer était une pauvre maison, bâtie moitié en pierres à peine dégrossies, moitié en bois , et composée seulement d'un rez-de-chaussée, partagé en deux pièces de dimensions égales.
En face de la porte, une petite source d'une eau froide et pure jaillissait d'un rocher entre trois noyers gigantesques, et formait un ruisseau qui s'en allait, en murmurant d'une voix grêle, se perdre dans la Bienne, au fond de la vallée.
— Voilà le logis, — dit Garbas, — il n'est pas beau et il est bien pauvre, mais c'est ce qui fait sa sûreté...
Il ouvrit la porte qui n'était fermée qu'au loquet, et il ajouta :
— Entrez là-dedans. — Il y a un verrou intérieur que vous pousserez. — Tenez-vous
Il 17
;lt58 LE MASQUE KOU&fi
tranquilles et ne vous montrez pas, car il fera chaud tout à l'heure sur la place Louis XI...
Et Garbas, portant la main à son boniiet fourré avec une politesse montagnarde, tourna sur ses talons et remonta sans perdre une seule minute, la pente abrupte de la Poyat.
Raoul et Églantine entrèrent, et, une fois dans la maison, le jeune homme poussa le verrou ainsi que Garbas venait de lui recommander.
Peut-être nos lecteurs s'etonnènt-ils de voir un logis pouvant se fermer depuis le dedans, mais non pas depuis le dehors. — La chose est commune et se justifie par la pauvreté même de la maison.
Lorsque le maître est chez lui, il vwrouille
LE MASQUE ftoUUE §159
sa porte afin qu'on ne vieoae point troubler son travail ou son sommeil.
S'il sort, au contraire, dans quel but prendrait-il une précaution quelconque ? — Il ne sait que trop bien qu'en s'éloignant il ne laisse rien à voler.
Pied-de-Fer, avant de devenir un des lieutenants dos corps-francs de La Cuzon, et de recevoir le sobriquet caractéristique, sous lequel il était connu, — s'appelait Antoine Gâté, et il exerçait la profession de vannier, — aussi des bottes d'osier brut et préparé, des corbeilles, des vans, des paniers commencés, encombraient-ils les deux pièces.
Ce ne fut pas sans peine qu'au milieu de ce désordre, Raoul vint à bout de trouver un siège pour Eglantine. — Lui-même s'assit,
OU pUitùl s'appuya en face d'elle, sur le coin d'une table vermoulue.
Peut-être, si nous étions purement et simplement romancier, c'est-à-dire ne relevant que de notre imagination plus ou moins féconde, et libre de nous égarer selon notre bon plaisir dans les domaines infinis de la fantaisie, — peut-être serait-ce ici le lieu de placer une scène touchante entre ces deux jeunes gens, ces deux amants, si longtemps séparés, et que la destiuée réussissait enfin dans des conditions étranges et inattendues.
Mais, avant tout, nous sommes historien, et nous devons à la vérité de convenir qu'un très profond silence ne cessa pas de régner dans la pauvre maison qui donnait asile à Eglantine et à. Raoul.
Sans doute leurs cœurs se comprenaient, —mais leurs lèvres restaient muettes.
Et comment en aurait-il été autrement?...
Églantine, pâle et morne, les yeux baissés, les mains jointes, versait des larmes silencieuses.
Elle se disait que dans un instant allai l s'engager une lutte suprême, dans laquellt? ses plus chers amis exposeraient leur vie pour sauver celle de son père ; — et l'issue de cette lutte était incertaine ! . . . — La Cuzon , Varroz et Marquis pouvaient succomber sans parvenir à sauver le médecin des pauvres !
Les pensées de Raoul étaient d'une nature presqu'aussi sombre que celles de sa fiancée.
Le jeune homme songeait avec une profonde amertume qu'on allait se battre sans
262 LE MASQUE ROUdE
lui, et que, tandis qu'il se cachait avec une jeune fille derrière la porte verrouillée d'une chaumière, les trois hommes qu'il honorait le plus en ce monde verraient peut-être couler leur sang dans un glorieux combat !...
Vainement il se répétait qu'un gentilhomme est toujours à sa place quand il veille à la sûreté d'une femme ; — vainement il paraphrasait ces paroles de La Guzon : — Cest parfois un grand acte de courage que de laisser son épée au fourreau !... — Vainement il se représentait à lui-même, que défendre Églantine contre tout péril, c'était défendre son propre bonheur ; — il ne trouvait point de raisonnements assez forts pour se convaincre et pour se consoler, — et la vivacité de ses regrets lui faisait presque oublier soij amour !
LE MASOUE ROUCE 263
Un incident inattendu vint le distraire de ces pensées sinistres.
Tout auprès de la maisonnette un bruit de pas et de voix se fit entendre. — Des cris, des imprécations, des gémissements se mêlaient, et de longs éclats de rire répondaient à des supplications désolées.
Raoul quitta la table sur laquelle il s'appuyait, et s'approcha de la fenêtre qui donnait sur le chemin.
Uiie épaisse couche de poussière recouvrait les petits carreaux verdâtres, et ne permettait point au regard de percer leur douteuse transparence.
Le jeune homme enleva la poussière avec son mouchoir, sur une surface large comme une pièce de monnaie, et il attacha son œil à cette ouverture.
Il vit alors, — de l'autre côté de la rue ou de la route, comme on voudra, — auprès de la fontaine et sous les noyers séculaires dont nous avons parlé, un groupe de quatre personnes.
Il y avait trois hommes et une femme. — Les trois hommes étaient des soldats à figures patibulaires et portaient l'uniforme gris des routiers de Lespinassou. — La femme, âgée de cinquante-cinq à soixante ans, — grande et maigre, — avait l'humble costume des plus pauvres paysannes franc-comtoises.
Ses cheveux grisonnants s'échappaient de sa câline déchirée, et tombaient en désordre sur ses épaules cachant à demi son visage, dont les traits, jadis, avaient dû offrir une certaine beauté.
Colle Ceinme se tordait les mains et s'ago-
nouillait devant les soldats, en murmurant des paroles entrecoupées de sanglots.
C'est à ces paroles et à ces sanglots que les Gris répondaient par des ricanements farouches et de longs éclats de rire.
