Les barrages dans les combes
masses considérables, les précipitent dans ces ravins directs et uniques, à pente régulière et généralement très-rapide jusque dans les vallées. C'est dans les ouïes ou combes que les réservoirs doivent être établis au moyen de barrages, à la gorge. Les bergers du mont Joli, du Prarion, ne font pas autre chose, afin de trouver des abreuvoirs pour leurs troupeaux. Car, sur ces pentes schisteuses, couronnées par des sommets mousses, il arrive que le torrent dévastateur, après la pluie d'orage, ne fournirait pas un seau d'eau quelques heures plus tard. Ce que les bergers font à l'aide de mottes de gazon ou de pierres pour réserver quelques mètres
cubes d'eau, il serait très-facile de le faire à chaque ouïe et souvent même à la gorge des combes avec plusieurs journées d'ouvriers; car toujours le fond de ces cirques est rempli de débris meubles qui, enlevés, formeraient la digue de barrage, ainsi que le fait voir la section longitudinale sur une ouïe schisteuse , figure 114, en a (déblai), en b (remblai). Si petits, relativement, que soient ces réservoirs, ils ralentissent le cours initial du torrent de quelques minutes, et ces quelques minutes suffisent à parer au danger.
Nous avons vu, non une fois, mais plusieurs fois, le petit Nant qui descend au-dessus de l'hospice du Nant-Borant et qui prend sa source à 1,500 mètres environ de cet hospice, dans une de ces ouïes schisteuses très-profondes, gonfler si bien après une demiheure de pluie d'orage, qu'il entraînait dans une boue noire des quartiers de roche de 4 à 5 mètres cubes, des troncs déracinés de sapins, enlevait en quelques instants des pans énormes de berges, au point d'affouiller les sapines du pont, lesquelles débordaient de plus de 6 mètres sur ces berges, et de menacer d'enlever ce pont, seul passage pour aller au col du Bonhomme. A peine la pluie avait-elle cessé que le torrent reprenait son cours inoffensif. Tout cela était l'affaire d'un quart d'heure.
Nous n'entrerons pas dans tous les détails concernant l'aménagement des torrents supérieurs, les cas varient à l'infini; mais ce qu'on ne saurait trop dire, c'est que l'homme pourrait, sans beaucoup d'efforts, parer aux désastres qu'il subit, en allant prévenir le mal à son origine.
Mais les ingénieurs, sauf des exceptions assez rares, visitent peu ces altitudes, ou du moins ne les étudient que très-superficiellement, et se bornent à projeter ou faire exécuter les travaux dans les vallées ou plaines, travaux qui ne sauraient qu'opposer une bien faible défense à l'action des eaux, lorsqu'elles ont acquis une puissance invincible par leur masse fl).
(1) Nous ne sommes pas les seuls à signaler ces négligences ou cette indifférence, et, à ce propos, nous croyons utile de citer ici un passage de la Notice sur Vamélioimtion du régime des eaux d'après les priiicipes appliqués en Suisse, rédigée par M. A. de Salis, inspecteur en chef des travaux publics de la confédération suisse :
Mettez-vous dix pour attaquer cent hommes, l'un après l'autre, vous en aurez facilement raison ; mais si vous attendez que ces
« On rencontre fréquemment l'idée que la tâche de l'ingénieur ne s'étend pas audelà des corrections fluviales de la plaine ou du fond des vallées.
« Quant à ce qui se trouve plus haut, on croit qu'il faut l'abandonner à ces procédés empiriques, dépourvus de toute méthode, qui prétendent guérir tous les défauts de la nature à l'aide d'une recette unique.
« En réalité les choses se passent autrement.
« C'est précisément dans les hautes régions que doit commencer l'œuvre de l'ingénieur. Elle y revêt les formes les plus variées. Il n'importe nulle part plus que làhaut de savoir discerner le remède le plus convenable quant au but à atteindre et aux moyens d'exécution. Mais pour juger avec sûreté, dans chaque cas qui se présente, il faut la science et l'expérience de l'ingénieur, et non la routine d'un empirique.
