‹ Le matérialisme actuelChapitre 8 sur 21 · Conférence faite par Charles Gide · texte numérisé non relu

Conférence faite par Charles Gide

dans les celliers, caché dans les colTres-forts, ou voyageant à travers les terres et les mers, sur les \vagons ou dans les cales des navires. Et ce qu'on appelle les questions économiques ce sont toujours celles qui touchent à des intérêts matériels. Quand, par exemple, il s'agit d'un mariage, la question économique c'est celle de la dot et on sait bien qu'il ne faut pas la confondre avec la question de sentiment. Dans le Palais des Sciences, l'Economie Politique est un peu logée dans la cuisine : à côté de ses fières sœurs elle est Cendrillon.

Pourtant, je tiendrai la gageure : je vais essayer de vous montrer que l'Économie Politique est en train de se dématérialiser, et comme je ne peux l'étudier dans son ensemble, je me bornerai à prendre son objet essentiel : la richesse, et à vous montrer quelle évolution celle-ci a subie tant dans sa conception scientifique que dans sa fonction sociale.

La première conception de la richesse a été aussi matérielle que possible en ce sens que les fondateurs de la Science Économique, les Physiocrates, ne concevaient pas d'autre richesse que celle qui sort de la terre, ni d'autre travail réellement productif que celui de l'agriculteur ou du mineur. Pour

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eux, la richesse a été créée et pétrie de la terre, tout comme le premier homme à ce que nous dit la Genèse.

Hé quoi ! Les premiers économistes niaient-ils donc que les produits industriels fussent aussi des richesses et que les artisans qui les créaient fussent des producteurs? Oui, en ce sens que tout travail industriel ne fait que transformer les matières premières sorties de la terre : il les transforme, mais ne les crée pas. L'homme n'ajoute rien à la quantité de richesse existante : la Nature seule a la vertu de créer quelque chose de nouveau, de donner « un produit net », comme ils disaient dans une formule célèbre, parce que seule elle a hérité de la vertu mystérieuse et divine de créer la vie. La terre produit le blé, mais le meunier et le boulanger ne font que le transformer en pain. Le troupeau donne sa laine, son lait, ou sa chair, mais le tisserand, la fermière ou le boucher ne font que les convertir en drap, en beurre ou en biftecks.

Et c'est vrai si on se place au point de vue de la matière, mais pourquoi la forme ne serait-elle pas une richesse autant et plus que la matière? Que nous importe le marbre dans lequel est taillée la Vénus de Milo, ou la toile sur laquelle a été peinte la volage Joconde? La joie qu'elles nous donnent vient uniquement de la forme, du dessin, de la couleur. Et il en est de même pour les humbles

produits. C'est la forme du verre où nous buvons, de la fourchette avec laquelle nous mangeons, du fauteuil confortable sur lequel nous nous reposons, des vêtements que nous portons, qui seule nous intéresse. C'est à l'ingénieux arrangement de quelques morceaux de métal que nous devons la montre qui mesure le temps à une seconde près, ou l'arme de précision qui porte la mort au loin. Alors, pourquoi la forme ne serait-elle pas richesse et pourquoi le travail qui crée la forme ne serait-il pas productif au sens le plus plein du mot?

En effet, l'Économie Politique a fait tout de suite ce pas. Elle a dit : la richesse c'est le produit du travail. Karl Marx a voulu démontrer que la valeur des choses n'est rien ,de plus que la quantité de travail qui s'y trouve emmagasinée, cristallisée. Mais tout de même voilà encore une explication matérialiste ! Et la classe ouvrière, adoptant avec empressement cette explication, en a conclu que c'est le travail manuel qui fait la richesse et que puisque c'est lui qui est l'auteur de toutes richesses, c'est lui qui doit les revendiquer.

Mais faisons un pas de plus. Ce n'est pas la forme elle-même, pas plus que la matière, qui fait la richesse, car qu'est-ce que la richesse? C'est la valeur. Que serait la richesse sans valeur? Un non sens. La lumière du soleil, l'air que nous respirons, l'eau qui coule dans le ruisseau, sont des biens

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sans doute, en ce sens qu'ils sont des sources de vie et de joie mais ce ne sont point des richesses — sinon au sens métaphorique de ce mot — parce qu'ils n'ont point de valeur : ils ne sont point dans le commerce et ne comptent point dans notre patrimoine. Qu'est-ce qui fait donc la valeur?

Aujourd'hui, il n'y a plus guère d'économiste pour croire que la valeur est créée par le travail. Qu'importe au consommateur le travail dépensé pour produire le vin qu'il déguste, le livre qu'il lit, le collier de perles qu'il donne à sa femme? Ce qui lui importe c'est la jouissance goûtée, c'est l'émotion ressentie, en un mot c'est le désir satisfait. Le désir, voilà Vunique cause de la valeur \ aussi ai-je proposé il y a longtemps de remplacer le mot valeur dans la langue économique par celui de désirabililé.

