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Arago, Notices scientifiques, t. III, p

tendue et l’impénétrabilité, à quoi nous ajoutons la mobilité et l’inertie : cette dernière expression désigne le manque de spontanéité par suite duquel la matière, considérée dans son essence propre, est indifférente à l’état de repos et de mouvement. A ce compte, la gravitation proportionnelle aux masses et réciproque au carré des distances, qui s’exerce entre les éléments matériels de tous les corps planétaires, ne serait pas une qualité que l’on dût appeler universelle, puisque nous pourrions concevoir l’existence de corps matériels qui en seraient dépourvus, ou qui graviteraient les uns sur les autres suivant d’autres lois. On connaît aujourd’hui des étoiles qui circulent autour d’autres étoiles dans des orbites rentrants. La force qui fait décrire ees orbites est-elle identique avec notre gravitation planétaire ou différente 7 On ne saurait se prononcer à priori, et l’on travaille à décider l’alternative en constatant les lois phénoménales du mouvement ainsi réalisé (1). Même, quand l’identité serait prouvée, on ne pourrait pas encore dire que cette gravitation fût une qualité propre à la matière : car ce pourrait n’être qu’un effet contingent, résultant de causes mécaniques agissant sur elle et étrangères à son essence, comme Newton lui-même montra plus tard qu’il ne serait pas impossible d’en imaginer. Alors, on aurait à chercher la cause de ces causes, et ainsi ultérieurement de proche en proche en suivant une chaîne dont le bout est caché dans l’infini. »

1. On admet aujourd'hui que la loi de la gravi'alion se vérifie dans le cas dont parle ici M. Biot. C’est ce quo l’on appelle a gravitation stellaire.

P. Janet. .

On voit par les témoignages considérables que nous venons de citer et d’autres encore, Euler (on pourrait y ajouter Maupertuis qui partage ses opinions sur ce point), Lesage, Biot, Arago à quelque degré, et enfin Newton lui-même, qu’une explication mécanique de l’attraction n’a jamais été et n’est pas encore aujourd’hui considérée comme impossible (1). Si cette question toute spéculative est écartée ou ajournée, elle n’est nullement supprimée. D’ailleurs, quoi qu’on en ait dit, il n’est nullement exact que les théories mécaniques de Descartes et de son école aient été infirmées par le mouvement de la science moderne. Elle semble au contraire, chaque jour, de plus en plus marcher dans .la voie mécanique, et comme les cartésiens, s’efforcer de réduire toutes les propriétés de la matière à la figure et au mouvement. Quoi de plus remarquable, à ce point de vue, que la théorie mécanique de la chaleur, la théorie vibratoire de la lumière; en chimie, la ihéorie de l’isomérisme (2), la théorie de la dissymétrie moléculaire (3), etc.? Ainsi la figure et le mouvement, les deux seules .choses que notre esprit conçoive clairement et distinctement dans la matière, sont les princi-

i. Voir sur ce point : la Physique moderne, par Em. Saigey,

; [Bibliothèque de 'philosophie contemporaine. 2 e éd. Paris 1879.)

I 2. On appelle isomères, en chimie, des substances composées des mêmes éléments, dans la même proportion, et qui ont des propriétés radicalement différentes, en vertu de la différence de groupement.

3. Voyez les beaux travaux de M. Pasteur. On appelle dissymétriques deux substances absolument semblables en tout, excepté qu’elles s’opposent l'une à l’autre comme les deux mains. Il résulte de cette seule diversité des propriétés très-différentes.

pes auxquels on semble conduit de toutes parts par la physique et la chimie. Pourquoi l’attraction elle-même , ne se réduirait- elle pas à une cause mécanique, et se- ! rait-elle autre chose qu’un phénomène particulier de : mouvement dont les causes déterminantes échappent â nos sens, mais n’en sont pas moins des causes matérielles? Lorsque l’on pense surtout à l’importance de plus en plus grande que prend dans la physique moderne l’hypothèse de l’éther, qui ne paraît pas différer beaucoup de la matière subtile de Descartes, on se demande pourquoi l’éther, cause de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, ne le serait pas aussi de l’attraction.

S’il en était ainsi, et qu’une explication mécanique de l’attraction pût avoir lieu un jour, les mouvements par attraction s’expliqueraient alors par les lois générales du mouvement. Or nous avons vu que la première de ces lois est l’inertie de la matière. On ne peut donc pas opposer l’attraction à l’inertie, considérer la première comme une propriété réelle, essentielle à la matière, la seconde comme une pure abstraction mathématique. On peut affirmer, au contraire, que celle-ci est une propriété essentielle de la matière qui ne sera jamais infirmée par les faits; tandis que l’attraction (considérée comme une cause réelle) peut s’évanouir devant une • science plus profonde et se ramener à des propriétés déjà connues.

