Ibid
3. Aux noms mentionnés plus haut, il faut encore ajouter parmi ceux qui ont combattu le matérialisme de Molescholt, les noms! suivants : MM. J. Schalier, auteur de Corps et Ame ( Leib und seele, '* Weimar 1858), livre auquel il a ajouté depuis un ouvrage moins • polémique et plus scientifique sur la Vie spirituelle de l’homme (das. Seelenleben des Menschen, Weimar 1860); Westhoff ( Matière , Force et Pensée, Stoff, Kraft und Gedauke, Munster 1862); Drossbaeh ( Essence de l’immortalité individuelle ); le docteur Miclielis (Le matérialisme érigé en foi du charbonnier) ; Robert- Sehellwein, de Berlin {La critique du matérialisme ) ; etc. — Depuis la première édition de cet ouvrage, la querelle entre le matérialisme et le spiritualisme s’est ralentie en Allemagne , comme en France d’ailleurs; la philosophie tend de plus en plus à devenir expérimentale, et à s’appuyer sur les sciences, et elle paraît incliner aux idées de Comte et des Anglais. Dans ce sens, nous citerons la Psychologie, tout récemment publiée par M. Brenlanô (Leipzig, 1874). Les idées de Kant paraissent aussi revenir asseï
IA PHILOSOPHIE ALLEMANDE DEPUIS HEGEL 19 Ces quelques détails suffisent pour montrer que les deux camps sont riches l’un et l’autre en défenseurs savants, passionnés, convaincus Si l’on pouvait oublier un instant que ce sont les intérêts les plus chers de l’humanité qui sont ainsi livrés à d’éternelles disputes, on éprouverait une noble joie à voir de telles questions exciter de part et d’autre tant d’hommes de science et de talent. Ces grands efforts pour résoudre d’aussi grands problèmes seront toujours comptés parmi les plus nobles emplois des facultés humaines. On a beau nous inviter à les oublier, ces immortels problèmes ; on a beau nous dire de regarder à nos pieds et non pas au-dessus de nous, on n’éteindra pas en nous la soi! de l’invisible. Le temps des grandes constructions métaphysiques paraît passé, au moins quant à présent. La philosophie est aux prises avec le réel, avec l’esprit positif du siècle. Triomphera-t-elle? parviendra-t-elle à maintenir l’idée de l’esprit dans un temps où la matière semble triompher de toutes parts?
Voilà la question qui s'agite en Allemagne, et qui en même temps, à peu près sous la même forme, s’agite en
en faveur, et l’illustre Helmotzjeur fait une large part dans son Optique physiologïqüëT^^îim le camp matérialiste, mais d’un matérialisme idéaliste inspiré par la doctrine de Schopenhauer, un livre remarquable a eu beaucoup de retentissement dans ces derniers temps : c’est la Philosophie de Vinconsciènt (Philosophie des Unbewussten) de M. Hartmaun. Citons dans un ordre d'idées franchement et décidément matérialistes, le dernier ouvrage du docteur Strauss : a La foi ancienne et la foi nouvelle, Der alte und neue glaube. d — Enfin, pour compléter l’historique très-insuffisant que nous donnons ici, on devra consulter « l’Histoire du matérialisme » de M. Lange : ( Geschichte des materialismus und seine Bedeutung in der Geaenwart, Iserlohn, 1866),
France. Il n’échappera en effet à personne que les phases que nous avons racontées ont les plus grandes analogies avec celles que la philosophie française a traversées depuis 1848. — Les mêmes causes ont produit les mêmes effets. La philosophie indépendante a été d’abord hégélienne et panthéiste, puis critique et positiviste; elle a fini enfin par arborer franchement le drapeau du matérialisme. Un écrivain, plus connu jusqu’ici dans le monde des arts que de la philosophie, M. Louis Viardot, a voulu faire concurrence à M. Büchner. Dans un petit livre intitulé Libre examen , il a reproduit la plupart des idées et des doctrines de Matière et Force , en les mettant sous l’autorité des plus grands noms : Lucrèce, Bayle, Voltaire, Montaigne etc. Nous avons cru devoir compléter nos études critiques sur le maté-, f rialisme, en y joignant un libre examen du Libre examen de M. Viardot ; ce sera l’objet du dernier ' chapitre de cet ouvrage.
