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Ce qu'il faudra toujours, Piiris, A, CoHn

s'établit par une démonstration, se supporte sur une preuve comme une statue sur un piédestal. Tout ce qui n'est ni une marchandise, ni une valeur cotée, ni un fait concret démontrable, est nul. L'utilitarisme et la logique, voilà les deux contrôleurs à qui il confie la caisse, afin d'être bien certain de ne jamais encaisser de non-valeur. Que devient à leurs yeux la poésie ? Ils la traitent d'inutilité.

« Mais l'humanité ressemble aux petites filles qui ont besoin d'une poupée et raffolent d'histoires. Jamais on n'aura raison de ce que d'aucuns appellent son enfantillage, car elle y trouve le correctif indispensable de notre sagesse myope.

« Son instinct profond, son amour de la vie la poussent vers les sources où se puisent la joie, la force, l'espérance. Ce que vous appelez l'inutile est un peu comme l'air qu'elle respire. Longtemps on ne s'est pas douté de l'existence et de la fonction de l'air. Cela n'est ni assez visible, ni assez compact pour tomber sous le sens. A la vérité, on ne saurait se nourrir d'air ou de soleil. Mais à en manquer on se rend compte qu'il nous manque le principal. Supprimez la poésie de la vie des hommes, vous aurez bientôt devant vous des phénomènes d'atonie, d'anémie, d'intoxication, d'inanition.

w La poésie confère sa vraie valeur à tout ce qui existe. Otez-la, il reste une corde qui ne vibre plus.

« Le réalisme fait ce miracle; il subtilise les réalités. A son régime, non seulement les ailes nous tombent, mais nos couleurs s'évanouissent, nos chants se taisent. notre chaleur intérieure baisse, nos muscles se fondent. Tout l'arbre de vie présente des phénomènes morbides. L'oïdium apparaît sur les feuilles; des champignons mangent les racines. Le réalisme est la mutilation systématique de l'humanité. Assis dans ses plaines nous com-

mençons à nous apercevoir que la montagne a du bon et qu'un changement d'air s'impose.

« De la poésie il en faudra toujours et il faudra toujours de la beauté. Pourquoi donc avons-nous des yeux et des oreilles? La leçon de l'Univers ne nous dit-elle rien ?

« Si l'Univers n'était que cette mécanique (jue le réalisme béotien affecte d'y voir exclusivement, pourquoi la fleur serait-elle belle ? Pourquoi les étoiles d'or constelleraient-elles la nuit ? Pourquoi les boucles sur les têtes des enfants ? Pourquoi de la grâce diffuse par toute la création ? Pourquoi ces féeries de lumière que sont les soleils levants et ces sourires que sont les soleils couchants? Pourquoi la douleur elle-même serait-elle voilée de grâce et la mort revêtue de majesté? La poésie! m^is tout le drame inouï dont les êtres sont les acteurs et le monde le décor, est un poème démesuré. Pas une goutte tremblante aux rayons du matin qui n'y ait sa place, pas un cri solitaire de la forêt qui n'y soit inscrit à l'endroit voulu. Les grillons chantent sous l'herbe, les alouettes dans les nues, les arbres sur la montagne, les vagues sur la grève, les feuilles mortes dans la tempête, le passé dans nos mémoires et l'espérance dans nos cœurs.

« Forgeron, si tu ne mets de la poésie dans ta forge, ce ne sera qu'un antre noir ; mais si tu en mets, ton enclume chantera sous le marteau et ton feu répandra des clartés d'aube.

« Maître, si tu ne mets de la poésie dans ton école, ce ne sera qu'une prison pour les petits et tu seras, toi, le pédant ennuyeux, coupeur d'ailes, étrangleur de rêves.

« Laboureur, si tu ne mets de la poésie sur les sillons, ils deviendront inféconds, tu cesseras d'aimer la terre et elle mourra de ton abandon.

« Soldat, si tu ne comprends la poésie du drapeau, tu ne seras qu'un mercenaire ironique ou fuyard.

« Jeunesse, si tu ne mets de la poésie dans ta jeunesse, ton amour sera le pauvre oiseau, qui l'aile brisée se traîne par les poussières.

