CHAPITRE III
L école matérialiste. — Ses origines. — Ses afiînirés avec le positivisme.
Cette conciliation et cet accord entre la science positive et la métaphysique ne sont-ils pas une utopie, un songe philosophique tel qu'aurait pu le faire le hon abbé de Saint- Pierre ?
A ne tenir compte que des apparences, il y aurait lieu de le craindre. A Theure qu'il est, les positivistes eux-mêmes sont dépassés. ^ Le matérialisme ne se contente pas , comme l'école de M. Comte^ de supprimer la métaphysique , il prétend la remplacer. Il n'ajourne pas les problèmes sur les principes et les causes, il les résout et les tranche. Qui pourrait feindre à Theure qu'il est d'igno-
rer les rapides progrès de ce dogmatisme nouveau, évolution suprême des écoles opposées à la métaphvsique ? Déjà plusieurs fois* les progrès de cette école ont été signalés et ses thèses principales combattues avec une vigueur de dialectique qui assurément rendrait notre travail inutile, si ce n'était à un autre point de vue que nous comptons nous placer pour examiner le matérialisme contemporain. Nous nous proposons uniquement de mettre en lumière la contradiction fondamentale entre le dogmatisme de cette école et les prémisses expérimentales qu'elle invoque. Que voyons nous en effet? Tandis que l'école expérimentale, s'arrêtant aux limites de l'observation sensible, réserve entièrement les problèmes de cause, d'origine et de fm,
1. Consulter spécialement le Matérialisme contemporain ^ Examen du système du docteur Bùchner, par M. Paul Janet. Nous nous trouvons exposés sur ce terrain commun à quelques rencontres avec cette remarquable étude. Il eût été de notre intérêt d'éviter ces rencontres ; cela n'a pas toujours dépendu de nous, et les nécessités du sujet ont été plus fortes que notre désir et que notre intérêt bien entendu.
comme inaccessibles à la science positive, et que d'autre part le positivisme les supprime comme inaccessibles à la raison même, l'école matérialiste les tranche à sa façon. De quel droit et à quel titre? Si c'est au nom de la raison qu'elle prononce, comment concilier de pareils arrêts avec la méthode qui consiste à exclure rigoureusement comme entachée d'tiyyr/or/ toute intervention de la raison pure? ^ Elle ne peut donc logiquement résoudre ces questions que par l'expérience, ce qui est impossible, l'expérience donnant les faits et les conditions des faits, non les causes. C'est précisément cette prétention que nous venons combattre. Nous essayerons de montrer que, si ces esprits aventureux sont, comme ils le disent, des disciples de l'école expérimeulale. ce sont des disciples révoltés. La méthode expérimentale leur interdisait de prendre parti dans le conflit des dogmatismes contraires; elle leur prescrivait de se tenir à l'écart et en dehors du champ de bataille, dans une indifférence absolue entre le spiritualisme et l'athéisme, se gardant bien, dans les questions
de science pure, de nommer une cause première et même d'y penser , de peur des tentations. Et voilrj qu'ils se jettent à corps perdu dans la mêlée des doctrines, défendant à outrance un système, se seivant pour le soutenir de toutes les armes que peut leur fournir une science systématique, et, si ces armes leur font défaut, en empruntant au raisonnement a priori, qu'ils emploient sans s'en douter à chaque instant, par un entraînement ir?ésistible de l'esprit , dans la flamme et le feu de la lutte. Il est piquant de les entendre condamner sans pitié chez les autres l'emploi de cette sorte de démonstration et de les voir en user sans scrupule pour leur propre compte avec une sorte d'ingénuité, imitant la méthode des métaphysiciens avec de moins bonnes raisons et une inconséquence de plus.
Ainsi, pendant que les timides ajournent indéfinimenl , réservent leur dernier mot, voici qu'un autre groupe plus jeune, plus nombreux, plus bruyant, tout prêt aux dernières entreprises, se lance avec résolution en
dehors des barrières prudemment élevées par l'empirisme scientifique, et inscrit sur son drapeau, voué aux luttes violentes, ce nom qui semble un défi, le matérialisme.
