RÉJANE
Son père était employé de TAmbigu, s'il ne tenait le café du théâtre. Quoi qu'il en soit, toute petite, car l'appartement des parents' n^étaitpas large, elle couchait dans le fo3'er du public, où, après la représentation, on lui dressait un lit. D'avoir reposé dans le foyer du public, il reste naturellement un caractère ouvert. A quatre ans, Réjane, qui est née en 1856 ou 1857 (elle ne sait pas au juste), se jura à elle-même, un soir, avant le rêve et le sommeil, qu'elle serait comédienne. Elle est comédienne, et son premier succès sérieux a été remporté sur cette scène de l'Ambigu qui, jadis, la faisait songer à la gloire des planches.
Elle a grandi librement , elle est entrée au Conservatoire ; elle a joué au théâtre minuscule, à présent détruit, de la rue de la Tour- d'Auvergne ; elle a été une acteuse enjôlante du Vaudeville ; elle a été chérie par beaucoup et par M. Francisque Sarcey qui s'est plu à la louanger dans ses braves feuilletons dramatiques.
M. Degas, le peintre de danseuses, a mis cette bienveillance en quatrain :
Réjane, le fait est notoire, Est l'enfant du Conservatoire; Ce que tout le monde ne sait, C'est que c'est la fille à Sarcey.
Ce sont bien des vers de peintre.
Mais M. Sarcey a raison de soutenir cette charmante fille de talent.
Elle était délicieusement spirituelle, dans cette
revue. Quel était le titre?) où elle imitait Sarah Bernhardt, ses déhanchements et ses langueurs ; elle était gentille à rendre fou Chariot, le héros détraqué du roman de Paul Bonnetain, en parodiant, en pardessus mastic plus court qi:e l'habit, à la mode des dalleux, le fils, exsangue comme un cadavre, de la femme universelle.
Réjane fut toujours aimable dans ses rôles joliment fantaisistes.
Elle a eu enfin un vrai rôle, celui de la Glu. L'acteuse piquante et raffinée a sorti, pour l'interpréter, toute son âme. Aussi bien, le soir de la première, elle est rentrée comédienne dans son coquet hôtel de la rue Brémontier.
Comédienne elle est restée. Elle a montré le talent le plus fin et le plus exquis dans la jolie pièce de Philippe Gille : Ma Camarade. Elle a peut-être ce je ne sais quoi de rare et de supérieur.
Qui sait?
Pensez-vous qu'elle jette souvent, de chez elle, au bout de Paris, son bonnet par-dessus les fortifications? En tout cas. elle mérite une couronne de lauriers d'or, cette actrice nerveuse et raffinée, très artiste, capable de lâcher un amant pour un beau rôle.
JULIE FEYGHINE
{Figaro).
Ce journal annonçait dernièrement le début de Mlle Feyghine dans une très attrayante comédie d'Alfred de Musset, Barbey^lne^ que le Théâtre-Français reprendra au mois de janvier de l'an qui approche. Mlle Feyghine, étoile apparue dans le ciel du côte de l'Orient, sera Kalékairi, la soubrette bizarre et farouche qui mène au ridicule les tentatives de Rosemberg contre l'honneur du comte Ulric. M. Perrin avait engagé, pour créer ce personnage de servante, secondaire mais pittoresque, une jeune fille de Samara, petite ville marchande, située au confluent du Volga et de la Samara, capitale d'une province des confins de la Russie d'Europe. C'était un écho de coulisses.
Le bruit, en outre, commençait à courir, parmi les gens de haute vie, que la nouvelle pensionnaire joi-
gnait un talent remarquable à une beauté originale. C'était Ton-dit. 11 fallait savoir la vérité pour nos lecteurs. Qu'est-ce que c'est que cette jeune fille aristocratique qui arrive de contrées extravagantes, et, tout de go-, est acceptée dans une troupe de maîtres comédiens?
Qu'est-ce que c'est que cette sauvagesse qui se moque de la filière? Des étoiles s'éteignent-Mi'*^ Croizette est soufi'rante. Les bras superbes que Lyonnette, princesse de Bagdad, plongeait, nus, dans le million en toc vierge, ces bras, d'une chair magnifique, sont, à présent, maigres et pareils à ceux de MUe Sarah Bernhardt. S'il les revoyait, le fils Trognon regretterait d'avoir braqué son revolver sur M'ie Sophie. On craint qu'elle ne renonce à l'art dramatique. '
Sarah Bernhardt est partie depuis déjà plus d'un an. Elle continue son roman comique. Tandis qu'une populace de moujicks, devant son hôtel, à Odessa, la lapidait à coups de pierres, et que, pour gagner la loge du portier, elle ripostait en leur jetant, à travers les fenêtres brisées, de faux diamants, M^ie Julie Feyghine répétait le rôle dans lequel, d'abord, la jugera le public parisien. C'est le libre-échange.
