‹ Le mât de cocagneChapitre 9 sur 10 · II · texte numérisé non relu

II

n'avaient rien de politique, il a pu les emporter.

— Le comte est donc venu ? demanda Hélène en regardant sa cousine.

Celle-ci rougit.

— Il n'a fait que passer, dit-elle ; on l'attendait à Versailles qu'il a regagné par les bois; mais il m'a laissé les lettres.

— Il me semble qu il eût été plus généreux de les rendre à ton mari, observa sérieusement Hélène.

Avant qu'Elisabeth eût pu répondre, Georges entra.

C'était la première fois qu'il descendait au salon ; Hélène parut effrayée, et lui reprocha doucement son imprudence ; mais madame Bourget assura que tous les gens de la ferme étaient absents ; elle avança un fauteuil au convalescent , et afin de rassurer entièrement sa cousine, sortit pour faire sentinelle.

Monery était demeuré debout dans une attitude de tristesse et d'embarras. Enfin , lorsque le bruit des pas d'Elisabeth eut cessé de se faire entendre , il jeta à la jeune femme un regard timide , et lui dit presque bas :

— Je viens prendre congé de vous , Hélène.

Hélène se leva avec un cri.

— Vous! dit-elle; vous! partir maintenant... mais votre guérison !...

— Le temps l'achèvera , répondit Georges sans lever les yeux.

— C'est impossible, reprit-elle vivement; vous ne pouvez nous quitter sans l'autorisation du docteur....

— Hier, il me l'a donnée.

— Lui!

— Avec le passeport que je lui avais demandé..*

— Mais les moyens de fuite?

— Une voiture m'attend , et je pars ce soir même pour Bruxelles.

Hélène le regarda et joignit les mains.

— Ainsi, vous aviez tout préparé à notre insu , dit-elle , avec un accent de surprise et de reproche ; aviez-vous donc tant hâte de nous fuir?

— J'avais hâte de vousdélivrerd'une garde périlleuse et difficile , lui répliqua Georges.

Elle fit un geste d'étonnement douloureux, puis se rassit sans répondre ; mais lorsque Monery s'approcha pour lui prendre la main, il vil qu'elle avait le visage couvert de larmes.

— Hélène ! s'écria-t-il , ah ! ne croyez pas ce que je viens de vous dire... non, je ne pars , ni pour vous débarrasser de ma présence, ni pour échapper au danger ; je pars. . . parce que je souffre trop ici.

— Et qui vous fait souffrir, mon Dieu?

LE MAT Dh COCAGNE. 277

— Vous, Hélène , par vos soins, par votre tendresse....

Elle leva les yeux.

— Ah 1 vous ne pouvez comprendre cela , reprit Monery avec une légère rougeur. Vos désirs ne vont point au-delà de l'intimité affectueuse dont nous jouissons! Hélas ! pardonnez-moi de ne pouvoir me contenter de cette amitié de sœur! laissez-moi partir digne de vous, de moi-même... et surtout, Hélène! oh! je vous en conjure, retenez ces larmes qui me tombent sur le cœur...

— Mais ne pouvez-vous, au moins, attendre quelques jours ? dit-elle.

Pour toute réponse , Georges lui présenta des papiers qu'il tenait à la main.

— Lisez ceci , reprit-il , et vous comprendrez pourquoi je veux partir sur-lechamp... Ce que je ne puis, ce que je ne veux point vous dire, vous le trouverez là..,

— Qu'est-ce donc?

— Des lettres que je vous adressais à votre insu, et renfermant la confession, heure par heure, de tout ce que j'ai éprouvé pendant ces derniers jours. Je voulais vous les envoyer sans vous revoir; car je craignais ces adieux; mais, ensuite , j'ai eu honte de ma lâcheté. Je me suis dit que cette séparation ne devait point être une fuite ; que vous aviez le droit de connaître ma résolution,., ou plutôt, pourquoi le cacher?... j'ai voulu vous parler une dernière fois avant de partir pour toujours.

— Ah ! vous reviendrez ! s'écria Hélène.

— Non, reprit Georges avec tristesse ; je pars en ne laissant derrière moi que des souvenirs détruits et des espérances en ruines; la vie publique et la vie privée me sont également fermées àjamais.. J'irai donc où Dieu me conduira!., partout où il y aura besoin d'un homme qui en a fini avec lui-même ;

partout où sont les luttes difficiles et justes; les œuvres commencées pour l'avenir.

— Ainsi , dit Hélène , dont les pleurs avaient recommencé à couler, je vous aurai ôté voire patrie.

Georges sourit mélancoliquement.

— La patrie sera , pour moi, partout où je pourrai m'occuper de votre souvenir, répondit-il : l'absence ressemble à la mort ; elle dégage l'amour de ses ardeurs cuisantes, et le purifie. Une fois loin d'ici, je pourrai vous écrire et vous raconter mon cœur sans honte.

— Me le promettez-vous ?

— Je vous le promets... et vous , Hélène, si vous le pouvez... répondez-moi...

— Ah ! mes lettres vous suivront partout.

— Non : une correspondance est une chaîne... J'ai toujours haï ces obligations d'épanchement à jour fixe... puis vos lettres

entretiendraient mon trouble... ce serait encore comme une sorte de présence... j'aurais près de moi votre ombre; j'entendrais un écho de votre voix... je ne veux point de lettres ; mais seulement, parfois, une phrase, un mot, votre nom écrit par vous, pour m'avertir au loin que vous vivez et que vous pensez à moi.. C'est là tout ce que je dois espérer, tout ce que je veux attendre... me l'accorderez vous?...

Hélène se jeta sur son cœur sans répondre.

— Adieu donc, murmura lejeune homme, dont le courage faiblisssait ; adieu jusqu'à un inonde meilleur.

Ses deux bras se fermèrent sur Hélène et il appuya sur son front un long baiser.

Au môme instant un cri sourd partit, Hélène et Georges relevèrent la tête, une ombre à demi effacée par les plis du rideau passa

devant la fenêtre donnant sur le parterre et disparut.

— On nous a vus, s'écria Hélène en se dégageant des bras de Monery.

— En êtes-vous sûre? demanda le jeune homme qui doutait de la réalité de l'apparition, tant elle avait été rapide.

