‹ Le MassacreChapitre 12 sur 29 · DENNERY · texte numérisé non relu

DENNERY

Porte-Saint-Martin ; les Sept Châteaux du diable, en 1844, à la Gaîté ; Don César de Bazan, en 1844, à la Porte-Saint-Martin ; la Case de VOncle Tom, en 1853, Rothomago, en 1862, au Cirque ; Michel Strogoff, en 1880, au Châtelet. Je ne veux pas omettre un drame fameux qui est la sauce aux oignons d'une romance de Loïsa Piiget : A la Grâce de Dieu. Tout ce semblant de littérature a valu à M. Dennery une grande fortune, avec villa à Antibes, à Cabourg et un hôtel couronné d'un dôme, avenue du Bois-de-Boulogne. Cependant quelqu'un entendait dire à ce charpentier enrichi :

— La philosophie est l'art de supporter sans se plaindre les malheurs des autres.

M. Dennery sait échafauder une pièce. C*est la raison de ses triomphes de jadis. Maintenant les directeurs s'adressent à lui par habitude. Il a épousé, en 1880, une ancienne amie, M^e veuve Desgranges, que tout Paris connaît, pas seulement à cause de la célébrité de son mari, mais à cause de la légèreté de son propre esprit. Beaucoup ont connu M. Dennery par son intermédiaire.

Elle est charmante et maligne, et, songeant au passé, elle s'appelle elle-même : feue Gisette. Monsieur autrefois gardait Gisette; à présent Gisette garde monsieur qui n'en a pas besoin.

Une comédienne avait été invitée chez lui. Comme M. Dennery lui accordait peu d'attention et sommeillait dans un fauteuil, la comédienne, dans le but d'obtenir un instant de conversation, s'agenouilla pour

lui parler et pressa ainsi, contre son corsage opulent et ferme, la main du maître de maison. Dennery leva une seconde les paupières et, agitant à peine les doigts sur les seins émus de la comédienne, il murmura : « Tiens ! un foalard ! »

Ce mot est impoli joliment et me fait souvenir d'un autre mot.

Une femme, aux cheveux blanchis (serait-ce Gisette?) dans une petite querelle, envoyait à son mari un adjectif biscornu. Lui reprit : « Je ne le suis plus maintenant. »

Encore étudiant, je vis Edmond About pour la première fois, en 1878 ; nommé membre de la Commission des Écoles pour le centenaire de Voltaire, j'avais été désigné, avec un de mes collègues, près de la Société des Gens de lettres, afin de nous entendre avec elle sur la manifestation du 30 mai.

M. Dupanloup avait appelé ce centenaire « un pacte de guerre antichrétienne ». Et j'avais insisté bénévolement, avec l'enthousiasme du jeune âge :

« Voltaire n'aima pas Jean-Jacques, Voltaire détesta le peuple, méprisa la canaille, dont nous sommes. Voltaire courtisa les rois, les grands seigneurs, les catins, les favoris, les favorites ; mais Voltaire est celui qui, le plus fortement, a secoué l'édifice pourri où nitaient dans une habitation malpropre le clergé,

la noblesse et la royauté. Mais Voltaire est le moqueur hardi qui a sapé les théocraties et les théologies, a renversé le dogme, élevé la raison, combattu le prêtre partout et toujours, a eu le rire, a préparé ce beau tapage qui fut la Révolution française, a fait la blessure mortelle dont râlent les hommes noirs.

» Et voilà pourquoi les étudiants fêteront Voltaire.

» Avons de célébrer Jeanne d'Arc, que les Anglais brûlèrent et que les prêtres ont condamnée. Manifestez! manifestez ! Ce sera un curieux défilé. Partez en guerre. J'aurai plaisir à me souvenir, en vous voyant, de la phrase de François Rabelais, un simple curé, monseigneur: «Ils allaient dodelinant de la tête et barytonnant du ... ».

» Que diriez-vous toutefois, si nous revendiquions, pour la France, Jeanne la bonne Lorraine, si nous revendiquions pour nous, celle que le clergé fit mourir sur un bûcher, comme hérétique et relapse? En honorant Jeanne d'Arc, vous manqueriez de respect envers l'évêque Cauchon, votre confrère, monsieur. Et vous ne le devez pas, quel que soit son nom. Vous vous appelez bien Dupanloup. »

Victor Hugo, satisfait, me manda cette gracieuse lettre :

(( Paris, le 16 mai 1878.

» Mon jeune et cher confrère,

» J'envoie mon adhésion la plus sympathique à ce journal de la jeunesse : les Écoles. La jeunesse a en elle l'instinct du vrai, du beau et du juste; elle est la

conscience humaine, encore vierge, sans nuage et sans éclipse. Dans plus d'une occasion, elle peut guider^ enseigner, avertir, montrer le droit chemin. La jeunesse a toujours eu ce privilège de ressemblera la lumière.

» Je suis son ami et le vôtre.

> Victor Hugo. »

Nous nous rendîmes un soir, vers cinq heures, aux bureaux du XW Siècle, et nous demandâmes M. Edmond About, président de la Société.

Certes la visite, en pareille ciconstance, avait un piment singulier. La jeunesse des écoles voulait fêter récrivain mordant, incisif, qui, en dehors de ses contes, de ses satires, le meilleur de son œuvre immense, a laissé une correspondance des plus précieuses pour qui veut bien écrire notre belle langue française, l'homme qui, toute sa vie lutta contre les préjugés, les superstitions, lança sur l'Europe, au nord, au midi, à l'orient, à l'occident, ses flèches acérées, et en sillonna le ciel comme de rayons de lumière ; la jeunesse des écoles voulait, avec Paris, fêter le centenaire de ce vaillant, de ce sardonique, de cet esprit, et nous venions vers Edmond About. Supposez qu'on aille causer avec un petit-fils de la fête de son grand-père.