Il y a quelques années à peine, ce mot ressemblait à une injure, et la polémique n'avait pas le droit de l'employer sans beaucoup de précautions et de réserves pour désigner une doctrine. Depuis un quart de siècle environ que les derniers échos de l'ardente parole de Broussais se sont éteints dans nos écoles, le moyen terme habilement fourni par le positivisme était adopté par les adversaires de la métaphysique. Les plus hardis ne franchissaient pas, ouvertement du moins, les limites d'un doute prudent. Aujourd'hui tous les scrupules de ce genre sont levés, et ces réserves mises de côté. Toute nuance intermédiaire tend à s'effacer, à disparaître ; le temps des ajournements et des demi-inesurcs est passé, c'est l'heure des négations absokies. Pour vous en assurer, consultez les organes de la nouvelle génération scientifique et les publications diverses rédigées par elle-même
dans toute la sincérité et l'abandon de son -^ Age. — Les causes premières ne sont plus supprimées par simple omission, ni écartées par une sorte de fin de non-recevoir ; elles sont supprimées systématiquement, remplacées par les causes matérielles et mécaniques. On ne relègue plus Dieu dans les sphères supérieures ou dans les régions purement idéales, inaccessibles à l'observation ; on Tanéanlit tout entier, le nom avec la chose. Ce n'est plus un doute méthodique, à demi cartésien encore (jue Ton élève; c'est sur une argumentation trèsdogmatique que l'on fonde une science nettement athée. On est matérialiste, et on le dit. Nous ne ferons pas un reproche à cette jeune école de sa franchise. Quelle que soit la couleur de l'idée que l'on adopte, j'aime qu'on la montre en plein jour à ses amis et à ses ennemis, plutôt que d'abuser habilement la foule des indécis et des neutres avec des nuances qui remplissent l'intervalle de deux couleurs ; mais on conviendra qu'il y a là une évolution significative de l'esprit scientifique en France. Pour tous ceux qui pensent comme
nous que les événements qui se passent clans la sphère des idées n'ont pas moins d'importance que ceux qui se produisent dans le domaine des faits, celui-ci a bien sa gravité. — Avons-nous besoin d'ailleurs d'avertir nos lecteurs qu'il ne s'agira , dans les pages qui suivent, que du matérialisme scientifique, théorique, lequel n'a rien de commun avec le matérialisme pratique, celui des passions mauvaises et des intérêts bas, le plus dangereux, le plus funeste, le seul qui mérite la colère et le mépris des honnêtes gens ? Le matérialisme que nous avons en vue appelle la discussion, voilà tout, et nous ne nous sentons pas né pour un autre office que celui-là. Cette déclaration préalable n'était pas superflue. On affecte trop souvent parmi nos adversaires de se tromper sur nos intentions quand il nous arrive de défendre les droits de la métaphysique. On feint de croiie que c'est une cause dont nous nous sommes constitués les avocats d'office devant l'opinion et que nous venons plaider par je ne sais quel devoir de situation, par convenance autant que par conviction.
On loue ironiquement notre zèle; on nous plaint de l'employer à des thèses compromises d'avance et presque désespérées. Nous avons le droit d'exiger qu'on cesse à notre égard un jeu pareil, dans lequel les discussions les plus sérieuses se dénaturent et se dégradent. JNous avons le droit de demander que l'on tienne compte de nos objections, si elles sont sérieuses, et dans le cas contraire qu'on en démontre l'inanité. Il est d'ailleurs parfaitement inexact de dire que nous défendons notre manière de penser par des considérations tirées de l'ordre moral. Nous sommes loin d'être indifférent sans doute à ce genre de considérations; mais c'est aux principes que nous regardons d'abord. Les résultais peuvent être etsont en effet des confirmations éclatantes, une sorte de contre-épreuve de la doctrine ; ils ne peuvent en être jamais l'argument direct et la preuve immédiate. Il n'est pas moins inexact d«; prétendre que nous réfutons les systèmes contraires en étalant leurs conséquences devant l'opinion, trop facile à émouvoir, nous dit-on, trop sensible à ce
ET LA SCIKNCE. 7]
genre d'objections. Personne plus que nous n'est convaincu que la critique philosophique ne doit tirer ses motifs que de la science la plus désintéressée, et que nos polémiques ne doivent jamais être des réquisitoires. Cette règle des discussions sérieuses, nous avons la conscience de n'y avoir jamais manqué; mais ce serait y manquera notre égard que d'avoir l'air de se méprendre, comme on le fait, sur nos intentions exclusivement scientifiques. C'est une trop commode et perfide manière de discréditer les arguments incommodes que d'y chercher des sous-entendus, quand il n'y faut voir que des raisons, et de s'en débarrasser ainsi sans y répondre. Encore un coup, nous ne nous portons ni le champion d'un parti ni le sauveur de l'ordre moral, comme tendraient à le faire croire des épigrammes un peu usées. Notre parti, c'est la vérité, et s'il se trouve que la vérité philosophique soit le plus solide fondement de l'ordre moral, ce n'est pas à nous assurément à nous en plaindre * .