Par instants la malheureuse essayait de saisir avec ses mains suppliantes les genoux de l'un des trois hommes, espérant peut-être l'attendrir en implorant ainsi sa pitié... — Mais le routier la repoussait brutalement du pied, comme s'il eut craint d'être souillé par son contact.
L'un de Gris se sépara du groupe, et déroulant une corde qui faisait cinq ou six fois le tour de ses reins, il leva la tête et il examina en connaisseur les branches les moins hautes du noyer le plus rapproché.
Il ne tarda guère à en trouver une qui lui
2'u6 LÉ MASQUE ROUUE
parut merveilleusement appropriée à l'usage qu'il en voulait faire. — Il grimpa lestement sur l'arbre, — il attacha à la branche en question l'extrémité de sa corde, à l'autre bout de laquelle il fit un nœud coulant.
Cette besogne achevée, il redescendit, et Raoul l'entendit qui disait à ses compagnons :
— Lespinassou et les camarades ont leur bûcher... — Nous avons, nous, notre petit gibet qui vaut bien autant... — Tout à l'heure nous allons rire ! I — Vous verrez la laide grimace que fera la sorcière au moment de s'en aller rejoindre dans l'autre monde messire Satanas, son maître et seigneur...
Les deux Gris applaudirent à ce petit discours, cl piquèrent avec la pointe de leurs épécs la vieille femme qui, toujours agenouil-
lée, continuait à les implorer, sans que ses supplications produisissent le plus léger effet sur leurs cœurs de granit.
Sans doute alors elle comprit qu'il ne lui restait aucun espoir, car ses larmes et ses gémissements cessèrent, — son visage prit la froide impassibilité du marbre, — elle écarta de ses deux mains les cheveux qui voilaient ses yeux, — elle se releva et elle se tint droite, raide et immobile devant ses bourreaux.
— Allons, la vieille 1 — lui dit l'un d'eux, au gibet!... au gibet!...
Elle marcha d'un pas ferme jusqu'à la corde qui se balançait au-dessus de sa tête à la branche du noyer.
Celui des Gris qui s'occupait plus spécialement des dfHailb de celle exécution d'amateur.
. avait placé une fort grosse pierre, haute de près d'un pied, précisément sous le nœud coulant.
— Voici le marchepied qui te rapprochera du ciel, sorcière! — fil-il. — Monte làdessus !...
La vieille femme obéit.
Le Gris se haussa sur la pointe des pieds et passa le nœud coulant autour du cou de la victime...
Il ne restait plus, pour lancer celle-ci dans l'éternité, qu'à retirer la pierre qui la soutenait.
— Ah ça! mais, — se dit en ce momeiil Raoul qui sentait son sang bouillonner dans ses veines, — je ne puis cependant pas voir assassiner ainsi devant moi cette misérable créature sans lui venir en aide 1
LE MASQUB IIODGK 269
Il se débarrassa de son manteau, et, après sètre assuré que son épée était bien à sa place et à portée de sa main, et avoir recommandé à Églantine de refermer la porte derrière lui, il sortit vivement de la maison.
Les Gris le regardèrent avec étonnement et curiosité, et interrompirent pendant une seconde le supplice commencé.
Nous avons décrit dans un précédent chapitre le costume de Raoul, costume qui participait, — avons-nous dit, — de l'uniforme de l'officier et de l'habit du gentilhomme.
Les Gris supposèrent que le porteur de ce costume pourrait bien appartenir à l'étatmajor du comte de Guébriant, et ils firent le salut militaire.
Le jeune homme désirait éviter, si faire se pouvait, une collision avec de pareils gredins,
â70 LE MASQUE UOUGi:
— à qui la supériorité du nombre donnait contre lui, d'ailleurs, un avantage manifeste. Il résolut donc de profiter d'une erreur dont il devinait facilement la cause, et, s'approchant des Gris sans tirer son épée, il leur dit :
— Quelle diable de besogne faites-vous donc là, camarades?...
— Vous le voyez, mon officier, — réponsdit un des routiers; —nous prenons un peu de plaisir...
— Et votre plaisir est de pendre une vieille femme !
— Ce n'est pas une femme, mon officier.
— Qu'est-ce donc?
— Cest une sorcière.
— Qui vous a dit qu'elle le fût?
— Tout le monde le sait i\ Saint-Cla (de...
Les gens du pays ne l'appellent jamais autrement que Magui la sorcière (*) .
— Et, par qui cette sorcière a-t-elle été jiigée et condamnée ?
— Par nous-mêmes. — Nous avons prononcé la sentence et nous sommes en train de l'exécuter.
— Est-ce que vous êtes des juges ou des inquisiteurs, par hasard?...
— Mon offîcior, nous sommes des Gris du capitaine Lespinassou, et les Gris, du capitaine Lespinassou valent tous les juges et tous les inquisiteurs de la terre.... — Nous avons décidé que ia sorcière serait pendue, — elle sera pendue ! — Passez donc votre
(*) Magui, abréviation fianc-oomloise du nom de Manjuerite.
272 LK MASOUK KOUGE
chemin, si, vous avez le cœur sensible et si vous craignez de voir ce gibier du diable se balancer au bout d'une corde...
— Je crois, Dieu me pardonne! — s'écria Raoul avec hauteur, — je crois que vous venez de me dire de passer mon chemin?
— Parfaitement ! — répondit le Gris avec insolence.
— Et s'il me plait de rester? — et s'il ne me plait pas de vous laisser faire?...
— Nous nous passerons de votre permission, — voilà tout.
— Croyez-vous?
— Oui, pardieu I nous le croyons... — et nous avons raison de le croire.
— C'est ce qu'il faudra voir, et nous le verrons tout de suite?... —Je vous ordonne de rendre la liberlé i\ celle femme, el, si vous
LE .VIASQUE KOUGE 273
n'olx'issez de bon gr«^, vous obéire'z de force! Le Gris auquel Raoul s'adressait plus spécialement depuis le commencement de cette scène, croisa ses bras sur sa poitrine, et, regardant le jeune homme en face, il lui dit d'un ton plein de brutalité et d'arrogance :
— Ah ça ! qui diable êtes-vous donc , vous qui commandez en maître et qui prétendez vous mêler des affaires des autres?
