Conférence faite par M. Gaston Riou
tous ceux qui ont besoin de l'effroi religieux pour préserver de vieilles servitudes en jubilent, — les âmes croyantes, en revanche, devant ce frisson qui secoue la patrie, remercient l'Éternel.
Ce n'est pas qu'au milieu de leur bonheur elles ne nourrissent aucune inquiétude. Elles savent trop combien l'homme est habile à tourner le ciel au bénéfice de ses œuvres égoïstes pour s'abandonner sans réserve à l'agrément de leurs pensées. L'histoire leur a appris qu'un risque extrême s'attache à tout bien extrême, et que les assauts véhéments de la vie sont parfois aveugles et mortels. Mais cette prescience du péril, loin de les atterrer, redoublera au contraire leur audace, car pour elles, comme pour Louis de Condé, « doux est le péril pour Christ et France ».
La France, disons-nous, renaît à la foi.
Mais cette renaissance, qui paraît surprendre certains esprits, voire des esprits religieux, n'est pas venue comme un larron dans la nuit, furtive, soudaine, inattendue. De nombreux événements l'ont préparée ; maints symptômes l'ont annoncée ; elle avait déjà tout un passé avant de s'imposer à l'attention publique ; et Ton peut bien affirmer que.
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depuis trente ans, la courbe de sa tradition est la courbe même de la pensée et de la sensibilité françaises.
Mais, pour comprendre ces trente dernières années, et, par suite, l'heure présente, il nous faut remonter un peu plus haut.
Le xix*" siècle, ce siècle haletant, qui, même dans les accalmies qui suivaient ses révolutions, n'a pas cessé d'être en gestation, — s'est achevé dans la mélancolie.
Ses ennemis, à l'origine, s'attristaient devant sa puissance effrayante. Il avait tout détruit. Semblable à la cavale d'Auguste Barbier, il était tout « fumant » du sang de l'ancien monde catholique et royal. Son déchaînement à travers la terre paraissait si vertigineux, que des visions de millénium surgissaient, à son aspect, au fond des âmes. C'était Satan en personne pour les uns, pour Joseph de Maistre, pour Pie YI, pour Grégoire XVI, pour Bonald, pour Lamennais. Pour les autres, c'était l'annonciateur de la transfiguration universelle, le génie de l'âge d'or. Pour tous, c'était Dieu, Dieu parlant et agissant parmi les hommes et par les hommes, Dieu, le Dieu du bien ou le Dieu du mal. Car si la Judée, à son déclin, a donné naissance au fanatisme violent et trouble des héros d'apocalypse, le fanatisme, ou. si l'on préfère, la religion d'un
Bar-Cochabas, — le monde moderne, à son aurore, a eu, lui aussi, son mysticisme d'apocalypse, une religion, créatrice d'enthousiasme et de sacrifice, la religion de la Révolution. Allez devant l'Arc de Triomphe ; contemplez un instant la sublime Marseillaise de Rude ; et vous comprendrez. Donnonsnous garde de le méconnaître, la France, durant le début du siècle, est bien fidèle à elle-même; elle est bien toujours la nation des croisés et des missionnaires, la fille mystique de Jeanne d'Arc, la j! nation-apôtre. i
Mais vient 1848, — une sombre date. On a ; résumé, avec esprit et cynisme, l'histoire du der- ; nier siècle par ce mot : « un siècle fécond en avortements ». Eh bien! 1848, c'est l'heure du grand ' avortement.
Jusque-là, la foi révolutionnaire avait constamment animé les meilleurs Français. Loin de reculer devant ses défaites partielles, elle avait porté ses ambitions au paroxysme. Elle était parvenue à s'imposer aux plus nobles de ses ennemis. Elle les avait domptés. Le Lamennais de V Essai sur Vindifférence était devenu le Lamennais du Livre du peuple. Chateaubriand lui-même, ce légitimiste obstiné, inclinait, sur la fin, à la République. De politique, la révolution était devenue sociale et religieuse. Elle embrassait maintenant tout l'horizon humain et surhumain. Elle avait renversé la
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monarchie de droit divin pour fonder le régime constitutionnel; croyant de même avoir renversé l'Église, elle se préparait à la remplacer.
