L'encyclique lierum Novarum est du 15 mai
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mystères chrétiens. L'Œuvre de Lugné-Poë donnait les premiers drames de François de Curel.Melcliior de Vogiié — qui pourtant venait d'écrire cette phrase : « Toutes les transformations de notre temps conspirent pour l'Église » — était appelé par les étudiants à présider leur banquet, à côté de Jules Ferry. Il n'était question partout que d'action morale, de néo-christianisme, d'union de toutes les bonnes volontés. Le pape lui-même écrivait à l'évêque de Grenoble : « Il est de la prudence chrétienne de savoir se concilier le concours de tous les honnêtes hommes. » Sur quoi, le grand rabbin de France, Zadoc Kahn, s'écriait : « Quel homme de bonne foi ne voudrait répondre à un appel parti de si haut ! » Et il n'y avait pas jusqu'à M. Paul Desjardins qui ne demandât au pape sa bénédiction d' « homme de bonne volonté ».
Partout, les contraires brûlent de s'unir. Les démocrates^ parlent de tradition, les traditionnistes d'évolution, les scientifiques de religion. Le capitaine Hubert Lyautey écrit un ouvrage intitulé : « J)u rôle social de l'officier. » Les bataillons scolaires marquent le pas sur les boulevards. Au Chat noir, M. Fragerolles interprète sa Marche à l'Etoile. Le prince de la jeunesse du quartier latin, M. Henri Bérenger, prépare son Effort. Chacun, à la suite d'Eugène SpuUer, fait le rêve d'une '< République
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athénienne », largement tolérante, tutélaire aux humbles et guidée par les sages.
Le plus clairvoyant de tous cependant, Brunetière, a déjà posé la vraie question. Tous disent : devoir! devoir! Il cherche, lui, quelque part, un premier anneau où suspendre la chaîne des devoirs. Anxieux d'empêcher « un retour de l'homme à l'animalité», il parle de << laïciser la religion ». « Les religions, afrirme-t-il,ne passeront point en tant qu'elles sont quelque chose de plus et d'autre que la science ».' « Il ne saurait, dit-il encore, y avoir d'acquisition scientifique — d'observation sur les gastéropodes, ou de théorème sur les quaternions — qui vaillent ce que je demanderai qu'on me laisse appeler la déshumanisation d'une âme ». A rencontre de M. Fouillée, on le sent bien près de souscrire au mot de Schérer qu' « une morale n'est rien si elle n'est pas religieuse ». Et ses amis savent que le rêve d'une nouvelle Église gallicane était, à ce moment,, à l'horizon de ses pensées. Quant au vieux maître, Hippolyte Taine, que la guerre avait replié sur luimême, il écrit dans ses articles sur V Eglise, — qui sont de 1891 — des paroles comme celle-ci : « Le christianisme intérieur, par le double effet de son enveloppe catholique et française, s'est réchauffé dans le clergé, surtout dans le clergé réguUer, mais il s'est refroidi dans le monde, et c'est dans le monde surtout que sa chaleur est nécessaire ».
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Toutefois, seule fausse note dans ce beau concert, Renan, moins sage, semble-t-il, au seuil de la tombe qu'au cours de sa prudente vie, se souvient qu'un de ses manuscrits dort, depuis 1848, dans ses tiroirs ; et il le publie : c'est l'Avenir de la Science * .
Mais la plus pure voix, voix fugitive, de r« esprit nouveau », fut, sans contredit, Jules Lagneau, qui fonda, en janvier 1892, avec M. Paul Desjardins, l'Union pour l'Action morale. Ce solitaire, aux sourcils froncés, au front puissant, qui vivait de Spinoza sans en devenir impassible, eut l'audace, du vivant encore de Renan, de prêcher la sainteté et le sacrifice, de proclamer que toute réforme doit commencer par la conscience et d'affirmer sans ambages sa foi dans la primauté absolue de l'Esprit.
« Le levier de l'action morale, disait-il dans ses Simples notes, c'est la Sainteté, c'est-à-dire l'égoïsme assujetti et pacifié... Celui qui veut élever les autres doit faire sentir en lui-même quelque chose qui le passe, quelque chose de plus qu'humain ».
1. Il paraît en 1890. Un état d'esprit analogue, — mais combien plus sérieux ! — se retrouve dans la préface des Dix ans d'études historiques. Le vieil Augustin Thierry y chante « le sublime évangile du dévouement à la science », dont Gaston Paris, le beau-père de M. Paul Desjardins et l'ami de Sully Prudhomrae, fut un des éminents protagonistes.
Et encore : « Nous créons au grand jour, sans arrière-pensée et sans aucun mystère, une action active, un ordre laïque militant du devoir privé et social, noyau vivant de la future société ». Paroles austères, héroïques, qui en déconcertèrent et même s'il faut en croire M. Parodi, en « effarèrent » plusieurs.
A étudier de loin, cette première poussée de l'esprit nouveau, — après les saisons orageuses qui l'ont suivie et qui s'appellent la conversion de Brunetière, l'affaire Dreyfus^ , la fondation de l'Action française et le modernisme — toute sa confusion se révèle.