— Vous n'avez pas besoin de savoir qui je suis, — répliqua Raoul, — mais je vous préviens que, dans une seconde, si vous ne m'avez pas obéi, vous allez faire connaissance avec mon épée...
— Soit ! — fit le routier, — flamberge au
ventl... et Ton pourrait bien vous couper la
crête, mon jeune coq de combat I
Puis, tout en dégainant sa rapière, il ajouta II w
274 LE MASi^UE UOUGE
en s'adressant à l'un de ses compagnons qui faisait l'office d'exécuteur en titre :
— Limassou, finis-en avec la vieille !
L'honorable Limassou obéit aussitôt, et, d'un coup de pied, il fit rouler la pierre qui servait de point d'appui aux pieds de la pendue.
Uaoul s'élança l'épée à la main sur le Gris, et l'attaqua avec une impétuosité foudroyante. — Le routier essaya de rompre, tout en appelant ses deux compagnons à son aide.
Ils arrivèrent, mais trop tard. — L'épée du jeune homme venait de disparaître dans la puilrine du misérable qui tomba raide morl.
Les deux autres, à ce spéciale, tournèreut les laluns et s'enfuirent de toute leur vitesse, laissant ilauul seul avec le cadavre
du routier et le corps de la malheureuse femme que secouaient déjà les convulsions de l'agonie.
Le jeune homme se hâta de trancher la corde.
La prétendue sorcière roula sans connaissance sur le sol .
Nouveau péril.
Raoul se pencha vers ce corps qui semblait sans vie, et il appuya sa main sur le cœur. — Il battait faiblement. — Cette minute suprême où l'âme, dépouillant son en-
278 LE MASQUE UOUGE
veloppe terrestre, s'envole vers le ciel ou vers l'enfer, n'était pas encore arrivée.
Le jeune homme s'agenouilla auprès de la fontaine qui n'était qu'à quelques pas de là, — il puisa de l'eau dans ses deux mains el il répandit cette eau sur le visage livide et sur le cou meurtri de la vieille femme.
Tandis qu'il accomplissait cet acte de charité, deux coups de feu retentirent à une faible distance, et deux balles passèrent en sifflant à quelques lignes de la tempe de Raoul .
Ce dernier tourna vivement la tête, et des flocons de fumée blanche, montant dans l'atmosphère grise, derrière une muraille croulante, située à une cinquantaine de pas surïa gauche, lui indiquèrent clairement l'endroit d'où l'on venait de tirer sur lui.
LE MASQUi: IlOUGE 279
C'étaient les deux Gris qui cherchaient k venger la mort de leur camarade.
Raoul se dirigea de leur côté, — les vit fuyant h toute course sur le versant de la coUine et déchargea contre eux ses pistolets, mais de trop loin et sans les atteindre.
Quand il revint auprès de la vieille Magui, il la trouva non plus étendue, mais assise sur la terre durcie par la gelée. — Elle avait complètement repris connaissance, grâce sans doute à l'eau froide dont il l'avait inondée.
— Comment vous trouvez-vous maintenant, ma pauvre femme? — lui demandat-il.
— Je me trouve aussi bien que possible, messire, — répondit-elle d'une voix que le commencement de strangulalion qu'elle avait dû subir avait notablement enrouée.
2180 LE MASQUF, IIOUGE
Et elle ajouta, avec une pureté de langage et un choix d'expressions qui contrastaient avec la sordide pauvreté de ses vêtements :
— Et je ne sais, niessire, comment vous remercier de ce que vous venez de faire si généreusement, en risquant votre vie pour sauver celle d'une malheureuse créature à laquelle vous ne pouviez vous intéresser, puisque vous ne la connaissiez même pas...
— Je n'ai fait que mon devoir, — répliqua Raoul, — en empêchant des misérables de commettre un assassinat...
— Hélas 1 — murmura la vieille, — nous vivons dans un temps où bien peu de gens savent le sens du moi devoir... — Heureux ceux qui ne l'ont point oublié !
— Qu'aviez-vous donc fait à ces hommes, et pourquoi voulaient-ils vous lucr ?
LE MASQUi: HOIGE «81
— Je ne leur avais rien fait, messire... — ils me tuaient sans raison, — pour leplaisir,
— disaient-ils, — comme des enfants qui s'amusent à noyer un malheureux chien.
— Pourquoi vous appelaient -ils i/«^î^i la sorcière ?
— Parce que c'est un nom qu'on m'a donné dans le pays.
— Et, pourquoi vous a-t-on donné ce nom?
— Parce que je vis pauvre, seule et triste,
— et que la pauvreté, la solitude et la tristesse rendent suspects ceux qui sont sous le coup de ce triple malheur.
— Puis-je quelque chose pour vous?
— Vous avez déjà fait beaucoup, messire, en me conservant une vie à laquelle j'ai la suite faiblesse d<' l<iur, je ne sais pourquoi,
%S2, LE MASQUI-: ROUGE
car qu'est-ce que la vie sans affection?... — Maintenant, vous pouvez me rendre un service, —- le dernier, le seul...
— Lequel ?
— Tendez-moi votre main, messire, — sans votre aide je sens que je ne pourrais me relever... — celte chute m'a brisée...
Raoul fit ce que lui demandait la vieille femme.
Une fois debout, elle le regarda pour la première fois bien en face.
Après une seconde d'examen, elle poussa une sourde exclamation, et elle recula d'un pas en faisant un geste d'étonnement.
— Que trouvez-vous donc de si étrange dans ma figure? — demanda Jiaoul.
— Rien, messire... rien... — Seulement il nra\ai( semblé... - mais, non, c'est de la
LE MASQî'i: ROUGE 283
folie. . . — cette image me poursuit, et je crois trouver partout une ressemblance qui n'existe pas...
— De quelle ressemblance parlez-vous ?
— s'écria le jeune homme non sans un peu d'émotion. — Mon visage vous a-t-il donc rappelé quelqu'un que vous avez connu?...
— Oui, — du moins, je l'ai cru d'abord, je me trompais. — D'ailleurs, que signifierait une ressemblance?... — Celui de qui je me souviens est mort, et sa race est éteinte...
