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LE LIVRE DE LA PUISSANCE TEMPORELLE

moderne, il faisait ressortir tout ce que perdait le catholicisme à se jeter dans le camp des ennemis de la nationalité italienne. C'était là, selon lui, une faute énorme, déplorable, surtout au point de vue de l'influence religieuse, et il ne craignait pas de dire en finissant :

« Si, dans un demi-siècle, l'Italie intelligente était tout envahie par l'incrédulité, je n'attribuerais ce triomphe des libres penseurs qu'à la politique, incontestablement maladroite, de Pie IX et de la cour romaine reniant ce sentiment de patriotisme exalté qui règne aujourd'hui d'une extrémité à l'autre de la Péninsule. »

Et il ajoutait :

« Fasse le ciel que j'aie été mauvais prophète ! »

Le livre de Julio, dont M. de Leich surveilla l'impression à Paris, excita un vif mécontentement dans le parti ultramontain. Plus il y avait de modération dans la forme, de déférence respectueuse envers les hommes revêtus des hautes dignités de l'Éghse, plus éclatait, énergique et terrible, la force de l'argumentation contre l'idée malencontreuse qu'il s'agissait de faire adopter, dans le catholicisme, comme le salut suprôm.e de la papauté.

Ce qui fut dépensé de rage contre Julio, parmi les petits saints de la secte, ne saurait se dire. C'étaient des éjaculations de haine, des malédictions, des cris « au scandale » que l'on colporta, avecla rapidité des dépêches électriques, d'un bout de la France à l'autre.

Les évêques recevaient des . lettres de toutes parts; l'Église laïque des Gaules se réunissait en concile; son président rédigeait des manifestes remplis de ses plus gros mots, quelquefois lourds, mais toujours incisifs, et il en signifiait la teneur aux évêques qu'il avait su gagner depuis longtemps à sa cause, et qui étaient habitués à marcher à sa suite. Les évêques ultramontains agissaient sur ceux qu'un esprit plus juste retenait dans les voies de la modération, et qui ne voulaient pas abdiquer leur titre d'évêque devant d'audacieux laïques, mais qui, pour ne pas augmenter les sujets trop nombreux déjà de division, se taisaient, laissant aux événements le soin de déblayer l'Église et de chasser les intrus du temple. Mais, pressés par leurs confrères de condamner avec eux le livre infâme de l'abbé Juho, ils cédaient pour la plupart à ces obsessions, convenaient que Julio était au moins imprudent; peu avaient le courage de; rendre justice à ses intentions, et l'on obtenait ainsi une recrudescence d'animosités qui devait se traduire bientôt en persécutions implacables.

Le sentiment d'amertume éprouvé par Julio et par Louise en quittant Paris ne tarda pas à s'affaiblir. Ils étaient installés dans le presbytère de Melles depuis quelques semaines, et jamais Julio ne s'était senti si complètement heureux. Quand Louise était à Saint-Aventin, son amour pour Verdelon était là entre elle et son frère ; elle était tout pour Julio, et Julio ne tenait dans son cœur qu'une place bien secondaire. L'amour est profondément égoïste : il ne permet pas à un autre sentiment de se placer auprès de lui : il faut qu'il absorbe toutes les pensées, toutes les facultés de l'âme aimante, ou bien il n'est plus l'amour. Julio le comprenait, et la présence de Louise était à la fois pour lui un bonheur et une douleur. Mais à présent, guérie de son fatal amour, elle avait identifié

son âme avec celle de son frère ; elle avait vécu avec lui de la vie intellectuelle; elle était lui, il était elle. La pensée de l'un devenait la pensée de l'autre. Louise, comme si elle eût compris qu'elle avait à se faire pardonner des heures d'indifférence, avait avec son frère des coquetteries charmantes, de délicieuses câUneries; l'air pur de la montagne avait produit sur elle un effet merveilleux; ses joues, si longtemps pâlies, étaient redevenues rosées; elle était plus belle que lorsque Verdelon l'avait aimée. Toute sa vivacité était revenue, elle se sentait revivre, elle en était heureuse; elle vivrait pour Julio. Elle savait si bien que ce petit coin de terre, embelli par sa présence, serait l'Éden pour ce frère adoré! Elle allait, venait dans le presbytère en chantant les vieux airs du pays que Julio aimait et avec lesquels on avait bercé leur enfance. 11 semblait que ces deux êtres, d'un esprit si élevé, fussent en effet redevenus enfants : ils recommençaient la vie, et c'était la vie à deux.

Juho ne se souvenait plus de ce qu'il avait souffert. Pourvu que sa Louise aimée fût là, toujours là auprès de lui; pourvu qu'après avoir passé quelques heures dans l'exercice de son ministère, il la retrouvât, en rentrant, l'accueillant avec son doux sourire, il ne demandait rien de plus à Dieu. Chaque jour dissipait les vagues inquiétudes que

la santé de Louise lui inspirait. Non, son doux, son unique trésor ne lui serait pas enlevé. / ; Près de deux mois, pendant lesquels Julio a composé son livre sur la puissance temporelle, se sont écoulés dans ces joies intimes, indicibles. Louise assure à son frère qu'elle se sent tout à fait ranimée par l'influence des premiers jours de printemps. Et pourtant, si nous pénétrons dans la chambre de Julio, dans cette chambre où il est renfermé depuis le matin; dans cette chambre à la porte de laquelle Louise est allée frapper deux fois sans obtenir d'autre réponse que celle-ci : « Je descendrai bientôt, chère ; » dans ce petit appartement qui, pour la premike fois, ne s'est pas ouvert à la voLx de Louise, nous trouverons JuHo assis devant une table couverte de papiers épars. Sa tète est appuyée dans ses deux mains : il rêve profondément ; et sans qu'il s'en aperçoive, peutêtre, de grosses larmes coulent une à une sur ses joues décolorées. Bientôt elles deviennent plus abondantes. Julio éclate en sanglots, tombe à genoux et s'écrie : «Mon Dieu! je souffre, je souffre ! oh! pourquoi avez -vous approché de mes lè- ,vres ce calice amer? C'est un rêve, n'est-ce, pas? Un rêve affreux! Louise, Louise, comment t'apprendre?... Mais non, elle doit l'ignorer, l'ignorer toujours. Soyons honmie, soyons chrétien, et si je suis le ministre de Dieu qui mourut sur le

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Calvaire, que j'apprenne à mon tour à porter ma croix. »

El Julio, après quelques minutes d'une prière mentale, se releva, pâle encore, mais ayant rendu à ses traits leur calme habituel. Il descendit et dit à sa sœur :

— Je suis obligé d'aller à Argut : peut-être ne reviendrai-je que très-tard; ne m'attends pas, mon enfant.

— 0 mon cher Julio, il faut que tu me permettes d'aller au-devant de toi. Tu sais que c'est une de mes joies, et tu m'apporteras une belle gerbe des premières fleurs de nos chères montagnes.

— Je te rapporterai des fleurs, Louise, mais je ne serai ici que longtemps après le soleil couché. Ne sors pas de la maison, je t'en prie, l'air frais de la soirée est, tu le sais, dangereux pour toi.

— Allons donc ! rien n'est dangereux pour moi, à présent, mon Julio.

— Tu te trompes, ce matin encore tu as toussé assez longtemps. Louise, obéis-moi, je t'en prie.

— On vous obéira , cher tyran ; on soignera cette santé à laquelle vous voulez bien tenir. Mais elle est parfaite, ou à peu près, je t'assure. 0 mon frère, que Dieu est bon de me rappeler à la vie ! Ce cher Paris que j'aimais tant, où j'avais fait avec de toi de si beaux rêves! eh bien, je le soup-

çonne d'avoir été pour moi un ami perfide. Tous les jours je m'y sentais une souffrance de plus; mais ici je me sens revivre. Oui, Dieu est bon , bien bon ! Nos ennemis nous ont ôté les honneurs et les biens de ce monde; mais Dieu nous a dit : « Aimez-vous et vous serez heureux. » Et Louise, passant ses bras autour de Julio, appuya sa belle tête sur l'épaule du jeune prêtre. Celui-ci devint très-pâle, il la repoussa d'abord, mais ce premier mouvement fut si rapide que Louise en eut à peine la perception. Julio posa ses lèvres sur le front de sa sœur et sortit précipitamment. Louise, sur le seuil de la porte, suivit quelques instants du regard la marche rapide de Julio, et puis en rentrant elle se dit : Mon frère me cache quelque chose. Le malheur est encore là, près de nous. Une crise de toux se déclara. Louise porta son mouchoir à sa bouche et le retira maculé de quelques gouttes de sang. « Ah ! dit-elle, cela ne m'était pas arrivé depuis trois semaines. Mon Dieu! vous pouvez prendre ma vie, elle vous appartient ; mais qui consolera Julio ? »

Et Louise pleura.

Quant à Julio, il erra tout le jour dans la montagne, et quand il rentra au presbytère, il était calme. Louise, qui l'observait attentivement, ne se douta pas des tortures qu'il avait endurées ; les pressentiments du matin s'effacèrent. Lui, ne se

douta pas non plus que Louise avait éprouvé une de ces crises fatales, qui les avaient souvent effrayés à Paris et pendant les premières semaines de leur séjour h Melles. Ils souffrirent seuls : leurs âmes s'isolèrent l'une de l'autre. Le bonheur n'était plus dans le presbytère.

Julio écrivit toute la nuit. Celte nature expansive avait besoin de raconter ses douleurs. Nous trouvons dans ces pages où il consigna les brisements de son cœur, où il dévoila les blessures saignantes qu'il devait cacher à tous, le secret de ce désespoir que rien ne pouvait guérir.

« Pour rendre le calme à mon esprit j'ai brisé mon corps à la fatigue; mais si j'ai pu rentrer dans ce presbytère, où j'étais si heureux depuis deux mois, avec assez d'empire sur moi-même pour que Louise ne s'aperçut pas des ravages qu'une heure terrible a faits dans ce cœur qui n'aspirait plus qu'au repos, il ne m'a pas été possible de mettre assez d'ordre dans mes pensées pour me rendre compte à moi-même de ce que j'éprouve.

« Peut-être en écrivant pourrai-je y réussir.

« Ce matin, je me suis levé le cœur inondé d'une joie immense. J'ai ouvert ma croisée, l'air frais et parfumé de nos vallées est arrivé jusqu'à moi, et " j'ai éprouvé une de ces effusions de cœur où

l'homme, qui a le bonheur de chercher Dieu partout, se sent le besoin de le glorifier et de lui chanter un hymne de reconnaissance. C'était un de ces moments où le cœur déborde de toutes parts, où tout est amour, vie, espérance. Nul souvenir pénible ne pouvait trouver place dans mon esprit. Pourtant, par un de ces étranges caprices de l'imagination, ma pensée se porta tout à coup sur ceux qui ont voulu me faire du mal, et cette pensée fut douce : car je ne trouvais pour eux que de la mansuétude, et je me répétais avec bonheur qu'on doit bien remercier Dieu quand il nous a donné un cœur incapable de haïr.

« Ce fut dans cette disposition que je me rendis à ma petite éghse. L'autel avait été préparé par Louise, les vases étaient remplis des fleurs les plus fraîches, et je commençai le saint sacrifice avec plus de foi et d'amour que je n'en avais encore éprouvé, même dans les premiers jours du sacerdoce, tous remphs, pour le jeune prêtre, de ces ardeurs séraphiques qu'iLcroit alors pouvoir conserver toujours.