Le principe de la nouvelle école matérialiste est ainsi exprimé par le docteur Büchner : « Point de force sans matière, point de matière sans force. » La force, selon Moleschott, n’est pas un dieu donnant l’impulsion à la matière : une force qui plane au-dessus de la matière est une idée absurde. La force est la propriété de la matière, et elle en est inséparable. Essayez de vous représenter une matière sans force, par exemple sans une force d’attraction ou de répulsion, de cohésion ou d’affinité : l’idée même de la matière disparaît, car il lui serait impossible alors d’être dans un état quelconque déterminé. Réciproquement, qu’est-ce qu’une force sans matière, l’électricité sans particules électrisées, l’attraction sans molécules qui s’attirent? «: Peut-on soutenir» dit Yogt, qu’il existe une faculté sécrétoire indépen-
dante de la glande, une faculté contractive indépendante de la fibre musculaire? » Ce sont là de pures abstractions. En un mot, comme le dit ingénieusement un savant physiologiste de Berlin, M. du Bois-Reymond, « la matière n’est pas un coche auquel, en guise de chevaux, on mettrait ou l’on ôterait des forces. » Chaque molécule matérielle a ses propriétés inhérentes et éternelles, et les porte partout avec elle. « Une particule de fer, dit le même écrivain, est et demeure la même chose, qu’elle parcoure l’univers dans l’aérolithe, qu’elle roule comme le tonnerre sur la voie ferrée d’une locomotive, ou qu’elle circule dans le globule sanguin par les tempes d’un poète. » Il suit de ces principes que l’idée d’une force créatrice, d’une force absolue, séparée delà matière, la créant, la gouvernant suivant certaines lois arbitraires, est une pure abstraction. C’est une qualité occulte transformée en être absolu.
Ainsi la matière et la force sont inséparables, et l’une et l’autre existent de toute éternité. Indestructibilité de la matière, indestructibilité de la force, tel est le second principe de la philosophie. L’indestructibilité de la matière, soupçonnée depuis longtemps par la science; est devenue une vérité positive depuis les admirables découvertes de la chimie. La chimie a démontré que . la même quantité de matière subsiste toujours, quelles que soient les combinaisons différentes où elle entre : c’est la balance qui nous a acquis ce grand résultat. Brûlez un morceau de bois, la balance du chb miste vous apprendra qu’aucune particule de matière n’a été perdue, et même que ce poids a été augmenté
SYSTÈME DE M. BUCHNER
d’une certaine quantité perdue par l’air. Dans toutes tes compositions ou décompositions de la chimie, il y a toujours équation entre les éléments et les produits, . et réciproquement. La chimie démontre en outre que (es diverses substances conservent toujours les mêmes propriétés. Ainsi la matière ne périt jamais, mais elle est dans un mouvement perpétuel; c’est, comme le disait Héraclite d’Éphèse, un feu toujours vivant, un jeu que Jupiter joue éternellement avec lui-même. C’est une circulation incessante de matériaux, dont chaque combinaison accidentelle commence et finit; mais ces matériaux se retrouveut toujours sous une forme ou sous une autre. « Le corps du grand César, dit Hamlet, sert à boucher un mur. » Ainsi rien ne vient du néant, rien ne retourne au néant. L’antique axiome de la philosophie atomistique est démontré.
Il en est de la force comme de la matière, elle est immortelle; elle se transforme, elle ne périt pas. « Ce qui disparaît d’un côté, dit l’illustre Faraday, reparaît nécessairement d’un autre. » L’une des plus belles et des plus éclatantes applications de ce' principe est la transformation de la chaleur en mouvement, et réciproquement. Par le frottement, on obtient du feu; par de la vapeur d’eau, on obtient du mouvement. La quantité de mouvement perdue se retrouve en quantité de chaleur; la quantité de chaleur perdue se retrouve en quantité de mouvement. Ainsi la force se conserve comme la matière, et il est facile de le prévoir d’avance. De ces considérations, on doit conclure que la matière et la force n’ont pas é.té créées, car ce qui ne peut pas être
anéanti ne peut pas être créé. Réciproquement tout ce qui commence doit finir. Ainsi la matière est éternelle, mais elle seule est éternelle : sortis de la poussière, nous retournerons à la poussière. La matière n’est pas seulement éternelle, elle est infinie. Elle est infinie en petitesse et en grandeur. Le microcosme et le macrocosme sont l’un et l’autre infinis. Ici M. Büchner parle comme Pascal, quoique avec moins d’éloquence. Qui ne se rappelle ce magnifique passage sur les deux infinis, où Pascal a déployé toutes les richesses et toutes les grandeurs de sa merveilleuse éloquence? Qui n’a présents à la pensée, d’une part cette sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part, et de l’autre ce ciron qui contient des mondes à l’infini ? La nouvelle philosophie allemande se distingue de l’ancien matérialisme en ce qu’elle admet la divisibilité à l’infini. L’atome n’est qu’une représentation de l’imagination. Ni l’observation ni la raison ne peuvent conduire à l’atome. Cette idée d’une division infinie épouvante notre esprit; mais qu’y faire? il faut se résigner à l'incompréhensible.