— Écoutez ! reprit Hélène.

— Un bruit de voix et de pas dans le jardin.

— On parle haut.

— Et l'on monte le perron.

Comme elle achevait, Elisabeth s'élança dans le salon.

— Léon et M. Bourget ! s'écria-t-clle , en refermant la porte derrière elle et s'y appuyant.

— Nous sommes perdus, dit Hélène qui chancela.

— Non..., reprit Elisabeth, vite... dans ce cabinet, M. Georges.

Elle montrait le petit parloir; Monery s'y précipita... Comme Hélène retirait la clé, la voix de Désiré se faisait entendre.

— Je l'ai vu, s'écriait-il.

Hélène fit un mouvement.

— Du sang-froid , murmura vivement Elisabeth en courant à sa corbeille de travail.

Dans ce moment Bourget parut sur le seuil, pâle , hors de lui et suivi de Deslandes.

— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce donc ? demanda Elisabeth , qui tressaillit à cette brusque entrée.

A l'aspect des deux cousines , leurs broderies à la main, l'avocat général demeura immobile et promena autour de lui des yeux effarés.

— Il était là, dit-il en montrant la place qu'avait occupée Georges.

— Qui cela? interrompit Elisabeth.

— Qui ï répéta Désiré dont le regard con-

tinuait à fouiller tous les recoins du salon... Celui qui est venu de Paris pour vous voir, madame.

— Moi!

— Oh! ne cherchez pas à le nier, il était là, près de vous, il y a un instant.

Elisabeth comprit qu'elle avait été prise pour sa cousine et cette erreur la mit plus à l'aise; elle regarda d'abord son mari avec une expression d'étonnement, puis, interrogeant Deslandes d'un œil inquiet :

— Qu'est-il donc arrivé à Désiré? demanda t-elleà demi-voix.

Cette question parut mettre Bourget hors de lui.

— Ce qui m'est arrivé? s'écria-t-il , vous osez le demander, quand je sais tout , quand j'ai tout vu!...

— Mais pour Dieu ! qu'avez vous vu? mon cher.

28i LE MAT DE COCAGNE.

— Un homme, madame! s'écria l'avocat général , d'un accent qu'il voulut rendre terrible.

— Un homme, et où cela?

— Ici, vous dis-je.

— Aujourd'hui?

— Tout à l'heure! il était là , assis près de vous ; il vous a remis des lettres.

— A. moi ?

— Puis il m'a semblé que vous pleuriez . . . Elisabeth éclata de rire.

— Et pour vous consoler, reprit Bourget exaspéré, il vous a entourée de ses bras, madame , vous l'avez laissé prendre un baiser et...

Il s'interrompit brusquement, se baissa, et ramassant à terre des papiers...

— Et voilà la preuve de ce que j'avance, s'écria-t-il en les montrant.

Hélène, qui reconnut les lettres remises par Georges et que , dans son trouble , elle avait laissées tomber, poussa un cri étouffé et devint pâle comme une morte. Madame Bourget ellemême parut déconcertée. Il y eut une courte pause. Deslandes avait, jusqu'alors, tout écouté en silence ; mais il parut saisi d'un soupçon subit et demeura les yeux fixés sur Hélène ; quant à Bourget, il tenait les lettres élevées d'u;^ air de triomphe.

— Ah ! vous ne vous attendiez pas à celte production de preuves, madame , s'écria-t-il avec uno joie d'avocat général qui balançait presque sa colère de mari ; ceci va tout nous expliquer.

— Ne lisez pas , monsieur, murmura Hélène en élevant les deux mains avec prière.

— Vous connaissez donc ces lettres ? demanda vivemnet Deslandes.

— Monsieur!... balbutia la malheureuse femme éperdue.

— Que renferment-elles? reprit Léon. Pourquoi ce trouble et qui doivent - elles compromettre?...

Ici un éclair traversa la pensée d'Elisabeth.

— Vous voulez le savoir, s'écria-t-elle ; eh bien ! je dirai tout ; ma cousine connaît ces lettres, car je les lui avais communiquées...

— Vous avez osé!... interrompit Désiré.

— Oui, monsieur, continua madame Bour-

get, d'un accent si convaincu qu'Hélène elle-même en demeura confondue; elle vient de mêles rendre à l'instant, et si vous m'avez vue me jeter dans ses bras en pleurant, c'est que j'étais assez foUe pour m'affîiger de votre conduite...

— Plaît-il? demanda l'avocat général stupéfait.

— J'aurais voulu n'adresser mes reproches qu'à vous seul, continua Elisabeth qui s'animait, mais puisque vos ridicules soupçons m'ont obligée à parler, je dirai tout, monsieur.

— Et que direz vous? s'écria Bourget poussé à bout.

— Que les lettres dont vous venez de vous emparer ne sont qu'une faible partie de la correspondance de M. Désiré Bourget avec mademoiselle Dumoulin.

Ce mot produisit un effet magique sur l'avocat général , il rougit d'abord, puis se troubla. Ses yeux se portèrent sur les papiers qu'il tenait à la main, et que lui cachait une enveloppe sans adresse.

— Je ne comprends pas!... balbutia-t-il.

— Ces lettres réveilleront votre intelligence, monsieur, dit Elisabeth ; ce sont des

preuves , ainsi que vous le disiez tout à l'heure; veuillez nous les communiquer.

— Plus tard, madame, dit l'avocat général dont la voix était retombée du ton le plus éclatant de la colère à l'accent confus de la honte.

— Sur-le-champ , monsieur, s'écria madame Bourget , avec une persistance d'audace qui fit frémir Hélène ; je le veux , je l'exige...

— Je ne reçois point d'ordres, murmura Désiré.

— Alors je lirai moi-même, reprit la jeune femme , en montrant une lettre que sa main était allée chercher dans la petite poche de son tablier de satin , car vous n'avez point toute la collection, monsieur; veuillez écouter mon cousin...

Elle avait déployé la lettre, et lut °.

« Chère biche.

— Élisadeth, je vous défends... s'écria Bourget qui rougit jusqu'aux cheveux.