Raoul, convaincu que la vieille femme faisait allusion à Tristan de Cbamp-d'Hivers, allait l'interroger de nouveau ; mais elle ne lui en laissa pas le temps.
— Messire, - dit-elle, — votre costume ne m'apprend point à quel parti vous appar-
284 LE MASQUE UOUGE
tenez... — Êtes-vous pour les Suédois et les Français, ou Lien pour les Franc -Comtois?...
— Je suis pour les Franc- Comtois, — répondit Raoul, — et je n'ai nulle raison de le cacher... — Mais pourquoi celle quet> tion?...
— Parce que, jusqu'à ce jour, honnie, bafouée, persécutée par tous les partis. Suédois, Français et montagnards, mesemblaient tous des ennemis.. . — Vous êtesle seul homme qui, depuis tant d'annéeslonguesetdouloureuses, m'ait donné une preuve d'intérêt. Je m'allache au parti qui est le vôtre, messire, et, — ne souriez pas! — la vieille Magui... Marjui la sorcière, comme ils disent, sera peut-èlrc un(3 alliée plus utile que vous ne le croyez maintenanl.
LE MASQUi: ROUGE 283
Haoul évita de sourire, — mais il se dit loiilbas h lui-même que la pauvre femme était folle.
Au bout d'une seconde, elle ajouta :
— Je voudrais savoir votre nom, messire, pour ne l'oublier jamais et pour le répéter dans mes prières...
— Je m'appelle Raoul, — répondit le jeune homme.
— Merci... —- murmura la vieille femme, — Raoul, c'est un doux nom... Raoul, c'est un nom que j'aime...
Puis, sans prononcer une parole de plus et sans attendre de nouvelles questions, Magui, — malgré son âge et malgré sa récente pendaison, malgré sa chute et son évanouissement, — s'éloigna d'un pas rapide et qui semblait assuré.
%S(j LE >iAS<^lIi: ROUGE
Raoul se disposait à rentrer dans la chaumière de Pied-de-Per et à rejoindre Églantine qui, debout derrière le vitrage de l'une des fenêtres, et l'œil collé à l'ouverture ménagée par le jeune homme dans un carreau poudreux, n'dvait pas perdu un seul détail des scènes qui précèdent, suivies par elle avecune anxiété fiévreuse.
Déjà Raoul avait fait quelques pas dans la direction de la porte, quand un bruit soudain, apporté par le vent venant du côté de la place Louis XI, le fit tressaillir, s'arrêter et prêter l'oreille.
C'était le coup de pistolet du Masque rouge.
A cette détonation, — on s'en souvient, — succéda pres([nc inmiédiatement une décharge des Suédois et des Gris disséminés
* LE MASQUE UOl'GE l!87
dans la foule, — puis une formidable clameur.
Les montaguards commençaient leur œuvre de destruction.
Il n'était possible ni de se tromper, ni de se faire illusion sur la nature de ces bruits : — là-bas il y avait bataille.
Le fracas de la mousqueterie fit sur Raoul l'effet que la trompette produit, dit-on, sur le cheval de guerre.
Le jeune homme oublia tout, — sa promesse, la mission qu'il avait reçue, — Églantine même, pour ne plus penser qu'à une seule chose, c'est que ses amis couraient un danger, et qu'il n'était pas là pour leur venir en aide.
Il se mit à gravir en courant la rude montée de la Poyal, et il s'engagea dans le dédale
^ÀSS LE MASQUE ROLGK »
(Je pelitos rues qui conduisaient ô la place Louis XI.
Mais il n'avait pas fait cinquante pas dans ce labyrinthe, qu'il s'égara complètement. — Les maisons se ressemblaient toutes, — rien ne pouvait le guider, — et les fuyards qui le croisaient en courant avec une vitesse qu'éguillonnait l'épouvante et auxquels il demandait son chemin, passaient sans lui répondre et sans doute ne l'entendaient pas.
La mousqueterie cependant continuait à pétiller, et llaoul, — se heurtant à des culsde-sac, — se perdant dans des impasses, — ne pouvant, malgré ses efforts, se rapprocher de ce bruit qui l'attirait, — Raoul se sentait devenir fou.
Enfin, au moment où il commençait à désespérer complètement d'arriver jamais , —
au moment où des cris tumultueux succédaient à un grand silence, qui lui-même avait succédé au tapage des tambours et aux fracas de plusieurs décharges terribles, il vit tout à coup, devant lui, au détour d'une rue, audessous d'un véritable dais de fumée, un large espace dans lequel s'agitait une mêlée confuse et sanglante.
C'était la place Louis Xi.
En même temps, il entendit des voix qui hurlaient :
— À mort, La Cuzon 1 à mort ! . . . — Suède et France ! . . .
Et d'autres voix qui répondaient :
— A mort Lespinassou I — Saint-Claude et La Cuzon 1...
Raoul s'élança au milieu des combattants des deux partis, — il bondit là où la mêlée
Il 19
À'^^Q LE FIASQUE KOUG£
était la plus épaisse, — où le danger semblait le plus grand.
Nous savons déjà qu'il arriva à temps pour sauver une seconde fois la vie du capitaine La Cuzon.
Après la victoire, ou plutôt après le triomphe de la place Louis XI, le capitaine et Varroz, à la tête des montagnards, s'étaient jetés avec une ardeur farouche à la poursuite des vaincus, — nous croyons l'avoir déjà dit :
Raoul les avaient suivis.
Le combat, ou plutôt le massacre, continuait dans la ville dont on gardait les portes alin (^ue nul ne put s'^échapper.
LE MASQUE UOUGE 291
Les Suédois, traqués comme des loups enragés par leurs terribles ennemis, cherchaient des lieux d'asile et n'en trouvaient pas.
Vainement ils jetaient leurs armes, — vainement ils se traipaientau seuil des maisons en criant qu'ils se rendaient et en demandant quartier ; — les montagnards et les habitants de la ville eux-mêmes avaient trop dehaine au cœur, avaient à exercer de trop formidables représailles, pour être accessibles à la compassion.
