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Disparu, le rapin de Mûrger. On peut classer aujourdhui un certain nombre de peintres parmi les luisants. Entrés dans le monde par V escalier de service, garçons de belle mine, ils excellent à habiller les femmes^ dessinent leurs costumes, leurs menus ^ sont empressés à faire les commissions chez le couturier et le tapissier, quils inspirent. Verdet est remplacé de temps en temps par Nino May, plus habile à allonger les notes sans que la belle s'en aperçoive. Ils disent si bien : « Tai découvert une étoffe charmante. » Ce petit bénéfice s'ajoute au placement des tableaux.
Delacroix, François Millet, Courbet, des morts toujours. La plupart des peintres de ce temps passeront comme des gommeux quils sont, comme une mode. En attendant, puisque je suis à eux, ils méritent de nètre pas lâchés si tôt. On peut les plaisanter un tantinet plus; ils sont trop puffistes.
Comment expliquer les mésaventures de ces maîtres dont on imite plus aisément la manière qu on ne composerait un sonnet de Musset ou un roman de Daudet? Chaciue grand peintre a son contrefacteur implacable.
En vérité, c'est trop étrange qiCen peinture nous ayons une foule d'artistes dont les ouvrages se payent cher comme les grimices cVun comédien ou les actes d'une horizontale, et qxien littérature on 7ie compte point trente écrivains, bofis serviteurs de la claire langue française^ soucieux de la forme, respectueux de C indépendance de leur pensée.
La peinture ne serait-elle plus un art, mais seulement un métier ? Quel sculpteur signera un marbre du
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nom de Rude ou de Carpeaux et aura façonné la pierre de façon qu'on s'y méprenne? Qui donc prétendra avoir découvert une comédie inédite de Molière et en sera V auteur ? La plupart des peintres contemporains ont seulement im genre, im procédé; lorsqu'on leur prend ce genre, ce procédé, on leur prend tout, puisque Vart véritable est absent.
Quiconque veut accomplir une œuvre d'art doit avoir pour principe Vidée, et, suivant son métier, il doit emprisonner sa pensée, son poème, dans les couleurs, la pierre, dans les sons, dans les 77îots. Ceux-là seuls qui mettent dans leur œuvre ce je ne sais quoi de frissonnant et de supérieur, âme ou idéal ^ sont des artistes; les autres sont d habiles ouvriers.
Qui nous donnera des artistes ? Ils disparaissent à mesure que croît la passion de Varcjent. Qui a le temps de réfléchir, la bêtise d'être un naïf? Qui ne met sa cervelle au service mcdsain de la foule? Pour être artiste, il faut aimer la chimère (Idéal, petite fleur bleue, etc.). On applaudit les malins; on chérit la fortune. L'art agonise dans un sac.
Pourtant, il n'est pas douteux qu'on n'aime, qu'on 71 adore ce sublime moribond. Chaque année, Vaffluence du public qui circide dans les vastes scdles du palais de r Industrie le p-'ouve. Il y a certainement une part de badauderie. Mais comme en ce premier matin de mai, de printemps aux Champs-Elysées, vont dans l'espoir de trouver un artiste nouveau? Ao?i. Pas d'artistes; des peintres, rien que des pei?îtres, toujours des peintres. Et encore.
Les pemtres sont des commerçants, et si, au début, d'aucuns ont une âme dartiste, elle meurt vite. Un amateur se présente chez un maître. Roybet ouvre un cahier où sont des croquis numérotés. Il dit de choisir. Cela se passe ainsi qucmd on commande des cartes de visite. « Très bien. Vous prenez le 18? Cn armurier fourbissant une épée. » // déchire wi bon séparé du croquis par un pointillé. « Revenez dans six mois. Le tableau sera fait. On paye cT avance la moitié de la commcmde. » Qui dirigerait mieux une usine? H a fait faillite qucmd même.