La jeune femme ne répondit point, et reprit :

« Chère biche,

» Oui, c'est la vérité, ton grillon se marie; » mais sans renoncer pour cela à l'amour » qu'il t'a juré. Je n'épouse point une femme, » mon adorée, j'épouse une position. »

— Assez, Elisabeth, assez, interrompit Désiré, sur les tempes duquel coulaient de grosses gouttes de sueur.

— Aimez -vous mieux lire une des lettres que vous tenez? demanda-t-elle ironiquement.

Bourget froissa le paquet entre ses mains avec une sorte de rage, et Elisabeth continua :

If. 19

« On t'a trompée, ma chère gazelle , en te » vantant la beauté de la nièce du baron. » C'est une petite pensionnaire, sentant en- » core la tartine de raisiné, et qui au jeu du » corbillon répondra, comme Agnès, qu'on * y met une tarte à la crème (tu te rappelles » bien celte scène que nous avons vue aux » Français en loge grillée!!!). Nous n'aurons » aucune peine à la tromper... »

— Rendez-moi cette lettre, madame, s'écria Bourget qui craignait ce qui allait suivre.

— Préfèrez-vous un autre style, monsieur? dit Elisabeth, en fouillant de nouveau dans la poche de son tablier; vous 'faut-il du tendre, du pastoral, de l'échevelé, il y a de tous les genres... tenez, choisissez vous-même!

Elle présentait à l'avocat général une douzaine de lettres, dont celui-ci voulut s'emparer; elle essaya de les défendre, mais

après une courte lutte Bourget les lui arracha ; et comme elle voulait les ressaisir, il courut à la cheminée et les jeta au feu !

Deux cris partirent en même temps; Hélène joignit les mains sans pouvoir parler.

—-Mais, malheureux, tu n'as point ouvert ces lettres! dit Deslandes en voulant les arracher aux flammes.

Bourget les y repoussa du pied et les y maintint en murmurant.

— C'est inutile... mais madame nous dira comment elle a pu se procurer...

Elisabeth prit un air d'indignation à travers lequel perçait sa joie.

— Je n'ai rien à dire , monsieur, repritelle; rien, sinon que votre conduite est aussi odieuse que ridicule. Yous entrez ici comme un orage; vous jouez une scène d'Othello, et quand, justement blessée, j'oppose à vos al)-

surdes reproches les témoignages de vos torts, vous employez la violence pour me les arracher...

— Elisabeth!

— Vous n'avez agi, monsieur, ni comme un homme de bon sens, ni comme un homme de bon goût...

— Écoutez-moi, Elisabeth! interrompit Bourget repentant et déconcerté...

Elle lui jeta un regard superbe , traversa le salon comme l'Emilie de Cinna et sortit. Désiré la suivit en cherchant à s'excuser.

Hélène, épouvantée de l'audacieux sangfroid de sa cousine, avait assisté à toutes les péripéties de celle étrange lutte, sans oser y prendre part. Lorsque Bourget et Elisabeth eurent disparu, elle leva les yeux sur Deslandes : il était debout à quelques pas , les bras croisés, et appuyait sur elle un regard interrogateur.

La jeune femme devint plus pâle : Léon referma la porte laissée ouverte par Bourgct et s'approcha lentement.

— Maintenant que nous sommes seuls, madame, dit-il d'un accent bref, j'espère que vous m'expliquerez tout.

— Que puis-je expliquer? dit Hélène tremblante.

— Il y avait quelqu'un , non avec Elisabeth , mais avec vous!...

— Comment ?

— Ne le niez pas : j'ai remarqué votre trouble au moment où nous sommes entrés, votre geste d'effroi quand Bourget a ramassé ces lettres , qui nous eussent tout appris si votre cousine n'avait eu l'habileté de les faire détruire ; c'est vous, madame, que Désiré a vue à cette place, recevant les baisers d'un amant...

Hélène voulut répondre , mais les paroles s'éteignirent sur ses lèvres, elle chercha de la main un siège comme quelqu'un près de faillir, et s'y laissa tomber sans force.

— Ainsi , vous en convenez , continua Léon, dont la voix tremblait; mais votre cousine était alors votre complice ! . . .

— Monsieur !

— Elle savait tout I reprit Deslandes , que cette pensée semblait surtout irriter ; dans ce moment elle achève, sans doute, d'apaiser son mari, en lui faisant connaître la vérité!., et vous avez espéré que j'accepterais ce ridicule et cette humiliation !

— Monsieur... par pitié... balbutia Hélène qui ne put que joindre les mains.

Deslandes s'avança brusquement vers elle.

— Je veux connaître l'homme qui était tout à l'heure avec vous, dit-il.

— Monsieur... plus tard... vous saurez tout...

— Sur-le-champ...

— Non, répéta Hélène, en tournant malgré elle les yeux vers le parloir-, maintenant... c'est impossible.

— Il est ici I s'écria Deslandes.

Ce cri avait été si soudain, si sûr, si triomphant, qu'Hélène crut tout découvert : elle se leva d'un bond, et, se jetant au-devant de Léon :

— Vous n'entrerez pas! dit-elle éperdue.

Les yeux du minisUe s'arrêtèrent sur la porte du parloir.

— C'est donc là? dit-il... j'aurais dû le deviner... Ce salon n'a point d'autre issue.

11 saisit les deux mains d'Hélène , lui arracha la clé qu'elle tenait, courut au parloir et l'ouvrit. Mais , à la vue de Monery , il

recula de deux pas. Hélène était tombée à genoux avec un gémissement.

— Relevez-vous , madame , s'écria vivevement Georges, monsieur croirait que vous implorez un pardon...

— Je ne pardonne point ! dit sourdement Deslandes.

— Aussi n'attendons -nous rien de votre clémence, reprit Georges.

— Ah ! ne l'écoutez pas, et sauvez-le ! s'écria Hélène.

— De grâce, interrompit Georges, permettez que je parle à monsieur. . . mais à lui seul.

Hélène fit un mouvement , il ajouta doucement.

— Je vous en conjure. . . ne me refusez pas; votre présence m'empêcherait de tout expliquer.

Elle sembla hésiter; son regard alla de Léon à Georges, comme $ elle eût voulu

deviner ce qui se passait dans ces deux âmes; enfin, l'expression calme de ce dernier sembla la décider, et elle se retira lentement.