w Qui de nous, s'écriait Musset, qui de nous va devenir un Dieu? »
Et, de partout, s'offraient, sinon des dieux, du moins des prophètes du dieu nouveau. C'étaient Lamennais et Ballanche; c'étaient Edgar Quinet et Fourier; c'était Leroux; c'était Cousin: c'était Saint-Simon: c'était Auguste Comte. Chaque jour surgissait un fondateur de religion. Et. comme il arrive toujours quand une lame de fond soulève la foule, le grotesque se mêlait au sublime. On a vu, au Cabinet des Estampes, la lithographie de Courbet représentant l'apôtre Jean Journet, cet ancien Carbonaro, ce pharmacien de Limoux, parti pour Paris à la conquête de l'harmonie universelle. Lui aussi se croyait un rédempteur :
« Peuple, — disait la chanson du jour. —
Peuple, enfin, lève la tète.
Vois la fête, Aurore de ton bonheur.
Le Seigneur nous est propice :
Sa justice Nous devait un Rédempteur.
La fête vint, en effet, et ce fut une boucherie. Je n'ai pas à narrer ici l'histoire de la seconde République, de cette grande espérance noyée
dans le sang. Nous avons souffert cinquante ans, nous souffrons encore de cette faillite.
1848 ou, si l'on veut, 1851, c'est l'ère d'un nouvel âge, implacable, sceptique et dur. Le romantisme est mort; l'idée est morte. Le fait les a broyés. Le romantisme était peut-être, dans sa générosité, un peu trop nuageux, un peu trop rêveur, un peu trop suprême, il va le payer. Les « vieilles barbes de 48 » vont le payer. La seconde partie du siècle va se charger de faire expier à la première l'outrance de son illuminisme,
Et le pis est que l'Eglise, malgré Lamartine et Lacordaire, malgré les clubs populaires où l'on invoquait «Jésus ouvrier», a donné sa bénédiction à ce nouvel âge d'airain. Tant et si bien que la religion — chez les survivants de l'époque idéaliste — a sombré. Bref, l'âme, en France, durant des années, est morte.
Le pays, dégrisé de ses rêves, s'est donc réveillé bourgeois. Il est réaliste maintenant, et s'en vante. Ses artistes, certes, ont un idéal — l'art ne se passe pas d'idéal — mais il n'a trait qu'à la forme. C'est Flaubert, et c'est Leconte de Lisle; c'est le naturalisme et c'est le Parnasse. Ses philosophes aussi ont un idéal, — car la science est née et la science peut créer sa religion, à preuve : Y Avenir de la Science — mais cet idéal n'est que de cerner le fait et de le rallier à des formules pour le
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tourner à des fins pratiques. Ce nouveau monde appartient aux financiers et aux physiologues. Seul l'extérieur l'intéresse. L'esprit n'est plus qu'une vaine efflorescence. L'homme est sim" plement une bête, un mammifère bipède. La fatalité gouverne. Le tout est, si l'on est philosophe, de chercher les lois de cette fatalité, et, si l'on est artiste, de décrire son royaume. Les temps sont pesants et politiques. Les pensées, telles les grives lourdes et grasses de la fin des vendanges, volent à ras le sol. On mange, on boit, on fait des affaires et des expériences de laboratoire. Personne ne songe que le ciel est là, toujours, comme hier, comme demain, regardant la terre.
Pourtant, les dieux du jour, Hippolyte Taine et Ernest Renan, sont des esprits distingués. Ils comprennent très bien la beauté et l'utilité des anciens pouvoirs spirituels. Ils trouvent, le second surtout, pour les chanter, des paroles suaves et ensorcelantes, où l'on pourrait voir de la nostalgie. Un jour viendra même, au lendemain de nos défaites, où ils regretteront, et très sincèrement, ces forces déchues. Mais, au vrai, ces gens-là n'attendent rien, n'espèrent rien, ne croient à rien. Ils constatent. Tout leur effort va à constater. Ils passent leur vie à dresser des procès-verbaux de constat, dans le passé comme dans le présent. Ils sont his-
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toriens, ils font de l'entomologie humaine. Oh! je sais bien que la fantaisie de Renan se complaît aux époques obscures et presque mythiques et qu'elle aime à s'y donner l'illusion de créer, surtout dans l'ordre religieux. Mais, qu'est-ce que cela, sinon le délicat sensualisme du lévite défroqué qui revient à son encens et à ses cierges pour rêver un peu? Le fait est que ces hommes sont pour l'être, et ignorent le devoir être. Stoïques, certes, chacun à sa manière, l'un avec patience et décision, l'autre avec toutes sortes de réminiscences sacrées et de palinodies souriantes, de demi-regrets et de demi-espoirs. Stoïques, mais stériles; car ils ne sont que du fait et les mots d'ordre créateurs ne se puisent pas dans le fait, mais plus haut, ou plus profond.
Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose d'étonnant, d'effrayant, dans le calme de ces deux hommes typiques? Je n'ignore pas que l'un a pour lui le monde du rêve et, qu'en un sens, le rêve, même purement esthétique, peut être, pour certaines natures peu vivantes, une sorte de substitut de Dieu. Mais encore faut-il être la dupe de son rêve, et ce n'était certes pas le cas de Renan ! En vérité, entre l'époque frénétiquement croyante qui les précède et celle bien inquiète, bien plaintivement inquiète, qui les suit, ces deux hommes pla-
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cides, tout finesse et intelligence, font figure d'olympiens. Oh ! l'Olympe ici n'est pas grandiose. L'Olympe est de Lucien, ou d'Hésiode, non d'Homère. Mais, presque à la perfection, ils réalisent l'artiste-philosophe — cette sorte de surhomme avant la lettre qui gouverne tout et n'est dominé par rien — que Richard Wagner a conçu dans sa Politique à Louis de Bavière. Ils sont au-dessus de tous les préjugés, de toutes les. passions, de tous les amours. Pardon, ils aiment savoir ; ils aiment contempler le spectacle de la vie; ils trouvent un charme puissant à découvrir les ficelles cachées qui font mouvoir les hommes. L'un se place devant les sociétés comme un naturaliste devant des fourmis qui parleraient et qu'on pourrait confesser. L'autre, délesté de ce dernier reste de sérieux, jette de haut un regard amusé sur leur agitation illusoire et sourit à son indulgence. Oui, spectateurs, spectateurs uniquement, spectateurs infiniment sagaces, au reste, mais. acteurs, jamais. Pour être acteur, j'entends acteur dans l'action humaine, il faut croire, si peu que ce soit, et quoi que ce soit, mais il faut croire à tout prix ; il faut avoir une raison de courir le grand risque, une carte sur quoi jouer sonva-tout. Eux, ce sont de purs savants, des gens qui ne sont pas dupes, qui contemplent et se réservent; pratiquement des espèces de monstres. Oui, le jour vient, — il est peut-être déjà venu, —
OÙ une telle attitude devant la vie sera taxée de monstruosité.
Tels sont les maîtres de la seconde partie du siècle. Lisez Sainte-Beuve, lisez Proudhon, lisez Stendhal, lisez Balzac^ lisez même Tocqueville; vous constaterez chez tous les caractéristiques de Taine et de Renan : la foi religieuse éteinte ; le souci exclusif du fait; la conviction, héritée d'Hegel, que « ce qui est a le droit d'être » ; la fureur d'inventorier le passé, le « déjà fait », d'y voir clair; une grande sagesse pratique ; une profonde horreur de tous les illuminismes et particulièrement de l'illuminisme révolutionnaire ; la curiosité scientifique et la curiosité psychologique tenant lieu d'impératif et divertissant de Dieu ; et, là-dessus, un contentement sans joie et sans lyrisme : le calme.
En passant à la troisième période, nous entrons dans un autre monde. Là le cerveau régnait; ici, c'est le cœur. Et ce cœur est étrangement douloureux. En vérité ces olympiens au petit pied n'ont pas enfanté des olympides, mais bien des hommes.
1. « Sa comédie est une sorte d'épopée, mais celle d'un naturaliste qui ramène tout à la physiologie et qui n'a d'autre inspiration que l'ivresse de la matière. » {Le Mouvement littéraire auXIX^ siècle, par Georges Pellissier, p. 252.)
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Mais serrons de plus près les événements : car nous sommes en pleine époque contemporaine.
Notons avant tout les dates essentielles '.