Les Suédois vainqueurs égorgeaient sans pitié jusqu'aux vieillards, jusqu'aux femmes et jusqu'aux enfants! — Par un terrible mais juste retour des choses de la guerre, on égorgeait sans pitié les Suédois vaincus l
Un certain nombre d'entre eux parvinrent
i^i L£ MASQUC UOUGE
cependant à se réunir ; — ils se frayèrent une route ensanglantée parmi les montagnards (jui gardaient une des portes de la ville ; — ils sortirent par cette trouée et gagnèrent la campagne, où La Cuzon, qui ne voulait pas voir ses hommes se disséminer, donna l'ordre de ne pas les poursuivre.
Le comte de Guébriant et le Masque rouge avaient disparu, et personne ne pouvait dire de quel côté s'était dirigée leur fuite.
Désormais la ville de Saint-Claude était reconquise, — l'ennemi chassé, et sans doute sa tête tranchée ne repousserait pas de sitôt. ^
La Cuzon et Varroz donnaient leurs derniers ordres, et, suivis de Raoul, se disposèrent à revenir sur la place Louis XI, où ils croyaient trouver encore le cur« Marquis.
LE MASQUE UOUGE
Mais voici que, tout à coup, un bruit ôo. fatal augure traversa les airs.
Le guetteur qui, jour et nuit était placé en vigie dans le clocher de la cathédrale, éveillait les lugubres notes du tocsin, et le tocsin, on le sait, est un oiseau de bronze qui n*^ s'envole d'un clocher que pour se poser sin un autre ; — bientôt toutes les églises de Saint-Claude répétèrent ce sinistre appei, cri d'alarme et gémissement à la fois.
En même temps, des colonnes de fumée noire et épaisse surgirent aux quatre points cardinaux et enveloppèrent la ville comme dans un manteau de brouillard.
Puis un immense cri, composé de mille cris, s'éleva de toutes parts, et ce cri répétait :
— Au feu!... au feu!... au feu 1...
294 LE MASQUE ROIGE
L'incendie était un terrible et dernier souvenir que les Suédois laissaient à la malheureuse cité ; '-<- ils se vengeaient jusque dans leur défaite, — et, comme ils voulaient que cette suprême vengeance fut complète et formidable, ils avaient attaché la flamme aux quatre coins de Saint-Claude.
Or, dans une ville où l'eau manquait, — où les rues étaient très étroites, — où les deux tiers des maisons étaient construites en bois, — on comprend que toute résistance, toute lutte contre le fléau, ne pouvaient présenter la plus légère chance de succès. — Il fallait fuir, si l'on n'aimait mieux s'ensevelir sous des ruines fumantes.
La Cuzon et Yarroz no pouvaient cacher leur découragcmeul el leur dL'bOsi)oir.
Un montagnard, dont les vêtements et les
LF. MASQUE P.OUGÏÏ 295
cheveux ëlaienl en partie brûlés, et dont la respiration entrecoupée attestait qu'il venait de faire une course longue et rapide, arriva auprès d'eux.
— Capitaine, — dit-il d'une voix haletante, — le feu est partout I... du côté de la basse ville, on ne peut plus passer dans les rues...
Puis, se tournant vers le lieutenant Piedde-Fer, qui se trouvait là, il ajouta :
— Je viens de la Poyat; - ta maison brûle comme un fagot d'épines sèches...
Raoul et La Cuzon se regardèrent eij frissonnant.
— Églantine!... où est Églantine? — .cria le capitaine en saisissant le bras du jeune homme.
— Nous la sauverons... — balbutia Raoul,
296 1.E MASQUE UOl'GE
dont le cœur cessait de battre ; — nous la sauverons...
— Ah ! malheureux ! — poursuivit La Cuzon ; — malheureux !... vous l'avez abandonnée!... Il fallait la sauver et me laisser mourir...
Et il s'élança dans la direction de la Poyat avec une incroyable rapidité. — Raoul et quelques hommes le suivirent, mais distancés de bien loin par lui.
Quand le capitaine arriva devant la demeure de Pied-de-Fer, après avoir traversé des rues dans lesquelles l'incendie grandissant entassait d'ardents décombres , il se trouva face à face avec un spectacle effrayant.
La chaumière, presque entièrement construite en bois,flambovail comme un volcan;
LE MAÎSyUE UULGt: 297
— les larges pierres plates qui formaient sa toiture, et qu'en Franche-Comté on appelle des laves, s'étaient écroulées dans l'intérieur, et la charpente embrasée profilait sur la fumée noire sa silhouette incandescente.
Des langues de feu jaillissaient à travers les fissures multipliées de la porte, qui brûlait lentement.
— Comment donc se fait-il que cette porte soit fermée ? — se demanda La Cuzon avec stupeur.— Églantine a cependant dû fuir!...
— Il est impossible qu'elle n'ait pas fui !...
Et, s'approchant de la porte, il la poussa du bout de son époe. — Le bois carbonisé céda sous le choc du fer, mais la porte ne s'ouvrit point.
La Cuzon ne put contenir un cri d'horreur
208 LE MANQUE IIOLGE
et d'effroi!... — il venait de s'apercevoir qu'elle était clouée en dehors.
Les deux Gris de Lespinassou, après avoir inutilement tiré sur Raoul et l'avoir vu s'éloigner, avaient eu cette idée ingénieuse qu'ils s'étaient empressés de mettre à exécution.
D'un coup d'épaule, le capitaine fit voler en mille éclats le panneau crevassé et voulut se précipiter dans l'intérieur ; — mais une nappe de flammes, jaillissant par la nouvelle issue qui venait de lui être offerte, le contraignit à reculer, sous peine d'être tout ù la fois étouffé et aveuglé.
— Églantine!... Églanline I... ma sœur
bien-aimée I... — cria-t-il dans un accès de
désespoir rt presque de folie; — c'est donc
vrai!... c'est donc bien vrai!... lu es per-
Li: MASQUE nOUGE 299
due... tu es morte !... je ne te verrai plus !
Une voix qui semblait venir des profondeurs de la terre répondit :
— Je suis là, mon frère... me voici... je suis vivante... sauve^moi...
Dans le premier moment, en entendant cette voix souterraine qui répondait du mi' lieu des flanmies, La Cuzon crut à un prodige ou tout au moins à quelque surprise de ses sens, à quelque m.ensongère illusion.
