LES PREMIÈRES MEURTRISSURES
Vacance du siège archiépiscopal de T.
C'est un grand événement, dans une ville de province, que la mort de son évêque. Un nouveau règne commencera bientôt ; et les courtisans habituels du palais épiscopal disent déjà: Le roi est mort, vive le roi!
Rien n*est oublié rapidement comme celui qui a été revêtu d'une grande puissance et qui n'est plus. Sa cendre est tiède encore que tout s'arrange, comme s'il n'avait jamais eu en main le pouvoir.
Le cardinal, qui avait racheté, par le courage de ses derniers aveux, les faiblesses d'une vie toute consumée dans l'ambition, expira après une épouvantable agonie. Son nouveau disciple avait re-
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cueilli son adieu suprême et lui avait fermé les yeux. Immobile aux pieds du lit funèbre, il avait passé, avec les domestiques et la sœur du prélat, le reste de cette nuit cruelle, où la mort s'était présentée à lui avec toutes ses horreurs.
L'abbé Gaguel, qui devait tout au cardinal, était venu aussi, et avait affecté un certain désespoir. C'était moins son bienfaiteur qu'il regrettait qu'une haute position auprès du cardinal, position qui devait le mener plus haut encore, si le cardinal eût vécu.
La vieille sœur, froide et égoïste, donna à la nature ce que la hature pouvais rigoureusement demander. Cette femme, précautionnée et habile, était munie d'un bel et bon testament qui l'instituait légataire universelle de son frère.
Il n'y avait plus qu'à enterrer le défunt avec le cérémonial et la pompe usitée.
Le chapitre se réunit le matin même de la mort de Tarchevéque; et il fut procédé à l'élection des vicaires capitulaires. Deux partis étaient en présence : celui de l'archiprétre et celui de M. Gaguel. Ces deux hommes se détestaient cordialement, et leur rivalité éclata dans cette circonstance, où il s'agissait, pour l'un comme pour l'autre, d'une question capitale, celle de l'amour-propre.
M. Gaguel l'emporta. Il parvint à se faire nommer vicaire général capitulaire avec deux autres chanoines de son parti; et l'archiprétre fut complètement évincé.
guinèQe. Nous coDnaUsians le cardinal; il faut protester hautement contre ce libelle dififamatoire. Il serait même sage de le poursuivre devant les tribunaux.
— Prenons garde, dit un Père : des copies du testament religieux du cardinal, non signées, non produites à la publicité par l'impression, ne constitueraient pas un délit conlre Tabbé Julio. Attendons. Si, selon les intentions que seoible indiquer un passage de cet écrit, il, est livré à la publicité, j'opine pour que l'auteur soit poursuivi en diffamation.
Cette remarque parut juste aux sept vieillards.
Trois jours après, la Mappemonde catholique publiait l'article suivant:
^,0n nous écrit de T. :
„La mort du cardinal de Flamarens a causé un regret universel. On lui a fait de magnifiques funérailles. Tout le clergé du diocèse s'était porté à cette cérémonie, où la population entière a témoigné au prélat défunt le souvenir d'une profonde vénération. M. l'abbé Gaguel, vicaire générai capitulaire, a prononcé une oraison funèbre pleine d'éloquence, qui a excité l'admiration générale.
„Le cardinal de Flamarens, par son dévouement au saint siège et son amour des saines doctrines, a laissé une réputation sans tache.
„lM[alheureusement, un ignoble écrit clandestin
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circule dans T. sous le Dom de Testament religievac du cardinal de Flamarena, Outre le» diffamatioDs que ce libelle contient contre une société illustre que ses vertus, sa science, son attachement au chef de FÉglise ont placée depuis longtemps à l'avant-garde du catholicisme, il prête au vénérable cardinal des théories religieuses tellement absurdes, tellement contradictoires avec celles qu'on lui a entendu professer toute sa vie, que personne, dans le monde bien pensant, ne voudra ajouter de créance à cette publication calomnieuse. Mais les libres penseurs et les ennemis de la religion en font grand bruit. Ils affirment que ce sont bien là les dernières paroles du vieillard mourant, et qu*il les a développées dans les moments lucides que lui -a laissés l'attaque d'apoplexie dont il est mort. D faut avoir une grande dose d6 crédulité pour adopter cette fable.
„0n donne pour auteur du prétendu Teatorment religieux un très-jeune prêtre, que le cardinal avait accueilli avec quelque bienveillance et auquel cette faveur a tourné la tête.
„0n s'attend prochainement à ce que l'administration diocésaine, sede vacante^ prenne des mesures énergiques contre la publication scandaleuse de cet écrit et flétrisse, comme il. le mérite, l'auteur de cette coupable supercherie.
Pour extrait:
„Labiche."
On devine de quellA plame était parti Taiiiele de la Mappemonde,
Il eut à T. un imoiense retentissement, VÉtQ&» UmgwsdociÊrme, qui était sous l'influença des Jé^ fluit9s, ne manqua pas de le reproduire. Elle y ajouta un eommentaire non moins perfide; et, déjà Ton pouvait prévoir que la camarilla jésuitique ferait tous ses efforts pour obtenir uoe expulsion honteuse de Julio, sinon du diocèse dt T., du moins du poste envié auquel l'avait appelé ! le cardinal. !
Dès le lendemain de ces attaques des feuilles religieuses, tous les visages se refroidirent de plu9 en plus, à l'arehevêché , pour Julio. Ceux qui l'avaient flatté naguère, et, à leur tète, M. l'arcbiprêtre de la cathédrale, prévoyant sa disgrâce, ne l'abordaient plus que d'un air contraint. Tentaient même quelquefois avec affectation. Fier des suffrages du chapitre et archevêque de fait, l'abbé GagueL que nous avons vu ligué avec madarnoiselle de Flamarens, hésitait, malgré les instigations de la vieille ftlle, à congédier le secrétaire. Il savait pertinemoaent qu'il ferait diose agréable aux Jésuites et aux partisans de ht Mappemonde caiholique, assez nombreux à T.; mais il avait contracté, pendant de longues années passées dans l'administration, Thabitude de ne jamais agir avec brusquerie. Il tenait donc à éviter un éclat, et, tout en désirant vivement d'être débarrassé d'un homme qui lui avait toujours fait ombrage, il
compriimU se» pi^pres raocuneA, calmait les impatieacds d« madame la chanoinesse, et se disait qu'il fallait attendre uo peu, Julio, avec s«b an-* lèGéd«Dt8, son caraelère, le réle qu'il ayait joué à la mort du cardiaal, devant lui-même offrir bien^ tôt un prétexte plausible k une destitution. On Tattendait surtout à la publication du fameuK Tea-^ tament, sur lequel, grâce à la Mappenwnde^ se portait l'attention des hommes religieux, et doot Rome et la Sacrée-^Congrégalion de V Index se préoccupaient déjà.
Cet opuscule, en effet, devait bientôt paraître. Julio, aidé de son ami Verdelon, avait donné la dernière forme à ce document singulier, qui po^* sait en novateur un archevêque et uo cardinal de rÉglise romaine. Le manuscrit fut adressé par Julio à l'un des éditeurs en renom de Paris, qui devait donner, à Toauvre posthqme de M. de Fla^ marens, une immense publicité.
