JI
Dcslandcs fit un geste de contentement joyeux.
— Allons, dit-il, on ne peut vous résister!. . votre volonté sera faite.
Hélène lui tendit la main pour le remercier, mais il l'attira sur ses genoux, écarta les cheveux qui couvraient son cou et le baisa.
Le lendemain , lorsque Hélène voulut écrire à Antoine Durand pour lui expédier son brevet , elle s'aperçut que Deslandcs lavait remporté par inadvertance, en la quittant. Elle monta à son appartement pour le lui redemander-, mais il était sorti. Craignant
de manquer le courrier, elle se mit à chercher sur le bureau de Léon , dérangea quelques lettres , et aperçut enfin un papier qu'elle crut reconnaître.
Mais à peine en eût-elle parcouru les premières lignes, qu'elle détourna vivement la feuille, pour regarder la signature : c'était une lettre de Monery à son mari.
« Mon cher Léon ,
» Je me trouvais l'autre jour dans ta bibliothèque , feuilletant la cellection du Moniteur, lorsque madame Deslandes vint te solliciter pour Antoine Durand; et involontairement j'entendis votre débat.
■ N'ayant point, comme toi , de position à ménager, j'ai sollicité sans crainte la grâce du coupable , et je t'envoie sa nomination.
» Annonce cette bonne nouvelle aux partics intéressées , mais sans leur parier, je
t'en prie, de mon intervention ; je ne voudrais point que l'on me prit pour un homme en crédit , et qu'un service rendu par hasard me forçât à en refuser vingt autres »
Geouces.
Hélène relut deux fois cette lettre pour être sûre qu'elle ne se trompait pas; et , à mesure qu'elle lisait, sa reconnaissance pour Léon se changeait en surprise d'abord , puis en indignation. Cette faveur dont il s'était fait un titre près d'elle, ce n'était donc point lui qui l'avait obtenue! Son prétendu remords était une feinte ; ses efforts pour faire oublier son refus, un mensonge!.. Il s'était paré des mérites d'un autre , et n'avait même pas eu le courage de son égoïsme. Ainsi, désabusée des rapides illusions auxquelles elle s'était livrée la veille , Hélène sentit une brusque révolution s'opérer dans son Ame.
Saisiede honlc et de colère , au souvenir de la reconnaissance qu'elle avait témoignée à Deslandcs , et qu'il avait eu la lâcheté d'accepter, elle se reprocha sa crédulité, sa faiblesse et cette folle persistance à s'ouvrir un cœur fermé. Ces reproches qu'elle s'adressa à ellemême avec une sorte d'emportement la je tèrent dans une inexprimable agitation. Elle était arrivée à une de ces crises suprêmes où le sentiment auquel nous avions jusqu'alors subordonné notre vie entière, sourdement miné à notre insu , s'écroule tout à coup avec un long fracas, remplissant notre cœur de deuil et de ruines ! Son amour pour Léon, déjà tant de fois ébranlé, amoindri, transformé, avait néanmoins conservé jusqu'à ce moment la première place dans sa vie. C'était comme une religion que l'on offense rien qu'en l'examinant. Tour la première fois, elle osa le regarder en face, et s'aperçut que ce n'é-
tait plus qu'un fantôme. Son cœur, consulté avec une sorte d'effroi, lui répondit quel e n'aimait pas Léon; puis, interrogé de nouveau et plus profondément, il ajouta qu'elle ne l'avait jamais aimé!
En \ain elle insista d'abord, rappelant à elle les souvenirs du passé, ces souvenirs eux-mêmes la condamnaient.
Non, elle n'avait point aimé Léon. Comme toutes les jeunes filles, elle avait seulement aimé Vamour, et s'était laissée séduire à ces folles fleurs que pousse l'arbre de la jeunesse et qui rie donnent jamais de moisson ! Horrible certitude qui ne lui laissait même plus le charme d'un souvenir dans lequel on peut se reposer du présent.
Ainsi tout manquait en même temps à cette âme, confiance, souvenirs, espoir I Tout s'en allait d'une même chute, et, derrière toutes ces ruines, o malheur! une image s'élevait
'■i'i LE MAI 1>K C()CA(,M:.
toujours plus grande, plus belle! celle de Georges. Au milieu de tant de hontes et de désillusions , un souvenir restait plus noble, plus enchanté : celui de Georges. Quand tous étaient égoïstes ou trompeurs, un seul se montrait dévoué , sincère et c'était Georges ! Hélène fut prise d'une sorte de vertige. Gagnée par les pleurs, elle croisa ses deux mains sur son cœur et appuya sa tète sur le bureau en sanglotant.
Une exclamation de surprise l'interrompit.
