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CHAPITRE II

L'école positiviste et l'école expérimentale comparées (suite). — Le rôle de l'idée à priori dans la découverte scientifique. — Les questions réservées. — Exemples tirés des ouvrages récents de ADI. Claude Bernard et Chevreul.

Il ne faudrait pas abuser de cette expression , idée à priori , pour attribuer à M. C. Bernard tout un système qu'il ne peut pas avoir, lui l'ennemi des systèmes, sur l'origine des idées, et pour le transformer en un partisan inattendu de l'innéité. Ce serait mal le comprendre et profiter indûment d'une sorte de trahison des mots , pour prendre contre sa vraie pensée, au profit de la métaphysique, des avantages qu'il ne voudrait sans doute pas lui accorder. Lui-même a soin de nous dire en termes exprès que ces idées

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à priori (qu'il appelle quelquefois même expérimentales parce qu'elles sont d'un em- i ploi perpétuel dans la méthode des sciences positives) ne sont pas, à proprement parler, innées, qu'elles ne surgissent pas spontanément, qu'il leur faut pour naître une occasion ou un excitant extérieur. Mais ce qui nous importe plus que l'innéité de ces idées , c'est l'innéité de la faculté qui les produit, c'est réclatante constatation par l'habile et savant expérimentateur de la vigueur naturelle de l'esprit humain, de sa vertu inventive, de ses virtualités, c'est sa rupture manifeste sur ce point avec l'empirisme, qui ne veut rien admettre en dehors et au-dessus de l'expérience pure, qui ne peut consentir à aucun prix que l'esprit humain, par sa propre et intime énergie, par sa raison, dirige, règle l'expérience elle-même et constitue la science. La logique de l'empirisme se défie de cette intervention de quelque à priori dans l'expérience, que Va priori soit l'idée ou la raison. Elle redoute les usurpations de cet hôte suspect, qui une fois introduit dans la place, pourrait bien en de-

venir le maître. Les faits, rien que les faits analysés et coordonnés, cela suffit, et tout le reste est de trop. - — La logique de l'école expérimentale est plus large et philosophique, bien qu'elle ne se pique pas de philosophie.

Ne craignons pas de mettre dans tout son jour, d'après M. Claude Bernard, le rôle de l'idée a priori dans la méthode expérimentale. iVussi bien quelle occasion meilleure pouvons-nous trouver de voir cette méthode en acte, analysée dans un de ses procédés les plus intimes, dans un de ses ressorts les plus délicats, dans une de ses opérations les plus fécondes, par un savant qui a su s'en servir avec tant de bonheur et lui faire produire de si admirables résultats ? Ce n'est plus ici une théorie abstraite, construite dans le silence du cabinet par quelque logicien. C'est toute une vie scientifique que cette théorie raconte : elle a été expérimentée dans la lutte avec la réalité même; elle a été trouvée aux sources mêmes de la science. Elle est sortie du laboratoire avec les belles découvertes qu'elle a servi à faire, et oui méritait d'être ses vivants té-

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moignages devant la philosophie comme devant la science. QueUe force et cjuelle autorité la parole de l'expérimentateur ne doit-elle pas emprunter au souvenir de ses propres travaux, consigné dans quelques exemples d'investigation physiologique qui viennent comme autant de preuves à l'appui de la théorie! « Dans tous ces exemples, nous dit l'auteur, je me suis autant que possible cité moi-même, par cette seule raison qu'en fait de raisonnements et de procédés intellectuels je serai bien plus sûr de ce que j'avancerai en racontant ce qui m'est arrivé qu'en interprétant ce qui a pu se passer dans l'esprit des autres, w C'est là ce qui donne à mes yeux une si grande valeur à la théorie oîi sont résumées ces opérations successives et leurs conditions intellectuelles. Cette philosophie de la science expérimentale a un prix infini lorsqu'on se souvient que, pour arriver à la former, pendant de longues années l'auteur a remué lui-même (selon ses fortes expressions), dans l'hôpital, l'amphithéâtre et le laboratoire, le terrain fétideou palpitant de la vie.