Où habitait cette inconnue ? J'ai écrit à M^^e Feyghine, au Théâtre-Français, en indiquant de faire suivre. La lettre irait-elle en Sibérie ? Une prompte réponse m'apprit que la comédienne cosaque gîtait avenue Frochot, et que nous étions voisins. Nos fe-
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nêtres sont presque en face et ouvrent sur la même allée, sinueuse, aux arbres tristes, acacias et marronniers, ormes et saules, dépouillés maintenant, de leurs dernières feuilles, par décembre. Mais éclatent toujours, dans les jardins, d'ici, de là, les verdures des troènes, des fusains, des thuyas, des lierres, des mabonyas et des houx piquants. Les proches voisins sont Busnach, Paul Meurice, Gabriel Ferrier, Luminais, Rousseau, Victor Massé. M^ie Feyghine reste dans la maison où demeura Roger. La jeune fille était en compagnie de sa tante, M"^^ Damcke, une pianiste très distinguée. On m'installe devant un bureau, comme un juge d'instruction. Aussi bien, prenant des notes à mesure, j'interroge :
— Accusée, votre nom ?
— Julie Feyghine.
— Quel est votre âge ?
— Je suis née en 1863, le 29 mai.
— Dites à quel endroit.
— A Klynne^ près de Moscou.
Mlle Feyghine est accusée de vouloir être une actrice de talent, même de génie, et d'être venue de la province de Samara pour être une reine de Paris. Elle répondait, adossée à la cheminée, en fixant sur le journaliste instructeur ses yeux d'un bleu d'acier.
Elle "aune figure impérieuse, au teint clair qu'encadrent des cheveux blonds fauves, aux frisons rebelles abaissés sur le front, des cheveux cascadants et indomptés. Le nez est droit, rond au bout, avec des
narines ardentes et fines ; la bouclie, aux chaudes lèvres sanguines, montre, en s'entr'ouvrant, de blanches dents de faunesse; au menton et aux joues rient des fossettes ; les oreilles laissent voir à peine leurs lobes roses, car elles sont voilées par les ondes de la glorieuse toison. Le cou, d'une attache parfaite, émerge d'une collerette de dentelle rabaissée sur une roubaschka, rouge caroubier, qui, lacée sur le côté, est serrée, à la taille, par une ceinture, même nuance, à boucle d'argent, large et massive, au milieu de laquelle un caillou scintille, comme un rubis, au-dessus de la robe en satin noir. (Cette ceinture fut achetée à un des Kirghiz Kaisacks de la Petite Horde, dont la soumission date de la fm de l'autocratie d'Alexandre II, le tsar assassiné par les nihilistes). Aux poignets pendent des aiguillettes d'or.
On sent que, dans la roubaschka, la poitrine rigide est à Taise.
Mlle Feyghine est grande. Sa beauté n'a aucun rapport avec la joliesse des femmes élevées dans les couvents, étiolées, épinglées dans les toilettes trompeuses, des femmes adorables et mignardes, aux afféteries exquises. Poussée en pleine nature, c'est comme une fleur montagnarde, transplantée à Paris. Traversant les fleuves à la nage, amoureuse des steppes, on la supposerait descendante de Mazeppa, le plus célèbre hetman des Cosaques. Elle ressemble, de visage, un tantinet, à MUe Croizette, et, aussi un peu, à la duchesse de Chaulnes,
Alexandre Dumas, dont le télescope est en quête
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d'astéroïdes, et qui, plus tard, lui confiera, peut-être, le rôle de Lyonnette, lui disait naguère : — Croizette, c'est vous, à dix-huit ans.
Mlle Feyghine est Petite-Russienne par sa mère qui mourut en la mettant au monde. Son père, possesseur d'une fortune considérable, est, actuellement, à Samara. Cette quasi-centauresse a grandi à Saint- Pétersbourg. Éduquée en liberté, avec ses deux frères, elle partagea tous leurs exercices, pratiquant l'escrime et montant à cheval. Ses formes se développèrent par cette gymnastique. Elle acquit ses allures présentes de pouliche qu'on n'a jamais soumise.
Elle vint à Paris, âgée de quinze ans, et, dans ce premier voyage, subit une impression qui décida de son avenir. Elle adore l'art. Mais elle avait un goût préféré pour le dessin. S'essaierait-elle dans la peinture ? Elle n'en savait rien. C'était en 1878? Un soir, elle se sentit actrice, en voyant, à la Comédie-Française, une représentation du jeune chef-d'œuvre de Hugo : Hernani. Les vers du maître des maîtres la grisèrent pour toujours de leur chanson fière. Elle palpitait, comme dona Sol, lorsque le proscrit dépeint à la très aimée son existence de bandit et parle de ses compagnons frappés sur la montagne et tombés sur le dos, lorsqu'il lui énumère ses biens :
En attendant, je n'ai reçu du ciel jaloux
Que l'air, le jour et l'eau, la dot qu'il donne à tous.