Nous trouvâmes Edmond x\bout derrière son bureau de directeur et de rédacteur en chef, charmant,

affable, les yeux pétillants, la tête grosse et bonne sur des épaules larges, la chevelure et la barbe blanches, la figure rose, presque rouge, la moustache souvent relevée par un sourire, la lèvre fine, semblant toujours prête à la pointe moqueuse. Il nous exposa d'une parole rapide, comme scintillante, le programme de la Société des Gens de lettres, s'arrêta longuement sur Victor Hugo :

— Il fera, nous dit-il, un discours splendide, une harangue superbe et imagée. Hugo est grand, Hugo est I)ieu. Nous ne sommes, nous autres, que les saints.

Edmond Âbout est un saint, je Taccorde, mais un diable de saint, un saint de l'enfer, s'il en est un, et s'il existe un Dieu selon Veuillot. Je m'en vais crayonner à grands traits le portrait de ce bienheureux Edmond, faire une esquisse à coups de brosse précipités, chercher à saisir, sans entrer dans le détail, cette physionomie nerveuse et malicieuse.

On peut lire sur la liste des lauréats du concours général, dans la classe de philosophie, pour la dissertation française, en 1848 :

1" prix (prix d'honneur) : About (Edmond-François- Yalentin), de Dieuze (Meurthe), élève du lycée Charlemagne.

Ensuite venaient :

2e prix : Taine (Hyppolytej, de Vouziers, élève du lycée Bonaparte.

1" accessit : Sarcey (Francisque) , de Dourdan (Seine-et-Oise), élève de Charlemagne.

2e accessit : Hugo (François-Victor), de Paris, élève de Charleraagne.

Il n''est pas absolument nécessaire, ainsi qu'il appert de cette liste de lauréats, d'avoir fait de mauvaises études et d'avoir regimbé contre toute science pour être littérateur et pour laisser des œuvres qui subsistent. Edmond About est au premier rang parmi les écrivains de cette époque. Quant à MM. Taine et Sarcey. l'Académie française s'est honorée en recevant le premier parmi ses meînbres; et le second est un homme de talent bien consciertieux. Pour François Hu^^o, il est mort, mais il s'en est allé laissant derrière lui un monument, pour employer l'expression d'Horace, plus durable que l'airain : la traduction de Shakespeare.

Retournons à Edmond About. H entre à l'École normale, puis, en 1851, passe à l'École française d'Athènes ; il y fait un mémoire, qui compte peu, un mémoire s ivant ; il y prépare son fameux livre, le premier : la Grèce contemporaine. Les appréciations du jeune normalien étaient sévères pour le peuple hellénique; elles firent du tapage. Edmond About a eu les chemins faciles. Il était Tami de M. Hachette, un normalien encore, et un éditeur. En 1855, il entre à la Revue des Deux-Mondes, et y donne un roman : Tolla. Le livre fit esclandre. On accusa, à cor et à cri, l'auteur d'avoir volé les pommes du voisin et de s'être approprié le sujet d'un bouquin assez ignoré : Vittoria Savorelli. Le maraudeur se défendit bravement,

avec trop de forfanterie, peut-être. Toutefois, la polémique amuse comme un duel ou une boxe, les lames d'épée ont des scintillements, les horions donnés ou reçus retentissent, et les carreaux cassés tombent avec bruit.

L'année suivante, il fait recevoir, car décidément ce normalien avait toutes les portes ouvertes, il fait recevoir au Théâtre-Français une comédie en trois actes qui avait pour titre : rEffYonté. Le titre a été changé, et je le regrette. L'Effronté s'appelle Gidtkry, mais le pauvret n'eut pas de chance. Il fut joué, comme dit l'auteur, pour lavant-dernière fois le 1-^ février 18Ô6. Cette date est celle de la première représentation. About avait vingt-huit ans.

Après Guillery vint Ga'étana. à l'Odéon. Guillery ne fut qu'un fiasco; Gaètana fut une belle tempête. On siffla, ce soir-là. avec acharnement, et Georges Cavalié, qualifié Pipe-en-Bois par \ allés, menait l'ouragan. Tragaldahas^ Ga'étana, Henriette Maréchal, trois chutes dont on se souvient. Edmond About renonça à la scène, àla rampe, mais pas au théâtre, car il a publié touleune série de pièces. Cela est tenu, spirituel, gracieux, joli et frêle comme une épingle ou une aiguille qu'on fait tenir debout et osciller sous un aimant, et cela porte un nom juste et gentil : Théâtre impossible.

