Les glaciers de l'Argentière et du Tour. (P
dessous de l'aiguille du Chardonnet, le long des rampes qui bordent le glacier de l'Argentière, rive droite, la trace du niveau du glacier qui, bien que déjà au déclin de l'apogée glaciaire, passait encore par-dessus le col des Montets, figure 100 (1). Aujourd'hui le glacier de l'Argentière est descendu en C ; mais de B en A on voit une érosion bien marquée, puis des dépôts morainiques qui donnent, de la manière la plus évidente, le niveau supérieur du glacier pendant un long espace de temps. L'altitude du point A est 2,200 mètres environ. Plus bas en D, on constate encore un second niveau de période glaciaire; mais alors le glacier ne traversait plus le col des Montets, il allait se joindre avec celui du Tour, non sans difficulté, au glacier des Bois. C'est alors aussi que les glaciers latéraux E se séparaient du glacier troncal et vivaient de leur vie propre. Aujourd'hui, de ces glaciers latéraux, il ne reste plus que le glacier F (glacier de Lognan) séparé du glacier nord de l'aiguille Yerte par une crête de rocher (les Bâchasses B).
Lorsque le glacier de l'Argentière atteignait le niveau B A, le glacier du Tour T débordait la crête G, l'usait, puis plus tard y déposait sa moraine latérale de gauche. Mais, pendant l'apogée de l'époque glaciaire, l'arête GH était sous la glace. Cette arête étant moutonnée profondément, les courants des glaciers réunis (du Tour et de l'Argentière) n'ayant plus assez d'épaisseur et de puissance pour franchir les Montets, s'accumulèrent dans l'étranglement de la vallée, au-dessous du village de l'Argentière, forcèrent le glacier des Bois à se détourner brusquement pour leur livrer passage et à limer l'angle nord du contre-fort du Montenvers pour dégager son cours dont le niveau supérieur s'élevait à 2,300 mètres, c'est-à-dire à près de 1,200 mètres au-dessus de son lit actuel à la source del'Aveyron, ainsi que le constatent les roches moutonnées et les débris morainiques qu'on trouve à la Filiaz, au-dessus du chalet de Montenvers. Le large glacier des Aiguilles, aujourd'hui divisé en trois petits glaciers qui sont ceux des Nantillons, de Blaitière et des Pèlerins, mais qui alors atteignait le niveau supérieur du glacier troncal de Chamonix, ne laissant émerger que la Tapiaz ou
(1) Cette visée est prise de Plan-Prnz,
Plan de l'Aiguille, alimentait le giacier troncal qui recevait encore ceux des Bossons, énorme, de Taconnaz, du Bourgeat et de la Gria, Ce courant franchit longtemps la digue du Prarion (1), qui ferme la vallée à l'Ouest, ne pouvant débiter suffisamment par la gorge étroite qui sépare le Prarion de l'Aiguillette et de la Montagne de Fer; d'autant que le giacier qui descendait par le val de la Dioza gênait son cours. Alors ces courants glaciaires, alimentés de tous côtés dans l'affaissement qui forme la vallée de Sallanches, descendaient très-difficilement parle val de Cluses jusque dans la vallée de Bonneville et élargissaient ce val en enlevant des masses considérables des parois.
Les phénomènes glaciaires perdant de leur intensité, le Prarion (1,969 mètres) émergea et le courant de la vallée de Chamonix continua à élargir les gorges de Châtelard et des Chavants pour passer librement. Dans ces gorges, les limages de la glace ont une énergie qui montre quels efforts elle dut faire pour faciliter son passage. C'est alors que le courant glaciaire a déposé les beaux blocs erratiques que l'on trouve en montant à Merlet et sur les rampes de la gorge même du Châtelard.
La fonte continuant, le giacier troncal, formé des glaciers des Bois, des Bossons et de Taconnaz, s'arrêta à l'entrée de la gorge, au droit des Houches et déposa là une moraine frontale. Un large torrent, divisé en deux bras, continua à descendre dans la gorge, remplissant celle où coule le torrent actuel et celle du Châtelard.
Alors, la moraine de droite du giacier des Bois, sans cesse augmentée, tendit à barrer de nouveau le cours des glaciers de l'Argentière et du Tour. Ces glaciers, abaissés aussi, ne purent plus franchir l'obstacle et déposèrent leur moraine frontale le long de la moraine latérale droite du giacier des Bois, au-dessous du Bochard, au point oii est aujourd'hui le village de Lavancher.
