LA DERNIÈRE PROSCRIPTION
service de commissionaires de Liichon à Tarbes, suivaient la route de Saint-Béat.
Sur le devant de la première de ces lourdes voitures, et sous une espèce de capote en gros cuir faisant cabriolet, était un homme grave, jeune encore , mais au front dépouillé, au visage pâle et maladif. Il était revêtu d'un surtout léger, et il s'abritait, pour se défendre de la chaleur, sous la lourde capote qui brisait les rayons ardents du sol
Cet homme était Julio, le maudit du concile de Limoux, le pauvre prêtre frappé de la foudre de l'interdit parti de Rome même, pendant que le futur cardinal faisait les exercices de saint Ignace et méditait sur la mort, le jugement, l'enfer et le paradis.
L'humble victime n'avait pas murmuré. La lettre qui lui signifiait l'interdit était arrivée à Julio au moment même où il allait monter à l'autel. La cloche du village avait sonné selon l'usage, et deux ou trois vieillards, quelques femmes pieuses se tenaient prêts à assister à la messe, Pour obéir jusqu'à la fm, il songea à se dépouiller, à l'instant même, des vêtements sacerdotaux; mais il craignit de scandaHser ces quelques pauvres âmes, qui ne se fussent pas expliqué la conduite du prêtre : et, pareil au Christ sortant de Gethsémani, il se rendit
aux pieds de Tautel pour offrir, la dernière fois de sa vie, l'holocauste non sanglant immolé entre ses mains.
Il n'y eut pas une larme tombant des paupières de Julio sur le livre où il lut, avec un recueillement profond, la prière préparatoire. Fort et digne de lui-même, il s'offrit à Dieu comme ces soldats expirants dans les gorges des Thermopyles qui savouraient l'insigne gloire de mourir pour leur patrie. Julio mourait ainsi, non pas encore de ce dernier brisement d'organes après lequel arrive le froid de la matière privée de la vie, mais avec le dépouillement absolu de toute sa volonté, adorant les décrets de la Providence dans la sentence brutale qui le frappait, priant, du fond de l'âme, pour l'ambitieux prélat qui avait acheté la pourpre au prix de cette honteuse et dernière meurtrissure ; pour tous les ennemis qu'il avait dans l'Eglise, pour les fanatiques dont la plume haineuse l'avait poursuivi ; pour ce pontife du cathoKcisme portant, le dernier dans le monde, la lourde couronne des Césars, accolée, par une fatale erreur, au bonnet modeste des évêques de Rome.
Mais où son cœur se brisa, où sa voix devint tremblante, où les douleurs de l'agonie saisirent son être tout entier, ce fat lorsque, prononçant le Mémento des morts, il fahut songer à cette infor-
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tunée Louise, sur la tombe de laquelle il ne lui serait plus donné de venir courber les genoux.
— 0 mon Dieu ! se dit-il, dans les quelques instants que la liturgie chrétienne consacre à ce pieux souvenir de ceux qui ne sont plus, ils m'ôtent tout, jusqu'au tertre de gazon qui recouvre les restes de ma Louise adorée ! Mais prenez les déchirements de mon cœur comme la dernière prière du prêtre à qui il ne sera plus donné de monter à l'autel ; que ce soit une expiation efficace pour cette âme que j'ai trop aimée et que je vous demande de retrouver dans le séjour de votre gloire!
Bientôt la sérénité revint sur le front du martyr, comme si l'ange de l'espérance fût venu le ranimer dans ses angoisses. Sa voix devint vibrante lorsque, rappelant l'origine de la plus sublime des prières, il songea aux droits de fihalion que l'Évangile donne à l'homme vis-à-vis de Dieu ; et le Pater noster, répété comme le dernier murmure d'amour qu'un enfant prêt à mourir fait entendre à l'oreille d'une mère, sembla être le chant du cygne sur les lèvres saintes du prêtre privé pour jamais du sacerdoce.
Le lendemain, avant le jour, sans que nul dans le village pût soupçonner ce triste départ, les malles de Julio et son mobilier, chargés pendant la nuit, partaient avecluipour Tarbes, où de là le mau-
dit se chercherait un asile dans quelqu'une des vallées des Pyrénées. Les grandes âmes ne perdent jamais tout ; même après les flétrissures qui viennent des hommes, se trouve la paix qui vient de la nature et de Dieu.
