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Remblai des crevasses par les neiges

fait, la dilatation s'opère, et ces sortes de coins posés entre les crevasses, en gonflant, font d'autant marcher le glacier.

Mais si, après un hiver très-neigeux, survient un printemps sec et chaud comme en 1875, puis un mois de juin très-pluvieux, des amoncellements de neiges de quatre ou cinq mètres d'épaisseur à une altitude de 2,500 mètres sont bientôt fondus. Le sol échauffé produit, par réverbération, une ablation rapide, la neige devient

(1) Nous avons observé la présence de ces blocs de neiges dans les crevasses sur presque tous les hauts glaciers.

molle dans toute son épaisseur et les pluies les entraînent facilement. Des approvisionnements énormes sont ainsi répandus dans les vallées, basses, en quelques heures, et inondent de grands territoires.

Si, au contraire, l'hiver se prolonge, si le printemps est tardif, s'il est humide, les neiges se conservent jusqu'à la fin de juin, perdant peu de leur volume : les chaleurs de juillet provoquant alors des évaporations considérables, des orages fréquents pendant lesquels la neige nouvelle descend souvent jusqu'à l'altitude de 2,000 mètres et à la suite desquels la température s'abaisse. A la fin de juillet les jours raccourcissent sensiblement, et, si le soleil se montre, son inclinaison laisse dans l'ombre de grandes surfaces autour des sommets qui conservent leurs neiges. En septembre, les nuits sont déjà longues et froides, les neiges de l'hiver précédent sont dès lors préservées et protégeront les approvisionnements qu'apportera la saison d'hiver suivante. Plus la masse augmente, et plus les causes de fontes diminuent, plus les amas glacés absorbent les vapeurs et les regèlent ; leur augmentation s'accroît ainsi en raison inverse de l'ablation (1).

M. le chanoine Rendu, depuis évêque d'Annecy, prétendait en 1840 (2) que toute vapeur contenue dans l'air doit se condenser à la surface d'une vaste étendue de névés, comme le Mont Blanc ; les observations de MM. Ch. Dufour et J.-A. Forel ont démontré que, lorsqu'il y a condensation, ce n'est que l'excès de vapeur d'eau au-dessus du point de saturation de l'air à la température de la glace, qui peut se précipiter sur celle-ci; que l'air, s'il est très-sec, peut enlever une certaine quantité d'humidité à la surface du glacier, mais que jamais l'évaporation de la neige ou de la glace n'élèvera sa tension à plus de 4™™, 60, ou son contenu en vapeur d'eau à plus de 4,88 grammes par mètre cube ; donc : que la condensation peut être considérable, mais que l'évaporation ne le sera jamais.

(1) Nous renvoyons le lecteur, à ce sujet, aux observations si intéressantes de MM. Ch. Dufour et J.-A. Forel, professeurs à Morges : Recherches sur la condensation de la vapeur aqueuse de l'air, au contact de la glace, et sur révaporation, dont nous avons déjà parlé au chapitre III.

(2) Théorie des glaciers de la Savoie, Chambéry, 1840, p. 27.

Des observations générales viennent confirmer celles de détail que les savants professeurs de Morges ont faites avec un soin minutieux, et tant de fois répétées, afm d'établir des moyennes certaines.

Nous avions eu l'occasion de remarquer que, peu après le coucher du soleil, il se produit, lorsque le ciel est très -pur, comme un nimbe très-mince au-dessus des névés les plus élevés, qui n'a pas exactement la teinte du ciel, est plus rosé et se traduit même parfois en très-légers filaments au-dessus de la neige. Cela n'a rien que de très-naturel. La vapeur contenue dans l'atmosphère échauffée se condense à la surface de la neige et s'y dépose.

Mais ce phénomène a pu être observé par nous pendant la nuit et dans des circonstances différentes.

Le 12 septembre 1875, par un temps clair, les vents du nord et d'ouest luttaient à une altitude de 5,000 mètres, ce que permettaient de constater quelques nuages qui frisaient la cime du Mont Blanc; la lune se levait derrière le Mont Blanc (1). Le sommet a laissé voir, pendant tout le temps que l'astre était masqué par lui , une ligne brillante qui suivait régulièrement ses contours , à une certaine distance. Les nuages légers semblaient glisser au-dessus de cette enveloppe sans la déformer en rien.

Mais, quand ils se trouvaient superposés à cette couche immabile, brillante, celle-ci devenait plus brillante encore et plus épaisse.

Le phénomène a pu être observé sans variations jusqu'au moment oii la lune s'est montrée près du sommet.

Les névés soutiraient donc, aux nuages qui se trouvaient à une certaine hauteur au-dessus d'eux, une quantité de vapeur qu'ils condensaient à une distance de leur surface, distance que nous estimons devoir être d'une vingtaine de mètres.