Les exemples les plus simples d'investigation expérimentale analysés par M. Bernard nousdonnentleséléments suivants et dans cet ordre : l'observation d'un fait ou phénomène survenu le plus souvent par hasard ; — une idée préconçue, une anticipation de l'esprit qui se forme instantanément, et qui se résout en une hypothèse sur la cause probable du phénomène observé ; — un raisonnement engendré par l'idée préconçue, par lequel on déduit l'expérience propre à la vérifier; — l'expérience elle-même accompagnée des procédés plus ou moins compliqués de vérification. Wous n'avons pas à entrer dans le détail de ces opérations. Notre analyse s'attachera exclusivement à Vidée à priori, que M. Claude Bernard appelle l'idée directrice de l'expérience, et à laquelle il attribue une importance capitale dans la théorie de l'invention et de la découverte scientifique. Cette idée n'est, à ses yeux, rien moins que l'âme de la science et le secret du génie. « Les faits sont les matériaux nécessaires; mais c'est leui' mise en œuvre par le

raisonnement expérimental, c'est-à dire la théorie, qui constitue et édifie véritablement la science. L'idée formulée par les faits représente la science. L'hypothèse expérimentale n'est que l'idée scientifique, préconçue ou anticipée. La théorie n'est que l'idée scientifique contrôlée par l'expérience. Le raisonnement ne sert qu'à donner une forme à nos idées, de sorte que tout se ramène primitivement et finalement à l'idée. C'est l'idée qui constitue le point de départ ou le primum moyens de tout raisonnement scientifique, et c'est elle qui en est également le but dans l'aspiration de l'esprit vers V inconnu, »

Ainsi donc, dans la méthode expérimentale, tout commence et s'achève par l'idée; mais d'où vient-elle elle-même? Comment surgitelle tout d'un coup dans les obscurités de l'esprit? C'est elle qui donne le branle au raisonnement expérimental et à toutes les séries des opérations plus ou moins compliquées de l'expérience et de la vérification ; mais elle-même comment naît-elle ? Qui nous dira le secret de son éclosion subite ? Il lui

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faut, nous dit-on, une occasion qui l'excite, un stimulus extérieur qui la provoque à la conscience d'elle-même, à la vie, à la lumière ; mais cette stimulation extérieure ne fait que provoquer le phénomène, elle ne le crée pas. 11 y a quelque chose d'antérieur à lui. Quel est co je ne sais quoi? A coup sûr, la méthode expérimentale n'a pas le droit de le nier, puisqu'elle n'existe que par lui. Il y a donc quelque part dans les profondeurs mystérieusesde l'esprit une virtualité, une énergie qui passe tout d'un coup à l'acte, qui se réalise dans l'idée. Est-ce un sens philosophique qui s'éveille au contact du fait, est-ce un vague pressentiment, une sorte de divination ? Mais quoi ! portons-nous donc dans notre esprit, à l'état latent pour ainsi dire, les grands secrets de la nature?

M. Claude Bernard ne recule pas devant cette explication du phénomène intellectuel qu'il analyse. Seulement on peut regretter qu'il n'en tire pas toutes les conséquences que le fait comporte. Qu'importe, au surplus, s'il nous laisse le soin de les déduire après les

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avoir en quelque sorte préparées? Il nous dit expressément que c'est Xq sentiment qui est la source de cette idée, que cette interprétation anticipée des phénomènes de la nature vient en nous d'une sorte d'intuition. Or qu'est-ce donc que ces anticipations, ces intuitions, ces pressentiments de la vérité, smon les produits naturels de la faculté métaphysique ? Voilà le sens intuitif ramené au cœur même de la méthode expérimentale. Il y a donc quelque chose de commun (qui le croirait ?) entre le métaphysicien scolastique et l'expérimentateur du Collège de France. Ce quelque chose, c'est Xidée à priori. Toutefois la différence est grande. Tandis que le scolastique impose son idée comme l'expression de la vérité absolue qu'il a trouvée, et affirme, sans autre preuve que l'orgueil de sa raison, la conformité de la réalité aux conceptions de son esprit, l'expérimentateur ne prend dans l'idée à priori que le point de départ. Elle précède l'expérience, elle la provoque, elle la féconde, mais en définitive elle est jugée par l'expérience, condamnée si l'expérience ne la trouve pas con-

forme aux faits, transformée en une théorie scientifique, si l'étude des phénomènes la confirme. L'idée à priori^ chez le métaphysicien qui invente la nature au lieu de l'ohserver, est un système qui souvent fait outrageusement violence aux faits. Chez l'expérimentateur, ce n'est qu'une question qu'il adresse à la nature, avec la résolution d'accepter la réponse, quelle qu'elle soit, que lui fera la nature et d'y sacrifier, s'il le faut, les créations idéales de son esprit; mais sans cette question la science n'existerait pas.

