II
livré aux intrigues politiques, n'avait apporté aucun obstacle à son départ.
Les derniers débats survenus entre la jeune femme et lui avaient d'ailleurs brisé les faibles liens que l'habitude, à défaut de tendresse, avait jusqu'alors maintenus. Devenus étrangers l'un à l'autre, leur alliance n'était plus qu'une de ces associations forcées d'intérêts et de position, dans lesquelles tout se règle selon le code ou le contrat, par les soins d'un homme d'affaires.
Une attaque d'apoplexie dont venait d'être frappé M. de Gurol l'avait laissé dans un état de faiblesse hébétée qui lui ôtait jusqu'à cette volonté contrariante, la dernière ou plutôt la seule faculté dont il eût fait preuve depuis longtemps. Délivrée d'une autorité qu'elle était souvent forcée de combattre , sinon de respecter, Clara associa plus étroitement sa fortune politique à celle de Deslandes, et de-
vint ouvertement l'Égérie de ce nouveau Pompilius. Grâce à elle, le cordon de commandeur fut accordé au premier président devenu idiot , comme un de ces hochets que l'on suspend aux berceaux des enfants pour les empêcher de crier.
Cependant Hélène habitait Chante-Merle depuis près d'un mois, et si la solitude n'avait pu lui rendre la santé ni la joie, elle avait du moins donné à sa tristesse quelque chose de plus résigné! La nuit venait de descendre : les premières lueurs des étoiles commençaient à trembler sur les collines couvertes de vignes. Assise près de sa fenêtre, la tête appuyée sur une de ses mains , Hélène avait sur ses genoux plusieurs lettres froissées, qu'elle semblait occupée à relire, et, quoique la lumière eût disparu, elle en suivait les lignes à demi-effacées, comme si sa mémoire eût suppléé à sa vue. Ces lettres
étaient celles que Georges Monery lui avait écrites depuis sa captivité. Comme elles peuvent être nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre, nous en donnerons ici quelques fragments dans l'ordre de leur réception.
Mont-Saint-Micliel , 2 mars
« Je sens que je m'accoutumerai sans trop de peine à cette vie verrouillée. J'aime ce demi-jour tombant des fenêtres grillées , ce calme claustral , ces murs dépouillés et sévères. Dans le monde, mille distractions, mille fantaisies viennent se jeter à la traverse , et nous arracher à nous-mêmes. Le moyen qu'un homme pense avec suite au milieu de tous ces masques qui le houspillent en agitant leurs grelots ! le bruit qu'il fait pour vivre ne lui permet pas de se recueillir. Ici, au contraire, on a du si-
lence autour de son âme ; toutes les folles du logis ont été laissées au guichet, et l'on peut s'écouter soi-même.
«Puis, vous ravouerai-je ? j'ai toujours détesté l'action. Chaque mouvement du corps est une suspension momentanée du travail de l'intelligence; l'homme qui agit n'est le plus souvent qu'une bête qui se remue ; aussi ai-je souvent envié l'immobilité extatique de ces saints stylites, qui défendaient à leur corps le mouvement pour mieux sen tir leur âme. Mes amis appelaient cela de la paresse : j'ai toujours cru que c'était de la spiritualité. Enfin mes goûts vont pouvoir se satisfaire. Je vais reprendre mes travaux sans distractions , sans déroutements , sans langeurs. Me voilà quitte avec la vie d'action 5 je puis rentrer dans ce repos fécond dont la plénitude fait le bonheur des anges. » Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, Hé-
lène, mais vous, condamnée à rester dans cet abîme bruyant de Paris. Pauvre écureuil que la foule regarde tourner sa roueens'extasiant de sa gentillesse , sans remarquer le flanc saignant et les pâtes meurtries 1 Ah! je n'ai fait que traverser celte existence, mais elle m'a laissé un dégoût mêlé de terreur et de pitié. J'ai vu vos heureux du monde , beautés enviées , hommes célèbres , grands politiques, et tous m'ont rappelé l'ange foudroyé, roulant, pendant un siècle entier, dans l'espace qu'il illumine. Comme lui ils brillent, mais en descendant toujours, et l'enfer est au-dessous ! »
Mont- Saint-Michel , 25 mai. « Les beaux jours sont revenus et m'ont un peu réveillé! ce matin, j'ai tressailli en entendant à mes fenêtres le chant d'un oiseau; c'était une hirondelle qui faisait son nid contre
mes barreaux. Je ne sais pourquoi des larmes me sont venues aux yeux!... un instant j'ai envié à l'oiseau ses ailes pour fendre l'espace et voler près de vous!...