<( On voit que, pour accomplir une tâche aussi grande que la restauration et la conservation de nos montagnes , il n'est pas trop des efforts réunis du forestier et de l'ingénieur, et que ces deux arts différents doivent s'aider et se compléter mutuellement.
« L'existence des forêts modère l'écoulement des eaux pluviales qui, se répartissant à la surface du sol, ne peuvent plus se concentrer dans les couloirs et ravins.
« D'autre part, les racines donnent de la cohésion au terrain et s'opposent au ravinement.
« Enfin^ une fois que l'équilibre est rompu, une fois que la puissance vive de l'eau l'a emporté sur la résistance du sol , il faut avant tout la rétablir par des ouvrages de main d'homme, pour qu'après avoir pris une partie de sa stabilité, le reboisement puisse venir achever l'œuvre de la guérison.
« Mais on comprend que ces deux genres de travaux doivent nécessairement se mélanger, empiéter l'un sur l'autre, sur les limites de leurs domaines.
(( Il ne faut pas, en effet, se dissimuler qu'il y a des obstacles contre
lesquels les mesures, d'ailleurs les plus efficaces, viennent inévitablement échouer.
« Nous ne voulons même pas ranger au nombre des difficultés à vaincre la cupidité égoïste et l'ignorance, ces ennemis acharnés de nos forêts.
« Nous comptons pour les surmonter sur le sentiment de ce qui est dû aux générations futures , non moins que sur les lumières d'une instruction de plus en plus répandue parmi les populations montagnardes.
u Nous signalerons plutôt le climat et la nature du sol, dans certaines régions, comme les principaux obstacles aux efforts tentés par l'homme pour le reboisement de nos montagnes.
« Remarquons à l'appui de ces considérations que presque la moitié du bassin, où se forment les principaux fleuves, se trouve au-dessus de la région des forêts. On fera mieux comprendre la portée de ce fait en rappelant que les crues torrentielles ne surviennent pas tant qu'il ne pleut que dans les régions inférieures, et que les vapeurs de l'atmosphère tombent sur les sommités sous forme de neige. L'eau ne s'écoulant pas immédiatement de ces hauteurs, le danger d'inondation est écarté par la neige ; c'est un fait d'expérience bien connu de tous ceux qui sont familiers avec le
climat de nos montagnes » M. de Salis fait suivre ces observations si judicieuses
d'aperçus relatifs aux difficultés insurmontables que présentent à ses yeux le règlement, même partiel, des eaux, sur les altitudes supérieures aux forêts. Nous pen-
cent hommes soient réunis pour lutter contre dix, il est clair que vous serez vaincus.
Ainsi, indépendamment des pertes matérielles énormes causées par les eaux non réglées dans les parties hautes et moyennes, à
sons, ainsi qu'on a pu le voir, que si ces difficultés sont grandes, elles ne sont pas insurmontables, et, dans bien des cas, pourraient même être abordées sans qu'il fût nécessaire d'exécuter des travaux très-importants.
Souvent même il suffit d'aider la nature ou de ne pas aller à l'encontre de ce qu'elle fait. Mais il faut dire que^ dans son remarquable rapport, rédigé pour Vexposition géographique de Paris en 1875, M. de Salis n'a abordé qu'une partie de la question : celle relative au règlement des cours d'eau dans les vallées ; et n'a parlé qu'incidemment des torrents supérieurs et des réservoirs au-dessus des forêts. Nous croyons utile de citer encore un passage de ce rapport émané d'une autorité aussi haute et résultant d'une longue pratique :
« Après avoir passé en revue les obstacles qui viennent restreindre le champ de l'activité humaine dans sa lutte contre la plaie des torrents, nous nous poserons encore une fois cette question : Est-il permis, malgré tout, d'aborder une jmreille entreprise avec quelque espoir de succès?
« Avant de répondre, rappelons d'abord qu'il s'agit en première ligne de mettre im terme à l'extension des ravages dans les forêts. Nous ferons ensuite remarquer que ce serait avoir déjà beaucoup gagné que de ne plus entraver la nature dans son action réparatrice, comme on ne le fait que trop de nos jours par l'extension abusive des pâturages, et notamment de ceux à chèvres et à moutons.