Les conjurés de 1891, en effet, avaient beau s'accorder contre l'intellectualisme et le dilettantisme, en fait leur accord n'était que négatif. Sans bien s'en rendre compte, ils formaient deux camps, ayant chacun son passé, sa bible, son idéal, son âme. Ici, les fils de la Somme., là, les fils de V Encyclopédie. Ici, « la chère France royale » ; là,
1. La « renaissance de l'idéalisme », comme disait Brune tière, le 2 février 1896, se constatait à cette date dans la littérature, la philosophie et la politique. L'affaire Dreyfus et ses annexes ont paru arrêter cette renaissance. En fait, elles l'ont activée, en montrant toutefois que l'idéalisme en France ne saurait grandir avant d'avoir réglé la question religieuse. Aujourd'hui le courant est, plus qu'en 1896, idéaliste ; mais il hésite entre deux directions : l'impérialisme catholique et une forme plus libre du christianisme. Là est le nœud de notre destinée.
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« la chère France nouvelle ». Toutes deux très patriotes, du reste. C'était le temps des «Soudanais». La convention franco-anglaise du 5 août 1890 nous ayant alloué en Afrique un immense empire qu'il nous fallait aller prendre, la fièvre coloniale était à son comble ; tous les officiers briguaient l'honneur de partir. Or, croyez-vous que M. Paul Desjardins, l'homme de « la chère France nouvelle » le cédait en rien^ pour l'enthousiasme, aux anciens « royaux » . Ecoutez-le : « Du sang coulera, s'écrie-t-il ; des femmes murmureront d'un cœur oppressé des noms barbares que nous ne savons pas encore »> . Qu'importe ! » Une nouvelle légende de douleurs sera formée ; une chevalerie peut-être va naître ». Oui, tous étaient patriotes; et pourtant, la différence de leurs disciplines se marquait dans leurs patriotismes. On le vit assez en 1898. M. Paul Desjardins, — « le bon sergent », comme l'appelait M. Jules Lemaître — eut beau répéter alors à ses troupes son ancien cri : à l'action. Chacun sentait que le moment était venu de définir cette action. Et ce fut la grande coupure. On se rappelle les formules dont se servit, lors du divorce, chacun des camps de la pauvre Action morale disloquée ; elles étaient symboliques ! « Nous tenons le salut public pour la loi suprême, affirmèrent les transfuges, MM. Vaugeois et Pujo. — Quant à nous, repartirent les délaissés, se défaire de
l'erreur, principalement de l'erreur passionnée, erreur mère d'erreur, de l'erreur chère... est l'acte courageux par excellence, l'acte pieux absolument». Le cas Brunetière ne fut pas moins révélateur. Chacun en est instruit. En 1894, le 27 novembre, le nouveau directeur de la Revue des deux Mondes faisait visite à Léon XIIL Le 1" janvier 1895, il publiait l'article, désormais historique. Après une visite au Vatican. Ce n'était rien de plus qu'une réplique, assez vive et même un peu âpre, à l'Avenir de la Science. Brunetière n'y disait rien en somme que n'eussent déjà dit et écrit les gens de « l'esprit nouveau »^. Il y protestait contre la superstition de la science, contre la science tenant place de religion. Il y développait à sa manière, la manière forte, la maxime que des sceptiques, ' Schérer et Taine, avaient mise en cours : point de ' société sans morale, point de morale sans religion. Et pourtant ce manifeste souleva des clameurs dans le camp même de « l'esprit nouveau. » J'accorde que le caractère de l'auteur — de celui que Clemenceau appelait un « pion grincheux », — était pour beaucoup dans ce soubresaut. Cet homme, en effet, était sérieux, d'un sérieux terrible. On sen-
1. C'était, depuis vingt ans, un lieu commun pour l'école néo-criticiste que l'impuissance de la science à résoudre la question morale. N'était-ce pas le maître lui-même, Charles Renouvier, qui priait qu'on lui montrât a les oreilles de cette Personne, la Science?»
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tait qu'il ne s'en tiendrait pas à ce premier éclat, que ses affirmations n'étaient que provisoires*, qu'il irait, tout entier, avec sa fougue, jusqu'au terme extrême de son enquête. On prévoyait déjà — et c'était rendre hommage à l'ardente sincérité de cet homme — l'événement du 25 janvier 1900, jour où, à Besançon, il déclara « que le seuil du temple était franchi ». Et je veux bien, au surplus, que, dans les invectives dont on l'accablait, il y eût un peu de cette horreur des dilettantes qui trouvent indécent de voir leurs phrases, leurs précieuses phrases, tournées tout à coup en vertigineuses forces d'action. Mais il y avait autre chose, et bien plus grave.
Et je n'entends pas ici l'opposition théorique des pensées. Pour les uns, en effet, M. Fouillée par exemple, ou M. Darlu, ou M. Charles Richet, ou M. Marcellin Berthelot^, la morale était reine et la religion sujette ; tandis que pour Brunetière et ses amis — soit positivisme, soit intuition plus profonde — c'était la religion qui primait, prêtant sève et vie à la morale. Non, j'entends quelque
1. En réalité, il ne proposait à l'Eglise qu'une sorte de concordat avec les hommes d'ordre et de justice, fussent-ils libres penseurs. Mais c'était là traiter l'Église en alliée, non en ennemie ; et, ici encore, Brunetière ne cessait d'être fidèle à la doctrine d'Auguste Comte.