1. Cette protestation, je le sais, sera fort inutile pour la légèreté inepte, quand elle n'est pas déloyale, de cer-
Sous quelles influences cette tendance au matérialisme s'est-elle si rapidement développée sous nos yeux dans ces derniers temps ? C'est de l'Allemagne que nous viennent cette fois encore l'initiative et l'exemple. Nous nous faisions, il y a quelques années, d'étranges illusions sur la situation philosophique de nos voisins. Comme on commençait à lire en France Schelling et Hegel, on s'était imagin«'î que de l'autre côté du Rhin ces deux maîtres de la pensée pure régnaient encore. On s'était habitué à croire que vers l'extrémité du pont de Rehl habitait un peuple singulier, composé d'étudiants et de professeuis , livré aux innocentes extases du subjectif qui dévore l'objectif,, à la contemplation de l'idée qui absorbe la nature, et proclamant du matin au soir dans le sanctuaire des universités que le seul Dieu qui existe est celui qui est en voie de se faire
tains esprits qui décident sur le titre d'un livre ou le nom d'un auteur. Mais elle aura toute sa valeur pour les intelligences sérieuses qui lisent et pour les consciences hon nêtes qui jugent.
et que Hegel est son prophète. Pure illusion aussi bien dans le domaine desfaits que dans celui des idées 1 Dans la politique, nous avons vu ce que ces prétendus my.stiques de Fidéalisme savent faire quand ils s'y mettent. Ils nous ont bien montré que l'ivresse des idées transcendantes n'avait pas un seul instant obscurci pour eux la vue nette des choses pratiques et la clarté souveraine des intérêts. Nous savons maintenant, à n'en pas douter, que le génie spéculatif de nos voisins n'était pas aussi insensible qu'on pouvait le croire à Tattrait des avantages terrestres, ni étranger à la conduite des affaires temporelles. Nous avons vu la postérité intellectuelle de Hegel, la troisième génération après l'âge héroïque de Fichte, applaudir avec enthousiasme aux résultats très-positifs d'une politique peu scrupuleuse. En philosophie, nous avons eu le même désenchantement.
L'idéaliste Allemagne est en train, à l'heure qu'il est, de devenir très-résolûment matérialiste.
Il ne faut pas confondre ce mouvement des
esprits avec un système d'athéisme tout dialectique qui fit grand bruit chez les Allemands de 1840 à 1848, et qui n'e'tait, à vrai dire, qu'une interprétation outrée du principe de Hegel sur l'identité des contraires, de l'idée et de la nature, de l'esprit et de la matière, de Dieu et du mal. Le parti tapageur qu'on appelait alors l'extrême gauche hégéUenne, la secte de MM. Bruno Bauer, Arnold Ruge, Feuerbach, ce tumulte philosophique de gros mots et d'insolences métaphysiques ne pouvaient avoir que la fortune passagère d'une émeute. Le seul résultat de cette philosophie provocatrice fut de dégoûter l'Allemagne de la philosophie transcendante et de jeter le discrédit aussi bien sur la droite que sur l'extrême gauche hégélienne. Ce qui a succédé à la domination éphémère des héritiers dégénérés de Hegel, ce qui domine en Allemagne à l'heure qu'il est en face des tentatives médiocres d'un spiritualisme renaissant, c'est un empirisme scientifique qui n'a pas tardé à donner ses conclusions et qui n'est pas autre chose qu'un matérialisme dogmatique,
très-cicciflë, mais très- différent par ses origines et par la porlée scientifique de l'athéisme dialectique des derniers hégéliens. Cette nouvelle école se sépare violemment de ses prédécesseurs immédiats. Elle achève ainsi d'une manière définitive, avec d'autres armes et d'autres visées, la réaction contre l'hégélianisme, commencée non sans courage et avec une singulière verve d'invectives par Schopenhauer. M. Biichner particulièrement met toute réserve de côté. Il énumère non sans plaisir les outrages dont Schopenhauer accable « les trois célèbres sophistes de la période postérieure à Rant [nach-kantislï] *. »j 11 insiste avec complaisance sur ce procédé de polémique qui consiste à enlever « leur masque à ces soi-disant mystères de la pensée absolue, » à montrer le « non-sens se réfugiant , derrière l'obscurité de l'élocution, » à mettre au jour ce grand secret que « des pensées très-communes se cachent derrière un pareil
1. Science et Nature, par M. Louis Biichner, traduit par M. A. Delondre. — Étude sur Schopenhauer,