La santé de Julio, si profondément ébranlée avait reçu une secousse terrible de la mort de Louise. S'il avait montré de la force d'âme devant l'ordre brutal qui l'arrachait aux fonctions sacerdotales, la pensée de dire l'adieu éternel à la tombe qui lui gardait sa sainte relique fit sur lui une impression profonde et acheva de détruire sa santé si ébranlée. Les médecins de ïarbes lui conseillèrent de choisir dans la montagne quelque vallée bien abritée, dont l'exposition fût au midi, et lui prescrivirent mille soins minutieux pour éviter de plus graves perturbations, devant lesquelles la science bientôt pourrait être impuissante.
Julio, qui connaissait toute la partie montagneuse des environs de Luchon, venait, pour la première fois, dans celle des lïaules-Pyrénées. Au iieu des vallées profondes, sombres, encaissées,
effrayantes, qu'il avait vues dans le centre delà chaîne, lui apparaissaient des vallées larges, inondées de lumière dès le point du jour et bordées de montagnes boisées ou tapissées de prairies verdoyantes. C'était toujours la montagne, mais adoucie dans ses rigueurs, moins âpre pendant les hivers, et conservant l'été une délicieuse fraîcheur à laquelle il n'y a rien de comparable.
La vallée de Compan, l'une des plus admirées pour la douceur de sa température, fut celle que choisit Julio. Il eut le bonheur de trouver, à deux kilomètres de Campan, une petite villa sainement construite, entourée d'un verger et d'une petite prairie au bas de laquelle passe le Gave. Il prit à ferme- cette villa, et huit jours après son départ de Melles, il était commodément installé dans cette paisible retraite. De là il écrivit à l'évêque d'A., son ancien ami, à M. de Leich et au brave Loubaire.
31. de Leich répondit. Dans ce moment, il aspirait à une position plus élevée que celle qu'il occupait, et la protection du nouveau cardinal lui était nécessaire. Sa lettre se ressentit de cette circonstance ; elle était froide, elle contenait des regrets sur la ligne de conduite que Julio avait tenue et qui avait amené le triste résultat d'un interdit. Elle témoignait au proscrit cette affection d'un protecteur qui semble un reste de générosité.
— Encore un délaissement, se dit Julio.
L'(H^êque d'A. fut plus froid encore : il dépensa son encre pour donner le conseil à Julio d'aller s'humilier devant son archevêque, de qui il pouvait toujours attendre de la compassion.
-- Scirent si ignosœre mancsl dit tristement JuUo. Et il comprit, au ton de la lettre, que cet homme, le seul dans l'épiscopat qui eût eu dans le temps le courage d'avouer son amitié pour lui, n'avait plus à lui offrir que l'aumône d'une stérile compassion, et il cessa de lui écrire.
La lettre de Loubaire arriva.
« Ils vous ont tué, mon ami ! ils vous ont tué ! Si je ne craignais pas que l'émotion pénible que vous en ressentiriez ne vous fît mal, j'irais rendre au cardinal œil pour œil, dent pour dent, et lui rappeler certaine promesse contre laquelle il n'y a pas encore prescriplion que je sache. Il n'aurait que ce que mérite son crime envers vous. Mais, je le sais, vous seriez au désespoir d'avoir été l'occacasion d'une vengeance. C'est donc vous qui retenez mon bras. Je respecte vos saintes délicatesses de conscience. Mais il faudra qu'il le sache un jour. Ces gens-là qui ont fait trembler, il est bon qu'ils appréhendent ici-bas une justice, en attendant celle d'en haut, qui punit les lâches, les trailres et ceux qui vendent leurs frères.
« Je me charge de lui servir un plat de mon métier. Mais rien ne presse. Je veux lui laisser sa lune de miel, à M. le cardinal.
« Soignez bien, cher ami, une santé qui nous est si précieuse.
« Loubaire vous embrasse de cœur. Quand vous aurez besoin de lui, n'importe pourquoi, faites un signe, il sera près de vous. Mes petites épargnes, mon bras, ma vie, tout vous appartient. ^Puisez dans ma bourse et disposez de moi.
« Tout vôtre,
« Loubaire. »
Julio ne répondit ni à l'évêque donneur de conseils ni au magistrat ambitieux gourmé dans son importance. Il était aussi pour eux un maudit. Mais il écrivit à Loubaire.
