‹ Le MassacreChapitre 13 sur 29 · A COQUELIN PRINTEMPS · texte numérisé non relu

A COQUELIN PRINTEMPS

Rire et bien dire LÉON Gambetta

Certes, il rit, il dit bien, et il fait rire, ce Coquelin cadet, si parfait dans le Magister, de d'Hervilly, dans Isidore du Testament de César Girodot, et surtout dans Tabarin, de Paul Ferrier. Je ne parle pas du rôle. d'Ulric, pianiste polonais, rôle où Coquelin cadet a fait dire de lui qu'il avait une bien drôle de touche ; et tout le monde l'a vu dans VAmi Fritz , où il joue le

rôle de Frédéric ; il y est tout à fait adorable. Le peintre Pille a peint, en 1879, au Salon, cette face naïve et joyeuse, encadrée dans de longs cheveux, sous le tricorne alsacien aux vastes ailes, cette face inoubliable.

Le public accuse Coquelin cadet de se permettre d'avoir de l'esprit, d'écrire d'étonnantes fantaisies, d'être à chaque instant avec un nommé Pirouette. Certaine photographie représente un homme enveloppé à l'espagnole dans un immense manteau, un pan rabattu sur l'épaule, un journal à la main avec le titre visible du Tintamarre, un masque sur la figure. C'est ce Pirouette. Derrière le masque, on peut reconnaître Coquelin cadet.

Il me disait un jour qu'il fait de l'escrime depuis trois mois, afin de pouvoir un jour tuer un journaliste. Cette boutade, si elle vient du cœur, toutefois, ne prouve pas une sympathie pour mes confrères et pour moi, et indiquerait que Coquelin cadet ne s'est jamais ravalé jusqu'à être journaliste. Mais je crois que si. C'est ce dit Coquelin cadet qui, par exemple, a rapporté ce fait d'hiver charmant : Mlle Sarah Bernhardt renversée par une feuille morte qui tombait.

En tout cas, c'est ce comédien exquis et délicat qui est le plus bêtement drôle et le plus connu des monologuistes de Paris, si le mot est français. On le recherche dans les représentations à bénéfice, dans les

salons, dans toutes les soirées. Il y dit des bluettes, et parfois de petits chefs-d'œuvre, en prose et en vers, de Richepin, de Paul Arène, de d'Hervilly, de Théodore de Banville, de Paul Bilhaut, de Charles Gros, créateur d'un genre.

D'ailleurs le coupable a enfin avoué, il a publié, en 1880, sous le pseudonyme de Pirouette, un volume où sont assemblés ses désopilantes fantaisies: Le Livre des Convalescents. Le bréviaire des convalescents est illustré de dessins très spirituels par Henri Pille ; et Coquelin s'y est fait portraire deux ou trois cents fois. Il n'y a que les comédiens pour ça.

Il a publié aussi, chez Téditeur Paul OUendorff, une maquette charmante, le Monologue moderne^ illustrée par Luigi Loir, de dessins pourris de parisianisme. Le début du monologue de Cadet sur le monologue est exquis :

« Mesdames et Messieurs,

« Je me souviens de l'émotion terrible qui m'écrasait, il y a dix-huit mois, quand j'eus l'honneur de paraître devant vous, pour la première fois, comme conférencier. Ce nom de conférencier me tuait ; la nuit, je ne rêvais plus que conférence ; je voyais d'immenses verres d'eau me poursuivre, de grandes petites cuillers qui dansaient autour de moi, de lourds sucriers qui allaient m'aplatir, et une carafe gigantesque qui me douchait ; je voulais proférer un son... rien! Le public me criait : « A la porte ! » C'était épouvantable.

« Aujourd'hui, plus d'émotion : j'ai découvert que je n'étais pas du tout conférencier ; il y a des gens qui

sont tellement conférenciers^ qu'ils ont l'air d'être

venus au monde en habit noir et en cravate blanche ;

ce n'est pas moi, moi je ne yeux être (si je peux) qu'un

amuseur.