« Mais en rentrant à la cure, j'entendis tousser Louise de cette toux sèche que je connais si bien, et qui m'a déjà inspiré tant d'inquiétudes. Je me sentis mordre au cœur par une horrible crainte, et ce bonheur si doux de la matinée n'était déjà plus qu'un songe.

« Toutefois cet accès dura peu. Louise me proposa de faire avec elle une longue promenade dans la montagne. Je refusai, craignant de la fatiguer, et je lui dis que je voulais consacrer cette journée à mettre en ordre nos papiers de famille. Je plaisantai même en lui disant que je voulais faire la généalogie des Julio de la Clavière, et que pour cela j'allais secouer la poussière des vieux parchemins que nous ont légués nos ancêtres, tous d'illustration parlementaire. Louise rit beaucoup de ïes bouffées d'orgueil nobiliaire qui paraissaient m'avoir monté si subitement au cerveau, et je la laissai dans le salon avec nos herbiers, disant que pour elle ces fleurs valaient tous les fleurons des couronnes princières et ducales.

« Je montai dans ma chambre et, en effet, j'ouvris la caisse que m'avait rendue Tournichon, et sur laquelle on avait écrit : Papiers de famille. Je pensais que je pouvais trouver là quelques documents précieux sur l'histoire de notre famille et qui se rattacheraient à nos luttes parlementaires.

(c En cherchant dans cette caisse, d'assez grande dimension, je trouvai dans le fond, sous des liasses de papier, une petite cassette, d'un travail assez délicat, fermée à clef; je cherchai partout dan^ la caisse la clef de ce cofïret mystérieux, je ne la trouvai pas. J'allais appeler Louise pour lui montrer ma découverte. Je ne sais quel instinct m'arrêta.

Cette cassette, c'était l'inconnu, et l'inconnu a toujours quelque chose d'effrayant. Je sentais ma main trembler en cherchant par quel procédé je pourrais ouvrir cette cassette sans la briser.

« Le travail de la petite serrure était très-solidement fait. Cependant, en me servant d'un ciseau de menuiserie, je fis céder le pêne, et la boite s'ouvrit sans être endommagée.

« Le premier objet qui frappa mes regards fut le portrait de la seconde femme de mon père, de la mère de Louise ; Louise lui ressemblait extrêmement, et l'on eût dit que ce portrait était le sien. Je le portai à mes lèvres avec le double sentiment de l'amour fraternel et de la tendre vénération que j'avais conservée pour la mémoire de madame de laClavièro.

« C'était bien là sa figure triste et pensive. Combien de fois, jouant dans sa chambre auprès du berceau de Louise, ne lui ai-je pas vu essuyer des larmes furtives ! Elle m'aimait beaucoup, et quand elle me voyait caresser le joli petit ange qu'elle tenait entre ses bras, je lui ai souvent entendu murmurer : « Ce sera peut-être un jour le protec- « teur de cette enfant. »

« Je me souviens de l'affection passionnée de mon père pour Louise; j'en aurais peut-être été jaloux, si déjà Louise n'avait pas été tout pour moi.

« Puis tout changea dans la maison paternelle,

madame de la Clavière mourut ; Louise avait sept ans. Mon père devint morose, brusque, inquiet, et ma sœur sembla lui devenir odieuse; il parais» sait supporter avec peine la vue de cette pauvre enfant. On attribuait cet étrange caprice à la douleur qu'il avait éprouvée en perdant sa femme, et à une maladie cruelle dont il était atteint. Par une singulière bizarrerie, son affection pour moi semblait au contraire tous les jours s'accroître.

« Il mourut, et notre tante, madame de la Clavière, se chargea des deux orphelins. Mon père, quelque temps avant sa mort, s'était défait successivement de ses propriétés qui étaient considérables. Cet acte était regardé, par sa famille et par ses am-s, comme le résultat de son humeur hypocondriaque.

« Il avait placé tous ses fonds chez un banquier de Paris. Quelques mois après, il partit pour Paris, et quand il revint, il annonça qu'il était complètement ruiné; son banquier, disait-il, avait pris la fuite.

« La vue du portrait de madame de la Clavière me rappela tous ces souvenirs. Je continuai l'examen de la cassette, et je trouvai quelques pages écrites de la main de mon père ; page? fatales, et que, sans doute, une mort trop prompte l'empêcha de détruire ; secret qu'il eût voulu se cacher à luimême et emporter dans le tombeau et qui vient

après tant d'années troubler mon cœur et empoisonner ma vie.

« Car ces pages n'étaient adressées à personne. Elles étaient écrites, comme celles que j'écris moi même à présent, dans une de ces heures où le cœur a besoin de s'épancher avec lui-même. C'étaient des réflexions douloureuses, des regrets amers d'illusions à jamais détruites, des plaintes déchirantes. Sur ces pages, il y avait des mots à demi efïacés ; c'étaient des larmes qui avaient coulé, et les miennes coulaient aussi.

« Cette femme que mon père avait tant aimée, dont il avait fait la fortune, cette femme adorée ne l'avait pas compris. Pendant une absence de son mari, elle avait cédé à je ne sais quelle séduction. Sept mois après le retour démon père, Louise vint au monde. La pauvre enfant naquit si faible, si délicate, que personne ne douta que cette naissance n'eût devancé le terme ordinaire prescrit par la nature. Mon père ne conçut pas un soupçon et n'éprouva que l'horrible crainte de perdre cette pauvre petite fille à laquelle il avait déjà donné tout son cœ

ce Après la naissance de Louise, la santé de madame de la Clavière fut profondément altérée. Sa mélancolie, son abattement mettaient mon père au désespoir. Elle semblait succomber sous le poids d'une peine secrète.

« Quand arriva l'heure suprême de l'agonie, cette femme faible, mais dont le cœur n'était pas corrompu, avoua tout à mon père. Elle le supplia de lui pardonner et de ne pas repousser sa fille. Mon père le promit, mais lui aussi devait payer de sa vie son bonheur perdu. ■

« Ainsi, Louise n'est pas ma sœur!

« Telles sont les révélations fatales de cet écrit. »

« .... Je ne trouve rien, dans le souvenir de mes impressions les plus douloureuses, qui ait quelque point de ressemblance avec ce que j'éprouve depuis hier. Lorsque nia sœur disparut de Saint-Aventin, ce fut une souf France horrible, mais dont je me rendais parfaitement compte à moi-même. Je savais bien quelles étaient dans mon cœur les fibres qui se crispaient et se déchiraient, et puis j'avais l'espoir de la retrouver. Quand lès portes des cachots de la sahite Inquisition se refermèrent sur moi, je crus dire un éternel adieu à tout ce que j'aimais; et qui pourrait rendre l'amertume de cet adieu! Mais je levai mes mains vers Celui de qui vient toute consolation, je le suppliai de devenir le père de l'orpheline dont mes persécuteurs m'avaient encore séparé; la prière me soulagea. Je m'arran-

geai dans ce sombre cachot pour attendre la mort, et je me préparai a^ ec un grand calme à la recevoir, non comme un fantôme effrayant, mais comme l'ange de la délivrance venant m'ouvrir la porte de l'éternelle demeure où ma sœur et moi nous serions un jour réunis. Je savais que je n'attendrais pas longtemps. Mes étud-.s physiologiques m'ont donné sur mon organisation des notions trèsexacles. Ma constitution est bonne, à la condition pour moi d'être dans un certain miheu. Il me faut de l'air, de la lumière, les parfums balsamiques des arbres et des plantes, l'exercice en plein soleil, les vastes horizons, la nature avec toutes ses splendeurs; là seulement je puis respirer et vivre.

« En me trouvant dans l'ombre d'un cachot, dont l'air respirable ne se renouvelait qu'imparfaitement par un petit guichet, où ne pénétrait jamais un rayon de soleil, je me sentis perdu; et je savais que l'œuvre de la décomposition totale de mon être serait rapide.

« Je pourrais raconter, heure par heure, les souffrances de cette captivité de près de trois mois, mes anxiétés sur le sort de ma sœur, mes lueurs d'espérance, les défaillances terribles de mon âme; tout cela est encore présent à ma pensée : car j'ai toujours conservé en moi la faculté de l'analyse; je savais pourquoi et comment je souffrais.

c( A présent, je ne sais ce que j'éprouve. Mon esprit est en proie à un douloureux vertige; peutêtre suis-jefou?...

« Non je ne suis pas fou! mais je suis malheureux! Malheureux!... Et pourquoi suis-je malheureux? Louise n'est-elle pas là toujours là... Louise n'est pas ta sœur... Louise n'est pas ta sœur!... Voilà ce que me répètent, depuis l'instant de ma fatale découvertejene sais quelles voix intérieures. Ces paroles ne m^e paraissent avoir aucun sens précis, et pourtant elles m'oppressent, elles me brisent, elles créent en moi tout un monde d'idées confuses. Je suis prêt à pousser des cris de désespoir : car il me semble que tout le bonheur que j'avais attaché à Louise depuis les jours où, petite enfant, je l'ai bercée dans mes bras jusqu'à présent, s'est évanoui; et puis il surgit en moi je ne sais quelle ivresse; je crois que je suis heureux de me dire : Louise n'est pas ma sœur! Elle n'est pas ma sœur! Et cet amour fraternel qui me paraissait si doux, qu'est-il devenu?... il est devenu bien plus doux encore. C'est l'amour! l'amour que Dieu a créé, l'amour auquel il a convié toute créature. Et je me sens inondé d'une joie immense. Et puis je frémis... Malheureux prêtre! l'amour est pour 1 i un crime!

« Pourquoi chercher à donner un corps aux

rêves de mon imagination en délire? Est-ce qu'il y a quelque chose de changé dans ma vie? Cette découverte peut-elle avoir un effet rétroactif? N'aije pas aimé cette enfant d'une affection pure et sainte? Et quand je lisais cet admirable et étrange épisode que Chateaubriand a placé dans sa première édition du Génie du christianisme, ai-je jamais senti la rougeur me monter au front à la pensée que mon cœur pourrait être torturé par les luttes douloureuses de René? Cette tendresse à la fois si chaste et si enivrante a-t-elle donc pris un autre caractère? Pourquoi ce trouble? Pourquoi, lorsque j'ai revu Louise, après ma longue excursion dans la montagne, ai-je évité de serrer la main qu'elle me tendait? Pourquoi sa voix avaitelle une harmonie que je ne lui connaissais pas? Pourquoi s'exhalait-il de ses cheveux, de ses vêtements, d'elle enfin, je ne sais quel doux parfum qui m'enivrait? Elle a passé son mouchoir sur mon front pour en étancher la sueur, et elle l'a fait avec une grâce adorable et en appuyant sa tête sur mon ' épaule. Combien de fois, pendant ses heures de souffrances, n' a-t-elle pas ainsi reposé sa tête! J'étais heureux alors ! Et aujourd'hui ce contact m'a fait frissonner de je ne sais quel effroi ou de quelle amère volupté. J'ai repoussé Louise, et il me semble que la pauvre enfant a paru surprise de ce mouvement

Elle n'est pas ma sœur ! Elle n'est

pas ma sœur ! et, je ne puis me le dissimuler, une crise terrible s'est faite dans ma vie; elle m'a révélé à moi-même.

