Voyez Müller, t. I, liv. II, seet. iv, ch. v
2. Mémoire sur la diffusion moléculaire, traduit de l’anglais par Alb. Thomas (Annales de physique et de chimie, 1863, 3« série, t. LXV, p. 129).
nombre de phénomènes vitaux peuvent dès â présent s’expliquer par les lois de la physique et de la chimie ; et quant â ceux qui résistent encore, n’y a-t-il pas lieu de penser qu’on y arrivera un jour?
Sans méconnaître ce qu’il y a de frappant dans ce progrès continu de la science, il me semble toutefois qu’il faut ici distinguer deux choses : les phénomènes qui se passent dans l’être vivant, et cet être lui-même. Que les phénomènes de la vie soient soumis dans une certaine mesure aux lois de la physique et de ta chimie, je n’en disconviens pas ; mais il ne s’ensuit pas que la vie elle-même soit un fait mécanique, physique ou chimique ; car il reste toujours à savoir comment tous ces phénomènes se combinent ensemble de manière à former un être qui vit; il y a toujours là une unité centrale, qui coordonne tous ces phénomènes dans un acte unique. Il y a cette grande loi de la naissance et de la mort, qui n’a rien d’analogue dans le monde purement physique. Il y a enfin cette autre loi de la reproduction qui, bien plus encore que la précédente, trace une barrière jusqu’ici infranchissable entre les deux règnes. C’est là surtout, c’est ce fait merveilleux de la génération, qui tient et tiendra longtemps encore en échec les matérialistes les plus décidés.
L’un des problèmes les plus obscurs de la science humaine, et devant lequel une philosophie circonspecte aimera toujours à garder le silence plutôt qu’à proposer des hypothèses si difficiles à vérifier, est le problème de l’origine de la vie sur le globe terrestre. S’il y a une vérité démontrée en géologie, c’est que la vie n’a pas toujours existé sur notre terre, et qu’elle y est apparue à un jour donné, sans doute sous sa forme la plus élémentaire; car tout porte à croire que la nature, dans son développement, suit la loi de la gradation et du progrès; mais enfin, à un jour donné, la vie est apparue. Comment? D’où venait-elle? Par quel miracle la matière brute est-elle devenue vivante et animée? C’est là, je le répète, un grand mystère, et tout esprit sage aimera toujours mieux se taire que d’affirmer ce qu’il ne sait pas,
Pour M. Büchner, il n’y a pas là de difficulté. La vie est une certaine combinaison de matière qui est devenue possible le jour où elle a rencontré des circonstances favorables. S’il se bornait à ces termes, il serait difficile de le réfuter : car qui peut savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ? Mais l’auteur allemand va beaucoup plus loin. Pour lui, il n’y a jamais eu dans la nature apparition d’une force nouvelle. Tout ce qui s’est produit dans le passé a dû se produire par des forces semblables à celles que nous connaissons aujourd’hui. Par là, il s’engage à soutenir qu’aujourd’hui même encore nous assistons au miracle de l’origine de la vie, que la matière est apte à produire spontanément des organismes vivants. En portant la discussion sur ce terrain, il fournit une base solide à la discussion, car nous pouvons alors nous demander ce que la science nous apprend de l’origine actuelle des êtres vivants ; en un mot, quel est aujourd’hui l’état de la science sur la vieille et célèbre question delà génération spontanée (1). On appelle génération spontanée ou hétérogénie la formation de certains êtres vivants, sans germes préexistants, par le seul jeu des forces physiques et chimiques de la matière. Dès la plus haute antiquité, on a cru à la génération spontanée. « On voit, dit Lucrèce, des vers tout vivants sortir de la boue fétide lorsque la terre, amollie par les pluies, a atteint un suffisant degré
1. On trouvera un résumé intéressant de la question des générations spontanées dans les leçons de M. Mitne Edwards, reproduites par la Revue des cours scientifiques, 5, "Ï2; 19, déc.