La matière étant éternelle et infinie, il s’ensuit manifestement que ses lois sont universelles et immuables. C’est ce qui est évident par ce qui précède, car les lois de la matière résultent de ses propriétés. « Les lois sont les rapports nécéssaires qui dérivent de la nature des choses. » Or les propriétés de la matière sont éternelles comme elle; ainsi ses lois sont immuables. Si ses lois changeaient, c’est que la matière changerait de propriétés, ou quelle prendrait des propriétés contraires
à son essence : ce qui est impossible. Au reste, l’expérience le démontre. Jamais les lois de la nature n’ont souffert le moindre changement. Les miracles n’ont lieu i que pour les ignorants et devant les ignorants. Les hordes sauvages, les populations des montagnes, les classes peu éclairées, voient des miracles ; les siècles éclairés, les grandes villes, les centres de civilisation et d’incrédulité n’en voient pas. Ainsi point d’intervention surnaturelle, point d’action accidentelle et contingente d’une cause suprême.
Auguste Comte a dit : « Les cieux ne racontent plus la gloire de Dieu; ils ne racontent que la gloire de Newton et de Laplace. » M. Buchner accepterait volontiers cette maxime; selon lui, plus la science du monde a fait de progrès, plus l’idée d’une force créatrice, surnaturelle, providentielle, a été refoulée partout dans les cieux; nous ne voyons plus aujourd’hui qu’une loi mécanique, mathématique, loi résultant de la nature même de la matière, et qui explique tous les phénomènes conformément aux principes de la géométrie et de la mécanique. Du ciel, passons à la terre. Ici encore nulle intervention immédiate de la Divinité : la science tend à démontrer de plus en plus que les grandes révolutions qui ont agité la surface du globe ont été produites par des causes semblables à celles que nous connaissons aujourd’hui. C’est le temps qui est le grand créateur. On voit que le docteur Büchner admet comme parfaitement démontré le système géologique de M. Lyell, le système des actions lentes. Les journées de création ne sont plus que les évolutions insensibles d’une action
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continue. Tout au plus pourrait-on admettre qu’à certains moments les actions des forces qui nous sont connues se sont déployées avec une plus grande puissance. Voici maintenant le grand problème : n’y a-t-il pas eu un moment sur ce globe où une force absolument nouvelle a apparu, la force de la vie? Comment expliquer la première génération? Tout se réunit pour nous faire admettre que la vie n’est qu’une combinaison particulière des éléments de la matière, et que cette combinaison a eu lieu aussitôt que les circonstances favorables ont été produites. En effet, aussitôt que ces circonstances ont lieu, la vie se manifeste, et à chaque changement de milieu correspond un changement équivalent et proportionné dans les formes de la vie. A chaque couche terrestre correspond par gl'aà&iion an nouveau monde vivant : aux couches les plus anciennes, les formes les plus imparfaites; aux couches les plus récentes, les formes les plus compliquées. Lorsque la mer couvrait partout les continents, il n’y avait que les poissons et les plantes aquatiques qui pussent exister. Le continent, à mesure qu’il s’est formé, s’est couvert de forêts qui ont absorbé la masse d’acide carbonique nécessaire aux plantes, nuisible aux animaux qui remplissaient l’air ; l’air, dépouillé de ce gaz perfide, est devenu propre à la respiration des animaux. Ainsi tout semble indiquer que les formes organiques sont les résultantes du milieu et des conditions extérieures où elles sont placées.
Le docteur Büchner et son école admettent donc sans hésiter les gé nératio ns spontanées. Là où l’air, la chaleur et l’humidité combinent Mir activité, là se
SYSTÈME DE M. BUCHNER
développe avec une certaine rapidité ce monde infini d’animaux microscopiques que l'on appelle les infusoires. Cependant M. Buchner est un peu ébranlé par les nombreuses et très-fortes raisons qui militent contre les générations spontanées. Il s’en tire par une hypothèse. — Suivant lui, on pourrait supposer que les germes de tous les êtres vivants existent de toute éternité, et ont attendu pour se développer la production des circonstances favorables ; que ces germes, dispersés dans l’espace, sont descendus sur la terre après la formation de la couche solide, et ont éclos lorsqu’ils ont trouvé les milieux qui leur étaient nécessaires.