(Soit dit sans importance, ces deux mots, jaloux et tous, sont pauvres aussi et demandent, effrontément, une rime, au détour du vers). Elle va trouver son père, à Pétersbourg, pour qu'il l'autorise à suivre sa vocation. Il n'y consent pas, tout d'abord, et remmène à Samara où, durant six mois, elle vécut étrangement. Elle fréquentait la salle d'armes et domptait des chevaux qu'elle montait en amazone, et, plus souvent, à califourchon, solide sur les hauts étriers, en costume de chef cosaque.
Est-elle bien en partisan?
Mais elle est ravissante en femme russe, avec sa longue chemise, brodée de rouge et de bleu, qui dépasse la robe à grands carreaux, avec son tablier partant du cou et orné, dans le bas, de broderies dont le dessin est reproduit sur les manches, avec son collier de perles, enroulé nombreusement, et sa chevelure qui flotte sur ses épaules et descend au-dessous de Eécharpe rayée nouée sur le côté. En plus, deux prunelles énergiques et merveilleuses. Elle regarde franchement. Son écriture est mâle.
Mlle Feyghine n'a pas les pieds des Chinoises qui ne sortent qu'en palaquin et des Parisiennes qui ne sortent qu'en voiture. Pourquoi des compressions déformantes ? Dans la rue, elle marche la tête haute, comme un homme, les yeux baissés, comme une jeune fille.
La future comédienne, comme Miie de Maupin, au cours de ses expéditions, a couché dans des granges,
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en homme parmi les hommes. Mais ne s'est pas présenté encore le chevalier d'Albert.
Une fois, elle se perdit dans les stoppes et rentra chez son père, le lendemain matin, après vingt-trois heures de cheval. Elle a canoté, en compagnie de diverses personnes, avec le grand-duc Constantin Constantinowitch qui fut, il y a déjà certain temps, pour une distraction de diamants, invité à prendre un commandement militaire dans les provinces du Caucase. M^'e .Julie Feyghine manie très bien les rames. Et celles de papier que vont user les chroniqueurs ?
Une autre fois, Orenbourg, capitale de province, sur les frontières sibériennes, était en flammes. Elle sella un cheval et fit, d'une traite, plus d'une centaine de verstes, en franchissant les monts Obehtheisiert pour voir brûler Orenbourg, qui est au confluent du Volga et de la rivière de Sakmara. L'incendie dura cinq jours et passa, à travers la ville, comme une queue de comète.
Le pays est monotone et abrupte. Des montagnes et de l'eau. Pas de bois. Mi^e Feyghine allait se promener, la nuit, à cheval, presque toujours, et, selon sa fantaisie, mais rarement, à dos de chameau. C'est une excentrique, comme Louis II, roi de Bavière, un confrère illustre, car il a publié, le mois dernier, un volume intéressant : Mission actuelle des souverains, par Van d'eux. Ce roi des spleens se balade, la nuit, en voiture à quatre chevaux, précédé de coureurs tenant des torches. Voyez-vous ce blasé, ce raffiné, qui
a épuisé une civilisation excessive, laquelle le lui a rendu, clievaucliant dans les forêts obscures, le long des précipices, avec cette jeune fille primitive et rebelle ? Tôt ou tard, la pouliche qui erre dans les étendues désolées, rencontre son maître et supporte les freins d'acier aux rênes d'or. M^ie Fej'ghine, après un entraînement de six mois, dompta son père qui, en lui permettant de se livrer à sa vocation et de s'en aller vers Paris, ajouta :
~ Crois-tu, jeune homme, qu'un barnum te soit utile ?
Mlle Feyghine n'a pas besoin de protecteur. La voilà seule, en chemin de fer, à seize ans, pendant six jours et six nuits. Elle débarque à Bruxelles, chez le violoncelliste Servais, qui est son oncle. Elle travaille vingt mois au Conservatoire pour étudier la déclamation. Bruxelles, c'est Paris belge. Elle a joué Ruy- Blas, et non Maria de Neubourg, en présence d'un auditoire d'élite, où était Yieuxtemps, près de finir.
Cette irrégulière personnifierait volontiers les héros du théâtre de Victor Hugo, Ruy-Blas, Hernani. Seules, Marion Delorme et Lucrèce Borgia, l'empoisonneuse, lui agréent comme femmes. Dans les autres pièces du maître, en effet, les amoureuses, doîia Sol, et caetera, sont au second plan. M^ie Sarah Bernhardt les déplaçait au premier.
Enfin, cette année, elle retourne à Paris. Worms, comédien intelligent, professeur excellent, lui donne ses leçons, et bientôt la conduit chez M. Perrin qui, sur le débit de quelques scènes variées, l'engage.