Elle se redressa d'un bond, Monery venait d'entrer et se tenait debout à quelques pas.
Hélène essuya rapidement ses larmes, pressa son mouchoir sur ses lèvres, et voulut se lever; mais son regard rencontra eelui de Georges... ses yeux se remplirent de pleurs, et elle se laissa retomber sur le fauteuil en cachant son visage dans ses mains.
LE MAT DE COCAGNE. f>5
— Qu'avez-vous mon Dieu! qu'avez- vous?
demanda vivement Georges.
Hélène ne pouvait répondre. Sa douleur jusqu'alors contenue avait enfin perdu toute réserve, et son cœur se déchargeait du fardeau de larmes qui l'oppressait depuis si longtemps.
Monery s'approcha.
— Mais au nom du ciel qu'est-il arrivé? reprit-il, oh! un mot, je vous en conjure... un seul mot...
Hélène secoua la tête.
— Vous ne voulez point me dire...
— Je ne puis, sanglota la jeune femme.
— C'est donc lui qui vous fait pleurer? Elle répondit par un signe.
— Est-ce encore un refus ? dites-le moi... et quoi qu'il faille faire, je le ferai.
— Ah ! je le sais, dit Hélène.
Georges fit un mouvement de surprise; elle prit sa lettre et la lui présenta...
— Quoi ! s'écria Moncry , Léon vous a montré...
— Non, interrompit Hélène... je l'ai trouvée là... par hasard; mais je l'ai lue... et maintenant!...
Elle s'arrêta comme si l'expression eût manqué à sa reconnaissance.
— Maintenant acheva Georges avec un sourire, vous savez que je puis solliciter au besoin...
— Maintenant, reprit Hélène entraînée, je sais que j'ai en vous le meilleur et le plus généreux des amis.
Il voulut l'interrompre.
— Ah ! laissez-moi parler, s'éeria-t-elle , ne vous défendez point de ma reconnaissance; c'est la plus grande joie des obligés.; laissez-moi penser qu'il y a quelqu'un au
monde à qui je puis m 'adresser avec confiance en tout temps, en tout lieu, en toute occasion...
— Oh! croycz-lc madame, répliqua Georges attendri; mettez-moi à l'épreuve, dites ce qu'il faut faire, où il faut aller; et surtout ne craignez point que la tache imposée soit trop difficile ou trop longue; car de pareilles lâches apportent avec elles leur récompense; travailler pour ceux qu'on aime, n'est-ce point penser a eux !...
Hélène regarda le jeune homme et dit avec attendrissement.
— Pourquoi vous montrer si bon? quand vous devriez me haïr.
— Vous haïr, répéta Moncry.
— Oui, car j'ai été ingrate...
Elle s'arrêta troublée à ce mot, s'apercevant qu'elle louchait un souvenir dangereux... mais Georges avait tressailli.
— Le croyez-vous? dit-il avec une vivacité qui effraya la jeune femme... injuste!., oh! répétez ce mot...
Hélène voulut l'interrompre, mais son allusion irréfléchie, avait ouvert le champ aux aveux de Monery si longtemps retenus, et il continua :
— Oui vous avez été injuste , car nul ne pouvait vous aimer comme moi.
— M. Monery de grâce... balbutia Hélène.
— Non s'écria-t-il avec une sorte (remportement... une fois, une seule fois je veux vous dire tout ce que j'ai souffert.
— Ah! pourquoi rappeler un passé douloureux ?...
— Parce que le présent ressemble à ce passé !
— Que dites-vous?...
— Parce qu'il y a des heures où vous pour-
riez me trouver, moi aussi, la tête dans mes mains, comme vous étiez là tout-à-1'heure , répétant tout haut votre nom en pleurant...
— Ne dites point cela.
— Ah! laissez-moi vous le dire au contraire, reprit Monery avec une sorte de persistance amère... c'est la première fois, madame et ce sera la dernière!... que vous importe d'ailleurs? un aveu n'est une injure que lorsqu'il exprime une espérance, et moi, vous savez bien que je n'en ai pas!... moi je sais que vous aimez Léon!... quand je vous parle de mon amour, c'est une faiblesse de malade, un cri de douleur qui m'échappe... peut-être le vague désir d'exciter votre pitié ; car qui peut dire à quelle humilité nous abaisse le désespoir...
•v M. Georges... -
— Ah! oui , j'ai tort de vous parler ainsi . . , Je ne sais pourquoi je le fais... je m'étais
bien promis de garder le silence, mais votre affliction et le souvenir que vous avez rappelé m'ont ouvert le cœur; et... malgré moi... j'ai parlé!...