« J'ai lutté, dès l'éclosion de ma jeunesse, contre ces ardeurs sensuelles qui sont non, comme le disent les mystiques, des pièges de Satan, mais les conséquences nécessaires de la nature de l'homme, , conséquences voulues par l'auteur de la vie pour perpétuer la vie. Ces luttes ont été pour moi moins douloureuses que pour bien d'autres. Ma jeunesse a été pure de toute souillure, et je ne croyais pas acheter trop cher, par le sacrifice des joies d'un amour permis, le droit de monter à l'autel.

« Depuis que je suis prêtre, j'ai compris toute l'imprudence de ce vœu terrible du célibat. 31on poste de secrétaire intime auprès de Monseigneur de Flamarens m'a tout de suite initié aux déplorables mystères de la vie sacerdotale; j'ai reçu de tristes confidences, de pénibles aveux; beaucoup sont venus me suppUer de demander grtce pour eux. Mais je voyais aussi dans le clergé des hommes dont la vie était sans reproche, et il ne m'était pas impossible d'atteindre à cet idéal de pureté dans le sacerdoce. Plus tard, l'expérience m'a de plus en plus appris combien cet idéal était difficile à réa-

User; cependant je ne me suis jamais Fepenti d'en avoir fait le but de toute ma vie.

ce Je ne comprends pas qu'on se laisse égarer par le seul entraînement des sens. J'ai constaté pourtant, parmi mes frères dans le sacerdoce, des chutes terribles qui n'avaient pas d'autre excuse ; moi j'avais, pour me préserver de ces égarements, l'étude de la science et mon affection pour ma sœur. Je comprenais la possibilité d'annihiler l'être physique par l'être intellectuel, et ma sœur était là pour satisfaire en moi ce besoin d'aimer et d'être aimé qui m'a toujours dévoré; c'était le seul amour qui me fût permis et je lui donnai toute mon âme. Cet amour faisait ma force; avec lui je marchais, d'un pas sûr, dans la voie périlleuse où j'étais entré. Que pouvais-je craindre?

« Et voilà que tout cet édifice, si heureusement construit, s'est écroulé sur ma tête dans un instant. Louise s'est révélée à moi sous un autre aspect. Elle est devenue pour moi une femme et je me souviens que je suis un homme ! »

« Huit jours se sont écoulés, et je n'ai pu réussir à rendre le calme à mon esprit et à mon cœur. J'use tout ce que je puis avoir d'énergie dans la volonté, pour dissimuler devant Louise mes cruelles souffrances, et je n'y réussis, je crois, qu'imparfaitement. Elle doit me trouver étrange ; comment s'explique-t-elle me 3 bizarreries? Moi qui ne pouvais me passer d'elle un instant, j'invente tous les jours un nouveau prétexte pour la laisser seule au presbytère ; je passe mes journées à errer comme un fou dans les montagnes. x\près le repas, pendant lequel je suis morne, silencieux, je me renferme dans ma chambre, sous prétexte de faire de nouvelles corrections pour la seconde

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édition de mon livre De la puissance temporelle des Papes.

«Nous sommes aux premiers jours du printemps; la nature est enivrante, la vie circule plus rapidement dans les veines. Il me semble que dans l'air, dans la lumière, dans les parfums des plantes, je perçois des sensations qui m'avaient été jusque-là inconnues. Mon cœur bat quelquefois avec violence, et ces palpitations sont à la fois une souffrance et une volupté. Hier j'ai vu un nid dans un épais buisson : le gazon amortissait le bruit de mes pas, et je me suis tapi, silencieux, pour observer la charmante petite famille ailée. J'étais si près, que je retenais mon haleine pour ne pas effrayer la mère qui, les ailes étendues sur ces chers petits, avançait doucement sa tête hors du nid et jetait de petits cris. Ils ont été entendus. Le mâle est arrivé à tire d'ailes. Alors elle s'est un peu soulevée et j'ai vu quatre ou cinq petits oisillons récemment éclos, encore presque informes, que le père s'est mis à sustenter pendant que sa femelle battait des ailes avec un murmure joyeux, et attendait, elle aussi, sa nourriture.

« 0 Providence ! me suis-je écrié. Et, frémissant éperdu, je suis tombé sur la terre en poussant des cris de douleur. Eh quoi! mon Dieu! pour apprendre aux hommes à vous aimer, me fallail-il donc renoncer au but sacré pour lequel vous m'a-

viez créé? Est-ce que les joies de l'époux et du père ne sont pas des joies saintes? Le prêtre, dit-on, doit être pur. 0 blasphémateurs, que dites-vous? Dieu en faisant la famille a-t-il donc fait quelque chose d'impur? Et, aux yeux de votre sagesse orgueilleuse, il s'est donc trompé en disant : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul?» 0 mon Dieu, vous l'avez dit : Vœ soli 1 et ils ne l'ont pas compris ! Il leur faut des anges pour monter à l'autel; mais sans parler des chutes nombreuses de ces malheureux qui n'ont pas pu oublier qu'ils étaient hommes, ne vous êtes-vous donc jamais demandé, vous qui, plus heureux, n'avez pas souillé votre sacerdoce par les embrassements d'une femme trop aimée, si, dans ces combats de la chasteté contre une nature fougueuse, vous pouvez vous rendre le témoignage que vos victoires n'ont jamais amené la rougeur sur votre front? Oh! quand le prêtre est livré à tous les délires de l'imagination, aux désirs dévorants qui le poursuivent à Féghse, au confessionnal, à l'autel même ; quand la passion inassouvie fait affluer le sang au cœur et au cerveau ; quand le prêtre, dans l'exercice même de son ministère, a rencontré des tentations pour ses sens surexcités, et que le soir, rentré dans sa chambre sohtaire, il voit passer tout un cortège de séduisants fantômes qui lui disent : « Viens à nous ! » je le sais, il prie Dieu avec ferveur' d'écarter loin

de lui la tentation : souvent les elïorts qu'il fait pour se délivrer de ces hallucinations ne servent qu'à les rendre plus âpres, plus violentes. Mais enfin il terrasse l'esprit de la chair : il a vaincu, et il y a eu là un rude martyre noblement souffert.

c< Eh bien ! je ne sais si ces luttes, dont on sort meurtri, brisé, ne sont pas des souillures ; et si, malgré la victoire remportée, on peut se dire plus pur que ce chrétien qui vient de goûter les joies d'un amour légitime, dans les bras de la femme que Dieu lui a donnée. Je ne sais si le moine Luther, à la nature indomptable, se débattant dans sa cellule contre le démon de la volupté, était plus chaste que Luther l'époux de Catherine Bora. 0 mon Dieu ! ces combats, je ne les connaissais que par les confidences de mes frères. Et vous savez qu'en les écoutant je n'ai jamais eu la pensée de me croire meilleur qu'eux et de m'enorgueilUr d'une vertu qui m'était si facile.

« Car jusqu'à présent j'ai vécu calme et heureux. Mon organisation est naturellement chaste. Le travail incessant de la pensée, l'amour de la science laissaient peu de place aux excitations sensuelles. Je comprenais assez la faiblesse humaine, les exigences terribles de la nature dans certaines organisations ardentes, pour plaindre profondément ceux de mes confrères qu'une vie toute matérielle, et c'est celle de la plupart des prêtres, jetait,

LE PRÊTRE HOMME o23

presque sans défense, aux acres morsures du démon de la volupté. Et puis, moi, je vivais par le cœur. J'avais concentré toutes mes affections sur cette enfant que je croyais ma sœur, et je me trouvais bien heureux de pouvoir aimer si ardemment et si purement. Et à présent ! 0 douloureux martyre du prêtre, qui a cru s'endormir ange dans le sanctuaire et qui se réveille homme, je te connais enfin ! . .

Je l'aimais, cette vie du sacerdoce,

je me sentais créé pour elle. Je ne me faisais pas d'illusions. Je comprenais qu'il y avait des réformes à opérer dans l'Eglise ; je comprenais surtout la nécessité d'abolir le célibat ecclésiastique, en revenant à l'ancienne discipline conservée par les EgUses orientales. Il était temps de s'apercevoir qu'un texte obscur de l'Evangile avait été mal compris ; que la chasteté n'était une vertu qu'à la condition d'être volontaire ; qu'on pouvait l'embrasser, pour un temps et pour un cas exceptionnel, comme un idéal vers lequel il est beau de tendre, mais qui ne doit pas être imposé comme une loi. Je savais que la plupart de nos jeunes lévites mettent ce joug sur leurs épaules sans qu'il leur ait été possible de consulter leurs forces. Depuis, j'ai pu son-

der les plaies secrètes du sacerdoce, et j'en ai été effrayé ; et pourtant je disais encore à Loubaire, dans notre dernier entretien :

« Si j'en étais à faire ce pas terrible qui nous lie à jamais, je le ferais sans balancer. Le prêtre a seul la haute, la sublime mission d'enseigner la morale aux peuples. La justice, cet autre sacerdoce de la vie civile, attend froidement que le crime soit consommé ; elle n'est pas chargée de le prévenir. Elle dit au coupable : Tu as prévariqué : au nom de la loi, je te punis. Le prêtre dit à l'homme : Ne pèche pas ; mais si tu tombes, repens-toi, et, au nom de Dieu je te pardonne.

« Cela me paraissait beau et grand. Oui, je l'ai bien aimée cette vie du prêtre appelé à panser les blessures de l'âme, à dire à ses frères : Aimezvous, c'est la loi du Christ ; à dire au coupable : La société te repousse, mais le bon Pasteur est prêt à mettre la brebis égarée sur ses épaules, et du haut du ciel le Père tend les bras à l'enfant prodigue.

« Oh ! pourquoi toutes ces suavités se sont-elles chrincfécs rourmoi en amertumes!

Louise commence à se préoccuper

beaucoup de ma nouvelle manière d'être avec elle.

Cette charmante familiarité fraternelle qui existait entre nous est devenue pour moi une terrible épreuve. Je crains qu'elle ne soit bientôt au-dessus de mes forces. Le contact de la main de Louise me fait frissonner de bonheur et de crainte, et les baisers du matin et du soir donnés et reçus, il y a si peu de jours encore, avec tant d'innocence, ces baisers me rendraient fou si je ne tenais pas mon pauvre cœur à deux mains pour l'empêcher de se trahir.

«Depuis quinze jours, j'ai passé par toutes les crises morales que le cœur et le cerveau d'un homme peuvent supporter. 0 profonde misère de l'âme humaine! Que de projets coupables n'ai-je pas conçus! Que de résolutions extrêmes n'ai-je pas été sur le point de prendre ! Tantôt je voulais abandonner Louise, quitter à jamais le monde, mettre quelque Chartreuse entre moi et le crime et y mourir de mon amour; tantôt, au contraire, je me disais que des vœux imprudents ne pouvaient m'engager aux yeux de Dieu, et je voulais emporter ma Louise adorée, loin, bien loin; et, puisque j'ai la certitude qu'elle n'est pas ma sœur, la prendre pour épouse devant Dieu. J'ai commencé et déchiré vingt lettres où je lui disais : Louise, tu n'es pas ma sœur, j'ai le droit de t'ainiCT et je t'aime comme jamais femme n'a été aimée. J'en ai commencé et déchiré vingt où je lui disais qu'il

fallait nous séparer, qu'une inexorable nécessité m'imposait ce sacrifice.