Tous ceux qui ont parcouru les montagnes savent que les brouillards qui, le matin, remplissent les vallées lorsque le soleil

(1) A neuf heures du soir, entre le sommet et la Bosse du Dromadaire.

s'élève, se pelotonnent le long des pentes, les gravissent lentement, puis, arrivés à la hauteur des glaciers, disparaissent en peu d'instants, sont absorbés. Le soir des journées claires, quand le temps est au beau, un phénomène inverse se produit. Les nuages, qui se sont accumulés autour des sommets, descendent au moment du coucher du soleil, semblent se reposer doucement sur les glaciers, et, peu après, ont complètement disparu.

Les glaciers absorbent donc une grande partie de l'eau contenue dans l'atmosphère pour se l'approprier et la convertir en glace. Il est évident que cette propriété tend à les accroître en raison directe de leur surface et de leur volume, et que les causes d'ablation augmentent d'autant plus que les glaciers diminuent, que les causes de croissance augmentent d'autant plus que les glaciers prennent plus d'importance. Après des hivers neigeux prolongés, des étés humides, les glaciers sont dans des conditions favorables à leur augmentation persistante, parce qu'ils résistent mieux aux causes de fonte et absorbent une quantité plus considérable d'eau qu'ils peuvent regeler ou conserver comme on l'a vu. Mais si, par suite d'hivers et d'étés secs, ils commencent à décroître, les causes d'ablation prennent de plus en plus d'importance. Il faut donc, après une période de décroissance, pour que les glaciers gonflent de nouveau et puissent s'avancer dans les vallées, qu'il se présente une série d'hivers neigeux et d'étés humides.

En 1874 on constatait que, dans toute la partie occidentale de l'Europe , les sources, les cours d'eau avaient atteint un minimum de débit qui depuis très-longtemps n'avait pas été constaté, et on attribuait, non sans raison, cette diminution à Une séi'ie d'hivers secs, sans neiges abondantes, et à des étés chauds^

En Suisse et en Savoie, le vent qui fait disparaître l'apidement les neiges au printemps est le vent du sud-est appelé le FuetiHi C'est le Schirocco venant des déserts africains. Ce vent chaud et sec absorbe les neiges, les mange, suivant l'expression des nlontagnards. Si le Fœhn ne souffle pas au printemps, les neiges persistent très-tard, et le soleil n'a pas sur elles l'action évaporante de ce courant d'air chaud. Si l'été est hulnide et l'automne

précoce, ce qui arrive souvent après des étés pluvieux, les nouvelles neiges retombent sur celles qui n'ont pu fondre, le névé se fait, le glacier commence. L'abaissement d'un degré dans la moyenne de température annuelle et un état humide de l'atmosphère peuvent donc produire un accroissement considérable des glaciers, et ce n'est pas tant la quantité d'eau tombée qui produit cet accroissement que l'état permanent humide.

Les pluies d'orage fondent énergiquement les parties inférieures des glaciers, et nous ne croyons pas que la grêle et les neiges qu'elles apportent au-dessus de 3,000 mètres, invariablement et même plus bas, compensent l'ablation dans l'état présent. Mais les pluies du printemps, qui nous paraissent douces dans la plaine, ne sont que de la neige au-dessus de 2,000 mètres, et de la neige pulvérulente au-dessus de 3,000 mètres. Si ces pluies persistent tard et si même elles durent pendant tout l'été, ainsi que cela est arrivé en 181 6, il y a amoncellement considérable sur les hauts plateaux, dans les cirques supérieurs, et fonte nulle. L'approvisionnement des neiges est ainsi triplé, en supposant que, dans l'état ordinaire, l'approvisionnement hivernal soit dépensé par la fonte estivale. C'est-à-dire qu'il y a, pour une dépense estivale, l'approvisionnement accumulé pendant deux hivers et un été. On conçoit donc que, s'il survienl une série d'étés couverts, humides, il doit se faire dans les réservoirs glaciaires un approvisionnement tel, que les courants gonflent et s'étendent avec une puissance irrésistible.

S'il suffit d'une variation infinitésimale dans la température du glacier pour produire son mouvement, ainsi que nous avons essayé de l'expliquer, il suffit également d'une modification peu sensible dans l'état atmosphérique pour provoquer les grandes oscillations glaciaires;

Description du massif du Mont Blanc (i).

A la suite des études d'un caractère général que nous venons de donner, il paraît nécessaire d'appliquer ces études à la description du massif même du Mont Blanc, tels que les siècles nous l'ont laissé, et d'indiquer dans une sorte de revue détaillée les traces encore existantes des révolutions qui lui ont donné sa forme actuelle.

A distance, lorsque, d'un sommet très-élevé, on considère le massif du Mont Blanc, ses aiguilles si hautes et si aiguës, ses vallons profonds disparaissent, et l'ensemble présente une masse bombée avec un sommet conique aplati, qui dépasse de trèspeu les sommets voisins. La blancheur des névés donne à cette masse un relief qu'elle n'a même pas en réalité ; et si, à l'aide de la chambre claire, on en saisit la silhouette, à peine si ce profil présente des ondulations sensibles. Le massif, quant à sa forme d'ensemble, à ses grands contours généraux, n'a donc guère chang-é depuis l'époque de son soulèvement, et les ruines si profondes cependant qu'accusent ses flancs, ne sont que des érosions peu importantes, relativement à la masse ; ces aiguilles gigantesques ne sont que des témoins à peine appréciables dans l'ensemble, et cependant le cube de matériaux enlevés efl^raie l'imagination ; il a comblé de larges et longues vallées, et, sous forme de cailloux roulés et de sable, s'est répandu sur des territoires étendus.

