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Le mât de cocagne

Cependant monsieur de G u roi et a i t revenu à Paris, et, conseillé par Clara, il n'avait point été des derniers à se rallier au gouvernement de juillet. Il l'avait fait, à la vérité, avec la raideur maussade d'un orgueil

contrarié , mais la branche cadette en était Il i

encore aux hu milites de toutes les jeunes dynasties , et acceptait la bonne volonté sans demander la bonne humeur.

Clara comprit pourtant que pour reconquérir au président son ancienne position , il fallait un appui parmi les hommes nouveaux que la révolution venait de porter à la tête des affaires.

Or, parmi ces hommes il en était un dont elle souhaitait surtout l'alliance, ' parce qu'elle prévoyait l'avenir qui lui était réservé : c'était Dcsîandes. Elle saisit donc la première occasion d'un léger service à lui demander pour faire les avances d'un rapprochement,

Léon les accueillit avec une politesse empressée. Sans rancune, comme tous les ambitieux à qui les faits ne laissent point de sensation, mais des résultats, il ne vit dans ce retour

qu'un moyen de consolider sa position acquise et de l'agrandir.

Ce qui lui manquait en effet, c'étaient les relations. Arrive d'hier dans ce monde d'affaires , il n'y était point connu et n'y connaissait personne. Les clients lui faisaient défaut ainsiquclesappuis.il ressemblait à un chêne poussé en une seule nuit, vigoureux, élevé, mais sans racines. Aussi sentait-il le besoin de rattacher ses intérêts à d'autres intérêts , de faire répéter son nom , de l'apprendre à tous, de devenir enfin un de ces hommes politiques , destinés à gouverner comme les autres à obéir, et auxquels on pense naturellement dès qu'un vide se fait parmi les maîtres.

Or, sa connaissance du président deGurol pouvait lui servir à atteindre ce but. Par lui, il se trouvait en rapport avec ce parti de dignitaires accoutumés au maniement de*

affaires, endurcis dans l'exercice de l'autorité et qui étaient passés du gouvernement légitime au gouvernement usurpé, comme ces soldats qui quittent avec armes et bagages le camp vaincu pour le camp victorieux. Il pouvait trouver dans ces puissants transfuges un moyen de réputation , au besoin même , un point d'appui. L'important était seulement de profiter de l'espèce d'isolement où la révolution venait de les placer, pour se présenter à eux comme le conciliateur destiné à faciliter l'alliance entre l'ancien règne et Le nouveau.

Dans cette pensée , il s'empressa d'obtenir la légère faveur sollicitée par Clara, et d'aller l'annoncer lui-même à la jeune femme. Hélène ignorait cette démarche ; mais un soir que, par extraordinaire, elle se trouvait seule avec Deslandes , le domestique entra en annonçant monsieur et madame de Gurol*

Hélène poussa un cri de surprise.

— C'est impossible! dit-elle.

— Pourquoi donc?. . Faites entrer, interrompit vivement Deslandes.

Monsieur et madame de Gurol parurent.

Deslandes s'était élancé à leur rencontre , se confondant en témoignages de politesse auxquels le président répondit avec sa mauvaise humeur habituelle ; mais Clara sembla vouloir racheter celte maussaderie à force de prévenances gracieuses. Elle expliqua sa visite par les remerciements qu'elle adressa à Deslandes, lui parla sans aucun embarras du passé, le félicita de son bonheur... — ici son regard se porta sur Hélène , — de sa réussite imprévue , mais si bien méritée, et finit par exprimer clairement le désir de renouer des relations que les circonstances avaient interrompues contre sa volonté.

Deslandcs repondit comme il le devait à ces avances aimables.

Quant à Hélène, elle était demeurée immobile et muette , regardant alternativement son mari et Clara sans pouvoir comprendre leur empressement réciproque. Seulement, au momentoù madame dcGurol parla à Léon de sonbonheur, soit prévention, soit pénétration subite, il lui sembla voir dans l'œil fier de Clara une lueur ironique qui lui fit éprouver une sorte de commotion. Tous ses orgueils de femme se réveillèrent à la fois. La présidente lui apparut tout à coup comme une rivale préférée, qui n'avait point voulu de sa victoire, et lui avait renvoyé son amant rebuté. 11 lui sembla que cette visite mêmeélait unepreuve de dédain , si ce n'était une insulte. Madame de Gurol avait voulu voir sans doute combien Deslandes avait perdu au change, et jusqu'à

quel point1 avait pu le faire descendre son dépit !