Partisan peu déguisé, malgré cette hypothèse, des générations spontanées, le docteur Büchner l’est également, on doit le prévoir, de la transformation des espèces : car quelque part que l’on soit disposé à accorder aux puissances génératrices de la matière, il est difficile de soutenir que la nature ait pu produire spontanément un homme, un cheval, un éléphant, surtout lorsqu’on professe que la nature n’a jamais mis en jeu que des forces semblables à celles que nous connaissons. C’est pourquoi, lorsqu’on est décidé à écarter l’hypothèse d’une puissance créatrice et d’une intervention providentielle, on est amené à supposer que toutes les formes organiques naissent les unes des autres par des modifications insensibles. L’auteur s’appuie principalement sur ces deux faits : — le germe de toutes les espèces se ressemble ; et l’animal, à mesure qu’il se développe, passe par toutes les formes inférieures du règne animal, ou du moins il représente, aux différents degrés
de son développement, les types principaux de la série; — les animaux fossiles paraissent n’être autre chose que les embryons des animaux actuels. Agassiz l’a démontré pour les poissons, et il conjecture la même vérité pour toutes les autres classes d’animaux. D’après ces deux faits, pourquoi ne pourrait-on pas conjecturer que le règne animal a commencé par les formes les plus générales et les plus embryonnaires, et que peu à peu, sous les influences des circonstances extérieures, ces formes générales se sont modifiées et diversifiées ‘î
Le livre du docteur Büchner est antérieur au livre célèbre de Darwin sur l’origine et la transformation des espèces (4), sans quoi il n’aurait pas manqué de s’en servir pour défendre son hypothèse; mais il le cite avec admiration dans une note de la dernière édition, et nous dit qu’il ne se doutait pas que la science viendrait si vite confirmer ses conjectures et lui apporter les preuves les plus convaincantes à l’appui de ses assertions. Darwin lui sert surtout à résoudre le problème difficile de l’appropriation des formes au milieu ; en d’autres termes, le problème des causes finales.
On prévoit que le matérialisme moderne, comme le matérialisme ancien, doit s’élever avec beaucoup d’énergie contre les causes finales, contre l’hypothèse d’un prétendu desseinTSnTïa nature. On prétend que, dans la nature, tout a été fait pour l’usage de l’homme ! Mais alors à quoi bon les animaux nuisibles ? Les théologiens
1. L’auteur cite le livre de Darwin dans sa 8 e édition, p. 85, et renvoie à l’examen qu’il a fait de cet ouvrage dans son livre : Science et Nature.
SYSTÈME de M. BUCHNER
de tous les temps se sont torturé l’esprit de la façon la plus comique pour expliquer l’existence de pareils êtres. A quoi bon la maladie, et tous les maux physiques en général ? Les théologiens disent que la maladie est le résultat du péché; mais c’est une erreur causée par l’ignorance. La maladie est aussi ancienne que la vie organique; la paléontologie nous montre beaucoup d’ossements d’animaux changés par la maladie. Les couleurs des fleurs, dit-on, sont faites pour charmer les yeux , mais combien de fleurs se sont épanouies et s’épanouiront sans que l’œil de l’homme les ait jamais vues ! On insiste sur l’utilité des organes et leur appropriation à une fin ; mais l’anatomie comparée nous fait connaître un grand nombre d’organes inutiles et rudimentaires, qui, utiles pour une espèce, sont tout à fait inutiles dans d’autres espèces : par exemple, les mamelles rudimentaires de l’homme, les dents de la baleine, etc. Il y a des animaux hermaphrodites qui possèdent les organes des deux sexes, et ne peuvent cependant se féconder eux-mêmes. A quoi bon cette complication? Les monstruosités sont encore une preuve décisive contre les causes finales. Il y a des animaux parfaitement conformés qui naissent sans tête, et par conséquent dont la vie est impossible. N’est-il pas absurde que la nature se donne la peine d’achever de pareilles formes, qui sont parfaitement inutiles? On invoque la vis medicatrix; mais à quoi bon les médecins, si la nature se guérit toute seule ? Et combien de fois ceux-ci ne voient-ils pas dans les maladies, dans les blessures, la nature agir à contre-sens, et mettre en
péril la vie du malade? Pourquoi, dit M. Littré, la nature ne nous avertit-elle pas quand nous avalons un poison? Pourquoi ne le rejette-t-elle pas? Pourquoi l’introduit-elle dans la circulation, comme si c’était un aliment utile? Pourquoi enfin, lorsque le poison est absorbé, détermine-t-elle des convulsions qui ne servent de rien au malade, et qui l’emportent?