« De la poésie, il en faudra toujours et partout, dans la joie, comme dans la peine, au foyer familial et dans la vie publique, dans le costume et la demeure, dans le travail et les distractions, dans les mœurs, les doctrines et les institutions, dans toutes nos pensées et toutes nos œuvres.

« Ne fermons pas ses portes d'or, car c'est par elles que nous avons la vue sur les libres espaces et que nous arrivent les souffles purs et les réchauffantes clartés ».

A mesure que je poursuis la description de ce réalisme inférieur qui affadit et déflore nos âmes et nos mœurs, je me sens toutefois envahi par un scrupule. Vous ici, qui m'écoutez, qui n'êtes pas des matérialistes, qui peut-être même êtes des idéalistes ou des croyants, que pourrez-vous conclure de mes paroles si ce n'est que vous vivez plongés dans un milieu délétère et que vous cheminez parmi des contemporains aux aspirations basses, aux goûts grossiers? Et alors ne risquez-vous pas d'entendre monter du fond de vos cœurs la prière du pharisien ? Le péril est grave et toujours menaçant. Pour vous en préserver, laissez-moi maintenant vous adresser des observations plus

directes, je dirais presque plus personnelles et dont, je vous prie de le croire, je me fais à moimême la salutaire, l'indispensable application.

Serions-nous venus ici pour faire des examens de conscience sur le dos des autres, entendre parler du matérialisme dans les mœurs de ceux qui ne sont pas ici, de leur médiocrité morale, de leur manque de fond et de caractère, de leur sans- gêne, leur recherche de la vie facile, leur culte de la sensation et de l'argent? Dans ce cas, nous serions venus faire du mauvais travail. Je vous fais l'honneur de supposer le contraire. Plus d'un de vous a sûrement pensé dans le secret de son âme '.Ne serai-jc pas peut-être atteint du mal décrit ici? Et s'il s'est posé cette angoissante question, il n'a fait que son devoir.

S'il doit y avoir un espoir quelconque de remonter la côte, cet espoir ne se fonde-t-il pas sur les réserves de vie meilleure demeurées dans certains milieux? Il y a toujours eu, à toutes les époques, des milieux restés sains sur lesquels on pouvait compter pour empêcher tout l'ensemble de se corrompre. Rappelez-vous la parole : Vous êtes le sel de la terre. Mais si ce sel perdait sa saveur ?

Celui qui vous parle doit donc à la vérité de faire la déclaration suivante : Le danger, le vrai danger, le seul définitif, ce n'est pas qu'il y ait du

matérialisme dans certains milieux inférieurs qui ne connaissent pas mieux, oîi de père en fils on est élevé comme des brutes, ayant dans le sang des instincts de bête. Mais ce qu'il faut trouver redoutable, c'est que dans les milieux réputés bons, les milieux qui font profession d'idéalisme philosophique ou religieux, il y ait tout de même du matérialisme pratique. Que certaines gens aient pour dieu leur ventre, ou se prosternent devant le veau d'or, c'est logique. Cela paraît aussi naturel que de voir un aigle déchirer sa proie ou un fauve se reposer en paix en digérant les restes de sa victime.

Mais ce qu'il faut considérer comme prodigieux, ce qui est grave et destructif pour une société, c'est que les hommes ayant Dieu pour dieu soient tout de même des serviteurs du ventre; que les hommes et les femmes ayant au moins un idéal, s'ils n'ont pas de Dieu à proprement parler, soient tout de même des chosistes subordonnant les valeurs d'âme aux valeurs marchandes. Que ceux qui savent ce qu'est l'amour et qu'à ce fil toute la destinée de la race est suspendue, se marient pourtant et marient leurs enfants sans s'occuper en premier lieu de l'amour et des intérêts du cœur; que ceux qui comprennent ce qu'est une conscience, un fait de conscience, soient néanmoins des serviteurs du nombre et proclament

comme vérité ce que dit le plus gros tas, exactement comme le seigneur de Bouxwiller faisait général le plus épais de ses sujets : voilà ce qui me paraît, non pas seulement un scandale, car le scandale c'est, après tout, une chose extérieure qui peut provoquer de salutaires réactions ; mais voilà qui me paraît une maladie de la substance profonde de notre ordre social, une de ces contradictions intérieures et dissolvantes qui occasionnent même à la base d'une société des ravages effrayants.