Encore si celui-ci eût témoigné à l'orgueilleuse femme qu'il se réjouissait aujourd'hui de son refus! si sa froideur lui eût prouvé qu'elle n'était plus pour lui qu'un pénible souvenir ! mais, loin de là! Oublieux d'un refus outrageant , il semblait vouloir lui prouver que son pouvoir était resté le môme; il se remettait à ses pieds comme par le passé!

Hélène sentit toute son indignation lui revenir! Elle se rappela les mensonges employés par Léon pour la convaincre de son amour, les goûts simples alors affectés par lui , et que l'expérience avait si douloureusement contredits! ses soins si tendres avant le mariage, et peu après son indifférence, son abandon... Elle se dit qu'elle n'avait été pour lui que l'accessoire obligé d'une fortune qui lui était nécessaire , un moyen de con-

quérir une position à laquelle son ambition aspirait!..

Toutes ces idées surgirent à la fois dans son esprit ; et, en bien moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle passa de l'élonnement à la honte, de la honte au dépit , et du dépit à la colère.

Madame de Gurol ne parut point y prendre garde. Acceptant son immobilité et son silence comme l'expression d'une nullité à laquelle on l'avait préparée , elle continua la conversation sans aucun embarras.

Hélène sentit ses yeux se mouiller de larmes-, mais elle fit un effort pour les retenir.

Enfin, le président et sa femme quittèrent le salon, reconduits par Deslandes. Elle en profita pour courir à son appartement et s'y renfermer.

Son premier sentiment avait été une honte mêlée de colère; elle y persista quelque

temps lorsqu'elle se trouva seule, et pleura beaucoup ; mais enfin, cette crise de larmes la soulagea, et peu à peu calmée, elle put réfléchir.

Une comparaison subite qui traversa son esprit arrêta court son indignation et donna une nouvelle direction à ses pensées.

La position de Clara vis-à-vis de Deslandes était précisément celle de Monery vis-àvis d'elle-même! De quoi s'indignait -elle donc, et qui l'autorisait à exiger des autres une délicatesse qu'elle n'avait point eue? En consentant au rapprochement de Georges, n'avait-elle point autorisé Léon à se rapprocher de Clara? Cette réflexion la saisit par son air d'évidence, et, obéissant à un de ces retours élranges , mais faciles à expliquer dans les esprits de bonne foi, elle retourna tout à coup contre elle-même les reproches qu'elle destinait à Deslandes, et son acte

d'accusation se transforma en un examen de conscience d'autant plus sévère qu'elle était moins de sang-froid. Elle se demanda durement si elle n'était pour rien dans l'abandon qu'elle reprochait à Léon. Qu'était devenue sa résolution de conquérir son amour à tout prix? quels efforts pouvaient-ellc citer? n'avait-elle point encouragé su froideur en l'acceptant? n'était-elle point demeurée étrangère à ses préoccupations?... Et, convaincue de ses torts dont elle s'accablait elle-même coup sur coup, elle continuait, en comparant sa langueur silencieuse, ses distractions, son manque d'intérêt pour les choses, à celte grâce vive et causeuse qu'elle avait admirée malgré elle dans Clara!..

Au milieu de ces agitations, la nuit était venue sans qu'elle s'en aperçût , et elle ne songeait plus à descendre au saion, suivant son habitude, lorsque Deslandes entra.

LE MAT DE COCAGNE. il

Il tenait à la main un papier qu'il lui présenta.

Elle le prit sans comprendre, et l'ouvrit : c'était la nomination d'Antoine Durand à l'emploi qui lui avait été retiré.

— J'espère que vous ne m'en voudrez plus, dit Dcslandcs en souriant.

— Quoi ! c'est vous qui avez sollicité ce brevet? dit Hélène attendrie.

— L'autre jour, j'étais écrasé de travail, contrarié... j'avais élébrutaldans mon refus, et je le regrettais 5 aussi, ai-jc fait tous mes efforts pour mériter mon pardon»

Celte réparation d'un tort déjà éloigné arrivait si à propos pour appuyer la réaction qui commençait en faveur de Dcslandcs dans le cœur de la jeune femme, qu'il fut surpris lui-même de la vivacité dosa reconnaissance. Elle courut à lui, posa ses deux mains sur

ses épaules , et lui présenta son front à baiser.