« Et, chose singulière, ces deux impulsions si opposées me paraissaient, au moment où l'une ou l'autre m'obsédait, parfaitement raisonnables. Quitter Louise à jamais, la laisser sans appui, sans affections, la livrer au désespoir, oui c'était bien là le devoir sévère que je devais m'imposer. Et puis mon esprit troublé, sans transition aucune, passait d'un vertige à un autre vertige, et retombait brusquement dans un autre ordre d'idées. Alors, abandonner la France, faire de Louise ma femme, vivre d'amour, fouler aux pieds mes vœux, mon sacerdoce, briser l'autel où j'ai offert la victime sainte, tout cela me paraissait juste, logique; je ne comprenais pas qu'il en pût être autrement !

« D'autres pensées, plus honteuses peut-être, se faisaient jour dans mon esprit... Une fois je suis sorti de ma chambre... mais arrivé sur le seuil de celle de Louise, je me suis prosterné et je l'ai arrosé de mes pleurs : pleurs de désespoir, pleurs de remords d'avoir eu la pensée de franchir ce seuil sacré et de souiller, ou du moins de troubler, cette sainte innocence qui croyait reposer sous la garde de Dieu et sous celle d'un frère. Ces larmes ont purifié mon cœur, elles ont été une crise salutaire; et, rentré chez moi, j'ai renouvelé mes serments d'inviolable chasteté. Je comprenais enfin

que cette enfant, trop adorée, doit rester étrangère à mes douleurs et à mes combats. Je dois souffrir seul. Jeter le trouble et le désespoir dans l'âme de cet ange! que Dieu me préserve d'un crime si horrible! Pauvre Louise! Quel serait sur elle l'effet d'une semblable révélation? Peut-être m'aimeraitelle moins? Le sentiment nouveau qu'elle lirait dans mon cœur ne lui inspirerait que de l'effroi. Son amour, à elle, a appartenu à un autre homme; qui sait s'il ne lui appartient pas encoïc.? Est-il possible de cesser d'aimer? 0 Louise, ma Louise, tu ne sauras donc jamais ce que tu as été pour moi, et tu ne pourras jamais m'aimer que comme un frère! Eh bien, soit. Cette affection si calme et si douce ne peut-elle donc plus me rendre heureux? Pourquoi ne pas oublier ce fatal secret et me dire : Elle n'est pas ma sœur... Oh! mon cœur se brise encore ! Mon Dieu ! mon Dieu ! sauvez-moi ! . .

« Pour rendre la paix à mon âme, je me livre à un travail incessant. Au lieu de fuir la présence de celle qui ne doit être pour moi qu'une sœur, je l'ai priée de me seconder dans mes recherches pour l'œuvre capitale que je vais entreprendre sur la philosophie du christianisme. Je veux que ma sœur soil là, toujours là, près de moi, comme lorsque nous étions à Paris. Son intelligence

aidera puissamment la mienne; et puis, elle a pour le travail que je lui impose une aptitude remarquable.

« J'ai rejeté sur des souffrances physiques, que je voulais lui cacher, mes inégalités d'humeur et ce besoin de solitude que je semblais éprouver depuis quelque temps. Nous avons repris nos promenades, nos conversations; on dirait qu'il n'y axien de changé dans nos relations. Mais pour moi il y a un fantôme terrible, menaçant. Je le vois toujours entre ma sœur et moi; et Louise semble le pressentir. 0 paix et bonheur de notre sainte amitié, qu'êtes-vous devenus?

« Hier, j'ai été lâchement et cruellement égoïste. Poussé par un sentiment de jalousie du passé, j'ai parlé de Yerdelon. Jusqu'à présent j'avais évité de prononcer ce nom, et ma sœur, sans doute, s'était imposé la même loi. Louise a rougi, puis elle a pâh. Elle l'aime encore ! Et pourquoi ne l'aimeraitelle plus ? Est-ce que l'amour peut s'arracher du cœur sans y laisser quelques traces, quelques cicatrices dont le sang est toujours prêt à couler?

« Je suis sorti pour aller voir un malade. Quand je suis rentré au presbytère, Louise avait les yeux rouges. Elle a pleuré pendant mon absence. Malheureux que je suis d'avoir ravivé ses douloureux

souvenirs! Affliger l'être qu'on aime uniquement et ne pouvoir implorer son pardon ! Hélas ! entre Louise et moi, il n'y a plus d'épanchements possibles. Un frère pourrait sonder les plaies de ce cœur sans les blesser ; mais je ne suis pas son frère ! ! ! »

C'était dans les derniers jours d'avril 18G2. Le concile provincial de la Gascogne devait se tenir à Limoux. Julio, comme sujet de l'archevêque de T., était justiciable de ce concile. Une longue et violente épître, élaborée dans un conciliabule de la Mappemonde catholique, présidé par son ancien rédacteur , fut adressée à l'évêque de ***, que l'on savait ultramontain zélé et ennemi personnel de Julio. Cette fois, il était à peu près certain que les longues prudences de l'archevêque de T. ne seraient plus de mise, et qu'une condamnation solennelle réduirait enfin au silence le misérable prêtre acharné à écrire à l'encontre des saines doctrines romaines.

Le concile s'ouvrit, le cinq mai 1862, par une procession générale qui partit de la cathédrale et fit un long parcours dans les rues principales de

CONCILE DE Lmoux 331

la ville. Après la croix et la bannière venaient les frères des Ecoles chrétiennes, les élèves du petit séminaire, ceux du grand séminaire, les prêtres missionnaires, les moines des différents ordres religieux de la province , les curés de la ville > les chanoines des cathédrales, les théologiens de Pamiers, de Carcassonne, etc., etc.; les évoques suffragants de l'archevêché de T., crosses, mitres, portant des chapes d'or, enfm le prélat président du concile.

L'archevêque de T. prcfnonça le discours devant tout ce que la ville de Limoux et les petites villes environnantes possédaient de beau monde. Des places réservées pour les autorités, une haute estrade, où toutes les beautés de cette contrée méridionale étalaient d'amples robes de soie gonflées d'énormes crinolines, donnaient à la réunion ce cachet de religion demi-mondaine qui caractérise si bien le catholicisme hybride du xix' siècle. Le préfet de l'Aude pouvait être un prolestant ou un juif, le général commandant la division militaire pouvait être un libre penseur, le président du tribunal, un disciple de Proudhon ou de Renan, un frère de Vanhergen; ces honorables fonctionnaires avaient leur place marquée, comme hauts fonctionnaires, dans une assemblée où quiconque eût avoué ne pas croire à l'Immaculée Conception eût été déclaré hérétique.

332 LE ^lAUDIT

Quels étaient donc les catholiques sérieux de cette nombreuse réunion?

C'était le clergé, sans conteste ; les serviteurs de l'église, sacristains, suisses, bedeaux, chantres, organistes, je le suppose.

C'était le conseil de fabrique.

C'étaient quelques femmes.

C'étaient quelques vieillards.

Tout le reste était le monde : monde curieux, monde inditïérent, monde sceptique, monde incroyant, mais monde bien élevé, se soumettant, avec un sentiment parfait des convenances, à toute la pantomime extérieure des croyants.

Là, l'éloquence filandreuse du président du concile se déploya dans une longue harangue, dont l'heureux thème fut le renouvellement de la face de la terre par le concile de Limoux. Rien ne fut oublié : ni l'immortel Pie IX et son merveilleux pontificat, ni la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, ni les douleurs du pontife si cruellement éprouvé, ni les anathèmes contre la révolution vomie par l'enfer, ni les triomphes futurs de la papauté attendus de la puissance de la Vierge qui, seule dans le monde, a tué tous les hérétiques.

Le lendemain, dans une séance particulière, les travaux du concile furent indiqués. M. le Promoteur fit prêter serment aux vénérables chanoines,

théologiens et canonistes présents au concile, de garder le secret sur tout ce qui serait dit par les évêques, et de faire tout ce qui pourrait nuire ou au respect dû au concile ou à l'honneur des personnes.

On nomma ensuite les présidents, vice-présidents, secrétaires, théologiens des diverses congrégations. On fixa les sessions où se liraient les décrets et les assemblées ou congrégations générales où auraient lieu les discussions.

Ces préliminaires une fois terminés, les travaux du concile commencèrent et se poursuivirent actiment. Le 10, à quatre heures de l'après-midi, sous la présidence de Tillustrissime et révérendissime archevêque métropoHtain, eut heu la sixième congrégation générale à laquelle assistaient les révérendissimes et illustrissimes évêques, les députés des chapitres et les théologiens. L'archevêque président ayant récité la prière Adsumus, la lecture du procès-verbal de la congrégation précédente fut faite par un des notaires du£oncile. Deux décrets furent ensuite lus et approuvés, l'un qui proscrivait les mauvais journaux, et nommément le Cycle, le Coq national, la Feuille, tous trois accusés et convaincus de nier la nécessité du pouvoir temporel du Pape et de favoriser la révolution italienne, doctrines condamnées déjà par les Papes et les décrets du concile de Trente; l'autre qui

Soi LE MAUDIT

proscrivait les danses tournantes, telles que la polka, la mazurka, etc., etc., comme pouvant provoquer de coupables pensées.

Ces décrets avaient été travaillés avec un soin extrême, par la congrégation de Bonis moribus, les sages vieillards qui composaient cette congrégation ayant pensé que toute l'impiété de ce triste temps venait de ces malheureuses danses inventées par le diable lui-même.

Ensuite, l'illustrissime et révérendissime évêque de ***, président de la congrégation de Fide, demanda la parole à l'illustrissime et révérendissime archevêque métropolitain, président du concile, et, l'ayant obtenue, exposa ce qui suit :

« Illustrissimes et révérendissimes Pères et trèschers Frères,

« Je donne pleine et entière approbation aux décrets que vous venez de promulguer pour extirper deux grands fléaux de ce siècle : les journaux et la danse. Vous venez de faire en cela preuve d'une connaissance profonde des plaies qui rongent la société moderne et qui prouvent le danger de sa prétondue civilisation. Mais, j'ose le dire, il y a un ma! plus grand, un mal qui est près de nous, un nia! qu'une indulgence, sinon coupable, du moins malheureuse, tolère dans nos contrées

méridionales, si énergiques dans leurs croyances orthodoxes, c'est l'hérésie. (Profonde sensation.)

« Un nouvel Arnaud de Bresse, comme un loup ravisseur, désole le Midi et cherche à perdre les âmes par des doctrines empestées. (Plusieurs voix : Analhème à l'hérétique !) Ce destructeur de la foi, cet ennemi de l'Église et du saint-siége, contre lequel il ne cesse, depuis plusieurs années, de vomir ses blasphèmes, est un prêtre du diocèse de T., du nom abhorré de Julio de la Clavière. Comme tous les hérétiques passés et à venir, il s'est changé en ange de lumière. Piien de plus modeste que sa tenue, rien de plus doux que son langage, rien en apparence de plus dévoué aux véritables intérêts de l'Eglise. C'est par ces beaux dehors de vertu, de générosité, de piété, de dévouement, en paroles, au saint-siége et à l'immortel Pie IX, pour lequel il affecte une vénération toute particulière, qu'il trompe les âmes droites, qu'il surprend les faibles, qu'il égare ceux qui ignorent les véritables nécessités de l'Église, à ces âges déperdition et de ruine. (Plusieurs voix : Anathème! encore anathème! Que le concile le frappe!)