Georges était suffoqué do larmes retenues ; Hélène ne put voir celte douleur où la force de l'homme s'alliait à la naïveté de l'enfant. Remuée elle-même jusqu'au fond de l'âme, et obéissant à un de ces élans fous et charmants que les femmes seules connaissent, elle saisit la main de Moncry pour la presser sur son cœur, celui-ci laissa échapper une exclamation de joie et voulut entourer Hélène d'un de ses bras, mais déjà effrayée de ce qu'elle venait de faire, elle s'était rejetée en arrière, et s'élançant, vers la porte, elle disparut.
Le soir môme de cette entrevue , Hélène était assise dans le coin le plus obscur du
salon, les yeux à demi-fermés, el tenant un flacon de sels qu'elle respirait à de longs inintervalles., Dcslandcs se tenait debout devant elle appuyé au marbre de la cheminée.
— C'est un spasme, dit-il, après un court silence , et comme s'il se fût parlé à luimême. Cette femme de chambre m'avait effrayé, lorsque je suis rentré... mais il suffira d'un peu de repos.
— Je l'espère, soupira Hélène.
— En tout cas, reprit Léon, je ferai prévenir le docteur... Il faut que vous preniez soin de vous , ma chère ; j'ai besoin de votre santé 5 pour ma tranquillité d'abord , puis , pour vous conduire dans le monde : vous avez, par exemple, dans quelques jours, ce bal de la princesse Firmiani.
— Je comptais renvoyer l'invitation, observa Hélène.
— Impossible ! s'écria Deslandes. Songez
que c'est la première que nous recevons... Nous rencontrerons chez la princesse tout Je inonde diplomatique...
— Mais si je souffre. ..
— Vous ne souffrirez pas , ma chère ; on ne souffre jamais un jour de bal... Vous avez d'ailleurs le temps de vous soigner d'ici là ; on refuserait une invitation d'amis , mais pour des étrangers on fait un effort... d'autant que je ne pourrai me trouver moi-même à cette soirée...
— Qui vous en empêche?.
Léon s'approcha souriant , et d'un air de mystère...
— Je suis chargé d'une mission , dit-il.
— Vous?
— Oui , d'une mission confidentielle en Hollande...
— Et vous parlez ?
— Probablement demain.
lïéiène parut saisie.
— Mais votre absence sera courte, demanda-t-elle?
— Je l'ignore. Tout dépendra des instructions que je dois recevoir dans un instant , et des difficultés qui pourront se présenter...
L'idée de ce départ , dans un pareil moment, épouvanta Hélène, et elle dit vivement à Léon :
— Je vous suivrai.
— Me suivre! répéta-t-il étonné, vous n'y pensez pas , ma chère ; mon temps se passera là-bas en conférences et en discussions 5 votre présence serait inutile, gênante même, tandis qu'ici elle peut me servir. Yous entretiendrez les relations avec nos nouveaux amis. Ce sont tous des gens en crédit ou qui le seront , et l'on ne peut arriver sans être des leurs -, car, dans un certaiu
monde, on ne demande pas ce que vous valez, on demande qui vous voyez.
— Mais je ne puis pourtant pas rester seule ici, monsieur! s'écria Hélène.
— Seule! répéta Deslandes , n'avez-vous pas nos vieux amis Randel, Monery ?
La jeune femme tressaillit.
— Laissez-moi retourner à Chante- Mer le , monsieur, reprit-elle précipitamment.
— A Chante-Merle , maintenant ?
— Eh bien au Roncy alors.
— Sur mon ame , vous êtes folle ! s'écria Léon , en frappant le marbre de la cheminée avec impatience! d'où peut vous venir cette subite manie de campagne 5 et que parlezvous de Qiante-Merle ou du Roncy au mois de janvier ?
— Oh ! laissez-moi partir, monsieur, dit Hélène troublée ; que vous importe ?. .
— Mais il m'importe beaucoup, madame 5
je viens de vous le dire : 11 faut que vous paraissiez cet hiver dans plusieurs salons, que vous m'aidiez à faire certaines connaissances. Il y a une foule de relations que l'on ne sait comment établir , et qui se nouent sans affectation par les femmes. Elles se voient dans le monde; elles se conviennent; elles se visitent; et leur intimité finit par rapprocher les maris, sans qu'aucun d'eux ait été obligé à des avances compromettantes.
Hélène le regarda fixement.
— C'est-à-dire que vous espérez vous servir de moi1, dit-elle amèrement.
— Pourquoi non? ma chère; vous pouvez, si vous le voulez, dès aujourd'hui me rendre un service.
— Lequel ?
— Monery vient d'accepter la direction du nouveau journal La Nation : je tiens es-
scntiellenieiit à ce qu'il ne combatte point mon élection dans le Loiret; demandez-lui cette faveur.