Verdelon et l'abbé, n'ayant aucun intérêt à cacher tout ce qui regardait cette publication, np^ prirent à leurs amis que, avaunt peu, le livre se^ rait mis en vente, et se félicitèrent à l'avance de la sensation qu'il devait produire. UAigU de T. alla plus loin ; et, pour piquer vivement la cu^ riosité publique, il annonça l'apparition de celte œuvre intéressante, comme devant rappeler les débats passionnés auxquels donoèreitt lieu lea Parôles éfun Croycmi de l'illustre Lamennais. L'ar^ ticle de l'Aigle sdMileva, dans T., une véritable
tempête. Les hommes du monde que Féloquence du jeune abbé, du haut de la chaire de Saint- Etienne, avait fascinés, disaient hautement toutes leurs sympathies pour ses idées de réfoi;inateur. A leur enthousiasme pour le talent oratoire réellement hors ligne de Juiio, se joignait le sentiment de patriotisme, si énergique dans le Midi. Julio était Tenfant du pays: c'était une des gloires de T. Il fallait donc protéger cette gloire; et Tauréole dont on entourait le nom du jeune prêtre semblait s'étendre sur la cité déjà si riche, disait-on parmi le monde lettré et savant, en hommes éminents dans toutes les branches des connaissances humaines. Le parti de la MappemoTvde et des Jésuites entra dans une espèce de frénésie. Les cervelles méridionales Sont promptes à s'échauffer; et quand elles arrivent à reconnaître que Dieu ne sait pas se défendre et qu'il faut lui venir en aide avec un peu de fanatisme, rien ne saurait retenir la 'furie de ce monde dévot dont le génie irascible aime à se traduire en haine du prochain, pour prouver à Dieu de l'amour.
Le moment des Pâques approchait. Il y avait longtemps, bien longtemps, que la belle Louise n'était allée trouver le Père firilfard. Mécontente d'abord, elle avait voulu laisser se calmer en elle l'irritation qu'elle avait ressentie du discours intéressé et maladroit de son père spirituel. Un grand mois s'était d'abord écoulé ; et, quand l'idée du Père Briffard lui revint, elle se trouva dans
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UD autre embarras: elle serait minutieusement interrogée; on voudrait savoir pourquoi elle avait ainsi |)assé quatre longues semaines sans paraître au saint tribunal; on la gronderait bel et bien. Louise, à cette dernière pensée, ne se sentit plus de courage. Un autre mois s'écoula encore: L'obstacle avait grandi, et il n'était plus possible de reparaître, devant ce terrible Père, que comme une Madeleine repentie qui viendrait avouer qu'elle s'était perdue dans le monde, et demander avec larmes une rigoureuse pénitence.
Pour tout dire aussi, elle aVait bien quelque chose sur la conscience. Elle avait rencontré plusieurs fois, cbez son frère, Auguste Verdelon qui, redevenu homme du monde, était autrement aimable et séduisant que dans ces jours de tristesse où, luttant à la Clavière entre sa vocation et le monde, il se reprochait une pensée, un regard. Julio, naïf et simple comme tous les hommes de génie, n'était pas capable de soupçonner que le cœur de sa Louise chérie pût se sentir d'attraction vers un autre ici-bas que son frère. Toute modeste, toute délicate et pure que nous connaissions Louise, elle était fille d'Eve. Son regard avait pu se promener avec innocence sur l'élite des hommes distingués qui, particulièrement depuis la fameuse prédication de Saint- 1 Etienne, se faisaient un honneur de fréquenter J lulio. Mais il en était un dont l'image se présen- f nt toujours à son regard^ et, dans ces entretien» U 8
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secrets qu'une jeune fille a malgré elle avec son propre cœur, le nom d'Auguste Verdelon revenait sans cesse, et Louise, quoique absolument sans autre témoin que sa conscience, rougissait. La vieille tante, toujours tolérante et bonne, devinant peut-être les légitimes répugnances de Louise pour le Père Briffard son tyran, et se plaignant elle-même de n'avoir pas le courage de se révolter contre lui, comme elle soupçonnait sa nièce de l'avoir fait pendant près de quatre mois, ne prononça pas même le nom du Père Briffard et ne parla pas de confession. Le dialogue suivant avait lieu chaque semaine:
— Je vais à la chapelle de l'Inquisition.
-^ Très-bien, ma tante ; avez-vous besoin que je vous accompagne?
La sainte femme avait compris.
— Non, ma chère fille; Madelon me suffit.
Cependant aux approches de la grande quinzaine, madame de la Clavière devint soucieuse. A plusieurs reprises, elle eut la langue levée pour dire à la chère nièce qu'il fallait enfin songer aux Pâques. Une jeune personne bien née, aux habitudes jusque-là pieuses et ne faisant pas ses Pâques, c'était, à T., afficher que l'on avait au moins deux amants. Et la chère ange eût été certainement bien calomniée. Mais telle est la puissance de l'opinion dans les villes de province qu'il faut accompli^* certains actes publics de la vie
MigieuM, que l'on cpoiè ou non-, que la piété
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TOUS y ai»peUe ou que des causes secrètes Vous en détournent. Le public, en religion, comme en beaucoup d'autres choses, est notre inflexible tyran.
Ajoutons que le Père Brififard qui avait le nez fin, ayant vu madame de la Clavière plusieurs fois à son tribunal avec Madelette, sans que Louise qu'il avait tant^ choyée , et à laquelle il avait prodigué les noms les plus tendres, eût reparu une seule fois, comprit nettement qu'il s'était fait une crise dans sa jeune pénitente, et qu'elle avait secoué le joug si longtemps maintenu sur sa tête. Il se dit qu'il ne fallait plus songer à elle pour la vie religieuse, que Satan avait triomphé, et que, s'il avait le bonheur de la ressaisir encore une fois, c'était par une autre méthode qu'il fallait la prendre pour la ramener, non pas à la vertu dont elle ne s'était pas écartée un seul instant, mais pour la réduire au point qu'elle ne pût pas être un obstacle à l'œuvre de captation si habilement consommée. Il eut un moment la pensée que Julio avait cherché à détourner sa sœur de confier sa conscience aux Jésuites. Mais il rejeta cette idée: les utopistes, les rêveurs comme Julio, ne descendent pas à ces détails et ne savent pas trouver les petites vengeances. Il jugeait bien l'abbé.
n avait eu garde d'interroger madame de la Clavière au sujet de Louise. U attendait le moment des Pâques. Là il devait savoir définit^'
ment sî sa brebis égarée était dans la gueule de Satan ou si elle viendrait bêlante et plaintive, demander au bon Père, après s'être blessée aux ronces des chemins du monde, de la réchauffer sur son sein.
Le samedi avant le grand dimanche que nos pères des vieux âges appelaient les Pâques fleuries et qui commence la semaine-sainte, madame de la Clavière dit à Louise:
— Ma pauvre enfant, je me sens bien faible. Je désire faire mes Pâques demain. Ce seront probablement les dernières. Mes forces s'en vont. Ne me donneras-tu pas le bonheur de te voir encore, près de moi, à la sainte table?
Et les yeux de cette femme si bonne, mais si faible, se remplirent de larmes.
II n'y avait plus à reculer. Louise s'arma de tout son courage.
— Certainement, chère tante, je vais avec vous à la chapelle de l'Inquisition.
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Encore le père Briffard.