(( Laissez, mon cher ami, toutes ces idées de malveillance à l'encontre de M. le cardinal Le Cricq. 11 n'est plus mon ennemi. Il a été tout bonnement un instrument de la Providence ; rien de plus. Vous devinez très-bien lorsque vous sentez que ce serait pour moi une mortelle souffrance si j'apprenais que vous lui avez adressé un seul mot de reproche à mon sujet. Il pourrait croire que vous avez mon assentiment à une démarche que je réprouve
comme chrétien et comme homme soucieux de sa dignité.
c< C'est votre amitié pour moi qui vous égare. Ce noble sentiment ne doit jamais inspirer une mauvaise action.
« Maintenant que je vous ai fait une petite gronderie, je vous remercie de votre bonne et chaleureuse lettre. Elle est la première et la seule qui soit venue m'apporter des consolations dans ma retraite. Je la relirai, vous m'en adresserez d'autres, et ce dernier Hen avec les hommes, ce dernier échange de mon cœur avec le vôtre sera un adoucisement aux tristesses d'une soHtude trop absolue.
« Merci de vos offres généreuses. J'espère n'avoir jamais besoin d'y recourir. Mais il m'est doux de savoir qu'il y a un homme sur la terre qui m'offre la sueur de son front. Adieu , mon ami.
« Tout vôtre,
« Julio. »
Ce fut un événement dans la paisible vallée où se retira Julio que l'arrivée de ce prêtre qui ne pouvait pas monter à l'autel. Quand, le dimanche, les populations montagnardes descendaient des chalets, se groupaient devant l'église du village au tintement de la petite cloche, le prêtre qui ne
portait plus l'habit ecclésiastique, vêtu maintenant d'un pardessus noir, traversait les différents groupes et allait se placer à l'extrémité de la nef, à peu de distance du bénitier. Là, silencieux, recueilli, dès que l'office de l'Eglise avait commencé, il suivait les prières du célébrant avec l'attention pieuse du plus humble des fidèles.
Le peuple des champs n'est pas fort en fanatisme, et, à part cinq ou six dévotes, qui reproduisaient à Campan le beau idéal du genre que nous avons vu dans la vieille madame de la Caprède, nul ne jeta jamais sur cet homme si doux, si affable, si peu fier, une parole de haine, un regard de malveillance.
Il avait eu d'abord la pensée de se présenter le dimanche à l'église revêtu de la soutane, de se placer au pied de l'autel et d'entendre là le saint office. Un interdit est un acte de l'autorité purement extérieur. Il n'ôte aucun droit à la participation des sacrements de l'Eglise et il n'est en soi une flétrissure que lorsqu'il a été prononcé pour des actes de la vie sacerdotale qui peuvent être une honte. Rien de tout cela dans l'existence si sainte, si chrétienne de Julio, il ne lui eût certes rien coûté le dimanche de servir la messe au curé de Campan, et, privé des fonctions de l'ordre du sacerdoce, de remplir celles d'acolyte, qui avaient été sa première initiation dans la hiérarchie cléricale. Disons
LE SOLITAIRE DE LA VALLÉE DE CA^iPAN S'^S
même que cela lui eût été doux de remplacer l'enfant aux pieds du pasteur qui monte à l'autel, de servir le vin et l'eau du sacrifice. Rien de tout cela n'eût paru petit à celte haute intelligence. Tout cela eût été possible avec un autre curé que M. Barnabe Capdeporc, curé de Campan, un des plus chauds abonnés delà Mappemonde catholique et le plus ardent ultramontain de toutes les vallées pyrénéennes. A ses yeux, un prêtre mis à l index et interdit pour ses livres était un satellite de Lucifer, à qui, dans le bon vieux tenps, on eût fait l'honneur du san bénito.
Tout effacée qu'elle était, la présence de Julio dans son église devenait, pour cet homme, chaque dimanche, un sujet d'irritation. Que Julio, comme beaucoup d'autre pauvres diables, un peu trop tendre pour quelque Iléloïse de bas étage, eût été interdit à l'occasion d'un scandale, le charifoble curé aurait eu de l'indulgence; mais un homme flétri pour ses doctrines ne pouvait en attendre que de la haine.