« Le mal sera plus vite guéri quand le travail de l'homme concourra avec celui de la natui-e au raff'ermissement du sol et non à sa ruine.
'( Mais ce qui nous paraît d'une importance décisive, ce sont les considérations que nous allons développer.
« Constatons premièrement que la formation des galets off're d'autant moins de danger pour la plaine qu'il faudra aller en chercher la source plus haut. En eff'et la majeure partie des charriages d'un torrent se dépose soit au pied du ravin, ce que nous appelons cônes de déjections supérieurs, soit en route dans les parties du lit d'une inclinaison relativement faible. Il n'arrive alors à la plaine que des matériaux réduits, par la trituration, à l'état de sable ou petit gravier.
« L'examen attentif du bassin de chaque cours d'eau alpestre fait voir que les sources de charriages les plus redoutables sont aussi les plus rapprochées de la plaine, c'est-à-dire celles qui se trouvent dans les régions inférieures de la montagne ; telles, par exemple, que les anciennes moraines frontales inférieures ou amas boueux glaciaires.
« Ceci s'explique, en outre, par le fait que la majeure partie des galets n'est pas alimentée par des débris rocheux de formation récente , mais bien par les dépôts de gravier datant de l'époque glaciaire ou aussi par des éboulements très-anciens.
« Naturellement ces vastes dépôts ne se trouvent pas dans les hautes régions des Alpes ; — c'est ce qui leur a permis de se recouvrir de forêts et de se garantir ainsi contre l'action des torrents. Mais, sitôt déboisées, ces pentes n'en ont été que plus rapidement ravagées. — Une fois attaqués, les immenses approvisionnements de ces réservoirs de galets ont pu fournir des quantités de charriages d'un volume assez considérable pour expliquer la rapidité avec laquelle les suites fâcheuses des déboisements se sont manifestées. Les détritus superficiels fournis annuellement par les
partir des émissaires, on gaspille inutilement des millions à lutter contre des désastres périodiques, quand — ainsi qu'il arrive — ces travaux ne sont pas de nature à accroître encore l'étendue des désastres.
Mais il ne suffirait pas d'aller trouver le mal à sa source, il faudrait encore pousser la prévoyance plus loin.
Il est fort heureux que le lac de Genève termine la vallée haute du Rhône et que la nature ait disposé cet immense réservoir pour recueillir les eaux que lui envoie cette vallée, les emmagasiner et régler le cours de ce fleuve en aval ; car les travaux entrepris dans la vallée supérieure du Rhône seraient faits pour provoquer les plus terribles inondations inférieures. Le lac existant, il n'y a pas lieu de critiquer ces travaux du haut Rhône. La vallée, en se débarrassant le plus- rapidement possible des eaux et graviers, travaille dans son propre intérêt, sans avoir à se soucier trop de ce qu'il adviendra au-dessous, puisque le lac est là et qu'il ne sera pas de si tôt comblé. Mais le malheur, c'est qu'habituellement, on procède de même dans des vallées débouchant, non dans un grand réservoir, mais dans des plaines fertiles. Nous devons donc dire quelques mots à ce sujet.
On a vu, figures 90, 91, 92, que, quand les torrents atteignent les remblais des vallées larges, ils tendent successivement à rendre plus sinueux leurs cours, réunis en un seul tronc; qu'entre ces sinuosités, il reste des marais, parties basses, dans lesquelles les crues se répandent calmes jusqu'à ce qu'elles puissent s'écouler
agents atmosphériques n'auraient jamais pu donner naissance à des charriages aussi abondants ni aussi désastreux.
« Aussi l'on comprendra que ce n'est point dans les hautes régions , hors de la portée de l'activité humaine, qu'il faut aller combattre les maux les plus redoutables pour la plaine, mais plutôt, et fort heureusement, à une altitude oîi l'homme peut encore être aidé dans son œuvre par la puissance sans cesse renaissante de la vie végétale. »
Sans contredit, mais, pour que cette vie végétale puisse se développer, il faut bien, ainsi que nous l'avons démontré, arrêter, par exemple, l'effet des avalanches, formées au-dessus de ces forêts , suspendre le ravinage de certains torrents, retenir les eaux des pluies et fontes rapides le plus longtemps possible dans ces milliers de réservoirs supérieurs que la nature avait ménagés et que les bergers détruisent trop souvent, etc. De fait, l'étude attentive de l'ingénieur ne saurait se limiter à l'altitude forestière.
leiilement. La nature avait ainsi disposé les choses et elle avait procédé prudemment. Parfois même, des réservoirs intermédiaires recueillaient les eaux excédentes des crues et les jaugeaient de façon à maintenir un courant égal dans les plaines pendant les temps de sécheresse.