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séance tenante, parmi ses pensionnaires. Cette femme de cheval, si l'expérience n'avait pas réussi, aurait triomphé, un jour, comme M^ie Élisa ou comme Loysset. Mlle Élisa, la divine écuyère., est amie d'une impératrice. Loysset? qu'en dites-vous ? On arrive à tout en montant achevai. Il y a chevaux et chevaux. Gambetta est monté sur un peuple.
Elle a, un brin, l'accent russe, légèrement chantant, indéfinissable et délicieux. Elle s'en débarrassera tout à fait. Pour le corriger, dans la conversation, elle affecte de parler vite. MUe Feyghine n'est point banale. C'est, comme Kalékairi, une sauvage qui n'a pas l'air trop rébarbatif. Mais, il ne faut pas s'y fier. J'achève l'interrogatoire :
— Quels sont vos défauts ?
— Je suis opiniâtre, impétueuse, irascible, ambitieuse, méchante, dominatrice, coquette.
— Quelles sont vos qualités?
Elle a gardé le silence .Ce sont,sans doute, ses défauts.
On causa sur les journalistes. Elle a déclaré qu'elle ne poursuivrait pas, devant les tribunaux, ceux qui la diffameraient, mais qu'elle se battrait en duel. Pour qu'on ne refuse pas de s'aligner sur \h terrain avec une femme, elle sera en homme, avec le costume et le courage. J'ai dit, en souriant, que j'avais envie de lui être désagréable, afin de ferrailler avec elle, dans un bois, au milieu des quatre témoins et des deux docteurs :
— Je voas blesserai au cœur.
— Je suis prêt.
■ — Avec deux pouces de pointe dedans.
Réflexion faite, elle ne tuera pas son adversaire, elle le défigurera.
Mais, dans un assaut galant qui la boutonnera?
Fort plaisante cette artiste moscovite. Au madrigal qui rôde sur les lèvres du sceptique elle réplique comme un homme. Amusera-t-elle la grande ville? W'^ Sarah Bernhardt se mettait en travesti masculin devant Tobjectif d'un photographe. La nouvelle fée parisienne se campera, redoutable, une épée àla main, devant une épée.
ASaint-Pétersbourg, avant de se réfugier à Samara, elle a failli se marier; mais, la veille, elle a planté net son fiancé. Maintenant, elle épouse Tart qui accorde à beaucoup des consolations. Est-elle libre-penseuse? Elle a vite rattrapé cet aveu et s'est dite catholique grecque. Telle est cette belle fille de race qui, après avoir dompté des chevaux en pays cosaque, est venue, à Paris, par sa beauté luxuriante et son génie incertain, dompter des hommes.
24 décembre 81,
Cette chronique, à laquelle je n'ai pas changé un mot, parue trois mois avant le début de M^^e Peyghine et démarquée des centaines de fois durant ce laps de temps, fat le premier chapitre d'une histoire parisienne dont le dénouement tragique a inspiré nombre d'articles et plusieurs romans.
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L'année suivante, après son insuccès au théâtre, car elle n'avait pas eu le temps d'apprendre le métier, cette jeune comédienne qui avait en elle, et c'est si rare, une âme de grande artiste ; l'année suivante, au commencement de septembre, cette désespérée héroïque se tirait mortellement, chez le duc de Morny, un coup de revolver.
On a exprimé toutes les opinions sur ce pitoyable événement, mais aucune n'a été favorable à celui qui fit naître chez cette enfant ignorante de la vie, assez de dégoût pour que le suicide semblât le seul remède. Ce ne fut point une tentative, un jeu de maîtresse délaissée. M 'Je Feyghine a été grande autant que l'autre s'est montré petit.
Elle s'est tuée, ne voulant pas devenir une fille, chez son amant qui l'abandonnait. Ce n'est point là un crime, certes; mais il n'a pas eu devant ce cadavre, aujourd'hui tout son sinistre prestige, de mouvement ému; son indifférence, tandis que la pauvre belle reposait sur un lit laqué à fleurettes bleues, veillée seulement par deux sœurs de charité, a indigné les plus sceptiques, sa désinvolture imbécile les a écœurés. Elle s'est tuée, lasse de tristesses, chez ce gommeux pourri de chic, hermaphrodite aux succès troubles de danseuse, supportant avec le même flegme, l'éclaboussure de sang et le ridicule continu.
C'est un écrivain charmant, un conteur délicieux. Il me ravit parce qu'il paraît mettre dans son œuvre tout lui-même ; parce qu'il écrit comme il cause, et qu'il cause bien ; parce qu'il ne sent pas l'étude et la fatigue, malgré les ciselures et l'orfèvrerie de son style ; parce que ses pages semblent venues d'un seul jet; parce qu'il est original et printanier. C'est un poète.
