Conférence faite par M. Ch. Wagner
est le tourment secret de beaucoup, de presque tous nos contemporains. Notre temps qui a pensé à tout, qui a tout prévu, calculé, pesé, qui est si bien armé, d'autre part, commence à se demander avec inquiétude où est le point faible de ses calculs, le défaut caché de son étincelante cuirasse. Il s'aperçoit de plus en plus que quelque chose lui manque, quelque chose d'impondérable peut-être, mais dont on ne saurait se passer tout en ne pouvant le définir.
Un sujet comme le nôtre est bien qualifié pour nous faire examiner cet ordre de préoccupations. En méditant sur le matérialisme dans les mœurs, nous serons mis en contact pratique avec des déficits qui parleront par eux-mêmes et dont nous dégagerons pour nos consciences de salutaires avertissements.
Nous ne ferons pas ici de philosophie d'école, ni de métaphysique. D'autres se chargeront de ce travail. Qu'il nous suffise, dès le début, de signaler un indice favorable, un heureux changement d'orientation dans la pensée contemporaine.
Le matérialisme philosophique, tel que nous l'avons vu à l'œuvre, constituait une limitation extraordinaire de la réalité, une prétention, qui fut en son temps souriante, d'expliquer l'Univers en partant de quelques données simplistes.
Il démontait le « Kosmos » comme une horloge
LE MATKRIALISME DANS LES SKEURS
et déclarait avec une confiance sereine : « Vous voyez, ce n'est pas compliqué, il n'y a ici ni inconnu, ni mystère, l'esprit est un mythe : c'est ce qu'il fallait démontrer ».
Personne aujourd'hui ne peut plus se vanter, avec cette désinvolture, d'avoir vu le fond des choses. Nous sommes bien revenus de l'assurance dogmatique de jadis qui procédait par oui ou par non. La prodigieuse richesse de cet Univers nous est apparue en une telle nouveauté que nul ne saurait plus se flatter d'en avoir fait le tour. Plus que jamais le mystère nous attire et nous tient. Quels que soient nos essais de solution, ce que nous entrevoyons maintenant nous fait penser que la substance intime, dont tout est fait, confine bien plutôt au spirituel qu'à ce domaine massif qu'il était convenu d'appeler la Matière.
Plus ancien que le matérialisme philosophique et théorique, est le matérialisme pratique, auquel d'ailleurs, sans être prophète, on peut prédire longue vie, et qui, tantôt en hausse, tantôt en baisse, survivra à toutes les philosophies. Celui-là nous frappe actuellement par ses progrès, le cynisme de ses manifestations. Son action se révèle comme celle d'une puissance néfaste s'infiltrant dans les mœurs et les institutions, contaminant la famille et la cité. L'étudier, nous demander en quoi il consiste, oii il conduit, par quelles bonnes forces
nous pouvons le combattre, c'est le but de la présente conférence.
Les expressions du langage portent souvent en elles-mêmes leur justification et nous aident à retrouver l'objet pour lequel elles ont d'abord été créées. La matière est la substance inerte et pesante : la chose. Le matérialisme pratique est une dépréciation des valeurs humaines au profit des ihoses. La chose prime l'homme, la forme prime le fond; l'enveloppe prime le contenu; la lettre prime le sens; la façade prime la maison, l'intérieur est sacrifié à l'extérieur, la liqueur au flacon, le pied au soulier, le tableau au cadre, la réalité à l'apparence, l'essentiel à l'accessoire. Pourquoi répéter cela en tant d'images? Pour nous convaincre et nous frapper par des signes plus divers et nous avertir de l'erreur fondamentale du matérialisme. Sa vue grossière sur le monde compte surtout avec ce qui est massif, résistant sous la main et la dent, pesant dans la balance, nombrable en chiffres ; mais il oublie toute l'invisible finesse, toute la beauté intérieure qui pénètre, inspire, soutient la vie et en fait le prix. Se tromper ou ne pas se tromper sur les valeurs humaines, sur le prix comparatif des choses et des hommes, sur la place respective à donner à tout ce qui nous touche et nous concerne, c'est la grande affaire. Notre conduite et notre des-
tinée : passé, présent, avenir, terre et ciel, tout dépend de là. Et pour qu'il en soit ainsi, point n'est besoin d'avoir d'abord résolu les problèmes sur la substance première et ses attributs, il suflit d'être un homme encadré dans les lois et les nécessités de cette vie dont chacun porte en lui l'inexplicable et précieux trésor.