— Moi ? s'écria Hélène !
— Il n'osera vous refuser.
La jeune femme joignit les mains.
— Ainsi ce n'est point assez , dit-elle , de m'avoir délaissée pour suivre vos projets ambitieux , vous voulez faire de moi une sorte d'instrument et de complice.
— Comment?
— Vous voulez m'ôter jusqu'au droit de souffrir dans la solitude. Désormais il faudra que mes plaisirs aient un but, que mes amitiés deviennent des calculs, que mes sourires travaillent à votre élévation...
— Pensez-vous à ce que vous dites, madame ?
— Je dis, monsieur, s'écria Hélène avec un geste et un accent déchirants , que cette vie
m'est odieuse ; que j'ai trop souffert en silence , et que je ne puis retenir mes cris plus longtemps.
— Ah! je comprends, dit Deslandes , en regardant la porte ; c'est une querelle que vous cherchez.
— C'est une explication, monsieur.
— Soit , le mot est plus décent... mais, comme j'ai peu de temps, nous remettrons à plus tard.
— Monsieur, monsieur, écoutez-moi.
— Pardon, ma chère amie; je suis pressé...
La jeune femme lit un mouvement d'indignation -, puis, se maîtrisant :
— Eh bien! je tâcherai déparier vite, ditelle -, je m'efforcerai de rester calme ; car je sais que vous regardez comme perdu maintenant tout le temps qui n'est pas consacré à votre ambition...
Deslandes frappa du pied.
— Décidément il faut que vous ayez la fièvre, s'écria-t-il ; quoi! parce que je ne veux pas que vous me suiviez a La Haye !..
— En effet, dit Hélène, j'ai tort de m' étonner. Ne m'avez-vous point déjà défendu de vous voir, de vous parler? Je vous aperçois à peine un instant chaque jour , encore vos yeux ne rencontrent-ils jamais les miens. Si vous m'aviez seulement réservé une heure où j'eusse pu vous retrouver, épancher avec vous ces sentiments que l'on a besoin de confier, et qu'on ne peut confier qu'à un seul ; si , à défaut de votre affection, j'avais pu vous faire accepter la mienne ; mais non , il ne vous reste môme pas le loisir d'être aimé.
Léon croisa les bras et leva les yeux au ciel.
— Oh! je vous fatigue, je le sais, continua Hélène; mais à qui voulez-vous que je me
plaigne de mon abandon, monsieur? je suis ici sans amis, sans famille. Si j'étais mère, je prendrais mon enfant dans mes bras comme une consolation; je lui dirais tout ce qui gonfle mon cœur!... Il ne me comprendrait pas; mais je verrais son sourire, je sentirais ses baisers; je ne serais point seule au monde. — De sorte , reprit Desîandcs , d'un ton brusque, que pour vous plaire je devrais demeurer là près de vous à lire des recueils d'élégies ou à écouler des romances. Vous n'avez point encore compris que la vie d'un homme ne pouvait se passer en causeries; qu'il devait avoir des préoccupations plus sérieuses , un but à atteindre; car cette élévation , enfin , dont vous me reprochez le désir, ne la partagerez -vous pas?
— Et qu'en ferais-je? Vous changera-t-elle pour moi? Vous parlez de but à atteindre;
celui de la vie est- il donc où vous le cherchez?. Pourquoi tant de mouvement, d'angoisses et d'efforts? Pour entendre du bruit autour de votre nom! Pour arriver à ce triomphe mêlé d'injures que l'on appelle succès Ah! quand je vous confiai mon avenir, il fallait donc me dire que je devais être seulement l'associée de votre orgueil -, qu'où j'attendais trouver du bonheur je ne devais trouver qu'un rang, et que ma vie serait condamnée à l'isolement.
— Mais n'est-ce point vous qui vous y condamnez, madame. Pourquoi vous renfermer seule avec vos folles rêveries, et repousser les distractions du monde?
— Pourquoi? répliqua Hélène avec hésitation -, parce que dans le monde une femme n'est jamais impunément négligée par celui dont le devoir est de veiller sur elle. Son abandon n'est pas seulement un malheur;
c'est une honte qui l'expose à d'injurieuses consolations...
Et apercevant un sourire moqueur sur les lèvres de Deslandes.
— Oh ! je sais, continua-t-elle en rougissant, que ce que je dis là c'eût été à vous de le penser. Je n'ignore pas ce qu'il y a d'humiliant pour moi à exprimer de telles craintes, quand vous n'avez même pas daigné supposer le danger. Mais ces folles rêveries que vous raillez , d'autres pourraient peut-être les comprendre , les partager , et je veux éviter de telles sympathies,
— Dois-je en conclure que ces sympathies se sont déjà éveillées? demanda Deslandes, en fixant sur elle un regard ironique , ou est-ce seulement une prévision de votre prudence?