C'est avec une sorte d'enthousiasme sévère que notre savant auteur évoque devant nous l'idée à priori, révélatrice des grandes lois. A l'accent ému de sa parole on reconnaît les joies austères de la pensée scientifique, souvent récompensée de son obscur effort par de vives et soudaines illuminations. « Son apparition est toute spontanée et tout individuelle. C'est un sentiment particulier, un qiiid proprium^ qui constitue l'originalité, l'invention ou le génie de chacun. Il arrive qu'un fait ou qu'une observation reste très-

longtemps devant les yeux d'un savant sans lui rien inspirer, puis tout à coup vient un Irait de lumière. L'idée neuve apparaît alors avec la rapidité de l'éclair comme une sorte de révélation subite*. » Elle nous montre une relation nouvelle ou inattendue que l'esprit n'apercevait pas entre les choses. Les hommes qui ont le pressentiment des vérités nouvelles sont rares. Ceux qui font des découvertes sont les promoteurs d'idées neuves et fécondes. Ce n'est pas le fait nouveau qui constitue en réalité la découverte, c'est l'idée qui se rattache à ce fait. Les faits ne sont ni grands ni petits par eux-mêmes. La grandeur n'est que dans l'idée, elle n'est pas ailleurs. Que si maintenant nous cherchons aussi loin que cela nous est possible l'explication de ce phénomène, M. Claude Bernard ne peut en trouver d'autre raison qu'une sorte de pressentiment obscur et languissant chez les esprits ordinaires, vif, actif, lumineux chez

1. Introduction à la Médecine expérimentale^^. 59, 61, 266, 299, etc.

les esprits supérieurs , qui jugent tout d'un coup que les choses doivent se passer d'une certaine manière. « On peut dire que nous avons dans l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, mais nous n'en connaissons pas la forme. » L'expérience seule peut nous l'apprendre.

Je suis frappé, quand je lis ces pages d'une beauté si philosophique, de l'analogie que j'y trouve avec la théorie de l'invention scientifique exposée par Goethe dans ses Àphorismes. Tout ce que nous appelons invention, découverte, n'est pour lui, comme pour le physiologiste français , que la mise en pratique, la réalisation remarquable d'un sentiment originel de la vérité , qui , longtemps cultivé dans le silence, conduit inopinément, avec la vitesse de réclair, à une conception féconde ; mais le poète qui s'est exprimé jusqu'ici presque dans les mêmes termes que devait employer plus tard le phvsiologiste, reprend bientôt ses droits : « C'est une révélation qui se développe de l'intérieur à l'extérieur, qui fait pressentir à l'homme sa res-

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semblance avec la divinité. C'est une synlliès* (lu monde et de l'esprit qui nous donne la plu! délicieuse assurance de l'éternelle harnioni( de l'être. » Ce sens intuitif peut même, selor lui, arriver dans certaines natures privilégiée: à une sorte d'identité momentanée avec h réalité. Ce que M. Claude Bernard n'avanc< qu'avec précaution et non sans quelque embarras, Goethe n'hésite pas à l'affirmer. 1 n'est pas douteux pour lui qu'il existe dans 1( sujet, l'esprit humain, des idées qui répon dent à des lois encore inconnues dans l'objet la nature. Le génie consiste à découvrir cett( loi cachée dans les profondeurs muettes de choses, et dont il porte en soi la formule en core inaperçue.

Je ne sache pas d'hommage plus éclatant l la féconde spontanéité de l'esprit, à son acti vite créatrice, que cette théorie de l'inventioi scientifique, confirmée par les plus célèbre représentants de l'école expérimentale. L'esprit est donc capable de ravir par une conception heureuse les secrets enfouis au cœui de la nature, d'interpréter par anticipation

avant rexpérience, les grandes lois qu'elle nous dérobe sous la trame mêlée des phénomènes ! Il porte donc en lui le pressentiment de cette vérité objective qui n'est que l'idée du monde ! C'est un fait considérable que l'école expérimentale reconnaisse aussi expressément qu'il y a en nous l'intuition des rapports qui unissent entre eux les éléments de la multiple et mobile réalité. Sans doute elle nous impose des précautions infinies, des vérifications nombreuses, tout un appareil de sage contrôle pour nous préserver des entraînements de l'idée a priori^ pour dissiper à la pure clarté des faits toutes les illusions qui peuvent s'être mêlées à nos conceptions vraies. Il nous faudra un grand travail, de longues études sur la réalité avant qu'il nous soit permis de nous confier à ces conceptions à priori. Nous ne le pourrons qu'après que nous aurons transformé cette intuition, ce sentiment vague des choses en une interprétation à posteriori établie sur l'étude expérimentale des faits ; mais enfin o'est de nous, c'est de nos idées, c'est du fond intime de