« C'est surtout par ses écrits, pleins d'un venin subtil, qu'il distille l'erreur. Déjà une première fois, jouant le rôle d'un faussaire infâme, il a travesti les paroles d'un vieillard mourant pour en faire les paroles d'un novateur, d'un conseiller im-

prudent de réformes dans l'Eglise, d'un critique superbe de la conduite si sage et si admirable du vénéré Pontife, dont tous les siècles publieront la gloire. Nous savons que cette profanation odieuse d'un nom si respectable a eu un malheureux succès à T. ; que des hommes impies, appartenant à des sociétés ennemies de la foi, ont donné des louanges publiques à l'auteur de cette indigné fourberie, et lui ont fait la réputation d'un écrivain illustre. (Voix : Que le concile prononce contre lui l'anathème !)

« Ce n'est pas tout ; il a profané la chaire de vérité par la prédication des mêmes erreurs, au grand scandale des oreilles pies, et les applaudissements des ennemis de l'Eglise sont venus l'encourager dans cette voie funeste.

« Sa conduite dans les États du pape a été si coupable, qu'il a porté l'audace, à l'exemple des ennemis des saintes communautés religieuses, jusqu'à briser une clôture, crime que la sainte inquisition a poursuivi, mais en usant d'une telle indulgence pour le coupable, qu'il a été facile à celui-ci de se soustraire à une peine qu'il eût acceptée avec humilité s'il y avait eu dans son cœur un reste de foi. Et depuis il s'est fait écrivain dans ces libelles quotidiens qu'on appelle les journaux; il a élevé, à la face du monde, une chaire de pestilence, où il a enseigné toutes les erreurs

condamnées par les brefs et les allocutions des saints pontifes Grégoire XVI et Pie IX.

« Enfin, il vient de mettre le sceau à ses crimes en publiant, non plus des feuilles volantes comme son journal corrupteur, mais un livre où il entasse une érudition mensongère pour établir que le Christ, les apôtres, les premiers Pères, n'ont pas voulu que le pontificat catholique fût protégé par une royauté terrestre, oubliant les constitutions des souverains pontifes, où il est déclaré que le pape porte les deux glaives, que toute puissance a été donnée au Christ, par conséquent au vicaire du Christ, dans le ciel et sur la terre. (Plusieurs voix : Malédiction à l'hérétique!)

« Oui, illustrissimes et révérendissimes Pères et bien chers Frères, qu'il soit maudit le prêtre qui a souillé son sacerdoce en inventant une calomnie indigne contre un archevêque prince de l'Église!

« Qu'il soit maudit le prêtre qui a proféré dans la chaire de vérité des doctrines scandaleuses !

« Qu'il soit maudit le prêtre violateur de la sainte claustration, protégée par les conciles et les constitutions des papes!

« Qu'il soit maudit le prêtre corrupteur des âmes par les doctrines empestées du journalisme moderne !

« Qu'il soit maudit avec Dathan et Abyron, avec

3o8 LE MAUDIT

Osée profanateur de l'Arche, avec Judas le traître, avec tous les hérétiques auxquels l'Eglise a jeté l'anathème !

« Maudit celui qui attaque la puissance temporelle des pontifes de Piome, sans laquelle leur puissance spirituelle n'est pas libre!

ce Maudit celui qui fait la leçon au pape, à l'épiscopat cathoUque, et qui prétend connaitre mieux que nous ce qui convient à l'Église !

« Maudit soit l'orgueilleux, l'hérétique, le profanateur, le novateur, le folliculaire, le fabricateur de livres de scandale !

« Maudit qui approuvera les doctrines de Juho, actuellement encore curé de Melles, dans le diocèse de T.! »

Et s' avançant vers le milieu de la salle et prenant un livre des Évangiles :

« Que l'on choisisse entre le Christ et Julio profanateur du Christ! Moi, je me sépare de Julio, je lui dis anathème, je le maudis et je m'attache au Christ! » (Des cris répètent dans toute la salle : Nous nous attachons au Christ, nous maudissoii> Julio. Condamnation! Anathème!)

Ce discours, dont -les formes étaient empruntées à la rhétorique sauvage des inquisiteurs du moyen

CONaLE DE UMOUX 339

âge, avait produit un effet immense et changé cette pacifique réunion d'hommes , généralement timides, en un conciliabule d'énergumènes.

L'archevêque de T. jeta un peu d'eau sur ce feu. Il n'aimait pasl'évéque de ***, qui avait la réputation d'être l'évcquele plus exalté de toute la France. Puis, une phrase du discours était directement à l'adresse de l'archevêque. Il n'en fallait pas davantage pour piquer au vif le métropolitain.

Il prit à l'instant la parole.

« Illustrissimes et révérendissimes Pères et trèschers Frères,

« S'il ne fallait que s'unir aux anathèmes prononcés contre les doctrines imprudentes ou même condamnables de M. l'abbé Julio, je ne serais pas le dernier à m'élever contre lui, et comme il est un des prêtres de mon diocèse, je n'aurais pas laissé ce soin à l'un de mes suffragants. 3Iais ici il y a une question plus haute. Avec les sentiments de déférence que nous portons tous au saint-siége et aux très-saintes congrégations instituées par les souverains pontifes pour surveiller, dans tout le monde chrétien, les erreurs des hétérodoxes, ne serait-ce pas nous attribuer dans l'Église les fonctions que la hiérarchie actuelle confère à la sacrée congrégation de ï Index?

« Nous nous exposerions à paraître faire la le-

çon à Rome, et une condamnation contre M. l'abbé Julio paraîtrait un empiétement sur des droits que l'épiscopat exerça autrefois, je le sais, mais qu'il a, à peu près, abdiqués pour concentrer toute la force de l'Église dans les mains, si saintes et si vénérées, des souverains pontifes.

« Quelque légitime que puisse être votre indignation contre les écrits dont l'illustrissime et révérendissime Père, président de la congrégation de Fide, vous a dévoilé la malice, je pense qu'il est plus respectueux pour Rome de laisser à a congrégation de V Index de signaler ces erreurs à tout le monde catholique ; la condamnation aura plus de retentissement. D'un autre côté, notre conduite sera plus prudente. Rome est la douceur même : lorsqu'elle condamne, elle laisse au coupable volontaire ou à l'égaré par surprise une facilité complète de rentrer dans les sentiers de la vérité. Elle se contente d'une simple adhésion à ses décrets. Elle ne pousse donc pas ainsi à l'obstination des esprits qui, souvent, ont pu se tromper de bonne foi.

a L'abbé Julio peut être rangé dans cette catégorie des esprits rêveurs et utopistes qui, en cherchant le bien, tombent dans de dangereux excès. Mais ce prêtre, de mœurs douces et pures, n'a jamais montré la moindre obstination. Lors de la publication du prétendu Testament oxligieux de

l'illustre cardinal mon prédécesseur, il me donna une déclaration de soumission complète qui arrêta le scandale de cet écrit, déclaration que j'eusse pu soumettre à votre esprit bien connu d'équité et d'indulgence chrétienne, si j'eusse pu soupçonnerqu'on eût donné autant d'éclat à une affaire qui, à mon avis, et je crois être bon juge, puisqu'elle me regarde, en mérite beaucoup moins. (Quelques voix : Très-bien ! très-bien !)

« Je vois, illustrissimes et révérendissimes Pères et très-chers Frères, que mes paroles éclaircissent assez la question pour que je n'aie pas à m'étendre plus longuement sur ce sujet. Toutefois, il y a une considération qui vous frappera tous : c'est que, dans notre siècle, avec la disposition des esprits à briser tout frein, toute discipline, nous devons éviter, avec le plus grand soin, d'exposer certaines natures ardentes à lever contre l'Église l'étendard de la révolte. Les leçons de l'histoire ne doivent pas être perdues. Des liommes qui avaient servi la sainte cause, irrités souvent de mesures prises contre eux, avec une rigueur qui a paru outrée, ont donné le triste spectacle d'une rupture éclatante avec l'Eglise. Et ces mêmes hommes seraient morts paisiblement dans son sein, si ont les eût traités avec moins d'acrimonie dès les commencements.

« Je demande donc qu'il ne soit pas donné suite

au décret d'analhème prononcé contre l'abbé Julio, mais que le concile émette le vœu que la sacrée congrégation de YIndex se prononce sur les erreurs dont on accuse cet écrivain. »

On voit tout de suite l'habileté de cette harangue : l'archevêque sauvait Julio des foudres du concile, tout en le renvoyant au tribunal de V Index. 11 mettait à sa place le fougueux évêque de *** et donnait à tous une bonne leçon de modération utile, ce jour-là, dans un pays où l'on reviendrait, avec une facilité effrayante, au système barbare des persécutions religieuses.'

De plus, il tenait la parole qu'il avait donnée au terrible Louboire, dont le souvenir ne le quittait pas. Dans ses mauvaises nuits, l'archevêque avait le cauchemar, et c'était toujours le prêtre Loubaire, devenu ouvrier imprimeur, qui lui apparaissait vêtu d'une blouse, tenant un pistolet à la main, et lui disant : Tu es mort si tu touches à Julio.

Les conclusions de l'archevêque de T. furent adoptées à la majorité des voix et insérées au procès-verbal. Comme il n'y avait rien à l'ordre du jour pour cette congrégation, qui fut la plus orageuse de tout le concile, le président leva la séance après avoir récité la prière accoutumée : Sub tuum.

PROH DOLOr!

« 0 révoltes de mon cœur et de mes sens, vous êtes apaisées, mais à quel prix ! Pendant que je m'absorbais dans mes luttes contre un danger, qu'un peu de calme et de réflexion pouvaient réduire à sa juste valeur, je ne voyais pas qu'une tomjDe s'entr'ouvrait sous mes pieds et allait e'jgloutir mon bonheur, ma vie, mon amour, ma Louise, ma sœur. Car elle est une sœur pour moi à présent, et rien qu'une sœur. Comment est-il possible que le murmure soit arrivé jusqu'à mes lèvres, et que je me sois trouvé en proie à une sombre frénésie pendant laquelle j'osais me plaindre à Dieu de ne m'avoir pas donné ma part de bonheur sur cette terre ? Quoi ! Louise était là , près de moi , et je n'étais pas heureux ! 0 mon Dieu ! pardonnez-moi

et ne me punissez pas. Vous pouvez éloigner la mort du lit de cette pauvre enfant. Vous pouvez prendre la main de Louise comme celle de la fille de Jaïre et lui dire : Lève-toi. Mais suis-je digne d'une telle grâce ? iN'ai-je pas maudit cette destinée que vous m'aviez faite si belle ? Mon Dieu, pardonnez à votre créature ; et , comme le Christ au Gethsemani, je vous dirai : Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi !

« Cette toux sèche, terrible indice d'un mal qui ne pardonne pas, et qui, dans les premiers jours que nous avons passés ici, ne déchirait plus la poitrine de Louise, a reparu. Toujours absent du presbytère depuis trois semaines, en proie à mes hallucinations, combattant contre une ombre, je ne voyais pas l'affreuse réalité ! Mais hier, occupé avec ma sœur à ce travail qui devait être notre salut, une de ses crises de toux est survenue. Louise a porté son mouchoir à sa bouche, elle Fa retiré couvert de sang. Je l'ai regardée : ses grands yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, ses joues étaient pâles, seulement les pommettes étaient colorées d'un rouge ardent. J'ai pris sa main, elle était brûlante.

« — Tu as la fièvre? lui ai-je dit.

c( — Je ne l'avais pas encore eue le jour, m'at-elle répondu.

a — Tu l'as donc pendant la nuit? m'écriai-je.

PROH dolor! 345

« — Oui, depuis quinze jours; fièvre légère sans doute.

« — Et pourquoi ne me l'as-tu pas dit? Tu souffres, Louise, et tu me le caches !

« — Tu ne le savais donc pas?

« — Et comment pouvais-je le savoir, malheureuse enfant?

« — Je te voyais si triste, si malheureux; tes yeux s'attachaient sur moi d'une façon si sombre, si étrange! Lorsque je m'approchais de toi, que je prenais ta main pour la poser sur mon pauvre cœur, qui bat quelquefois dans ma poitrine comme s'il voulait s'en échapper, tu me quittais brusquement; et je me disais : Il veut me cacher ses larmes. Je lisais ma sentence de mort dans tes traits bouleversés. Je le vois bien, Julio, il faut mourir, n'est-ce pas?

« Et Louise se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et moi, éperdu de douleur, je pleurai avec elle.

« — Non, ma Louise, tu né mourras pas ! Tu es ma sœur, ma sœur bien-aimée. Dieu n'ôte pas une sœur à son frère.

c( Cette triste explication épuisa les forces de Louise, il fallut la monter dans sa chambre.

« Seul avec elle, je me mis à genoux près de son lit et là, sa main dans la mienne, je cherchai à calmer l'imagination de cette pauvre enfant. Je lui

346 LE IklAlDIT

protestai, avec vérité, que mes tristesses, mes préoccupations tenaient à des causes étrangères à sa maladie. Il m'est arrivé, lui dis-je, ce qui arrive souvent aux hommes qui ont été absorbés par un travail d'esprit où il leur a fallu mettre en jeu toutes leurs facultés intellectuelles. Mon livre De la puissance temporelle des papes avait pour moi une importance majeure. Faire de la polémique dans un journal ou la transporter dans un livre n'est pas quelquefois chose facile. On peut échouer ; et, mon œuvre terminée, il m'est resté, comme cela arrive à quelques écrivains, une fatigue physique et morale du cerveau, contre laquelle j'ai eu beaucoup de peine à réagir. Je l'ai combattue par un exercice violent. De là mes absences continuelles.

« — Que ne me disais-tu tout cela? me répondit Louise. Pourquoi souffrir se'i? Si je ne te connaissais pas si bien, sais-tu que la pensée que j'étais moins aimée aurait pu me venir? ■

« — 0 ma Louise, tu ne l'as pas eue cette mauvaise pensée? Ce serait mal, bien mal.

« Louise me regarda en souriant comime doivent sourire les anges.

« — Non, me dit-elle, je n'ai pas douté de mon frère, mais j'étais inquiète. Je ne te comprenais plus • •

PROH dolor! 347

« J'ai fait appeler le docteur D***. Hélas ! il ne m'a rien appris. Je savais bien que Louise était perdue et que rien ne pouvait plus la sauver! Mais cet arrêt de mort, prononcé par la bouche d'un médecin, est quelque chose de terrible !.. . C'est qu'au fond de l'âme, il reste toujours un espoir, tant que la science n'est pas venus, froide, inexorable, vous dire : Dans un mois, dans quinze jours peut-être, cette existence, qui est votre existence, sera anéantie. Et voilà ce que le docteur m'a dit ce matin. Et je ne suis pas tombé foudroyé! Et j'ai eu le courage de rentrer dans la chambre de Louise et de lui sourire!... Oui, je lui ai souri. J'ai eu l'air tranquille et satisfait. Le médecin me devait la vérité. Terrible avec moi, il a été doux et consolant avec ma sœur. « La conscience du danger où elle se trouve serait funeste pour mademoiselle de la Clavière, m'a-t-il dit. Ce n'est pas seulement la poitrine qui est attaquée, il y a une affection au cœur qui peut tromper tous les calculs de la science. Une émotion pénible peut la tuer à l'instant. Il y a sans doute dans votre sœur un vice irrémédiable de constitution ; mais le moral a aussi beaucoup souffert. Je crois que je suis parvenu à la rassurer, et si elle n'était que phthisique, j'affirmerais avoir réussi, JVÎais cette maladie de cœur est quelque chose d'effrayant, de mystérieux : elle

donne aux malades des intuitions étranges, une clairvoyance qu'il est difficile de tromper, et leur sensibilité nerveuse est telle que toute impression est un danger. Surveillez donc vos regards, votre attitude avec une extrême attention. Homme et prêtre, vous devez être courageux devant la souffrance et devant la mort. Songez-y bien, une imprudence, de vous surtout , pourrait tuer mademoiselle votre sœur.

«J'écoutais, morne, immobile; je sentais mon sang se glacer dans mes veines, mais je comprenais que mon courage pouvait prolonger la vie de Louise. J'ai serré la main du docteur en lui promettant d'obéir. Et voilà pourquoi j'ai sour: et j'ai eu l'air heureux en entrant dans la chambre de ma sœur. Oh ! comme son regard épiait mes impressions! Je l'ai trompée. Son visage est devenu calme et riant. Nous avons plaisanté sur ses frayeurs. Elle a prétendu que moi aussi j'avais eu peur de l'accident du matin. Mais le docteur l'avait si parfaitement expliqué ! Il ne fallait que quelques jours de repos. Et puis, au mois d'avril, l'atmosphère n'est pas égale, les matinées et les soirées sont humides. Ce beau mois de mai me guérira, n'est-ce pas Julio? Oh! que de belles fleurs nous allons cueillir ensemble dans la montagne ! car vous n'irez plus vous promener sans moi, monsieur. Et quels beaux herbiers nous allons faire,

PROH dolor! 349

pour remplacer ceux qui se sont perdus pendant que vous parcouriez le monde, en vrai chevalier du moyen âge, pour aller au secours de votresœur, enlevée par des chevaliers quelque peu félons, bien qu'ils prennent, comme leur fondateur Ignace, le titre de chevaliers de la sainte Vierge ! Oh ! oui, el mois de mai me sauvera.

« — Oui, mon ange, il te sauvera.

« Et une voix intérieure me disait : C'est au mois de mai qu'elle doit mourir, et les fleurs que tu ramasseras, tu les porteras sur sa tombe.

« Et pendant que la voix sinistre retentissait dans mon cœur, comme un glas funèbre, je continuais à rire et à plaisanter avec ma sœur.

« 0 mon Dieu! si des pensées coupables ont souillé mon âme, cette torture qui la broie ne les a-t-elle pas expiées?

(c Louise ne peut plus sortir de sa chambre. La maladie fait des progrès rapides. Les palpitations du cœur sont continuelles. Les solennités de la semaine sainte et de Pâques m'ont forcé d'être presque toujours éloigné de ma sœur. 0 Christ, j'ai uni mon agonie à la vôtre. Je vous ai suivi sur le Calvaire, et j'y ai versé ces larmes que saint Augustin appelle le sang du cœur. Les tristes lamentations des prophètes, ces images voilées, ces

cierges éteints, tout ce deuil de l'Église, jamais je n'en avais si bien senti la sublime poésie. Mais le jour de la résurrection, tout en ranimant nos espérances pour une vie meilleure, a été pour moi sans joie. Les chants du triomphe, l'A/Ze/iaV/ étaient sur mes lèvres, mais dans mon cœur, toujours la mort et les ombres; toujours le cri sinistre : Deus, Deus meus, quare dereliquisti me? Tristis est anima mea usque ad morteml

« Louise a voulu faire ses pâques. Quand elle m'en a parlé, il m'a été facile voir qu'elle examinait l'impression que sa demande produisait sur moi. J'ai eu l'air de la trouver parfaitement naturelle.

« — Tu sais pourtant, lui ai-je dit, qu'on peut prolonger le temps pascal pour les malades.

« — Non, non, m'a-t-elle dit, il ne faut pas attendre davantage. Quand je pourrai sortir, j'irai à l'église remercier le Dieu qui sera venu me visiter

ce Pauvre ange! avec quelle foi elle a accompli cet acte auguste de la communion... Mon Dieu, que j'ai souffert!

PROH dolor! 35i

« 1" niai.

« Quand ce mois sera terminé, ma sœur n'existera plus. Le médecin me l'a dit et, je le vois bien, il ne se trompe pas. De ces trente et un jours combien Dieu m'en accordera- t-il?

« Je ne comprends plus l'impression que j'ai ressentie en apprenant que Louise n'était pas ma sœur. Je ne devais éprouver que de la surprise, et ce premier mouvement passé, ne rien trouver de changé dans ma vie. J'ai été fou. Je n'étais plus moi-même et je ne puis plus m'expliquer ces aberrations. Oh ! si Dieu me conservait Louise, commeje serais heureux d'être toujours son frère, rien que son frère î Devant son limpide regard, une pensée coupable ne pourrait surgir en moi. Comme tout ce qui dans ma vie, après la découverte de ce fatal secret, m'a paru si sombre me semblerait à présent devoir être lumière et.bonheur ! Vivre avec Louise, la voir tous les jours, échanger mes pensées avec les siennes, m'enivrer avec elle de la double vie de l'esprit et du cœur, est-ce qu'il y a quelque chose au-dessus de cette félicité? Et cette félicité que mon lâche cœur, dans un moment de folie, rejetait ; cette félicité qui ne lui suffisait plus et qu'il met à présent au-dessus de toutes les joies

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de la terre ; celte félicité va lui être enlevée. . . Louise doit mourir!...

« Aujourd'hui Louise semble être beaucoup mieux ; les battements du cœur sont calmes et réguliers. Il y a quelquefois dans les maladies un temps d'arrêt. Louise pourrait vivre bien au delà du terme fixé. Pourquoi ne pas espérer?

« J'ai parlé au médecin de mes espérances.

« — Youlez-vous la vérité? m' a-t-il dit. — Oui, ai-je répondu. — Eh bien, c'est une question non de semaines, mais de jours. Je crains une crise, et si elle arrive, ce sera une question d'heures. . .

« J'avais cru, jusqu'à présent, que le médecin et moi nous avions réussi à abuser Louise sur le danger de sa position. Elle paraissait si calme! Sans faire de projets pour l'avenir, comme en font d'ordinaire ceux qui sont atteints de phthisie, elle parlait pourtant comme si cet avenir ne fût pas borné pour elle à un petit nombre de jours. Eh bien, je me trompais : Louise n'a pas eu un instant d'illusion... Ce matin, je la trouvais encore mieux que la veille, la nuit s'était bien passée; elle avait eu quelques heures d'un sommeil paisible. Et, malgré les arrêts de la science, il me semblait que la science se trompait et que ma sœur pou-

PROH dolor! 353

vait vivre. Louise a lu mes pensées sur mon visage.