épouvantail d'expressions, » à dénoncer « cette satisfaction inexprimable de mots, cette philosophie de mots ^ caractéristique des têtes mal organisées, qui attache une signification extraordinaire aux idées les plus pauvres, les plus abstraites, les plus vides de réalité, qui bâtit des systèmes sur ces cosses vides : Sein (être, existence) , Wesen (être, substance) , Ding (chose), fVerden (devenir). « Il applique à toute cette philosophie de l'abstraction le proverbe arabe : « j'entends bien le moulin faire son tic tac, mais je ne vois pas la farme. m Plus de philosophie spéculative, voilà le mot d'ordre de la croisade nouvelle ; les adeptes le répètent à chaque instant, le commentent et le développent avec une sorte de fureur scientifique qui ne ménage ni les sarcasmes ni les injures. C'est de Fichte, nous dit-on, que date u la période de la mauvaise foi [Période der Unredlichkeit), j> Il faut qu'elle soit irrévocablement close. « Cette mauvaise foi est actuellement reconnue, la domination de la dialectique est finie, l'arbitraire dans la manière de construire l'édifice
ne trouve plus aucune approbation sérieuse, et de tout l'éclat de cette philosophie il n'esl resté que l'impression du sophisme. » Dialectique, scolastique, philosophie transcendante ou spéculative, métaphysique, c'est tout un : la duperie par les mots. La réforme doit être complète, absolue dans le sens de l'expérience et de l'induction physique. Toute notre science, tout notre être nous enracinent dans ce monde. Un au delà n'existe que pour la religion, non pour la vraie philosophie*. Que la métaphysique cède donc à la philosophie expérimentale, ou, pour parler plus clairement, à l'empirisme des sciences naturelles, seule base de cette philosophie. La nouvelle doctrine prouve sa bonne foi par la clarté même de son langage. Elle ne se lévèle pas à la façon d'une apocalypse ; comme elle ne s'appuie que sur des faits réels, scientifiques, elle écarte avec soin « le verbiage de cette philosophie qui inspire aujourd'hui un
1, Ibïd.^ passim. Voyez particulièrement le chapitre in. titulé Plus de philosophie spéculative.
si juste dégoût aux lettrés et aux illettrés, et qui n'est rien que la raison en ivresse, ou qu'un pur charlatanisme, un batelage intellectuel*. »
Le vrai caractère de ce nouveau matérialisme se marque dans la définition que nous en donnent ses principaux adeptes. C'est un matérialisme physique et physiologique. MM. Moleschott et Bûchner passent à bon droit pour en être les représentants authentiques. Si l'on place à côté d'eux le célèbre naturaliste M. Cari Vogt et le physiologiste M. Virchow, homme d'Etat et savant distingué, que j'hésiterais pour ma part à mettre dans cette compagnie, on a les fortes têtes du prirti. Et ce n'est pas en Allemagne seulement que ces noms sont salués comme ceux des maîtres do la philosophie de l'avenir. A part même leur autorité purement scientifique, ils sont reconnus de ce coté du Rhi î comme des | chefs d'école.
1. Préface de Force *t Mntière [Kraft und StofP)^ par Louis Biicbner.
ET LA bClENCE. 79
En France, un grand nombre d'esprits étaient préparés à recevoir cette influence. Diverses circonstances y devaient aider^ pai-mi lesquelles il faut placer en première ligne la prédominance du positivisme dans la direction des sciences et particulièrement des sciences physiologiques et médicales. La période positiviste a été une période de préparation^ je dirais presque de noviciat au matérialisme systém.ati(|i]e qui se déclare devant nous par des professions de foi sans réticences. Je sais bien que cette assertion paraîtra contraire aux protestations multipliées des chefs du positivisme. Il ne m'échappe pas que M. Auguste Comte, en plusieurs occasions solennelles, a répudié toute connivence avec le matérialisme. Nous verrons tout à l'heure s'il avait le pouvoir d'arrêter ce mouvement, si même en bonne logi(jueiI en avait le droit. Constatons d'abord sa protestation et prenons bien garde de tomber dans ce ridicule qui consisterait à faire un matérialiste malgré lui. M. Littré, moins sévère pourtant que M. Comte pour l'athéisme dogmatique, le repousse en tant
que système au même titre que le panthéisme. Ces deux systèmes sont également condamnés par la méthode positive*. Que l'on explique le développement du monde par l'action de la vie universelle, de l'esprit, du divin répandus dans tout être, ou qu'on l'explique par le mouvement et la forme des atomes, producteurs de la variété et de l'universalité des choses, dans les deux cas c'est une dérogation manifeste au principe de la méthode expérimentale. Considérer l'univers comme révolution de l'idée immanente et la manifestation du dieu intérieur mêlé et répandu dans sa vague substance, ou considérer la matière comme un substratum absolu et une cause première de toute chose, c'est faire assurément de la métaphysique; ce n'est pas déclarer la question fermée, c'est la résoudre. Or, ce serait méconnaître dans ses principes le philosopher positif que de s'imaginer que, traitant des causes secondes, il laisse libre de penser ce qu'on veut des causes
1 3/. Augistc Comte et M. Stuart MiU.