Les planches n'étaient pas solides pour Edmond About ; elles sautaient et faisaient un branle-bas sous ses pieds. Il devient journaliste, publiciste, si vous l'aimez mieux. Il fait paraître d'abord un recueil de

nouvelles fort élégamment troussées, et qui eurent un "vrai succès : les Mariages de Paris. Il prend ensuite le pseudonyme de Valentin de QuéviUj^ et, dans le Figaro^ écrit les Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine, Edmond About a dit de Valentin Quévilly :

«Un peu plus tard, quand un homme de bien et un publiciste éminent fonda VOpinion nationale, Valentin fut assez heureux pour suivre la fortune de M. Guéroult et travailler sous sa direction. Durant une année, il publia en style courant, et sous une forme un peu trop légère, des idées qui ne manquaient ni de hauteur ni de maturité. Il donnait son avis sur la question du moment et ne craignait pas, à l'occasion, d'attacher le grelot. »

Cela ressemble beaucoup à une autobiographie, et Edmond About a souvent donné son avis sur la question du moment et attaché le grelot. Mais, certes, Valentin de Quévilly n'était pas un bon jeune homme ; il avait le verbe haut, la chiquenaude facile, l'entrain, la jeunesse, l'audace, et il les a toujours. Il n'était pas républicain alors, par exemple; mais c'aurait été trop lui demander que de l'être sous l'Empire. Il était libéral, d'ailleurs, et il eut même un mot très hardi, ce bon jeune homme, à propos de l'attentat du prêtre Verger contre l'archevêque de Paris ; il dit, je crois :

— La seule arme de précision contre les souverains^ c'est le poignard.

On ne fut pas content à la cour impériale, et dans les salons de la princesse Mathilde. About s'en ressentit, mais la rancune ne dura pas. Il resta au Mo-

niteiu\ auquel il collaborait en même temps qu'au Figaro -, quand même, il fut nommé chevalier de la Léofion d'honneur en 1858.

Edmond About n'est pas seulement fait chevalier de la Légion d'honneur, il est envoyé à Rome, aux frais de l'Etat. De ce voyage résulta un pamphlet politique qui fit verser des flots d'encre : la Question romaine. Avec son style piquant et pimpant, il partait en guerre contre le pouvoir temporel des papes. Victor-Emmanuel s'est fait le collaborateur d'Edmond About, et, en 1870, s'est chargé de l'épilogue. Le normalien tapageur, cependant, passe du Figaro à V Opinion nationale,du Moniteur universel a,\i Constitutionnel, âu Gaulois. Ce qu'il fut à ces différents journaux, il disserta sur toute chose, sur ceci, sur cela, sur la politique, l'art, le monde, le demi et l'autre ; il adora un peu ce qu'il brûle aujourd'hui, il fut homme d'esprit.

En même temps il jetait à droite et à gauche, dans le tourbillon, livres sur livres: Trente et Quarante, Germaine, le Roi des Montagnes, le Cas de M. Guénn, le Nez d'un Notaire, l'Homme à roreille cassée, Rome contemporaine, les Mariages de Province, Madelon. Je cite au hasard et j'oublie. Ajoutons encore, cependant, des recueils d'articles critiques. Ces titres rappellent à plus d'un, j'en suis certain, d'aimables souvenirs, de douces heures, des heures souriantes, passées à lire les ouvrages malins de cet érudit en vacances Ce sont de bien étincelantes fantaisies, des caprices bien

attiques. Tous ces contes délicieux sont pleins de verve, cela pétille de malice; j'ai cité encore plus haut : Madelon. Il faut avouer que la morale est souvent agacée et tarabustée dans ce dernier roman. Mais About ne se pique pas d'une sévérité excessive. Les sceptiques sont de joyeux compagnons, et les rabelaisiens aussi.

Voilà que j'ai déjà donné plus d'un coup de pinceau, et cependant ce portrait n'est pas encore peint en pied . J'ai esquissé, dans cette ph^^sionomie nerveuse d'Edmond About, le publiciste, l'écrivain alerte, léger, se plaisant à un jeu parisien, lançant autour de lui, sur l'un, sur l'autre, avec une sarbacane, de petits dards effilés; il me reste à indiquer comme une seconde figure d'Edmond About, à montrer le patriote et le républicain. Ils se réveillèrent en lui en 1870. Edmond About, qui a rompu des lances en faveur de l'Empire, ouvrit les yeux, au 4 septembre, avant même, lorsqu'il vit la patrie envahie et la Lorraine natale arrachée à la France. Un passage de Claretie me revient en mémoire :

« Que si Edmond About avait pu avoir quelques illusions sur un régime qu'il combat si vivement, il les avait dès longtemps perdues, lorsque nous le rencontrâmes, triste, navré, — et furieux aussi, — à la veille des désastres de 1870. Quelles lettres émouvantes et tragiques il adressait alors au journal le Soir l Nous avions projeté de faire, comme nous disions, campagne ensemble. Araédée Achard devait nous accompagner. Une voiture frétée par About,

allait nous emporter ensemble de l'autre côté du Rhin. Triste rêve! Le canon de Forbach dissipa à jamais cette association d'un seul jour, et, tandis que je quittais Sarreguemines pour me rendre à Metz, à pied, au hasard des routes. Edmond About, allait vers Saverne savoir si sa maison n'était pas envahie déjà. »

Alors, Edmond About écrivit ce livre d'un écrivain né sur le sol de France, et d'un fils : Alsace. Il fut arrêté par les Prussiens et menacé d'une forteresse. On avait le couronnement de l'édifice qu'il avait réclamé, et. alors, reconnaissant son erreur, il vint à la République, puis, avec le concours d'un groupe vaillant de camarades, fonda un des grands journaux d'à présent : le XIX^ Siècle. Les commencements furent âpres, et chacun dut apporter sa bonne volonté et ne rien recevoir en échange. On sait les noms de tous : Francisque Sarcey d'abord. Plus tard, d'autres sont venus, et parmi ceux-là, Henri Fouquier, un enfant de Marseille qui porte la marque spirituelle de son origine phocéenne. Oui, les commencements furent âpres. C'était la bataille. Maintenant, c'est la victoire.