Puis, le retrait se prononçant, les glaciers latéraux des Aiguilles, ceux du Bourgeat et de la Gria, cessèrent d'être en communication avec le giacier troncal. Le glacier des Bois ne se joignit plus à
(1) Blocs erratiques de protogyne sur le Prarion et moutonnage très-prononcé avec petits lacs.
celui des Bossons, déposa une première moraine frontale de retrait au pied même des Bossons ; plus tard, une seconde moraine frontale au droit du village des Barats, enfin, une troisième au point où est bâti Chamonix (1).
Alors la moraine latérale de droite du glacier des Bois arrivait au-dessus du Chalet de la côte, là, où est un beau bloc de protogyne; sa moraine de gauche, plus élevée, à cause de la déclivité transversale du glacier vers l'orientation du sud , suivait les rampes du Montenvers et venait s'arrondissant sur Chamonix (2). Ce glacier avait une moraine médiane comme il en possède une aujourd'hui, dont on reconnaît encore le dépôt au-dessus des Praz-d' en-Haut.
En même temps aussi, le glacier de Taconnaz cessait d'être soudé au glacier des Bossons, et celui-ci, livré à lui-même, reculait rapidement ses moraines frontales, mais continuait longtemps à barrer la vallée si bien qu'il obligeait l'Ai've à ronger les rampes opposées pour passer.
Cependant, les puissants glaciers de l'Argentière et du Tour déposaient toujours des amas morainiques le long de la moraine latérale droite du glacier des Bois, et cela, jusqu'à l'entrée de la gorge. Fondant de plus en plus, le glacier du Tour se séparait du glacier de l'Argentière et déposait de- même une épaisse moraine frontale devant la moraine latérale droite du glacier de l'Argentière.
Un petit lac, retenu par ces amas morainiques, se formait audessous du village de l'Argentière, un autre au-dessous du village du Tour.
Ces lacs furent comblés par les débâcles successives, et la période moderne commença.
Dans le val de Contamines, à l'ouest du massif, les phénomènes glaciaires présentèrent moins de régularité, à cause de l'étroitesse de cette vallée, de la nature variée des pentes et des désordres géologiques.
(1) Les restes de cette moraine frontale sont très-visibles sur la rive gauche de l'Arve, notamment dans le jardin de l'hôtel d'Angleterre.
(2) Traces bien visibles de cette moraine, au bas du chemin actuel de Montenvers.
Ce val, bordé sur le versant opposé au massif par des crêtes élevées, parmi lesquelles domine celle du mont Joli, se termine au sud parle Bonhomme, qui se joint aux points culminants du massif de ce côté par des crêtes dont l'altitude atteint 2,500 mètres en moyenne et la dépasse sur beaucoup de points.
Ainsi, levai des Contamines présente, à son origine supérieure, un cirque très-vaste, dont le sol est très-élevé, dont les rampes sont très-abruptes, et qui était singulièrement favorable à l'amoncellement des névés. Déplus, dans le massif même, des rides profondes, rapprochées, exposées directement à l'ouest, devaient lui envoyer des courants glaciaires très-puissants. Ces courants aujourd'hui sont ceux du Bionnassay, du Miage français, de la Frasse et de Tré-la-Tête. Sauf ce dernier glacier, les autres cependant ne sont alimentés que par des névés d'une assez faible étendue, mais ils descendent, excepté celui de la Frasse, dans des gorges étroites qui les abritent du soleil.
Aussi, dans ce val de Contamines, l'action glaciaire s'est-elle produite sur les soulèvements^ avec une énergie exceptionnelle et qui permet de se rendre compte des effets de la glace sur les roches. La formation géologique de cette extrémité du massif présente en outre une assez grande variété de terrains, et on voit ainsi comment la glace agit sur chacun d'eux.
Les lias occupent en partie les pentes opposées au massif en face de Saint-Gervais , mêlés à des bandes de quartzite et de schistes bariolés, puis apparaissent les terrains jurassiques, puis encore les schistes argileux et bariolés (verrucano). Au Nant- Borant, les lias et schistes ardoisiers pourris, puis au-dessus, les lias, les cargneules, les grès, les conglomérats. En face, sur les rampes du massif, les schistes bariolés, les schistes calcaires, les terrains à anthracite au-dessus de Saint-Gervais, les lias, puis les gneiss, jusque près du col du Bonhomme (1).
Ces terrains, de dureté différente, ont opposé aux glaciers plus ou moins de résistance et ont produit les formes les plus étranges.
(1) Col du Bonhomme, ou plutôt Croix-du- Bonhomme,- 2,455 mètres. — Sommet du Bonhomme, 2,695 mètres.