« Ce n'est pas la même chose qu'un conférencier ;

je ne yeux être qu'un bon enfant. Je voudrais avoir le

droit de mettre sur ma carte de visite : Coquelin cadety

bon enfant. »

Un souvenir, à ce sujet, me revient en mémoire, et je demande pardon à Cadet de le narrer ici. J'arrive un matin chez lui, avec l'excentrique Cabaner que j'avais rencontré dans l'escalier, et Coquelin nous reçoit au saut du lit. Tout à coup il nous dit :

— Yilliers de TIsie-Adam m'a remis hier une fantaisie très amusante. Il y a du style de 1830, et du chic d'aujourd'hui. Vous allez entendre.

Il pa^se sa culotte à la hâte, met un veston, se campe dans un coin, et nous lit la fantaisie de Villiers de risle-Adam : le Chapeau chinois.

Soudain nous partons d'un fou rire. Coquelin gesticulait, et. à mesure que le récit avançait, le pantalon mal boutonné, tombait sur les genoux. A la fin, Coqaelin juge nos rires un peu trop violents, il en voit la cause. Alors, sans sourciller, il relève son pantalon, et continue.

Un détail oublié.

Coquelin cadet est décoré de la médaille militaire. C'est encore un de ses titres de petite gloire.

A son retour de la Nouvelle-Calédonie, Louise Michel est arrivée chez sa mère, à Conches, près Lagny. Là, j'ai eu l'honneur de la voir, mais il faut avouer qu'elle était bien inconnue dans cette campagne tranquille, bornée de coteaux entre lesquels la Marne déroule en zigzags le ruban de son onde. Il était cinq heures du soir, en novembre. Sur les arbres aux feuilles jaunie?, se détachant aux bouffées de bise, le crépuscule tombait, et sur les champs onduleux, par ci, par là, derrière les vitres, aux fenêtres des habitations, des lumières pointillaient. Égaré en des sentiers sous bois, je rencontre deux paysans et les prie de m'indiquer la maison de Louise Michel. Un n'avait jamais ouï ce nom. L'autre me dit :

— C'est cette femme à qui on a fait à Paris une récep-

tion ? Je nous en sommes informé à Lagny. A demeure da côté du moulin à Guérin. Tous apercevrez la cheminée et le toit d'ardoise... Mais qu'è que c'est donc ? Elle a reçu une éducation hors ligne? Elle a fait quèque chose d'extraordinaire ?

Louise Michel est une femme dans le genre de Jeanne d'Arc, de Charlotte Corday. Elle a l'amour de rhumanité, et, volontiers, elle donnerait sa vie si elle pensait, à un moment, que sa mort soit utile à ceux qui souffrent. C'est une grande dévouée. Pendant le siège de Paris par les Versailiais, vêtue en garde national, elle ramassait les blessés parmi les balles sifflant autour d'elle, sous les obus, et, le cas échéant, tirait le coup de feu. En Océanie, elle soignait ses compagnons d'exil comme une sœur. C'est une nonne de charité, mais une nonne rouge.

On rencontre à travers les siècles de ces êtres détraqués. Ernest Havet a écrit que géométrie et passion, c'est tout l'esprit de Pascal. Louise Michel, une toquée aussi, n'a que la passion. Elle est un cœur dévoj^é. Faite pour aimer, étant femme, au lieu de suivre la série et de chérir sa poupée, son amant, son mari, ses enfants, son toutou et Dieu, elle aime ses chats et le peuple. Elle aime en général et non en particulier. L'amour pour Louise Michel s'appelle le socialisme.

Je n'ai pas dit tout ça au paysan. Mais Louise Michel est ainsi. Rochefort me contait que, pour la voir

nue dans la rue, (horreur !) il faudrait lui dire qu'à côté une femme meurt de froid, et, aussitôt, plus charitable que saint Martin, elle donnerait jusqu'à sa chemise. Louise est née, en 1835, dans la Haute-Marne.

D'une intelligence curieuse, elle étudia l'histoire avec ardeur et elle fit cette observation qu'à chaque mauvaise époque il aurait suffi de supprimer un homme pour sauver le pays. Charlotte Cordaj^ en assassinant Marat, espérait délivrer la France.

Dans le même but, Louise Michel, qui avait déjà tenu, dans sa jeunesse, une école libre à x\ndeloncourt et à Milières, villages delà Haute-Marne, étant directrice d'un petit externat, à Montmartre, rue des Oloys, voulait tuer l'empereur. Mais elle prétend qu'elle ne put Jamais l'approcher, parce qu'aux anniversaires du 2 décembre 1851, elle déposait des chansons républicaines, adressées à Napoléon III, au guichet de l'Échelle. (Cela évoque les lâches de comédies qui, la veille de se battre en duel, préviennent la police.)