Mais, s’il n’y a pas dans la nature de puissance qui agisse conformément à un but, comment se produisent ces appropriations qui nous émerveillent? Selon Büchner, c’est l’énergie des éléments et des forces de la matière qui, dans leur rencontre fatale et acciden-' ? telle, a dû donner naissance à d’innombrables formes,, lesquelles devaient se limiter mutuellement, et, par suite du frottement et de l’action réciproque, s’adapter les unes aux autres, comme si elles étaient faites l’une pour l’autre. Parmi toutes ces formes, celles-là seules ; ont survécu qui se sont trouvées appropriées d’une manière quelconque aux conditions du milieu. Que de tentatives malheureuses ont dû avorter parce qu’elles n’ont pas rencontré les conditions nécessaires à leur existence !
C’est ici que le livre de Darwin vient heureusement à l’appui du docteur Büchner pour lui fournir le principe dont il a besoin pour expliquer la disparition de certaines espèces, la conservation des autres. Le système ■de Darwin repose sur deux principes, le principe de l’élection naturelle, le principe de la concurrence vitale. Toutes les races vivantes se disputent la nourriture, toutes combattent les unes contre les autres pour
SYSTÈME DE M. BUCHNER
la conservation et pour l’empire. Cet état de guerre, que Hobbes rêvait seulement entre les hommes primitifs, c’est la loi universelle de la vie animale. Dans cette lutte, les moindres avantages peuvent servir à donner la supériorité aux uns sur les autres, à assurer la conservation de certaines formes et la disparition de celles qui étaient moins favorisées. La conformité du but n’est donc qu’un résultat, et non une intention; c’est le résultat de certaines causes naturelles, qui ont amené accidentellement ces diverses appropriations.
Après avoir cherché à établir que les forces actives de la nature ne peuvent pas être séparées de la nature elle-même, les matérialistes emploient des arguments analogues contre cette autre force que nous appelons âme, et qui n’est, suivant eux, qu’une simple fonction de l’organisation.
S’il y a une proposition évidente pour le physiologiste et le médecin, c’est que le cerveau est l’organe de la pensée, et que l’un est toujours en proportion de l’autre. La grandeur de l’intelligence est en rapport avec la grandeur, la forme, la composition chimique du cerveau. Parlons d’abord de la grandeur. Les animaux qni n’ont pas de cerveau, ou qui n’en ont que des rudiments, sont placés au plus bas degré de l’échelle intellectuelle. Si quelques animaux paraissent avoir un plus grand cerveau que l’homme, c’est surtout par le développement des parties qui président aux fonctions de relation et de sensation ; mais celles qui président aux fonctions propres de la pensée sont plus petites que chez l’homme. La forme du cerveau n’est pas moins intéressante à
étudier que sa grandeur. On a trouvé aussi dans les anfractuosités ou circonvolutions cérébrales les causes ' de la diversité des intelligences. Le professeur Huschke a démontré que l’intelligence des races animales était en proportion du nombre des sinuosités cérébrales. Suivant le célèbre Wagner, qui a disséqué le cerveau de Beethoven, ce cerveau présentait des anfractuosités plus profondes et plus nombreuses que celles des cerveaux ordinaires. Les stries du cerveau, à peine visibles chez l’enfant, augmentent chez l’adulte, et l’activité intellectuelle augmente avec elles. Les observations sur la démence, l’idiotisme et la folie confirment ces données. Selon le docteur Parchappe, le poids du cerveau diminue en raison du degré plus ou moins fort de la démence. Le crétinisme provient toujours d’une déformation du cerveau. La plupart des médecins sont d’accord pour reconnaître que, dans la plupart des cas de folie, on trouve des altérations morbides dans le cerveau ; et si l’on ne peut les constater dans tous les cas, c’est sans doute à cause de l’imperfection de nos moyens anatomiques. Mêmes observations pour la comparaison des races humaines : quelle différence entre le crâne d’un nègre et le crâne noble et développé de la race européenne! Si l’intelligence est en raison directe du cerveau, la réciproque n’est pas moins vraie. Le développement et l’exercice de l’intelligence développent le cerveau, comme l’exercice du lutteur développe les muscles. Si l’on compare les crânes modernes aux crânes antiques, il est indubitable que le crâne des Européens a considérablement grandi en valeur. Plus
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le type est ancien, plus le crâne est développé dans la partie occipitale, plus il est plat dans la partie frontale. Les chapeliers savent par expérience que les classes cultivées ont besoin de plus grands chapeaux que les classes du bas peuple.