Pendant l'époque glaciaire, le val des Contamines était rempli de glaces jusque peu au-dessous du sommet du mont Joli, et cet épais courant allait joindre celui qui descendait de la vallée de Chamonix le long du Prarion, par le col de Yoza ; et même, quand commença la décroissance, le glacier de Bionnassay, barré par celui qui descendait le val des Contamines, se joignait encore au glacier de Chamonix par ce col de Yoza et le point connu aujourd'hui sous le nom de Pavillon de Bellevue. Il arriva dans cette vallée ce que nous avons observé dans celle de Chamonix : le niveau des glaces s'abaissa, les glaciers se séparèrent, les contreforts émergèrent. Alors, le val des Contamines fut comblé par d'énormes amas de boues glaciaires qui atteignirent une altitude de 1,200 mètres environ, puis ces boues furent draguées parles torrents.
Il est peu d'endroits oii les moraines soient plus intéressantes à observer que dans ce val de Contamines ; les fontes ayant été relativement rapides, ces moraines ont été beaucoup moins délayées et entraînées qu'elles ne le sont dans le val de Chamonix. Dans le val du Bonhomme, un glacier descendait des aiguilles de Bellaval, trouvait un palier aux lacs Jovet actuels, se réunissait au glacier du Bonhomme, au plan Jovet, et se détournait brusquement vers le nord pour passer dans une gorge étroite au Nant- Borant. Là, ce courant était barré par le glacier de Tré-la-Tête qui alors était assez puissant pour franchir la digue sur laquelle est établi le chalet du Pavillon, mais aussi pour descendre directement sur le Nant-Borant.
Plus bas, le glacier de la Frasse se répandait en grande nappe ; puis, par deux ravins, descendait sur les Contamines et formait un second barrage. Plus bas encore le glacier de Miage français formait un troisième barrage par le travers de Saint-Nicolas de Yéroce, et enfin, le glacier de Bionnassay interceptait le courant du val au droit de Bionney. Ces barrages répétés dans une vallée étroite firent élever le niveau du glacier troncal à une hauteur de 2,200 mètres environ entre le Nant-Borant et les Contamines (1).
(1) Le Nant-Borant est à 1,457 mètres craltitiide; les Contamines, à L200 mètres.
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Toutefois, tous ces glaciers n'ayant pas des réservoirs de névés très-considérables, sauf celui de Tré-la-Tête, leurs fontes se produisirent beaucoup plus rapidement que dans la vallée de Chamonix.
Ils remontèrent assez promptement dans leurs vais respectifs, et le glacier latéral de Tré- la-Tête continua seul à descendre dans le val des Contamines jusqu'au-dessous de Notre-Dame de la Gorge, quand déjà les glaciers du plan Jovet et du Bonhomme étaient fort réduits. Cependant le glacier de la Frasse avait laissé en travers du val des Contamines et un peu au-dessus de ce village deux moraines latérales, après que le glacier de Tré-la-Tête était remonté, qui formaient un barrage. Un lac demeura longtemps, entre Notre-Dame de la Gorge et ces moraines, que le torrent ruina en partie en se creusant un passage. Ce lac était en outre alimenté par le Nant-Rouge (1).
Le glacier primitif du Bonhomme s'était divisé en deux parties séparées par une belle moraine médiane qui descend dans le val jusqu'au-dessous de la Balme.
Mais le glacier de Tré-la-Tête avait, lui aussi, formé un barrage dans le val supérieur par l'apport d'une haute moraine (rive gauche) qui fit longtemps du val du Bonhomme , au-dessus du Nant-Borant, un marais.
Se retirant toujours, le glacier du Bonhomme remonta vers les sommets, et la partie de ce glacier, qui occupait le cirque actuel du Bonhomme, réunie au glacier qui descendait de l'aiguille de Bellaval, déposant une moraine frontale au-dessus de la cascade actuelle de la Balme, formèrent un lac à la place du plan Jovet ; lac qui fut comblé très-tard.
Enfin, le glacier de Bellaval, séparé de celui du cirque du Bonhomme, déposa une moraine frontale qui forma la digue actuelle des lacs Jovet. Pendant longtemps, c'est-à-dire jusqu'au moment où le val du Bonhomme fut déblayé des glaces, le grand glacier de Tré-la-Tête descendit directement dans ce val au droit de Notre-Dame de la Gorge, ainsi que l'indique le moutonnage des
(1) Voyez la carte générale.
CH.VTMTKK XI.