‹ Le mauditChapitre 31 sur 57 · CONFÊRENC:]:S DE SAINT-EUSTACHE · texte numérisé non relu

CONFÊRENC:]:S DE SAINT-EUSTACHE

particulièrement dans les grandes églises comme Saint-Roch, Saint-Sulpice, la Madeleine, Saint- Eustache. Depuis trois ou quatre ans, l'Avent de Saint-Eustache était promis à un père dominicain qui avait du talent. M. de Leich tenait beaucoup à produire Julio dans quelqu'une des chaires marquantes de Paris. Il parla au curé de Saint-Eustache. Quelques difficultés furent faites d'abord. Il était hardi de se déclarer ainsi pour un homme qu'une congrégation romaine avait frappé et que l'archevêché avait relégué dans un poste si infime. M. de Leich eut l'habileté de lever tous les scrupules, et il fut convenu que Julio donnerait des conférences à Saint-Eustache pendant |toute la station de l'Avent, le jeudi soir. Le dimanche était laissé au dominicain. Il fut convenu entre le curé de Saint-Eustache, M. de Leich et Julio, que la chose serait tenue secrète jusqu'au commencement de la station pour ne pas réveiller trop longtemps à l'avance les clameurs qu'il était facile de prévoir de la part de la secte ultramontaine. On poussa la prudence jusqu'à ne pas mettre le nom de Julio sur la liste imprimée qui s'affiche à la porte des églises pour indiquer les heures des sermons. On Usait seulement sur l'affiche de Saint-Eustache :

a Des conférences, destinées spécialement aux

hommes, auront lieu chaque jeudi de la station de l'Avent, à huit heures du soir. «

Le secret, toutefois, ne fut pas si bien gardé que le rusé Denis, attaché spécialement à la personne de Julio, n'arrivât à savoir, huit ou dix jours avant l'Avent, que les conférences du soir, le jeudi, à Saint-Eustache, seraient prêchées par Julio. Ce fut un cri d'horreur chez les Jésuites, un murmure terrible dans toute la secte. La nouvelle se répandit dans le monde religieux avec une incroyable rapidité. Ce monstre, cet objet de la réprobation universelle, ce forçat évadé de l'inquisition, allait, avec un talent reconnu, incontestable, occuper une des premières chaires de Paris , et ferait pâhr l'astre des Jésuites en possession de la chaire de Notre-Dame ! On douta d'abord de la nouvelle. Mais quand il fut prouvé qu'en effet, le premier jeudi de la station de l'Avent, l'abbé Julio, en présence d'un auditoire d'élite, recruté, grâce à M. de Leich, parmi les sommités de la magistrature, du barreau, du professorat, de la littérature, avait inauguré ses conférences par un discours d'une éloquence hors ligne qui avait enlevé tous les suffrages, la colère ne se contint plus dans le- camp ultramontain.

Que faire cependant ?

Mais recourir à l'archevêché, mais se plaindre

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fortement, mais faire retentir bien haut le scandale d'un tel outrage !

L'archevêché eut littéralement un siège à soutenir. Une avalanche de visiteurs, dans une désolation inouïe, depuis les duchesses et les marquises jusqu'aux Pères de tous les ordres et aux Jésuites laïques, tomba sur l'archevêque et sur ses vicaires généraux.

Une seule réponse , concertée en conseil , fut donnée à ce monde si prompt à se scandaliser :

c( Que messieurs les curés de Paris avaient, de temps immémorial, le choix de leurs prédicateurs pour la station de l'Avent et du Carême, en le soumettant toutefois à l'archevêché; que M. le curé de Saint-Eustache avait rempli cette formalité pour le dominicain qui prêchait l'Avent dans son église ; que l'archevêché n'avait à s'occuper en rien des instructions faites en dehors de la prédication principale; et qu'enfin M. l'abbé Julio, n'ayant encouru aucune sentence ni de suspense ni d'interdit de son évêque, ne pouvait être légitimement privé des fonctions inhérentes à son sacerdoce. »

Ces raisons, données par l'autorité diocésaine, ne furent pas trouvées très-convaincantes par les pieux solliciteurs. On murmura même, et si les mémoires d'après lesquels nous écrivons l'histoire de JuUo sont véridiques, on alla jusqu'à jeter au

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visage d'un des secrétaires de rarchcvèché cette menace insolente : qu'il y avait à Rome une autorité supérieure à celle d'un archevêque, à laquelle on pourrait très-bien recourir pour se faire rendre justice. Le secrétaire avait répondu avec douceur, mais avec fermeté : Vous vous trompez : le pape n'est pas archevêque de Paris. Il n'a rien à voir à l'administration des diocèses, hors le cas d'appel.