^uais il réfléchit bien vite qu'Églantine, en se voyant surprise par l'incendie et en trouvant la porte close en dehors, avait dû chercher un moyen de salut, et que le seul qui se fût offert à elle avait été de se réfugier dans la cave.
Généralement à cette époque, et souvent môme encore aujourd'hui, dans les maisons
300 LE MASQlIi: ROUGE
pauvres de Franche-Comté, on descendait à la cave par une trappe pratiquée dans le plancher d'une des pièces du rez-de-chaussée, près de la porte d'entrée, — et, loisqu'on construisait les fondations, on avai; soin de laisser une ouverture à la voûte su laquelle reposait le plancher ; — la trapi»" s'ajustait à cette ouverture.
Or, par un hasard presque miraculeux, le plafond et la toiture, en s'écroulant, n'avaient pas condamné la trappe ; — plusieurs poutrelles se croisant et s'enchevèlrant dans leur chute, s'étaient réunies en une sorte de fragile échafaudage qui la protégeait encore, mais qui, tout en flamboyant, menaçait d( s'écrouler d'un instant ;\ l'autre.
Églantine, réfugiée dans cette cave, dont
LE MASQU(£ ROUGE 301
l'atmosphère devenait étoutl'ante, appelait à son aide.
Alais comment la secourir ?
Comment pénétrer dans celte ardente fournaise? — comment traverser ces flammes et respirer cet air embrasé ?
Comment enfin, si l'on parvenait jusqu'à la jeune fille, la soustraire à l'action dévorante du brasier qu'il faudrait traverser pour la ramener au dehors?
Aucune réelle et sérieuse chance de 'salut ne se présentait, et, cependant, chaque seconde en s'écoulaiil rendait le péril plus imminent et la mort plus prochaine.
Toutes les pensées que nous venons d'indiquer se succédèrent avec une électrique promptitude dans l'esprit du capitaine.
Pour la seconde fois, la voix d'Églantine se fit entendre, — et cette voix cria :
— Frère, j'étouffe.,, frère, je meurs!... — Viens doncl viens vite... sauve-moi 1...
La Cuzon se meurtrissait le visage et s'arrachait les cheveux ! — il cherchait 1
Soudain, son regard s'illumina, une exclamation de triomphe s'échappa de son gosier contracté, et, volontiers, il eût répété après Archimède :
-^ Eurêka I... Eurêka 1...
Il venait de trouver !...
Limassou et Francatripa.
La Cuzon déploya son manteau qu'il avait roulé autour de son bras gauche pour en faire une sorte de bouclier. — Il courut à la fontaine , et il trempa dans l'eau le drap épajs et lourd.
304 LE MASQUE UOUGB
En ce moment, Raoul arrivait avec Piedde-Fer, Garbas, et quelques montagnards.
Il leur avait fallu franchir les débris enflammés d'un édifice qui s'était écroulé presque sur eux à l'entrée de la rue de la Poyat, et les difficultés quasi insurmontables de ce périlleux passage les avaient retardés.
— Où est-elle? — cria Raoul au capitaine,
— où est-elle ?
— Là I — répondit La Cuzon en désignant du geste le foyer de l'incendie.
Raoul s'élança.
— Arrêtez-le ! . . . — dit vivement La Cuzon ;
— il périrait sans la sauver...
Garbas et Pied-de-Fer saisirent le jeune homme par les deux bras, et ils le continrent malgré sa résistance désesi)érée.
LE MASQIE UOUGE 305
— Laissez-moi ! — répétait-il avec rage ;
— je veux au moins mourir avec ellel... L'un des montagnards avait un manteau.
— Le capitaine s'en saisit et le trempa dans la fontaine, comme il venait de faire du sien.
Puis, s'enveloppantdans ce tissu d'où l'eau ruisselait, — s'en faisant un capuchon qui retombait sur son visage en lui permettant seulement de voir assez pour se diriger, et mettant sous son bras son propre manteau qu'il venait de mouiller une fois encore, — il se dirigea vers la maison, — il se jeta hardiment au milieu des flammes , en retenant son haleine ; — il souleva la trappe et il disparut dans la cave, au milieu des cris d'admiration et d'épouvante des spectateurs de cette scène héroïque et terrible.
— Églanline... — dit-il en descendant rail 20
306 LE MASQUE ROIGÊ
pidement les degrés, — Églaiitine, me voici...; Églantine, ma sœur, où es-tu?...
La jeune fille ne répondit pas.
Suffoquée par l'étouffante chaleur, -^ asphyxiée par l'air qui se raréfiait de plus en plus et cessait d'être respirable, — elle venait de s'évanouir ei elle était tombée à la renverse sur le sol fumant.
La Cuzon, snns perdre un instant, la roula dans le second manteau, comme on enveloppe un mort dans son suaire ; — il la chargea sur son épaule, — il gravit d'un seul bond les marches qu'il venait de descendre, et il se lança pour la seconde fois dans la fournaise qui grondait et sifllait autour de lui comme i<; cratère du Vésuve ou de l'Etna.
Au momeni où il venait de franchir le seuil avec son précieux fardeau, et où il tombait
LE .\LlS»^Ur; ROUGE 307
presque étouffé dans les bras de Raoul , la charpente, restée debout jusque-là, s'abîma avec un fracas d'enfer et écrasa sous ses débris la trappe refermée...
Si une seconde de plus se fût écoulée, la cave de la maison incendiée serait devenue le tombeau d'Églantine et du capitaine!...
— Oh \ mon ami. .. mon frère... — balbutia Raoul d'une voix entrecoupée par de joyeux sanglots, —je vous avais sauvé la vie... mais comme vous venez d'acquitter votre dette envers moi!...
Et il serrait dans les siennes les mains de La Cuzon, — et il le serrait contre sa poitrine, — et il l'embrassait avec une sorte de délire.
Après ce premier moment d'indicible effusion, les deux jeunes gens écartèrent les plis
du manteau protecteur et découvrirent le beau visage d'Eglantine.
La jeune fille était pâle , mais pas un de ses cheveux bruns n'avait été touché par la flamme. - Une respiration égale et douce soulevait sa poitrine ; — on eût dit qu'elle était endormie.