Il y avait si longtemps qu'Hélène ne s'était livrée à une de ces familiarités charmantes, que Léon en fut ému. Il passa un bras autour de sa taille, et la regarda. Ses yeux encore humides des larmes qu'elle avait versées, son teint animé, et ses cheveux à demi défaits, donnaient à sa beauté quelque chose desplendide et de tendre qui éveilla en lui un rapide désir.

— Vous êtes singulièrement en beauté , Hélène, dit-il avec un sourire caressant.

— Moi ! répliqua la jeune femme qui rougit.

— Et je ne suis point le seul à le remarquer. Hier encore, la princesse Firmiani me disait qu'avec vos traits purs, vos longs cils, et cet air de marcher sur les nuwjes, vous

lui rappeliez les plus charmantes madones du Titien.

— La princesse a voulu vous flatter, dit Hélène souriant malgré elle.

Deslandes s'assit et Fattira près de lui.

— Non, dit-il en jouant avec une de ses mains, vous ne vous connaissez point, Hélène! Si vous saviez vous mettre à votre prix, vous comprendriez mon désir de vous conduire dans le monde, ne fût-ce que par orgueil.

— Mais, quand un pareil orgueil ne peut se satisfaire qu'aux dépens du repos, objecta Hélène ; quand cette vie dissipée sans plaisirs ne vous laisse même pas le temps de vous rappeler vos affections ; car nous nous voyons à peine.

— C'est vrai, dit Léon; on est dominé.... entraîné.., ma nouvelle position m'impose des relations auxquelles je ne puis renoncer...

0«oi qu'on fasse, la vie est la vie; il faut en subir les nécessités.

Hélène soupira', et Dcslandcs continua à jouer avec sa main qu'il tenait entre les siennes. Le brevet d'Antoine Durand n'avait été pour lui qu'un prétexte, et une affaire plus grave l'amenait chez Hélène. Il s'agissait de la faire consentir à une mesure qu'elle avait déjà repousséc, et le conseiller d'État sentait la nécessité delà forcer adroitement à demander elle-même ce qu'il désirait obtenir. Après un court silence , il reprit.

— H y aurait pourtant un moyen peut-être de concilier ce que je dois à ma position avec ce que nous désirons tous âcux.

— Comment cela? demanda Hélène.

— Une fois nommé députe je pourrai quitter Paris chaque session...

— Et nous irions passer les vacances à Gumte-Meric?

— Non, on saurait ou nous trouver, et adieu toute liberté; nos connaissance parisiennes nous arriveraient l'une après l'autre.

— Vous avez raison.

— - Mais qui nous empêche de voyager, — -Ah! oui, s'écria Hélène dont la prompte

imagination s'enflamma; vous me ferez voir

lllalie que je ne connais point.

— Et l'Angleterre.

— L'Ecosse surtout...

— A cause des romans de Walter Scott?

soit : Nous pourrons môme nous y établir, au fond de quelque glen écarté.

— Où nous ferons porter un piano.

— Ainsi ce projet vous sourit?

— Pouvez vous me le demander ! s'écria Hélène, qui s'était animée à ses propres pensées, et qui entrevoyait déjà tout un avenir nouveau.

— Il n'y a qu'un obstacle, reprit Deslandes d'un ton chagrin... ces voyages entraîneront nécessairement un surcroit de dépenses, et nous ne faisons que suffire à celles de chaque jour.

— Êtes- vous sûr?

— Trop sûr, et à moins de faire des dettes.

— Oh! pas de dettes, pas de dettes, s'écria Hélène effrayée....

— Si nous avions abattu les bois de Chante- Merle, reprit Deslandes avec indifférence, nous aurions devant nous cinquante mille écus, dont l'intérêt pourrait rétablir la balance; mais vous avez refusé... et je crois maintenant que vous aviez raison... il ne nous reste donc que vingt cinq mille francs environ.

— Et avec de l'économie? demanda Hélène,

— C'est impossible; voyez plutôt.

Il tira son carnet, et commença des calculs dont le résultai devait prouver sans réplique l'impossibilité des voyages désirés. Hélène les suivit d'abord des yeux; mais elle cessa bientôt d'} prendre garde pour chercher les moyens de tourner l'obstacle; enfin, au moment où Deslandes achevait son calcul, elle s'écria :

— Mais si l'on abattait les bois.

— Quoi! vous consentiriez, dit Léon? ayant peine à cacher sa joie !

— Puisqu'il le faut absolument!., nous ne pouvons retourner à Chante-Merle.

— Reste à trouver un acquéreur.

— Faites chercher,

— Il faudrait avant tout une autorisation signée de vous.

~ Qu'on la lasse, je signerai.

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