»Je suis rentré triste de ma promenade au préau. En y arrivant, les prisonniers m'ont appris que Leblanc venait d'être conduit au cachot. Or, Dieu sait ce que produiront vers lui la contrainte et l'isolement; j'ai peur qu'il n'en devienne furieux ou fou! enfermer Leblanc, c'est mettre un lion en cage; il y aurait plus d'humanité à le tuer de suite. Ce n'eslfpoint la captivité, mais l'action, qu'il faudrait imposer à de pareils hommes. En les jetant au milieu de dévouements périlleux et de tâches difficiles, on utiliserait leur nature sans la torturer , et au lieu de révoltés on trouverait des héros.
» Je me suis toujours demandé pourquoi
les sociétés n'offraient point à celui qu'elles croient coupable les moyens de se racheter de la faute commise par des services rendus. Ce serait une compensation pour elles , et une réhabilitation pour lui. Au lieu de cela, elles punissent et se vengent ; le mal n'est point racheté, il est rendul... Nos codes ont l'air d'avoir été écrits , non au profit de la justice, mais sous l'inspiration de la colère.
»Puis, a-t-on bien réfléchi , quand on a ainsi donné la garde d'un homme à un autre homme? N'est-ce point faire deux prisonniers, dont l'un se venge de sa captivé sur l'autre? Car le détenu est la chaîne du geôlier, comme le geôlier est celle du détenu. Aussi, quelle sourde haine! que de persécutions inutiles et de représailles féroces! combien de brutalités imméritées! d'injustes violences ! Ah ! depuis que je suis
ici , je comprends tous les excès auxquels peut porter l'ennui farouche du gardien et le ressentiment comprimé du captif. Moimême , par instants , en entendant la voix grossière du porte-clés me donner un ordre, je sens la rougeur me monter au front et tous mes nerfs tressaillir!... et cependant, moi, je suis entré dans ce cloître forcé sans répugnance et presque avec joie ! »
Mont-Saint-Michel, 6 juin. « Il s'est établi entre Leblanc et l'un des gardiens une sorte de guerre dont je redoute l'issue. Ce sont, chaque jour, quelques nouvelles persécutions suivies de nouvelles révoltes. La lâcheté de cet homme m'a tellement indigné, que j'ai pris part, malgré moi, avec les autres détenus, à leur dernière querelle dans le préau-, un instant môme, la lutte a failli devenir sanglante . Enfin Leblanc a été renvoyé
au cachot, et toute promenade nous est interdite. »
Mont-Saint-M'wliel 10 juin. « Le directeur m'a fait proposer de descendre au préau, mais seul, car je ne dois plus revoir mes compagnons de captivité. En nous séparant on espère nous rendre plus dociles. Chacun de nous se promènera à son tour et sous la surveillance de ce gardien dont nous avons déjà subi les insultes! Il faudrait les supporter encore ou les repousser ! j'aime mieux ne point descendre!
«Que m'importe, d'ailleurs, une promenade entre quatre hautes murailles qui ne laissent voir le ciel que comme un plafond! à défaut d'arbres, d'air et de fleurs, j'y trouvais autrefois des visages connus; nous pouvions mettre en commun nos sensations; oublier ou nous étions en causant du passé ou de l'avenir. Nos souvenirs et nos espoirs
étaient comme ces paysages que l'on peint sur les murs pour les déguiser; ils nous ouvraient mille lointaines perspectives qui nous faisaient oublier la prison ; mais seul, que ferais-je dans ce préau aride, sinon sentir plus vivement mon isolement et ma captivité? Dans ma cellule, du moins, j'ai ma place accoutumée , mes livres , que je puis lire, enfin toutes ces jouissances sans nom, de l'habitude, qui font oublier le bonheur... je n'en sortirai plus ! ... »
Mont-Saint-Michel 20 juin. « Pourquoi vous inquiéter, Hélène, de ce que je vous écris? voulez- vous donc me rendre moins sincère!. .. mes lettres ne sont point des lettres, mais des confessions transcrites heure par heure... je vous ouvre toutes les secrètes misères de mon âme , je vous fais assister à ses moindres agitations... mais ne prenez point trop au sérieux ces confidences. Le cœur hu-
main est si divers, qu'au moment où vous lisez mes élégies , je suis peut-être revenu à la joie et à la confiance. Ne regardez ce que je vous écris que comme les songeries d'un prisonnier oisif et un peu souffrant... qui trouve doux de se laisser aller à ses mélancolies. La plainte est une des sensualités de l'àme; c'est un appel détourné à la sympathie, quelque chose comme ce geste de l'enfant qui avance sa tête sous vos lèvres pour avoir un baiser. Quand je me dis triste, comprenez-moi donc; cela signifie que j'ai besoin d'une caresse. »
Mont-Saint-Michel, 13 juillet. «Vous me reprochez ma négligeuce à vous répondre, Hélène , et vous avez raison ; mais il y a des heures où l'on sent le besoin de garder le silence, de fermer les yeux et d'oublier même ceux qui nous aiment!...