Monery, qui l'avait regardée sortir, demeura un instant les yeux pensivement fixés sur la porte par laquelle elle venait de disparaître. Il y eut un silence.

— Nous sommes seuls , observa enfin Deslandes.

— Veuillez donc m' écouter, dit Monery, en lui montrant un siège.

— J'espère que vous voudrez bien abréger...

— Je dirai ce que je dois dire , rien de plus.

Les lèvres de Deslandes se serrèrent.

— J'eusse voulu vous épargner cette longue explication , reprit Georges; mais je la dois à Hélène , à moi-même. Ce que je vais dire, monsieur, n'est point une défense,

c'est une confession... veuillez l'écouter jusqu'au bout, puis vous déciderez.

Deslandes croisa les bras avec une expression de patience contrainte, et Monery commença.

Il prit son récit à l'origine même de son amour pour Hélène, racontant, sans restrictions , toutes les phases de cette passion. A mesure qu'il parlait , sa voix devenait plus ferme, et son ton plus libre. On eût dit que le ressouvenir de si longs combats noblement supportés , de tant de souffrances sans remords et de sacrifices désintéressés , le rassurait insensiblement, et l'amenait à la satisfaction de lui-même. Mais en même temps qu'il remontait, pour ainsi dire, dans sa propre estime, l'irritation de Deslandes s'accroissait sourdement. Il y avait , en effet , dans la vie qui lui était racontée, une

grandeur simple et facile qui rapetissait la sienne. Chaque bonne action, chaque sacrifice de Georges rappelait un de ses actes d'égoïsme , ou une de ses lâchetés. Ces deux existences, accomplies côte à côte , formaient un contraste qui faisait de l'une la condamnation de l'autre ; et le récit de Monery semblait moins une défense qu'une accusation. Aussi, àmesurequ'ilparlait, Deslandes se sentait-il descendre à ses propres yeux et passait-il insensiblement du rôle d'offensé à celui de coupable. Il se débattait en vain contre ce résultat, se reprenant à tous les raisonnements inventés par la corruption pour se justifier à elle-même ; ces sophismes , dont le bruit l'avait tant de fois étourdi , demeuraient sans pouvoir, murmurés ainsi tout bas dans le secret de la conscience : sa conviction se révoltait contre sa propre logique.

Or , de toutes les accusations , la plus irritante est celle qui s'élève contre nous en nous-mêmes. Ne pouvant repousser le sourd remords qui l'agitait , le ministre se sentit saisi d'un implacable ressentiment contre celui qui l'avait éveillé. La voix de Georges bourdonnait autour de son âme comme ces clameurs injurieuses qui font grandir d'autant plus notre colère , que nous affectons de les affronter plus patiemment. Il continuait à l'écouter dans une attitude d'ennui nonchalant, et avec un ironique sourire ; mais ses yeux devenaient à chaque instant plus dilatés, plus fixes et plus âpres ; un tremblement convulsif agitait les muscles de son visage , et une légère écume mouillait les coins de sa bouche serrée. Enfin, il ne put se contenir plus longtemps , et, se levant droit et pâle devant Georges, il s'écria :

— Assez de mensonges , monsieur !

Le jeune homme , qui était demeuré assis, leva sur lui un regard tranquille.

— Je n'ai point menti , et vous le savez , dit-il.

— Je sais , reprit Deslandes, dont la voix était saccadée par la fureur, que vous m'avez forcé d'écouter un ridicule roman , espérant me prendre pour dupe , après m'avoir pris pour victime ; mais vous avez trop compté sur ma crédulité , trop compté sur ma patience!... A défaut de loyauté, il eût, au moins, fallu plus de prudence !... Vous avez oublié, monsieur, combien il était facile de se venger d'un proscrit...

— En le livrant ! ah ! vous y avez pensé , dit Georges avec un sourire méprisant ; non, je ne l'ai point oublié ; mais vous ne le ferez point.

— C'est-à-dire que vous espérez en ma pitié?

— En votre calcul. Il y a des lâchetés dont le profit n'égale point la honte , et vous êtes trop habile pour les commettre.

— C'est une nouvelle insulte I s'écria Léon.

— C'est la vérité , dit Georges ; n'essayez point de la nier-, je vois clair dans votre âme. En me reconnaissant, votre première pensée a été de me trahir ; et maintenant encore vous cherchez les moyens de le faire sans être soupçonné.

On eût dit que Georges avait surpris au fond du cœur de Deslandes son intention la plus secrète, et qu'il croyait la mieux cachée , car une rougeur subite colora ses traits. Découvert dans ses plus honteuses tentations , et mis à nu devant ses propres yeux, il ne put contenir plus longtemps l'orage de colère qui s'agitait en lui. Oubliant ses habitudes, ses projets, sa posi-

tion et celle de Monery , il court à celui-ci comme un homme ivre, saisit sa main avec une exclamation de rage, et s'écrie :

— Vos armes , monsieur !

Georges le regarda froidement.

-— Y pensez-vous? dit- il, vous, ministre vainqueur et tout-puissant, appeler en duel un misérable révolté en fuite!... ce serait pire que la dénonciation , monsieur, car la dénonciation ne serait qu'odieuse et le duel serait ridicule.

— Vos armes ! vos armes! répéta Deslandes hors de lui.

Monery le regarda et fut frappé de l'altération convulsive de ses traits.

— Votre colère serait-elle véritablement assez forte pour vous (aire oublier vos intérêts? demanda-t-il.

*-* Ce n'est point de la colère , dit Deslan-

des les dents serrées , c'est de la haine, monsieur, oui de la haine. Voilà trop longtemps que je vous trouve sur ma route , "vous armant contre moi du passé , et m'opposant comme une insulte votre immobilité de convictions. Je suis las de ces hypocrites parades de vertu , et je bénis le hasard de vous avoir choisi plutôt qu'un autre pour cette nouvelle injure.

— A la bonne heure, dit Georges; une fois au moins vous aurez laissé voir le fond de votre cœur. Ce que vous haïssez en moi , ce n'est point un rival , mais le souvenir de votre passé , et vos désirs de vengeance vous viennent moins de l'honneur outragé que de l'ambition. Mais ce duel ne peut avoir lieu.