Il l'a été en vers, et en très jolis vers, dans un premier volume. Il n'avait pas vingt ans, lorsqu'un éditeur de la rue de Tournon, un nommé Tardieu, publia ce gentil recueil : les Amoureuses. Daudet a conté qu'il allait vaillamment sous les galeries de l'Odéon voir comment marchait la vente du livre. Il eut du succès.
ce livre, et il plat à l'impératrice Eugénie, qui en parla à M. de Morny. Il renferme, en effet, de jolis poèmes, outre les Prunes. Je citerai les Bottines^ par exemple :
Moitié chevreau, moitié satin, Quand elles courent par la chambre,
Clic! clac! Il faut voir de quel air mutin Leur fine semelle se cambre.
Clic! clac!
Je vais trop vite et j'ai oublié de commencer par le commencement. Daudet est né à Nîmes. Voici les premières lignes du Petit Chose, ce roman exquis, presque autobiographique :
« Je suis né le 13 mai 1840, dans une ville du Languedoc, où Ton trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains. »
Le portrait du père d'Elysée Méraut, dans les Rois en exil, est le portrait du père d'Alphonse Daudet. Un jour, le duc de Lévis-Mirepoix, de passage à Nîmes, vint visiter les ouvriers et l'enclos de Rey. Il demanda à M. Daudet :
— Combien avez-vous d'enfants?
Le bon légitimiste en avait quatre : trois garçons et une fille. Mais, pour le partisan des fleurs de lis, les filles ne comptaient pas. Il répondit :
— J'en ai trois, Henri, Ernest et Alphonse.
M. de Lévis-Mirepoix inscrivit les noms sur un carnet et assura que Monseigneur s'en souviendrait quand
les enfants seraient grands. Depuis, lorsque sa femme était inquiète, pour l'avenir des deux fils, Henri étant mort, le père Daudet disait :
— Sois tranquille. Le duc de Lévis a promis qu'il s'en occuperait.
Tout cela se trouve dans les Rois en exil. Le duc de Lévis s'appelle le duc d'Athis. Les gamins, blancs contre rouges, catholiques contre protestants, se battaient dans les rues de Nîmes. Alphonse Daudet était du camp royaliste, et, comme Elysée Méraut dans le roman, il montre la marque de blessures à la tempe.
M. de Chambord n'est pas monté sur le trône, et survinrent deux incendies, une grève, un procès, la ruine. Alphonse Daudet avait une dizaine d'années lorsque ses parents durent quitter Nîmes pour aller habiter à Lyon, rue Lanterne.
Il fit ses études au lycée de Lyon. De nouveaux malheurs s'ajoutent aux premiers. A seize ans, il entre comme pion au collège de Sarlande. Cette misère dura plus d'un an. Enfin, en 1857, il vient, pour vivre de littérature, à Paris, où son frère l'avait précédé.
Le jeune homme descend chez ce frère, qui a fait son chemin aussi. Ernest Daudet était locataire d'une petite chambre, à l'hôtel du Sénat, rue de Tournon, au cinquième étage, et secrétaire d'un monsieur qui lui dictait ses mémoires à raison de cent francs par mois. Il fallait exister à deux avec ça. Les journaux n'ouvraient pas facilement leurs colonnes au débutant.
Daudet m'a narré que souvent il achetait du pain et du saucisson, se mettait au lit, et y restait à rêver et à travailler pendant deux ou trois jours. Ces poèmes parurent; mais ils n'enrichirent pas leur auteur. Ils lui firent une sorte de situation, d'aurore de gloire.
Ses vers le firent aussi inviter à une soirée d'Augustine Brohan. Daudet, qui ne se souvient plus par quelle suite de circonstances, avait un habit à lui. Il va à la soirée d'Augustine, passe pour un prince valaque, s'approche du buffet, sans lorgnon, lui qui est fort myope, veut prendre un verre de kirsch, se trompe, accroche un pyramide de verres qui roulent à terre, s'échappe dans la rue, effrayé, gelé, n'aj-ant pas de pardessus. Enfin il mange, aux Halles, trois sous de soupe aux choux dans un établissement où, par défaut de confiance, les cuillers et les fourchettes sont attachées à la table avec un chaînette.
En ces temps, Alphonse Daudet connut Gambetta. Quand il possédait, lui Daudet, quelque argent, il invitait à déjeuner ou à dîner avec lui un employé de l'hôtel de ville. La première fois, il le présenta à Gambetta, qui tenait le haut de la table d'hôte : c'était Henri Rochefort. Gambetta était exubérant, mais déjà, malgré cette fougue, il mesurait ses paroles, en paraissant se laisser emporter par la passion. Improvisateur mâtiné d'habile. Rochefort, au contraire, était calme, rentré en lui-même. Daudet peut se rappeler cette table d'hôte de l'hôtel du Sénat, avec Gambetta à un bout, Rochefort à l'autre, et mettre, entre les deux personnages — les numéros à couvertu- '
rouge de la Lanterne, le procès Baudin, la déclaration de guerre, le 4 Septembre, la Commune, la déportation, le coup du 16 Mai, les élections d'octobre, la présidence de la Chambre des députés, l'exil de Rocîiefort, l'amnistie, le triomphe de Gambetta et sa mort.