Cette idée fut très fixe dans son esprit. Même elle se fit. pour laisser son portrait à sa mère après le meurtre de l'empereur, photographier, rue du Pontaux-Choux, debout près d'unetable, une mainappuyée sur une tête de mort, l'autre bras levé dans une allure théâtrale, les doigts fermés, sauf l'index dirigé en haut tragiquement.

En ce temps, Louise Michel était toujours habillée de noir et avait une rose rouge dans ses cheveux noirs ou à son chapeau. Elle voulait, de cette façon,

porter le deuil de la liberté. Si elle avait pu parvenir jusqu'à lui, elle aurait frappe l'empereur sans remords, depuis qu'elle avait lu dans les Châtiments, ce vers dit par la conscience à Harmodius :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

Vint l'année terrible. Louise Michel fut ambulancière et se battit aux avant-postes. Pendant la Commune, exaltée par la fièvre du premier siège, elle fut prise par son ancien caprice et offrit au gouvernement insurrectionnel d'aller poignarder Thiers. On refusa, d'abord en lui disant qu'elle ne pourrait pas même se rendre à Versailles. Mais Louise Michel y alla et en revint afin de prouver que c'était possible.

Elle n'avait pas essayé de voir Thiers, ayant donné sa parole pour cette fois. Alors Ferré, celui qui commanda, dansle second chemin de ronde de la Roquette, la fusillade des otages, la désarma en disant qu'il ne fallait pas établir la Révolution sur un crime. Elle avait organisé le Comité central de l'Union des femmes et présidait le club de la Révolution, tenu à Téglise Saint-Bernard. Blessée en défendant le fort d'Issy, à l'heure de la répression, Louise Michel se dénonça elle-même, et, dans le conseil de guerre qui la jugea, elle se montra véritablement audacieuse et insensée. Elle proclamait qu'elle avait voulu opposer une barrière de flammes aux envahisseurs de Versailles.

]ype Marie Ferré, la sœur du fusillé, m'a com-

muniqué une poésie inédite, écrite par Louise Michel, le 4 octobre 1871, à onze heures du soir, à la maison d'arrêt de Versailles. J'ai retenu les deux premières strophes dont les vers, pleins du découragement des vaincus, sont comme affaissés, tels que de sanglants coquelicots chargés de pluie et courbés :

On en est à ce point de honte, De dégoût profond et vainqueur, OiJ i'h rreur ainsi qu'un flot monte, Oij l'on sent déborder son cœur.

Vous êles nos seigneurs et maîtres, Notre vie est entre vos mains ; Mais ]es jours ont des lendemains, Et parmi vous sont bien des traîtres.

Envoyez-nous tous loin de France!

Les pieds y glissent dans le sang, Les vents y soufflent la vengeance.

Laissez-nou.e, le crime est trop grand. Laissez-nous tous partir ensemble, Dans les tempêtes de l'hiver, Sur les flots grondants de la mer, Vers quelque sol brûlant qui tremble.

Condamnée à la déportation, on la dirigea sur la Nouvelle-Calédonie. A la presqu'île Ducos, elle fut la voisine de Rochefort. Elle rendit aux exilés les meilleurs services. Elle instruisait les enfants et soignait les malades. Pour la remercier, Rochefort, après l'amnistie et les rentrées triomphales à Paris, lui a offert un magnifique manteau de fourrures que Louise Michel a mis sur ses épaules et Olivier Pain dans tous les journaux.

A la Nouvelle-Calédonie elle s'est beaucoup liée avec deux félins canaques, un chat rouge, puis Mi-

nette qui est blanche et grise. Cette espèce a deux dents pointues descendant sur la babine inférieure, la queue effilée, semblable à une queue de rat, et les pattes de derrière plus longues que celles de devait, comme les kanguroos qui sont les fauves t}- piques de TAusiralie à laquelle les îles calédoniennes ont dû jadis être unies. Les deux chats sont arrivés à Paris, parmi les acclamations de dix mille personnes, sous le bras de leur maîtresse.