de putréfaction. Les éléments mis en mouvement et rapprochés dans des conditions nouvelles donnent naissance à des animaux. » Cette croyance durait encore au xvi e et au xvu e siècle. Van Helmont décrit le moyen de faire naître des souris, d’autres auteurs l’art de produire des grenouilles et des anguilles. Une expérience décisive de Redi porta un coup mortel à toutes ces ridicules superstitions. Il montra que les vers qui viennent de la viande ne sont que des larves d’œufs de mouche, et qu’en enveloppant la viande dans une gaze légère on empêchait la naissance de ces larves ; plus tard, on reconnut les œufs déposés sur cette gaze, et le mystère fut expliqué. Cependant la découverte du microscope ouvrit une voie nouvelle aux partisans de la génération spontanée. Les animaux microscopiques qui apparaissent dans les infusions des matières animales et végétales semblaient se produire en dehors de toutes conditions sexuelles et sans germes préexistants. Les belles expériences de Needham parurent donner gain de cause à cette opinion ; celles de Spallanzani la firent reculer sans la vaincre définitivement. Au commencement de notre siècle, une expérience capitale de Schwann fit faire un pas décisif à la question, dans un sens contraire à la génération spontanée. La science semblait avoir abandonné ce problème, lorsque M. Pouchet le remit à la mode par des expériences qui ont fait du bruit, et qui, suivant lui, étaient démonstratives de la génération sans germes. Les anti-vitalistes.triomphaient quand un autre savant, un de nos chimistes les plus éipinents, M. Pasteur, a repris la question et l’a poussée
à peu près aussi loin qu’on peut aller aujourd’hui : dans les expériences les plus délicates, les plus ingénieuses et les plus solides, il a réfuté tous les arguments des liétérogénistes, et je crois pouvoir dire que, dans ce grand débat, l’Académie des sciences et la grande majorité des savants lui ont donné raison.
Il nous serait difficile d’entrer dans le détail des discussions expérimentales qui ont eu lieu. Contentonsnous de donner une idée générale et philosophique de la question. Ainsi c’est déjà un fait remarquable et une présomption défavorable à la génération spontanée que les partisans de cette hypothèse aient été peu à peu refoulés jusque dans le domaine de l’infiniment petit, dans la sphère de l’invisible pour ainsi dire, là où les expériences sont si difficiles, où l’œil est si facilement trompé. Si un tel mode de génération était possible on ne voit pas pourquoi il n’aurait pas lieu dans d’autres sphères de l’animalité, et pourquoi il serait précisément réduit au monde microscopique.
M. Buchner dit, à la vérité, que ce sont là les organismes les plus imparfaits, et que par conséquent on conçoit qu’ils puissent se produire par le mode de génération le plus simple et le plus élémentaire ; mais il reste à se demander si la perfection des organismes est précisément en raison de leurs dimensions, et si les plus petits sont toujours les plus imparfaits : or c’est ce qui évidemment n’est pas. Si l’on admet, avec M. Milne Edwards, que la perfection d’un animal est en raison de ce qu’il appelle la division du travail , c’est-à-dire la division des organes et des fonctions, il est facile de
voir que cette division est tout à fait indépendante de la taille de l’animal. Ainsi les insectes, par exemple, qui sont généralement très-petits, sont des animaux trèssupérieurs aux mollusques par le nombre et la division des fonctions; cependant ils leur sont inférieurs par les dimensions. L’homme, le plus parfait des animaux, n’en est pas le plus grand. On ne peut donc pas conclure de la petitesse à l’imperfection, et par conséquent l’imperfection prétendue des infusoires n’explique pas pourquoi la génération spontanée n’aurait lieu que dans le monde de l’infmiment petit. J’ajoute que l’organisation des infusoires n’est point du tout, comme on serait tenté de le croire, une organisation simple; elle est, au contraire, très-complexe, et l’illustre micrographe Ehrenberg a démontré que ces petits animaux presque invisibles sont aussi parfaits et aussi richement organisés que beaucoup d’animaux plus élevés (1). M. Büchner nous dit lui-même que le rotifère, qui n’a que le vingtième d’une ligne, a une bouche, des dents, un estomac, des glandules intestinales, des vaisseaux et des nerfs.