Des deux ordres de faits, l'un visible, l'autre invisible, qui s'entrelacent à travers toutes les provinces de l'expérience, que les anciens nommaient esprit et corps, que la Bible a symbolisés par le limon de la terre et le souffle de Dieu, le matérialisme n'en reconnaît qu'un seul : le palpable, le corporel, le limon. 11 s'y confine et s'y plaît. C'est pour cela qu'il porte le nom de l'objet qui pour lui est la seule réalité, comme l'esclave porte la livrée du maître. Le matérialisme pratique est une réduction de toutes les choses humaines au seul élément corporel.
Toute la vie humaine repose sur un calcul, chacun le fait pour son compte et à sa façon. Nous sommes tous des comptables. Sans le savoir, à toute heure, nous apprécions des valeurs et dressons des bilans. Lorsque notre raison et notre conscience sont normalement assises, nous avons une vue nette des choses et nous faisons passer en premier ce qui doit être estimé en premier. Ainsi, un bon comptable place les centaines avant les
dizaines et les dizaines avant les unités. Mais une fois les idées brouillées, la conscience désorganisée et la raison mal orientée, nous sommes parfaitement capables de mettre les unités en premier lieu et les mille en dernier. Et alors quels calculs nous faisons !
Je crains bien que nous n'ayons organisé notre vie comme jadis un seigneur de Bouxwiller avait organisé son armée.
Il avait carrément mis le plus gros homme à la tête de ses troupes en le bombardant général en chef, de par sa carrure, sa longueur et son embonpoint. Les plus forts gaillards et les plus lourds, qui venaient après, se virent proclamés officiers. Les simples soldats étaient les plus petits. Or, chacun sait que le plus petit est quelquefois le plus spirituel et qu'on peut avoir beaucoup d'ampleur corporelle tout en ayant un esprit borné. Une armée sérieuse ne résisterait pas à une pareille organisation.
Dans la vieille seigneurie de Bouxwiller, qui n'était qu'une ombre de seigneurie, le seigneur pouvait se payer sans inconvénient cette fantaisie un peu épaisse : il savait bien qu'il ne faisait que jouer au soldat. Mais la vie n'est pas un jeu. Si nous l'organisons de telle sorte que les intérêts les plus massifs et les plus apparents pèsent le plus dans la balance, nous risquons de faire commander nos
forces par ce qui est le moins digne de commander et de réduire en servitude ce qui doit marcher au premier rang. Ce sera le règne de l'apparence, de la force matérielle, des appétits matériels, des intérêts matériels représentés par l'argent ; ce sera le règne delà brutalité : la brte conduira Vhomme.
Mais n'anticipons pas. Prenons au hasard l'une des grandes avenues où nous verrons cheminer et se produire en ses créations le matérialisme pratique. Il s'est admirablement manifesté dans ce que nous appellerons : le règne de l'apparence.
Si vous méprisez et niez le fond dans les affaires humaines, il restera la figure, le geste ou, peutêtre même, ce qui est plus grave : le masque. Paraître : combien de gens ne se soucient que de cela! Paraître riche, jeune, beau, savant, honnête, puissant, énergique, pieux. Si vous êtes un sujet du royaume d'apparence, vous soignerez, selon votre cas spécial, l'apparence à laquelle vous tenez.
Ne m'accusez pas de mépriser l'apparence. Toutes les réalités ne parvenant à se faire apercevoir qu'en se révélant en des marques extérieures, l'apparence est loin d'être une quantité négligeable.