L'homme a voulu s'emparer de ces vallées de remblai, à fond plat, si favorables à la culture. Il a voulu chaque jour augmenter la surface des terres cultivables et a aidé, autant qu'il Fa pu, à la vidange de ces lacs intermédiaires, lorsque leur peu de profondeur le permettait. Ainsi, découvrait-il de nouveaux champs arables ou de bonnes prairies. Puis, ces marais de relais, ne produisant que des roseaux, ne lui étant d'aucune utilité, il a essayé de les remblayer, en provoquant, sur leur surface, des atterrissements que des eaux torrentielles chargées faisaient sans dépense-.
Puis, les sinuosités du courant, lors des crues, inondaient encore les terres émergées entre les coudes. Il a endigué les rives; mais il a bientôt reconnu que ces endiguements provoquaient l'exhaussement du lit du torrent troncal, et que celui-ci, franchissant parfois ces digues, se répandait sur les terres avec d'autant plus de violence que ce lit et ces digues s'élevaient davantage ; qu'il travaillait alors à se creuser un nouveau lit en abandonnant celui qu'on avait endigué avec tant de peine. Donc l'homme s'est résolu à redresser ce courant sinueux, c'est-à-dire à couper les boucles par un canal. Il obtenait ainsi un écoulement plus rapide, il évitait l'atterrissemenl du lit, à cause même de cette rapidité du courant, et se débarrassait plus promptement des eaux.
Mais alors, il est arrivé que celles-ci atteignaient plus tôt leur point d'embouchure, et que, si elles tombaient dans un lac, elles augmentaient sensiblement leur delta ou cône de déjection terminal; si elles tombaient dans une plaine, elles y jetaient brusquement une beaucoup plus grande masse d'eau.
Ce système qui, comme nous venons de le dire, ne peut avoir d'autre inconvénient, si le cours d'eau aboutit à un lac, que de le combler plus rapidement, offre de grands dangers si ce cours d'eau se répand au débouché des vallées, sur des plaines; car, alors, il jette en quelques heures et même en quelques minutes
la masse d'eau qu'il y eût jetée en l'espace de plusieurs jours, lorsque le cours était sinueux avec relais étages.
Mais ce n'est pas tout. Dans son parcours, un torrent troncal, comme le Rhône, au-dessus du lac de Genève, reçoit de nombreux affluents descendant des vallées latérales. Tous ces torrents, à pente rapide, forment, en débouchant dans la vallée large, un cône
112. — Modification des cours torrentiels sur les cônes de déjection.
de déjection, produit des matières et cailloux qu'ils ont chassés jusque-là par suite de leur pente, mais qu'ils déposent sur le remblai troncal. Ces cônes, la plupart composés de graviers et de cailloux, sont infertiles, et les cours qui les ont formés se répandent capricieusement sur leur surface, changeant leur lit à chaque instant et par conséquent leur débouché dans le torrent troncal, laissent des marais en amont, retenus par la proéminence conique.
Ces barrages naturels tendaient encore à ralentir l'écoulement général et même à former des petits lacs intermédiaires nouveaux au fur et à mesure du comblement des lacs plus anciens.
Cela ne pouvait convenir aux habitants des vallées qui, un beau jour, trouvaient un vaste étang à la place occupée la veille par leur champ.