C'est ici le lieu de rappeler la parole : « Si ceci arrive au bois vert, qu'en sera-t-il da bois sec?»

Le matérialisme pratique installé dans des maisons où l'on fait sa prière soir et matin, où s'affirme un catéchisme et s'affiche un idéal, est bien plus dangereux que dans des maisons où l'on ne sait pas qu'il y a un Dieu. La médiocrité morale, le manque de courage, le laisser aller, la culture de la galerie est bien plus funeste chez ceux qui, intérieurement, rendent hommage à la hauteur d'âme des anciens stoïciens, des martyrs chrétiens, chez ceux enfin qui ont connu une humanité plus haute, que chez la tourbe sacrifiant aveuglément sur les autels du réalisme inférieur. Je crains que dans une grande mesure nous ne souffrions de ce mal. C'est pour cela qu'il ne faut

pas se réunir pour s'étonner du matérialisme qui est dans les mœurs de certains, comme ces étrangers hypocrites qui viennent rechercher les plaisirs de Paris, mais de retour dans leur pays s'écrient : « Quelle Babylone que ce Paris 1 »

Ce qu'il faut faire, c'est de s'examiner soi-même afin de reconnaître si on ne vit pas sur un calcul de dupes. S'orner de croyances religieuses comme de bijoux et de breloques, porter comme un beau manteau des principes d'humanité et se comporter dans la pratique comme si tout cela n'avait aucune réalité, voilà la vraie, |la hideuse plaie par où s'épuise notre vigueur.

Or, en vérité, il y a de ce matérialisme-là partout : on marche dessus; il y en a dans les esprits, dans les mariages, dans l'amour; il y en a entre le père et le fils, entre le mari et la femme, dans le patriotisme et la religion, chez les petits et les grands, dans l'art et la littérature ; il y en a plein l'atmosphère à la rendre irrespirable.

Mais cela dit et nous étant montrés pessimistes suffisamment, portons nos regards vers d'autres régions, vers le côté de la nuit qui paraît transparent. Et d'abord, il faut le dire à son honneur, ce temps n'est ni satisfait, ni rassuré. Il a conscience de son mal. Sa meilleure âme en est

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meurtrie. Nous avons beau voir s'étaler le réalisme inférieur, s'afficher le triomphe de la bête, le cynisme des appétits et de la force brutale, l'orgueil de l'argent, ce n'est pas là que vont notre admiration consciente, notre respect et notre amour. Nous avons mesuré le néant des grandeurs de chair, l'abîme qui sépare l'homme de l'objet, la personne de la chose. Et quoique nul d'entre nous ne se sente ni capable ni autorisé pour dévoiler les grands mystères, nous avons ce pressentiment que nous portons en nous-mêmes la valeur essentielle, l'inestimable trésor.

Je crois pouvoir affirmer qu'il n'a jamais été si bien établi et d'une manière universelle devant la conscience d'une époque que ce qui a le plus de valeur sous la coupole des cieux, c'est l'élément humain en son fond sacré et intangible. Je ne suis pas de ceux qui essaient d'élever l'homme sur un piédestal afin qu'il se prenne lui-même pour une sorte de demi-dieu. Ces sortes de divinités deviennent généralement folles de leur grandeur et tombent en dessous de l'animal.