En 1882, paraît le Roman naturaliste de Ferdinand Brunetière. C'est le premier rayon de l'aube. A vingt ans d'intervalle, les conclusions de ce livre répondent à celles de la Littérature anglaise de. Taine pour les nier. Celles-ci étaient pour ainsi dire la théorie esthétique du naturalisme et, six ans après son premier chef-d'œuvre, Madame Bovary, sa justification ; celles-là, c'est, tout uniment, le bilan du naturalisme et la prophétie de sa ruine. Et l'événement va suivre de près la prophétie. Zola, poussant aux extrêmes la formule de Flaubert, de Maupassant et des Concourt, s'est enlisé dans la grossièreté et le scientifisme. Sa troupe est sur le point de se dissoudre ; ses grands lieutenants,
1. Il nous parait à peine nécessaire de signaler ici cette enquête d âmes, les Maîtres de l'heure, parue dernièrement chez Hachette, sous la signature de M. Victor Giraud. L'érudition en est prodigieuse et l'inspiration, qui consiste à découvrir avant tout chez les « maîtres » la vie profonde, les raisons de vivre, ne saurait nous être plus sympathique.
Faute de temps, nous ne pouvions, dans cette critique, donner aux œuvres d'aujourd'hui toute la place convenable. C'est précisément cette littérature qui se fait que nous étudions dans un chapitre du livre qui parait en ce moment : Aux écoules de la France qui vient.
LE MATERIALISUE
Paul Margueritte et Edouard Rod*, n'attendent qu'une occasion de déserter. Et bientôt, Loti et Bourget achèveront la débâcle.
Quatreans après le Homun naturaliste, en 1880, c'est le Roman russe du vicomte Melchior de Vogiié. En 1810, M"" de Staël avait révélé l'Allemagne intellectuelle à la France. Cette fois, un autre rideau se lève, plus somptueux ; et la Russie, avec ses rêves, sa pitié évangélique, son « rongement » de conscience et ses mélancolies, apparaît à notre nation, déjà repue jusqu'à l'écœurement des lourdes nourritures naturalistes. Ce fut un triomphe. Trois ans après, l'auteur — il avait quarante ans — entrait à l'Académie française.
Qu'était donc ce livre, en son fond, toute érudition mise à part? Certes, c'était d'abord, pour beaucoup de Français, le romantisme retrouvé, la parenthèse réaliste fermée, le monde du sentiment et de la vie profonde reconquis. Mais qu'était-il en lui-même? Avant tout, c'était le cri d'un homme — et cet homme était légion dans le pays — qui étouffait, qui soupirait après la poésie et la foi. Et c'était aussi, rompant le silence de cet âge triste, une parole d'espoir, — la parole d'un hobereau de
1. On sait que Rod a écrit ses premiers romans, Palmire Veulard, Côte à Côte, la Femme d'Henri Vanneau, selon les formules de Médan. Il n'aimait pas, par la suite, qu'on lui rappelât même les titres de ces romans.
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la vieille France, qui faisait confiance à la France nouvelle: « Notre chère France nouvelle, devait-il écrire un peu plus tard, en 1889, dans ses Remarques sur l'Exposition du centenaire, notre chère France nouvelle ne nous est pas moins chère que notre chère France royale ». Car le Roman russe — comme désormais la plupart des œuvres littéraires, même celles des survivants du naturalisme — n'est pas purement un livre objectif, savant, documentaire, ou purement un travail d'art; c'est l'active expression d'une âme. Un homme y parle à des hommes. Un homme y est tout entier qui nous dit ses craintes, — qui a peur, par exemple, que l'analyse purement intellectuelle et sans frein, sans volonté de reconstruction, nous rende à jamais « impropres aux œuvres de vie ». Un homme y est qui croit au sentiment, à l'intuition, à « la raison de dessous » et qui veut en donner le goût à ses contemporains. Et l'on comprend à son accent, à la fois direct et lyrique, qu'il brûle de se jeter dans la mêlée. On sait la suite de cette histoire, et que, durant dix années, jusqu'à sa déception parlementaire, se détachant hardiment de ce qu'il avait appelé « la séculaire et lamentable procession des émigrés à l'intérieur », il n'a pas laissé passer une occasion de défendre l'idéalisme au nom du salut de la patrie. Mais les événements se précipitent. Le Roman russe e?,t de 1886; le Disciple de M. Paul Bourget
est de 1889. C'est une date importante. Plusieurs d'entre nous, au printemps dernier, ont été remplis d'étonnement devant la préface de M. Théodor de Wysewa à la récente édition du Disciple, — préface qui a paru d'abord dans Foi et Vie. Il y disait l'émoi extraordinaire que ce livre avait suscité parmi les hommes de son temps. Selon lui, c'était le livre de la génération, le document de l'âme nouvelle, le prélude d'un autre âge'. Et nous ne comprenions pas. Si nous n'avions pas connu la probité de cet écrivain, nous l'aurions presque accusé de préparer, par cet éloge outré, son élection à l'Académie française. Eh bien! non, l'éloge n'était pas outré. Et si ce livre nous est déjà lointain et étranger, c'est que vingt ans nous séparent de son apparition et que, dans cet intervalle, l'atmosphère intellectuelle s'est transformée du tout au tout.