» Ah ! ne m'accusez point pour cela d'indif-
férence ou d'oubli ; c'est seulement de la torpeur : mes amis me trouvent triste , mais ils se trompent ; ce n'est qu'un abattement physique et involontaire. Je me suis trop bien accoutumé à ma prison. Son calme monotone a fini par passer en moi ; je deviens sourd et silencieux comme elle. Je ne puis vivre hors de ma solitude sans un effort pénible. Le soleil blesse mes regards ; la voix des hommes m'étourdit; le grand air m'étouffe ; je me fais à moi-même l'effet d'un mort que l'on obligerait à quitter son cercueil pour assister à une vie dont il aurait perdu le goût. Mes travaux sont abandonnés. Je m'efforce en vain de ramener mon esprit , la fantaisie l'emporte toujours dans je ne sais quelles rêveries flottantes et sans but. Je sens tout mon être dans un état d'inertie sans douleur que je ne puis comparer qu'à la convalescence. »
Mont'Saint-Micliel, 1er août. « Je suis ma-
lade, Hélène. Je vous en avertis de peur que quelque avis indiscret ne vous effraie. Mais cette lettre même vous prouve suffisamment que mon mal n'a rien d'alarmant.
«Depuis quelque temps déjà j'éprouvais de légères souffrances; mais j'y prenais à peine garde... Enfin, hier, le médecin est venu, et il a voulu me faire transporter à l'infirmerie... C'est de là que je vous écris.
» Je suis faible, mais presque bien, du reste. Il suffira , j'en suis sûr , de quelques jours de soins... Je m'arrête, car on pourrait supposer qu'écrire me fatigue, et je craindrais qu'on ne me le défendît...
«Surtout, soyez sans inquiétude. Mon mal n'est rien, je vous le répète, et dans quelques jours, je reprendrai ma cellule... »
Mont-Saint- Michel, 10 août. « Chère Hélène, j'espérais vous annoncer mon rétablissement; mais la fièvre continue, à ce qu'assure le doc-
teur... cependant, je me sens à peine malade*, tout ceci n'est certainement qu'un trouble passager...»
Mont-Saint-Michel , 42 août. « Je n'ai pu continuer ma lettre avant-hier ; j'avais des éblouissements , des défaillances.... Cette chaleur excessive m'énerve ; mais bientôt je n'aurai plus à en souffrir...»
Mont- Saint-Michel , 45 août. « Il faut pourtant que cette lettre parte. Je crains que vous ne l'attendiez , et que mon silence ne vous donne des inquiétudes que rien ne justifierait... Mon seul mal est une lassitude et une langueur dont la prolongation m'étonne.... Écrivez-moi... vos lettres me ranimeront; mais surtout ne vous tourmentez point. »
Cette lettre était la dernière qu'Hélène eût reçue , bien que l'on fût alors au 30 août. Elle avait écrit deux fois à Monery ; mais Sans qu'il eût répondu ! N'avait-il point re-
çu ses lettres ? Ses réponses avaient-elles été interceptées , ou bien son mal était-il devenu plus sérieux? Hélène flottait indécise entre ces différentes explications , passant de l'une à l'autre , sans oser s'arrêter à aucune. Elle venait de r'écrire pour la troisième fois , et s'occupait, comme nous l'avons dit, à relire les lettres de Monery , lorsqu'un bruit de chevaux l'arracha à sa rêverie et lui fit avancer la tête à la fenêtre entr'ouverte. Une chaise de poste venait de s'arrêter devant la grille du château. La jeune femme allait sonner pour savoir quels pouvaient être les visiteurs inattendus , mais en entendant une voix qu'elle crut reconnaître, elle courut vers l'escalier, et se trouva devant madame Bourget.
A sa vue, celle-ci lui ouvrit ses bras en pleurant.