Alphonse Daudet, de 1859 à 1861, publia différentes variétés ru. Figaro. Quelques-unes, \sl Double Conve7\mn et le Roman du Chaperon rouge, furent éditées par Poulet-Malassis, celui qui avait pour emblème un poulet mal assis. Ce sont des fantaisies ravissantes, délicates et charmeuses.
L'existence fut âpre au poète. Une fois, n'ayant pas d'argent, il porta chez un marchand de bric-à-brac un buste en bronze qu'un ami avait fait de lui et qui avait été exposé au Salon. Daudet était représenté avec ses longs cheveux. Le marchand de bric-à-brac trouvait que le buste ressemblait un peu à son client et désirait savoir qui il représentait. Daudet afïîrma :
— C'est le buste de Balzac enfant.
Dans un de ses plus beaux livres, Sapho, il semble que Daudet ait fait appel au meilleur de ses souvenirs et de ses impressions.
Un pejtit détail, à ce sujet. D'aucuns prétendent que Gaussin, le héros, tient beaucoup de l'auteur.
«Un soir, à Saint-Clair, dans la vallée de Chevreuse, ils arrivèrent la veille de la fête et ne trouvèrent point de chambre. Il était tard, il fallait une lieue de bois dans la nuit pour rejoindre le prochain village. Enfin,
on leur offrit un lit de sangle, resté libre au bout d'une grange où dormaient des maçons. »
Cet épisode m'a rappelé une causerie de Daudet, il y a trois ou quatre ans; j'ai relu avec curiosité, la note que, le soir, j'avais écrite :
« Où sont les étés d'antan? Les artistes d'alors se payaient de folles yiilégiatures. Il y a longtemps, en avril, Alphonse Daudet, mince, de noirs cheveux bouclés encadrant, sous un petit chapeau, sa tête spirituelle, allongée par une barbe se terminant sur le col en deux pointes, arriva dans un café de Montmartre en esquissant un pas fantaisiste de cavalier seul. Une petite blonde s'écria, comme à l'ordinaire lorsqu'elle le voyait :
— Toilà Daudet ; m'ami, nous allons rire.
Ils partirent sans lourdes finances pour la yallée de Chevreiise, et emmenèrent Jean du Boys, pour avoir un témoin de leur bonheur.
Le bonheur, c'est d'être heureux. Le soir, après des promenades et des arrêts au bord des sentiers enfoncés dans les bois, ils demandèrent la nuitée dans un hôtel du village et couchèrent dans la grange, où six matelas étaient étendus à terre. Cinq étaient occupés par des maçons qui construisaient iia chalet dans le voisinage. Ils eurent à eux trois le sixième. Jean du Boys, allongé sur une botte de paille, la tête au bord du matelas, dormit assez bien. Toutefois, il se plaignit, à certains moments, d^ttre un peu agité.
Au matin, les amoureux réveillés virent les ouvriers qui sortaient, frappant le pavé de leurs gros
ALPHOInSE DAUDET 75
souliers, les paupières encore endormies, les bras ballant contre les côtes poudreuses. Jean du Boys n'était plus là. Le dernier maçon était à peine dehors que le poète apparut sur le seuil éclatant de soleil.
Il était allé dans les champs, au bord des prés et des blés, glaner des verdures, de blanches marguerites, de sanglants coquelicots. Un bleuet à la boutonnière, ses mains jetant la gerbe aux genoux de la blonde sur le lit improvisé, Jean du Boys, l'aube dans les yeux, chanta langoureusement, sur un air de Lulli, les vers de Ronsard :
Souffre au moins que ma main S'esbalte un peu sur ton sein, Et plus bas si bon te semble. »
Dans le récit de Daudet, Gaussin est seul avec Sapho. Pas de Jean du Boys.
« ... Les limousins s'en allèrent, un par un, sans se douter qu'ils avaient dormi près d'une belle fille.
« Derrière eux, elle se leva, mit sa robe à tâtons, tordit ses cheveux en hâte : « Reste là... je reviens...» Elle rentrait au bout d'un moment avec une énorme brassée de fleurs des champs inondées de rosée »
On dit bien ce qui vous a ému.
Il est intéressant de voir, par ce détail, par cette anecdote, la transformation faite par l'artiste. Daudet a-t-il eu peur de blesser son public délicat en oubliant de donner, dans le récit de cette nuit, aux amants de bohème «un témoin de leur bonheur»? Croyezvous bien vrai, bien naturel, que Sapho ait laissé la
couche amoureuse pour courir la campagne mouillée d'aiguail ?
Quoi qu'il en soit, Daudet a retrouvé une jolie note de poésie, de sentiment, de jeunesse.