Hélène pâlit de honte et d'indignation ;
elle ne put que balbutier quelques mots sans suite.
— Pardon, reprit Deslandes sur le même ton : mais si c'est un avertissement que vous me donnez, je voudrais qu'il fût clair, afin de ne pas être jaloux dans le vide , ce qui expose toujours à du ridicule et à de la perte de temps. Jusqu'à présent j'avais cru qu'une femme d'esprit comme vous l'êtes devait suffire à se garder elle-même ; mais, puisque vous m'appelez à l'aide, me voici. Veuillez seulement imiter Pénélope jusqu'au bout, et me nommer les prétendants. Je veux tout faire pour éviter de nouvelles plaintes , et si la jalousie est à vos yeux une preuve d'amour...
—Oh! ne prononcez pas ce mot, monsieur interrompit Hélène avec une anxiété douloureuse; ne me rappelez point que vous m'avez trompée en le répétant.
— Madame, dit Léon, d'un accent blessé.
— Trompée, monsieur, car vous ne m'aimiez pas, car vous en recherchiez une autre, car vous n'êtes venu à moi que sur son refus.
— Qui vous a dit ? s'écria Des'andes.
— Et vous m'avez laissée croire que j'occupais seule votre pensée depuis longtemps , continua Hélène hors d'elle ; vous avez feint une tendresse que vous n'éprouviez pas , des goûts qui n'étaient pas les vôtres...
— Assez , madame.
— Et tout cela par calcul .!...
Deslandes qui parcourait la chambre à pas
précipités s'arrêta à ce mot ; Hélène recula, et porta ses mains à son front, effrayée ellemême de ce qu'elle venait de dire.
— Je comprends enfin, dit Léon d'une voix tremblante... C'est là que vous vouliez arriver...
— Ne le croyez pas, interrompit Hélène.
— Ce reproche devait venir, continua Deslandes amèrement, et cependant... je ne l'attendais pas!... Non, il y a des injures que l'on ne prévoit point, par respect même pour ceux qui pourraient les faire.
— Ah! pardonnez-moi, pardonnez-moi; s'écria Hélène en courant à Léon.
Mais il la repoussa.
— Je ne pardonne point le mépris, dit-il. Hélène leva les bras avec désespoir.
— Mais ne voyez vous point que je suis folle, dit-elle; que mes paroles ne disent point mes pensées. Ah ! vous m'avez fait tant de mal tout à l'heure avec vos railleries! Je souffre tant! Je souffre tant! Si je vous disais tout... mais il y a des choses qui ne peuvent sortir du cœur d'une femme... que l'on doit deviner., oh! ne gardez point ce visage glacé, ou je ne pourrai parler... j'ai tort! j'ai tort...
faut-il vous demander pardon, tenez, me voilà à genoux devant vous.
— Encore une autre folie, s'écria Deslandes, relevez - vous , madame.
Hélène se releva.
—Mon Dieu! pourquoi ai-je parlé, repnt- , elle en pressant sur son cœur ses deux mains fermées... et pourtant il le fallait... car je ne puis rester seule ici. . .
— Encore?
— Oh! par grâce, Léon, je ne vous demande que cela... mais, emmenez -moi... Je ferai pour le reste tout ce que vous m'ordonnerez... Vous ne m' écoutez point, Léon?
— A quoi bon recommencer une discussion injurieuse, madame.
— Mais faut-il donc vous dire...
—Rien, interrompit Deslandes, dont la
patience était à bout... Nous reprendrons cet entretien à mon retour, si d'ici là vous avez
46 LE MAT DE COCAttiSK.
eu le temps de vous calmer; rappelez-vous seulement mes recommandations.
A ces mois il sortit.
Hélène qui avait levé les mains avec un geste de prière les laissa retomber et s'assit accablée.
Sa dernière entrevue avec Monery lui avait ouvert les yeux, elle savait maintenant par expérience qu'il suffisait d'un de ces mille hasards inévitables dans l'intimité pour les faire sortir tous deux de la réserve qu'ils s'étaient jusqu'alors imposée. Un reproche , une tristesse, un attendrissement, pouvait les ramener sur ce terrain périlleux et la perdre... or, l'absence de Deslandes allait l'exposer à voir Georges seul tous les jours!... Cette pensée lui donna le vertige. Elle se releva épouvantée, secoua son abattement, et se dit qu'il fallait avertir Léon avant son départ. Mais voudrait-il écouter cet
aveu , lui qui l'avait déjà arrêté sur ses lèvres? elle-même, aurait-elle la force de le faire? Comment le préparer à une pareille confidence, et trouver les paroles nécessaires?...