— Qu'y a-t-il ? s'écria Hélène, qui recula épouvantée.
— Tu le sauras! tu le sauras! dit Elisabeth , en l'entraînant dans sa chambre.
— - Au nom de Dieu! parle... tu me fais mourir. Que sais-tu?... Georges?..
Madame Bourget baissa la tête. — 11 est malade! murmura-t-elle.
— Je le sais ! reprit Hélène vivement; mais est-ce tout?...
— J'ai reçu une lettre du Mont-Saint-Michel , écrite par M. Leblanc.
— Et que disait-elle ?
— La voici.
Hélène arracha la lettre des mains de sa cousine, et l'ouvrit...
Elle renfermait seulement quelques lignes annonçant que Georges était mourant.
Hélène ne poussa pas un cri j mais elle dit rapidement :
— Je veux voir le Mont-Saint-Michel.
Elisabeth, quiavait prévuson désir, appor-
tait une autorisation à cet effet ; Hélène monta avec elle dans la chaise de poste qui l'avait amenée , et quelques minutes après, les deux cousines roulaient sur la route du Mont-Saint-Michel.
Le voyage ressembla pour Hélène à un de ces délires de fièvre qui nous enlèvent à tout ce qui nous entoure. Les objets passaient sous ses yeux en images nuageuses et confuses; elle n'avait qu'une pensée, qu'un mot : — Plus vite! la voiture qui fendait l'air lui semblait immobile. Penchée sur la glace abaissée, elle aiguillonnait du désir les chevaux, comptant les arbres de la route, les maisons qui fuyaient derrière elle, et cherchant toujours le Mont-Saint-Michel à l'horizon.
Elle n'y arriva pourtant que le lendemain.
Elle courut aussitôt à la prison avec madame Bourget. Celle-ci remplit toutes les
formalités nécessaires, et un infirmier vint chercher les deux cousines pour les conduire près du prisonnier.
Hélène franchit les escaliers et les longs corridors dans une sorte d'ivresse douloureuse. Ses pieds ne sentaient plus la terre , ses yeux ne voyaient plus. Enfin, après plusieurs détours, leur conducteur s'arrêta, ouvrit une porte et montra du doigt le malade assis près du foyer !
Replié sur lui-même et enveloppé dans une étroite couverture, marquée à l'estampille de la prison, il venait de tomber dans une de ces courtes somnolences qui précèdent habituellement l'agonie.
Hélène s'avança vivement pour le voir , mais arrivée devant lui, elle s'arrêta glacée d'épouvante!., elle ne le reconnut pas!
Son front, autrefois ombragé d'une épaisse chevelure, était dépouillé; une pâleur mate et
livide avait remplacé l'animation de son teint bruni par le soleil , et ses traits osseux , amoindris, creusés, portaient l'empreinte de la décrépitude. Il se tenait les bras pendants, la tête rejetée en arrière; ses paupières étaient à demi-closes, et une respiration sifflante s'échappait de ses lèvres entrouvertes. A ses pieds voltigeaient les restes noircis de lettres qu'il venait de livrer aux flammes et l'une de ses mains en tenait encore un débris sur lequel Hélène reconnut sa propre écriture! Cette lugubre précaution de mourant la frappa comme un coup de foudre; elle ne put retenir un cri déchirant.
Ce cri arracha le malade à son sommeil. Il rouvrit les yeux, tourna la tète et aperçut la jeune femme. Ses traits glacés s'animèrent subitement d'une lueur de vie.
— Hélène! baibutia-t-il , comme s'il eût voulu s'assurer de la réalité de cette vision,
Hélène ne put répondre , mais elle saisit la main du mourant qu'elle pressa dans les siennes.
— Hélène! répéta Monery en se soulevant avec effort, c'est impossible!.. Je suis dans le délire.
Et apercevant madame Bourget qui venait de s'approcher :
— Non, reprit-il, c'est la vérité, c'est la vérité!...
— N'êtes-vous donc point heureux de nous voir? demanda Elisabeth attendrie.
Un sourire ineffable éclaira les traits de Georges; il tendit une main à madame Bourget, puis, attirant de l'autre Hélène, il appuya sa joue sur la tête de la jeune femme et laissa couler ses larmes.
Elisabeth se dégagea doucement , mit une pièce d'or dans la main de l'infirmier et lui
fit signe de sortir. Elle-même se retira à l'écart.