Et cependant, nous ne sommes capables d'idéal, de progrès vrai et de vie supérieure que dans la mesure où nous savons discerner ce qu'il y a de merveilleux, d'inimitable dans l'étoffe humaine. Le mépris de l'homme est la calamité suprême. Il implique le mépris de Dieu lui-même qui ne nous

est accessible que par notre propre substance. Il implique le mépris de l'œuvre universelle autant que de la tâche par laquelle nous y sommes associés. C'est rendre honneur à Dieu que d'honorer l'homme. C'est un acte de foi, c'est l'acte de Foi par excellence que de s'incliner pieusement devant notre mère à tous, dolente à la fois et sublime, l'Humanité, et de faire bénéficier chacun de ses enfants, surtout le plus déshérité et le plus faible, du respect en lequel nous la tenons. Or, quelle que soit l'incertitude qui plane encore sur l'orientation religieuse de ce temps, une chose peut s'affirmer avec une assurance tranquille : jamais le caractère sacré de la personne humaine n'a été aussi profondément ressenti que par la conscience moderne. Aucune société n'a jamais mieux compris les justes égards que mérite une àme. Des crimes ont été commis dans l'histoire au nom de l'État, de la Religion, au nom de Dieu lui-même et ces crimes ont été approuvés par les meilleurs souvent, parce que le point capital du respect des consciences demeurait dans l'ombre. Ce point, l'Évangile l'avait semé comme une graine sur la terre obscure et la graine a germé. Lorsque Jésus dit pour la première fois : Le Sabbat est fait pour Vhomme et non Vhomme pour le Sabbat, cette nouveauté sonnait comme un blasphème. Les siècles ont passé et voici que malgré le poids des tyrannies, les dénis

de justice et la survivance obstinée des abus, c'est dans l'esprit de cette parole que nous jugeons toutes les institutions religieuses autant que politiques et sociales.

Leur valeur se mesure aux services qu'elles rendent et non à la puissance avec laquelle elles prétendent régner. L'homme, qui était le dernier souci de ces puissantes organisations est apparu comme en étant le commencement et la fin. Littéralement les derniers sont devenus les premiers.

Il n'est pas jusqu'au monstrueux déploiement mécanique de notre société contemporaine qui n'en fournisse la preuve. Matériellement, l'homme y apparaît comme écrasé sous la machine surhumaine. Mais qui ne voit que tout l'éclat extérieur d'une civilisation et toute la puissance de ses engins, se ramènent à l'homme et ne valent que par l'homme? Oubliez cela et les événements se chargent de vous le rappeler de leur voix formidable. Oubliez l'homme et toute la glioire des cités s'écroule par la base. Voilà une vérité que chaque jour nous enseigne avec une clarté plus impressive. Elle court à travers nos veines comme un frisson d'angoisse aux heures où nous sentons quel fléau dévastateur peut devenir la science aux mains d'un seul criminel.

Alors, le plus aveugle commence à s'apercevoir que la force des forces, le facteur des facteurs, ce

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dont tout dépend, et par quoi tout s'édifie ou s'écroule, c'est Télément humain.

Cela se prouve dans le rayonnement des créations de beauté et de bonté et cela se prouve encore dans la grimace effroyable des cataclysmes. Nous finirons par en être tellement convaincus que cette vérité nous affranchira. Elle est en marche dès à présent contre le réalisme inférieur, subordination de l'esprit aux forces brutales, de l'homme aux choses, contre la négation de ce qu'il y a de plus positif au monde; elle est en marche et rien ne l'arrêtera.

II est à souhaiter que nous soyons assez sensibles au sourire de l'idéal pour n'avoir pas besoin d'être convertis pas les coups de trique des calamités vengeresses.

Nous sommes fortifiés, dans cette bonne espérance, par des faits d'un ordre très élevé et très réconfortant, quoique l'attention ne s'y arrête pas, à notre gré, avec une suffisante intensité. Je veux parler de tout ce que nous offre de beauté cachée le monde des chercheurs.

Le matérialisme dans les mœurs a, dans ce monde-là, un de ses plus nobles contrepoids. La chasse à l'argent, l'arrivisme, la soif des plaisirs faciles, l'avachissement des volontés, l'enlisement

dans les aspirations banales et superficielles, le luxe réel et le luxe de pacotille, toute la marchandise avariée du réalisme inférieur un peu partout répandue, mettez-les dans un plateau de la balance et dans l'autre ceci : La sincêril>'', l'abrwgatxon, l'esprit de sacrifice des chercheurs. Ceci pèsera plus que cela; absolument comme dans une exposition de peinture un seul chef-d'œuvre pèse plus que toutes les croûtes réunies et même en console dans une certaine mesure.

