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LE MATÉRIALISME ET LÉCONOMIE POLITIQUE

ciées que sous les portiques... que la liste serait longue des valeurs qui ont cessé d'être parce qu'on a cessé d'y croire !

Vous pouvez maintenant mesurer le chemin parcouru. De la richesse-terre des anciens économistes à la richesse-foi d'aujourd'hui, quelle ascension, telle l'échelle de Jacob qui avait le pied sur la terre et le sommet dans le ciel ! Comme la notion de la richesse s'est idéalisée et sublimisée !

Mais vous pourrez m'arrèter ici en me disant : tout cela peut-être prouve que la richesse s'est dématérialisée, mais non qu'elle s'est moralisée. Que le physicien nous montre la matière passant de l'état solide à l'état liquide, puis à l'état gazeux, et peut-être même à un quatrième état qui est l'état radiant, nous pouvons admirer ce phénomène, mais il est clair qu'au point de vue moral cette volatilisation est parfaitement indifférente. L'échelle de Jacob que je viens de rappeler paraît peu de mise ici, car il nous est dit que sur cette échelle les anges montaient et descendaient. Or l'échelle que nous venons de dresser peut aussi bien servir aux démons qu'aux anges, aux pires démons, à ceux de toutes les convoitises. Qu'importe que la

valeur soit fondée désormais sur le désir ou même sur la foi, si ce désir et cette foi ont des objets abjects ! Qu'importe que la vieille richesse en nature de nos pères soit remplacée par la richessecrédit, par le chèque, car ne sait-on pas à quels honteux marchés il a servi et combien de carnets de chèques feraient rougir s'ils racontaient leur histoire ! Alors où est le progrès ?

Beaucoup d'économistes déclareraient qu'ils n'ont pas à répondre à l'objection parce que l'Économie Politique et la Morale sont deux domaines absolument différents et qui doivent rester tels, la science économique ayant uniquement pour objet, comme toute autre science d'ailleurs, d'exposer et d'expliquer les faits, mais non de dire où est le bien ou le mal. Néanmoins, comme je suis précisément un des économistes qui professent une autre opinion, à savoir au contraire que l'Économie Politique et la Morale ne peuvent se séparer, j'accepte de me placer sur ce terrain nouveau. Mais quel sens alors faut-il donner à ce mol : le Matérialisme en Économie Politique ? Il faut sans doute rechercher pourquoi nous désirons la richesse, et il y aura progrès, non plus économique mais moral, si nous pouvons constater qu'elle est désirée pour des fins de plus en plus élevées.

Or, je le crois ainsi, mais vous vous attendez bien à ce que, dans ce domaine nouveau, le progrès

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nous apparaîtra sous des traits moins certains.

Je vois trois degrés dans le désir que suscite en nous la richesse.

Le premier et le plus bas c'est celui de la jouissance, de la satisfaction procurée à nos sens, satisfactions qui, d'ailleurs, ne sont pas nécessairement matérielles, manger ou boire, qui peuvent même être de l'ordre intellectuel, telles que les jouissances du théâtre, des arts et du luxe élégant, mais qui sont tout de même égoïstes, puisqu'elles trouvent leurs fins en nous-mêmes.

Le second degré c'est le désir de la richesse pour la puissance, pour le commandement qu'elle donne sur les hommes et sur les choses. C'est un degré supérieur, au-dessus du précédent autant que l'ambition est au-dessus de la gourmandise. Or, j'ose dire qu'un grand nombre d'hommes, ou du moins que les plus riches des hommes en sont déjà arrivés à ce second degré. Comparez le genre de vie d'un de ces milliardaires américains qu'on appelle les rois du pétrole, ou de l'acier ou des chemins de fer, aux seigneurs du Moyen Age. Un comte de Warvvick, au Moyen Age, employait sa richesse à mener un grand train de maison, à faire ripaille et à faire manger à sa table 20.000 vassaux ou clients. Un Lucullus avait dans sa garde-robe 1.500 manteaux de pourpre. Mais les magnats de l'industrie moderne vivent comme le premier

bourgeois venu. Généralement ils n'ont qu'un carnet de chèques, c'est-à-dire d'ordres donnés à d'autres hommes, à des milliers d'hommes, à des banquiers, à des ingénieurs, à des armateurs, à des directeurs de Compagnies, à des fournisseurs, ordres donnés de payer pour eux, de travailler pour eux, de voyager pour eux. Payez à Pordre de... voilà la formule significative que vous voyez inscrite sur tous les chèques, lettres de change et titres de crédit. Et pour exercer ce commandement point n'est besoin d'être milliardaire : chacun de nous l'exerce dans la mesure de l'argent qu'il possède. Dans la parabole de l'Évangile le centurion dit à Christ : « Quoique je ne sois qu'un homme au-dessous d'autres, je puis dire à un soldat Va et il va, et à un autre Viens, et il vient, et à mon serviteur Fais ceci et il le fait. Mais, bien mieux que le centurion, aujourd'hui celui qui détient une parcelle de richesse peut dire à autrui Va et il va, Viens et il vient, Fais ceci et il le fait. Est-il patron? C'est son argent-richesse qui lui donne l'autorité sur ses ouvriers et leur fait exécuter la tâche désignée. Est-il rentier? C'est son argent qui, sous la forme de prêt, courbe à genoux les emprunteurs besogneux et exécute les débiteurs insolvables. Est-il simplement acheteur? C'est son argent qui fait les commandes — sentez-vous la force de ce mot banal ? — et par

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là dirige l'industrie dans les canaux qu'il désigne.