Les deux amants demeurèrent longtemps sanglotants et embrassés ; enfin Hélène releva son front et jetant à Monery un regard éperdu:
— Pourquoi m'avoir trompée? s'écria-telle avec une expression de reproche ; pourquoi m'avoir caché vos souffrances?
— Fallait-il donc vous associer aux inévitables angoisses d'un prisonnier? répliqua doucement Monery.
Elle regarda en frissonnant son visage ravagé.
— Ah! combien vous avez souffert! ditelle.
— Oui, reprit Georges , j'avais cru d'abord qu'on s'accoutumait à la captivité; mais je ne savais pas les tortures d'une solitude que peut troubler à chaque instant l'œil ou la voix d'un geôlier. Je ne connaissais pas cet
espionnage qui tient votre âme enchaînée comme votre corps ; ces journées mesurées d'avance, et ces heures étiquetées qui soumettent toutes vos pensées, toutes vos émotions à une volonté étrangère ! Je ne soupçonnais pas surtout cette sourde et aveugle tyrannie qui ne laisse au prisonnier le droit de sentir que le châtiment et punit tout mouvement d'indignation ou de défense comme une révolte. Quand j'ai compris que j eta is l'esclave d'un règlement interprété par la brutalité ou le caprice , j'ai pris mon parti ; pour éviter une lutte inutile et sans dignité, je me suis enfermé dans la cage de pierre qu'ils m'avaient donnée et je n'en suis sorti... que pour venir ici !...
— Et vos lettres me laissaient croire que vous étiez tranquille , presque heureux! s'écria Hélène j ah! que n'ai-je été avertie 1
— Et qu'auriez-vous fait, pauvre femme?
— Je vous aurais ouvert celte prison.
Le mourant sourit tristement.
— Ils vous auraient répondu qu'ils m'avaient déjà fait aumône de la vie, dit-il.
— Non, non, reprit la jeune femme; j'aurais tant prié que la pitié leur serait venue! Mais il n'est point trop tard, Georges; il faut que vous sortiez d'ici... La liberté vous rendra la vie!... Un médecin, je veux voir un médecin!
— Demain , à l'heure accoutumée.
— Aujourd'hui... sur-le-champ...
Et comme si un souvenir l'eût frappée:
— Elisabeth , reprit-elle en tendant les bras à sa cousine , demandez M. Leblanc. Qu'il vienne...
Madame Bourget s'élança hors de l'infir?
merie et Hélène revint s'asseoir près du mourant.
— Dieu sait s'ils consentiront à le laisser sortir de son cachot, observa Monery. Hélas! lui aussi , Hélène, vous le trouverez bien chan • gé! A force de persécutions , ils ont poussé à la rage cette âme énergique et hautaine. Claude n'est pas traité par eux comme un homme, mais comme une bête fauve que l'on agace dans sa cage pour l'entendre rugir et la voir mordre les barreaux. Ils lui ont fait une vie qui n'a que deux issues : le suicide ou la folie.
— » Écoutez ! interrompit Hélène , en se levant , c'est lui !
Le directeur avait , en effet , prévenu les désirs d'Hélène, et sa cousine venait de rencontrer Claude , qui se rendait près de Monery . Tous deux entrèrent presque au même instant,
Le médecin, qui sortait du cachot, portait le -vêtement sordide des prisonniers. Sachemise de toile rousse, ouverte au cou, laissait voir sa poitrine, et ses pieds nus flottaient dans des souliers d'un cuir jaunâtre. Coiffé d'un bonnet de laine sous lequel ses longs cheveux ruisselaient jusqu'à ses épaules, la barbe hérissée et les yeux hagards, il offrait, dans tout son aspect, une personnification du vaincu révolté, mais qui n'a point accepté sa défaite. Dès qu'elle l'aperçut , Hélène se leva.
— Ah ! venez î s'écria-t-elle avec un geste suppliant.
Claude s'approcha vivement de Georges , qui lui sourit et voulut lui tendre une de ses mains ; mais cette main retomba sans force sur ses genoux. Le médecin la prit, interrogea le pouls, puis la laissa aller, et croisa les bras sur sa poitrine.
— Voilà donc ce qu'ils ont fait , en six mois, d'un homme plein de vie! dit-il en regardant le mourant d'un air farouche,
— Ne leur reproche rien , dit Monery en souriant : ils pouvaient me tuer.
— Ils ne l'ont pas osé, reprit ironiquement Leblanc ; ils ont peur des taches que le sang laisse sur le pavé, et au lieu de frapper hardiment un condamné, à la face de tous , ils l'enterrent dans un cercueil de pierre ; ils lui ôtent la vue des hommes , l'air , le soleil , et l'étouffent tout doucement en disant qu'ils lui pardonnent! lâches hypocrites, qui n'osent tenir le cordon de la guillotine , et prennent la maladie pour bourreau.