Écœurés par des spectacles avilissants oîi l'homme se dégrade, quelques-uns se sont de tout temps réfugiés dans le souvenir. Ils ont nourri leurs âmes en lisant la vie des ascètes et des pauvres volontaires.

Des pauvres volontaires, ce temps en a beaucoup à nous montrer. Quelle pauvreté plus volontaire que celle du chercheur? Combien de nos contemporains, frappés de l'incertitude de nos connaissances et de la fragilité des idées toutes faites, ont renoncé à cette richesse illusoire! Ils se sont constitués chercheurs, courageusement, pour refaire fortune par la base. Saint François d'Assise a tout quitté : ceux-là aussi. Et ils ne sont pas l'exception. Ils sont légion. Dans tous les domaines de la pensée et de l'activité, afin de reconstituer avec des éléments plus sûrs le patrimoine humain, des hommes se sont faits chemineaux de l'avenir,

cela est très beau. C'est même grand dans son apparente simplicité. Tout l'héroïsme caché, en activité parmi ces chercheurs, contre-balance le poids mort des vies perdues et des énergies en débâcle.

Joignez aux chercheurs les décidés, les braves et les dévoués de tout genre. La vie moderne consomme une provision énorme d'esprit de sacrifice. S'il y a beaucoup d'arrivistes, il y a aussi plus d'oubliés, plus d'anonymes que jamais. Que d'êtres qui ne sont que des numéros et peut-être même des numéros qu'on néglige d'inscrire, n'en font pas moins leur devoir obscur et comptent dans l'invisible balance où rien n'est perdu.

Leur somme inconnue dépasse les chiffres connus. Ces sacrifiés sont la force du monde, le sel de la terre, le rachat des déficits. Pour entrevoir ces faits, il faut être allé les découvrir, ces existences dont nul ne se doute. Il faut presque être de leur nombre dans la mesure où toute vraie vie comporte une part cachée de sacrifice et la plus belle part. Mais le jour où, sous les dehors brillants ou misérables, humbles ou cyniques de la vie coulumière, on a découvert le secret de ces rayons invisibles à nos regards ordinaires, l'invisible devient plus réel que le visible. Non seulement la gloire des aspects extérieurs s'éclipse, mais la dépravation, le mal, quelque ténébreux

qu'ils soient, perdent quelque chose de leur caractère persistant. La secrète sentence qui les marque de son signe apparaît dès maintenant comme une sanction, et dans une joie intime de l'âme, on saisit la portée de cette parole mystérieuse du Christ : « J'ai vu là-bas Satan tomber du ciel comme un éclair ».

Donc, nous sommes très malades, mais nous n'en mourrons pas. Je sens que notre époque porte déjà en elle les forces salutaires qui contribueront à l'a faire renaître, à la rajeunir, à la rapprocher de son idéal, et c'est pour cela qu'il faut prêcher aux convertis.

Je crois vous avoir entendus murmurer : « Ces choses, nous les savons. 11 faudrait aller les dire à ceux-ci ou à ceux-là ». Sachez qu'il n'y a pas de travail plus fécond que de prêcher aux convertis, lorsqu'on leur prêche de telle sorte qu'ils se convertissent davantage et que ceux qui ne sont pas complètement convaincus, fortifient leur conviction.

Que de gens à moitié ou aux trois quarts convertis! Mais combien rares sont ceux qui le sont complètement! Et c'est cependant par la puissance des convictions que l'humanité doit marcher 1

Si le matérialisme inférieur qui travaille partout et se manifeste par le mépris du faible, de la femme, de l'enfant, le mépris superbe des vieux,

si ce matérialisme gagne et prospère, c'est parce que trop de braves gens ne sont pas assez de leur propre avis. Pour empêclier les chambres de se refroidir, il faut que le fourneau soit plus chaud que le reste de la maison. Si le train doit marcher, il faut que la locomotive soit plus énergique que les wagons. Toujours une élite entraîne et soulève la masse et la pénètre de son âme ardente!