En somme, on peut dire qu'aujourd'hui si la richesse est si àprement désirée, si tartt d'hommes, se ruent à sa poursuite « avec un emportement sans joie », comme le disait éloquemment Charles Secrétan, c'est bien moins pour les jouissances qu'elle procure que pour les pouvoirs qu'elle confère.

Mais, dira-t-on, cet emploi de la richesse est aussi une forme de l'égoïsme ? Sans doute, mais tout de même supérieure à la précédente. La jouissance c'est un égoïsme qui se replie sur soi-même; le commandement c'est un égoïsme qui se déploie, qui s'épanouit et qui sort de soi, puisque pour commander autrui il faut sans cesse regarder autrui et pensera autrui.

Et il implique nécessairement une certaine réciprocité, un certain échange de services, car on ne peut pas commander à autrui sans demandera autrui ; on ne peut pas faire toujours marcher autrui sans parfois l'accompagner. Et ainsi dans cette seconde phase, le désir de la richesse tend inconsciemment à évoluer et à se muer en la troisième phase qui est de désirer la richesse pour le service d'autrui.

Oh ! je me garderai bien de dire que ce soit déjà cette forme supérieure du désir de la richesse qui stimule le monde : nous en sommes loin ! Mais

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tout de même il se manifeste çà et là. II y a de ces milliardaires qui, non seulement dégoûtés des jouissances que la richesse peut procurer mais même déjà las de la puissance redoutable dont elle les a investis, s'en déchargent pour les œuvres d'utilité publique. Rockfeller a distribué, dit-on, 730 raillions de francs en bourses et fondations pour Universités, et vous avez appris par les journaux qu'il vient de donner 55.000 francs pour racheter la maison de Pasteur. Quant à M. Carnegie, on évaluait récemment à 1.139 millions ses dons pour des bibliothèques et fondations destinées à établir la paix entre les nations '.

Mais, mieux que ces actes individuels et exceptionnels, ce qui montre que quelque chose change dans l'àpre désir de la richesse ce sont ces innombrables institutions : solidarités, mutualités, coopératives, ce sont ces associations que les juristes et les législateurs nomment d'un si beau nom :

1. A la Chambre des Députés, M. Jaurès disait récemment (séance du 19 décembre 1911) :

« 11 semble que les milliardaires, arrivés au sommet de leur magnifique fortune, eOrayés du vide des horizons que ne remplit que le reflet de l'or, cherchent, avant de mourir, un aliment plus noble à leur pensée et à leur âme. Comme lassés de leurs immenses richesses, ils ressemblent à un soleil énorme et fatigué qui chercherait en quel point de l'océan il faut qu'il aille s'éteindre. »

Cette splendide image prête à critique seulement en ceci que ce n'est point « s'éteindre » que se perpétuer dans un plus noble emploi de la richesse.

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« associations sans but lucratif », ce qui veut dire précisément qu'elles n'amassent pas pour ellesmêmes la part de richesse déjà considérable et grossissante qu'elles possèdent, qu'elles n'ont pas pour but le profit, mais le service d'autrui. On les voit soulever çà et là la croûte dure et percer comme les perce-neige après un long hiver, après le dégel, car il y a eu une sorte de dégel dans l'Économie Politique, dans la science des richesses telle qu'elle était sortie des mains des premiers économistes, brillante et claire comme le cristal, mais frigide et rigide aussi comme le cristal luimême : ses arêtes dures et tranchantes se sont amollies sous un souffle nouveau.

Aucun économiste n'oserait répéter aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a soixante ans, un économiste illustre, d'esprit libéral et modéré, Dunoyer : « La misère est un mal nécessaire... Il est bon qu'il y ait dans la société des lieux inférieurs où soient exposées à tomber les familles qui se conduisent mal. La misère est ce redoutable enfer ».