notre raison , c'est de Taclivité féconde d< notre esprit, qne sort chaque découverte qu avance la science d'un degré, ou qui à certain! instants la renouvelle. C'est le mouvemen même de notre pensée qui se communique l toute la méthode et qui met en branle cet ap pareil si compliqué d'expériences d'où doi sortir la théorie, c'est-à-dire la science.

Que nous voilà loin de la table rase et de: explications étroites, insuffisantes de Tempirisme ! Si l'on tient absolument à éliminer d< la science Va prion\ on n'admettra même pai cet à priori de l'esprit humain, et commen comprendre sans lui la seule expérience vrai ment féconde, l'expérience active, celle qu va au-devant des faits, qui les sollicite, qui portée toujours en avant par l'élan de l'idée interroge la nature, lui pose des question dans tous les sens, la contraint enfin, sous L poids de cette dialectique pressante, à livrei son secret, la loi, qui n'était hier qu'une con ception problématique sans autorité, sans cré dit, sorûede^ méditations d'un savant peut être ignoré, et qui demain entrera dans L

sanctuaire de jour en jour élargi de la vérité universelle ?

Que si^ comme l'assure Goethe, il existe dans l'esprit humain des conceptions idéales qui répondent aux lois de la réalité, s'il est vrai, comme dit M. Claude Bernard, que nous ayons dans l'esprit l'intuition ou le sentiment des lois de la nature, comment ce rapport pourrait-il exister, s'il n'avait été établi par suite de quelque harmonie préconçue entre le monde et l'esprit humain? Nous ne voulons pas en ce moment presser les conséquences de ce fait. Elles sont importantes cependant et méritent de n'être pas néghgées. Si l'ordre est deviné, anticipé par notre raison, s'il y a une connexion naturelle et comme préétablie entre l'ordre dans les choses et la raison dans l'homme, cela ne signifîe-t-il absolument rien ? Serait-ce une coïncidence fortuite et sans portée ? Ce serait vraiment là le miracle du hasard. Mais s'il devient évident que l'ordre dans le monde n'est que la suite d'un grand dessein, et que d'autre part la raison dans l'homme, a jété. disposée .pQur. CQncp.Qif.^ .

cet ordre, de telle sorte qu'elle en porte au fond d'elle-même comme une image anticipée, bien qu'indistincte, dont l'expérience devra faire revivre les vestiges obscurs et l'empreinte encore vague , notre esprit pourrat-il se refuser à une induction si naturelle qui rapporte à la même cause première et le dessein suivi dans la nature et le pressentiment de ce dessein tracé dans les conceptions idéales de notre raison ? Je m'arrête pour revenir à l'école expérimentale, qui n'aime pas à pousser ses inductions aussi loin. J'aurais même dû m'arrêter plus tôt, de peur de faire tombei sur M. Claude Bernard un de ces soupçons qui de notre temps peuvent perdre un savant de réputation dans certaines régions scientifiques, le soupçon de métaphysique.

Cette part de l'esprit humain dans la formation de la science, cette activité originelle et propre, antérieure et supérieure à l'expérience, absolument inexplicable pour l'empirisme, a été marquée en traits non moins expressifs par un savant illustre, M. Chevreul, qui dans tous ses ouvrages, mais parliculiè-

rement dans ses Lettres a M, Villemain et dans son Histoire des connaissances chimiques^, a développé des vues neuves et fines sur la philosophie des sciences expérimentales. Une critique hostile pourrait s'exercer sans trop de peine sur ce dernier ouvrage, dont le plan et le sujet offrent tout d'abord à l'esprit une grande complication. C'est moins en effet d'un objet spécial qu'il est traité dans ce premier volume de l'histoire annoncée que de l'ensemble de toutes les sciences qui appartiennent à l'immense domaine de la philosophie naturelle , de leurs rapports mutuels et de la méthode qui seule est capable d'imprimer le caractère scientifique à la réunion de leurs matériaux. L'esprit du lecteur se perd dans l'immensité du sujet et dans la subdivision des détails à l'infini. On est tenté parfois de s'étonner des rapports inattendus que l'auteur imagine entre la chimie et les branches les plus éloignées du savoir humain.