Très importcmtes les relations pour un peintre. Un autre maître (ils sont tous des maîtres), voulant ceridre une toile, pour en augmenter la valeur de celle des personnages ([ui sont à sa table, donne im grcmd dîner. Et, c/uand il conclut le marché, s'il remettait la facture au preneur, il écrirait :
Edmond de Goncourt Fr. 1.000 »
Alphonse Baudet 1.000 »
Théodore de Banville 1.000 >>
Ludovic H alévy 1.000 »
Albert Wolff 1.100 »
Deux députés 50 »
Un sénateur 75 »
Le duc de Morny » 05
Virginia Zucchi (étoile) 2.000 »
Le dîner a cotité cinquante louis ; le tableau en vaut deux cents. L'amateur paye le tout dix mille francs avec im rabais de 225 fr. 05. ^^.
N'ai-je pas tort de forcer, en plaisantant, un détail vrai?
La peinture est dans le marasme depuis le krach. (On spécule sur des tableaux comme sur de mauvaises actions). Il ny a pas tant de peintres qui aient un hôtel avenue de Villiers. La plupart n'ont qu'une façade ; seulement, il y a toujours un mannequin derrière les vitres d'une fenêtre, pour représenter la petite bonne. Cest la femme du peintre qui vient ouvrir et crie que la servante est occupée on ne sait où.
La prospérité renaîtra-t-elle c/ui permettra de terminer les hôtels commencés? Trop de tableaux, comme le dessin de Baudry sur les billets de bufique^ ont une valeur absolument conventionnelle. Par exemple, un talent incontestable. Jamais, en aucun temps , les peintres nont aussi bien signé.
Cela conclut à dire que chacun doit rester à sa place. Les fabricants de tableaux peuvent gagner encore plus d'argent, chamarrer leur habit des rubans et des rosettes de tous les pays, se faire donner du maître à bouche bée ; ceux qui sont les plus cotés ne sont pas toujours les plus artistes; ils n'ont que certaine roublardise, certain coup de pinceau, comme un comédien a un tic; ils ii ont pas d imagination, pas de poésie ; ils ne s inquiètent point d'étudier la nature en écoliers sincères et humbles.
Et, parce que la foule des badauds se prête à leur succès et à leur pose, ils sont dégoûtants non pas d'orgueil ÇV orgueil de l'artiste véritable est légitime), mais de vanité. Déjà ils ne prient plus les critiques de
parler a" eux; Us le leur permettent^ ayant un fond de bonté.
La presse^ d'ailleurs, a contribué au développement de ce cabotinage. Des reporters parcourent les ateliers et annoncent, cwec des éloges, les envois de manœuvres quelconques au Salon. Les directeurs de journaux devraient faire payer ces réclames, puisque les éditeurs payent les échos cmnonçant V apparition des livres quils veulent lancer. Les peintres sont des industriels; il les faut traiter comme tels.
Dans le respect du bourgeois pour un tableau, est-ce que se mêlerait un sentiment d'impuisscmce? Il y a, au contraire, une tendance à moins d'engouement pour un écrivain; beaucoup pensent, sans Vavoir jamais trop formulé dans leur esprit : oc Je sais écrire. J'en ferais autant, si mes affaires... » Heureusement, ils sont trop occupés.
Comédiens^ peintres et filles, le public décadent (la corruption d'un peuple du haut jusques au bas est intéressante et charmeuse) acclame ces trois espèces d'artistes. Les écrivains n'existent que pour les servir et chanter leur gloire. Achetons des luths, confrères (dans confrères, il y a frères), et célébrons ceux c[ui sont à la mode. Entre nous combien d artistes parmi eux? Des gens bien pensants ont pour un quart des peintres une admiration mêlée et pour le deuxième quart l'estime qui convient vis-à-vis d'un fournisseur de goût, tailleur ou bottier. Les autres sont des pleutres et peuvent en dire autant des journalistes.
Les sculpteurs ?
Car peaux est dans la tombe après une vie pauvre.