La lutte, avec le succès, ne continue que de plus belle; mais ce n'est plus la lutte pour la vie. Ce sont les escarmouches quotidiennes contre la bêtise de secte, contre les congrégations, contre tout ce qui retarde. Hue donc! Rossinante, et monte en wagon, pour aller vite î Le génie de la maison, c'est Voltaire, qui d'ailleurs est un peu le génie de tous les normaliens. Et ils ont raison.

Ils aiment Voltaire, et, chaque jour, ils le lisent, comme on cause avec un intime, ils le pratiquent, et ils s'en ressentent : parmi eux, Edmond About, J.-J. Weiss, Alfred AssoUant, Francisque Sarcey, Hippolyte Taine. Tous, à des degrés différents, ont l'autorité et le talent ; on pourrait peut-être leur reprocher le manque d'enthousiasme, une trop grande méfiance pour le rêve; ils ont rarement l'amour de Timpossible, et sont, pour le plus grand nombre, revêches au sentiment, à la passion. Quelques-uns laissent, sous le journaliste, paraître le professeur.

Mais eux, dans ce temps où Ton écrit à la hâte et où les articles, politiquesetlittéraires,sontquelquefoisdéhanchés comme un bavardage de café ou de club, gardent la langue intacte; ils la parlent sans cliquetis de mots, et elle est limpide, correcte, respectueuse des règles, elle est claire comme une eau de source, reflétant la rhétorique des maîtres anciens et de ceux du dixseptième et du dix-huitième siècle.

Cette langue est surtout celle d^Edmond Abont, qui devait être universitaire et d'autres avec lui. Forts du savoir acquis, ils ont laissé la mère nourricière^, mère des plus acariâtres pour les intelligences qui ne savent pas se plier. Un beau jour ils ont jeté la toque par-dessus les moulins. J.-J. Weiss a écrit une jolie phrase là-dessus :

« Du soir au matin, après avoir usé leur jeunesse dans les épreuves pénibles par lesquelles s'ouvre la

dure carrière du professorat, ils se trouvaient sans état, sans avenir, peut-être sans gîte et ne sachant/ pas plus que la pauvre Bernerette, où ils iraient dîner le soir. »

Edmond About, lui au moins, n'est pas resté longtemps sans savoir où dîner. C'est un homme habile, et les habiles réussissent. Il a fait sa place au soleil, le gamin de l'épicier de Dieuze.

Lorsqu'il était encore là-bas, à Nancy, le matin du premier jour de Tan, il descendait dans la boutique, à l'aube, et le bon jeune homme choisissait, dans la corbeille aux oranges, les deux plus belles, remontait les offrir à son père et à sa mère en les embrassant et leur souhaitant longue vie et bonheur. Les parents donnaient au gamin les deux oranges. About est né le 14 février 1828, Il y a bien du temps de cela.

Mon modèle sourit. Un sien ami d'enfance, un Lorrain comme lui, m'a conté ce souvenir, et, si vous voulez, nous terminerons par cette historiette ces pages sur Edmond About, qu'en commençant je comparais à Voltaire. Oui, ce normalien, oui, cet écrivain, qui, entre autres choses, a l'horreur de l'adjectif, et de la jeune littérature, est le fils de Voltaire ; je me trompe, son petit cousin.

To juillet 1884.

On enterre aujourd'hui cette déclassée. Si tous les

gens célèbres et si tous les ratés qui ont passé dans la

maison de Mme Nina de Yillars, qui ont dîné chez elle,

qui ont trouvé dans son auberge l'hospitalité, la nuitée

maintes fois, en hiver, seulement offerte par les étoiles;

si tous ceux qui, par bohème ou par curiosité, ont

été les convives passagers de cette excentrique, de cette

dévoyée, de cette tourmentée, se reposant enfin, dans

la mort, de deux années de souffrances ; si tous, les

plus graves, les plus sévères, les plus illustres, comme

les fantoches dont le génie est dans l'ombre, artistes

parleurs à la morale vague comme leur existence ; si

tous enfin suivent le cercueil de cette pauvre femme,

il y aura là, certes, une élite parisienne, en même yntversîtag

BIBLIOTKECA

temps des types de troisièmes dessous extraordinaires.

Et ce sera un bel enterrement.

A propos d'une lecture que devait faire M. Jean Marras d'un drame joué depuis, la Famille d'Annelles, il me souvient d'être allé (c'est la seule fois) chez M"e de Yiilars. dans son liôtel de la rue des Moines. Une soirée avait été organisée; on sentait qu'il y avait moins de débraillé pour ne pas faire une mauvaise impression. L'auteur en habit noir, cravate blanche ; les convives, des poètes parnassiens, un photographe^ des peintres impressionnistes, un musicien fantastique, Cabaner, étaient en toilette ordinaire; mais ils s'étaient brossés. On ne dînait pas dans le monde quand on dînait chez la Nina dont, pourtant, la noblesse est authentique. Mondaine, qu'est-ce que cela signifie?

Elle était musicienne et monologuiste.

Après le dîner, M^e de Yiilars pria ses invités de descendre au jardin pour entendre le drame. L'été prêtait au poète son joli décor. Quelques lanternes vénitiennes dans les feuillages. M. Marras glissa la main sur son front olympien et commença, d'une voix claire, le premier acte. On était assis sous les verdures. Chacun, très àl'aise dans la pénombre, pouvait écouter, ou se laisser distraire par les étoiles. Une scène curieuse : Le mari surprend sa femme en flagrant délit et va la frapper d'un coup de hache. A ce

moment, le père du mari, le commandant d'Armelles, enfonce la porte et arrête le bras levé de son fils : « J'ai tué ta mère de la même façon ! >■> Tremblez, lecteurs. Tel est le clou de ce drame qui est un fruit de Montmartre, pays fantasque dominé par un moulin à vent aux longues ailos imm^obiles depuis des siècles. Mme ^Q villars, ce soir, fut charmante; cette nerveuse avait encore une pensée h peu près raisonnable. Mais, de sa beauté, il ne lui restait plus que son esprit.