premières. Il ne laisse là-dessus aucune liberté; sa détermination est précise, catégorique et le sépare radicalement des pliilosophies théologiqae et métaphysique; il déclare les causes premières inconnues, et les déclarer inconnues, ce n'est ni les affirmer ni les nier d'aucune manière, a L'absence d'affirmation et l'absence de négation, dit M. Littré, sont indivisibles, et l'on ne peut arbitrairement répudier Tabsence d'affirmation pour s'attacher à l'absence de négation. On ne peut servir deux maîtres à la fois, le rclalif et l'absolu... Concevoir une certaine connaissance là où le philosopher positif met rigoureusement l'inconnu, c'est non pas concilier, mais juxtaposer les incompatibilités. » Systématiser ce que l'homme sait, le séparer rigoureusement de ce qu'il ne sait pas, c'est la règle fondamentale ; il n'y a point de positivité en philosophie dès que cette règle reçoit la plus légère atteinte.
Voilà des déclarations formelles qui semblent trancher la question , qui la tranchc- Faient à coup sûr, si en philosophie comme
82 LE MATÉRlALISMK
ailleurs les déclarations de principes suffisaient; mais c'est un fait depuis longtemps reconnu que , dans cet ordre de questions plus que dans tout autre, la neutralité est impossible à garder entre la négation et l'affirmation, et c'est dans le sens de la négation que l'école positiviste s'est trouvée entraînée malgré les résistances de son fondateur. Le positivisme circonspect, celui qui prétend constater simplement les faits et les classer sans remonter jusqu'à la cause, celui qui borne sa plus haute ambition à systématiser l'expérience, celui-là est presque abandonné à l'heure qu'il est, non par les maîtres, mais par la foule des disciples. Aux maîtres, les jeunes disciples prennent la méthode; ils la complètent par une doctrine très-nette, absolument négative, qui est de la métaphysique encore, bien que retournée contre ellemême.
Faut-il s'en étonner? A prendre les choses dans leur liaison naturelle et l'esprit humain dans sa logique, il n'en pouvait être autrement. Sur toutes ces questions, d'où il semble
que dépendent nos plus hauts intérêts, ceux de la vie intellectuelle et morale, il n'est guère possible d'espérer que la raison se tienne longtemps dars ce milieu purement idéal de la neutralité absolue. Dans les tempéraments ardents, elle se révolte de l'interdiction qui lui est signifiée et passe outre; plus souvent encore, elle cède sans bien sans rendre compte elle-même à cet attrait des grands problèmes, d'autant plus irritants qu'ils lui sont défendus, et instinctivement elle incline à les résoudre dans un sens ou dans un autre. Vous lui dites ([u'un inconnu sans limites nous entoure, et vous exigez qu'elle ne fasse aucune tentative pour s'y avancer! Vous transformez l'idée métaphysique en une notion positive, celle d'une immensité réelle ; mais, en proclamant que cette immensité est réelle, vous la déclarez inaccessible! Vous ne laissez entrevoir ces horizons, étendus sans bornes au delà de ce monde, que pour les fermer à jamais. Espérez-vous obtenir de la nature humaine cette abstention absolue? Attendez-vous d'elle un acte de résignation à des sacrifices qui la con-
damnent à vivre éternellement dans le relatif sans aucun regard vers cet absolu qu'elle devine derrière le voile des phénomènes, dont vous lui parlez sans cesse pour lui en interdire la recherche, et qui Tattire irrésistiblement ?