Ce fut une occasion de déplorer de la manière la plus touchante le malheur de voir la masse du clergé de Paris encore infectée de V hérésie gallicane. Car les écrivains et les journalistes de la secte ultramontaine en sont arrivés à écrire ce mot « hérésie, » à propos d'une doctrine qui fut celle de Bossuet, de la Luzerne, de Frayssinous, de Cheverus, d'iVffre, de Sibour et enfin de la généralité des évêques de France jusqu'à nos jours.

Les conférences de Saint-Eustache continuèrent donc, à la grande humiliation delà secte, qui avait compté sur une faiblesse de la part de l'archevêché. Elles avaient un véritable retentissement et rappelaient les premières et les plus belles années de LacurJaire à Notre-Dame, quand le jeune orateur n'avait pas encore cédé à la déplorable tentation de s'affubler de la robe de saint Dominique, cette robe souillée dans l'histoire par les lugubres souvenirs de l'inquisition.

Il est vrai que sous cette robe s'abritait le pen-

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seur. On laissait dire au dominicain ce qu'on n'aurait pas supporté de l'abbé Lacordaire.

D'un autre côté, le Catholique libéral avait soulevé toute une tempête dans le parti ultramontain. Écrit avec talent, et avec une sérieuse connaissance des besoins de l'Église, il battait en brèche l'argumentation des apologistes de l'ultramontanisme extravagant, qui semble s'être donné la tâche de perdre la papauté en la poussant aux résolutions extrêmes. A la fois incisif et mesuré, substituant la raison froide aux sophismes passionnés de ses adversaires, il imposait, jour par jour, de rudes châtiments à ces pauvres flatteurs d'un pouvoir sans limites, et consolait ce qui restait de catholiques sensés des hontes infligées à l'Église dans sa période actuelle d'abaissements.

La secte intrigua, avec plus d'ardeur que jamais, pour perdre le journaliste. Elle comprenait que depuis que son organe officiel avait perdu le fougueux et vaillant chef qui seul avait pu donner quelque renommée au journal, elle n'avait pas un homme qui pût lutter avec Julio. Elle agit sur les évêques et réussit auprès de deux ou trois, dans le midi de la t'rance, qui défendirent à leur clergé, par des lettres que la presse ultramontaine s'empressa de rendre publiques, de recevoir le Catholique libéral. On sollicita à Rome une mise à l'index et, par prévision, les Jésuites obtinrent

qu'il ne pût pénétrer dans les Etats romaLis, « de peur qu'il n'y portât la contagion du gallicanisme. »

Cependant l'illustre Denis ne s'endormait pas. Il enrôla plusieurs pauvres diables que nourrissent les sociétés de charité, et combina un plan d'émeute qui devait forcer l'archevêché à suspendre les conférences de Sain t-Eus tache.

Le jeudi de la deuxième semaine de l'Avent (la station commence à la Toussaint), il arriva de bonne heure à l'église avec une centaine d'hommes qu'il distribua habilement par groupes dans la nef et dans les bas-côtés. Les rôles avaient été indiqués à chacun d'eux. Munis de fortes rasades payées par M. Denis, chez les marchands de vin dont les nombreux comptoirs entourent les halles et l'église Saint-Eustache, ces révolutionnaires d'étrange sorte, pour gagner la pièce de cinq francs qui leur était promise si la mise en scène s'exécutait bien et avec entrain, commencèrent, dès les premières paroles de Julio, à tousser bruyamment, à converser de manière à couvrir la voix de l'orateur, bientôt à exciter un véritable tumulte, les uns disant tout haut : A bas cet homme! les autres :Fiî;e l'orateur! enfin, à simuler parfaitement une lutte entre des partisans et des ennemis de Julio. Le vacarme devint bientôt horrible. En France, dans de telles occasions, tout

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