Elle craignit son trouble, sa honte, ses larmes, et résolut d'écrire.
Elle recommença sa lettre plusieurs fois, la reprit, la laissa, puis la reprit de nouveau. Enfin, lorsqu'elle fut achevée, elle sonna sa femme de chambre et la lui remit.
La femme de chambre revint presqu'aussitôt annonçant que Deslandes était parti !
Ce fut le dernier coup pour Hélène. Elle était donc abandonnée ! abandonnée par celui même qui eût dû la soutenir et la défendre!
A qui donc demander secours désormais ?
Dans ce moment le domestique annonça Randel.
11 est des heures dans la vie, où poussée à bout de souffrance, l'âme perd toute réserve, et cesse de choisir ses consolateurs. Comme le naufragé que la vague engloutit, elle se rattache au premier appui qu'elle rencontre, sans réflexion et par instinct.
Hélène en était arrivée là. Le départ de Léon, après l'entretien qu'elle avait eu avec lui, et le danger auquel l'exposait la présence de Monery, l'avaient jetée dans une douleur et dans un trouble qui ne la laissaient plus maîtresse d'elle-même. A la vue du docteur, elle lui tendit les deux mains comme un enfant abandonné qui implore le premier passant qu'il aperçoit.
— Ah ! venez par pitié s'écria-t-elle, venez à mon secours !
— Qu'y a-t-il donc? demanda Randel étonné.
Hélène voulut tout raconter, mais, dès les premiers mots, les pleurs étouffèrent sa voix; après avoir fait de vains efforts pour parler, elle courut â son secrétaire, prit la lettre destinée à Deslandes, et la présenta au docteur.
Celui-ci jeta un regard presque effrayé
sur les trois feuilles illisiblement écrites et marbrées de larmes. Il les retourna deux fois, comme s'il eût mesuré la tâche qui lui était imposée, et se décida enfin à déchiffrer la première page.
Elle ne renfermait que les plaintes déjà faites par Hélène à Deslandes dans l'entretien qu'ils avaient eu avant son départ.
Randel la parcourut en entier, tourna la feuille et s'arrêta.
Il connaissait d'avance, sans avoir besoin de les lire, tous les reproches que la jeune femme avait droit d'adresser à son mari ; mais cette confidence l'embarrassait d'autant plus, qu'il avait pris depuis longtemps son parti dans cette querelle, en se faisant le patron et l'associé de Deslandes. Il ne pouvait donc ni répondre à la confiance d'Hélène ni lui donner des conseils. D'un autre côté, la refuser ouvertement était difficile et
aâ LE MAT DE COCAGNE.
bien dur. Restait la ressouce d'éluder le rôle que la jeune femme voulait lui faire jouer par quelque détour habile \ mais encore fallait-il le trouver!...
Ces réflexions lui avaient pris le temps nécessaire pour lire la lettre sur laquelle ses yeux étaient demeurés fixés; lorsqu'il releva la tète, il rencontra le regard d'Hélène qui rougit.
Le docteur s'approcha d'elle avec un air de bonhomie distraite qu'il savait se donner au besoin, et il lui prit la main.
— Pauvre jeune femme, dit-il, vous voilà désolée, abattue! . . . PSous avons tous nos jours néfastes où nous entendons les corbeaux chanter à notre gauche , comme disaient les anciens... mais cela passe.
— Le croyez -vous?
— J'en suis sûr.
—- Vous ne voudriez point me tromper,
LE MAT DK COCAUNK. 53
docteur; vous savez tout ce que je souffre, et vous me parlez sérieusement.
— En doutez vous? demanda Randel avec quelque embarras.
— Non, continua Hélène qui sembla répondre à sa propre pensée... non je vous crois... vous n'êtes point ce que vous voulez paraître, un égoïste froid et railleur; car l'égoïsme est la pauvreté des cœurs qui n'ont rien à donner, et la raillerie une bassesse d'esprits qu'importunent les grandes choses; mais vous qui pouvez tout sentir, tout comprendre, vous devez être capable d'affection et de pitié. Froissé par le monde, vous avez mis un masque d'acier pour ne point sentir ses coups, mais dessous il y a le visage d'un homme... n'est-ce pas, docteur?...
—Oui, dit Randel ému malgré lui: oui, vous avez deviné juste...
— Vous ne m'abandonnerez pas alors.
reprit vivement la jeune femme, vous serez pour moi un guide...
Le docteur secoua son émotion.
— Vous me seconderez, vous me conseillerez...
Il redevint impassible.