En 1889, en effet, Taine et Renan vivaient encore. Ils avaient des disciples passionnés. Ils paraissaient être les régents de l'opinion. Et quel était le dogme de ces hommes, si tant est qu'ils en eussent un? N'est-ce pas que « la science est à
1. « Sur ces entrefaites, je lus le Disciple, qui venait de paraître, et qui fut pour moi, comme pour plusieurs jeunes gens de ma génération, un livre décisif, un véritable événement moral. » Ces lignes sont de M. Victor Giraud. Voir, dans la Revue Française du 12 novembre 1911, l'article : « Du marbre pour Brunetière ».
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mille lieues de la vie active », «qu'elle est arrivée au but et n'a rien à faire ni à prétendre, dès qu'elle a saisi la vérité », bref, que la science est tout, qu'elle prime la morale et qu'elle est absolument irresponsable?
Précisément, c'est de ce dogme que le Disciple, en intention et en fait, était la négation énergique. Le héros de ce roman, Robert Greslou, l'élève favori du savant Adrien Sixte — entendez Hippolyte Taine — est entré dans la vie pratique sans la moindre norme. Pour lui, comme pour son maître, le tout est de voir, d'analyser, d'expérimenter. Et il expérimente; ce qui le mène à se conduire comme un fripon et un goujat. Le frère de sa victime, une jeune fille noble, l'abat d'un coup de pistolet. Adrien Sixte, alors, entrevoit que, peut-être, la science ne suffit pas à tout et que les théories, même sincères, pourraient bien ne pas être irresponsables, qu'elles pourraient bien être justiciables de la vie. «Pour la première fois, dit Bourget, sentant sa pensée impuissante à le soutenir, cet analyste presque inhumain à force de logique, s'humiliait, s'inclinait, s'abîmait devant le mystère impénétrable de la destinée... » Un « ordre » nouveau s'offrait soudain à son âme désemparée. « Les mots de la seule oraison qu'il se rappelât de sa lointaine enfance : Notre père qui êtes aux cieux... lui revenaient au cœur...
(Certes, il ne les prononça pas. Peut-être ne les prononcerait-il jamais ».
M. Bourget contredisait donc en face, par ce roman, le grand préjugé de l'époque. De même que Madame Bovary, trente-deux ans auparavant, avait dénoncé le danger du romantisme, en montrant, dans une histoire banale de province, à quelle immoralité, à quelle chétive décadence pouvait conduire l'imitation du lyrisme effréné des maîtres, de même le Disciple mettait en évidence le terrible effet social du nouveau dogme, le dogme de la science impassible et seule reine. Il déclarait le plus explicitement du monde qu'à elle seule, elle est impuissante à guider lavie. N'était-ce pas déjà, avant Brunetière, proclamer, pour tous ceux qui s'étaient exagéré la portée de la science, la faillite de cette science dans l'ordre moral? Personne, au reste, ne s'y trompa. De vives polémiques s'engagèrent aussitôt entre les partisans de Taine et ceux de Bourget. Et tandis qtie, selon le mot de M. Lemaître, ce livre « faisait sortir tout le xvni^ siècle qu'Anatole France avait dans le sang », il révélait au contraire, chez le positiviste et le darwiniste Brunetière, l'existence, encore insoupçonnée, d'un «chrétien de désir». Le Disciple eut une influence décisive. Taine luimême écrivait après l'avoir lu : « Ma génération est finie ». Et c'était vrai.