Si nous savions agir en conséquence, nous nous servirions du bien qui abonde autour de nous et en nous, afin de combattre le mal et faire reculer les bornes de son empire.

A ceux qui m'écoutent avec le désir sincère de se lever pour le bon combat, je donnerai pour terminer deux conseils pratiques, faisant partie d'une méthode stratégique. Car on n'a jamais rien fait dans ce monde sans ordre et sans discipline et sans le grand courage de s'appliquer aux petites choses pour y devenir fidèle.

Le premier conseil consiste à observer vos actes dans leur relation avec le passé et l'avenir. Quiconque vit mal manque à la fois à l'un et à l'autre.

Il ne faut pas être un sectaire de ce fragment du temps qui s'appelle le présent. Remarquez que c'est ce fragment-là, c'est le moment présent seul qui compte pour les matérialistes. Pour eux, la

grande affaire c'est maintenant. Il faut jouir, en prendre autant qu'on i)eut.

Après nous le déluge!

La voilà dans son cynisme, la devise matérialiste : s'asseoir à table et dévorer, sans se demander qui a fourni le 'repas et gagné le pain, ni s'il en restera pour ceux qui viendront après nous.

Malheur à celui qui ne connaît que le présent! C'est un éphémère et, quel que soit le sentiment qu'il a d'être enraciné dans un terrain solide, c'est un déraciné! C'est par les mille racines qui nous tiennent au passé que nous dépassons ce moment présent et son matérialisme, et que nous vivons dans ce quelque chose de lointain, de spirituel, de profond qu'est le souvenir, et la vénération des anciennes et bonnes traditions. Si le présent nous appartient, nous le tenons lui-même du passé et si nous comprenons la cohésion des âges, nous sentons que ce que nous sommes et ce que nous avons reçu, nous le devons à l'avenir.

Tout être uniquement préoccupé du présent en subit la tyrannie. L'esclavage du présent est humiliant et misérable, il avilit les caractères et rétrécit l'horizon.

La piété pour le passé et le souci de l'avenir nous délivrent de cette servitude. Demandons-nous tous les jours si nous agissons en dignes succès-

seurs des Anciens et en bons précurseurs des générations futures.

Je sais qu'il y a aussi un matérialisme de la tradition. Et, certes, ce n'est pas celui-là qui nous délivrera de l'autre. Il s'agit d'être les continuateurs de nos pères et non leurs serviles répétiteurs.

Nous leur devons de réparer leurs injustices et non de les perpétuer par je ne sais quel fétichisme du souvenir. Pour édifier avec le labeur du passé et du présent la cité de l'avenir, ce n'est pas assez de construire des tombeaux aux Prophètes, il faut marcher sur leurs traces par des œuvres vivantes et faire refleurir en notre meilleure âme le meilleur du Passé.

Le deuxième conseil est celui-ci : mettre de l'âme dans ses actes journaliers et ses habitudes elles-mêmes.

S'il y a beaucoup de philosophies. il n'y a pourtant que deux grandes manières de comprendre et surtout de pratiquer la vie. L'une est de la vivre machinalement, brutalement, et ce qui est plus grave, de la traiter en chose médiocre et profane. L'autre est de la vivre par le cœur et l'âme et d'y toucher avec respect. La première façon de vivre est génératrice de toutes les laideurs dont le bouquet constitue le matérialisme pratique. Sans piété, elle touche à tout avec des mains froides et souil-

lées, avilissant les êtres et même les objets par son contact, ternissant ce dont elle use et lui imprimant une marque impure. Plus elle rencontre de beauté, plus ses instincts de destruction, de dépravation, de bas égoïsme féroce et jouisseur se trouvent excités.

L'autre manière de vivre consiste à se mouvoir à travers les choses et les êtres comme à travers un sanctuaire. Imprégnée de leur valeur intime et sacrée, elle touche aux hommes et aux objets, aux biens matériels et spirituels, elle touche aux outils mêmes du labeur journalier, comme on touche aux vases sacrés de l'autel. Naître, souffrir, travailler, se réjouir, aimer, mourir, tout par cette manière de vivre, se présente environné d'un aspect vénérable. Voilà la puissance régénératrice et bonne qu'il faut opposer au réalisme inférieur, ce phylloxéra de la vigne humaine.