— N'êtes-vous point d'ailleurs notre ami le plus ancien ; vous m'avez vue enfant, vous avez connu mon père... vous l'avez assisté à ses derniers instants...
Elle s'attendrit.
— Un cas de phlegmasie , tout-à-fait remarquable observa Randel tranquillement.
J'ai même publié un mémoire à cette occasion...
Hélène, tout à sa pensée, ne prit point garde au ton du docteur.
— Vous le voyez, reprit-elle avec angoisse... je suis seule, je n'ai que vous; oh! secourez-moi, je vous en conjure.
Elle tendait les mains à Randel, celui-ci en prit une et lui tâta le pouls.
— Ne craignez rien, dit-il, et comptez sur moi.
Il y eut une pause...
— Vous avez lu la lettre que j'avais écrite pour Léon?... demanda enfin Hélène, à voix basse.
— Randel fit un signe aflfirmatif.
— Eh bien... que dois-je faire?
Le docteur tira de sa poche un carnet et se mit à écrire en l'appuyant sur son chapeau.
— D'abord, dit-il, déchirer cette lettre.
— Mais Léon ne l'a point vue.
— Heureusement.
— Cependant docteur...
— Ah! vous m'avez promis d'obéir, interrompit Randel.
Hélène prit la lettre, la froissa entre ses
mains, et la jeta au feu! Randel la regarda brûler. &
— Et maintenant ? demanda Hélène.
— Maintenant vous allez ouvrir ces stores qui vous ôtent la lumière et entretiennent votre prostration nerveuse.
La jeune femme regarda le docteur avec étonnement, mais obéit.
— De plus , l'exercice serait nécessaire à \otre santé.
— Ah I laissez ma santé, s'écria-t-elle.
— Du tout , chère dame , du tout , reprit Randel ; l'homme n'est qu'une sorte de tube dans lequel les sentiments montent ou descendent , selon la constitution atmosphérique. Aussi, la mélancolie , les aspirations de l'ame , les sympathies , enfin tous ces dérangements intimes avec lesquels on fait des élégies et de mauvaises digestions ne sont
LE MAT DE COCAGNE. o7
que des contre-coups du milieu dans lequel nous nous trouvons.
La stupéfaction d'Hélène alla croissant.
— Il faudrait donc, continua le docteur, recevoir davantage , aller dans le monde , être un peu plus coquette!.. La coquetterie est pour les femmes la meilleure recette contre les tristesses.
— Mais vous n'avez donc point lu, s'écria Hélène hors d'elle-même ; vous n'avez donc pas compris ?
— Pardonnez -moi , reprit Randel tranquillement.
— Alors vous savez que le mal...
■ — Est au foie !
La jeune femme poussa un cri , et croisa les deux mains sur sa poitrine.
— Pardon, dit Randel en souriant; j'aurais dû dire au cœur; mais nous autres médecins nous avons la mauvaise habitude d'appeler
les choses par leurs noms... En tout cas , je vous ai donné là des palliatifs généraux que tout médecin indique ; mais il en est de plus actifs, de plus sûrs...
— Et lesquels , monsieur ?
Il lui prit les mains , et dit d'un ton sérieux :
— Vous êtes bien décidée à tout faire pour calmer ces agitations qui vous tuent.
— Décidée, décidée.
Il détacha du carnet la feuille sur laquelle il avait écrit.
— Alors voici un remède sûr contre vos émotions, vos tristesses...
— Qu'est-ce donc, demanda la jeune femme, en tendant la main avec un mélange de curiosité et de défiance?
— Une potion à prendre tous les soirs par cuillerée...
Hélène se leva avec un cri.
— Et bien, qu'avez-vous, demanda Randel, dont tous les traits prirent une expression de bonhomie inquiète?
— Ce ne peut être une raillerie... monsieur, dit la jeune femme , dont les lèvres tremblaient 5 elle serait trop lâche et trop
cruelle.
— Comment une raillerie? interrompit Randel; douteriez-vous du remède?.. Pardieu ! je ne raille jamais quand je suis en consultation , madame ; et je ne devine pas ce qu'il peut y avoir de cruel et de lâche dans une formule dont je réponds.
Hélène le regarda fixement. Il avait un air de surprise effarée qui ne pouvait laisser de doute sur sa bonne foi. Pensant qu'il n'avait rien compris à sa lettre, et qu'il la regardait comme une folle , elle se rassit en se couvrant le visage de ses mains.
Randel qui s'était levé, rajusta son bonnet de soie noire et chercha sa canne.
— Vous réfléchirez, dit-il d'un ton piqué ; Paris ne manque pas de médecins.