Un écrivain de talent robuste, Harry Alis, la dépeignit, bientôt après, dans un roman, d'une plume cruelle; il la représenta, si j'ai bonne mémoire, « traînant ses seins avachis sur le piano. » A ce que racontent les amis de M'^ie de Villars cette phrase lui ouvrit les yeux sur elle-même; elle s'aperçut vieillie, fleur fanée; son épouvante a été telle, qu'elle en est morte.

De même, un caricaturiste de grand talent, lorsqu'il sentit partir. sa jeunesse, devint fou. A BuUier, il se cambrait orgueilleusement et prenait une fille par la taille : « Veux-tu coucher avec André Gill? » Pauvre et impuissant, ce fut le désastre d'une intelligence.

Les braves gens de province ne se doutent pas de ces vies abracadabrantes. Le soir, à sept heures, la salle à manger de Nina de Villars avait l'air d'une table d'hôte. Un de mes amis, Gaston Vuidet, s'y est jadis trompé ; il

était là, par hasard ; un camarade 1')^ avait emmené, sans lui rien expliquer. Il criait : « Qu'est-ce que c'est que cette serviette effilochée? Dites donc, la mëre? voulez-vous m'en donner une autre? Et ce veau? on dirait d'une semelle de soulier. » A la fin M^e Gaillard, la mère, une veuve de préfet, expliqua à mon ami qu'il était invité. Il prit son chapeau et sortit, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus.

Cependant, Henri Rochefort, Villiersderisle-Adara, Paul Verlaine, Leconie de Lisle, Catulle Mendès, Frank Lamy, Emile Zola, Alphonse Daudet, Maurice Rollinat, Emile Goudeau, Marie Katinska qui fait des ballades en prose et des balades sur les trottoirs, Henry Maret, Léon Gambetta, Barbey d'Aurevilly, Bloy, un raté farouche, le « fondement » de ces réunions, se sont tous assis à cette table bohème. C'était bien facile; quand on avait faim et que le repas n'était pas assez co pieux, on faisait un tour à la cuisine et on se préparait des œufs au fromage, une omelette au lard, des plats faciles.

Une maison vraiment pittoresque ; on manp^eait sur toutes les marches de l'escalier, au milieu d'une myriade de chats, de chiens, de cochons d'Inde; le prince Galitzin y a dîné, un jour, assis adroitement sur une bûche. A citer encore, M^e Holmes, qui a donné là les premières auditions de ses opéras et de ses mélodies ; Henriette Hauser, reine détrônée de Hollande; la princesse Rattazzi, une assidue du temps jadis, qui, de loin en loin, après souper, emmenait la bande

joyeuse à l'hôtel d'Aquila; Léon Dierx; Coppée, effarouché ; Richepin, cherchant à oublier Judith à la chevelure tumultueuse; Ponchon, arrivant, les dents longues, du quartier Latin ; Edouard Détaille; Jacqueline, la guenon favorite, morte l'an dernier du delirium tremens. On soûlait la pauvre bête régulièrement tous les soirs avec de Tabsinthe.

C'est dans ce caravansérail (Nina de Villars avait l'air assez Orientale) que Charles Cros a inventé le monologue; Coquelin cadet a pris le hareng saur, sec, sec, sec, qui pendait au mur du grand salon, au bout d'une ficelle longue, longue, longue, et l'a promené dans tout Paris ennuyé, ennuyé, ennuyé.

Le hareng a fait des petits par milliers.

Elle s'était peut-être imaginé, la pauvre fille, que cette vie factice à laquelle un brin de littérature et une façon d'art étrange donnaient une allure particulière, quasi distinguée, que jusqu'aux dernières heures les convives habituels autour de la nappe trouée lui seraient fidèles comme une garde d'honneur.

Et, malgré tout, elle avait voulu rester à la brèche, rendant service à plus d'un famélique affolé qui déclamait encore, de très loin en très loin, un sonnet hystérique, une ballade macabre, un monologue idiot. Ils l'abandonnèrent et, du jouroù quelque copie d'eux parut imprimée dans une revue éphémère, ils s'aperçurent que Nina de Villars était usée. Le jeu n'en

valait pas la chandelle; ils dirent comme Carabronne. Sauf quelques intimes, tous disparurent.

La solitude, plus que la yieillesse, Ta tuée ou plutôt a fini de la tuer ; car l'agonie, dans ces attaques de nervosisme et de déséquilibrement, commence de bonne heure et se précipite par saccades, par éclats de folie. Il n'y a pas de remède au mal et pas de frein pour l'arrêter. Elle eût, certainement, pu vivre plus calmement heureuse, mais aussi plus bourgeoisement, et, pour Nina de Villars, comme pour la pléiade d'affamés sans chemises qui vécurent à ses côtés, le mot bourgeois est une insulte plus grave qu'au temps des luttes romantiques.