1. Lettres adressées à M. Villemain sur la méthode en général et sur la définition du mot fait. 1856. — Histoire des connaissances chimiques, t. I^^^ 1866.

Il ne faudrait pas cependant, sur de si minces motifs, parler à la légère de ce iivre^ qui résume un si grand nombre d'observations et de considérations dignes du plus sérieux intérêt, une vie dévouée à la pensée et devenue inséparable de l'histoire de la science du dix-neuvième siècle par l'importance et le nombre des découvertes qu'elle nous a values. Il faut que notre frivolité littéraire s'incline devant des titres si considérables, et qu'elle nous permette de faire notre profit de ce trésor d'expérience scientifique amassé lentement pendant plus d'un demi-siècle de méditations. Or, dans le premier chapitre de ce livre où l'auteur nous expose les principes de la philosophie expérimentale, je remarque comme il s'attache à mettre en valeur et en lumière la spontanéité de l'esprit*. Voilà deux grands témoignages : l'un qui nous vient de la plus haute autorité

1. J'indiquerai surtout les considérations très-importantes sur le rôle de l'abstraction dans la perception des vtopriétés et des faits^ et sur la part du raisonnement et de l'hypothèse dans la méthode à posteriori. — Histoire des connaissances cliimtçues , t. le, p. 15, 16, 28, 29, etc. — Voir la noie ^ à la lin du volume.

dans les sciences physico-chimiques, l'autre que nous apporte un maître éprouvé dans les sciences hiologiques ; tous deux nous confirment dans cette conviction que la nature serait à nos yeux comme une lettre morte, si Tesprit, par son activité propre, n'en interprétait les ' muets symboles. La science a besoin des matériaux que lui livre la réalité; mais c'est l'esprit qui fait la science. Elle n'existerait pas sans l'étude expérimentale de la réalité ; maià elle n'existerait pas davantage, si l'esprit ne venait lui donner sa signification, son sens, éclairer, si je puis dire, de sa propre lumière projetée au dehors l'obscur tableau des choses.

J'ai indiqué un autre point oii l'école expérimentale se sépare nettement des positivistes. Il s'agit de tout un ordre d'idées supprimées par eux, conservées par l'école expérimentale , sinon comme des points d'appui sur lesquels on puisse élever une théorie scientifique , du moins comme des pierres d'attente sur lesquelles il est permis à chacun d'élever l'édifice provisoire de sa foi ou de ses opinions personnelles, sans cesser

pour cela d'être pris au sérieux comme penseur ou comme savant. La discipline rigoureuse de la philosophie positive ne pouvait se maintenir longtemps même parmi ceux qui en acceptaient les principes. Des esprits scientifiques, positifs par certaines habitudes et même par le tour général de leur pensée, mais moins exclusifs, ont bientôt senti le besoin d'admettre des tempéraments, des compromis; ils ont cherché je ne sais quelle alliance, après tout fort désirable et moins difficile qu'on ne le suppose, entre deux sciences et deux méthodes dont on ne peut pas dire qu'elles s'excluent pour ce simple fait qu'elles ne tendent pas au même but et que chacune d'elles poursuit un ordre spécial de problèmes. L'un de ces libres esprits, que ses beaux travaux sur la synthèse chimique recommandent à l'attention publique quand il s'agit de philosophie expérimentale , M. Berthelot , a bien marqué cette distinction essentielle par le titre même d'une piquante étude : la Science positive et la Science idéale , moins sceptique

dans son esprit général que dans ses conclusions apparentes, plus favorable à la métaphysique qu'on ne pourrait le croire à une lecture superficielle. Il s'y révèle un mode de penser que je crois assez généralement répandu parmi les savants. M. Berthelot admet qu'il puisse y avoir autre chose à concevoir, — sinon à connaître expérimentalement, — que des liaisons de phénomènes, et qu'au delà des limites où s'arrête la science positive il soit possible, sans trop de mysticisme, d'apercevoir les contours et de tracer l'esquisse d'une certaine science idéale \ où les principes premiers, les causes et les fins retrouveront leur place et la garderont légitimement, pourvu que l'on maintienne avec rigueur les frontières qui séparent ces deux régions, et qu'il ne puisse jamais y avoir entre les deux sciences voisines compétition de limites, em-

