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Le Massacre

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES PALAIS-ROYAL, I5-I7-I9, GALERIE d'oRLÉANS

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JULES GLARETIE

Eti dehors de votre penchant à la louange et à rindiligence^ nous n'avons pas la même manière littéraire, mon cher voisin. Toutefois, me décidant enfin à réunir en volume une partie des portraits que f ai publiés dans divers journaux^ j'ai tenu à honneur de placer votre nom en tète de ces petites études documentaires. Homme de lettres, vous portez haut un titre qui traîne si souvent.

En vous lisant, fai pensé à Diderot, Lui aussi se prodigua en écrits et en paroles ; il répandit aux quatre vents de la pensée humaine son esprit, comme un semeur peu économe qui jetterait son grain en pleine bise, sachant que la semence tombera toujours quelque part, et ne peinerait pas sur le coin de terre fécondé.

Diderot fut le semeur peu économe de son bien ; il est pourtant resté quelque chose de ce maître.

Dans ces pages vont défiler, portraiturés d'après nature, une quarantaine de personnages d'un mouvement décadent, société un brin mêlée. About, Grémn, Daudet, Bubertine Auclert, Aicard, Becque, Cladel, Coppée, Richepin, Marie Colombier, les Coquelin, Croizette, J/^'^e Gautreau, Scholl, Judic, Halévy, Réjane, Vacquerie, Ohnet, Maupassant^ Léontine Massin, Valtesse^ Louise Michel^ Patti, M'''-^ Adam, les Samary^ d'autres^ sans compter Vombrede Gambetta amoureux, voilà bien des gens dont plusieurs , et je les prie d'excuser cette cohue, se rencontrent seulement avec les autres dans la promiscuité de la célébrité.

U?ie fille, la célébrité; elle accueille qui veut, les saltimbanques et les génies; et pour elle la beauté vaut le talent.

Sur ce dernier point, il lïy a pas à réclamer. M. Renan a écrit : a La beauté est un don tellement supérieur que le talent, le génie, la vertu même ne sont rien auprès d'elle., en sorte que la femme vraiment belle a le droit de tout dédaigner., j uisquelle rassemble non dnns ime œuvre hors d'elle, mais dans sa personne même, comme en un vase myrrhin, tout ce que le génie esciuisse péniblement en traits faibles, ou moyen d'une fatigante réflexion, » Les femmes sont If s inspiratrices. Quand elles n'ont pas ou n'ont plus la beauté victorieuse, elles sont pires. Qu'il s'agisse de politique, de crime f d'art, il y a au fond de tout, de la quintessence de femellerie.

Mais, avant de commencer le petit jeu du massacre de jeter à la plupart des balles de son, à d'autres des couronnes de vert laurier, aux dames des bouquets de roses (prendre garde aux épines), une revue d'ensemble:

Vous permettez, mon aimnble confrère?

U abord, beauc'iip de mkliocres ; on doit comprendre ici des habiles, des talenteiix ; il ne manquerait plus que cela qiiils ne sachent pas le métier. Ce sont des politiques de vingtième dessous; des auteurs dramaticiues attachés à un théâtre, ayant im peu plus cVimporiafice que le tapissier ou le costumier, et parfois moins que le décorateur ; des feuilUtonistes sans imagination, pêcheurs de cadavres à la ligne, des romanciers sans puissance, des poètes byzantins. Plus même de ces viveurs dont l'élégance force une admiration discrète.

Il y eut, en 1830, comme ime envolée d'esprits : Hugo, Lamartine, Musset, Michelet, Quinet, Berryer, Sue, Dumas, Sand, Gnizot, Gautier, Bcdzac ; on pourrait remplir vingt lignes., et plus, de noms dont les seules syllabes résonnent, dans notre solitude^ comme les échos lointains de trompettes triomphales.

Aujourd'hui rien de semblable.

Les dominateurs de foule expirent les ims après les autres, les enterrements importcmts succèdent, avec ime rapidité curieuse, aux enterrements magnifiques, où marche, derrière le catafalque, le peuple en deuil. Nous assistons à une chute de grands hommes. C'est un automne. Après Louis Blanc (qui s'en souvient?) Gam-

hetta^ Clésiiiger, Doré, Littré, Wagner, Veiiillot, des grands et des moyens. Les morts vont vite,

A qui le tour demain ?