M'-"'' de Villars avait souvent des attaques ; elle dansait, marchait, la nuit, avec les mouvements, les gestes caractéristiques de l'hystérie, appelant son amant qui l'avait quittée, ameutant le quartier, cependant difficile à émouvoir ; en dernier lieu elle habitait dans la maison même d'une brasserie à femmes où les truies ne filent pas. En voulant être originale, personnelle, bizarre, en cherchant non seulement le bruit, mais encore la foule, l'adulation, elle a perdu la juste notion des hommes et la valeur des choses. L'amour porta une première et inguérissable atteinte à cette femme que l'ingratitude a achevée.

Elle était bien bas tombée ; la mort a dû lui paraître douce.

Je la vois encore, il y a quelques mois (c'est d'ail-

leurs la dernière fois que je Tai rencontrée), assise à la terrasse d'un café, elle grosse, déformée, à côté de sa mère, une vieillarde sèche et maigre, que l'affection maternelle a traînée plus de trente ans dans ce milieu malsain, et qui en est sortie probablement sans l'avoir compris. Ni l'une ni l'autre ne parlaient, comme si rien n'eût pu les intéresser encore à la vie, ni le mouvement, ni les êtres, et leurs souvenirs n'étaient point de ceux qu'on se redit de mère à fille. On avait à les voir grande pitié.

Tristes, affalées, navrées, toutes deux buvaient une absinthe verte,

Le naturalisme est encore à la mode, et M. Zola, le triomphateur du jour, a une école composée de quatre ou cinq petits élèves qui sont au maître ce que les soldats de Cambronne étaient a leur général. Les élèves de M. Zola, qui tous ont, depuis plusieurs années, en 1884, dépassé le cap delà trentaine, sont cependant des jeunes gens, et j'ose les critiquer, bien que je sois leur cadet d'une douzaine d'avrils. Aujourd'hui la pose est à M. Alexis, car cet écrivain de talent, qui a deux prénoms et pas de nom, est le premier des disciples de M. Zola, par lettre alphabétique.

C'est un jeune, c'est-à-dire un gars de trente -huit ans. On peut être jpune au-dessus de cet âge, on l'est plus justement au-dessous. M. Alexis, auteur d'une

pièce en un acte, Celle qu'on ii épouse vas, représentée au Gymnase, est à Paris depuis 1869. Il a publié quelques articles dans différents journaux et quelques nouvelles qui ont paru en volume, dans l'hiver de 1880, chez Georges Charpentier. La plus importante de ces nouvelles, celle qui donne son titre au livre, est : la Fin de Lucie Pellegrin. Il y en a trois autres.

J'avais fait quelque réclame à lauteur dans le Figaro, au courant d'une chronique, et il m'adressa l'œuvre de ses douze premières années de Paris, avec cette dédicace oij je suis comparé(?) au nommé Lucien de Rubempré : « Au féroce Lucien... de Champsaur, une de ses victimes reconnaissantes. »

Donc, M. Alexis a publié un volume composé de quatre nouvelles. Mais il est surtout élève de M. Zola dont il chante la gloire. Il est le Sosie de Zola, et, avec ses pavés d'ours, Sosie tuera Zola, car M. Alexis a consacré son premier ouvrage de longue haleine à la louanize du maitre.

Depuis il a donné une historiette assez malpropre : le Collage. Le récit que l'écrivain fait de ses amours est admirable de naïveté. On n'a pas idée des scènes navrantes qu'il raconte. Une seule, la meilleure, suffira pour en donner une idée. Un chat s'est adjoint au ménage. Il s'est enfui, et Célina fait une scène très violente à Paul Alexis :

« — Pignouf !

•» Et, sans que je m'y attende, car elle n'a jamais

fait cela, Céliiia me lance un coup de pied. Son pied a beau n'être chaussé que de pantoufles, il m'atteint à un endroit extrêmement sensible et me fait un mal atroce.

» Je suis tout paie. Je me traîne jusqu'à la toilette, où tout en me bassinant l'endroit avec de l'eau fraîche, afin d'éviter toute suite fâcheuse, je m'aperçois que je cherche encore le motif de la fureur de Célina. A-t-elle entendu quelque chose en remontant l'escalier ? Flore lui aurait-elle parlé des quinze sous ? Je ne suis rassuré qu'à la fin, lorsque Célina vient me retrouver et m'accable de nouvelles injures. Affolée par la disparition de son chat, la sotte s'imagine que je l'ai fait s'évader, et ne veut pas admettre un instant que Momiche a pu prendre la poudre d'escampette. »

Un beau jour, c'est le cas de le dire, Célina fait comme le chat et s'en va à d'autres amours. L'histoire finit bêtement comme elle a commencé.

Le récit de M. Paul Alexis a l'avantage d'être court, malgré quelques prolixités. C'est sale, c'est niais, c'est terne, c'est monotone, c'est zolaïque, c'est infect, et, à part cela, plein de talent.

Être élève de M. Zola est ce qui fait la notoriété de M. Alexis. Natif d'Aix en Provence, il est entré au collège Bourbon, la même année que M. Zola en sortait, sans avoir fini ses classes, sans être reçu bachelier. Ses études à lui achevées, il se fit inscrire à la

Faculté de droit de sa ville natale et se colla, comme dirait le maître, avec la muse.

Il y a ceci de remarquable dans tous ces naturalistes, élèves en photographie, que, si Ton gratte la croûte, on trouve les vers. Pardon ! C'est le poète mort jeune, suivant l'expression de Sainte-Beuve qui connaissait le cas, en qui l'homme survit. Le premier, j'ai déniché des strophes de M. Zola :

Où donc vas-lu, nuage, jNuage radieux?...