1. Revue des Deux-Mondes^ 15 novembre 1863. — On pourrait encore définir cette situation philosophique en cherchant des exemples dans les dernières œuvres d'un écrivain scientifique très-distingué, M. Laugel (Problèmes de la nature, — Problèmes de la vie.)

piétement, conquête ni annexion frauduleuse ou violente. C'est là au moins une politesse à la métaphysique et comme un hommage donl il faut savoir gré à des savants. Ils la saluent de loin comme une puissance non hostile, mais étrangère, sans communiquer directement avec elle, mais en reconnaissant de bonne foi qu'elle a sur les esprits une autorité naturelle dont il faut tenir compte, et que, sur bien des points de la frontière commune, elle manifeste sa force presque irrésistible d'attraction.

Je ne crois pas me tromper en avançant que c'est bien là, mais avec une nuance de sympathie plus marquée, l'attitude de M. Claude Bernard à l'égard de la métaphysique. Il insiste pour laisser ouvertes les questions que les positivistes déclarent irrévocablement fermées. Je pourrais multiplier mes preuves. Je me bornerai à deux seulement , l'une que je tire de la conception qu'il s'est formée de sa vie, l'autre des considérations qu'il développe sur le rôle de la philosophie dans ses lapports avec la science.

Certes il n'entre pas dans l'esprit d'un homme qui professe aussi rigoureusement le principe du déterminisme d'en excepter l'étude des phénomènes de la vie. Son effort scientifique est au contraire de ramener ces phénomènes à leurs conditions irréductibles, opérant pour les problèmes physiologiques comme le chimiste dans la spécialité de la science, qui analyse successivement tous les éléments de la matière complexe , et parvient soit aux corps simples, soit aux corps définis, touchant ainsi dans cet ordre de faits aux limites de la science^ c'est-à-dire aux conditions élémentaires des phénomènes chi- X miques. Le but de cette Introduction à la Médecine expérimentale est de nous convaincre que ces conditions élémentaires, pour les phénomènes de la vie, sont des lois et des propriétés physico-chimiques, et que c'est toujours à ces lois et à ces propriétés qu'il faut faire remonter les explications vitales, en d'autres termes que les propriétés de la matière vivante ne peuvent absolument être déterminées, c'est-à-dire connues scientifi-

quemenl que dans leur rapport avec les propriétés de la matière brute ; d'où résulte que la science de la vie doit avoir pour bases nécessaires la physique et la chimie. Mais qu'on le remarque bien : on nous dit que la vie se manifeste toujours « concurremment et parallèlement » avec des conditions physico-

X chimiques. Nulle part on ne nous dit qu'elle en résulte comme de son principe. Elle est soumise à ces conditions et à ces lois, sans en

. être un effet et un résultat. Alors même que la science étendrait chaque jour plus avant l'intervention des lois générales de la matière dans les phénomènes vitaux, on ne pourrait en conclure qu'une chose, à savoir que ces phénomènes, une fois coordonnés dans leur ensemble, sont dans la dépendance de la physique et de la chimie. Cela ne prouve rien pour l'origine de la vie ellemême, distincte des phénomènes par lesquels

' elle se manifeste. Cela ne prouve pas que le commencement de la vie soit un fait mécanique, physique ou chimique. Cette distinction ne paraîtra subtile qu'à ceux qui n'ont

pas étudié de près la queslion. Aussi M. Claude Bernard, cherchant à définir la vie d'un mot qui mette en relief le seul caractère qui, à ses yeux, distingue nettement la science biologique, ne trouve pour bien exprimer sa pensée qu'un seul mot : créalion} . L'organisme, une fois créé, est une machine qui fonctionne nécessairement en vertu des propriétés physiques et chimiques de ses éléments constituants ; mais ce que la science positive n'explique pas etn'expUquera jamais, de l'aveu du savant physiologiste, c'est le commencement, le comment de cet organisme. Là est le problème que la matière brute, réduite à elle-même et à ses propriétés, ne résout pas. Ce qui caractérise la machine vivante, dit expressément M. Claude Bernard, c'est non pas la nature de ses propriétés physico - chimiques , si complexes qu'elles soient, mais bien la création même de cette machine qui se développe sous nos yeux dans les conditions qui lui sont propres el

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