Vous en trouverez qui donneront à votre mal le nom que vous voudrez , et qui ne vous conseilleront que ce dont vous aurez envie... Mais moi, je vous ai parlé en ami : rappelez-vous bien ce que je vous ai dit, madame. C'est le foie qui est malade... le foie et les nerfs. Bien d'autres que vous,pardieu! sont venues se plaindre à moi de leur excès de sensibilité, confesser leurs troubles, leurs mécontentements, leurs craintes me porter enfin leur ame à soigner... Or je les ai toujours guéries avec ma potion. .. accompagnée de viandes noires et de vin de Bordeaux.
— Ah! de grâce... assez! murmura Hélène avec une sorte de dégoût.
— Soit, je m'en vais, dit Randel... El,
en tout cas, si vous vous ravisiez , voici la formule.
il posa le papier sur un guéridon , et partit.
Restée seule , Hélène fut quelque temps anéantie. Repoussée par Deslandes , si mal comprise par Randel , elle n'avait ni amie capable de la conseiller, ni famille qui pût la défendre. Tout lui manquait à la fois !
Ainsi abandonnée de tous ceux qui devaient la protéger, elle se demanda pourquoi elle se protégerait elle-même; et, comme César frap pé par Rrutus , elle s'enveloppa la tête sans chercher plus longtemps à échapper à son sort.
Mais cet abattement fut de courte durée. Elle lit tout à coup un dernier effort! Ce cœur brisé se ranima par un élan douloureux, et, prenant une résolution suprême', elle écrivit à Georges.
Son billet ne renfermait qu'une seule ligne.
« Venez. J'ai à vous parler. »
Lorsqu'il fut parti , elle se sentit près de défaillir... Mais elle courut à sa fenêtre qu'elle ouvrit , appelant à son secours le bruit et la lumière. Puis voyant sa femme de chambre, elle se mit à lui donner des ordres, rangea les derniers journaux arrivés , et feuilleta quelques albums nouveaux, comme si elle eût voulu se persuader à elle-même qu'elle était tranquille. Une heure s'écoula ainsi. Enfin un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l'antichambre ; elle se détourna avec un cri , et laissa tomber le livre qu'elle tenait
Le valet annonça M. Monery.
Celui-ci entra vivement; mais , à l'aspect d'Hélène pâle et debout devant le piano au-
quel elle s'appuyait d'une main , il s'arrêta. Hélène attendit que le domestique se fût retiré, montra un siège au jeune homme, et dit d'une voix tremblante :
— Pardon de vous avoir fait venir, mais il le fallait...
— Au nom du ciel! qu'est-il arrivé? de manda Monery.
Son regard brillant de tendresse et d'inquiétude rencontra les yeux d'Hélène; elle sentit son cœur se fondre sous ce regard, et s'assit sans pouvoir parler.
Monery s'approcha.
— Oh? j'ai tort de vous presser ainsi , reprit-il ; mes brusques questions vous troublent. Mais je vois que vous souffrez , et vous m'avez appelé ! Je puis donc vous être utile ? Parlez alors, dites que vous avez pensé à moi dans un moment d'affliction; donnez-moi
la joie de vous servir, s'il est vrai que je le puisse...
— Vous le pouvez , dit Hélène.
— Que faut-il faire ?
La jeune femme hésita.
— J'ai peur de ce que je veux vous demander, murmura-t-elle.
— Doutez- vous de moi? reprit Monen . Il y a quelques jours encore , j'aurais compris cette incertitude ; mais maintenant...
Et voyant qu'Hélène détournait la tète.
— Oh ! ne craignez rien , ajouta-t il ; je ne renouvellerai point des aveux dont vous avez pu être offensée ; je ne veux vous parler que de mon dévouement ; oubliez tout le reste.
— Je le voudrais, dit Hélène; mais je ne le puis.
Monery la regarda.
— Non, continua-t-elie avec effort ; tant que vous avez gardé le silence, j'ai cru que
le temps avait eiïaeé en vous les soutenir* du passé; j'ai pu accepter une amitié dont rien ne me disait de me défier ; mais maintenant tout est changé : votre triste confidence m'a imposé de nouveaux devoirs.
— Quels devoirs ? demanda Georges troublé.
— Ne le devinez-vous point? reprit la jeune femme avec angoisse... Si, jusqu'à ce moment, j'ai pu recevoir l'ami...
Elle s'arrêta.
— Vous ne pouvez continuer à recevoir l'amant, acheva Monery...
Hélène demeura la tête baissée.
— Et c'est là ce que vous vouliez me dire! s'écria le jeune homme en se levant éperdu; voilà pourquoi vous m'avez écrit cette lettre , la seule que j'aie reçue de vous, et dont j'ai baisé l'écriture! J'accourais ici le cœur épanoui , espérant que vous m'accordiez la