2. Il vaut la peine de relire, pour comprendre toute la naïveté des moralistes scientifistes, l'article de M. Berthelot dans la Revue de Paris du l*"" janvier 1905.
chose de concret, un antagonisme enraciné dans l'instinct des partis en présence : d'un côté, l'amour filial du catholicisme; de l'autre la peur et presque la haine du catholicisme. D'un côté, en effet, c'était le sentiment, noble certes, de la grandeur et de la force des traditions, de celles surtout que le siècle a le plus humiliées, qui survivent pourtant d'une vie secrète, et que l'pjglise consacre ; mais c'était ■ encore la certitude méprisante que toute la dignité " de l'homme moderne n'est qu'orgueil et folie. Et la voici de l'autre côté, cette dignité de l'homme moderne qui a conquis, non sans souffrance, son autonomie scientifique, politique, morale, et qui sent bien qu'il ne doit ni ne peut à aucun prix avilir cette dignité ; mais, — tant le bien et le mal là encore s'enchevêtrent — pour assimiler trop bien catholicisme et tyrannie, on avait la tentation de méconnaître la valeur surhumaine de l'homme *.
Là est le nœud du drame français. Et c'était une scène de ce drame de conscience que le toile soulevé par Brunetière, quand il préconisait le dénouement catholique.
Maintenant, du point où nous sommes parvenus,
1. Tentation, du reste, qui diminue de jour en jour, à mesure que l'on apprend, — car on commence à le faire — j à distinguer le catholicisme, cette religion, de la religion^ elle-même.
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nous pouvons embrasser d'un coup d'œil la situation présente. Elle est provisoire, certes. 11 s'en faut de beaucoup que nous soyons à la veille ou même à l'avant-veille d'une de ces accalmies majestueuses qu'on appelle des siècles classiques. Pourtant, devant les blocs épars de ce vaste chantier qu'est notre âge, on est saisi de l'assurance qu'un édifice va se construire, bien plus, que cet édifice aura le christianisme pour clef de voûte.
D'abord, — réserve faite des survivances, car il n'est pas d'exemple d'une idée quelconque qui ait totalement disparu — on peut dire que les partisans du scientifisme et de la morale indépendante sont morts^. Non pas que la science ait rien perdu
1. Un fait typique : M™» Coignet, une des marraines de la troisième République, qui était, aux environs de 1870, avec MM. Massol et Henri Brisson, le champion le plus zélé de la morale indépendante, est aujourd'hui protestante, bergsonnienne, chrétienne. 11 est vrai que, même alors, elle n'était pas antireligieuse comme ses amis Massol et Henri Brisson, et que lu Morale Indépendante, son journal, n'était à ses yeux qu'une forme d'action sociale.
Un autre fait : V Apôtre, la forte pièce de M. Paul-Hyacinthe Loyson, prouve à quel point, dans les milieux radicaux — nous allions dire « brissonnesques », — le dogme de la morale indépendante est compromis. En somme, l'Apôtre est une réplique scénique du Disciple, écrite — ce qui est typique — par un fervent démocrate.
Signalons en passant un ouvrage récent de M. Ghidonescu, Die modernen paedagogischen Strœmmungen im Frankreich, qui distingue quatre courants principaux dans l'école pédagogique française, représentés par MM. Fouillée, Brunetière, Ferdinand Buisson et Binet.
de son légitime prestige, mais il n'est personne aujourd'hui, sauf quelques primaires, qui lui demande le secret de sa destinée et lui soumette sa vie profonde'. Pascal, enfin, est parvenu à se faire entendre 2. Il lui a fallu deux cents ans et le concours des plus illustres répétiteurs. Mais l'effort a été couronné de succès. Grâce à Dieu, tout homme qui pense, distingue maintenant et hiérarchise les trois ordres de grandeurs. L'écrivain moyen sait que la religion ressortit à. d'autres méthodes que les sciences, et que ce n'est pas la dialectique, mais l'intuition et un libre choix qui y mène. Emerson, de plus, et Nietzsche, et Barrés, et Romain Rolland lui ont, à divers titres, enseigné le sens elJ lavaleurde l'héroïsme. A rencontre du naturalisme,] c'est le drame intérieur qui compte désormais ses yeux. Romancier-psychologue ou poète symboliste, son propos, selon la formule même du symbolisme, est de « voir plus loin que les choses et,^ par delà leur écorce. d'atteindre jusqu'à la réalité profonde et mystérieuse dont elles ne sont que les signes éphémères ». Il couvre de l'autorité de
1. Dans la préface du récent roman de M. André Beaunier, l'Homme qui a perdu son moi, dédié à M. Paul Bourget, nous relevons ces mots : « La science est inhumaine, ce n'est pas pour la dénigrer; mais je constate que l'admirable science est tout autre chose que nous et, bref, n'a presque rien à faire avec nous. »