Quel romancier^ carrément^ se campera face à face avec la vie? Qui entreprendra le roman de formidable analyse où se développerait, depuis son enfance de petit épicier^ ses vadrouilles d'étudiant, jusqiià ses années de pouvoir occulte absolu jusqu à sa mort, où il y a de la femme, et ses funérailles majestueuses, la psychologie de Gambetta ?
Et le roman de cette infortunée duchesse Sophie de Chaubies?
Lun conte des historiettes gentilles en de très jolis tableaux parisiens ; l'autre fait des pastels, des miniatures, des eaux-fortes où apparaît trop le travail minutieux du mcâtre ; le troisième construit de merveilleuses cathédrales romantiques, a.vec des monceaux de pièces de drap, des lès de soie y des tapis, des confections.
Sous les toits de Patis, chaque instcmt, mille drames et comédies se mêlent, se dénouent avec des larmes ou des rires; sous les toits de Paris, comme sous la surface d'un océan, s'agite une vie monstrueuse. Une œuvre moderne est à faire. Qui est de taille?
Où est même le criticiue?
Nos aînés ont mieux qiCà secouer, en songeant à nos cynismes, leurs têtes grises et navrées. On accuse la jeunesse d'être immorale, pessimiste, ennuyée, prétentieuse, sèche, de n'avoir foi quau bagout, à Vaplomb,
même d'être clétoimiée par la rue, par ses étalages, ses troussades de jupes, ses sourires, de laisser les œuvres longues et vaillantes pour le trottoir du journalisme facile. La jeunesse n'est plus la jeunesse. Ce n'est pas sa faute, mais celle de la société contemporaine qui Va faite telle quelle, Pourquoi rendre le petit arbre responsable du mauvais terrain dans lequel il a ses racines et de Vair glacé qui brûle ses pousses vertes?
La jeunesse passe dans la rue corruptrice. Où voulez-vous qu'elle passe? Elle est prétentieuse. Eh bien? Prétendre à une réputation littéraire ou à une situation politique, iH est-ce pas mettre de son côté les trois quarts des chances de l'obtenir? Elle a confiance dans le bagout et V aplomb; il n'y a pas d'exemple, même dans ïantiqxûté, que cela ait nui à personne. On regrette donc que la jeunesse ne soit pas imbécile?
Elle est pessimiste aussi.
Cette mélancolie parisienne, qui a certaine saveur, traduit le regret des chimères joyeuses et saines qui devraient hanter surtout les crânes nouveaux, le manque de foi dans Vhonneur., le manque d'amour pour la vraie femme et pour la patrie ; enfin, cette tristesse boulevardière, spleen crevant, exprime le défaut de volonté de bien faire^ de suivre une route pénible parfois., mais droite; elle est le signal de l'affaiblissement généi^al. car, à ce moment du siècle, les cœurs sont bas comme les esprits
Parmi la foule, s'il est c/uelqu'un, dans le sens large de ce terme, si^ dans les administrations ^ dans les mi-
nistères^ dans V armée, dans le commerce, dans la cohue banale, parmi- les cerveaux plats , il est un génie, jeunes et vieux, nous sommes prêts à saluer^ car nous voulons vivre.
Quel politique se présente? Aux funérailles de Gambetta, le peuple a honoré surtout, cela fut évident, le patriote qui ne désespéra pas de la patrie. On a pu sentir, ce jour, que des cœurs nobles battent encore et que V oubli n'est pas venu des revanches futures. Il manque un homme.
Pour poète tragique, nous avons M. de Bornier ; pour poète patriotique, M. Deroulède ; pour Labiche, personne; pour Offenbach, personne; pour Halèvy, personne. Et M. Gomlinet ne fait pas peau neuve. Athéniens de Paris, vous applaudiriez frénéticiuement M. Aristophane. Il manque des hommes. En poésie, des ciseleurs de rimes; il manque des poètes. En journalisme, des reporters; il manque des écrivains. En art, il manque des ai^tistes.