Qu'arrive-t-il ? Vous avez voulu étabhr dans votre esprit et dans ceux qui suivent votre direction un état de désintéressement parfait entre le matérialisme et le spiritua- Usme ; mais ce désintéressement n'est qu'apparent, provisoire, précaire. Par la nature même des choses, le doute ou la suspension volontaire du jugement dans cet ordre de problèmes n'est jamais la pure indifférence : il semble toujours plus voisin de la négation que de l'affirmation. Ecarter comme inaccessibles tous ces problèmes, cela peut être un acte de prudence scientifique; mais dans cet acte même, il y a un effort déjà hostile aux instincts métaphysiques ou religieux de l'humanité. En vous croyant neutre, vous prenez parti, celte neutralité ne s'obtenant qu'au prix d'une sorte de contrainte. Aussi ne faut-
il pas s'étonner, si Ton voit ces neutres se transformer si facilement et passer à Tétat d'ennemis déclares. On dit que, par son égal éloignement pour toutes les hypothèses métaphysiques, le positivisme fait régner l'équilibre; soit, mais, comme on l'a dit aussi, c'est un équilibre instable qui finit un jour ou l'autre par se rompre, et quand il se rompt, ce n'est pas au profit du spiritualisme. Qui pourrait me démentir quand la preuve de ces faits abonde dans toutes les mémoires, dans toutes les mains? Est-ce M. Littré? mais quand il lui arrive de manifester quelque préférence pour une des deux philosophies qui sont en présence, est-ce jamais vers la philosophie spiritualiste qu'il incline? Assurément non, et quand on le voit accorder son patronage, l'honneur public de son nom et d'une préface à des pamphlets contre le spiritualisme*, personne ne pourra voir là un symptôme de neutralité. Il paraît bien que la neutrahté diplomatique
1. Matérialisme et Spiritualisme, par M. Leblais, précédé d'une préface par M. Littré.
des positivistes cache un traité secret d'alliance contre un ennemi commun, et peutêtre y aurait-il quelque naïvelé à s'imaginer que dans la grande mêlée des doctrines leurs préférences ou leurs vœux soient équivoques ,
Cette tendance secrète au matérialisme se révèle assez clairement dans l'assimilation des sciences morales aux sciences physiques et naturelles, qui est un des traits les moins contestables du positivisme. Qu'on jette les yeux sur le Tableau synoptique qui résume l'ensemble du Cours de Philosophie positive de M. Auguste Comte. Qu'y voyons-nous ? Une grande division dans la science des corps, selon qu'ils sont bruts ou organisés : la science des corps bruts comprenant l'astronomie, la physique, la chimie; la science des corps organisés comprenant la physiologie et la physique sociale. Dans \di physiologie rentre l'étude positive des fonctions intellectuelles et moiales, dans la physique sociale la statique sociale, ou théorie générale de l'ordre spontané des sociétés humaines, et la dyna-
inique sociale, ou théorie générale du progrès (le l'humanité. Je le demande en toute sincérité, placer les sciences philosophiques dans la science générale des corps organisés, ranger l'étude positive des fonctions intellectuelles dans la physiologie et donner le nom de physique sociale à la théorie de l'ordre et du progrès dans le monde moral, tout cela n'implique-t-il pas une solution anticipée des questions relatives à l'cîme, à la pensée, à la liberté? IN'y a-t-il pas là comme une présomption des réponses à faire dans cet ordre de problèmes ? Ce nom même , p^^Y' sique sociale^ ne trahit-il pas l'opinion secrète des positivistes ? Le matérialisme systématique ne trouverait rien à redire pour son compte à une pareille classification des sciences, si parfaitement conforme à ses vues, dans laquelle l'étude positive des fonctions intellectuelles et morales, ramenée à celle des fonctions cérébrales, n'est que la continuation et l'achèvement de l'étude de la vie animale proprement dite.