Ce sentiment de malveillance était si prononcé chez le curé que, au moment de l'aspersion, quand la foule des paysans était agenouillée au milieu de la nef et que Julio, debout au milieu d'eux, s'inclinait en faisant un signe de croix, le regard de maitre Barnabe semblait jeter des flammes, et il arriva une fois ou deux de lancer en plein visage
au pauvre prêtre le goupillon trop chargé d'eau bénite.
On se doute des allusions peu voilées qui partaient, dans le prône, de la bouche du curé. Les ennemis de Dieu et du pape, les prêtres qui embrassaient la cause de la révolution, le zèle des bons catholiques pour le denier de Saint-Pierre, les commentaires des mandements de son évêque, la grotte de Lourdes étaient des occasions heureuses pour jeter l'injure à celui qu'il ne nommait jamais, — faisant allusion au concile de Limoux, — autrement que le maudit.
Comme notre fanatique était en même temps ambitieux, et qu'il convoitait une cure d'arrondissement, il sut mettre à profit le séjour de Julio dans sa paroisse, pour faire parade de zèle. Il se rendit à l'évêché de Tarbes. Là, il se posa en défenseur de la foi et se dit très-malheureux d'avoir, dans sa paroisse, un homme qui donnait le scandale public de résister aux décisions de Rome. Il témoigna le plus vif regret que les lois civiles, favorables à l'erreur, permissent à cet homme de venir souiller de sa présence l'assemblée des fidèles, et il déclara que si Julio, vu son état de sauté chancelante, venait à mourir dans sa paroisse, il lui refuserait la sépulture, s'il n'obtenait pas de lui une rétractation bien explicite de ses erreurs.
A la première conférence ecclésiastique de Ba-
gnères de Bigorre, il ne manqua pas de déblatérer avec la même violence contre Julio, en présence de tous les curés du canton. Quelques-uns, qui connaissaient leur homme, virent très-bien le but d'un si beau zèle ; mais les autres, vrais moutons de Panurge, applaudirent le défenseur énergique de la bonne cause, et pour tout ce clergé, de sa nature honnête et bon, le solitaire de Campan devint un de ces monstres d'orgueil, insurgés contre l'Église et contre le pape, qu'il faudrait écraser sous les pieds.
Juho supporta ces haines avec sa mansuétude habituelle. Il avait été grand en face de la toutepuissance hiérarchique : il n'allait pas s'inquiéter des petites piqûres qui lui venaient de ces hommes entraînés dans le fanatisme par les excitations d'un parti extravagant, et nullement par aucune malice de cœur.
Cependant son âme douce et aimante souffrit de trouver encore de la persécution parmi ses pauvres frères, hommes de peine comme lui, broyés sous le pharisaïsme et la domination, comme il l'avait été lui-même. Il avait combattu pour eux, et si sa voix eût pu être entendue dans l'Église, il eût obtenu leur émancipation légale, il les eût relevés du servage que leur impose la discipline actuelle. Celui qui avait voulu être leur Ubérateur n'était aux yeux des plus modérés qu'un pauvre fou, qui
Ô8b LE MAUDIT
s'était égaré dans ses conceptions; et pour les têtes ardentes, qu'un ennemi de l'Eglise, bon à être livré aux inquisiteurs.
C'est une loi dans riiumanité, la victime qui expie et qui sauve porte toujours l'anathème.
Les deux mois d'août et de septembre se passèrent dans la villa de Campan. Julio écrivait cinq à six heures par jour. Le grand travail de la pensée est la volupté des hommes de génie. Si l'enfantement est quelquefois douloureux et l'expression infirme, si la plume hésite dans ces manifestations qui ne paraissent souvent qu'une ébauche, quelle sainte joie quand l'artiste penseur arrive à atteindre son idéal ! 11 y avait beaucoup du poète dans le talent d'écrivain de Julio.
Ce qui nous reste de lui rappelle les bonnes pages de Lamennais avec une teinte plus molle. Il avait aimé et souffert. Lamennais n'avait guère vécu par le cœur, quoique sa correspondance dénote, à côté d'une âme de feu, un cœur sensible aux plus douces affections.
Les fragments que nous avons trouvés confondus avec les notes sur lesquelles cette histoire a été écrite, paraissent se rapporter à un livre qu'il voulait publier sur les destinées du christianisme. Nous donnons à nos lecteurs quelques-unes de ces pages, les dernières probablement qui aient été inspirées à ce noble et suave génie.