Louise était eu proie à d'indicibles terreurs. Elle s'attendait naturellement à des reproches aaiers, à de foudroyantes menaces dont les directeurs se servent, quelquefois avec succès, pour terrasser les âmes et les arracher à de coupables égarements. Tremblante, hors d'elle-même, elle p^olongea encore son agonie, en priant Madelette "de passer avant elle dans le confessionnal. Enfin quand le moment fatal fut arrivé, effarée, la tête prise, à peu près comme ces condamnés qui gravissent les degrés de Téchafaud, elle tomba à genoux près du Père, en étouffant un sanglot, et en essuyant d'abondantes larmes.
— Bénissez-moi, mon Père.
Et un long soupir, un soupir déchirant que nulle force de volonté ne put retenir, s'échappa de l'âme brisée de la pénitente.
— C'est vous, mon enfant, je vous reconnais. Dites bien toutes vos fautes.
Ces paroles furent prononcées avec une douceur si pai^^ite, un calme en apparence si peu étudié, que la pauvre enfant ranima son courage, et accusa ces fautes habituelles, ces péchés d'une
banalité qui ne saurait se rendre, ordinaire accusation de ces douces natures où p'a pénétré encore aucune des tentations qui amènent rame à commettre un mal sérieux et à s'y complaire. Quoique femme et par conséquent rendant compte de sa conscience avec beaucoup de détails, Louise ne fut pas longue dans le récit de ses petits
Elle se garda bien de parler des impressions nouvelles qu'elle se sentait dans le cœur. Elle se tenut strictement devant un juge; elle ne parlait ni à un père ni à un ami. Elle termina ainsi:
— Je ne me souviens pas d'autre chose, mon Père.
— Très -bien, mon enfant. Efa bien, vous voulez faire vos Pâques?
— Oui, mon Père, si vous m'en trouvez digne.
— Bien, mon enfant.
Et sans la moindre allusion au long intervalle qu'elle avait mis entre cette confession et la précédente, après lui avoir adressé une de ces allocutions vagues qu'il eût faite à la pénitente qui loi eût été la plus étrangère, allocution très-courte où il évita soigneusement Tapparence d'un reproche, il lui dit:
— Je vais vous absoudre.
Après les paroles sacramentelles, il reprit:
— Mon enfant, j'ai entendu votre confession. Ceci est une affaire entre Dieu et vous. Maintenant l'intérêt que je vous ai si longtemps porté,
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intérêt auquel j'«u8se vouio que yous eussiez attadié toujours Quelque prix, m'engage à vous donner un oonseil d'une haute importance pour votre bonheur à venir. Votre tante est d'un âge extrêmement avancé. Elle peut s'éteindre d'un moment à l'autre. Vous n'avez qu'un seul parent, votre frère. J'espère qu'il vous aime, et vous devez avoir quelque empire sur lui. Ecoutez sans vous troubler ce que j'ai à vous dire. Votre frère est aux bords d'un abime. Nous avons appris par les journaux qu'il va publier un petit livre infâme, qu'il a l'impudeur de faire paraître sous le nom de feu Son Éminence le cardinal. Ce livre est une mauvaise action d'abord, de plus une horrible imprudence. Ni les vicaires généraux capitulaires, ni le futur archevêque ne toléreront qu'un jeune prêtre mette, sous le nom d'un vénérable prélat dont la foi était bien connue, un tissu d'extravagances comme celles que l'opinion publique prétend avoir été couchées au long dans ce petit mais épouvantable libelle.
Le manuscrit est, dit-on, parti pour Paris et recevra une grande publicité, au moyen de ces librairies de scandale qui répandent partout les livres des impies contre Dieu et contre son Église.
Il en est temps encore: vous pouvez sauver votre frère. Nous savons qu'un interdit est prêt à être lancé contre lui à l'archevêché. Le bon M. Gaguel, par charité, par compassion pour un si jeune prêtre, hésite encore. Mais si le livre
parait, il sera forcé par FopiDion publique, et certainement à son grand regret, de sévir en6n contre le coupable. Allez trouver, dès aujourd'hui même, votre frère. Faites tout pour le fléchir. Qu'il retire ce petit livre des mains de l'imprimeur. Qu'il renonce formellement à le publier. Qu'il s'engage à mener une vie humble et ecclésiastique. Qu'il aille donner à M. Gaguel, qui est si paternel pour tous les prêtres du diocèse, l'assurance d'un changement de vie et d'un retour aux sages idées qu'il a eu le malheur d'abandonner. Dites-lui qu'alors tout sera oublié. Les âmes pieuses, qu'alors que sa conduite et ses doctrines ont scandalisées, seront édifiées de cette rétraction: on le recommandera à l'indulgence du nouvel archevêque, et on lui sauvera ainsi les hontes et les douleurs attachées à une révolte que l'autorité frappe toujours avec une énergie impitoyable, pour effrayer l'insubordination et l'orgueil.
Encore une fois, sauvez votre frère! Qu'il le sache bien, si le livre paraît, il est perdu. Il n'y a pas à hésiter un moment : qu'il retire le livre ; qu'il se rétracte et se soumette.'
Adieu, mon enfant. Vous voyez que, moi, je ne vous oubliais pas, et que je songeais à vous épargner les plus affreux malheurs, la honte de votre famille, le déshonneur éternel qui s'attache au nom d'un prêtre que l'autorité interdit. En vous approchant de la table sainte, demandez à Dieu d'être courageuse. Je vais prier de mon côté
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pour ce pauvre prêtre égaré. Tous nos pères I qui l'aiment tant prieront aussi pour lui. Adieu, sauvez votre malheureux frère!
Et le pelît guichet du sombre confessionnal se ferma.
— 0 mon Dieu ! à quelles douleurs m'avezvous réservée!
Telle fut la seule prière de Louise abîmée dans une indicible souffrance.
Heureusement que madame de la Clavière et Madelette étaient parties. Elle se leva sans perdre un moment, et, suivant d'un pas rapide les rues qui conduisent à Tarchevêché, elle entra chez son frère, au moment où celui-ci, revenu de la cathédrale, allait prendre son modeste déjeuner.
Les traits de Louise étaient bouleversés. Ses grands yeux toujours limpides et doux, mornes maintenant et flétris par les larmes, semblaient éteints. Sa pâleur, des mouvements convulsifs aux muscles du visage indiquaient une commotion profonde.
— Ma tante serait-elle morte?
— Non, mon frère.
— Tant mieux; je respire. Mais quel malheur viens-tu m'annoncer?
Ici Louise rassembla toutes ses forces et raconta, aussi fidèlement que possible, ce que lui ivait dit le Père BrifTard.
Toute convaincue qu'elle était que son frère était l'objet de la haine des Jésuites, elle n'en
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fieatait pas moins que le Père Briffiaircl avait rai son, et que cette teriible flétrissure d'un interd était la conséquence rigoareuse de la publicatio du fameux testament.
Elle supplia Julio, par tout ce qu'il avait d plus cher an monde, au nom de cet amour d frère qu'il lui avait prodigué, au nom des plu douK souvenirs de leur enfance, au nom de iei| tante, à laquelle ils devaient k bienfait ée k\ éducation, et que ce malheur ferait descendre avai le temps dans la tombe. Elle lui mit sous 1( yeux Cous les chagrins dont sa vie serait empoi sonnée, du jour où il entrerait en lutte- avec u autorité qui se proclame implacable, et contre l rigueurs de laquelle il n*y a pas de recoui
Après quelques mois de sacerdoce, être rédu à rentrer dans le monde, objet de répulsion pou ses confrères et presque d'horreur aux yeux de âmes croyantes, quel avenir! et c'était celui d son cher Julio.