Voici d'ailleurs un fait à l'appui qui a
bien sa valeur. On sait qu'une partie des efforts du positivisme contemporain est dirigée contre la psychologie en tant que science spéciale. M. Littré critique vivement M. Stuart Mill pour n'avoir pas suivi sur ce point les vues du fondateur de Técole positiviste résumées dans ce principe, qu'il n'y a point de psychologie en dehors de la biologie. Suivant M. Mill, positiviste avec indépendance, la psychologie forme un ensemble de notions dont la biologie ne peut rendre raison. Elle doit donc avoir sa place à part dans la série des sciences, en dehors de la biologie ; lui refuser cette place distincte, c'est vicier la série, c'est rendre défectueuse la philosophie elle-même, dont le plus solide fondement repose sur la série hiérarchique des sciences. ]M. Littré repousse ces vues particulières comme portant atteinte aux bases mêmes de la philosophie positive. Il la déclare compromise, si l'on démontre que la psychologie, comme science spéciale, est indispensable à la consiitution de cette philosophie. Qu'est-ce à dire, et qu'y a-t-il au fond de
ce débat? Il s'agit de savoir si la psycliologie est une dépendance de la biologie, une simple annexe de la science des corps organisés. Il se peut que la proposition de M. Stuart Mill dérange la symétrie des cadres si soigneusement tracés par M. Auguste Comte, et que l'harmonie des divisions et subdivisions du Tableau synoptifjiie en soit troublée ; mais je n'hésite pas à dire que M. Stuart Mill, s'il est infidèle à la lettre du formulaire positiviste, est plus fidèle à l'esprit de cette philosophie elle-même, qui est de ne prendre parti ni pour le spiritualisme nh pour le matérialisme. C'est un acte de neutralité vraiment scientifique de demander, comme il le fait, c[ue la question soit réservée, et que la psychologie se constitue à part, au titre et au rang d'une étude positive sans doute, mais spéciale et distincte de la biologie. C'est au contraire résoudre la question, c'est, au moins en apparence et malgré les plus subtiles protestations, en indiquer la solution dans un sens spécial, exclusif, déterminé, que de déclarer que la psychologie n'a aucun titre pour exister à
part; que tout ce qui est faculté, analyse, classification des facultés, jeu ou fonctions de ces facultés, appartient essentiellement, uniquement, à la psychologie cérébrale ; que si la physiologie n'est pas assez avancée pour assigner le rapport entre l'organe et la fonction intellectuelle ou morale, ce n'est pas moins à elle uniquement qu'il appartient d'étudier les fonctions de ce genre. La psychologie, nous dit-on, se résout dans la biologie : facultés, conscience qui les observe, attention qui les analyse et grâce à la mémoire les classe, tout cela est dans la dépendance des phénomènes vitaux. On marque cette dépendance par un mot singulièrement expressif : les facultés affectives et intellectuelles deviennent, en langage positiviste, les facultés cérébrales Tout le reste va de soi. On nous assure qu'il y a identité entre ces deux rapports : les manifestations intellectuelles et morales sont à la substance nerveuse ce qu'est la pesanteur à la matière, c'est-à-dire un phénomène irréductible qui dans l'état actuel de nos connaissances est à soi-même sa propre explication.
a De même que le physicien reconnaît que la matière pèse, le physiologiste constate que la SLibslance nerveuse pense, sans que m l'un ni l'autre aient la prétention d'expliquer pourquoi l'une pèse et pourquoi l'autre pensée
Soit; mais qui donc parmi les matérialistes a jamais prétendu expliquer pourquoi la sub tance nerveuse pense? Eux aussi, ils se contentent de le constater et dans des termes identiques. La question est de savoir si c'est la substance nerveuse qui pense et si elle peut penser, x^fiirmer qu'elle pense, c'est trancher la question. Il suffît parfaitement au matérialiste que la pensée résulte d'un certain arrangement de matière sans que lui ni personne ait jamais pu déterminer ni les conditions spéciales de cet arrangement moléculaire (car on n'a jamais vu un cerveau pensant), ni le rapport de cet arrangement spécial avec l'aptitude à penser. Sur ce point encore, il y a parfait accord entre le positi-
1. M, Littré, préface au livre intitulé Matérialisme et Spiritualisme, p. xx.
visine et le matérialisme. J'en prends à témoin M. Moleschott, dont la doctrine n'est certes pas douteuse et s'est manifestée avec assez d'éclat. Que nous dit-il dans un discours récent prononcé à Zurich ? « L'identification de l'esprit avec le corps n'est pas une explication, c'est un fait ni plus ni moins simple, ni plus ni moins mystérieux que tout autre I fait; c'est un fait comme la pesanteur. Personne assurément ne prétend expliquer la gravitation au moyen de distinctions entre elle et la matière. On la constate comme une propriété immanente, comme un fait sur lequel il est inutile de spéculer — Il est aussi impossible de dire pourquoi le cerveau pense que de dire pourquoi le zinc et le cuivre, reliés entre eux par un conducteur humide, développent une force électro-motrice', j/ Y at-il, je le demande, sur cette question de l'ame et de la pensée, une différence appréciable entre le langage du chef actuel des positi-
1. Vie et Lumière^ discours prononcé à Zurich. — Revue des Cours scientifiques , année 1865.
vistes et celui des matérialistes les plus déclarés ?
