CHAPITRE IV
Les thèses principales du malérialisme scientifique.
Ce qui est nouveau dans cette école, ce qui la distingue de toutes celles auxquelles on serait tenté de la comparer, c'est sa prétention à ne rien affirmer que sur la foi de l'expérience positive. L'organisation scientifique de ce matérialisme restera comme une production spéciale et un signe de ce temps. C'est par quoi il diffère et de l'athéisme des encyclopédistes, qui n'était le plus souvent qu'une machine de guerre oratoire et politique dressée contre l'église établie, et l'athéisme de M. Feuerbach, qui n'était qu'une apphcation inattendue du principe de transcendance et une tentative comme une autre de spéculation pure.
100 Lr. MATÉRIALISME
Issu en droite ligne, sinon légitimement, des sciences physiques, chimiques et physiologiques, ce matérialisme se présente avec un appareil de démonstrations expérimentales qui peuvent faire illusion au premier coup d'œil. Rendons-lui cette justice, qu'à qu^^lques exceptions près il conserve le ton de la science ; il ne lui arrive que rarement de déclamer et de s'emporter. Nous ne parlons pas des enfants perdus ni des enfants terribles du parti. Il évite avec soin tout ce qui peut ressembler aux déductions d'une dialectique abstraite ; il ne met en avant (jue l'autorité des sciences positives, interprétées d'une certaine façon, très-arbitraire sans doute, mais très-spécieuse. Son art est de coordonner une masse de faits, exacts pour la plupart, sous la loi de quelques généralités très-contestables, disposées habilement parmi les l'ésultats les mieux démontrés, de telle sorte que l'esprit du lecteur passe par des transitions presque insensibles de l'expérience à l'hypothèse pure, et d'une vérité de fait à une conjecture énorme, à une conclusion hors de toute proportion avec son
point de départ. C'est donc au nom de la métliode expérimentale, c'est sous ce patronage exclusif que les chefs du nouveau matérialisme se présentent devant la science du dix-neuvième siècle pour fonder une philosophie définitive de la nature qui remplacera à jamais les innombrables variétés de la philosophie de l'idée, toutes les formes de la religion de l'absolu.
Rappelons sommairement, d'après les Lettres sur la circulation de la i>ie\ les thèses principales que l'on substitue aux données de l'ancienne métaphysique. L'ouvrage de M. Moleschott, devenu rapidement célèbre et presque classique en Allemagne, se compose de deux parties qui, bien que constamment mêlées entre elles, peuvent se séparer par l'analyse : quelques dissertations techniques sur des points de physiologie, et une réponse aux opinions philosophiques exprimées ou sous-entendues dans les Lettres sur
1. La Circulation de la vie [Kreislauf des Lebens), traduit par le D' Gazelles.
la chimie de Liebig. L'objet principal du livre, «1 travers les épisodes et les parenthèses multipliées à rinfini, est d'établir l'unité et l'éternité de la substance dans la variété des changements de formes, le passage perpétuel de la matière d'un degré de l'existence à un degré inférieur ou supérieur. C'est à l'établissement de cette thèse que tend la partie philosophique du livre, celle où nous avons puisé les éléments de cette rapide analyse, résumée en une série d'aphorismes que nous commenterons quand cela sera nécessaire, que nous classerons dans un ordre logique sans trop tenir compte de l'ordre de fantaisie que leur impose le caprice de l'auteur ou son inspiration du moment.
Que l'on interroge ce livre, on arrivera toujours à ces trois propositions qui sont devenues le lieu commun du matérialisme contemporain : les fonctions et facultés mentales expliquées par la physiologie, l'histoire du cosmos ramenée tout entière à l'action des forces naturelles, ces forces naturelles elles- «nêmes réduites par la physique à n'être que
des modes variables du mouvement inhérent à la matière; voilà ie programme universellement consenti, le formulaire que tous les matérialistes se déclarent prêts à signer des deux mains. Le principe du système, on le sait, l'axiome générateur est celui-ci : sans matière point de force, sans force point de matière. La matière n'est pas quelque vague substance à laquelle la force vient s'imposer du dehors. L'une ne peut se concevoir sans l'autre, si ce n'est par abstraction ou par hypothèse. Sans la force, la matière rentrerait à l'instant dans un néant sans forme. Sans la matière, la force, réduite à elle-même, se dissiperait dans l'abstraction pure. La force est une simple propriété de la matière, inintelligible en dehors d'elle ou sans elle. Elle n'est pas un dieu qui pousse la matière du dehors, elle n'est pas non plus une essence des choses séparable de la substance ; elle est une propriété inhérente de toute éternité à la matière, inséparable d'elle. Partout la matière est pesante, elle remplit l'espace, elle est susceptible de mouvements. Un de ses caractères
généraux est de pouvoir, dans des circon stances propices, se mettre elle même en mouvement ^
La matière est éternelle. Ce qui ne peut être anéanti n'a pas pu être créé. Nul atome ne peut se perdre dans l'univers immense, nul atome ne peut y être ajouté ; la métamorphose continuelle des êtres nous montre, sous la variation incessante des figures et des combinaisons, toujours la même masse persistante, invariable. La balance nous permet de suivre à la piste la matière dans toutes ses transformations et nous donne la preuve qu'en sortant d'un système d'affmités quelconque elle représente la même quantité qu'elle présentait en y entrant. La quantité est décomposée, voilà tout. La destruction sert de base à la construction, donc le mouvement ne sera pas interrompu. Dans un système où tous les éléments attirent et sont attirés réciproquement, rien ne peut se per dre, tout s'échange, et de même que le com-