Quant à la composition chimique du cerveau, elle est beaucoup moins simple qu’on n’a pu le croire et il contient des substances complexes qu’on ne rencontre nulle part ailleurs, telles que la cérébrine, etc. Certaines matières grasses paraissent avoir une importance considérable dans la composition cérébrale. Le rôle du phosphore y est aussi très-important, et Moleschott a pu dire : « Sans phospore, point de pensée. »
Tout en admettant que l’âme ou la pensée est et n’est autre chose qu’une fonction organique, le docteur Büchner combat cependant la célèbre doctrine de Cabanis que « la pensée est une sécrétion du cerveau », doctrine qu’un autre écrivain matérialiste, M. Ch. Vogt, a cru devoir rajeunir en ces termes : « Il y a le même rapport entre la pensée et le cerveau qu’entre la bile et le foie, l’urine et les reins. » M. Büchner veut bien reconnaître que cette comparaison n’est pas heureuse, « car, dit-il avec raison, l’urine et la bile sont des matières palpables, pondérables et visibles; ce sont en outre des matières excrémentitielles que le corps a usées et qu’il rejette, tandis que la pensée n’est pas une matière que le cerveau produit et rejette, c’est l’action même du cerveau. L’action de la machine à vapeur ne doit pas être confondue avec la vapeur rejetée par la machine. » La pensée est la résultante de toutes les forces réunies dans le cerveau $
cette résultante ne peut pas être vue, elle n’est, selon toute apparence, que l’effet de l’électricité nerveuse.
« Il y a, dit Huschke, le même rapport entre la pensée et les vibrations électriques des filaments du cerveau qu’entre la couleur et les vibrations de l’éther. » Enfin Moleschott a résumé avec précision toute cette doctrine y en ces mots : a La pensée est un mouvement de la matière. »
Telles sont les grandes lignes du système du docteur Buchner et les principales raisons du nouveau matérialisme allemand. Il est assez inutile d’insister sur les derniers chapitres du livre Matière et Force, chapitres qui traitent des idées innées, de l’immortalité de l’âme, de la différence de l’homme et de l'animal : ces chapitres sont tellement dénués d’aperçus nouveaux, les solutions et les idées sont tellement prévues par tous ceux qui ont quelque habitude de ces questions, que ce serait perdre notre temps que de nous y arrêter davantage. Tels qu’ils sont, ils achèvent et complètent l’exposition du système matérialiste le plus net, le plus franc et le plus lumineux qui ait paru en Europe depuis le fameux Système de la nature. L’auteur ne peut prétendre assurément à aucune invention, à aucune originalité ; mais il a rassemblé ce qui était épars, lié ce qui était incohérent, dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas, et cela dans un livre court, rapide, clair, bien composé. Il nous rend un vrai service en nous donnant un adversaire à combattre au lieu de ces fantômes insaisissables qui, flottant sans cesse entre le matérialisme et le spiritualisme, ne permettent de les atteindre en aucun endroit.
Tout esprit philosophique, en lisant l’exposition précédente du système du docteur Büchner, aura sans doute été frappé d’une étrange lacune : c’est que l’auteur, qui explique tout par l’existence de la matière, a entièrement oublié de nous dire ce que c’est que la matière et ce qu’il entend par ce mot. Ce n’est pourtant pas là une question de peu d’importance, et elle a occupé pendant des siècles des hommes qui n’étaient ni des fous ni des enfants. Ne sait-on pas que, dans l’idée de ce que nous appelons corps et matière, il entre deux éléments bien différents : i’un qui se compose de nos sensations, c’est-à-dire de nos diverses modifications; 1 autre qui vient du dehors et est réellement distinct et indépendant de nos impressions? Or, lorsqu’on soutient que la matière est le principe des choses, on parle évidemment de la
matière telle qu’elle est en soi, et non telle qu’elle nous apparaît; car, si l’analyse venait à démontrer que l’idée de la matière se réduit à nos sensations et ne contient rien d’extérieur, la matière disparaîtrait par cela même, n’étant plus qu’une modification de notre esprit, et le matérialisme se changerait en idéalisme. Il est donc de toute évidence que la première condition d’un système matérialiste est de faire le partage de ce qui vient de nous-mêmes et de ce qui vient du dehors dans la notion de corps ou de matière ; mais ce partage est très-difficile, comme le prouve l’histoire delà science. M. Büchner s’en est entièrement dispensé, et son système pèche dès lors par la base.
