CHAPITRE VIII
78. — Lits de torrents supérieurs; terrains cristallins. (P. 165).
sant saillir les arêtes plus résistantes, ce qui arrive pour les schistes cristallins, comme pour les granits et protogynes (1). Il en résulte qu'un torrent, coulant le long d'une pente sur ces roches, .descendra en zigzag et non suivant une ligne droite. Chaque jour s'élargira ce lit, et, la gelée aidant, en hiver, il le dégradera si bien qu'il se fera une place proportionnée à son débit, mais toujours en raison de la structure même de la roche.
Soit, figure 78, Aie lit d'un glacier latéral dont les anciennes moraines sont en M. Le torrent, sorti de ce glacier latéral, avait déjà creusé sa rigole d'écoulement dans la pente de la montagne sur les rampes hautes de laquelle il s'était établi. Les moraines M avaient réglé cette issue en endiguant les bords du glacier. Mais, retiré plus haut, ce glacier laisse apparente la partie inférieure A de son ancien lit. Sur ce lit moutonné, les ruisseaux, provenant de la fonte, épars, viennent se réunir au débouché, mais, mal réglés, entraînant avec eux des débris, ils élargissent ce débouché, le ruinent. La roche se disloque aux gelées; alors il se forme une sorte de demi-entonnoir plus ou moins régulier qui recueille les eaux, les réunit, et celles-ci prennent leur cours, tout en creusant leur lit aux dépens de la roche et en se conformant à la structure générale de ses plans de jonction. Toutefois le ravinage, large et égueulé à son origine, se règle et s'approfondit ; puis, à la base, le torrent dépose les cailloux qu'il charrie dans son cours rapide. Cependant, tous les- jours, ce cône de déjection C augmente de volume (voir en D) et finit par atteindre le goulet supérieur. Pendant longtemps, le torrent, par la force d'impulsion acquise, descend directement sur le dos du cône en se faisant deux rives de cailloux qu'il rejette sur ses bords. Mais il arrive un moment oii ce cône présente une si longue pente et forme un dos tellement prononcé, que le moindre obstacle, une roche éboulée, détourne le cours d'eau, et alors il suit l'une des deux lignes de jonction du cône avec la pente de la montagne; c'est-à-dire la
(1) Ce fait si facile à observer le long des parois des torrents, coulant entre des schistes cristallins, des granits et des protogynes, indique clairement la résistance plus énergique des plans de jonction de ces masses cristallines. On voit, en effet, souvent, ces roches lavées par le torrent, présenter un réseau de lignes saillantes qui ne sont autres que les plans de retrait dont nous avons parlé longuement plus haut.
pente ad ou la pente cd{i). Si la pente du ravinage est trës-raide, il y a à chaque angle du ravin une différence notable de niveau entre l'amont et l'aval. Alors il y a chute d'eau et palier ou ralentissement.
Sur les lias, les terrains jurassiques, dont les soulèvements se présentent le plus habituellement par grands plans , plateaux et failles, et dont la structure stratifiée montre des bancs superposés, les torrents s'écoulent sur des pentes assez faibles pour tomber
79. — Lits de torrents supérieurs dans des schistes ardoisiers.
tout-à-coup en cascade le long d'un escarpement abrupt. Ces cascades ne sauraient faire des cônes de déjection à leur base, les cailloux étant arrêtés avant d'atteindre la chute. Mais, sur les schistes micacés, argileux, ardoisiers, si facilement attaqués par la gelée et l'humidité, les cours d'eau supérieurs ont une physionomie toute particulière. Ces roches, sur lesquelles les glaciers ont eu tant de prise. à cause de leur peu de dureté, présentent actuel-
(1) Voir, dans la vallée de Chamonix, le torrent de Blaitière.
lement des pentes adoucies, soit concaves, soit convexes, sur lesquelles les aspérités sont à peu près nulles. Les neiges et les eaux tombant le long des sommités se réunissent dans la partie concave de la combe ; là, elles se livrent à un travail de décomposition de la roche, s'infiltrent à travers ses feuillets si nombreux,
Déblai de boues glaciaires dans une combe.
détrempent les argiles ; alors il se fait un ravinage profond , coupé presque à pic, et, au sommet de ce ravinage, une combe plus ou moins large, figure 79, mais dont le diamètre augmente sans cesse (1). Ces torrents forment à leur base des cônes de déjection
(1) Voir les combes des torrents, au-dessus des Houches, en montant au Pavillon de Bellevue, celles du col de Balme, celles du val Ferret Italien, celles du mont Joli.
très-considérables et de matières si bien réduites en poussière que la végétation les envahit promptement. Les débris schisteux ardoisiers mêlés d'argile ont été souvent entraînés par les premières fontes des grands glaciers sous forme de boue et ont été remplir des vallons d'une étendue considérable, Texutoire de ces vallons n'étant pas assez ouvert pour permettre à ces boues de s'écouler ; puis le phénomène qui se produit sur une petite échelle dans la figure 79 s'est produit en grand (1). Cependant ces énormes amas argileux dont nous n'apercevons plus que le niveau supérieur, lequel a laissé des traces le long des escarpements, ont disparu ; les combes, creusées d'abord par les glaciers, puis remplies en partie, se sont recreusées. Comment ce fait s'estil produit? Dans les limons et alluvions torrentiels déposés dans les vallées, nous voyons bien que le cours d'eau, après avoir apporté le remblai, l'a creusé profondément pour se faire un lit, relativement étroit, et lorsqu'il n'était plus chargé d'une aussi grande quantité de matières solides, mais ce cours d'eau a laissé subsister l'ancien lit au-dessus de sa surface actuelle. Cependant, pour beaucoup de ces dépôts argileux, il n'en est point ainsi : ils ont été presque entièrement vidés.