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L'année suivante, 1890, le Dix-huitième siècle, de M. Emile Faguet, souleva aussi des tempêtes. L'auteur, à la vérité, traitait assez mal le siècle des encyclopédistes. « Siècle enfant », disait-il, qui a osé, rompre, d'un coîur léger, avec « cinq ou si.x siècles de civilisation et de culture nationales 1 » Quant à ses philosophes, il leur décochait cette apostrophe : « Dire : l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous, et il nous est utile que, pour les humbles, elle continue, c'est cela qui est monstrueux! » On l'aperçoit assez, un tel trait touchait à l'œil Renan lui-même. Les disciples du doux Breton s'en émurent. Et M. Faguet. ce lucide Poitevin, qui certes est aussi peu religieux et clérical qu'il a du bon sens, fut décrété de cléricalisme par la coterie « holbachique » et renanienne.
Mais ce n'était déjà plus le crépuscule indécis. Le matin avait paru. Les années qui viennent, 1891, 1892. nous font assister à une levée de boucliers générale contre la pseudo-science impassible et dédaigneuse, contre l'amoralismedes intellectuels et cette corruption de l'amoralisme : le dilettantisme souriant qui accepte tout sans rien prendre au sérieux, qui accepte même la foi comme une nouvelle élégance et la décadence comme une épice rare, bref, qui ne nie plus rien, ne croyant à rien. La réaction enfin est générale.
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M. Barrés lui-même, le plus atteint par le mal régnant, proteste à sa façon. En un sens, son premier livre, Soiis VœU des Barbares, est une satire du siècle. «Ce siècle délicat et somnolent, dit-il, où des rêveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie à peine vivante, s'écarteront des réformateurs et autres belles âmes, comme des voluptueuses stériles qui gesticulent aux carrefours, et, délaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs». Et il nous offre en spectacle son héros, « suprême fleur de toutes ces cultures, héritier d'une telle sagesse, étendu sur le dos, bâillant ». On le sent, M. Maurice Barrés s'énerve et veut autre chose.
Tout le monde veut autre chose. Les raisons de vivre des maîtres ne suffisent plus aux disciples. Une obscure angoisse les étreint. Ils éprouvent ce je ne sais quoi d'indéfinissable, cette « oppression du surnaturel » que Loti, le vrai poète de ce temps, bien plus encore que Verlaine et Sully Prudhomme, n'a jamais cessé de chanter au cours de sa belle œuvre nostalgique.
Car ce lieutenant de vaisseau, qu'on se figure scandaleusement compliqué et qui, au contraire,' tout au fond est noblement naïf et simple, ce pro-i testant désenchanté qui — de son propre aveu — j eût pu être un grand mystique, domine toute notre époque de la hauteur de sa mélancolie. Mais qu«
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dis-je, n'est-il pas notre époque elle-même, qui pleure, notre époque à qui ses maîtres ont donné des pierres au lieu de pain? Ils lui ont dit que l'homme n'est rien, rien qu'un accident fugitif parmi l'universel écoulement sans fin, sans cause et sans âme. Et pourtant, ce « rien » soulTre et sait qu'il mourra. Il souffre, et il voudrait être consolé. Comme Villon, comme Pascal, comme Bossuet, comme tous ceux qui ont eu un cœur pour sentir et pour aimer, il se révolte contre << le grand mystère d'épouvantement ». Il souffre. Il voudrait croire. II sait bien, puisqu'il a bu toute l'horreur du grand néant, qu'en dehors de la foi il n'y a rien, que « sans Dieu, sans cette croix, sans cette promesse éclairant le monde, tout n'est plus qu'une agitation vaine dans la nuit, remuement de larves en marche vers la mort ». Aussi, lui — Loti ou l'époque, comme on voudra — qui a appris de Taine, de Renan, que tout est illusion, mais qui n'a pas «l'implacable sérénité de cœur» de ses maîtres, il cherche à réveiller au fond de lui-même « les vieux espoirs morts » . Surtout que l'on n'attaque pas le Christ devant lui! Comme il les méprise « ces libres penseurs farouches qui bavent des inepties athées sur toutes les choses saintes d'autrefois! » 0 Christ, s'écrie-t-il, ô Christ de ceux qui pleurent, ô Vierge calme et blanche, ô tous les mythes adorables que rien ne rempla-
cera plus! » Non, il n'appartient pas à « cette foule qui dédaigne le Christ ou l'oublie», car il sait bien que, «les dieux brisés, le Christ parti, rien n'éclairera notre abime », « aucun mirage ne viendra enchanter les heures de souffrance et de mort». Que nous avons raison d'aiiîier Loti ! N'est-il pas l'âme même de notre époque, maudissant l'esprit de ses maîtres, mais sans pouvoir s'en dépendre, le subissant et le maudissant à la fois, comme un mauvais vice!