Non! nous ne croyons plus à la nécessité d'un enfer social et à ce jugement féroce qui condamne à l'enfer tous les misérables, misérables parce que vicieux. La doctrine de la solidarité, plus indulgente sans être moins scientifique, nous a appris à quel degré de toutes ces misères nous sommes les complices sinon les auteurs, et elle nous a

appris en même temps combien de ces misérables avaient coopéré à faire notre richesse. Nous avons appris l^qu'il n'est pas une seule richesse dont je puisse dire qu'elle est absolument mienne, en entendant par là qu'elle ne doit rien à personne. Elle ne vient entre nos mains que toute chargée d'hypothèques. Aussi longtemps que l'on voyait dans la richesse le fruit matériel du travail, on pouvait croire à la propriété absolue de celui qui avait planté, quoique déjà, même dans cette doctrine, il fût difficile d'expliquer pourquoi celui qui plantait l'arbre n'était pas toujours cfelui qui en cueillait les fruits. Mais aujourd'hui puisque la richesse n'est plus que la valeur, et que la valeur elle-même n'est due qu'à la demande et aux désirs de tous ceux qui nous entourent, alors nous savons qu'elle appartient au moins en partie à ceux qui nous entourent puisque ce sont leurs besoins mêmes qui l'ont créée. La richesse matérielle peut être un produit individuel, quoique pas toujours, mais la valeur, elle, est toujours un produit social puisqu'il n'y a pas de valeur là où il n'y a pas d'échange. Nous traduisons cela en langage économique en disant qu'une part des profits doit revenir au consommateur par une ristourne, ou, selon les cas, à la Communauté par l'impôt.

Et c'est ainsi que nous entrons peu à peu dans une phase supérieure de la richesse sociale. Je

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sais bien qu'on nous dira : supérieure, pourquoi ? Prenez garde ! le jour où la richesse devrait servir aux autres plus qu'à nous-mêmes, on se donnera bien moins de mal pour la produire et l'essor de l'industrie se ralentira. — C'est possible ; c'est même probable. Nous ne pensons pas que l'amour d'autrui puisse jamais remplacer l'intérêt personnel comme moteur de la production. Mais est-il bien nécessaire que la production des richesses augmente sans cesse et que la course aux dollars pousse les hommes, haletants et fourbus, vers un but qui fuit sans cesse? Est-ce donc la destinée fatale de l'humanité? Pourtant il ne faudrait pas croire que dans tous les temps et chez tous les peuples, le désir de la richesse ait été si furieux qu'aujourd'hui. L'économiste allemand Knapp dit très bien que le Moyen Age n'a pas connu l'instinct du lucTfi, Il y a eu des époques où les hommes se donnaient le temps de penser à autre chose et où la richesse, parce que moins enviée, suscitait moins de haines, où ceux qui ne l'avaient pas s'en, consolaient plus aisément, et où ceux qui l'avaient l'étalaient moins orgueilleusement. Et il en est encore ainsi dans ces pays de l'Islam, dont on parle beaucoup en ce moment et que nous méprisons parce qu'ils sont pauvres et ne se soucient pas de devenir industrieux. On ne sait guère bien y travailler, c'est vrai, mais on sait rêver, on sait prier, on sait mourir.

Je ne demande pas que la civilisation chrétienne devienne musulmane, car elle n'en a pas besoin. Il lui suffit de remonter à ses origines et à l'Evangile pour y trouver la condamnation, non pas précisément de la richesse, mais du désir de la richesse, de ce que l'Église appelle d'un mot dont la signification s'est dévoyée, aearilia, et ce conseil si souvent raillé de s'instruire " des lis des champs qui ne travaillent ni ne filent ». J'espère en elîet qu'un jour viendra où les hommes qui travaillent et qui filent auront, mieux qu'aujourd'hui, le loisir de considérer les lis des champs, c'est-à-dire de ne pas passer toute leur vie occupés à produire du pain pour eux et du profit pour autrui.

Un grand économiste, Stuart-Mill, prédisait que le fleuve de l'industrie, qui roule aujourd'hui à si gros bouillons et si chargé de boue, ralentirait bientôt son cours et s'épancherait en une nappe tranquille où il laisserait reposer ses eaux et déposer son limon. C'est ce qu'il appelait « l'état stationnaire ». Il le voyait venir sans peine et même avec joie, quoique économiste, et il avait bien raison, car si jamais le désir de la richesse s'éteint au cœur des hommes, ce cœur ne restera pas vide pour cela; d'autres passions plus nobles le feront battre.

Alors, la richesse sera, en effet, moins désirée, mais elle sera mieux employée, elle ne sera plus

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désirée comme une (in, mais comme un moyen de servir à des fins qui la dépassent.

Ainsi, de même que nous avons vu trois stades dans l'histoire de la notion de la richesse : richesse-terre, richesse-travail, richesse-foi — nous retrouvons trois degrés dans la fonction de la richesse : richesse-jouissance, richesse-puissance, richesse-service. Et, l'ascension de l'Économie Politique sur cette double échelle, nous montre que, même dans cette science, le matérialisme a singulièrement évolué 1.

Charles Gide.

Professeur à la Faculté de Droit de Paris.

1. Peut-ôtre sera-t-on surpris de ne pas trouver dans cette conférence une critique de la doctrine célèbre sous le nom de « Matérialisme historique » ; mais elle nous a paru, malgré son nom, en dehors de notre sujet.

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