— Quelques gouttes d'eau dissiperont cet évanouissement, — dit le capitaine. — Puisez h la fontaine, Raoul, et baigupz les tempes de notre chère enfant.,.
Raoul se disposait à employer ce moyen, dont l'efficacité n'était point douteuse, — mais il en fut empêché par un nouvel incident.
Un partisan des corps-francs, qu'on eût dit soutenu .par des ailes tant sa course était impétueuse, dcscendai t la côte et se dirigeait vers l'endroit où se trouvaient nos personnages.
LE MASQUB HOUGE 300
Comme le soldat de Marathon, il semblait prêt à rendre son dernier souffle au moment où il s'arrêta devant La Cuzon. — Cependant, par un suprême efTort, il prononça ces mots :
— Aux armes, capitaine!... — Là-bas...
sur la route de Longrhaumois, les Suédois et les Gris sont ralliés,.. — ils marchent sur la ville... — ils viennent... — Le colonel Varroz m'envoie vers vous... il vous attend...
— Enfants 1 — dit vivement La Cuzon, — vous entendez!... ~ en avant! — Saint- Claude et La Cuzon!...
Puis, se tournant vers Raoul, il ajouta :
— Frère, vous comprenez bien cette fois que vous ne pouvez nous suivre... — Reprenez Églanlinc dans vos bras... — descende:' la Poyat jusqu'au rempart... — Vous trou-
3^10 LE MAîiQUE ROUGE
Yerez une poterne que vous ouvrirez ; — vous traverserez la Bienne à gué, en faco de l'endroit où Garbas nous attendait cette nuit; ■»— vous gagnerez la lisière de la foret qui couvre le versant de la montagne, et vous m'attendrez là, cachés tous deux dans le hallier qui s'étend derrière le gigantesque sapin que vous voyez d'ici... — A'ous m'avez bien compris, n'est-ce pas?
— Oui, — répondit Raoul.
— Allez donc, et que Dieu et Notre-Damed'Einsidlein soient avec vous!... — Je vous reverrai bientôt, car j'en veux finir vite avec ce ramassis d'aventuriers et de bandi fs ! . . . — Le serpent rejoint ses tronçons et veut mordre encore!... — Nous écraserons la tête du serpent !..,
Et, après avoir serré une dernière fois la
LE MASQUi: ÎIOLGE ' 311
maiii de Raoul, le capitaine s'éloigna ayec ses montagnards et disparut à l'un des tournants du chemin.
Le jeune homme, resté seul auprès d'Églantine, n'avait plus désormais qu'une pensée : — s'éloigner de celte ville abandonnée de Dieu, — sortir de celte cité qui semblait maudite, et que, depuis quelques heures, la guerre et l'incendie emplissaient de cadavres sanglants et de ruines ardentes.
Il souleva sa fiancée, il la coucha en quelque sorte sur son bras gauche, de manière à ce que sa poitrine servît d'oreiller à la têt<i de la pauvre enfant, et il s'engagea dans cette rapide descente qui devait le conduire à la poterne.
Il avait déjà fait quelques centaines de pas, — il entrevoyait déjà le rempart au-
312 LL MASQUE ROl.GE
dessous de lui, et, de l'autre côté du rempart, une prairie que la Bienne traversait, — et,plus loin, cetle forêt qui lui promettait un asile sûr.
Il allait passer devant une cabane isolée, bâtie avec de la boue et des branchages, et d'une si misérable apparence que les Suédois, selon (oute apparence, avaient pensé qu'elle ne valait pas la torche qui servirait à l'allumer.
La porte de cette hutte s'ouvrit tout à coup, et deux hommes se camp«'Tent en avant de Raoul, avec l'intention manifeste de lui barrer le passage.
Ces hommes, qu'il reconnut d'ailleurs A l'instant, étaient les compagnons du Gris tué par lui une heure auparavant.
— Ail ! ;ili ! — fil l'un d'cuv avec un pro-
IB, MASQUE UUU'iJi 3i3
fond salut et un ricanement sinistre, — vous voilà donc, beau gentilhomme, dëpendeur de sorcières!...
— Ne vois-tu pas, — reprit l'autre, — ne vois-tu pas qu'il porte la belle MaguLsur son bras, et qu'il est en bonne fortune avec sa conquête, la conduisant sans doute au sabbat?...
— Oh! oh!... en bonne fortune dans une ville qui flambe, et où le diable fait des grillades avec des côtes de chrétiens ! . . . Tudieu 1... quel gaillard !...
— Le muguet est amoureux de Magui, et le véritable amour ne recule devant rien!...
— Je crois qu'il ne fera p;'s mal, s'il tient à sauver sa peau, d'emprunipr A la sorcière le manche à balai qui lui sert de monture...
Tandis que s'échangeaient entrt; les d(Hix
314 LK MASQUi: {lOUG^:
routiers îes'phrases qui précèdent, Raoul avait affermi sur son bras gauche Églantine, dont le manteau de La Cuzon voilait toujours le visage, et, de la main droite, il avait tiré son épée.
— Faites-moi place! — dit-il ensuite froidement et d'une voix ferme.
— En Vf3rité, mon noble seigneur ! — Et si nous ne voulons pas ?
— Recommandez votre âme à Dieu dans ce cas, car vous allez mourir...
— Oh I oh 1... Et qui nous tuera?
— Moi.
— Venez-y donc, joli muguet 1 — Allons, Limassou, à la besogne!.,.
L'un des Gris s'avança alors sur Raoul en lui prrsonlantln pointe de sa rapi^^c.
Le jeune homme se mit en garde, mais, tandis qu'il croisait le fer, Limassou se jetait brusquement et lâchement derrière lui, et lui assénai! sur la tête un terrible coup d'épée,
Raoul chancela, — lâcha son arme, — essaya de rester debout et de soutenir Eglantine. — Mais il lui sembla que la terre s'écroulait sous ses pieds, et il tomba comme un homme mort au milieu du chemin, entraînant avec lui son fardeau.
— Allons, allons, — fit Limasssou, —je crois que le coup était bien frappé!... Qu'en dis-tu, Francalripa ?
— Pas mal, pas mal... — le Cuanaisason compte... — Le crois-tu mort?
— Pardieu?
