Müller, Prolégomènes, Irad. franç., p
par une réaction réciproque. » Cuvier fait l’application de celte définition à l’organisation des animaux carnivores : « Si les intestins d’un animal, dit-il, sont organisés de manière à digérer de la chair et de la chair récente, il faut aussi que ses mâchoires soient construites pour dévorer une proie ; ses griffes pour la saisir et la déchirer; ses dents pour la couper et la diviser; le système entier de ses organes de mouvement pour la poursuivre et pour l’atteindre, ses organes des sens pour l’apercevoir de loin; il faut même que la nature ait placé dans son cerveau l’instinct nécessaire pour savoir se cacher et tendre des pièges à ses victimes. Telles seraient les conditions générales du régime carnivore ; tout animal destiné pour ce régime les réunira infailliblement : car sa race n’aurait pu subsister sans elles (1). » C’est celte loi que l’on a appelée la loi des corrélations organiques, loi exclusivement propre aux êtres organisés.
Ce premier caractère de l’être vivant est trop connu pour qu’il soit nécessaire d’y insister; on le comprendra mieux d’ailleurs en examinant les difficultés qu’il peut soulever. Il y en a deux principales. La première, c’est que dans certains cas les êtres inorganiques euxmêmes paraissent présenter un caractère semblable à celui que nous venons de signaler, et former des ensembles harmonieux, dans lesquels il y a corrélation des parties à la forme générale du tout. C’est ce qui a lieu dans les cristallisations lorsqu’un corps passe de l’état
i. Cuvier, Discours sur les révolutions du globe.
liquide à l’état solide : il prend alors des formes régulières et géométriques; même chaque espèce de corps a son type distinct et toujours le même qui permet de le reconnaître et de le définir. Ainsi, il y a des espèces cristallines, comme des espèces vivantes; et dans chacune d’elles les molécules viennent se disposer et se , grouper, comme si elles obéissaient à l’idée d’un plan ou d’un type préexistant. La seconde difficulté, c’est que les êtres vivants, de leur côté, ne présentent pas toujours, à ce qu’il semble, ce caractère de corrélation absolue entre les diverses parties que nous avons mentionné. Ce qui le prouve, c’est qu’il y a certains êtres que l’on peut couper et diviser comme les corps inorganiques, et dont les morceaux se reforment conformément au tout primitif. Il n’y a donc pas, dans tous les êtres vivants, une solidarité aussi absolue des parties et du tout que le veulent Kant et Cuvier.
Quant à la première de ces difficultés, je réponds qu’il faut profondément distinguer la régularité géométrique que peuvent présenter les cristaux, et l’harmonie d’action qui est le signe distinctif des êtres organisés. La forme géométrique n’est en quelque sorte qu’une disposition extrinsèque, une juxtaposition de parties, qui, considérées du dehors, forment en effet un tout; mais qui en réalité sont indépendantes les unes des autres. Les différentes surfaces, les différents angles que présente un cristal n’ont point d’action ni d’influence réciproques; comme l’a dit Müller, « il n’y a dans le cristal aucun rapport entre sa configuration et l’activité du tout. On ne voit pas qu’un cristal tire de sa configu-
ration aucun avantage pour sa conservation. » Il en est tout autrement dans les êtres vivants : il y a action et\ réaction des parties les unes sur les autres, services \ réciproques et action commune. Ainsi le cœur est indis- f pensable au poumon, le poumon au cœur et toutes les j parties agissent en commun pour produire le phéno-1 mène général de la vie. Il ne faut donc pas confondre/ l’harmonie organique avec l’harmonie géométrique. jj
Il est bien vrai qu’il y a dans les êtres organisés certains rapports de symétrie, que l’on peut rapprocher, si l’on veut, de la symétrie des cristaux. Ainsi, M. Dutrochet fait remarquer que les deux principaux types que l’on rencontre dans l’organisation végétale et animale,, le type radiaire (rayonnés), et le type rameux (vertébrés), se retrouvent dans certains cristaux, par exemple,, dans l’étoile de neige (4). Mais cette symétrie géométrique est profondément distincte de cette corrélation des organes signalée par Cuvier, comme la loi capitale de l’être organisé et vivant.
Quant aux êtres organisés, végétaux et animaux, qui se reproduisent par fissiparité et par bouture, je ferai observer qu’il n’y a rien là que l’on puisse comparer aux êtres inorganiques. Car, dans ceux-ci, dans une pierre cassée, par exemple, les morceaux restent tels qu’ils sont et ne sont doués d’aucune force de réparation et de reproduction. Au contraire, dans les cas de fissiparité, chaque partie reproduit l’animal entier. Il y a donc dans chaque partie en quelque sorte une force
4. Dutrochet, Mémoire sur les végétaux et les animaux, 1837. Avant-propos, p. xxiii.
représentative du tout qui ne demande, pour se réaliser, qu’à être séparée. Or, rien de semblable ne se rencontre dans les cristallisations chimiques : si vous brisez un cristal, ses parties ne reproduiront pas le tout.
Un second caractère de l’être vivant, c’est le mode d’accroissement. On dit généralement que ce qui distingue l’être organisé de l’être inorganique, c’est que l’un se développe par intussusception, et l’autre par juxtaposition, c’est-à-dire que, dans le premier, l’accroissement a lieu à l’intérieur, et dans le second à l’extérieur. Ce caractère a été contesté par plusieurs naturalistes ou physiciens ennemis du principe vital, c’est-à-dire peu disposés à admettre un principe de vie distinct des forces générales de la nature. Dutrochet, par exemple, a fait observer que cet accroissement intérieur finissait toujours par être une juxtaposition (1). Puisqu’il faut que les molécules introduites se placent à côté des molécules existantes, il arrive un moment où les molécules nouvelles viennent se juxtaposer aux molécules précédentes. Réciproquement, dans les êtres inorganiques, on voit quelquefois un mode d’accroissement intercalaire. Ainsi, dans les minéraux poreux, il s’introduit dans les pores des liquides qui peuvent se solidifier, puis faire masse avec le minéral. C’est un mode d’accroissement intercalaire semblable à l’intussusception.
Il y a, si je ne me trompe, une grande différence entre ces deux faits. Dans les ordres organisés, les molécules