Ils voulurent donc se débarrasser rapidement de ces eaux capricieuses pour eux, et régler définitivement leur cours. Du débouché du torrent dans la vallée, ils établirent donc un canal, en droite ligne, sur le cône même et aboutissant perpendiculairement au courant troncal, figure 112. Soit AB, le courant troncal; un torrent DC, débouchant en C dans la vallée, a déposé le grand cône de déjection marqué par les courbes ponctuées et, sur ce cône, se répandait en plusieurs bras pour se jeter en filets dans le torrent troncal. Du point C, à ses diverses embouchures il déposait continuellement graviers et cailloux, et cet amas avait forcé le torrent A B de se jeter contre la rive escarpée E. Voulant prendre possession du cône de déjection et supprimer les marais M causés par l'atterrissement conique, on a fait le canal direct CG suivant la pente du cône et débouchant en G dans le torrent troncal.
Dans les crues, le torrent DC se précipite avec violence en G, barre le torrent AB et fait refluer ses eaux vers l'amont. Mais, en même temps, ce torrent D C charrie avec lui dans son canal tous les débris qu'il répartissait autrefois sur la surface du cône. Par suite du barrage liquide produit en G et du remous vers l'amont, ces graviers et cailloux se déposent, partie en R, et encombrent le lit. Cependant la crue d'amont, qui ne peut plus débiter, détruit la berge en S, enlève les musoirs P, produit un atterrissement brusque de R en I, ei il en résulte qu'après la crue, le courant principal passe en ahcd, rongeant chaque jour la base du cône, encombrant le lit principal de matériaux et causant en aval des désordres tels, souvent, qu'en quelques heures on perd plus de terrain qu'on n'en a gagné par un travail d'une année et une dépense considérable.
Toute étude d'un cours d'eau principal, dans une vallée, devrait tendre, non à supprimer les sinuosités, à redresser les courants.
mais au contraire à provoquer ces détours et à allonger les pentes, quitte parfois, au moyen de canaux directs ou de retenues avec écluses, à trouver les moyens de chasser les graviers sur les points où ils tendent à élever les lits.
Si, dans une vallée étroite, il est nécessaire de ne pas déranger l'économie naturelle des cours d'eau de médiocre importance, à plus forte mison s'il s'agit d'un fleuve large, recevant des affluents considérables et nombreux, coulant en plaine.
Alors, les dégâts prennent des proportions terribles, ainsi qu'on Ta vu lors des dernières inondations de la Garonne.
Dans la vallée du Rhône, au-dessus du lac de Genève, on a adopté, depuis quelques années, le système qu'indique notre figure 112, et ces torrents latéraux, pour aller se jeter dans le fleuve, doivent toujours franchir toute la largeur de la vallée, puisque ces torrents latéraux ont produit des cônes de déjection qui ont repoussé le lit du fleuve sur le versant opposé. Dans ces canaux transversaux les eaux se précipitent avec violence et entraînent nécessairement, dans le lit principal, les matériaux qu'elles déposaient sur leur cône de déjection.
Déjà le fait que nous signalons ici s'est produit sur plusieurs points, des musoirs de ces canaux ont été emportés. Le remède est donc ici parfois pire que le mal. C'est bien plutôt dans la direction G K, ou même, lorsque les niveaux le permettent, dans la direction G A, que ces canaux devraient être tracés, c'est-à-dire dans la direction que les torrents, livrés à eux-mêmes, prennent le plus souvent sur les cônes de déjection qui ont acquis une grande étendue à la base.
Mais encore ce moyen ne permet-il pas de déposer les graviers avant le débouché dans le torrent troncal. Il faut donc se résoudre à adopter prudemment les procédés employés parla nature, c'est-à-dire les relais, les réservoirs; et le terrain perdu ainsi sera largement compensé par l'ajournement indéfini des désastres.
Seuls, les réservoirs étages à toutes hauteurs préviennent les effets ruineux des crues, permettent de régler les cours d'eau et d'alimenter les plaines pendant les saisons sèches. Si la nature.
livrée à elle-même, comble peu à peu ceux qu'elle s'était réservés, elle en forme sans cesse de nouveaux; mais ici l'homme intervient et lui interdit ce travail. Il est la première victime de son manque d'entendement, de son égoïsme, et ce qu'il considère comme son droit à la possession du sol est trop souvent la cause d'un dommage pour son voisin ou pour lui-même.
