Henry Bordeaux, la Vie au théâtre, 2« série, p
rations, d'ailleurs, se pénètrent, se soutiennent et se concilient. Elles animent tous les chefs-d'œuvre de la littérature antique et de la littérature moderne. On les y reconnaît quelquefois sous d'assez déconcertantes métamorphoses. Elles éclatent comme à l'état pur dans les grands héros tragiques, ceux d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, de Corneille et de Racine. La comédie ne peut ni redresser les mœurs ni même les peindre si elle ne va pas jusqu'à l'ordre fondamental par quoi subsistent les sociétés et si elle ignore ce que sont les vices et les vertus. Le théâtre n'est qu'un spectacle, il n'est plus un art, s'il ne nous montre les conflits et , les crises où soit engagée la nature humaine tout entière, cœur, intelligence et volonté, — ses luttes, ses hésitations, ses défaillances, ses efforts, ses victoires et ses défaites. On leur a substitué trop souvent de nos jours, tant est fiévreuse lahâtedela production dramatique, et âpre la concurrence, et pressant le désir d'aller au succès par le plus court chemin, on leur a substitué des conflits d'ordre brutal et terre à terre, ceux de la ménagerie, entre fauves, ceux du tripot, entre joueurs. Trop souvent on ne nous montre plus l'individu que dans le déchaînement de ses appétits, de ses instincts. Au vieux romantisme idéaliste on a substitué quelquefois — quelquefois seulement, et il convient de ne pas exagérer — un néo-romantisme matérialiste.
Le second s'oppose moins au premier qu'il ne le continue, et nous ne les comprendrons l'un et l'autre que si nous les ramenons à leur principe commun : l'individualisme ; disons, si vous voulez — car le mot peut avoir un meilleur sens — l'individualisme mal compris.
Le « théâtre brutal ». contre lequel s'élevait J.-J. Weiss, c'est celui qui nous représente l'individu maintenu seulement par l'ordre légal et social du Second Empire. Le théâtre brutal d'aujourd'hui c'est celui qui nous montre cet individu déchaîné. Et je le redis encore : c'est toujours l'individu. Et du romantisme au naturalisme il y a non pas' une révolution, mais une évolution et, si on réduit le mot à son sens scientifique, abstraction faite de toute signification morale, un progrès.
Voilà ce qu'il était peut-être difficile de voir entre 1850 et 1860, quand fit son apparition au théâtre cet esprit nouveau que Weiss appelait « brutal », « réaliste » ou « positif». Le pénétrant critique s'en étonnait, s'en alarmait, en cherchait les causes et, dans son libéralisme froissé, les attribuait à la politique du régime impérial. Il écrivait en 1866 :
De quelque côté que l'observateur tourne ses regards et quelque sujet qu'il examine, quand c'est un sujet d'intérêt public, il est amené à toujours souhaiter le même remède à des maux en apparence divers. C'est une plus
grande liberté politique, consacrée par les institutions, qui, en donnant aux mœurs plus d'élévation, arriverait par un effet indirect à corriger la licence du théâtre. Beaucoup de lois qu'on a promulguées, il y a une quinzaine d'années, dans l'intérêt de la société, de l'ordre, de la religion, de la famille, du principe d'autorité, n'ont pas réussi cependant à sauver le respect des notions essentielles sur lesquelles sont fondés et l'ordre social et l'ordre domestique.
Je n'ai pas besoin de vous dire si c'est au resp)ect de ces notions essentielles que, depuis, nous avons, en France, travaillé. Weiss lui-même, aussi bien, le constatait mélancoliquement dans sa préface, en 1889 :
Bien qu'à une époque plus récente, les lois constitutionnelles de 1875 et l'avènement de la République nous aient rendu le nécessaire de la liberté, il serait impossible à celui qui observe avant tout dans la nation le développement de l'esprit et celui des mœurs publiques, en tant que le second phénomène est corrélatif au premier, il lui serait impossible de démontrer que jusqu'à présent la révolution de 1870 ait enfanté un ordre de choses qui s'oppose systématiquement à la date de 1852, comme la date de 1852 à celle de 1830 ou de 1820. Nous n'avons pas pris une direction déterminée vers des pôles nouveaux; nous n'avons pas une règle nouvelle de nos mœurs ni une conception nouvelle de la vie ou du rêve de la vie. Les tendances vicieuses ou erronées sont les mêmes en 1889 qu'elles étaient en 1863, sous le ministère Rouher-Duruy-Baroche. En 1863, une législation qui exagérait les droits de l'autorité publique et en étendait outre mesure la sphère, avait tout concentré en un seul homme; elle n'avait pas pour cela créé l'ordre; le trait
dominant du gouvernement, ce n'était pas le despotisme, c'était l'anarchie. En 1889...