Le souci de l'apparence est un souci justitié. Ce souci est partout. La nature. Dieu lui-même, qui pénètre et anime cette grande nature, nous donnent le sens de l'apparence et en enseignent le
respect. La forme n'est pas vaine et qui la méprise ne sait ce qu'il fait.
Quel génie de la forme déployée dans les créations divines qui sont les leçons pour les créations humaines ! Mais toujours la forme y est subordonnée au fond, toujours l'apparence y sert la réalité. Elle revêt, épouse, traduit le fond. L'enveloppe tressaille sous la poussée de la réalité intérieure et resplendit de son invisible beauté. Lorsqu'au contraire on fait abstraction du fond, de tout ce qui ne se voit pas, on fait abstraction précisément de ce qu'il y a de plus réel dans les réalités et dans la vie humaine. Pour l'homme, en particulier, le noyau moral est la source de toute chose ; c'est en loi, c'est en vous, c'est en moi que tout ce qui nous concerne germe et commence. Le monde extérieur lui-même qui se reflète en nous a pour mesure notre propre esprit. Tel homme vous êtes, tel univers vous reflétez. C'est de votre fond propre ou malpropre que viennent aussi toutes les manifestations de votre action extérieure.
Nos actes les plus prodigieux en surface se ramènent en nous à]de tout petits commencements qui en sont comme le ferment initial et microscopique. Les plus grands résultats ne sont que le produit de minuscules facteurs. La surface, après tout, est une abstraction. L'apparence n'a de réalité et de valeur que celles que lui] confère le fond. Or,
nous avons trouvé à réaliser ce miracle, de pouvoir paraître, de vouloir paraître ce que nous ne sommes pas et de tomber dans ce piège par nousmème dressé. Lorsque ce souci de l'apparence se répand à travers toute une série d'individus, à travers la vie familiale et la vie publique, c'est la duperie de tous par tous, c'est une organisation de mensonges et d'hypocrisie où chacun, afin de pouvoir compter sur le prochain, est obligé de se dire tout bas que d'autres pourraient bien être honnêtes alors que lui-même se contente de le paraître.
Mais ne sentez-vous pas le péril individuel et social qui consiste à vivre sur cette chancelante hypothèse, à y bâtir sa maison et lui confier sa destinée?
J'ai assez vécu pour voir le danger de ce formalisme moral enfanté par un matérialisme épouvantable, d'une vanité immense et mortelle; j'ai assez vécu pour voir ce qui en résulte aux jours de grande échéance, lorsqu'il s'agit d'avoir de l'argent comptant et des valeurs sûres. Alors on ne peut pas se payer de papiers fiduciaires qui ne sont garantis par aucune propriété, de mots et de démonstrations qui ne sont que des trompe-l'œil. Ce dont nous vivons, c'est la substance, et non la forme ; ce dont nous vivons, c'est le suc et le sang de la réalité, ce qu'il y a en nous de plus profond,
LE MATEniAI.ISME
de plus intérieur. Nous ne pouvons pas vivre de l'apparence. Si vous manquez de sincérité avec vous-même ou vos semblables, en ce qui concerne votre conduite, vos convictions, vos croyances; si vous n'avez pas le courage d'exposer votre situation nette, prenez garde à vous! Vous paraîtrez peutêtre fort en des circonstances où il eût été de votre salut de paraître faible, tremblant et modeste devant les hommes et devant Dieu. Mais il viendra sur vous un jour où on ne vous demandera plus ce que vous paraissez, mais où apparaîtra ce que vous êtes. C'est ce jour qui comptera. 11 n'est pas loin, il n'est pas au delà des nuages dans un avenir lointain ; il est prochain.
Schiller a dit : « Die Weltgeschkhte ist das Weltgericht ».
L'histoire du monde est le jugement du monde.
Sans vouloir diminuer en rien la croyance en un jugement éternel où tout sera pesé dans une balance incorruptible, nous sommes bien obligés de constater que ce jugement commence ici ; il s'accomplit sous nos yeux et dans nos cœurs comme une manifestation de la justice immanente à laquelle rien n'échappe, individus, institutions, milieux. Ce jugement, vous en verrez l'effet ici, parmi les éléments dont est formé le compte de votre vie mortelle, il viendra sur vous comme un voleur dans la nuit. Vous vous trouverez devant vous-
mêmes, devant votre mensonge, votre masque ; vous vous trouverez pauvre, dénué de tout, vous mourrez de faim et vous crierez dans la nuit pour appeler quelque chose de réel, comme le mauvais riche demandant une goutte d'eau pour apaiser sa soif.