— Si nous l'achevions, en lui mettant tout
31 G m MASQUr, ROUGE
doucement six pouces de fer dans le ventre? Qu'en penses-tu, Limassou?
— Francatripa, tu m'insultes!...
— Bah!- en quoi donc?
— En parlant d'achever les gens que je tue!... -Après moi, il n'y a plus rien à faire, c'est connu !...
— Eh! mon Dieu, ne te fâche pas!... je n'ai point voulu t'olTenser... — A propos, as-tu de la corde sur toi?
— Toujours! — Pourquoi me domandestu cela ?
— Parce que, main tenant que l'amoureux de Maguine nous dérangera plus, et pour cause, rien ne nous empoche, si c'est notre plaisir, de rependre la sorcière qu'il a dépendue...
— Tiens! mais c'est uik; ulvo, cohi !... — Tu as (lo)ir <l('s idi'cs, Francatripa?...
LE MASQLK UOUGE 317
-- Eh! mon Dieu, oui; — de temps en (nmps...
— Justement, voilà un arbre tout près... — C'est commode !...
— Ah ça, inais, elle ne remue pas plus qu'une souche, la vieille Magui!... on dirait qu'elle est morte!...
— Pas possible ! — Comment! nous serions volés à ce point I...
— Voyons donc un peu son visage.
Limassou se pencha et écarta le manteau.
— Oh ! oh ! oh ! — cria-t-il sur trois tons diiïérents, tandis que l'étonneraent arrondissait ses yeux. — Diable ! diable !
— Eh bien ! quoi? — demanda Francatripa, — qu'y a-t-il ?
— Il y a que ce n'est pas la sorcière qui est là-dedans...
318 LE M.\.bgHÎ UOLGE
-^ Bah ! Et qui donc ?
— Regarde!...
Francatripa, qui s'était éloigné de quelques pas, pour étudier l'arbre destiné à devenir un gibet, se rapprocha.
— Diable ! diable ! — fit-il à son tour.
— Qu'en dis 'tu?
— Je dis que voici une fameuse aubaine, et que cette fille est la plus belle créature que j'aie jamais rencontrée...
— La reconnais-tu?...
— Ma foi, non ; — et cela par la bonne raison que je la vois pour la première fois de ma vie.
— Eh bien ! moi, je sais qui elle est,..
— Ah ! tu sais...
— Oui. — C'est la nièce du curé Marquis.
— La nièce d'un ennemi ; biavo!...
ËE AASQUt UOLGE 319
— Reste à régler, — dit Limassou après un silence, — auquel de nous appartiendra la belle...
— Comment ! - s'écria Francatripa. — Mais cela ne fait pas question...
— Comiiieiit l'entends-tu?
— J'ai des droits incontestables...
— Toi?
— Moi, pardieu !
— Je serais curieux de les connaître...
— Est-ce que ce n'est pas moi qui ai attaqué le gentilhomme par devant?
— Oui, — en ayant soin de te tenir hors de la portée de son épée ; — il n'a pas seulement reçu de toi une égratignure...
— Peut-être. Mais enfin je le voyais face à face, tandis que, toi, tu le frappais par derrière,,. •
320 LE MASQUE UOlJGIi
— Certes !... et si vigoureusement, que je l'abattais du coup. — J'ai tué le propriétaire de la jolie fdle ; — la jolie fille est à moi par droit de succession directe... — je le soutiens et je la réclame...
Francatripa tordit sa moustache.
— On pourra te la disputer 1 — dit-il ensuite.
— Toi, peut-être?...
— Et pourquoi donc pas?...
— Eh bien ! si tu la disputes on la défendra, voilà tout.
— Une fois, — deux fois, — trois fois, — veux-tu me céder la belle?...
— Non! non! non!... de par tous les diables!...
— Alors, puisque lu refuses de me la donner, je vais la pn"i(]r!\..
LE MASQUE RUUGE 321
— Quand tu voudras ...
Et les deux compagnons fondirent l'un sur l'autre, la rapière au poing.
Au bout de quelques passes, Limassou recula, — ficha sonépée en terre parlapoiute, et se mit à rire à gorge déployée.
Francatripa le regarda d'un air étr.rnié .
— Qu'as-tu donc à rire ainsi ?
manda-t-il.
— Je ris, — répliqua Li i>:tss(n., — o que nous sommes vraiment trop bètes 1 ... — Nous allons nous couper la gorge pour une fille, tandis que nous avons un moyen si simple de nous accorder...
— Un moyen ? — Lequel ?
— Au lieu de combattre, jouons... - Tu dois avoir des dés dans ta poche ?
— J'ai des tortons,ce qui revient au même. ..
li 21
3^1 Lk MASgUli UOLHiE
— 3Ioii moyen te va-t-il ?
— Mais, je le crois bien, qu'il me va !
— Eh bien ! entrons dans la hutte, et portons-y notre enjeu...
Les deux routiers soulevèrent Églantine et franchirent la porte basse de la masure dont nous avons dit un mot, et dont l'unique pièce avait pour tout mobilier un grabat, une table boiteuse cl deux escabelleà.
Ils placèrent la jeune fille sur le lit, et ils s'assirent de façon à mettre la table entre eux»
— Comment jouons -nous? — demanda Francatripa en tirant un torton de sa poche.
— Au plus haut point, si tu veux.
— Non. — Cela va trop vite.
— Comment, alors ?
LF MASQUE HOl'GE 323
— En trois coups, et à qui amènera le plus près de vingt-quatre.
— Soit.
Francatripa posa le torton sur la table. -— Il était en os, — à huit faces,— et sufchaque face se trouvaient des points noirs, représenlant des chifires, depuis un jusqu'à huit.
— Commence — dit-il?
Limassou saisit le torton et le fît tourner. — Il roula longtemps et finit par s'abattre sur le côté.
— Huit! — cria Limassou.
Un dernier tressaillement agita le torton qui se souleva une fois encore et gagna une autre facette.
— Un!! — dit Francatripa avec triomphe, — C'est UN et non pas huit ! !
Limassou frappa du poing sur la table.
LE MASQlIi: ROIGE
— A ton tour... — grommela-t-il ensuite d'un ton de mauvaise humeur.
Le forton tourna et tomba. •— Il amena