Or ce qui se produit sous nos yeux aujourd'hui explique ce fait. Soit une combe, figure 80 : projection horizontale en A, section en B sur a b. L'exutoire C n'a pas été assez large pour permettre aux boues schisto-argileuses de s'écouler, et celles-ci sont restées dans le vallon suivant la section e f.
Les pluies, les neiges fondues qui descendent le long des parois G H I de la combe, passent sous le dépôt argileux, détrempent sa partie inférieure, qui, lubréfiée et s'échappant sous la charge supérieure, commence à s'écouler par l'exutoire C. A mesure que la matière inférieure se déblaye, la matière supérieure, plus sèche, plus dense, se fend suivant les lignes g h en projection horizontale g' h' en coupe et descend par gradins, ainsi que le montre le profil i k.
Ainsi, successivement, tout le dépôt quitte son réservoir et est
(1) Par exemple, dans les combes de Malatra, de Secheron, au sud du val Ferret Italien, au fond du val Ferret Suisse.
transporté dans les vallées basses, ne laissant dans la combe qu'il occupait que des témoins ^' de son ancien niveau supérieur attachés à quelques anfractuo sites des schistes (1).
Mais les eaux torrentielles entraînent avec elles des matériaux de formes et pesanteurs diverses, depuis les argiles les plus ténues jusqu'aux blocs de dimensions considérables. Ces matériaux sont transportés avec des vitesses d'autant plus grandes qu'ils sont plus petits. Le limon argileux sera entraîné jusque dans les réservoirs inférieurs ou les plaines et même jusqu'à la mer, le sable se déposera plus haut, là 'oii les courants ont perdu partie de leur action, puis les galets, puis enfin les blocs en raison de leur poids (2). Il en résulte que les torrents à pente très-raide et voisins des sommets ont leurs lits semés de pierres énormes couvrant la roche dénudée et que le sable ou les galets ne sauraient s'y arrêter; que les torrents des vallées supérieures charrient des galets, et que ceux des vallées inférieures ne transportent guère que du gravier. Il y a donc triage des matériaux laissés par les moraines , les boues glaciaires et les ruines journalières.
Mais la proportion de ce triage dépend de la masse et de la rapidité du courant d'eau. Au moment des grandes débâcles de l'époque glaciaire, la masse de liquide était tellement considérable qu'elle entraînait des cailloux beaucoup plus loin que ne peuvent le faire les torrents actuels. Il se faisait donc, à l'origine des grandes fontes dans les vallées basses, un sous-sol de gros galets; puis, à mesure que diminuait la violence du courant et que les approvisionnements de matériaux s'épuisaient , des dépôts de galets plus menus, pour finir par des graviers et des limons. Le remblai, fait par les torrents dans ces vallées basses , était donc disposé suivant les conditions les plus favorables (nous allions dire les plus savantes), pour composer une bonne assiette du sol.
(1) On peut voir ce phénomène se produire dans les craies des falaises de Dieppe qui renferment de larges dépôts d'argiles. Dans les ouïes de la craie, Targile s'écoule exactement, comme l'indique la lig. 80.
(2) Voyez les Torrents, leurs lois , leurs causes et leurs effets, par Michel Costa de Bastélica. Baudry, édit.
Cependant, à cette règle ii est des exceptions résultant des boues torrentielles ; car, si les glaciers ont formé des boues qui ont été transportées loin de leur point de formation, les torrents ont procédé et procèdent chaque jour de la même manière.
Lorsque, après une fonte, les eaux torrentielles qui descendent dans des gorges à redans (voyez ûg. 78) se précipitent en abondance, elles entraînent des blocs nombreux, les éboulis des parois minées qui, arrivant ensemble à un étranglement, s'arrêtent, s'arcboutent, se calent réciproquement, suspendent ainsi la marche des cailloux, des détritus, et forment un barrage derrière lequel s'amassent les sables et limons. L'eau, arrivant toujours avec violence, détermine habituellement une rupture de cette digue improvisée, qui, sous forme boueuse, roule sur elle-même, dégradant les parois de la gorge, et descend s'épancher dans les parties basses en débordant le lit de déjection. Le torrent, coulant toujours, rejette sur ses bords les cailloux qui lui barrent le passage et forme deux digues de pierres de toutes grosseurs. Ce fait se présente à la base de tous les cônes de déjection torrentielle, et ces digues semblent parfois, tant elles sont régulières, dues à la main de l'homme.
Il n'est besoin de dire que les phénomènes d'écoulement des torrents à pente rapide varient en raison de la nature géologique du sol; que, là oii le sol est meuble, d'une structure peu résistante, le torrent creuse des ravins beaucoup plus profonds que là où la roche présente une résistance tenace à l'effet des eaux.
Aussi, à grande distance, l'appréciation à simple vue de la section d'un ravin peut indiquer la ifature géologique du terrain dans lequel il est creusé.
Les terrains liasiques, jurassiques, les schistes verts, et même certains terrains crétacés, présentent des dispositions qui sont particulièrement favorables à un écoulement réglé au-dessous des altitudes, contrairement à ce qui arrive sur les pentes très-abruptes. Dans ces terrains, et par suite de la structure même des roches, les torrents procèdent par étranglements et ressauts, auxquels succède une ouïe plus ou moins étendue.
Ces roches présentent, comme les roches cristallines, des plans