L'élevé a rimé aussi. J'ai lu, par exemple, dans un journal d'Arsène lionss3iye,VArtiste^ une pièce de vers dédiée à Emile Zola et intitulée : Moi. Elle a paru en 1872. M. Zola n'avait pas encore prononcé ces fameuses paroles :

— La littérature française, c'est Zola, et Zola, c'est Bibi.

Il faut reconnaître que le naturaliste était déjà dans le poète, ou le rimeur.

M. Alexis parle, autre part, d'une bouchère :

Près d'elle on a pendu des viandes saignantes ; Une têt • de porc ouvre d'énormes yeux ; Un l)œuf évenlré, plein de mouches bourdonnantes, Saigne à côté...

L'étudiant en droit d'Aix, en Provence, envoj^a ses vers manuscrits à M. Zola qui, alors, était chargé de la critique des livres au Gaulois. Le journaliste, afin de faire connaître ces vers, usa de supercherie et les donna comme des vers de Baudelaire qu'un éditeur

venait de retrouver. On sut que les vers étaient d'un jeune homme inconnu de province. Qu'importe, l'aventure avait fait certain bruit. Elle prouvait déjà que M. Zola a le génie de la réclame.

L'imagination est vite prise. L'étudiant voulut venir à Paris tenter la fortune littéraire. Après avoir été reçu, péniblement, licencié en droit, il part, ayant décidé son père, un notaire, à lui envoyer une pension mensuelle. On sert toujours cette pension, la gloire, avec son nimbe d'or, venant à très petits pas.

Il n'a pas été ainsi talonné par la nécessité qui pousse aux grandes œuvres, sous peine de mort. Il a écrit quelques articles et ses quatre nouvelles, dont la plus curieuse est celle intitulée : la Fin de Lucie Pelleijrin, C'est l'histoire d'une fille racontée àla façon de M. Zola. Ce n'est pas une œuvre sans valeur, mais cela n'a pas de cachet, c'est de l'absinthe imitée.

M. Alexis fabrique l'absinthe avec beaucoup de travail et de fatigue. La pensée verte ne sort qu'avec peine de cette tête carrée ressemblant à celle du patron. Il y a entre les deux personnages des rapports intellectuels et physiologiques: front pareil, barbe pareille, cheveux pareils, traits pareils. L'élève est une seconde édition diminuée.

Il est loin, comme M. Zola, du reste, d'être un improvisateur, sauf, au Cri du peuple^ dans ses engueulades quotidiennes extraordinairement drôles, sous le masque de Trublot, l'ami des bonnes. D'un tempe-

rament domestique. Alexis a un faible pour ses petites camarades. Plus d'une fois, lorsqu'il est sans témoin, Paul doit, comme M. Zola encore, qui l'a avoué, se traiter de stérile, d'idiot. Se reporter dans la collection du Voltaire aux « lundis » du chef de l'école naturaliste.

Un document sur la galanterie de M. Paul Alexis : dans mes cartons, j'ai, sur un chiffon de papier, ces quatre vers adressés à M°^® Charpentier, la mère de l'éditeur, qui lui a un jour donné une poire pour le récompenser d'avoir bien travaillé. Ce sont les termes mêmes de la dédicace. Ce quatrain d'Alexis est écrit de la main de Zola. Y a-t-il eu collaboration? C'est un spécimen de la galanterie de MM. les naturalistes dans les salons d'une Parisienne élégante et délicaie :

Je l'ai mangé, madame, avec reconnaissance, Ce fruit délicieux dont la pomme est la sœur. Pour prix de mon travail, la douce récompense ! La poire a le fondant et la forme du cœur.

L'auteur de ces vers qui, pour faire compliment, compare un cœur à une poire molle, s'attache à la fortune de M. Zola. Peut-être sera-t-il ministre.

M. Zola, qui voudrait présider la République devenue naturaliste, a l'ambition d'avoir à lui un grand journal quotidien, comme Victor Hugo en a un, le Rappel, ^om- faire prévaloir ses théories en littérature, en art, en politique, et lui donnant la place dont il est

digne. Ceci est absolument vrai. M. Alexis lui-même me disait:

— Nous ferons le journal quand l'histoire des Rougon-Macquart aura une vingtaine de volumes, quand nous aurons chacun trois à quatre livres, et qu'un grand nombre de romans de Zola aura été mis en pièces.

Dans quel sens faut-il prendre ces derniers mots?

Et, pour conclure, je suis un admirateur sincère de M. Emile Zola, dont l'œuvre est absolument puissante, personnelle; mais j'admire moins, si je l'aime beaucoup, Paul Alexis qui imite Baudelaire, imite ensuite Zola et ne tente jamais d'être lui-même. Icare se brisa les reins en voulant avoir des ailes, mais au moins il essaya d'arriver au soleil, et périt, encore glorieusement, dans sa chute, au milieu des étoiles.

A Coquelîn Cadet, qui nest le cadet de personne,

(Dédicace de Barbey d'Aurevilly.)

Certainement, monsieur, il n'est le cadet de personne, et je ne sais pas pourquoi on ajoute un tel qualificatif à ce gentil Coquelin. Oh! il n'a pas de chance, d'ailleurs. Imaginez-vous qu'il est né un 16 mai. C'est vraiment déplorable d'être venu au monde à une date réactionnaire. Il ouvre les yeux à la lumière après son frère Constant, et il les ouvre un 16 mai. Une seule chose peut le consoler, je pense, c'est que ce 16 mai est de l'année 1848.