— "Vous refusez ? s'écria Deslandes ; c'est impossible, monsieur! je n'ai point accepté vos explications; je n'y crois point; qu'im-

tt MAT f»E COCAGNE. 305

porte d'ailleurs le degré de l'injure? moi seul suis juge de mon honneur, et il suffit qu'un doute me reste. Vous ne sortirez point d'ici que vous ne m'ayez donné satisfaction; car j'ai droit sur votre vie.

— Qui songe à vous le contester? dit Georges avec calme ; vous aurez la réparation qui vous est due , monsieur, mais d'une autre manière. Ah ! si je n'écoutais que mon instinct, j'accepterais avec joie le combat; mais j'aime encore plus Hélène que je ne vous hais; et cet éclat pourrait la perdre! cherchez donc un autre moyen de me frapper.

— Et lequel?

— Il en est un dont tout à l'heure vous m'avez menacé.

— Monsieur!...

— Vous ne pouvez l'employer, je lésais...

mais je le puis , moi...

ir. 20

— Comment?...

— Dans une heure, monsieur, je serai au pouvoir de ceux qui me cherchent.

Deslandes recula en regardant Monery.

— Votre vengeance sera ainsi assurée , continua Georges, sans que la réputation d'Hélène ait à en souffrir.

Et comme il vit que Deslandes voulait refuser :

— Toute objection serait inutile, ajouta-t-il d'un ton ferme ; je vous ai déclaré mes intentions , et non proposé un choix. Ainsi que vous le disiez tout à l'heure, vous avez droit sur ma vie , mais non sur ma volonté. Quant aux scrupules de générosité qui pourraient s'élever dans votre esprit, ne vous y arrêtez point. Il y a des heures où la vie se referme sur nous comme une prison nous ôtant le soleil , l'air libre , la vue du ciel , et où l'on trouve doux de se coucher

pour ne plus s'éveiller !... J'en suis arrivé là ! Acceptez donc une vengeance sûre , facile, et que vous-même auriez choisie , si vous l'aviez osé.

Ces derniers mots réveillèrent la fureur de Deslandes qui commençait à faiblir.

— Eh bien ! soit, dit-il avec emportement; puisque c'est votre choix , allez chercher la justice du bourreau.

— J'y vais , répliqua Monery.

Et , prenant le passeport qui lui avait été remis par Randel , il le déchira et en jeta les débris aux pieds du ministre.

Deslandes repartit pour Paris sans avoir revu Hélène; mais, le soir même, il apprit que Georges avait tenu sa promesse.

Plus un cœur est pur , plus U devient facile au soupçon, lorsqu'il a perdu sa confiance. N'ayant point la connaissance du mal, il ne peut en avoir la mesure, et ne recule devant aucune supposition. La première pensée d'Hélène, en apprenant l'ar-

restation de Monery, fut d'en accuser Léon. Elle partit pour Paris éperdue et indignée ; mais elle trouva, en y arrivant, une lettre de Georges qui la dissuada. Il avait quitté Deslandes, disait-il , après lui avoir fait accepter ses explications, et s'était rendu à Versailles où un hasard imprévu l'avait seul fait reconnaître. Il suppliait Hélène de laisser les choses suivre leur cours , l'assurant que les démarches faites en sa faveur ne pouvaient servir qu'à le compromettre.

Cette lettre jeta la jeune femme dans une affreuse perplexité. Ne pouvant se résigner à l'inaction, et craignant de commettre quelque imprudence , elle se rendit chez sa cousine pour prendre conseil de Bourget. Mais, au premier mot , celui-ci raffermit ses lunettes , croisa héroïquement sa robe de chambre, et déclara que ses devoirs de magistrat lui défendaient de prendre aucun intérêt

au prévenu. Hélène courut chez Randel, espérant rencontrer en lui plus de sympathie et de secours ; elle le trouva furieux contre Monery , qui, en se faisant arrêter, l'avait luimême compromis. On savait déjà que le docteur avait soigné sablessure malgré l'ordonnance ministérielle , et que les moyens de fuite avaient été préparés par lui-, il s'attendait presque à une disgrâce.

— Et tout cela , s'écria-t-il, par sa faute ! Perdre son passe-port!., moi qui me l'étais procuré avec tant de peine!., mais il y a des gens que vous essayez vainement de sauver. Recousez-leur la tête, ils couperont la couture pour essayer leurs ciseaux. Au diable les maladroits et les étourdis !.. il n'y a de sage que l'égoïsme, et je m'y renfonce jusqu'aux oreilles. Je verrais désormais brûler tous vos républicains sans me donner la peine de cracher pour éteindre le bûcher.

Hélène voulut employer la prière.

— Non , reprit résolument Randel , je ne m'en mêlerai plus!... Il n'y a rien à faire, d'ailleurs; le sort de Monery est déjà décidé, sa présence dans le procès est une bonne fortune dont le gouvernement doit profiter. Jusqu'à présent la plupart des complots découverts ont manqué de tendance et d'ampleur ; c'étaient moins des conspirations de parti que des émeutes de sous-officiers. La présence de Monery donnera à cette dernière affaire une apparence plus sérieuse. On aura l'air de combattre réellement.

— Quoi! c'est là le motif?...

— Il y en a un autre, non moins grave: en condamnant comme factieux le rédacteur de la Nation , on atteint toute la mauvaise presse; on persuaoe aux crédules que les journalistessontdes conspirateurs hypocrites qui ne prêchent tout haut l'ordre public que pour

en mieux comploter le renversement; on place enfin l'opposition tout entière en état de suspicion devant le pays et on prépare ainsi l'acceptation de lois répressives. Or, Monery est l'enclume sur laquelle le gouvernement espère forger ces nouvelles armes. Aussi tous les efforts tentés en sa faveur seraient-ils inutiles; madame de Gurol me l'a déclaré.

— Mais c'est horrible! s'écria Hélène : condamner un homme parce qu'il y a intérêt à le trouver coupable!...

— On en acquitte bien d'autres parce que l'on a intérêt à les trouver innocents, observa Randel ; cela établit la compensation.