Abandonnons ici J.-J. Weiss : nous entrerions avec lui dans la politique. Et qu'eût-il dit en 1912? Peut-être eût-il compris enfin d'où venait cette «anarchie»; peut-être eût-il remonté, comme il semble qu'on finisse enfin par s'en aviser maintenant, à la cause. Il se fût rendu compte alors que sa fameuse opposition des deux dates de 1830-1852 n'avait pas toute la réalité, ni, par conséquent, toute l'importance qu'il lui attribuait. Il eût reconnu, parce qu'elle commence à devenir manifeste, la continuité de ces mouvements littéraires : romantisme, réalisme, naturalisme, non moins certaine que la continuité de ces mouvements historiques : monarchie de Juillet, République de 1848, Empire. Troisième République. Et la réforme des Lois, qu'il se déclarait tenté de demander, non plus au nom d'un parti ou d'une théorie politique, mais « au nom des moeurs françaises et de l'esprit français », il serait bien obligé de s'appuyer sur ce qui fit, au cours des siècles de notre histoire, le meilleur de cet esprit et de ces mœurs....
Nous nous en sommes insensiblement fort éloignés. Il semble que nous commencions à y revenir. La philosophie proprement dite n'a que peu de part aux vicissitudes de notre théâtre. Celui-ci, par les conditions mêmes dans lesquelles
il se développe aujourd'hui, est condamné à devenir de plus en plus une industrie et une industrie de caractère essentiellement cosmopolite. Nos auteurs travaillent pour l'exportation et, à Paris même, ont affaire à un public où les étrangers figurent au moins en aussi grand nombre que les Français. Et qu'on veuille bien m'entendre : je ne condamne point le goût de nos hôtes. Dans la nouveauté et le désordre de leurs impressions, l'œuvre dramatique n'est plus qu'une curiosité entre mille autres curiosités qui les assaillent chaque jour. En voyage, on est moins difficile pour ses idées, comme pour ses relations. Elles ne tirent pas à conséquence. Ni les unes ni les autres ne prennent place dans le système harmonieux de notre vie normale, et nous ne le sentons, ce système, ni menacé, ni compromis par les hasards de nos rencontres. Voilà, je suppose, quelles sont à peu près, qu'ils s'en doutent ou non, les dispositions des spectateurs étrangers. Et j'ai d'autant moins envie de les leur reprocher qu'elles sont les miennes quand je voyage chez eux. Ils ont alors l'esprit parfaitement libre pour goûter ce que peut leur offrir de plaisant ou de piquant cette littérature qui n'est pas leur régime ordinaire et sur laquelle ils n'auront pas le temps de se blaser. Ils sont très sensibles à cette dextérité en quelque sorte manuelle, je dis bien, à ce « tour de main ->
LE MATERIALISMK
dont nous sommes si las parce qu'il est chez nous si commun, mais qui est ailleurs si rare. Ils aiment enfin — et comme je les comprends ! — nos comédiens et surtout nos comédiennes qui ont, plus qu'on ne Ta nulle part ailleurs, le goût, la mesure ou le charme.
Notre théâtre a donc — et je ne saurais m'en réjouir beaucoup au point de vue de l'art — trop de raisons de réussir tel qu'il est pour que j'aie beaucoup confiance dans un changement profond. Nous n'y verrons guère, je le crains, que ce que nous avons déjà vu : des changements de surface, des modes. La mode semble tourner, après une longue période de matérialisme et de brutalité, à l'idéalisme et à la vertu. Les critiques qui se plaignaient de la grossièreté des productions sont obligés de crier : trop de fleurs! Ce zèle n'a rien à voir avec une renaissance de l'idéalisme philosophique ou de l'esprit religieux. Je crois fermement à cette renaissance. Le déclin du matérialisme me paraît évident; mais il ne date pas d'hier et la transformation du théâtre qu'il n'a pas faite encore, il ne la fera pas demain. Je ne veux pas dire toutefois qu'un sens plus vif des réalités spirituelles, une conscience plus ombrageuse de notre dignité, un plus juste sentiment de l'ordre, des disciplines et des devoirs, n'auraient pas leur
répercussion dans notre théâtre. Tout cela en améliorerait probablement la qualité. Mais ce ne serait là qu'un second effet et le premier, qui d'ailleurs est la condition de l'autre, serait, je l'espère, la diminution de la quantité. Nous verrions s'atténuer peut-être cette disproportion monstrueuse entre le goût du théâtre et le goût des autres arts. Nous verrions peut-être cesser ce scandale d'une pièce sans valeur qui fait sortir de chez eux par tous les temps et à grands frais deux cent mille personnes, et d'un chef-d'œuvre qui ne peut pas trouver quinze cents lecteurs. Les journaux, peut-être, n'oseraient plus prétendre, comme aujourd'hui, qu'ils n'ont pas de place pour parler de nos romanciers, de nos poètes, de nos historiens, de nos philosophes, de nos savants, tandis qu'une armée de critiques, soiristes, courriéristes est mobilisée chaque soir pour exposer, analyser, discuter tout ce qui s'est joué la veille, nous signaler tout ce qui va se jouer le lendemain. Remis ainsi à sa place, le théâtre ne pourrait que gagner en dignité, puisqu'il rentrerait du même coup dans la littérature, d'où il n'aurait pas dû sortir, et, soumis avec elle à l'influence des idées et des mœurs, aurait, comme elle, si les mœurs s'épurent et si les idées se redressent, des chances de relèvement.
FlRMIN Roz.