Louise avait été éloquente.
Julio lui répondit qu'il comprenait toute I force de ces raisons, et que, s'il écoutait son cœui il se hâterait de lui donner une satisfaction corn plète, en retirant le manuscrit de l'impression c en demandant grâce à l'autorité.
— Mais j'ai pris, lui dit-il, un eDgagemen sacré. J'ai donné ma parole à un mourant; \ ne puis pas être parjure. J,e connais ce que ii
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ars, dans le inonde sacerdotal, ont d'impitoyable. 18 je ne puis, sans me déshonorer aux yeux ma conscience, sans me donner pour toute la
d'alTreyx remords, manquer au plus solennel mes engagements, après celui qui me Ue aux tels. Pardonne-moi, ma Louise tant aimée, aie ié de ton frère! £t, s'il est avant peu le paria, flétri du sacerdoce, garde* lui, pour l'abriter Qtre ce monde qui aime tant à vivre de haine, sile de ton coeur, où nul ne pourra l'atteindre, uraîs ton estime au moins, et si Aiéme ton leur de sœur m'était ravi, cela seul encore, avec I conscience, me suffirait.
Louise essaya ses dernières armes: elle pleura aucoup. Julio fut inflexible.
— ^. Ne me demande pas une lâcheté!
Julio combla sa sœur d'amitiés et de caresses.
— Ha pauvre chérie, sois courageuse! Songe me qu'il vaut mieux être avec les victimes et » flétris , qui gardent leur noble cœur et leur «science, qu'avec les lâches et les persécuteurs.
Madame de la Clavière pouvait être inquiète ^ l'absence prolongée de Louise. La malheureuse ifant se hâta de revenir à la rue du Taur. Son ère ne l'avait pas convaincue. Il y a des sacri- ^s que les femmes comprennent. Les mères )artiates disaient à leurs fils partant pour les' )mbats, en leur remettant un bouclier: Ou des- 16 OU dessous. Le jeune Spartiate devait revenir u vainqueur ou porté mort sur ce bouclier. Il
est accepté parmi les femmes que, pour efisj un alTront, Thomme aille exposer sa vie daos duel inégal où Toa risque d'assassiner 8on s^ blable. Mais, Théroîsme de Thumiliation, elles peuvent pas le comprendre. Le christianisme pète, devant elles, depuis dix-huit siècles : „Bi| heureux ceux qui souffrent pour la justice !" £1 entendent cela du haut des chaires, prêché qu quefois avec éloquence; elles le lisent dans TÉv* gile, quand elles lisent l'Évangile, et dans livres ascétiques. Souffrir pour la justice, bo le calice ignominieux de Socrate, se courber sj un murmure, comme le Christ, sous une cro tout cela passe, devant leur raison et devant le cœur, comme un idéal dont elles sentent la gra deur, mais qu'elles voient rester dans la vie pi^ tique à l'état d'une haute théorie, aussi rareine réalisée par ceux qui la prêchent que par ce devant qui elle est préchée. |
Louise fut atterrée de l'obstination de s^ frère. Se rendre malheureux toute sa vie , ei^ poisonner en même temps l'existence de ceux qi nous aiment et dont nous devrions faire le boi heur, pour obéir aux dernières volontés d'u vieillard couché dans son cercueil et n'ayant pk rien à redouter des analhèmes des hommes, à s< yeux, c'était une immense exagération, une es pèce de folie.
Quand elle rentra dans la chambre de sa tanU ses yeux ne contenaient plus une larme, l'agita
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n de ses traits était calmée complètement, le irire délicat et bienveillant était revenu sur ses res. Madame de la Clavière ne put rien soupiner des scènes terribles qui venaient de se ser à la chapelle de l'Inquisition et à Tarchehé.
Cependant, le Père Briffard ne se contentait de cette première tentative sur Julio. Préant que la sœur pourrait trouver une résiste opiniâtre, il avait fait venir l'illustre Tourbon, l'agent secret le plus actif et le plus lé des Jésuites. Il lui traça son plan. On avait glemps cherché par qui, dans T., on pourrait ir une influence sérieuse sur Tabbé récalcilïL Tournichon connaissait l'intimité de Ver- DT) et de Julio. Il savait que le manuscrit était uvre collective des deux amis. Il savait beauip d'autres choses encore, et, par un de ses ions qui rencontrait quelquefois Louise dans inonde, il avait appris que la sœur de Julio il l'objet souvent de regards bien animés de part d'Auguste Yerdelon. Il fut décidé que urnichon se rendrait chez madame de la Clare, et l'engagerait, ainsi que sa nièce, à tenter mettre dans leurs intérêts l'ami de Julio, son ial)orateur dans l'œuvre diabolique du testant religieux, où l'on savait que se trouvait un sage foudroyant sur les Jésuites. Tournichon le Père Briffard s'avouèrent, en se jetant regard qui prouvait une longue expérience
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de ces ehoses, que, si les yeux de mademoia de la Ciavière éehouaient dans cette dernière i tative, il fallait renoncer à vaincre robstinaj du misérable Julio.
Mais ce n'était pas une négociation facile celle d'amener mesdames de la Ciavière à c démarche auprès de M. Verdelon. Tournic pourtant se mit à l'œuvre. Il se rendit , le s même, rue du Taur, et, avant de faire la pa de cartes habituelle, ce délassement favori ai vieille dame, il amena la conversation sur Ju Il fit un grand éloge du talent de ce jeune pré^ il parla de tout l'intérêt que lui portaient les 1 Pères.
— Mais, dit- il à sa vénérable amie, il serait impossible de vous cacher t'efifet détesta produit, dans tout le monde bien pensant, l une espèce de publication bizarre qui ne v| rien moins qu'à déshonorer feu M. le cardinaf
U ne fut pas difficile à Tournichon d'effra; la tante sur les conséquences de la publicati du livre. Il insinua qu'on croyait que toutes tentatives seraient impuissantes auprès de Ju excepté celles de son ami qui était son coopéi teur même dans cette œuvre déplorable.
— Vous seule, ma digne amie, vous seu avec mademoiselle Louise, pouvez sauver le mj heureux enfant. Prenez votre courage à di mains, allez chez M. Verdelon. Que voulez-vou C'est ennuyeux, n'est-ce pas? Mais, mon Dieu
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Krous pouviez réussir ! Voyez donc, quei bonheur pour ^ous, quels chagrins épargnés à ce jeune prêtre, quel scandale de inoins dans l'Église, hélas! tous les jours si humiliée 1 Voyez, ma chère amie, parlez avec cette cbaroDante Louise. De notre temps on ne refusait rien aux femmes. Quand on voulait gagner un procès, on envoyait une femme en solliciteuse auprès des juges. Quand il s'agissait d'une place, on la faisait demander par une femme. Faites cela, mon amie.
Madame de la Clavière, persuadée par la titade éloquente de Tournichon^ promit de faire la démarche, tolit en avouant que cela lui serait extrêmement pénible.
^ — Puis, belle enfant, ajouta Tournichon, il be faudra pas, vous aussi, être trop timide. Mon Dieu! la fin justifie les moyens^ Voyez Judith.
Louise rougit un peu.
— Dame, continua le vieux renard, il ne s'agit pas le moins du monde de couper la tête de M. Verdelon. Mais on n'offenserait p^s Dieu, Vous comprenez, en étant... aimable.