Et comme il vit le geste de désespoir d'Hélène.

— Allons, ajouta-t-il plus sérieusement, ne perdez point courage. La politique est comme le fameux flot de Racine, et souvent elle recule épouvantée devant ses propres œuvres.

Claude Leblanc \ient d'être arrêté d'ailleurs et il se peut que ses dépositions soient favorables à Monery ; une chance de salut s'offrira peut-être d'un instant à l'autre, et nous serons là pour en profiter.

Peu de jours après, les débats s'ouvrirent à la Chambre des pairs. Monery avoua tout sans vouloir expliquer sa conduite, ni la justifier; quant à Leblanc, il déclara qu'il ne reconnaissait point à la Chambre le droit de le juger et il se renferma dans un silence absolu.

Après de longs interrogatoires dans lesquels, comme d'habitude, les témoins à charge furent soutenus par le ministère public jusque dans leurs contradictions, et les témoins à décharge insultés , démentis et menacés, la Cour des Pairs entendit les réquisitoires et les défenses. Georges, qui avait refusé l'office d'un avocat, déclara qu'il s'en re-

mettait à l'équité de ses juges, et ceux-ci entrèrent immédiatement en délibération.

L'arrêt devait être connu le soir même. Poussée par sa douloureuse impatience, Hélène descendit au salon afin d'apprendre plus tôt ce qui aurait été décidé.

C'était la première fois qu'elle y paraissait depuis son retour du Roncy. Elle y trouva Deslandes entouré de députés et d'amis qu'avait attirés la même curiosité. A sa vue, le ministre fit un geste de surprise.

— Vous ici? madame! dit-il en s'avançant à sa rencontre ; je vous croyais trop souffrante....

— Je suis mieux, répliqua Hélène.

Mais sa voix saccadée, ses yeux ardents Je fièvre et sa pâleur livide la démentaient.

— N'oubliez point qu'on vous regarde, murmura tout bas Léon.

Les invités vinrent la saluer tour à tour, et elle s'efforça de leur répondre; mais Elisabeth lui abrégea cette épreuve en prétextant tout haut une confidence à lui faire et l'emmenant du cercle qui s'était formé autour d'elle, sur une causeuse placée au fond du salon. A peine les deux femmes se trouvèrent-elles seules qu'Hélène saisit la main de sa cousine avec un tremblement convulsif.

— Tu ne sais encore rien? demanda-telle.

— Rien , mais M. de Renville m'a promis d'envoyer son coureur dès que la délibération serait achevée.

— Écoute ! interrompit Hélène en dressant la tête.

La porte venait en effet de s'ouvrir et un domestique entra.

— De la part de M. de Renville! dit-il en présentant un billet.

Hélène , qui s'était levée , le saisit ; il ne renfermait que ces mots écrits à la hâte et au crayon :

« Monery est condamné à mort. »

Elle ne poussa pas un cri , ne fit pas un mouvement, mais elle demeura comme une statue de marbre, les yeux fixés sur ces mots terribles. Sa cousine, qui s'était approchée et avait regardé par-dessus son épaule, étendit la main sur le billet.

— Ahlne lis pas... s'écria-t-elle.

— J'ai lu! répondit Hélène qui serra convulsivement le papier.

Madame Bourget la regarda ; elle était mortellement pâle, mais une résolution singulière brillait sur son front , et ses regards semblaient chercher quelqu'un.

— Hélène, que vas-tu faire? dit -elle épouvantée.

Hélène ne répondit pas. Elle s'avança

d'un pas ferme vers Deslandes, qui causait entouré d'un groupe nombreux , et, l'interrompant d'un geste, elle dit avec calme : — 11 faut que je vous parle, monsieur?

— A moi? madame! dit Léon surpris; qu'y a-t-il donc ?

— Vous allez le savoir.

Il y avait dans l'accent d'Hélène et dans son air quelque chose de si grave, que tous les interlocuteurs s'écartèrent avec une sorte de respect ; Deslandes lui-même parut frappé. La jeune femme traversa avec lui le salon devenu silencieux , et tous deux entrèrent dans la pièce voisine.

A peine y furent-ils arrivés , qu'Hélène présenta à Deslandes le billet du comte. Il y jeta les yeux.

— Ce résultat devait être prévu de vous comme de tous, madame, dit-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre froid.

— Il faut que vous le sauviez , monsieur , s'écria Hélène avec explosion.

Le ministre tressaillit.

— Vous êtes bien hardie d'oser m'implorer pour cet homme, madame! dit-il d'un accent altéré ; parce que j'ai gardé le silence vous espérez peut-être que j'ai oublié le passé!..

— Je ne l'espère ni ne le désire, répliqua Hélène , dont le regard était resté tranquille sous ceux du ministre, car, grâce à cet homme, comme vous l'appelez, je n'ai rien à regretter dans ce passé....

— Oseriez-vous nier votre amour?

— Je ne le nie point, monsieur.

Deslandes releva la tête.

— Quoi! vous en convenez devant moi!

s'écria-t-il.

— Vous m'avez interrogée...

Les traits de Léon se contractèrent.

—Eh bien î soit, reprit-il avec une expression sauvage ; vous le pleurerez plus longtemps.

— Georges Monery ne mourra point, dit Hélène d'une voix ferme.

— Et qui l'en empêchera?

— Vous, monsieur.

Deslandes regarda la jeune femme en face, comme s'il se fût attendu à apercevoir dans ses yeux quelques signes de folie ; mais ces yeux étaient calmes et limpides.

— Je ne me suis point fait illusion , continua Hélène. Si vous avez semblé accepter les explications de Georges lorsque vous l'avez découvert au Roncy, si, depuis, vous avez gardé le silence sur cette rencontre, je ne l'ai attribué ni à votre estime ni à votre clémence ; vous avez seulement songé à votre position que pouvait compromet- Ire un éclat dangereux.

— Eh bien, madame!

— Eh bien, cet éclat que vous avez évité, je puis le faire... ce sera horrible , sans doute mais vous m'y aurez forcée...

— Je ne vous comprends point , dit Léon qui s'efforçait de paraître tranquille ; lors même que la honte ne vous empêcherait point d'avouer ce qui s'est passé, je cherche comment un pareil aveu pourrait servir M. Monery.