Il songeait plus d'une fois à son frère Constant, Cadet, lorsque, petit mitron à la barette blanche, il portait sur sa tête, dans la gente ville, les pâtés et les

gâteaux tout chauds et tout dorés. Il avait une douzaine d'années, et le frère était déjà à la Comédie- Française. Il me semble voir passer Cadet, avec sa figure douce et ahurie, à travers les rues de Boulogne-sur-Mer, sa manne sur la tête. Il ne fait pas attention aux passants, il fredonne entre ses dents une chanson, ou se débite à lui-même, sans parler, mais avec un geste parfois, des vers classiques appris pour la classe du matin et pour celle du soir, au collège.

Le conte de Perrette et du pot au lait est toujours nouveau et toujours vrai, ô mon spirituel Coquelin, petit mitron qui se voyait déjà sociétaire, à côté de son frère, et qui a été, le P'' janvier 1881, pour ses étrennes, élu à l'unanimité. Perrette renversa son pot au lait, mais Coquelin cadet n'a jamais laissé tomber ses petits pâtés.

C'est un artiste de tempérament fantasque, difficile à classer, un peu en dehors des cadres établis. Il a l'imprévu, les échappées en zig-zag, et il faudrait l'entendre pour qu'il donnât sa mesure, dans un rôle à la fois de comique et de sentiment étrange, un peu à la hurluberlu. Il a la compréhension tout à fait vive, l'imagination échevelée. C'est le comédien du caprice.

Ils étaient souriants les rêves qu'on faisait à Boulogne-sur-Mer. Il fallut s'en aller, mais pas à Paris. Ernest Coquelin part, à quinze ans, pour l'Angleterre, à Hernebay, s'il a bon souvenir, et s'en va comme

professeur de français, dans une famille anglaise. En même temps, il apprenait l'anglais qu'il ne savait pas. Il était ainsi professeur et professé. Cela ne dura pas, il ne sait pourquoi.

Au bout de quelques mois, notre précepteur revient à Boulogne-sur-Mer, et entre dans les chemins de fer, comme employé aux bureaux du mouvement. Coquelin cadet était un employé dégoûtant. Quand les chefs n'étaient pas là, ses camarades levaient le nez en l'air, et notre jeune paperassier, se dressant derrière son pupitre, déclamait, en changeant de voix, des scènes de toutes les pièces possibles. Coquelin cadet est mis à la porte des bureaux du mouvement et entre au Conservatoire.

Il y resta deux ans, sortit avec un premier prix de comédie, et débuta à l'Odéon, en août 1867, son frère étant sociétaire de la Comédie-Française, depuis trois ans, dans une petite comédie de Patrat : r Anglais ou le Fou raisonnable. Le lendemain, Barbey d'Aurevilly écrivait dans un journal, le Nain jaune, de SchoU :

« L'acteur qui fait l'Anglais (Coquelin), le fait avec une grande supériorité. En France, le défaut des acteurs qui jouent les Anglais, depuis Perlet jusqu'à Pothier, depuis Pothier jusqu'à Levassor, est d'exagérer l'Anglais, de le pousser à la caricature. On dirait que nous mettons des revanches de Waterloo à cela... Ce n'est pas ainsi que Coquelin, ce soir, a conçu et réalisé son Anglais. Il l'a joué avec une sobriété qui a donné à son personnage une netteté de lignes et de relief incomparables. L'accent y est, l'accent gut-

tural qui donne aux mots une expression si étonnante, mais il n'y est pas trop, il y est dans la nuance juste d'un art consommé. C'est bien celai Avec ses bottes à revers et sa tenue d'Anglais du siècle dernier, on aurait cru voir en scène un type de Fielding, de Walter Scott, ou d'Hogarth lui-même^ — le grand Hogarth qui se serait essuyé de ses airs sinistres, et qui n'aurait gardé de sa saisissante physionomie que la bonhomie dans le sang-froid et le comique dans la profondeur. »

L'éloge est distribué de main de maître, et cela pour un commencement. Coquelin cadet joue ensuite différents rôles dans différentes pièces. Mais il a une tête si curieuse et un rire si étonné, si enfantin, qu'il se fait applaudir dans un rôle de Kean, de Dumas, celui du coiffeur Darius, au quatrième acte. Tenant en main un peigne, il apparut un moment et fit pouffer toute la salle de rire. II entre, après une année, à la Comédie-Française, fait une escapade, aux Variétés, revient à la Comédie-Française.

Il a joué, jarnigué, tout l'ancien répertoire. Je n'énumère pas les rôles. Je veux citer cependant Aignelet, dans Maître Pathelin, et Bazile, dans le Barbier de Séville.

Un soir, durant la période du 16 Mai, les habitués du Théâtre-Français se le rappellent, Coquelin cadet coiffé de son grand chapeau et drapé dans sa longue robe noire, débitait la fameuse tirade de Bazile. Dans

une loge d'avant-scène, il y avait MM. de Broglie et Brunet. Et Corjiielin, sournoisement, développait les théories de Bazile :

« ... La calomnie, monsieur, vous ne savez guère ce que vous dédaignez. J'ai vu les plus honnêtes gens prêts d'en être accablés. Croyez qu'il n'est pas de plate méchanceté, pas d'horreur, pas de conte absurde qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville, en s'y prenant bien. Et nous avons ici des gens d'une adresse ! . . . »

Ahl le public parisien sait bien souligner. Ce soir-là, mes amis, Coquelin cadet, qui débite ce boniment venimeux avec un talent infini, eut un grand succès, — M. de Broglie et M. Brunet aussi, M. de Broglie, président du conseil; M. Brunet, ministre de l'instruction publique.

Cela me fait songer à une illustre dédicace écrite au bas d'une photographie :

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