Il fut décidé que le lendemain , dans l'après^ toidi, mesdames de la Clavière feraient une visite à M« Auguste Verdelon. >«-' y
^ La bonne vieille, par raâson de santé et bbitude depuiij de longues années» ne voyaitP^^^^"^ feonoe* Son directeur l'avait accoutumée à ^1^^ ^"^ espèce de claustration volontaire, où elle '^^ Verdel'abri de toute influence qui eût pu contr^^stincts; et
celle de l*habile Tournichon. Elle . était redevenue timide, comme dans ses premières années. Elle n'avait pas fait la moitié du chemin qui la séparait de la rue Pergaminière où demeurait Auguste Verdelon, qu'elle sentit son courage chanceler, à l'idée d'aller faire une visite de solliciteuse.
Elle communiqua son ennui à Louise. Celle-ci, malgré ce qu'elle éprouvait û^ns le cœur pour l'ami de son frère, n'était pas plus à l'aise que sa bonne tante. Un instinct délicat déjeune femme lui disait qu'on engage toujours quelque chose, quand on demande un service important à un homme du monde, jeune et maître de son cœur. Elle chercha toutefois à rassurer sa tante.
— M. Verdelon a tant de simplicité, il vous mettra si bien à votre aise, ma bonne tante, quel vous ne devez rien craindre. D'ailleurs, aux vacances dernières, nous Kavons vu près de quinze jours à la Clavière, et vous m'avez dit souvent combien vous l'aimiez pour sa modestie, son esprit mûr, ses attentions et ses prévenances de tous les moments.
— Je m'en souviens, dit madame de la Clavière. ir — Je suis convaincue qu'il tiendra à vous
agréable, ma chère tante.
aver Demandons-le à Dieu et à la bonne Vierge, heur, levant les yeux au ciel, la pieuse femme. maini»nheur si nous pouvions sauver ce bien C'est Qntl
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C'était le nom qu'elle donnait à Julio.
Quelque lenteur que les deux femmes eussent mise dans le trajet, elles arrivèrent, en ce moment, devant la porte de la maison quç Yerdelon habitait. Louise frappa. Le cœur lui battait, lorsqu'une vieille gouvernante vint ouvrir et apprit aux visiteuses que monsieur était dans son cabinet. Elles furent introduites dans un petit salon décoré avec goût. ,
Il y a d'indicibles curiosités dans un cœur qui aime. Louise dévora du regard les gravures encadrées, presque toutes des chefs-d'œuvre, dont le salon était orné. De petits portraits de famille, dans des cadres ovales, entouraient les trumeaux de la glace cloués sur la cheminée.
— Sans doute, se dit Louise, Auguste a parmi ces portraits celui de sa mère. Il a dû être un si bon fils.
Elle ne fit pas grâce à une seule de ces jolies futilités que les jeunes gens aiment et qui sont presque toujours ou de petits cadeaux d'amis ou des souvenirs de voyages. Rien n'échappa à ses investigations rapides, et une porte légèrement entr'ouverle lui laissa voir la bibliothèque élégante du jeune homme auquel Julio avait souvent prédit, devant Louise, un brillant avenir.
Ce petit appartement solitaire tenu proprement et gracieusement orné, donna à la jeune fille une haute idée de la valeur morale d'Auguste Yerdelon. Les femmes jugent par leurs instincts; <»» II 4
ces merveilleux procédés qui tiennent peu à la raison et beaucoup au coeur, font qu'elles se trompent plus rarement que les hommes. ,
Yerdelon, ouvrant la porte du salon qui coromu* niquait à la bibliothèque entra, et s'excusa d'abord, auprès de madame de la Clavière, de ne l'avoir pas reçue immédiatement. Il fut d'une aisance admirable. Il se hâta de rappeler à la vénérable tante de son ami, les douces heures qu'il avait passées à la Clavière dans la plus charmante intimité. Il n'avait rien oublié, pas même les espiègleries malicieuses de mademoiselle Louise.
Le terrain était donc admirablement préparé pour les ouvertures que les deux nobles femmes venaient faire à Auguste Verdelon. Force fut à la vieille dame de prendre la parole.
Le courage qu'elle avait demandé à Dieu et à la Vierge lui était venu. Elle exprima, dans uq langage touchant, ses vives inquiétudes sur le cher Julio, au sujet du malheureux opuscule; elle apprit à Verdelon qu'un interdit était préparé à l'archevêché, que l'opinion religieuse était fortement agitée à T. , qu'elle exerçait une pression puissante sur les déterminations des vicaires capitulaires , et qu'au premier moment, la suspense à divinis, c'était le mot que Tournichon avait fait retentir comme un éclat de fondre à l'oreille de madame de la Clavière, pouvait être prononcée.
— Je ne survivrai pas, ajouta-t-elle, au déshonneur de Jttlio; et j'emporterai, avec un horrible
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chagrin, dans la tombe, h pensée de la souillure quî aura atteint le nom de notre famille. Quel avenir réservé dans le monde à cette pauvre Louise, après la flétrissure de son frère ? Car, cher M. Yerdelon, vous ne .l'ignorez pas, chez nims, avec nos idées, l'interdit jeté sur le prêtre, c'est une condamnation au bagne.
« Elle insinua ensuite, avec assez d'habileté, qu'on était persuadé généralement à T. que lui, Yerdelon, avait collaborera la rédaction de l'opuscuie qui soulevait cette tempête, qu'il avait donc sa part de responsabilité de la publicité donnée à i'onvrage. Lui serait-il difficile, pour sauver le pauvre abbé d'une flétrissure qui ne pouvait l'atteindre lui-même, de prétexter les droits de cette collaboration, et d'exercer sur son ami une pression capable de le déterminer à ne pas aller plus loin dans cette publication?
Verdelon écoutait madame de la Clavière avec ce sentiment de déférence filiale, mêlé de compassion et de tristesse, qu'inspirent toujours les personnes âgées en proie à quelque grande afQiction Placée près de sa ^tanle, Louise semblait répéter du regard chacune des paroles adressées à Yerdelon, et cet accompagnement du discours de la vieille dame n'en était pas le côté le moins éloquent Ce regard, à la fois si chaste, et si passionné par la douleur, exerçait sur le cœur de Yerdelon uae action magnétique toitte-poissaole. Une terrftle lutte se livrait en lui. Il élaîl trop cMr-^
voyant pour ne pas voir quel parti il pouvait tirer des dispositions de Louise à trouver en lui le sauveur de Julio. Il était trop loyal pour tromper madame de la Clavière, et pour lui promettre de faire valoir les prétendus droits que, dans sa finesse de vieille femme, elle avait découverts, pourVerdelon, dans Tœuvre du testament de M. de Flamarens. Quant à la question elle-même, d'injustes flétrissures lui paraissaient pour son ami un titre de gloire.
Cependant il ne pouvait raisonnablement refuser de tenter un efi'ort auprès de son ami. Il promit de tout faire, pour éviter à Julio les malheurs d'une suspense à dtmnù.
Mesdames de la Clavière prirent congé de Verdelon, en emportant une espérance.
Louise ajouta aux dernières paroles de sa tante :
— Monsieur Verdelon, sauvez-nous!
Le nouvel archevêque.