En tout cas, ceux-ci ont pu s'y tromper, et il est trop tard pour repousser l'honneur compromettant d'avoir si bien préparé cette postérité intellectuelle à comprendre les leçons qui allaient venir de l'Allemagne. Ce n'est pas à tort que les matérialistes de la jeune génération scientifique cherchent leurs ancêtres directs parmi les chefs du positivisme. M. Auguste Comte et ses disciples^ devenus des maîtres, doivent accepter leur part de responsabilité personnelle dans l'éclosion des nouvelles doctrines. Eh quoi! espérait-ou endormir l'esprit humain sur ces grands problèmes ? On demandait à la raison des sacrifices impossibles, une abstention dont la nature intellectuelle n'est pas capable. On traçait autour de l'esprit une limite idéale qui n'a pas été observée, qui ne pouvait pas l'être. La limite, une fois franchie sur un point , l'a été sur mille. Ça été un débordement, une irruption tumultueuse dans les régions interdites. Ajoutez à cette révolte contre une into-
lérable discipline rinfluence des souffles venus de l'autre coté du Rhin, tout chargés des germes du matériahsme le plus contagieux. Jugez de l'effet que la révélation de ces paroles ardentes, hardies, dut produire sur une génération scientifique élevée avec tant de soin par Técole positiviste à l'écart de toute doctrine métaphysique ou religieuse, dans Thorreur traditionnelle des causes premières et des causes finales. On leur interdisait d'y penser; mais n'était-il pas plus simple de les supprimer ? Pourquoi donc laisser ces inutiles problèmes subsister à l'état ai ëi^vnçX peut-être dans les régions vagues d'au delà? Ne valait-il pas mieux couper court aux inquiétudes de l'esprit humain et lui ôter toute chance de retour ou de refuge vers les vieilles cliimères en disant catégoriquement une fois pour toutes: a 11 n'y a pas de causes premières. Ce qu'on appelait de ce nom ne diffère pas des causes secondes. Il y a une cause unique, une substance unique, la matière. » Des savants distingués, tels que M. Molescholt, M. Cari Vogt, avaient prononcé la parole
sacramentelle de la science qui devait exorciser les derniers fantômes de l'absolu. Cette parole fut répétée avec enthousiasme par les disciples du positivisme fatigués d'une attitude de circonspection et d'une contrainte de langage qui n'en imposait plus à personne ni à eux-mêmes*.
Voilà comment est née la jeune école matérialiste que nous voyons se piopager autour de nous avec tant d'ardeur et une sorte de
1. a Nous reprochons, écrivait dernièrement un des représentants de cette école, à la philosophie positive d'être, au point de vue de la méthode, athée, matérinliste, sensualiste, et de ne point l'avouer. •» — Un autre adepte très-décidé de cette école, écrivain distingué en divers genres, M. A. Lefèvre, porte exactement le même jugement que nous sur le positivisme dans un journal voué à la défense et à la propagande du matérialisme scientifique, la Pensée nouvelle. < Qu'on le sache hien, si les services du positivisme nous engagent à fermer les yeux sur ses faiblesses, nous ne sommes nullement dupes de ses réticences. Ses affirmations et ses dénégations ne nous abusent ni sui sa valeur propre, ni sur sa portée. L'école positive est une secte qui procède du matérialisme; elle ne vaut et n'a de portée que par le matérialisme. » Et les preuves sont déduites à l'appui de cette déclaration avec une netteté et une franchise qui ne laissent pas de refuge aux réikence.'i positivistes. C'est le titre de cette piquante étude, et le titre est parfaitement justifié.
prosélytisme où éclate la sincérité de sa foi. Elle n'a pas encore conquis par elle-même ses titres scientifiques. Par la méthode et par l'éducation, elle est encore positiviste, on sent qu'elle sort de l'école de M. iVuguste Comte ; elle en a retenu l'esprit, les procédés, le langage. Par le radicalisme de sa doctrine, par la nature des propositions sur lesquelles elle s'appuie et les démonstrations qu'elle invoque, elle suit le matérialisme allemand, elle est de l'école de M. Moleschott. En philosophie , elle n'a pas encore produit une œuvre qui compte devant la critique et qui ait pris rang dans l'opinion. C'est dans les applications, dans les thèses et monographies physiologiques, chimiques ou médicales, qu'elle a marqué sa force et ses ressources. C'est là qu'il faut aller recueillir les preuves de sa vitalité croissante et de l'étendue de son effort. Elle s'est révélée par l'esprit qu'elle insinue et répand dans tous les ordres de travaux techniques plutôt que par un corps de doctrine, par un ouvrage de quelque consistance et de quelque valeur philosophique.
Aussi, quand on veut prendre une idée générale de ce matérialisme nouveau, c'est dans ses maîtres allemands qu'il faut aller la chercher comme à sa vraie source. Eux seuls ont essayé de définir la conception nouvelle, de l'organiser, d'en poursuivre le développement du faîte des généralités les plus hautes jusqu'au détail des sciences particulières. Leurs disciples français se tiennent encore dans la région des applications et de la spécialité. Ils n'ont peut-être pas tort ; ils y sont mieux à l'abri des indiscrétions de la critique.