Les peuples civilisés reconnaissent que, dans les villes qu'ils bâtissent, il est nécessaire d'édicter des lois de voirie, c'est-à-dire des règlements d'un intérêt public qui sont une restriction imposée au droit de propriété individuel absolu. Ces mêmes peuples civilisés ont établi des règlements analogues à la viabilité, aux cours d'eau dans les plaines, au droit de chasse, de pêche, mais ils se sont à peine préoccupés des contrées montagneuses, c'està-dire des sources de toute richesse territoriale ; car, là où les montagnes font défaut, il n'y a pas de fleuves ; partant, pas de terres cultivables, la steppe règne, bonne tout au plus à nourrir quelques rares troupeaux sur des espaces immenses.
Sous le prétexte que la montagne est difficilement abordable, ceux d'entre les humains qui sont chargés , de par la destinée , leur ambition ou leur habileté, du gouvernement des affaires des agglomérations appelées nations, trouvent plus commode de s'occuper des plaines que des pays montagneux.
Il est entendu que dans ces solitudes supérieures la nature est peu clémente et plus forte que nous ; mais il arrive qu'un millier de bergers et de pauvres montagnards ignorants sont les maîtres de faire à ces altitudes ce que leur intérêt immédiat leur suggère. Qu'importe à ces bonnes gens ce qui se passe dans la plaine? Ils ont des bois que la scierie attend, ils les coupent là où le transport jusqu'à cette scierie est le moins pénible. La pente du couloir n'est-elle pas tracée tout exprès pour faire glisser les troncs d'arbre jusqu'à l'usine?
Ils ont des eaux en trop grande abondance, ils s'en débarrassent le plus vite qu'ils peuvent. Il ont de jeunes plants de sapin dont les chèvres sont friandes, et, pour faire un fromage qu'ils vendent cinquante centimes, ils détruisent pour cent francs de bois^ laissant raviner les pentes et détruire leurs propres prairies. Ils ont
des marais infertiles, ils les dessèchent en creusant une saignée qui leur demande deux jours de travail. Ces marais étaient remplis d'amas tourbeux qui, comme une éponge, retenaient une quantité d'eau considérable au moment des fontes de neige. Ils exploitent la tourbe pour se chauffer, et le roc, dénudé, envoie en quelques minutes dans les torrents les eaux que conservait cette tourbe pendant plusieurs semaines.
Parfois un observateur jette un cri d'alarme, signale ce gaspillage insensé de la fortune territoriale.
Qui l'écoute? Qui le lit?
Et cependant, l'été, vous voyez des processions de touristes parcourir ces vallées , ces sommets !
Qu'en rapportent-ils, la plupart? Des bâtons marqués aux endroits visités, des récits dans lesquels la vanité a plus de part que l'observation fructueuse, et la satisfaction d'avoir écrit leur nom sur les registres de vingt ou trente stations alpestres.
La nature, rigoureusement fidèle à ses lois, ne fait pas remonter la pente au caillou que le pied du voyageur a précipité dans la vallée, ne ressème pas la forêt que notre main imprudente a coupée, lorsque la roche nue apparaît et que la terre a été entraînée par les eaux des fontes et des pluies ; ne rétablit pas la prairie dont notre imprévoyance a contribué à faire disparaître l'humus. Ces lois, loin d'en comprendre la merveilleuse logique, vous en détruisez l'économie ou tout au moins vous en gênez le cours ; tant pis pour vous, humains! Mais alors ne vous plaignez pas si vos plaines sont ravagées, si vos villes sont rasées, et n'imputez pas, vainement, ces désastres à une vengeance ou à un avertissement de la Providence. Car ces désastres, c'est en grande partie votre ignorance, vos préjugés, votre égoïsme qui en sont la cause.
Si ces pages peuvent contribuer à éveiller l'attention du public sur ces questions, bien autrement importantes que la plupart de celles dont l'opinion se préoccupe, si elles peuvent provoquer chez les ingénieurs une étude attentive et pratique de l'aménagement des cours d'eau dans les montagnes, si elles font admettre dans le» administrations compétentes que ce n'est pas dans les bureaux, mais sur le terrain, qu'il faut essayer de résoudre ces problèmes,