Monery voulut répondre ; mais il fut pris d'une toux convulsive qui l'en empêcha.
A chaque effort, ses yeux devenaient fixes et vitrés; des gouttes de sueur coulaient le long de ses tempes creusées, et une écume
sanglante bordait ses lèvres. Tout à coup , il se renversa en arrière , à demi -suffoqué, poussa un soupir, et glissa sur les coussins qui le soutenaient. Hélène s'élança vers lui , avec un cri si terrible qu'il l'entendit à travers sa défaillance, et fit un effort pour ressaisir la vie qui lui échappait ; mais ce fut en vain ; ses yeux se rouvrirent deux ou trois fois, puis se fermèrent.
— Ce n'est qu'un évanouissement, dit Leblanc... de l'éther!..
Elisabeth courut en chercher, tandis qu'il enlevait Monery dans ses bras robustes et qu'il le portait sur son lit. Le mouvement ranima le malade. Ses paupières se soulevèrent, il promena autour de lui un regard atone et languissant... Tout à coup ce regard s'arrêta sur Hélène , qui se tenait au chevet, pâle et le visage couvert de larmes; à cette vue, il sembla retrouver ses souvenirs.
Une expression de tendresse éclaira ses traits, et tendant une de ses mains défaillantes.
— Pauvre femme, balbutia-t-il , serai -je donc pour vous jusqu'à la fin une cause de douleurs et d'épreuves! Pourquoi m'avezvous connu?...
— Demandez plutôt pourquoi je vous ai connu si tard? s'écria Hélène, avec un accent de désespoir et de remords ; demandez comment j'ai pu vous voir sans comprendre ce que vous étiez ? Hélas! c'est mon aveuglement qui est cause de tout. Ali! ne me plaignez pas, Georges ; ne me regardez pas ainsi avec douceur, ne me parlez pas avec cette voix tendre , car votre générosité me tue ! dites plutôt que c'est moi qu'il faut accuser de tout ce que vous avez souffert, reprochezmoi mon insensibilité, ma folie ; accusezmoi et maudissez-moi!...
Elle élait penchée sur le lit et sanglotait;
Georges se tourna vers elle, et par un de ces élans qui font retrouver parfois toutes leurs forces aux mourants, il l'enleva dans ses bras, et la rapprochant de son cœur :
— Te maudire! répéta-t-il , toi qui m'as préservé du mal peut-être en me faisant croire à la pureté! toi qui as été ma conscience, mon enseignement , mon exemple ! Ange que j'ai toujours trouvé le cœur saignant et pourtant sans colère! te maudire, toi qui m'as estimé assez haut pour me donner en garde ton honneur! Ah ! je te bénis, je te bénis, car sans toi, je n'aurais connu ni la volupté du sacrifice ni le bonheur d'aimer sans remords.
Il tenait la jeune femme embrassée, et tous deux pleuraient.
Enfin , après une courte interruption , il reprit :
— Écoutez seulement une dernière prière, Hélène.
— Une prière! s'écria-t-elle; ah! parle!
— Cet aveu, que tu m'as fait une seule fois... à cette heure, je puis l'entendre sans danger... ne me le refuse pas... Hélène... dis encore que tu m'as aimé...
— Ah ! je t'aime ! s'écria la jeune femme en roulant sa tète échevelée sur le cœur de Monery.
— Répète , répète ce mot! murmura Georges dans un ravissement qui disputait son âme à l'agonie,
— Je t'aime ! reprit Hélène, qui ne voyait plus ce qui l'entourait, je t'aime, et je n'ai jamais aimé que toi... Georges! Ah ! jusqu'à présent , j'ai étouffé tous les cris de mon cœur, j'ai accepté toutes les souffrances; je suis restée accroupie près de ma chaîne sans même l'agiter; mais je veux labriserenfin.n
— Que dis-tu ?
— Je ne te quitterai plus, Georges ; quand lu sortiras de cette prison , nous partirons ensemble.
— Tais-toi! tais-toi! murmura Monery, tu me ferais trop regretter de mourir.
— Mais tu ne mourras pas ! s'écria Hélène, je ne veux pas que tu meures ! Georges ! n'as • tu donc pas entendu que je ne voulais plus vivre que pour toi, qu'avec toi?...