— En prouvant qu'il n'était point le chef de ce complot, monsieur. Je raconterai aux juges comment ma douleur et mes prières l'ont entraîné, malgré lui, dans une révolte qui lui était odieuse.

— Les juges ne vous écouteront plus, madame, car ils ont prononcé l'arrêt.

— Eh bien! j'irai me jeter aux piedsdu roi,

et, s'il me repousse, j'implorerai l'appui de H. i>i

tous ceux qui peuvent quelque chose. J'irai de porte en porte, publiant la vérité et quêtant des protecteurs pour le condamné; je le mettrai sous la sauvegarde des sympathies publiques ; je lui gagnerai enfin assez de cœurs pour que vous ne puissiez le tuer impunément.

Malgré le ton résolu et animé de la jeune femme, le ministre ne put croire à une pareille menace.

— Vous ne ferez point cela , madame , ditil , en la regardant.

— Je le ferai ce soir même, monsieur, dit Hélène , et devant vos amis.

Deslandes lui saisit le bras avec fureur.

— Je saurai bien vous en empêcher, ditil , en cherchant à l'entraîner.

Maïs la jeune femme avança rapidement la main qu'elle avait libre et ouvrit la porte qui communiquait avec le salon. Une vive

lumière pénétra tout à coup dans la pièce où ils se trouvaient et tous les yeux se tournèrent de leur côté. Deslandes abandonna le bras d'Hélène avec un blasphème étouffé.

— Vous voyez que je suis à l'abri de vos violences, monsieur, reprit-elle d'une voix tranquille. Le moindre geste , le moindre éclat de voix irait avertir vos amis de ce qui se passe et me forcerait sur-le-champ à l'explication publique que vous redoutez. Veuillez donc imiter l'exemple que je vous donne et répondre sans colère.

Deslandes demeura un instant debout de vant la jeune femme dans une sorte de stupeur. L'idée de se trouver ainsi à la merci d'Hélène, obligé de l'entendre avec une apparence de sérénité, lui donnait des éblouissements de colère. Deux ou trois fois son regard se tourna vers le salon d'où l'on voyait tousses mouvements, comme s'il eût cherché

moyen de dresser devant lui quelque sourde et obscure barrière ; mais Hélène se tenait contre le seuil , sur la ligne de lumière qui semblait séparer la foule de la solitude et le secret de la publicité! un pas de plus , elle se trouvait au milieu de ces amis douteux , toujours prêts à devenir des détracteurs ou des ennemis! Deslandes sentait la tête lui tourner à la seule pensée du scandale que produiraient les aveux dont elle le menaçait. 11 entendait déjà le concert ironique qui s'élève autour de l'homme trompé ; il voyait sa gravité compromise au milieu des épigrammes des salons et des quolibets de la presse ; il sentait que son esprit allait être mis en doute, son étoile contestée! C'était pour lui plus qu'un échec, plus qu'une honte; c'était un ridicule dont rien ne pourrait le guérir; il aurait désormais comme Achille un talon vulnérable où tout le monde pourrait

le frapper ! Quant à détourner Hélène de son projet, il suffisait dé la regarder pour en perdre l'espoir. Sa volonté était une de ces résolutions extrêmes et subites qui prennent l'âme tout entière et qu'il est inutile de combattre; car, on peut vaincre la raison la plus ferme , apaiser le ressentiment le plus égaré, mais la volonté qui , née de la passion, a pris cette fixité irrévocable et paisible ressemble à la lave refroidie dont on ne peut plus changer la forme ni la couleur.

Cette dernière réflexion maîtrisa l'irritation de Deslandes. Comprenant que l'emportement ne pouvait avoir d'autre résultat que de pousser Hélène à l'éclat qu'il redoutait, il arrêta court sa colère avec cette énergie des égoïstes qui aiment mieux leurs intérêts que leurs passions et résolut de demander quelque subterfuge ou quelque expédient aux hasards de la conversation,

Reprenant donc la parole après un silence, il dit, assez bas pour n'être entendu que d'Hélène :

—Vous abusez étrangement de votre position , madame , et tout autre rougirait d'un avantage obtenu par de pareils moyens.

— Je me sers des armes que vous m'avez laissées , monsieur, répondit Hélène.

— En oubliant toute pudeur.

— Comme vous avez oublié toute justice et toute pitié.

— Que voulez-vous enfin ?

— Que vous obteniez le pardon du condamné.

— Jamais , interrompit Deslandes révolté à la pensée de solliciter la grâce de Monery.

— Ah! ne refusez pas avant d'avoir réfléchi, monsieur, reprit Hélène d'un ton plus persuasif et plus doux , songez à toutes les haines que vous avez déjà soulevées, à celles

que vous semez chaque jour et qui grandissent autour de vous! Un moment viendra où cette moisson funeste portera ses fruits. Le chêne que l'on croit avoir fendu se referme souvent; et vous pouvez rester les mains prises dans quelqu'un de vos projets ambitieux, et livré aux morsures de vos ennemis. Alors, monsieur, le souvenir d'une bonne action peut vous servir et vous protéger. Dès aujourd'hui môme tous les partis vous sauront gré d'avoir sauvé un ancien compagnon , qui était devenu votre adversaire , car il y a dans les cœurs un intinct de justice et de générosité qu'aucune passion politique ne peut éteindre. Ceux qui ne vous connaissent encore que pour un ennemi vous connaîtront pour un homme et vous montreront plus d'estime, sinon moins de haine. Dans votre vie , monsieur, les occasions qui permettent d'être généreux sans

danger ne se retrouvent que rarement : saisissez celle-ci, nefût-ce que pour vous-même.