Au cardinal de Flamarens, grand seigneur, homme d'esprit et débordant d'idées larges et généreuses qu'il avait dû contenir, pour arriver aux
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honneurs de l'Église, comme on comprime la vapeur pour qu'elle ait la force de l'impuls^iion, succéda, dans l'archevêché de T., Pierre-François- Paul le Cricq, ancien vicaire général de Nevers et évêque de Luçon depuis dix ans. Inférieur de l^eauconp au défunt cardinal , il avait sur lui une supériorité incontestable, celle de diriger avec une extrême habileté ce qu'on appelle les affaires administratives. Quoiqu'il ne manquât pas d'une certaine activité intellectuelle, il était froid orateur, écrivain de mandements aussi filandreux que puisse le comporter ce genre de discours. Dur et sec pour ses prêtres, il avait la prétention d'être juste, et, si on avait le courage de lui tenir tête, de braver son premier choc qui était terrible, le brave homme s'adoucissait, entrait en composition, et, au lieu d'une décision irrévocable brisant l'avenir d'un pauvre prêtre, disait cette simple parole: — Retournez à votre poste; je verrai. — C'était presque toujours une sentence de grâce (^). Le clergé de T. ne tarda pas à s'accoutumer à cet homme qui avait passé vingt ans de sa vie
(^) Le lecteur comprendra que Tantenr, en plaçant la scène de ces éyéneraents dans une ville dn Midi, a cédé nniquement an besoin d'avoir un cadre, et qu'il n'a jamais songé à faire une allusion quelconque à des personnages vivants at officiels dans l'Église. Il déclare, pource chapitre, comme pour ceux de l'ouvrage entier, que tous ses portraits sont de pure imagination. D a le droit d'attaquer des institutions et des abus ; il ne s'abaisse pas à des allasions pereonneUes.
54 LE MACDIT
à diriger un grand couvent de religieuses. Le père Criquet, car c'était ie sobriquet que les curés lui donnaient entre eux, selon un usage à peu près général dans tous les diocèses, était un homme de bien. Il ne comprenait pas grand'chose à son époque. Il paperassait, paperassait sans fin; mais quand il avait tenu son conseil, écrit toutes ses lettres , content de lui , il allait gaiement , comme un bon séminariste, faire une partie de trie-trac avec Tun de ses vicaires généraux ou son secrétaire, et il prétendait que tout le monde fut heu- * reux dans son diocèse.
Il était de mœurs pures. Quoique, dans les grands dîners officiels, il fît honneur aux bons vins, il ne dépassait jamais une joyeuseté qui le mettait en belle humeur. Il avait amené avec lui de Luçon un jeune vicaire général et un jeune secrétaire, que la chronique stupide lui donnait tout bonnement pour (ils. Le monde ne croit pas à la vertu du clergé, pas plus dans les évéques que dans les simples curés de village.
Le fameux Gaguel avait manœuvré si habilement qu'il était parvenu à se faire conserver comme vicaire général. Il avait acheté cela, dans un voyage qu'il avait fait à Luçon, immédiatement après la nomination de l'archevêque, en lui apportant sur tout le personnel du clergé de T., des notes si précises, si importantes que l'archevêque nommé, homme positif s'il en fut jamais, trouva là, sous la main, une besogne toute faite, d'une grande
PAR LAWE
valeur, qui lui eût demandé dix ans d^éludes «ur son nouveau clergé, c'est-à-dire à peu près autant de temps qu'il lui en restait encore à vivre. Gaguel se trouva rhomme nécessaire ; et l'archevêque, dissimulant sa joie, eut l'air de lui faire une grande faveur en le gardant. Gaguel, aussi fin que son patron , se promit de ne pas perdre une heure, et de travailler activement à réparer ses négligences sous monseigneur de Flamarens, décidé qu'il était à tout faire pour arriver à un évêché avant deux ou trois ans.
Les notes secrètes de Gaguel avaient vivement intéressé Tarchevêque. C'était dur comme un réquisitoire : et ce fui le côté de ce long travail qui avait le plus excité l'admiration du prélat. Les faits. scandaleux avérés, les «impies soupçons, les délations, les actes d'imprudence, tout était relaté dans le dossier de chaque prêtre, depuis le dernier vicaire jusqu'à l'archiprêtre de la cathédrale, avec une crudité de langage rappelant les dossiers des repris de justice.
Julio avait son chapitre dans cette statistique cléricale : „Homme dangereux ; — imagination ar- j dente; — orgueilleux, infatué de lui-même et se croyant quelque chose parce que, tombé en en- j fance, Son Éminence le cardinal lui avait malheureusement confié le secrétariat de Tarchevêche; — traitant sans respect la paroje de Dieu; profanant la chaire par de coupables nouveautés; J ayant blessé sous ce point de vue, à T., les oreilles j
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pies ; — lié avec des hommes sans' religion ; — lisant toutes sortes de livres, de journaux; — espèce de libre penseur qu'il eût fallu écarter avec soin du sacerdoce et qui donnera d'horribles scandales dans l'Église; — prêtre qu'il faut surveiller, mener d'une main de fer et contenir toujours dans les plus basses conditions du clergé, pour que la gêne, l'isolement, le manque de moyens de se produire le retiennent dans une obscurité salutaire: les moindres faveurs le perdraient: c'est un nouveau Luther qu'il faut étouffer, si on ne veut pas que sa parole allume l'incendie dans l'Église.' Suivaient quelques petites anecdotes, quelques dénonciations enregistrées contre un homme donl la vie était pure comme celle d*un ange.
Huit jours avant l'arrivée de M. le Cricq, l'abbé Julio reçut la lettre suivante:
Évêché de Lnçon, le ... 1859.
„Monsieur l'abbé,
„J'ai le plus vif regret de vous dire que j'ai dû disposer du poste de secrétaire général de l'archevêché de T. Entouré ici d'un personnel de confiance, il ne m'était pas possible de m'en séparer dans le nouveau poste que la Providence veut bien me confier. J'espère vbus trouver une position qui aille à vos aptitudes et à vos goûts.
„Veuillez agréer, monsieur l'abbé, etc.
„PiERRE- François, archevêque de T."
PAR l'abbé **♦ 57
Le lendemain de son installation à l'archevêché
I de T., M. le Cricq fidèle à ses habitudes d'ordre
et de travail suivait du regard la liste des prêtres
sans emploi, et écrivait cette autre lettre à Julio.
Archevêché de T., le ... 1859.
„Monsieur l'abbé,
„Monsieur le curé de Saint-Sernin a besoin d'un cinquième vicaire. Vous connaissez l'importance de cette paroisse et le bien qu'on peut y faire. Je vous nomme à ce poste où j'espère que, sous les yeux de l'administration, vous ne donnerez occasion à aucune plainte. Vous êtes jeune; profitez de l'expérience de vos premières fautes. Soyez humble, et Dieu bénira votre ministère.
„Comptez sur mon sincère dévouement.
„Pierrk-François, archevêque de T."
C'était là le premier acte de l'ad ministation de M. le Cricq : il humiliait, sans trop s'en préoccuper, un homme de cœur. Il n'avait contrôlé en rien les renseignements fort suspects de Gaguel. Evidemment l'abbé Julio était perdu da'' un l'esprit du nouveau maître: on suivrait le sys^r, du proposé pour comprimer cette grande frelon s'énature. Julio ne s'y trompa pas: il .on que lui quelles préventions l'archevêque lui ivière impuisil fut digne de lui-même; il se résig;ation du testafranchement à sa modeste tâche de.vait dressé ses
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M. le Cricq n'aimait pas plus les Jésuites qu ne l'avait fait M. de Fiamarens, mais il les re doutait davantage. Aussi, après son grand sémi naire où l'attendait une réunion de prêtres venu de toutes les parties de son vaste diocèse pou saluer le soleil levant, sa première visite fut pou le Père provincial, à la maison de rinquisîtioi Il s'épancha en protestations de dévoueaient Tordre et sortit enchanté de lui-même.