Georges ne puf répondre. Épuisé partant d'émotions, il retomba sans mouvement sur son oreiller. Hélène se retourna vers Leblanc qui avait suivi cette scène d'un air ému.
— Ah! vous l'aimez aussi, monsieur! s'écria-t-elle, sauvez-le!
— Hélas ! dit amèrement le médecin , la science humaine est comme le dévouement , comme le courage, comme le génie, un moyen de^ plus de souffrir, et non de soulager.
— Ainsi , vous ne pouvez rien ?
Il secoua la tête.
Hélène se tordit les mains et éclata en sanglots...
— Pleurez , madame , dit Claude , avec une ironie farouche , pleurez ; car les larmes sont la seule consolation que le monde accorde aux malheureux qu'il fait!... Pour les traîtres, pour les lâches , pour les hypocrites, toutes les joies et tous les succès ; pour les généreux et les dévoués , le droit de pleurer leur folie! Voilà le monde que l'on dit surveillé par un Dieu bienfaisant. Ah ! je voudrais appeler ici tous ceux qui ont encore foi au bien ; je voudrais les rassembler autour de ce lit pour leur montrer où conduit la loyauté, l'honneur, l'amour de la patrie!...
La voix de Leblanc s'était élevée, et sembla réveiller Monery de son accablement. Il se redressa, l'œil clair, vibrant, et comme inspiré. II. 24
— Oui, qu'ils viennent , Claude, qu'ils viennent tous , dit-il , d'un accent de gravité suprême , et je leur dirai ce que donne de consolation, à cette heure, le sentiment du devoir accompli.
— Et qui t'a tenu compte de cet accomplissement? demanda Leblanc d'un air sombre.
— Dieu et ceux qui m'ont compris ! reprit Georges ; toi-même, Claude , qui as toujours préféré ce que tu croyais le bien à ce que tu savais profitable.
— J'ai eu tort, dit Leblanc sourdement.
— Ose donc dire alors, reprit vivement Monery, que tu aimerais mienx me voir vainqueur, triomphant et avili, que de me voir vaincu et mourant dans cette prison! Mets tes émotions d'accord avec ta logique. Si j'ai fait le choix d'un fou, pourquoi s'indigner que Ton punisse ma folie, et de quel droit me plaindre?
Leblanc baissa la tête sans répondre.
— Non , non , continua Gorges d'une voix plus haute , le résultat n'est point la mesure des actions humaines , et la bataille n'est pas perdue parce que de fidèles soldats sont frappés dans les rangs! Ce ne sont point les vainqueurs , mais les martyrs, qui fondent les croyances. Si le dévouement était toujours heureux, la religion du devoir ne serait que le culte des intérêts. Se sacrifier pour une idée, et mourir sans l'avoir vue fructifier, c'est le lot de la race humaine, c'est sa distinction , son privilège. Elle seule peut préférer l'avenir au présent, l'idéal à la réalité grossière, l'espérance au succès! Qu'importe que Moïse n'arrive point à la terre promise, s'il a pu la montrer de loin à son peuple et lui dire : c'est là ! Non , Claude , je ne désespérerai point de l'épi parce que le grain n'a point encore percé la terre ; je ne mourrai
pas comme le païen en criant que ta vertu n'est qu'un nom , parce qu'elle ne m'a point donné la victoire ; et loin de faire de mon drapeau un linceul que l'on emporte dans la tombe, je le léguerai à ceux qui survivent afin qu'ils le défendent!
L'accent de Monery avait cette douceur fascinante et profonde que donne à la voix humaine l'approche de la mort. 11 continua à parler ainsi avec une sainte ferveur et une autorité suprême, défendant les croyances auxquelles sa vie avait été vouée, et montrant à Claude les sûres espérances de l'avenir ! Hélène, à genoux près du lit , écoutait avec un désespoir religieux et muet. Quant à Leblanc , il était demeuré les bras croisés et la tête penchée; mais, à mesure que Georges parlait , ses amertumes et ses ressentiments semblaient s'échapper de son àme , comme une eau fuyante j
pour faire place à je ne sais quelle émotion fraîche, caressante et pieuse. Il sentait^e fondre l'enveloppe de bronze qui s'était formée autour de son cœur; un flot de larmes montait lentement à ses paupières. .. lorsqu'il sentit la main défaillante du mourant s'appuyer sur son front... ce geste de caresse et de bénédiction brisa ce qui restait d'orgueil dans son ame; un irrésistible attendrissement détendit les traits assombris par la révolte, ses jambes fléchirent, et le farouche prisonnier tomba à genoux près du lit de Georges !