Cette fin de siècle a la mélancolie d'un soleil qui se couche dans la brume, d'un crépuscule .cotonneux. Ni lumières ni splendeurs. Hugo tombe à l horizon comme un soleil éteint.

En politique.^ ce n'est plus de la s'mple médiocrité; c'en est V épanouissement prodigieux.

Des boutiquiers qui étaient déjà nuls clans leur arrondissement, des bohèmes à présent gorgés, repus, administrent ynal la fortune nationale en tremblant de peur devant le suffrage universel Les députés frissonnent de terreur ; ils songent que le peuple indigné pourrait dévaster leurs bancs.

Petits ambitieux, cerveaux mesquins, ignorants du besoin de tous, ils s'agitent, sans raison, sans but, autour d'un avare qui compte ses écus. Et lui, sans inciuiétude pour son pays, touche régulièrement ses loyers avec une certaine grandeur bourgeoise.

En littérature, en art, c'est mieux ; mais ce n'est pas difficile. Tous les niveaux sont abaissés. On peut trouver beaucoup de talent à tds et tels; cela dépend de la hauteur du jugement. Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois.

Pus de nouveau, en journalisme, au théâtre, en poésie, dans le roman, en littérature comme en art. « Quoi de nouveau? » écrivait Pline. C est l éternelle question inquiète.

N'y aurait-il plus de courage pour les longues œuvres ? L'haleine nous manque.

Dans un journal, Figaro, les meilleurs (TaujourcThui firent leurs premières armes. Presque 'tous, Wolf, Daudet, Weiss, Zola, SchoU, Vallès, Sarcey, About, Monselet, Banville, Rochefort sont partis de là pour des batailles différentes. Qui citer parmi ceux d^ aujourd'hui? Quel journaliste nouveau? Les sujets ne manquent pas. Où est le grand rieur?

Au théâtre, les directeurs, à bout cV auteurs, essayent les poètes byzantins, sans idée pour assembler les rimes d'or. A quand im drame de Mallarmé? Où est la vie dans ce fatras de rhétorique, la vie moderne dont 7ious frissonnons ?

Oii est un auteur dramatique ? Un auteur comique ? Un tel déclare que toutes les comédies ont été faites, qu'il s'agit de les étudier et de se servir des scènes qui ont réussi cinc/uante fois ; elles r éussiront bien ime cin-^ quante et imième. Ce garçon serait ébéniste, si ça devait rapporter davantage. Voilà leurs ambitions.

Qui remplacera Augier? Est-ce Becque qui a écrit la seule pièce forte depuis dix ans ? C'est un découragé. IL aime trop la musique, qui vl attaque personne ; il a trop, en écoutant un chef-d'œuvre, la satisfaction d'y trouver ses sentiments et de n'avoir pas eu la peine de les exprimer.

En poésie, je connais les poètes imprimés et les poètes inédits, ceux qui disent leurs vers dans les cabarets et à travers les rues. C'est la nuit; l'aurore approche-t-elle? On attend le grand poète de la névrose moderne.

Les comédiem ?

Pour s'oppose?' à Frederick Lemaltre, à ^w.e Borval, à J7^^? Georges, à Rose Chéri, à Déjazet, à Rachel, à Désolée^ qui se dresse ?

Tous et personne.

Reste Sarah, fine, subtile, nm^veuse, sans cœur, toute dans la tète et le sixième sens. Pour quel temps encore ?

Combien de peintres à Paris ? Dix mille saiis doute. Et combien d'artistes parmi eux ? Trois douzaines.

Ou bien, il faut s entendre; si les coiffeurs qui font des tableaux, portraits et paysages, avec des cheveux, sont considérés comme artistes, car telle est aussi leur prétention, il est certain que la douzaine s'augmentera de manière effrayante. Où se cacher? La peinture sévit; ça vaut le choléra.

Au printemps, et quelquefois encore à T automne; dans les années malheureuses, plusieurs milliers de tableaux sont apportés au Palais de V Industrie. On en refuse beaucoup, mais il en reste toujours trop pour couvrir^ de la cimaise au plafond, les murs de cet immense bazar. Que peuvent devenir tous ces mètres de toile salis, tachés d huile? Qui les achète? Où vont-ils? Mystère. Et tous ces barbouilleurs, tous ces coupables encombrent Paris; il n'y a qu'eux dans les salons, sur les boulevards, aux premières; ils ont des hôtels; ils sont épatants; ils sont décorés, officiers, au moins chevaliers.

Palais d'Industrie; chevaliers d'industrie parfois.

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