Quinze jours après Taventure de Chevreuse, Daudet, avec Alfred Delvau, se mettait en route pour l'Allemagne, à pied. Au crépuscule, un mois écoulé, ils faisaient leur entrée dans une auberge d'Alsace. Leur costume était si capricieux, la chevelure de Daudet était si longue, son couvre-chef si petit, qu'on les prit pour des musiciens nomades et Thôtesse leur dit :
— Déposez vos instruments dans le coin.
C'aurait été le garant de la paie. Mais Daudet, en plaçant les bissacs sur un banc, répondit que son camarade et lui étaient chanteurs. On les reçut quand même. Dans une salle voisine ils commençaient à manger du pain et du fromage. Tout leur repas du soir. La bonne femme revint et leur expliqua, dans une phrase compliquée, que le directeur des eaux et forêts, en tournée dans le pays, dînait à côté avec des gardes généraux, que ces messieurs les invitaient sans doute afin qu'au dessert ils leur chantassent des lieds. Delvau hésitait, mais Daudet l'exhorta :
— Acceptons. Le menu sera toujours moins écourté. Les deux touristes ayant salué correctement, très
à l'aise, se mirent à table. La conversation tomba sur Paris. Daudet et Delvau causèrent en parisianistes parfaits. Comme des flèches bien empennées, ils en-
voyaient des mots d'esprit et mêlaient les noms célèbres, d'hommes et de femmes, à leurs anecdotes. Delvau était pétillant. Soudain quelqu'un rappela la mort récente du duc de Morny. Daudet fit :
— Ce pauvre duc 1 Je Taperçois encore à sa dernière minute. Toujours élégant, même en exhalant le dernier soupir.
Daudet raconta la fin de Mora. On était ébaubi. C'était vu par menus détails et c'était touchant. Le directeur prit la parole et demanda pardon de leur méprise, car Thôtesse leur avait annoncé qu'ils étaient des chanteurs. Alphonse Daudet s'inclina en souriant :
« Excusez-nous, messieurs, si nous vous avons autant amusés ! »
M. de Morny, qui protégeait les arts et était galant homme, comme Cartouche et Mandrin, s'était fait, en 1861, présenter le poète. Celui-ci avait, je l'ai dit, de très longs cheveux ; il avait, de plus, un chapeau de berger, un veston, des manchettes avec des dentelles. Il était, à la fois, timide et hardi, ne voulait pas les modes de tout le monde, et ne les portait pas. Mais il lui arrivait parfois de devenir subitement rouge dans la rue, lorsqu'on le regardait. Dans le cabinet de M. de Morny, en écoutant le duc lui parler, il tenait son chapeau à la main par la coiffe. Tout à coup, le chapeau tomba sur le tapis, la coiffe lui restant entre les doigts. M. de Morny sourit et offrit au
poète un emploi de secrétaire attaché à son cabinet.
Les parents de Daudet étaient légitimistes. Il eut peur de se vendre en acceptant, et déclara à M. de Morny quelles étaient ses opinions. Le duc, en badinant :
— Soyez ce qu'il vous plaira. L'impératrice est plus légitimiste que vous.
Daudet fut donc secrétaire du duc de Morny, qui se nomme duc de Mora dans le Nabab, et il le fut durant cinq années. Il avait à lire les livres nouveaux et k indiquer au duc ce qui était bon ou amusant à connaître. D'ailleurs la grande affaire était d'obtenir des congés, et il en obtint beaucoup. Pendant ces congés, grâce à M. de Morny, il voyagea en Corse, en Sardaigne, en Provence, où il habita dans un phare, le phare qu'il a décrit dans les Lettres de mon moulin ; en Algérie, où il était accueilli par les autorités arabes, à la faveur des recommandations dont il était chargé . Alphonse Daudet vivait, voyait et apprenait. Il a écrit easuite.
Il a composé, par exemple, de délicieuses nouvelles, le sieur Alphonse Daudet, poète, à propos d'un moulin acheté pour servir à des travaux de poésie.
Faut-il oublier ses œuvres théâtrales ? Leur charpente n'est peut-être pas scénique mais elles sont écrites dans une langue parfaite, procédant de celle des écrivains du seizième siècle, riche et ornementée. Daudet n'a pas remporté, au théâtre, de grands succès. J'ai lu cette dédicace sur un exemplaire de VAr
lésienne, une dédicace griffonnée sans doute au lendemain de la première représentation :
A Constant Coquelin
Un pas-de-veine Alphonse Daudet.