On a beaucoup parlé de nos jours de l'art pour tous. L'art de paraître, je le crains, a devancé les autres dans sa diffusion rapide et malsaine. Sauver la face, jeter de la poudre aux yeux est une maîtrise d'un caractère presque universel. On en voit les résultats dans la vie de famille, le monde religieux, la politique. Il se fait à chaque instant de ces effondrements formidables, qui tous se ramènent à l'art décevant de sauver la face. Paraître ! A quels vertiges insensés conduit cette préoccupation si elle vient à tout absorber. Et comme on comprend les catastrophes qui en résultent dans nos sociétés! Pendant des années, nous passons confiants devant des parois peintes ; elles ont la couleur du fer et du granit et nous les prenons pour des murs bâtis pour l'éternité, quand ce n'étaient que des pans de carton ou des décors de théâtre derrière lesquels se jouait une comédie en attendant que la tragédie commence !
Un autre caractère du matérialisme pratique, où apparaît la dépréciation de l'homme au profit des choses, c'est le laisser aller.
Le matérialisme se distingue partout en ce qu'il met le fait extérieur au-dessus du fait intérieur, les circonstances au-dessus de la volonté. Nous sommes devenus chosistes, esclaves des conditions, des occasions, voire même du hasard.
Le laisser aller est un régime où le pouvoir dépend des événements et la volonté humaine |du vent qui souffle, à l'exemple du roseau, de la girouette ou de la feuille au vent. L'image est ad libitum, lo sens est le même : l'homme esclave devant la royauté des conditions.
Nous essayons peut-être de justifier cet abandon de nous-mêmes par des déclarations de principes fatalistes. Mais si le fatalisme est vrai, il l'a toujours été. D'où venait alors cette belle royauté de Ténergie telle -que des individus et des époques l'ont connue ? D'où vient-elle encore lorsqu'elle surgit parmi nous ?
La raison du laisser aller est dans un affaissement intérieur auquel se ramènent toutes les abdications. C'est en nous, et non dans les conditions extérieures, qu'est le gouvernement ou la servitude.
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Pourquoi, dites-vous?
Quand nous possédons certains objets, nous sommes heureux, nous nous tenons bien, nous sommes courageux, virils; nous faisons face aux éléments, mais il nous faut ces objets. — Prenez garde de faire dépendre toute votre vie du bon plaisir des choses et du sourire d'une chance.
Un homme qui organise sa vie ainsi peut se trouver chez lui en pleine sécurité : tout à coup la porte s'ouvre et le facteur lui apporte une lettre où il apprend qu'un grand malheur lui est arrivé.
Alors d'une minute à l'autre tout est fini, cet homme n'est plus. Il n'a plus de forces, plus de courage : c'est une épave.
Vie misérable que celle dont le secret n'est pas en nous et dont la clef se trouve aux mains du premier concours de fatalités venues ! L'homme ne peut pas vivre ainsi sans déchoir. La véritable vie est un métal et l'homme en est le forgeron. A chaque instant, il y a lutte, effort : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Tous les jours, l'homme comme le soldat, dispute le terrain pied à pied. Il est obligé de se lever le matin, au signal, d'avoir à chaque moment du jour le courage d'être ce qu'il est, de s'affirmer devant toute chose, de maintenir ses positions et le soir de coucher sur le champ de bataille. Nous sommes constam-
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ment battus en brèche par des forces extérieures qui n'ont pas le droit de régner sur nous. Et nous baisserions pavillon devant ce qui ne nous vaut pas ! Voilà ce qui s'appelle le laisser aller ! Le laisser aller, c'est l'ennemi des ennemis, la tare des tares : il fait de l'homme un perpétuel fuyard .