— Oui, je te crois... je veux te croire! balbutia -t- il d'une voix entrecoupée de pleurs.
— Ah! béni soit Dieu, dit Monery touché, j'ai rouvert la source de ton cœur ! Ne désespère plus, Claude ! et puisse celui qui t'a donné la force te donner aussi la patience!
A ces mots, il s'arrêta. Ce long débat avait épuisé ce qui lui restait de force; il sentit que sa lin était proche, et, se tournant vers Hélène, il se mit à lui parler à demi-voix de tout ce qui pouvait être pour elle un sujet d'encouragement et de consolation. La jeune femme l'écoutait dans un demi-égarement , comme on écoute Ja voix d'un ange qui va nous quitter. Bientôt cette voix devint plus faible, plus saccadée ; elle fit entendre encore les mots de Dieu... résignation... espérance.. * puis elle se tut.
Hélène, qui était toujours à genoux, le visage pressé contre l'épaule de Georges , attendit un instant, puis se redressa avec un cri horrible!..
Claude Leblanc était debout au chevet et rejetait le drap sur la tète du mort!...
Quelques jours après les événements dont nous venons de rendre compte , Randel était étendu sur la causeuse de son cabinet, jouant avec un crayon dont il venait de se servir pour marquer quelques passages dans un journal posé sur ses genoux. Il avait la tête
appuyée sur une de ses mains, le menton rentré clans sa cravate mal nouée , et sa méditation était si profonde, qu'il n'entendit pas Bourget entrer. Celui-ci s'approcha de la causeuse, regarda par dessus l'épaule du docteur et éclata de rire.
— Que diable faites-vous là? demanda-t-il. Randel se détourna.
— Je recueille des matériaux pour l'histoire contemporaine, dit-il sérieusement.
— Comment cela ?
— Voyez.
Bourget prit le journal que le docteur lui tendait, aperçut les marques faites au crayon et lut tout haut.
On écrit de Nice :
« Madame Deslandes , femme du ministre , vient de passer dans notre ville, se rendant en Italie , dont le séjour lui a été recommandé ; les personnes qui l'ont aperçue ont été frappées de son air triste et souffrant. »
« Le dernier bal déguisé de la cour a été des plus brillants. On a surtout remarqué le magnifique costume de madame de Gurol, qui figurait dans le quadrille des princes. »
« Le nommé Georges Monery, condamné pour complot contre l'État , et que la générosité d'un de ses anciens compagnons d'étude , actuellement ministre , avait arraché à l'échafaud, est mort, il y a quelques jours, au Mont- Saint-Michel. Un des condamnés de la même catégorie , Claude Leblanc, qui s'était toujours fait remarquer par l'exaltation et le désordre de ses idées, vient de donner des signes d'aliénation mentale. »
« La crise que l'on attendait depuis longtemps vient enfin d'éclater. Le roi a accepté la démission des ministres de la guerre, de la marine, des affaires étrangères ; et M. Deslandes est chargé , comme futur président du conseil, de la composition du nouveau ministère. »
Ici Bourget s'interrompit, et regarda Randel.
— Mais ce sont les nouvelles d'hier, dit-il; que diable trouvez-vous d'intéressant à tout cela?
— Tout cela, répéta le docteur, renferme un enseignement; c'est qu'en politique les hommes qui tiennent à suivre des principes courent immanquablement à leur perte, tandis que ceux qui n'obéissent qu'aux faits sont sûrs du succès.
— Pardieu! c'est ce que j'ai toujours dit, s'écria Bourget; je n'ai que du bon sens, mais je me pique de connaître un peu la vie, et la preuve, c'est que me voilà procureur général!...
— Vous?
— J'ai la promesse de Léon. Après cela, ce n'est que justice, mon cher; il a nommé le comte de Renville préfet de la Seine , le baron Didier directeur de la Monnaie, vous
recteur de la Faculté de médecine; j'avais droit à une part du butin.
— C'est juste, dit Randel en se levant ; vous lui avez prêté vos épaules comme nous!... Et savez-vous qu'elle est la moralité de tout ceci , mon petit ?
— Non, dit le procureur général.
— Cela prouve que les gamins sont nos maîtres en politique, et que, pour apprendre à s'élever sans glisser, il faut imiter ce qu'ils font en montant au mât de cocagne.
— Et que font-ils donc, docteur?
— Ils le frottent de boue!