On a remarqué qu'on peut donner leurs noms réels à tous les personnages des romans de Daudet. C'est qu'il travaille d'après nature, sans être naturaliste cependant. Unjour jelui disais que le personnalisme est le seul système en art, et il m'a répliqué qu'un vieux mot suffisait, le talent. Il a raison. Il y a dans les Rois en exil, une couronne dont on met quelques diamants au mont -de-piété. L'écrivain, pour faire une description de cette couronne, a demandé le dessin précis à un orfèvre, avec l'indication des noms de chaque pierre et des différentes parties, bandeau, velours. L'hôtel de Séphora, avenue de Messine, a été décrit d'après l'hôtel du comte Mnitzchek, rue Daru. Alphonse Daudet fait ses livres d'après nature, en poète.
Le héros plébéien des Rois en exil^ le Ruy-Blas, a existé. Elysée Méraut se nommait Thérion, et il abandonna en effet la vie d'étudiant pour aller diriger, en Autriche, à raison de trente mille francs par an, l'éducation d'un prince. Elysée Méraut est mort aujourd'hui. Il est intéressant de connaître la lettre que son frère, pharmacien à Langres, a écrite au romancier :
^ Vous deviez bien Taimer, ce cher Elysée, pour lui donner la place d'honneur dans vos Rois en exil. Tous ceux qui l'ont connu ne l'oublieront jamais.
» Grand de cœur et d'esprit, il ne s'adressait qu'aux grandes intelligences, aux grands sentiments. Sympathique avant tout, le drapeau lui importait peu, quand son adversaire était honnête et franc. Il méprisait rintrigue, et la répulsion des serments était la sauvegarde de son indépendance.
» Si j'avais connu vos desseins, mon cher monsieur, j'aurais pu vous confier bien des notes sur Elysée : souvenirs d'Autriche, souvenirs d'école, souvenirs de bohème, souvenirs de misère.
» Partout on remarque une ténacité incroyable de volonté et une confiance inébranlable dans l'avenir. Je ne vous parlerai pas de ses idées politiques. Je comprenais sa haine pour le régime déchu ; je m'explique moins son culte pour un prétendant qu'il aimait comme un Dieu. »
Ceci est du détail qui aura son importance pour les commentateurs du vingtième siècle. Quant à la façon de travailler de Daudet, après avoir échafaudé son roman en chapitres, il écrit, à toutes heures, lorsque l'esprit est dispos, chaque chapitre à la diable, d'une envolée; sur un petit cahier, au verso de la page. La page en face reste blanche. Chaque chapitre achevé, il revoit, de concert avec M^"® Daudet, spirituelle et charmante, le verso de la page et le refait sur ia page en face restée blanche. Alors de ces deux textes, il fait une troisième copie, encore raturée par endroits.
Alphonse Daudet use beaucoup, dans ses livres, de l'imparfait au lieu du passé défini. Quelques-uns le lui ont reproché, à tort, il semble. Les romans des écri- Yains contemporains, tels que Zola, Daudet, Goncourt, font se succéder surtout une série de tableaux. L'imparfait est bien le temps le plus propre pour les descriptions. Le présent est trop rapide, mais, emplo3'é par intervalles, il met, de ci, de là, un mouvement, une accélération. Pour le passé défini, il est trop lourd vraiment. Il se trouve dans le langage provincial d'au delà de la Loire. Je crois entendre encore le père Bassac, notaire en Provence, dire :
— Nous fîmes un tour de ville.
En nul endroit plus qu'à Paris, on n'a la science pratique de cette grammaire de nuances. Tel temps d'un verbe, placé à propos, a, dans la langue, la valeur d'un dièze ou d'un bémol en musique.
Assez longtemps, Alphonse Daudet a habité, rue des Vosges, une maison qui est l'ancien hôtel du président de Lamoignon. On la trouve dépeinte dans un conte du lundi : Un réveillon dans le Marais. Maintenant il demeure sur lavenue de l'Observatoire, et, de ses fenêtres, il aperçoit les verdures et les reines de marbre du jardin du Luxembourg. L'été, il se retire à Champrosay, un village coquet dominant la Seine, s'appuyant à la forêt de Sénart.
Taille moyenne, tête fine, cheveux noirs retombant en mèches souples sur la figure, barbe soyeuse, nez
droit, monocle planté dans l'arcade sourcillière, c'est le poète Daudet.
Il est si myope que quelqu'un, il y a longtemps, lui fit suivre un prêtre en lui disant que c'était une veuve. En hiver, une autre fois, au .Jardin des Plantes, on lui montra M. Flourens, couvert d'une fourrure et occupé à soigner des plantes rares. Daudet, qui venait de jeter, dans leurs fosses, de petits pains aux vrais ours, avait encore quelques morceaux de galette. Il les envoyait gravement à M. Flourens en lui disant : » Monte à l'arbre, Martin!» Une autre fois enfin, place de la Bastille, il veut allumer un cigare. Il avise la lanterne rouge d'un bureau de tabac. Il y court. Impossible d'atteindre cette fantastique lanterne. Elle fuyait devant lui. C'était celle d'un omnibus. Cette myopie sert à Daudet à ne pas reconnaître les importuns.