Nous commencerons la description du massif par celle de la

(1) Voir la carte générale.

plus importante de ses rampes, plongeant vers le nord-nord-ouest et bordée par la vallée de Chamonix.

Cette vallée a son point culminant vers le nord-est, au col de Balme, et s'étend jusqu'au village des Houches; on doit la diviser en deux paliers : l'un, le plus élevé, qui s'étend du village du Tour à celui de l'Argentière ; le second , qui des Tines descend jusqu'aux Houches.

Entre l'Argentière et les Tines existe un rétrécissement sensible au fond duquel l'Arve s'est creusé un lit étroit et coule bruyamment à travers les blocs amoncelés. A la place occupée par le village du Tour, le palier élargi contint longtemps un lac creusé aux dépens du terrain jurassique inférieur. L'Arve poursuit, sur les épais remblais inclinés qui ont remplacé le lac, un cours relativement tranquille, qu'il ne retrouve qu'aux Tines jusqu'aux Houches. Sur ce point le torrent se précipite de nouveau dans une gorge étroite, très-inclinée, entre les terrains jurassique et houiller, pour se répandre dans la vallée de Sallanches, oii, après l'époque glaciaire, une large retenue formait un second lac remplissant toute cette vallée.

Pendant la période glaciaire, les glaciers du Tour et de l'Argentière, ainsi que le courant qui descendait du col de Balme, trouvaient en aval un rétrécissement de la vallée qui gênait leur passage ; et, de plus, la Mer de glace, les glaciers des Aiguilles, ceux des Bossons et de Taconnaz, très-puissants, deiscendaient à angle droit dans le val de Chamonix, oii sur le versant opposé glissaient également les glaciers des Aiguilles-Bouges et de la chaîne du Brévent. Ces courants élevèrent leur niveau supérieur jusqu'à 2,000 mètres d'altitude au minimum (i), et, trouvant vers Sallanches un rétrécissement de la vallée et une digue élevée, le Prarion, la débordèrent par les cols de Voza et de la Forclaz- Prarion et vinrent s'épancher dans cette vallée de Sallanches, où descendaient également les glaciers sortis du val des Contamines et du val de la Dioza.

Les glaciers du Tour et de l'Argentière, ainsi barrés dans leur

(1) A 1,000 mètres environ au-<lessus du village de Chamonix,

cours par le rétrécissement de la vallée et par les masses de glace qui encombraient le val de Chamonix, durent trouver une voie. Un affaissement du soulèvement à la base orientale des Aiguilles-Rouges leur fournit cet exutoire vers le nord, à travers les terrains granitiques et anthracifères des vais de Yalorsine et de Salvan. En passant par le col des Montets, ces deux glaciers se réunissaient donc pour tomber directement dans la vallée du Rhône, à Yernayaz,et rencontraient, en chemin, partie du courant glaciaire descendu du Trient, lequel, très-encaissé au droit de la Tête-Noire et ne pouvant suffisamment débiter, élevait assez sa surface pour franchir le col de Forclaz et descendre aussi dans la vallée du Rhône, à Martigny.

Le courant passant par le col des Montets était encore alimenté par le glacier qui, du Ruet, descendait le val de Rérard, et par les glaciers latéraux de Fins -Hauts et d'Emaney (col de Rarberine).

On observa que, si le col des Montets se trouve à peu près dans la direction du glacier de l'Argentière, le glacier du Tour, au contraire, a devant lui la digue des Posettes et de l'Aiguillette et ne pouvait passer par ce même col des Montets qu'en venant se joindre au bas du glacier de rArgentière et en se détournant très-brusquement à gauche. Aussi éleva-t-il sensiblement son niveau jusqu'à couvrir entièrement le sommet de T Aiguillette, en usant et arrachant profondément ses rampes composées de terrains jurassique inférieur, houiller, avec conglomérats de gneiss et de granit.

Il résulte de ce fait que, pendant un long temps, la grande combe du col de Ralme fut entièrement remplie de glaces et qu'à peine si le sommet des Posettes émergeait. Et, en effet, sauf la partie formant la crête de ce sommet et de la Groix-de-Fer, toutes les rampes du soulèvement qui, de la Tête-Noire au col des Montets, séparent les vais du Tour, du Trient et de Yalorsine, sont profondément érosées et moutonnées par le passage des glaces ; et alors, les eaux de l'Arve supérieur, sous forme d'un courant glaciaire, se jetaient à Yernayaz dans la vallée du Rhône, au lieu de descendre dans la vallée de Sallanches. On voit encore au-

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