Cependant, les jours de la libération sont proches. Toute la génération, disions-nous, soupire, aux environs de 1891, après un idéal, après le service d'un idéal. Assez longtemps elle s'est croisé les bras à contempler passivement le train illusoire des phénomènes. Elle veut agir maintenant; elle veut croire.
Surtout, ne lui demandez pas ce qu'elle va faire et croire! Elle l'ignore. Elle sait seulement qu'elle est excédée de jouer les Renan. Elle est prise d'une sorte de démangeaison. Ses muscles et sa volonté, trop reposés, réclament de l'exercice, quel que soit cet exercice. Elle est malade d'inaction. C'est le prisonnier qui a envie, soudain, de broyer ses barreaux.
Le type par excellence de cette disposition nouvelle, c'est M. Paul Desjardins, l'auteur du Devoiri présent, un livre curieux et décevant au possible,!
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et pourtant admirable. Représentez-vous une charge à fond contre le dilettantisme, écrite par une des victimes achevées du dilettantisme, dans un style qui est le fin du fin du raffinement dilettante. Comme on le pense bien, il n'y est pas question un instant de l'essentiel, de la raison même du débat : l'énoncé direct et net d'un devoir à remplir. Mais si cet ouvrage ne nous donne pas le mot d'ordre, en revanche, il nous contraint d'admirer la plus naïve, la plus mystique apologie de l'action qu'on ait jamais écrite *. Car l'action, ici, paraît se suffire à ellemême. Après la science pour la science du naturalisme, après l'art pour l'art des Parnassiens, voici venir l'action pour l'action. «Respectons, y était-il dit, le mystère de l'avenir... Encore une fois, respectons le mystère de notre création future ; ne cherchons pas à trop savoir : savoir avant de faire est notre tentation mauvaise; ne nous occupons que d'être des hommes de bonne volonté! » Au reste, comme on avait beaucoup lu George
1. Déjà, en 1889, M. Paul Desjardins, passant de l'ironie subtile à je ne sais quel évangélisme candide, n'écrivait-il pas : « Sachez-le, quelque chose non de dogmatique et d'assuré mais fondé sur la charité seule va sortir des contradictions où ce temps s'agite. On ne l'entrevoit pas encore. On y aspire déjà. Le monde est revenu au point où le trouva jadis le christianisme naissant... Même dégoût du réel, même soif des miracles, même besoin d'unanimité tendre. » {Esquisses et Impressions.)
Eliot, Tolstoï, Dostoïewski, Ibsen, — traduits depuis peu en français, — ce livre parut clair. On y vit une incitation véhémente à « aller au peuple». Et plusieurs y allèrent. Pour quoi faire ? Pour lui porter quoi? On ne le savait guère. Depuis que l'idéal était à la mode, on n'y regardait pas de si près. On disait, avec une absolue candeur : idéal ! bonne volonté ! et l'on pensait que la terre, à ces paroles, allait soudain changer de vêtements et s'endimanchor.
Un souffle de fraternité passa sur la France, ces années-là. Tout était à la paix. Léon XIII avait publié ses deux fameuses encycliques, celle sur la condition des ouvriers ' et celle sur le ralliement. Incontinent, le comte de Mun, suivi des « cercles catholiques d'ouvriers », avait emboîté le pas derrière le chef. Il était bien porté de s'occuper de morale et de religion. M. Lanson venait d'écrire la très curieuse préface de son Bossuet. JEdouard Rod avait publié le Sens de la vie et préparait les Idées morales du temps présent. Puvis de Chavannes méditait sainte Geneviève sur les murailles du Panthéon. Au Salon, on avait admiré les Bretonnes au pardon de M. Dagnan-Bouveret ; dans une vente, VAngelus de Millet. L'on dissertait volontiers d'art religieux. M. Maurice Bouchor faisait jouer ses