Comment la jeunesse ne serait-elle pas découragée, comment s' amuserait-elle? Et pourquoi ne s' attacherait-elle pas à ce qui, dans l'écroulement de tout, semble seul sérieux, V argent? Le pays, Vart, les inventions industrielles, le devoir, la jeunesse, à quoi bon? La patrie, c'est l'affaire des autres. Lart c'est un luxe; quand on sera riche, on verra. Les inventions? Mieux vaut les exploiter que les trouver. Le devoir? une gêne; lajeu^ nesse? du temps perdu. Les affaires so7it les affaires.
Je termine ce paradoxe.
Confrère Claretie, pardonnez si, m^adressarU à vous et vous rendant hommage, j'ai attaqué en fantaisiste un tas d'hommes et de choses respectables. Le paradoxe est une façon détachée de dire la vérité. Mais qu'est-ce que la cérité? Le plus court chemin d'un point à un autre est la ligne droite. Pas du tout. C'est la hrachistochrom., celle qui prend le moins de temps.
Dans ce livre, personne n'est massacré; il y a bien toutefois quelques piqûres et quelques horions. C'e^:t mi genre de début; je le perdrai, je crois, à mesure que f avancerai. Oui, je ferai dédaigneusement V éloge d^ tout le monde, quand j'aurai comme vous le droit d'être sévère. Et puis, la vie ôte, avec le temps, la force des colères généreuses. On a la tristesse de devenir indifférent.
FÉLICIEN ChAMPSAUR.
Parts, 1884.
JEAN AIGARD
Encore un poète passé de la boutique du libraire dans la pleine lumière du théâtre. Après Catulle Mendès, Jean Richepin; ensuite Jean Aicard.
Assez grand, les cheveux noirs boucles, toute la barbe, le visage troué comme une écumoire, frileux, enveloppé dans une pelisse dont il relève le collet, le nez droit de la pure race grecque, le ruban rouge à la boutonnière, quarante ans, voilà l'homme. Une impression brune, une voix accentuée, une odeur d'aïoli.
Jean Aicard est un Provençal provençalisant. Il devrait être un peu plus modeste et, puisque c'est son faible d'imiter Mistral, Aubanel, en les traduisant, il devrait s'inspirer aussi de ce Marseillais assez dissimulé pour qu'on lui demandât de quel pays il était. li répondit : « Pourquoi vous le dire, tè? Je n'aime pas à
me vanter. » C'est très beau d'être de la Provence. Mais, par vos airs, vous humiliez trop, mon cher compatriote, les gens d'esprit qui sont nés autre part.
Yoilà. Jean Aicard se figure que toute la contrée entre Durance et Rhône lui appartient. A lui les montagnes couronnées de neige, les collines, les torrents, les ravins, les pinèdes, les palmiers, les orangers, les champs de roses ; à lui les cigales. Le chat botté criait : « Tous ces champs sont au marquis de Carabas. » Il est adorable, ce chat qui, pareil en espérance à tous les poètes et à tous les amoureux, est maître de la nature, depuis les coquelicots jusqu'aux étoiles. Jean Aicard est ainsi ; il se promène à travers le monde, en Hollande, en Suisse, même à Paris, en répétant : ^< La Provence est mon domaine. Je vous apporte son parfum. »
Le petit inconvénient est qu'il marche dans les bottes des autres.
Aicard naquit à Toulon ^cela rime à frelon). Le père écrivait. Qui s'en souvient? Et qui se souviendra du fils ? Vers rage de douze ans, on l'envoya à Màcon. (Il n'a pas de chance avec les noms de ville). Jean Aicard a lui-même raconté son exil en vers, pour la postérité, cela va sans dire :
« On sait mieux le français au pays de la neige ; Eloignons cet enfant de nous, se dirent-ils; 11 ffiiit que les garçons apprennent les exils. » Kt Ton m'envoya loin, à Màcon, an collège.