Mais, nous dira-t-on, vous en revenez donc à la matière de Descartes, matière purement passive, inerte, sans aucune force ou énergie , matière morte, qui ne se distingue plus de l’espace géométrique ? Nullement ;

nous avons nous-même combattu ailleurs cette théorie, et nous ne pouvons faire mieux que de reproduire ce que nous écrivions : « Il ne faut pas confondre l’inertie avec l’inactivité absolue. Leibniz a suffisamment démontré qu’une substance absolument passive serait un pur néant, qu’un être est actif en proportion de ce qu’il est, en un mot qu'être et agir ne font qu’un, quod non agit non existit. Mais de ce qu’une substance est essentiellement active, il ne s’ensuit pas qu’elle soit douée de mouvement spontané ; car le mouvement spontané n’est qu’un mode déterminé de mouvement; ce n’est pas le seul. La résistance, par exemple, ou rimpéiiétrabililé est un certain degré d’activité, ce n’est pas un mouvement (1). C’est donc se tromper que de croire que la théorie d’une matière active rend inutile une cause première du mouvement. Si le mouvement est essentiel à la matière, il restera toujours à expliquer, pourquoi jamais aucune portion de matière n’est entrée spontanément en mouvement (2). »

Il nous reste à examiner une dernière question. En supposant que l’attraction soit une des propriétés premières et irréductibles de la matière, faudrait-il conclure que la matière a en elle-même la cause de son mouvement? et l’inertie pourrait-elle encore servir dans cette hypothèse à démontrer la nécessité d’un moteur imma-

1. Si ou disait que la résistance elle-même n'est que le résultat du mouvement, ce serait alor3 précisément le plus pur mécanisme : ce serait nier même ce minimum de force que nous attribuons ici S la matière.

2. Voir notre Introduction aux œuvres de Leibniz, p. xxvh. Paris, 1866.

tériel? C’est là le point le plus difficile et le plus obscur du débat où nous sommes engagés.

Voici l’hypolhèse où il faut se placer : c’est que deux molécules de matière qui, considérées séparément et chacune en soi, sont indifférentes au mouvement et au repos, deviennent l’une à l’autre, aussitôt qu’elles sont en présence, causes réciproques de leur mouvement; en d’autres termes, qu’un corps qui ne peut se mouvoir soi-même, peut en mouvoir un autre et en être mû. Or, cela est déjà vrai, même dans l’hypothèse de l’impulsion; mais il y a cette différence, que dans cette dernière hypothèse, chaque corps qui en meut un autre, est déjà mû lui-même par un autre, celui-ci par un autre, et cela à l’infini : de sorte que tous les mouvements de la nature forment une chaîne, et que nous sommes forcés pour trouver la vraie cause du mouvement total, de sortir de cette chaîne : autrement cette série indéfinie se produirait sans cause. Au contraire, dans l'attraction, il n’y a pas de chaîne infinie. Deux molécules suffisent pour être l’une à l’autre cause du mouvement. On est aussi près que possible du mouvement essentiel; seulement au lieu d’une molécule il en faut deux : elles se meuvent l’une l’autre sans avoir besoin de recourir à un troisième terme; et en considérant l’univers tout entier comme un ensemble de molécules se mouvant par attraction, ces attractions réciproques semblent concentrer dans l’univers lui-même la cause du mouvement. Ici tous les mouvements paraissent se coordonner à un principe central ; et au lieu de se représenter l’univers comme une chaîne qui n’a ni com-

mencement ni fin, il faudrait le considérer, suivant l’antique image d’Empédocle, reprise par Pascal, comme un cercle infini, dont le centre est partout et la circonférence nulle part.

Or, il me semble qu’il résulte de cette hypothèse une conséquence manifeste; c’est que la matière n’est pas une chose absolue, mais un relatif, qui n’a pas en soimême sa raison d’exister. En effet, chaque molécule est liée à toutes les autres molécules de l’univers, qui sont toutes liées réciproquement les unes aux autres par des attractions réciproques ; de sorte que chacune, prise à part, n’a pas en soi-même la raison de sa détermination, c’est-à-dire de ses mouvements. Cette raison est en dehors d’elle dans les autres molécules, et cela est vrai de toutes sans exception. On ne peut donc pas dire dé chaque molécule prise séparément qu’elle soit une chose absolue se suffisant à elle-même; car alors elle devrait avoir en elle-même et en elle seule la raison de son 1 mouvement. Ce qui est vrai de chaque molécule est vrai de toutes : étant toutes solidaires, elles n’ont séparément aucune existence absolue. Mais, dira-t-on, ce ne sont pas les parties, c’est le tout qui possède celte existence absolue. Je réponds que si le tout n’est autre chose que la collection de toutes les parties, il ne peut posséder une qualité qu’elles n’ont pas séparément : une somme de choses relatives ne peut former un tout absolu.