Le lendemain, le Père provincial se présen tait à l'audience de l'archevêque. Le bon Pèr venait rendre en fausse monnaie l'or faux qu Sa Grandeur lui avait compté le jour précédeni L'archevêque fut encore plus caressant que I veille. II promit d'aider les Jésuites, de tout soi pouvoir, pour la construction de leur grand coi^ vent projeté. U applaudit beaucoup à leur zèU et réitéra l'engagement de tout faire pour p: pager un ordre „p]acé par les saints pontifes eu; mêmes à Tavant-garde du catholicisme."
Sachant que sa conversation serait exac meut reproduite et envoyée à Rome, il parla termes chauds et magnifiques de l'immortel Pie M le loua outre mesure des grandes choses ■<tii^ règne. Il applaudit à sa fermeté dans r darib.pygg opposition qu'il avait apportée ai j bien nit^g ^^ révolution en Italie. Il ne pai miox} qui a.,ertus et de la sainteté de Pie IX. «Veuillez agi, u j^g f^^jg^ jj ^^^^^ ^^ tenté, comn „riER.gg jg faisait d'un grand serviteur (
en
PAR l'abbé ♦** 59
Dieu, de l'invoquer de son vivant. L'archevêque avait travaillé évideminent pour le chapeav.
Le provincial renchérit encore gur toutes les belles choses dites par l'archevêque, avant de toucher le point qu'il avait tant à cœur, le testament de M. de Flamarens qui était sous presse.
L'archevêque ignorait complètement toute cette affaire. Était-ce habileté ou négligence, Gaguei oe lui en avait rien dit. Il se la fit raconter dans tous ses détails.
— J'y porterai remède, dit-îl au Jésuite.
— Votre Grandeur comprendra, reprit le provincial, que ce n'est pas l'intérêt personnel de notre ordre, si indignement attaqué dans ce livre, mais l'intérêt plus pressant de la religion, qui nous fait agir.
— J'y porterai remède, vous dis-Je; comptez sur ma vigilance, mon très-révérend Père.
Et le provincial, humblement agenouillé, recevait la bénédiction de l'archevêque.
Julio s'était hâté de se rendre au poste modeste que lui assignait la lettre archiépiscopale. Le cinquième vicaire de Saint-Sernin remplaçait le somptueux appartement de l'archevêché par un petit logement, à l'entrée de la rue du Taur, du côté de la place Saint- Raymond. Verdelon s'était vivement préoccupé de la mission que lui avaient donnée mesdames de la Clavière impuis* santés à fléchir Julio sur la publication du testament de M. de Flamarens. Il avait dressé se
batteries; ii avait fait à Julio quelques propositions sur lesquelles ce dernier avait paru moins inflexible. Verdelon avait hâte de faire part à madame de la Clavière de ce premier succès. Disons aussi qu'il lui tardait de revoir Louise. Depuis la visite qu'il avait reçue de la tante et de la sœur de son ami, sa passion pour Louise était devenue plus ardente. Y aurait-il, comme le prétendent quelques physiologistes, des effluves d'amour qui s'échappent de la beauté , qui reoiplissent, , comme des essences parfumées, les lieux où elle passe et agissent ensuite sur l'homme à la façon des miasmes dont l'être tout entier s'imprègne? L'imagination de l'avocat amoureux regardait le cabinet de travail où il avait reçu Louise comme un sanctuaire, et il répétait, comme tous ceux qui ont aimé, ce petit drame du cœur dont il ne faut pas rire, parce qu'il est la grande affaire sérieuse de la vie, et que tout le bonheur de l'existence s'y rattache.
Mesdames de la Clavière étaient impatientes de connaître le résultat des démarches de Verdelon. La vieille dame disait naïvement que Verdelon tardait bien à lui rendre sa visite.
— Ne craignez rien, chère tante; il est si poli iM. Verdelon, avait dit Louise.
C'était donc pour elles la grande préoccupation. Elles avaient été moins sensibles à la sortie de Julio de l'archevêché. Elles s'attendaient qu'entouré d'ennemis, il serait représenté au nouvel
archevêque sous les couleurs les plus noires. Par conséquent, comme elles lui savaient un talent hors ligne, elles n'avaient nulle crainte pour son avenir. Mais la douleur présente, Tangoisse terrihle, sentie vivement par des cœurs de femmes, était cette menace d'interdit que le Père Briffard tenait sur la tête du malheureux enfant et qu*il aurait le crédit de faire prononcer, quand il le voudrait, par le nouvel archevêque. Ces femmes, qui avaient porté elles-mêmes le joug si dur du terrible Père, ne voyaient plus en lui maintenant, par un secret instinct, que le persécuteur acharné de leur maison.
Quand Yerdelon arriva chez madame de la Clavière, il fut reçu comme une providence. Les yeux si doux de la vieille tante l'enveloppèrent d'une sainte tendresse maternelle ; et ceux de Louise, si limpides et si ouverts, semblaient lui donner toute son âme, pourvu que Julio fût sauvé.
Le jeune homme était fou de bonheur.
— Voici ce q"ue j'ai obtenu d'abord, après de longs et de terribles débats, car il est diablement obstiné notre bien cher Julio. J'ai saisi votre idée, madame, c'est vous qui en avez toute la gloire. J'ai fait valoir mes droits à la rédaction du fameux testament. Je l'ai forcé de reconnaître qu'il n'en tiendrait pas moins ses engagements vis-à-vis de M. de Flamarens, que le livre portât son nom ou le mien. Il hésite encore, je ne dois pas vous le dissimuler. Ce n'est pas chez lui, je le reconnais,
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une puérile gloriole d'auteur. Il lenaît à attadier son nom à une publication qui peut exercer une grande influence sur les destinées à venir du catholicisme. S'il fait ce sacrifice, ii le fera à la reconnaissance qu'il vous doit, madame, à sa tendresse pour celle qu'il appelle son aimable sœur, mais ce sacrifice lui coûtera cher.
Je n'ai pas voulu, dans un premier entretien, le pousser à bout, mais je sens qu'il cédera. Je le verrai demain*
Il y avait de l'habileté de la part de Yerdelon à traîner un peu en longueur sa négociation avec Julio. Cela faisait, avant toutes choses, ses afifôires de cœur. Il aurait à rendre plusieurs visiles à mesdames de la Clavière. Cette maison lui était ouverte maintenant. Quelque peu qu'il obtint de Julio, il aurait des droits à la reconnaissance de Louise^ et il savait que la reconnaissance travaille généreusement au profit de l'amour.
Cependant il n'était bruit, dans toute la ville, que de la disgrâce de Julio. Le petit monde pieux, les prêtres jaloux, la coterie Gaguel, la grande coterie des partisans des Jésuites triomphaient.
— L'éminerU arcUewr de la métropole/^ di-j saient-ils, par raillerie, „le confident de feu Son Émioence devenu cinquième vicaire de Saint- Sernin, c'est joti! Le doigt de Dieu est bien là Comme il punit l'orgueil!''