Essayons de faire ce qu’il n’a pas fait, montrons par l’analyse combien la notion de matière est obscure et imparfaite, combien peu elle se suffit à elle-même, combien elle s’évanouit et se disperse à l’examen. « C’est un je ne sais quoi, dit Fénelon, qui fond en mes mains dès que je le presse. »
Il faut rechercher d’abord ce qu’on entend vulgaire» ment par un corps. Un corps est une masse solide, colorée, résistante, étendue, mobile, odorante, chaude ou froide, etc. ; en un mot, c’est un objet qui frappe mes sens, et je suis tellement habitué à vivre au milieu de tels objets, à m’en servir, à en jouir, à les craindre, à les espérer, qu’ils me paraissent ce qu’il y a de plus réel au monde; je ris de ceux qui les mettent en doute, et si je veux me représenter par l’imagination mon propre esprit, je lui donne la forme d’un corps. Qu’y a-t-il de solide et de fidèle dans cette sorte de représentation
de la matière ? La philosophie, pour répondre à cette question, commence par distinguer l’apparence de la réalité. Cette distinction, les sciences.les plus exactes et les plus positives nous l’ont rendue familière. En astronomie, tout repose sur la distinction des mouvements réels et des mouvements apparents. Si nous consultons les apparences, le soleil paraît se mouvoir d’orient en occident, entraînant avec lui les planètes. Dans la réalité, c’est la terre qui se meut et qui possède deux mouvements que nous ne ressentons ni l’un ni l’autre, l’un de rotation sur elle-même, l’autre de translation autour du soleil. Il faut distinguer aussi dans les astres la grandeur apparente et la grandeur réelle, la situation apparente et la situation réelle. Pour avoir la hauteur vraie d’un astre dans l’espace, les astronomes sont obligés de tenir compte de la déviation des rayons lumineux à travers l’atmosphère, c’est-à-dire de la réfraction. Toute l’optique en général nous apprend à ne pas confondre les apparences visibles avec la vraie forme, la vraie grandeur, la vraie position, le vrai mouvement des objets.
Nous sommes autorisés, par tous ces faits et par d’autres bien connus, à nous demander si, dans la notion que nous nous faisons des corps, il n’y a pas une ■part qu’il faut attribuer à l’observateur lui-même, qui vient de lui et qui disparaît avec lui. Parmi les qualités que nous attribuons à la matière, il y en a deux surtout qui nous paraissent animer la nature, et sans lesquelles elle nous semblerait livrée à la mort : c’est la lumière et le son. Eh bien! demandons aux physiciens ce que c’est
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que le son, ce que c’est que la lumière. Voici ce qu’ils nous répondent ; Le son et la lumière sont des vibrations, c’est-à-dire des mouvements. Arrêtons-nous quelques instants sur celte belle théorie physique qui a jeté un si grand jour sur la question de la perception extérieure.
Si l’on pince une corde tendue, on lui communique un mouvement de va-et-vient et d’oscillation que nos sens peuvent saisir ; le toucher la sent frémir sous le doigt ; la vue, à la place d’une ligne très-nette, perçoit une corde renflée vers le milieu et beaucoup moins lumineuse, dont le renflement va sans cesse en diminuant jusqu’à ce qu’elle soit revenue à l’état de repos. Celte sorte de mouvement est ce qu’on appelle une vibration, et c’est de ce fait élémentaire qu’est sortie toute la théorie vibratoire, si considérable dans la physique moderne, et qui est appelée à un si grand avenir. Or, tant que dure la vibration, tant que le doigt sent frémir la corde, nous entendons un son. Le son commence et finit avec la vibration. Il y a plus, les expériences les plus exactes et les calculs les plus précis établissent un rapport rigoureux entre la hauteur des sons produits et le nombre des vibrations, nombre qui lui- même est en relation constante avec la longueur des cordes, la tension, etc. Il est donc permis d’affirmer que la cause unique du son ou de la sensation sonore est un mouvement. Ce mouvement se communique par l’air, qui lui-même est un corps vibrant, jusqu’à l’oreille, instrument habilement disposé pour rassembler et transmettre les vibrations aériennes au nerf acousli-
que. C’est là, là seulement, que cesse le son mécanique et qu’il est remplacé par le son sensible. C’est là que le mouvement se transforme en sensation, phénomène inexpliqué et peut-être absolument inexplicable.