Que si l’on me dit que la molécule elle-même n’est pas le dernier élément de la matière, qu’au delà de la molécule il y a quelque chose, et que c’est ce quelque

chose qui est absolu, je réponds que cela est bien possible, que ce n’est pas ce que je conteste en ce moment; mais qu’alors on sort de ce que j’appelle le matérialisme, pour entrer dans une autre hypothèse qui n’est pas ici en cause. La molécule est la dernière représentation possible et imaginable de la matière; au delà, c’est quelque autre chose, ce n’est plus la matière, mais un autre principe qui n’est concevable que par l’esprit, et qu’on appellera l’idée, la substance, la force, comme on voudra, mais non plus la matière. La matière, c’est ce qui m’est donné par les sens : ce qui est au delà, et en dehors de mes sens et de mon expérience immédiate n’est plus matière. Dans ce que j’appelle un corps, je puis bien, à la vérité, résoudre certaines qualités dans d’autres qualités, les qualités secondes dans les qualités premières, l’odeur, la saveur, la couleur, dans la ligure et le mouvement : mais tant qu’il reste quelque chose de ce que j’ai perçu, c’est toujours un corps et quand je dis que tout est corps et matière, j’entends que tout se ramène à des éléments plus ou moins semblables à ceux que perçoivent mes sens. Mais si, dans ma perception sensible tout est phénoménal, tout est apparence; si le fond de la chose sensible est absolument différent de cette chose elle-même; je dis que cette chose sensible, que j’appelle matière, n’est qu’un relatif, et se ramène à un principe supérieur, dont je ne peux plus mesurer la puissance et la dignité par le moyen de mes sens. La matière s’évanouit donc dans un principe supérieur à elle-même ; et le matérialisme abdique devant l’idéalisme. Que signifieraient, je le demande, les

prétentions du matérialisme dans un système où l’on serait obligé d’avouer qne la matière se ramène à un principe absolument inconnu? Dire que la matière est le principe de toutes choses, dans cette hypothèse, ne scrait-ce pas comme si on disait : oc, c’est-à-dire un inconnu quelconque, est le principe de toutes choses? Ce qui reviendrait à dire : « Je ne sais pas quel est le principe des choses. » Voilà un matérialisme bien lumineux.

Si le matérialisme n’explique pas la matière ellemême, à plus forte raison n’explique-t-il pas les deux plus grands mystères que présente la nature, à savoir la vie et la pensée.

La vie est-elle une propriété de la matière, ou du moins le résultat de certaines propriétés de la matière dans certaines conditions données? Ou bien est-elle l’effet de quelque cause distincte de la matière, d’un principe que l’on appellera immatériel, sinon spirituel, la spiritualité étant réservée à l’âme pensante comme son attribut essentiel et privilégié? Grand débat, qui partage aujourd’hui les savants et les métaphysiciens, et qui a donné naissance à un grand nombre de systèmes. Sans entrer dans l’exposition de ces nombreux systèmes, insistons sur les principaux faits qui maintiennent jus-

qu’ici une séparation ineffaçable entre la matière brute et la matière vivante.

Le premier et le plus important de ces faits est l’unité harmonieuse de l’être vivant et organisé; c’est, pour employer l’expression de Kant, la corrélation des parties au tout. « Les corps organisés, dit le grand physiologiste Müller, ne diffèrent pas seulement des corps inorganiques par la manière dont sont arrangés les éléments qui les constituent : l’activité continuelle qui se déploie dans la matière organique vivante jouit aussi d’un pouvoir créateur soumis aux lois d’un plan raisonné, de l’harmonie; car les parties sont disposées de telle sorte qu’elles répondent au but en vue duquel le tout existe; et c’est là précisément ce qui caractérise l’organisme. Kant dit que la cause des modes d’existence dans chaque partie d’un corps vivant est contenue dans le tout* tandis que dans les masses mortes, chaque partie la porte en elle-même (1). » Kant exprime encore la même idée, en disant que dans l’être organisé, tout est réciproquement cause et effet, but et moyen : c’est ainsi, par exemple, que l’arbre produit la feuille, laquelle à son tour protège l’arbre et contribue à sa nourriture et à sa conservation.

Cette définition métaphysique de l’être vivant est tout à fait conforme à celle de Cuvier : « Tout être organisé, dit ce grand naturaliste, forme un ensemble, un système clos dont toutes les parties se correspondent mutuellement et concourent à la même action définitive

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