« — Tu me crois mieux, n'est-ce pas, mon cher ,îulio?

« — Oui, ma Louise, tu es mieux, bien mieux.

(c — C'est une trêve à la souffrance, c'est beaucoup, mais ce n'est qu'une trêve. Comprends-le bien, Julio, et n'espère pas contre toute espérance. Tiens, voilà la douleur au cœur qui revient.

« — Louise, ma Louise, que dis-tu?

a — Je dis, reprit Louise d'une voix brève et en fixant sur moi ses yeux agrandis par la maigreur de son visage, et auxquels la fièvre donne un éclat surprenant, je te dis, Julio, que nous ne devons plus chercher à nous tromper pendant le peu de jours que nous avons à passer ensemble. Je te dis que toi, prêtre, tu dois avoir le courage de me préparer à mourir. Assez, assez de dissimulation entre nous, c'est une souffrance de plus pour tous les deux. 0 mon cher Julio, je regrette la vie, je regrette la lumière, les fleurs, nos vallées, nos montagnes, toute cette riante nature dont tu m'as appris à connaître les beautés ; mais que sont ces regrets auprès de celui de te quitter? Qui sait à quelles épreuves tu es encore réservé? Ton livre, que j'ai lu avec tant d'admiration, ce livre tout imprégné des saintes doctrines de l'Évangile, et où tu as su concilier les droits sacrés de la vérité avec

354 LE ai AUDIT

le respect que l'on doit aux dernières illusions d'un vieillard malheureux, eh bien, ce livre sera pour toi, je le crains bien, une cause de persécutions nouvelles. Je ne serai plus là pour adoucir tes peines en les partageant.

« La voix de Louise était saccadée ; ses yeux s'allumaient de l'éclat de la fièvre; son cœur battait avec violence.

« — Ne pleure pas, Julio, me dit-elle, en passant ses bras autour de mon cou. Je crois, moi, que l'âme séparée du corps revient encore auprès de ceux qu'elle a aimés. Je serai avec toi, Julio, toujours avec toi, car je n'aime que toi. A présent, sois prêtre auprès de ta sœur, il en est temps.

« Je la compris... Elle reçut de mes mains tremblantes le sacrement des mourants, et je trouvai la force de dire à cette âme que j'ai tant aimée: « Sors de ce monde âme chrétienne!... »

Après celte cérémonie, Louise a eu un moment de calme parfait.

« — Je suis bien, m'a-t-elle dit, très-bien. Laissemoi te parler un peu : cela ne me fatigue pas. A présent, Julio, nous allons attendre la mort ensemble ; elle ne nous séparera que pour un peu de temps, pour un temps bien court, je le crois. Tu as beaucoup souffert, mon frère; tu souffriras encoie, elles peines morales tuent, je le sais bien.

PROH dolor! 355

Non, mon frère, non, nous ne serons pas longtemps séparés. , . .

« La nuit a été terrible !

« — Celte agonie est bien douloureuse pour nous deux, mais au moins nous ne sommes plus obligés de nous cacher nos angoisses, me disait Louise d'une voix tremblante.

« 17 mai.

« — Écoute-moi, m'a dit Louise, après deux heures d'un repos presque paisible, écoute-moi. Je veux te parler de lui : de lui, tu sais? dont je ne prononçais jamais le nom. 11 m'a fait bien du mal ; mais je lui pardonne. Et puis, depuis quelque temps, je ne comprends plus commant je l'ai tant aimé. Son cœur n'était pas à la hauteur du mien...

« La respiration de Louise devenait de plus en plus haLetante. Je la soulevai doucement, et elle appuya sa tête sur ma poitrine.

« — Bien, dit-elle, je suis bien là pour mourir dans tes bras... Comment ai-je pu désirer une autre affection que la tienne? Dans ce moment suprême, je Hs dans mon cœur... Tu as été le grand, l'unique amour de ma vie ; l'autre n'était qu'une illusion...

u Une révolution terrible se fit dans m:)n être. Ces souvenirs du passé, cet être adoré que je tenais dans mes bras et qui, sur le seuil de l'éternité, semblait avoir l'intuition de ce que nous aurions pu être l'un pour l'autre, tout cela me jeta dans je ne sais f[uel délire. Je serrai Louise sur mon cœur. Mes lèvres touchèrent les siennes...

«... Pardon mon Dieu! Pardon et pitié! Mon premier, mon dernier baiser d'amour, c'est un cadavre qui l'a reçu. »

Les précautions prises par le concile pour que rien de ce qui se passait dans son sein ne fût connu au dehors avaient été inutiles. Les serments se prêtent mais ne se tiennent pas. Une assemblée délibérante, ne se composât-elle que de deux membres, est de sa nature indiscrète. Elle a besoin de dire ce qu'elle a fait. L'affaire de Julie au concile de Limoux fit grand bruit dans le monde religieux. Les uns trouvèrent que l'archevêque avait bien fait de ne pas laisser prendre de trop grandes proportions à une chose de soi peu importante; d'autres, même parmi l'épiscopat, le blâmaient de faibUr dans cette circonstance et de pousser trop loin l'esprit de concihation et de ménagement.

Cependant, tout était prêt dans le monde catho-

Ôob LE MAUDIT

lique pour la grande manifestation épiscopale du Sjuin 1802.

Une première fois la secte ultramontaine avait fait venir les évêques catholiques à Rome pour assister à la promulgation du dogme de Y Immaculée Conception de la Vierge. L'épiscopat, oublieux de ses droits, était allé signer une première fois sa déchéance et proclamer l'omnipotence papale, en trouvant bon que, sous ses yeux, le Pape changeât en dogme une opinion controversée dans l'Église. Jamais filet plus habile n'avait été tendu à ces bons évêques, tout absorbés, depuis leur jeunesse sacerdotale, dans les paperasseries de l'administration ecclésiastique et qui ne se doutèrent pas qu'il y avait là-dessous un piège pour étabhr un dogme plus important, aux yeux des ullramontains, que celui des privilèges de la Vierge, le dogme de l'infaillibilité papale. Le coup avait été préparé de longue main par les Jésuites, et ce fut pendant l'exil de Gaëte, après les tourmentes de la révolution romaine, que les conseillers de Pie IX, saisissant habilement le côté faible du Pape, très-porté au mysticisme, lui mirent dans la tète qu'il y avait un moyen admirable, quand la papauté terrestre semblait péricliter, d'agrandir outre mesure la papauté spirituelle, celui de se proclamer hautement infaillible en décrétant un dogme.

Pie IX, qui s'était horriblement compromis vis-

à-vis des ultraraontains, amis de IWutriche, par ses essais de gouvernement libéral, avait besoin de leur donner des gages de son retour aux idées de pouvoir absolu. Il adopta chaudement ce projet, et ce fut de Gaëte que partit un bref du Pape, destiné à consulter les évêques du monde catholique sur l'opinion des fidèles au sujet de l'Immaculée Conception.

Les évêques tombèrent des nues devant cette missive. Ils crurent que le Pape voulait occuper ses loisirs en réveillant cette vieille querelle théologique. Ils consultèrent leurs curés. Ceux-ci, tout aussi étrangers que leurs patrons à la question elle-même, qui était abandonnée depuis des siècles dans les études cléricales, ayant entendu les bonnes femmes réciter l'invocation : « Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous, » répondirent aux évêques que la croyance de leurs paroisses était que la Vierge avait été conçue sans péché.

Rome ne demandait rien de plus. Pas unévêque pas un curé n'avait deviné le piège des Jésuites. Ceux-ci firent fmre des recherches d'érudition par leurs théologiens. Le plus remarquable d'entre eux, et qui devait plus tard se séparer de l'ultramontanisme avec tant d'éclat, le père Passaglia, prouva, en deux ou trois volumes in-folio, que le mot immaculata se trouvait dans tous les livres

grecs et latins écrits depuis saint Jean Damascène. Saint Paul avait bien dit que, « tous ont péché en Adam. » Saint Augustin avait prêché que « celui-là seul était né sans péché qui avait été conçu sans l'embrassement viril. » Des papes mêmes dans le beau temps de l'Eglise, avaient prêché contre la doctrine de la Conception Immaculée. Mais enseigner le contraire de saint Paul, donner un démenti à saint Augustin, faire se contredire la papauté des vieux âges et la papauté moderne, bagatelle! Qui va lire aujourd'hui saint Paul, saint Augustin et les sermons des papes? les Jésuites ne s'arrêtèrent pas pour si peu. Le Pape, qui n'a pas le temps de lire, pensa comme les Jésuites; les évoques pensèrent comme le Pape, et la grande décision dogmatique parut.

Une fois que le courant d'idées fut établi, et les Jésuites, secondés merveilleusement en France par leur journal, VUnivers, avaient réussi au delà de toutes leurs espérances, tout prêtre courageux qui, après des études sérieuses sur la question, voulut, avant la promulgation du dogme, user de sa liberté pour l'étudier et faire connaître son opinion, fut en butte, du moment que cette opinion n'était pas celle des Jésuites, à la persécut ion la plus acharnée.

On se rappehe celle qui fut exercée contre ce malheureux abbé Laborde, dont les mœurs étaient si pures et la piété si exemplaire, qui, plus tard.

devait mourir de faim à Paris, victime de ses convictions.

Les ultramontains avaient pris stratégiquement leurs mesures, et quand les évêques furent réunis, ils eurent l'agrément de s'entendre adresser un long discours qui pouvait se traduire ainsi :

« Vénérables Pères en Dieu, vous n'êtes pas venus ici pour prononcer avec le Pape votre frère dans l'épiscopat. Vous êtes venus jouer le rôle d'enfants de chœur du Pape et apporter de la pompe à la cérémonie; le Pape décidera seul. »

Les bons Pères en Dieu s'étaient munis, pour leur voyage, de 'belles milres étoilées de pierres fines, de grandes crosses de vermeil ciselé, de chapes de drap d'or. Il leur en eût trop coûté de ne pas faire exhibition de toutes ces belles clioses sous la coupole de Michel-Ange. Ils assistèrent à la proclamation du dogme.

L'épiscopat du vingtième siècle avisera.

Ce n'était pas assez de la surprise du 8 décembre 1854, la secte ultramonlaine voulait un bis in idemeu 1862. La papauté, plus menacée que jamais dans son pouvoir temporel, tenait à constater de nouveau, quelles que fussent les conséquences de la révolution italienne pour la royauté séculaire, qu'elle était toute-puissante au point de vue spirituel. Les évêques furent mandés une seconde fois, arrivèrent aussi humblement que

3r>2 LE MAUDIT

la première, apportèrent les mêmes beaux ornements épiscopaux, assistèrent à une cérémonie pompeuse où se brûlèrent seulement pour quarante mille francs de cierges; et, sans avoir. le cœur de se réunir en concile, toujours les humbles serviteurs de la papauté, qu'ils faisaient ainsi grandir de mille pieds au-dessus de leurs têtes, ils signèrent une déclaration politique sur la nécessité de la puissance temporelle des papes, ne prévoyant pas que, le jour où cette puissance, fruit des besoins du vieux temps, tombera devant les besoins des temps nouveaux, ils se trouveront obligés, pour être logiques avec l'enseignement catholique, de proclamer que la papauté n'a pas besoin de la puissance temporelle. La papauté s'élèvera encore sur ces contradictions, sur cet affaissement de l'ancienne aristocratie de l'Église. L'ultramontanisme aura vaincu.