On invoque encore en faveur des générations spontanées le raisonnement suivant : c< S’il n’y avait, dit-on, qu’un seul mode de génération, la génération par sexe, on comprendrait qu’on fût disposé à rejeter comme une pure illusion contraire à la loi générale les productions spontanées dans certaines espèces ; mais l’expérience nous apprend qu’il y a des modes très-variés
i. Ehrenberg, Organisation der Infusions Thiercheri. f?;
de génération; pourquoi l’un de ces modes, au plus bas degré de l’animalité, ne serait-il pas l’hétéro- <*énie ?» ,
Cette objection est assez importante pour nous arrêter ! quelques instants.
Les curieuses expériences de Ch. Bonnet (de Genève) sur les pucerons, celles de Trembley sur les hydres d’eau, celles de beaucoup d’autres naturalistes sur les autres classes de polypes, et en général sur les animaux inférieurs, nous ont appris qu’il y avait pour les animaux, comme pour les végétaux, trois modes principaux et distincts de reproduction : la reproduction sexuelle, là gemmiparité, ou reproduction par bourgeons, et la fissiparité, ou reproduction par bouture, par scission, par division. Ces trois modes peuvent même se subdiviser, et il y a des nuances intermédiaires. Ainsi les sexes peuvent être séparés ou réunis ; lorsqu’ils sont réunis dans le même individu, c’est l’hermaphroditisme. Il peut encore arriver qu’il n’y ait qu’un seul sexe, le sexe féminin, qui se reproduit sans la fécondation de l’élément mâle : c’est la parthénogénèse. D’un autre côté, la gemmiparité, ou bourgeonnement, peut être interne ou externe : le bourgeon peut tomber à l’intérieur même de l’animal, et se développer en lui, de manière à en sortir tout formé et imiter ainsi la reproduction ordinaire; ou bien le bourgeon peut tomber au dehors et se développer dans un milieu externe. Enfin la fissiparité elle-même se subdivise; elle est spontanée ou artificielle : spontanée, lorsque l’animal se sépare de lui-même en deux animaux distincts ; arti-
ficielle, lorsqu’une division externe provoque la multiplication (1).
Entre ce dernier mode, la fissiparité spontanée, et ce que nous appelons la génération spontanée, y a-t-il donc une si grande différence, et la nature n’a-t-elle pas pu passer de l’un à l’autre? Ne pourrait-on pas se représenter de la manière suivante l’échelle de développement de la vie ? Le premier degré de la vie, à sa première apparition, serait spontané : une simple rencontre de matière pourrait en déterminer l’existence. Puis, l’être vivant une fois né, se reproduirait par sim- ^ pie scission, à un degré supérieur par bourgeonnement, 3|d’abord externe, puis interne ; à un degré supérieur, le TÜsexe femelle apparaîtrait, et la mère donnerait naissance -■v/à des œufs qui pourraient éclore sans être fécondés par le mâle; à un degré supérieur, l’élément mâle apparaîtrait, mais confondu sur le même individu avec l’élément femelle ; enfin, au plus haut degré, les sexes seraient séparés dans deux individus distincts ; et là encore une différence existerait entre les animaux qui produisent des œufs et ceux qui produisent des petits vivants. Ainsi, les sexes ne seraient que le dernier degré d’une série de modes de génération, dont le premier n’est qu’une combinaison chimique, une simple agrégation matérielle (2).
Supposez maintenant, avec Lamarck et d’autres na-
1. On trouvera dans le livre curieux de M. de Quatrefnges, sur les Métamorphoses de l’homme et des animaux, des exemples de tous ces modes si variés de génération.