En exil, Louise Michel avait eu encore la pensée de tuer le prince impérial, afin d'empêcher toute revendication césarienne. Mais les Zoulous s'en sont chargés. En compensation, là-bas, Louise Michel adressait, en 1873, aux gouvernants d'alors, une pièce qui ne manque pas de souffle : Versailles capitale. Mais le commencement de la troisième strophe manque absolument de rime :

Pour protéger ceux qui gouvernent Contre les remords qui surviennent, 11 faut un antie de tyran. Le vin répandu dans l'orgie, Toujours sur la terre rougie, A voilé les taches de sang.

Après l'amnistie, Louise Michel habita quelque temps à Couches, avec sa vieille mère qu'elle aime d'un amour tendre. Elle m'exprimait alors gaiement qu'elle serait satisfaite d'être représentée en sorcière, à cheval sur un bidon de pétrole, un vrai, et non pas

une boîte au lait; et, la maman, à l'air simple et bon, aux cheveux blancs et aux yeux doux, dont l'amour merveilleux enveloppe sa fille bizarre, comme elle l'envelopperait encore coupable, haussant les épaules à ce mot de sorcière, Louise se pencha vers la paysanne et lui murmura avec un sourire :

— J'ai mis un filet pour te plaire. Vois. Mes cheveux ne sont plus épars.

Puis, Louise Michel poursuivit avec enjouement, en caressant de ses doigts le dos d'un chat qui sur ses genoux faisait ronron :

— Nous discutons, maman et moi, et nous ne nous entendons pas souvent. Je lui parle de mes théories, mais pas de toutes, pour ne pas lui causer de la peine. . . je saute des alinéas. Ainsi, je ne lui avais pas confié autrefoi~s que j'avais décidé de tuer l'empereur. La France, si j'avais exécuté cet homme, ne serait pas aujourd'hui amputée de deux provinces.

Lamère se fâchait un peu, comme pour défendre l'empereur et s'opposer peut-être à un meurtre. Elle branlait sa tête chenue. Jela calmai : « C'est inutile, madame, d'être inquiète. Napoléon III est mort, et son fils aussi. »

Il est passé le temps où Louise Michel, institutrice de province, composait des vers religieux qu'elle envoyait à son recteur, M. Fayet. Après l'amnistie, elle s'est occupée de romans et de drames ; mais elle ne s'en est pas tenue à cette littérature révolutionnaire. Elle devenait, cette toquée profondément res-

pectable, une cause de désordres; elle soulevait la populace; voilà Louise Michel en prison. Elle y a le loisir de penser à ses revendications.

Elle réclame pour la femme le droit de vote et l'éligibilité. La femme ne doit pas être le jouet de l'homme, mais sa compagne, et l'éleveuse des enfants.

Elle veut le partage égal des biens, car sa formule est que tout est à tous ; elle estime, on le sait, qu'il est utile de sacrifier un chef pour prévenir les grandes hécatombes humaines. Mais ce n'est pas une femme de l'époque de la Convention, c'est une femme d'une époque où Ton pérore. Elle a du tuer l'empereur^ M. Thiers, le prince Eugène Napoléon. C'est une Charlotte Corday platonique.

Elle croit à un avenir où les méchants auront disparu, comme disparaîtraient les boiteux et les bossus, à un avenir où les figuiers porteront des prunes.

Assez grande, Louise Michel a la figure ovale et le front haut autour duquel flottent, en intransigeants, des cheveux noirs, grisonnant un tantinet. Ses traits, qui sont énergiques, ont dû être délicats, un duvet ombre la bouche. Les yeux sont très remuants sous les sourcils accentués et ont Téclair de vive intelligence, qui, parfois, dans la causerie illumine les mots. Elle porte chez elle un costume assez négligé. Je me souviens d'un veston entr'ouvert sur un corsage rouge et d'un jupon noir.

Louise Michel est l'auteur de livres d'enseignement, d'un manuscrit de poésies politiques et de pièces pitto-

resques qui sont des traductions de chants canaques. Ses lettres renferment des passages d'une beauté stoïcienne. Les hommes ne sont rien. Tout pour le principe.

Cette femme, chez qui la chaleur inférieure est montée au cerveau, chérit les enfants, et a écrit sur eux de jolis vers, mais, comme je la priais de me permettre d'en citer dans ce portrait, elle m'a répondu qu'il valait mieux donner une pièce vigoureuse, et, selon ses expressions, faite pour toucher l'ennemi au cœur. Elle ajouta :

— Le reste serait ridicule.