Ce qu’il y a de certain, c’est que jusqu’au moment où le nerf acoustique entre en jeu, il n’y a absolument autre chose en dehors de nous qu'un mouvement vibratoire, de telle sorte que si nous supposons un instant que l’auditeur disparaisse, que le nerf capable de percevoir le son soit détruit ou paralysé, qu’il n’y ait sur la terre ou dans l’espace aucun animal capable d’entendre, il n’y aura rien en dehors de nous, absolument rien qui ressemble en quoi que ce soit à ce que nous appelons un son.
Il a fallu bien du temps, bien des expériences, bien des raisonnements, pour appliquer à la lumière celte théorie 4es vibrations. Les vibrations sonores peuvent être perçues par les sens, les vibrations lumineuses ne le sont pas ; le milieu élastique qui transmet le son est également perçu par les sens, c’est l’air; le milieu élastique qui est censé transmettre la lumière ne tombe sous aucun de nos sens, c’est l’éther. Il suit de là que pour le son, la théorie vibratoire est immédiatement donnée par l’expérience, et n’est que le résumé des faits; pour la lumière au contraire, la théorie vibratoire est une hypothèse conçue par l’esprit, et qui peut être plus ou moins vérifiée par l’expérience : de là la lenteur avec laquelle cette théorie s’est introduite, et les difficultés qu’elle a rencontrées. Quoi qu’il en soit, elle est aujourd’hui définitivement admise par les physi-
tiens, et ici encore on a pu dire : considérée hors de nous, hors du sujet sentant, hors de l’œil qui la voit, la lumière n’est qu’un mouvement. La sensation lumineuse est un phénomène propre à l’œil vivant, qui ne peut avoir lieu qu’en lui et par lui.
Mais voici qui est bien plus extraordinaire et qui prouve d’une manière décisive à quel point nos sensations sont subjectives et dépendantes de nos organes, et combien nos idées sur la matière, telle que les sens nous la donnent, doivent être rectifiées par l’esprit c’est l’identité, à peu près admise aujourd’hui par tous les physiciens, de la chaleur et de la lumière. Quoi de plus différent, au point de vue de la sensation, que ces deux ordres de phénomènes? Ils paraissent même très-; souvent séparés. Je puis avoir chaud dans l’obscurité, par exemple dans les mines, et froid par une lumière éclatante. Malgré ces oppositions superficielles et apparentes, les expériences de Melloni ont tellement mul-, tiplié les analogies entre les deux agents que la science n’hésite guère à conclure à leur identité (1). La chaleur, comme la lumière, se meut en ligne droite et avec la même vitesse ; elle se réfléchit comme la lumière; ; comme elle, elle se réfracte et selon les mêmes lois, elle se transmet à travers les corps, ainsi quela lumière elle-même. Enfin on sait que par l’addition de deux lumières on peut produire de l’obscurité; eh bien! en
1. Mellon!, De l’identité des rayons de toutes sortes ( Bibliothèque universelle de Genève, 1842). Voyez, sur les travaux de Melloni, une intéressante étude de M. Jâmin dans la Revue des Deux-Mondes du 15 décembre 1854.
combinant deux sources de chaleur, on peut produire du froid : c’est ce qu’a prouvé une remarquable expérience de MM. Fizeaux et Foucault (1). Pour conclure avec un remarquable traité de physique récent : « Jamais, quand on s’est adressé à un rayon simple, on n’a trouvé une variation de lumière sans une variation correspondante de chaleur. Une telle concordance de résultats donne à penser que la chaleur et la lumière ne sont peut-être que les manifestations différentes d’un seul et même rayonnement ; la différence ne résulterait que de l’espèce de modification que peut subir l’objet frappé. Sur la vue, ce rayonnement donnerait l’impression de lumière; sur le toucher, l'impression serait toute différente (2). »
En dehors de nous, en dehors du sujet sentant, il n’y a donc pas deux choses, chaleur et lumière, mais une seule, qui se diversifie dans nos organes de sensation. La chaleur, c’est la lumière perçue par les nerfs tactiles, et la lumière, c’est la chaleur perçue par le nerf optique. Enfin, comme nous avons vu que la lumière n’est qu’un mouvement, la chaleur aussi n’est qu’un mouvement. Ainsi, pour résumer toute cette théorie, abstraction faite du sujet sentant ou vivant, de l’animal en un mot, il n’y a dans la nature, ni chaud, ni froid, ni lumière, ni obscurité, ni bruit, ni silence; il n’y a que des mouvements variés, dont la mécanique détermine les lois et les conditions.