En allant à Rome, l'illustrissime Le Cricq ne se préoccupait d'aucune de ces pensées. La vie d'un archevêque est si courte ! Que lui importait que les évêques gardassent dans l'avenir leur rang et leur dignité; que les papes fussent ou non omnipotents? Il faut être d'abord cardinal : après nous le déluge.

Notre prélat avait merveilleusement négocié pour le chapeau. L'affaire du concile de Limoux avait fait beaucoup de bruit dans le monde officiel,

et on pourrait affirmer que ce n'était pas d'un espion de bas étage que venait le rapport destiné au gouvernement. Nous n'étonnerions peut-être personne si nous osions dire que ce rapport à été élaboré par l'illustrissime Le Cricq lui-même, et envoyé, par une main tierce, à Paris, où il ne pouvait manquer de donner une haute idée de l'esprit de prudence et de modération du personnage pour lequel on sollicitait le chapeau. La manière dont le prélat avait relevé la harangue fanatique, extravagante de son sufïragantfut le dernier coup porté aux résistances. Le général prolecteur de l'archevêque et agent actif de toute la négociation fit beaucoup valoir la protection intelligente accordée par l'archevêque au prêtre gallican si AÎolemment attaqué. Il obtint l'assentiment demandé, et une dépêche apprit au prélat qu'il était nommé cardinal. C'était beaucoup que l'assentiment du pouvoir en France, il fallait maintenant celui de la cour romaine. En deçà des monts, où le vent soufflait au libéralisme, au gallicanisme, aux résistances contre l'envahissement théocratique, l'illustrissime avait dû faire le modéré, le conciliant, le libéral. Au delà des monts on demandait du zèle, des gages de dévouement absolu, non-seulement au pape comme pontife, on se soucie médiocrement de cela, c'est alfaire d'intérieur, mais au pape comme roi, comme roi des États romains, de tous les États

romains, entendons-nous, des Marches, de l'Ombrie, des Légations. On demandait, sur toute chose, une bonne dose de haine contre l'infâme galUcanisme, contre Bossuet, Fleury, la Luzerne, Affre, tous ces hommes qui n'ont pas cru à l'infaillibilité pontificale, et qui l'ont écrit à la barbe des papes.

Notre prélat se souciait de Bossuet comme de Bellarmin. Il se souciait uniquement du chapeau.

Une réception très-chaleureuse l'attendait à Rome. L'ambassade française avait fait pour lui la demande de ce chapeau tant désiré, et cette demande avait été bien accueillie. Les premiers jours de son arrivée à Rome, il se multiplia, fit de nombreuses visites: 1° au Général des Jésuites; 2° aux prélat s familiers du Saint-Père; 3° à tous les cardinaux et prélats les plus connus à Romo par leur inimitié contre la France et kur ultramonîanisme implacable.

Tout allait à merveille.

Mais voici que le malencontreux orateur du concile de Limoux arriva aussi. Celui-là ne pensait pas au chapeau. Il avait en tête une autre marotte : l'extinction en France du galhcanisme et la guerre à la prétendue civilisation moderne.

Cet homme, obstiné comme un moine, ardent comme un inquisiteur, eut son audience du pape ; et, comme pour lui un chat était un chat, il raconta l'aflaire du concile, les ménagements du métropo-

litain pour un prêtre misérable qui avait eu l'audace d'écrire un livre contre le pouvoir temporel des papes.

Ce mot porta coup ; l'affaire du chapeau était manquée pour l'archevêque.

Celui-ci, auquel d'abord tout souriait dans la ville papale, ne fut pas peu surpris, à une seconde visite au Vatican, de voir tous les visages froids à son aspect. Prélats familiers, cardinal-ministre, cardinaux de la grande coterie ultramontaine et absolutiste étaient tout à coup devenus pour lui d'une réserve marquée.

L'homme ennemi a passé là, se dit le personnage, toujours en défiance : il faudra voir.

Son agent à Rome alla aux renseignements, il fallut jouer de ruse ; mais enfin, un beau soir, il apporta à l'Eminence manquée la nouvelle suivante :

— Vous avez été desservi par l'évêque de ***. Il est allé jeter à la tête du pape, accoutumé à moins de rudesse dans la langue officielle, que vous n'aviez rien moins que pris, en plein concile, la défense d'un prêtreennemide son pouvoir temporel. Lepape n'a rien dit, mais a paru visiblement bouleversé. Le même jour, il a dit à monsignor B., un de ses prélats intimes :

— J'allais faire un singulier cardinal ! L'archevêque eut besoin de tout son courage

pour ne pas tomber devant cette terrible révélation.

— Que faire, mon pauvre abbé ?

— Que faire, Monseigneur? Mais laisser passer l'orage ; faites le mort, qu'on vous oublie pendant quelques jours, effacez-vous.

— Vous avez raison.

Et le saint homme, renonçant aussitôt à toutes les distractions que donne le séjour de Rome aux évêques étrangers, alla se mettre en retraite au Gèsii, pour y suivre, sous la direction de l'un des Pères, les exercices spirituels de saint Ignace.

— 31onseigneur fait là un coup de maître, dit l'agent archiépiscopal; un Italien n'eût pas mieux trouvé.

La bienheureuse retraite porta ses fruits de toute manière. Elle se termina l'avant-veille de la cérémonie du 8 juin.

Le lendemain de la fête, le Général des Jésuites alla faire une visite à Sa Sainteté, pour la féliciter des grandes choses qui s'étaient accomplies dans cette solennité. Il parla avec enthousiasme des suaves exemples de piété que les évêques français avaient donnés pendant leur séjour à Rome.

— Nous avons été , Très-Saint père, extraordinairement édifiés par Sa Grandeur monseigneur Le Cricq, archevêque de T., qui est venu, avec une humilité profonde, faire une retraite au Gem. Quel dévouement pour Votre Sainteté et pour le saint-

siège ! Il nous a raconté qu'il avait voulu réserver à la congrégation de VIndex la condamnation des erreurs du fameux Julio , condamnation que le concile de Limoux voulait prononcer séance tenante. Mais l'archevêque a soutenu les privilèges du saint-siége et des congrégations romaines avec une si grande force, que le concile s'est abstenu, et, dans ce moment, le digne prélat se porte luimême, auprès du cardinal préfet de VIndex, le dénonciateur des livres de ce novateur ennemi de l'Eglise et du saint-siège, et en particulier du livre de pestilence qu'il a écrit contre la puissance temporelle des papes. L'archevêque vient de lancer uninterdit contre l'auteur, qui est son diocésain. Un sourire du Saint-Père apprit au révérend Général que sa cause était r^agnée.

■ Deuxjours après, on lisait v.îans la Maj^pemonde catholique :

a Nos nouvelles de Rome sont pleines d'intérêt, le souverain pontife continue à témoigner aux évêques français la plus haute considération. Une dépêche télégraphique, que nous recevons à l'instant, nous apprend que monseigneur Le Cricq, archevêque de T., est nommé cardinal de la sainte Eglise romaine. Le pape a voulu récompenser, dans sa personne, le dévouement sans bornes au saint-siège et aux doctrines romaines que les illus-

très prélats français viennent de manifester d'une manière si éclatante. La suprématie de Rome éclate de plus en plus. Les derniers restes du gallicanisme sont éteints. Le pape règne dans l'Église et gouverne dans les diocèses. La grande unité est accomplie, il n'y a plus qu'un pasteur et autour de lui des serviteurs dociles qui s'honorent de ne plus faire valoir de vaines prérogatives.

« La même dépêche nous apprend que le nouveau cardinal vient de déférer au tribunal de ÏIndex le livre de M. Julio de la Clavière De la puissance temporelle des papes, livre dont la doctrine est diamétralement en opposition avec celle de la solennelle déclaration des évêques.

c( Préalablement, l'éminentissime cardinal avait fait signifier à l'auteur, qui était curé dans son diocèse, une sentence définitive d'interdit. Nous ne pouvons qu'applaudir, avec tous les honnêtes gens et tous les hommes attachés aux saines doctrines, à ce zèle du pieux archevêque contre un écrivain qui, depuis longtemps, scandalisait l'ÉgHse. Le temps est venu où l'indulgence pour de tels hommes serait une connivence coupable. L'épiscopat français entre dans une voie nouvelle. Cette première leçon ne sera pas oubliée. Il faut que l'erreur sache qu'elle sera poursuivie partout, dénoncée et foudroyée; l'Église, il en est temps, va se montrer impitoyable. »

S. E. le cardinal Le Cricq sortit de son humble retraite du Gesii pour revêtir la toge rouge, souvenir de la toge des sénateurs de l'ancienne Rome. Il se hâta de traverser la Méditerranée et d'arriver à T., où il fit une entrée triomphale.

Un pompeux mandement fut adressé, par le nouveau cardinal, au clergé et aux fidèles de son diocèse. Cet homme, qui avait travaillé pendant trois ans, avec une activité fiévreuse, pour arriver au cardinalat, écrivait les phrases suivantes, traditionnelles dans les mandements de prise de possession des grands postes :

« Mes très-chers frères,

« La Providence, dans ses voies impénétrables, est venue, au moment où nous étions absorbés par les travaux de notre humble apostolat au milieu de vous, nous appeler à l'une des plus grandes dignités de l'Église romaine. Nous avons tout fait pour décliner cet honneur, que tant d'autres méritaient mieux que nous. Il nous a fallu nous soumettre aux volontés de celui qui nous représente Dieu sur la terre.

« Mais si cette charge éminente, à laquelle nous étions loin de songer, est une faveur dont nous nous déclarons indigne, nous n'en acceptons pas moins les grandes obligations de dévouement au

Saint-Siège et au Très-Saint-Père qui y sont attachées, etc., etc., etc. »

Le mandement fit fureur dans le monde religieux de T.

— Quelle profonde modestie! Quelle humilité! Quel détachement des honneurs dans ce bon cardinal ! Il a fallu que le Pape lui fît violence pour qu'il acceptât le chapeau ! . . .

Dans le monde qui sait toujours le vrai des choses, on fit courir le petit pamphlet suivant :

« Mes très-chers frères,

« Les voies impénétrables delà Providence, qui ont mis sur notre tête le chapeau de cardinal, sont M. le général de ***, tout-puissant à la cour. Pour plaire au gouvernement français nous avons fait le libéral. Pour plaire à Rome, nous avons fait Tultramontain. En retour de tant de peines, il est bien juste que nous acceptions les soixante mille livres de rentes attachées à notre nouvelle dignité de cardinal et de sénateur.

« Sur ce, nous vous donnons notre bénédiction. »

Un exemplaire de ce mandement charivarique fut envoyé au cardinal lui-même, sous une brillante enveloppe scellée d'un immense cachet de

cire rouge. Un malin l'avait fait mettre à la poste à Paris, pom^ être bien sûr qu'avec cet appareil le factum arriverait directement au cardinal.

Ce fut la vengeance que tira le monde des ambitions et des lâchetés de M. Le Cricq.

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