Ce ne serait point si ridicule, une poésie d'une femme comme Louise Michel sur les enfants. Elle a beau prendre des tournures masculines et s'émanciper, elle reste absolument femme par le manque d'originalité.

Les femmes sont croyantes par intime essence et se toquent de ce qu'on leur apprend, que ce soient les théories de Jésus ou celles de Darwin. Faites pour accepter et recevoir, elles ne sont les maîtresses de l'homme que par euphémisme. Louise Michel, voulant tracer pour moi, au dos de sa photographie à la tête de mort, une pensée profonde, après avoir cherché, a cité une phrase de Rochefort.

Elle a eu l'esprit tourné, comme tourne parfois un vin exquis, en lisant les sublimes poèmes des Châtiments, Femme, elle a subi, quand même, l'impression

du mâle. Elle est la victime de Hugo et maintenant, elle rêve dans une prison.

Adieu la maison blanche aux volets verts de sa cousine germaine, qui a soigné la mère pendant l'exil de la fille. Adieu la maison paisible de Couches, ou je vis, après les pourpres aventures, après l'amnistie, Louise Michel, causant, le regard reposé parle paysage calme. Autour, dans le feuillage, des peupliers, qui bruissent, monte toujours, avec le gémissement de la grande roue, le murmure d'eau du moulin.

Un moment, on n'a parlé qne d'elle. Elle est tout à fait célèbre (pour combien de temps ?) de par le coup de cravache que lui a probablement appliqué Sarah Bernhardt. Je dis « probablement » ; rien n'est moins certain. Le monde entier, pendant plusieurs jours, ne s'est occupé que de cet incident. Je Yois deux chefs de tribu, dans l'Amérique du Sud, causant sur ce grave sujet:

— Sarah a cravaché Colombier ; mais on m'a assuré que Colombier avait ensuite fessé son ancienne amie. Léontine Massin et Lina Munte, quoi !

— Œil-de Serpent se trompe. Colombier a essayé ; elle n'a rien trouvé.

Sans plaisanterie, Paris qui s'amuse, celui qui ne

travaille pas et qui n'est pourtant pas une bête, a fait un succès de scandale au livre Sarah Barnum, que M"^ Colombier a publié sur M^^^ Bernhardt. (Mesdemoiselles, voulez-vous accepter mon bras?) M. Octave Mirbeau, écrivain d'allure, estimable particulièrement pour son franc parler, au milieu des aplatis contemporains, a vivement attaqué M'^^ Colombier et le romancier solitaire qui l'accompagne depuis le printemps. Un duel s'en est suivi ; M. Bonnetain a reçu deux coups d'épée dans le bras. Rien de dangereux. Le bras en écharpe, c'est intéressant et ça repose.

Ce qui est plus sérieux, M^^e Colombier a-t-elle eu si grand tort de publier ce mauvais livre ?

La question est délicate. Le journaliste qui s'occuperait de la vie privée de M^^^ Bartet, de M'ie Barretta, à présent M"^' Worms, de M""® Jane Hading, manquerait de goût ; il n'a à s'inquiéter de ces jeunes femmes que comme artistes.

En est-il ainsi de Sarah Bernhardt et de Léa d'Asco ?

Elles se sont trop ouvertes au public pour avoir encore une vie privée. Quand on veut trop grandir par la réclame, on risque d'en mourir.

Sarah Bernhardt et Léa d'Asco ne sont plus derrière un mur ; elles sont au pied.

Le mieux est de ne pas leur marcher dessus.

Le volume de Mile Colombier est malpropre. Pouvait-il en être autrement?

Ayant publié moi-même un roman où on a cherché

Sarah Bernhardt, je sais bien qu'on peut me mettre en cause. On se trompe. J'ai écrit un livre, œuvre d'imagination, Dlnah Samuel d'observation aussi, mais je n'ai pas eu souci de copier Sarah ; elle n'est au reste pas aussi complète que mon héroïne. Sarah Bernhardt est moins que Dinah Samuel, plus que Sarah Barnum. M'^' Colombier^ elle, a dicté des mémoires.

Ce qui n'est pas, j'aurais voulu portraiturer Sarah, dans un roman ; j'aurais causé un chagrin à cette tragédienne extraordinaire que je ferais amende honorable. Sans être coupable, je m'exécute pour l'intention qu'on m'a prêtée, et en vers encore :

Page 1