Léon parut frappé : la question ne lui était point encore apparue sous cet aspect. 11 se mit à penser que d'autres sollicitations pourraient, en définitive, arracher Monery à l'échafaud et qu'il aurait alors à subir tous les inconvénients de la clémence sans en avoir eu la gloire. Bien qu'il n'admît point tous les arguments d'Hélène en faveur des bonnes actions comme moyen , il croyait à leur utilité lorsqu'on n'en prenait pas l'habitude. En tout cas , c'était un prétexte qui pouvait servir d'abri à son amour-propre , s'il était forcé de céder, et , peut-être , un moyen de gagner du temps. Il parut donc s'apaiser tout à coup et répondit d'un ton conciliant :

— Il eût été plus sage , madame , de commencer cette discussion par les raisons que

vous venez de donner et qui , seules , pourraient avoir quelque intluence sur mes décisions. Au lieu d'employer les récriminations et les menaces, que n'avez-vous fait appel tout de suite aux souvenirs d'une vieille amitié et à la compassion que l'on ne peut s'empêcher de ressentir pour les vaincus?..,

— Hélas ! j'ai eu tort, dit Hélène à qui cette espèce de concession rendit subitement s? soumission et son humilité-, mais si j'ai mal plaidé une cause qui voulait, je le sens, plus de calme, n'en demandez compte qu'à moi et n'en punissez point celui pour lequel j'aurais dû mieux parler.

— Malgré les périls de sa position, observa Deslandes, toute espérance n'est point encore perdue pour lui.

— Ainsi vous solliciterez sa grâce, s'écria Hélène dont les traits s'illuminèrent de joie,

— Peut-être... dit le ministre en faisant un mouvement pour rentrer au salon.

— Et quand cela?

— A la première occasion favorable.

Le visage de la jeune femme reprit son expression douloureuse.

— Il faut que ce soit aujourd'hui même, monsieur, dit-elle.

— Ce soir ? répéta Deslandes.

— N'avez -vous point dit tout à l'heure qu'un conseil de ministres vous forçait de vous rendre au château ? Vous en profiterez pour présenter votre demande au roi.

— Y pensez-vous?., sans que le ministère en ait délibéré...

— La délibération est inutile , monsieur, pour une démarche personnelle. Votre demande n'est point un acte politique , mais Ia;prière d'un homme en faveur d'un malheu-

reux dont il a été l'ami ; on ne peut s'y méprendre.

— C'est impossible! interrompit Léon avec impatience. Une affaire aussi importante demande à être examinée... dans quelques jours...

— Dans quelques jours , reprit Hélène avec amertume , vos précautions seront prises; et n'ayant plus à craindre mes indiscrétions, vous ne jugerez plus nécessaire de délibérer.

— Cette défiance...

— Ah I ne vous en plaignez pas ; vous seul me l'avez apprise. Il s'agit d'ailleurs d'une chose trop grave pour que je laisse rien au hasard. Aujourd'hui , je suis libre , maîtresse de faire mes conditions , et j'en veux profiter. Ou vous arracherez Georges, sur-le-champ, au bourreau, ou je ferai, moi,

pour le sauver, tout ce que mon cœur m'inspirera.

Avant que Deslandes eût pu répondre, Randel et deux autres députés qui venaient d'entrer s'avancèrent vers lui.

— On vient, madame, dit-il vivement à Hélène; pas un mot déplus.

— Qu'avez-vous résolu? demanda-t-elle.

— Je me rends au conseil !

— Allez , monsieur , j'attendrai votre retour.

Tous deux rentrèrent au salon , que Deslandes quitta bientôt pour rejoindre les autres ministres au château. Hélène resta debout près de la cheminée , les yeux fixés sur l'aiguille de la pendule , et feignant de se chauffer les pieds sur les chenets de bronze. On voyait son cœur battre sous son corsage de velours , et ses lèvres trembler, comme si un, frisson de fièvre les eût agitées, Randel ,

qui le remarqua , vinl s'asseoir près d'Elisabeth.

— Elle sait donc la nouvelle? dit-il tout bas, en lui désignant sa cousine du regard.

— Depuis une heure , répondit madame Bourget.

— Pourquoi rester ici ? Je vais l'engager à se retirer.

— Ah ! ne lui parlez pas , interrompit vivement Elisabeth , ou vous la ferez fondre en larmes.

— Vous avez raison , répondit Randel ; toute son âme est employée à dominer sa douleur; il ne faut point la détourner de cet effort.

Onze heures sonnèrent à la pendule , et le ministre n'était point revenu. Quelques habitués quittèrent le salon, Hélène fut prise d'un effroi subit. Deslandes ne lui avait-il pas tendu un piège? II avait pu partir avec

33 i LE MAT DE COCAGNE.

le la pensée de ne rentrer qu'après le départ des derniers invités et lorsque les aveux d'Hélène seraient devenus impossibles. A ce soupçon , la jeune femme se sentit froid jusqu'au cœur, et se demanda si elle ne devait point tout dire sans plus attendre. Elle promena autour d'elle des yeux égarés ! Tous ces visages qui l'entouraient semblaient s'agiter dans un brouillard ; toutes ces voix ne formaient qu'une rumeur inintelligible et lugubre. Elle voulut appeler sa cousine; mais la parole s'éteignit sur ses lèvres. Épouvantée, elle porta les deux mains à son cœur, puis à son front , comme pour rentrer en possession d'elle-même , secoua l'espèce de torpeur glacée qui l'enveloppait , et se dit tout bas : — Allons! comme pour s'encourager elle-même. Enfin, jetant un dernier regard vers la pendule , elle fit un suprême effort , et se tourna pour parler.

Dans ce moment , le bruit d'une voiture qui entrait bruyamment clans la cour de l'hôtel fit retentir les vitres du salon. Hélène s'arrêta palpitante : quelqu'un montait rapidement l'escalier, il atteignit l'antichambre, s'y arrêta un instant... puis la porte fut ouverte et le nom de Bourget annoncé.

Hélène poussa un cri de douleur; mais l'avocat général courut à elle et lui remit un papier de la part de Léon.

C'était la commutation de peine de Georges Monery !

A. cette nouvelle, son âme, jusqu'alors soutenue par une exaltation suprême , sembla se détendre ; il se fit en elle comme un vide subit; elle sentit froid dans ses cheveux , un nuage passa sur sa vue , ses jambes faiblirent et elle s'évanouit !

Xlï.

Six mois après cetle soirée si féconde en émotions, Hélène était à Chante-Merle, où elle devait passer l'été, d'après l'ordonnance de Randel. Le docteur avait espéré que le repos de la campagne finirait par rétablir sa santé chancelante , et Deslandes , plus que jamais

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