Être joyeux quand un rayon de soleil nous le permet, et misérable quand le soleil se voile ; être honnête tant que notre honnêteté n'est pas mise à une trop rude épreuve et perdre cette honnêteté comme une étoffe de mauvais teint perd sa couleur sous l'action des intempéries ; être vaillant aujourd'hui, demain pusillanime ; connaître sans essayer de résister l'attrait du désir, la menace de la douleur ; flotter, muer, au gré des influences, de la passion, d'une caresse ou d'une colère; suivre le flot, la pente, le caprice, le nombre et n'être personne ; avoir oublié qu'on est quelqu'un et non quelque chose, voilà la déchéance fondamentale. Le laisser aller 1 mais un homme n'existe que parce qu'il se maintient, s'affirme et se mesure avec la résistance extérieure. Le laisser aller, c'est la plaie de notre société, depuis les enfants jusqu'aux grands. Nous nous en sommes laissé imposer par le pouvoir des choses extérieures, ce pouvoir que contestaient dans leur belle noblesse les anciens stoïciens et qu'avec eux l'Évangile a
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toujours contesté. Nous avons laissé imprimer sur nos âmes la négation de notre liberté, et, pareil au forçat, l'homme s'en est allé portant empreintes sur ses épaules les marques de sa servitude.
Un autre produit du matérialisme pratique est la disparition graduelle de la poésie, de cette poésie surtout qui se mêle aux réalités coutumières et chemine tout près de nous à travers les détails ordinaires de l'existence, mettant son charme dans la vie familiale, animant de sa grâce les mœurs, répandant ses diaphanes rayons sur les arêtes trop dures et les aspects trop crus.
Le réalisme est sorti comme sort un bœuf sur la montagne. Voici les pâturages, les fleurs, les herbes parfumées. Voici tout ce que le soleil a distillé de subtil au fond des calices. Le bœuf broute et digère. Tout cela, pour lui, c'est du fourrage. Qu'il s'y cache du miel, il ne s'en doute même pas. Pour trouver ce miel, il faut l'abeille. La poésie est le miel subtil des choses et l'âme en est l'abeille. On ne définira jamais la poésie, pas plus qu'on ne définit l'âme. Mais l'humanité en a besoin. Elle va vers elles avec toutes les aspirations natives, toutes les puissances qu'elle a reçues du fond inépuisable des créations, et qui se nourris-
sent de pressentiments de beauté, d'invisible et d'infini. Otez ce je ne sais quoi, traité par le réalisme de fumée et d'illusion : l'existence perd sa saveur, la jeunesse son duvet, l'amour son mystère, la fleur son parfum. J'ai essayé de caractériser ce malheur dans un chapitre de mon livre : « Ce qu'il faudra toujours » *.
Voici la citation :
(( Chacun, témoin d'effets qu'il subissait sans en pénétrer les causes, a pu se demander, devant certains aspects déflorés des choses, pourquoi leur charme s'était enfui. Il y a un travail sans entrain, un plaisir dépourvu de sourire, une religion privée d'àme, une vertu sans grâce, une jeunesse sans duvet, un amour sans mystère, un art sans rayonnement... pourquoi? Leur parfum s'est évaporé et ce paiium c'est la poésie intime, mêlée aux actes, aux sentiments, à tout l'être et à toute l'existence, comme un principe vivifiant. Nous ne saurons jamais complètement ce qu'elle est. Nos doigts sont trop massifs pour ses ailes délicates : la saisir, c'est la froisser. Mais il suffit qu'elle soit absente de quelque part pour que l'on sente que l'essentiel manque.
(( Il me semble que nous en faisons tous les jours la désolante constatation. Le léalisme ne mérite pas son nom. Nous sommes de pauvres dupes en pensant que c'est lui qui nous met en mains le plus de biens positifs. Le réalisme déclare non existant ce qui ne peut S(^ prendre avec les mains, se saisir avec les dents, se consommer ou se porter sur le corps ; il admet encore dans la catégorie du réel ce qui tient en un raisonnement,