Mettre de l'àme dans sa vie est la seule façon d'empêcher qu'elle ne soit une longue déchéance qui finit dans le néant. Celui qui mettant sa gloire à s'appeler le Fils de l'Homme a sacré divine à jamais lajpauvre étoffe de nos jours mortels, Jésus, le Christ, nous a donné l'exemple d'une vie ainsi comprise. Au dernier soir de sa brève et lumineuse carrière, il l'a symbolisée dans le repas que depuis lors nous célébrons en souvenir de Lui. Comment on met de l'âme dans sa vie, cette simple et

sublime leçon de choses le montre en un exemple.

Le repas est un symbole de la vie. On pourrait représenter le réalisme inférieur par un de ces repas grossiers où des appétits rivaux se donnent carrière et se disputent les plus grosses parts. Mais le repas humain, fraternel, le repas où règne une âme hospitalière, n'est-il pas la plus précieuse image de la communion des êtres? Toute l'immense distance qui sépare la brute de l'esprit est dans ces deux repas. Dans le premier, on se gave et s'entre-déchire, pour finir comme enseveli sous les aliments et noyé dans la boisson. Dans le second, on nourrit en soi le meilleur de soi-même, on donne les uns aux autres le meilleur de ce qu'on possède et ensemble l'on monte vers le royaume de fraternité, de justice, de vérité, de liberté.

Le travail, l'amour, tout ce qui est humain présente les mêmes alternatives de laideur et de beauté, de puissance destructive et de puissance de vie. Selon que vous y mettez l'esprit de profanation ou une idée de bonté, de bienveillance, de fidélité, vous en mourez ou vous en vivez, vous bâtissez la (;ité ou vous la détruisez.

Oh! la belle et noble vie que celle où rompant le pain, fruit du soleil de Dieu et de la peine des hommes, on mange de la force, on se nourrit de reconnaissance et de fraternité ; la belle et féconde vie où le travail qu'on fait, quelque modeste qu'il

soit, est otTert aux autres en vérité, de telle sorlo qu'on peut dire : prenez^ c'est mon corps, c'est mot) sanq ! En vivant ainsi, on vit dans l'Unité. La force mystérieuse du passé, la bienveillance pour les contemporains et la poussée victorieuse de l'avenir, se mêlent dans notre âme et communiquent à nos actes un rayonnement irrésistible. Nous transformons, sous nos mains, l'éphémère en éternel.

Nous avons besoin de celte révélation de vie, pleine de beauté, de soleil et de poésie. Elle n'est pas si loin de nous, elle est dans nos mains, sur nos lèvres. Ne sentez-vous pas tous les jours, lorsque vous êtes l'esclave de certaines conceptions contraires à vos principes et à votre être intime, ne sentez-vous pas que vous pourriez mener une vie meilleure?

Il faut avoir le courage de se convertir à l'humanité, plus belle, plus haute ; le courage de secouer ce manteau couvert de boue et de poussière, dont le matérialisme pratique accable nos épaules, et que nous traînons partout à travers nos actes. Il faut avoir le courage d'être des hommes, simplement, tranquillement, devant Dieu et devant nos frères. Alors nous recevrons à travers nos pensées, nos actions et toutes choses, la traduction d'une vérité qui est comme une aube à notre front.

Et voilà ce que je voudrais vous avoir fait pressentir en vous parlant de tout ce matérialisme qui

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nous fiiole ! Courage contre lui : Il n'est pas né avant l'étoile du matin, il mourra avant l'étoile du soir. Nous en verrons la fin.

Saisissez l'Éternel dans l'heure qui passe et vous vivrez. Vous ne serez plus les esclaves tremblants des circonstances, de l'argent, du plaisir et de la peine, mais vous serez des âmes libres, de par cette liberté qui se conquiert en soi-même, là où chacun, au plus profond de son être, communique avec la source divine.

Charles Wagner.

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