Ainsi la notion de richesse se détache peu à peu de l'objet qui lui servait de support, elle n'est plus dans la chose, elle est dans l'homme; elle n'est plus de l'ordre physique, elle est de l'ordre psychologique. Sans doute le désir que les choses éveillent en nous est dans une certaine relation avec leurs propriétés physiques ou chimiques, mais il ne leur est nullement asservi. Et la preuve c'est que les mêmes choses peuvent, selon les temps, selon les lieux, selon le temps et les circonstances, perdre ou regagner toute leur valeur. Durant la

période de mévente des vins qui vient de désoler le Midi de la France, c'était [bien le même vin qui ruisselait dans les tonneaux, les mêmes cépages et le même soleil, le même labeur et les mêmes sueurs des vignerons qui l'avaient fait mûrir : il contenait, selon la formule de Marx, la même quantité et le même nombre d'heures de travail humain. Néanmoins, il était sans valeur parce qu'il n'était pas demandé et le viticulteur criait misère devant ses celliers regorgeants. Que tous les Cyclopes forgent sur l'enclume le fer des canons et des blindages, leur prodigieux ouvrage serait tout de même sans valeur, du jour où la Paix, d'un seul geste, aurait rendu leurs forges inutiles.

Vêtements démodés et qui feraient aujourd'hui de qui les porterait un objet de risée, chaises à porteurs de nos grand'mères, quenouilles du temps où la reine Berthe filait, que vaut tout cela aujourd'hui? sinon pour le collectionneur peut-être, qui a [précisément dans nos sociétés cette ^fonction bizarre de ressusciter les valeurs mortes.

La valeur nest donc que le reflet de notre désir sur les choses. Comme le feu tournant d'un phare, notre désir se promène çà'et là ; sitôt que son rayon se pose sur un objet, il le fait jaillir de l'ombre et apparaître étincelant aux avides regards des hommes et toutes les mains se tendent vers lui ; mais sitôt que le rayon le quitte, l'objet disparaît.

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il s'éteint, il replonge dans la nuit. Il avait de la valeur; il n'en a plus I

On voit par là combien la valeur-désir est plus immatérielle que la valeur-travail. Le travail participe nécessairement à la matérialité des choses contre lesquelles il lutte ; le travail c'est l'effort, l'effort du poids à soulever, de la distance à franchir, de la durée qui l'accable. Quelle différence avec le désir ! Celui-ci ne connaît pas les limites de l'espace ni du temps : le désir a des ailes, le travail n'a que ses bras !

Sommes-nous au bout de cette ascension dans la spiritualisation de la richesse ? Pas encore ! car qu'est-ce qui crée le désir à son tour? C'est la^ croyance à la satisfaction désirée, attendue, autre- . ment dit c'est la foi. M. G. Tarde, et avant lui M. Espinas, avaient fortement marqué ce rôle de la croyance dans l'évolution économique. « L'avenir, disait ce dernier, sera fait de ce que nous aimons le plus, et comme le désir à son tour repose sur la croyance... l'avenir sera fait de ce à quoi nous croyons le plus. »

La croyance peut être mal fondée : elle peut être erronée, il n'importe : il suffît qu'elle soit. Nous désirons l'or parce que nous croyons qu'il a la vertu de nous rendre heureux ; nous désirons l'alcool parce que nous croyons qu'il nous réchauffera, nous fortifiera ou nous consolera; nous désirons

une maison parce que nous croyons que nous y trouverons la paix de nos vieux jours. Et si vous regardez ce qui se passe sur ce grand marché de toutes les valeurs qui s'appelle la Bourse, que voyez-vous ? Toutes les valeurs qui montent ou descendent, dans une ébullition furieuse, sur l'attente de quelque événement, tel que le paiement d'un gros dividende, une élévation du taux de l'escompte, un toast menaçant de quelque chef d'État. On dit aujourd'hui couramment que la richesse, c'est le crédit, et c'est vrai; le crédit représenté par les billets de banque, les chèques, les traites, les actions et obligations, mais qu'est-ce que le crédit sinon, par définition même et par signification étymologique, un acte de confiance, — crédit, credere, croire, avoir confiance?

Et la spéculation ! La spéculation qui fait la fortune ou la ruine, qu'est-elle donc, sinon la foi dans quelque chose qui doit arriver, la ferme assurance que la rouge ou la noire va passer ou qu'on va tourner atout?

Et inversement, dès qu'on ne croit plus à l'utilité des choses, on cesse de les désirer et leur valeur s'éteint en même temps que la foi. Remèdes qui ne guérissent plus parce qu'on n'y croit plus, eaux miraculeuses qui ne font plus de miracles, valeurs dites des « pieds humides» parce que ce sont celles exilées de la Bourse qui ne peuvent plus être négo-

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