Certainement Julio, le plus humble des hommes n^élait, pour tout ce monde de pharisiens, qn'ui
PAR l'aibb *** 63
orgueilleux. C'était le stigmate dont Gaguel TaTait marqué.
Le monde distingué de T. avait pensé différemment que le vulgaire. En dehors des coteries, il y a là, dans la magistrature, dans le barreau, dans la science, dans le professorat, dans les arts, des hommes qui représentent dignement une grande cité et qui font honneur à l'ancienne capitale du midi. Ces hommes, à l'occasion, se gênaient peu pour dire leur opinion sur Julio. Ils parlaient de la profonde sensation faite sur eux par cette parole chaleureuse et convaincue. Us insinuèrent que de semblables talents sont trop rares pour ne pas être cultivés précieusement dans le sein du clergé. Us ne cachèrent pas à l'archevêque qu'on avait regardé comme une vengeance de M. Gaguel et une concession arrachée à lui archevêque, la nomination de Julio au poste de cinquième vicaire à Saint-Sernin.
Tout ceci donna à penser à Sa Grandeur, qui tenait par dessus tout à ménager l'opinion du monde officiel, de celui dont la parole arrive journellement aux ministères , et fait ainsi la réputation de ceux sur lesquels tombent les faveurs du pouvoir: et nous savons que la nouvelle et importante affaire de l'archevêque, c'était d'arriver, comme son prédécesseur, au cardinalat. Or, pour être cardinal en France, il faut deux choses dificiles à concilier pour un homme qui ne serait pas trè»-habile, la faveur du gouvernement qui veut
UD homme de modération extrême, et la faTeu| de Rome qui met pour première condition qu'ai porte au pape, surtout à son pouvoir temporel un dévouement sans limites. Les faits prouvent que ces hommes habiles se trouvent. L'art d'arr» ver au cardinalat a été enseigné dans ces vert immortels du fabuliste:
Je suis oiseau, voyez mes ailes.
Je suis souris, vivent les rats!
Les dernières années de ce prélat presque septuagénaire, arrivé à Tun des plus beaux évêcbésde France, allaient se consumer dans Tétudc pénible de flatter Rome et les Jésuites, et de ne jamais mécontenter Paris, pour lequel trop de faveur à Rome serait un motif radical d'exclusion. 11 conclut des divers entretiens qu'il avait eus avec des persounages officiels au sujet de Julio, qu'il fallait ménager l'ancien secrétaire de M. de Flamarens; il pensa même qu'il était allé un peu loin, en épousant les rancunes de Gaguel.
On était alors dans les beaux jours d'un merveilleux printemps. T., royalement assise sur les rives herbeuses d'un fleuve aux eaux limpides, voyait la nature se développer rapidement sous le soleil âpre du midi, tempéré à toute heure parle voisinage des neiges pyrénéennes. La santé de madame de la Clavière, éprouvée encore par les dernières secousses de l'affaire de l'abbé, demandant de plus en plus des ménagements, le méde-
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cin ordonna la séjour de la campagne, et au grand regret de ces dames, il fallut partir pour la Clayière. Verdelon revint. Il apporta la nouvelle, cette fois, que Julio consentait à effacer son nom de la publication du testament du cardinal. 11 avait été convenu que la préface serait signée du nom de Verdelon, qui en était réellement Tauteur. Des ordres avaient été envoyés, dans ce sens, à l'éditeur de Paris. Verdelon prognit à madame de la Clavière de faire ses efforts pour obtenir quelque concession nouvelle, s'il était possible, qui pût le mettre officiellement à l'abri de toute censure.
Cette seconde visite fut infiniment agréable à madame de la Clavière ; elle prit en grande affection le jeune ami de Julio qui lui prouvait un tel dévouement. En lui apprenant son départ pour la campagne, elle l'engagea à venir la voir prochainement. Verdelon promit de se rendre à la Clavière, dès qu'il aurait obtenu quelque solution nouvelle.
Le jeune avocat rentra chez lui plus épris que jamais de Louise, dont la beauté était alors dans toute son expansion. Il se fit un rêve de bonheur d'aller à la Clavière où déjà , revêtu, il est vrai, de l'habit clérical, il avait reçu une si douce hospitalité, et où son cœur avait parlé pour la première fois. On garde un si profond souvenir des lieux où l'on a aimé 1 Julio alla voir sa chère tante et sa Louise adorée, l'avant-veille de leur départ pour la Clavière. Il se trouvait dans une n 5
de ces dispositions de Tàme où les causeries de cœur font tant de bien, où un bon regard bien chaud, bien sympathique, bien aimant soulage l'homme de toutes les souffrances, de toutes les luttes. Arrangez votre vie comme vous Tentendrez; donnez- vous toutes les jouissances de la grandeur, de l'ambition, du génie; si vous n'avez pas su vous ménager la joie pure des épanchi*ments du coeur, vous aurez été un suprême maladroit. Vous n'aurez pas ce grand tout, qui est la fin de votre vie ici-bas, Tamour, et qui se continuera dans les splendeurs d'une autre existence, avec la possession de l'amour infini. Si vous ne savez pas cela, que savez-vous du bonheur?
Le grand rêve de Julio, c'était cet amour pur, idéal, avec l'être que nulle pensée coupable ne put jamais souiller, avec une sœur. Que lui importait de ne plus être le secrétaire de l'éminentissime et révérendissime cardinal de Flamarens? Pourquoi le modeste appartement de la rue du Taur valait-il moins que les salons de l'archevêché? Est-ce que lui, Julio, était moins grand, cinquième vicaire du curé de Saint-Sernin, que commandant le respect à un cardinal mourant et recevant de lui, avec l'humble aveu du pécheur, l'aveu plus terrible peut-être de l'évêque vendant pendant cinquante ans sa conscience aux tristes exigences de l'ambition humaine? Il n'avait pas mis là son bonheur, heureusement. Aussi, n'avait- ii pas éprouvé de déceptions. Quand on attend tout de
Dieu, de la nature et de soi-même, quand on place la conscience comme le suprême régulateur de sa vie, qu'importent les jugements du vulgaire? Il lui était si doux de laisser les stériles et déchirantes douleurs de l'ambition à l'archiprêtre de la cathédrale qui lui tournait maintenant le dos, parce qu'il le jugeait dorénavant impuissant à le servir, à Gagueî qui continuait à lui donner d'un regard doucereux des salutations hypocrites, à un archevêque le Cricq, qui croyait n'être rien, tant que sa robe de couleur hyacinthe ne serait pas (le couleur pourpre, et qui allait le ménager, lui Julio, parce qu'il redoutait l'éclat que produirait, à Paris, une lutte religieuse avec un jeune prêtre de vertu et de génie. Que ces âmes s'agitassent dans le bourbier de leurs convoitises, c'était leur rôle. Julio voyait mieux l'existence. S'il s'était soumis à la discipline impérieuse du célibat, s'il l'avait acceptée comme condition du sacerdoce dans l'Occident, il avait bien entendu ouvrir son cœur â toutes les affections pures, -qui remplaceraient les joies de la famille dont il sentait déjà la douloureuse privation. S'il pouvait compter sur le c<Bur de Louise, ^i, dans une longue existence de vie sacerdotale , il trouvait toujours une âme aimante et dévouée, si, dans les grandes épreuves, cette âme sœur de la sienne venait lui dire: Dieu m'a donnée à toi, de quoi te plaindrais-tu? s'il avait ce bien suprême du cœur, il ne devait pas exiger davantage de la Providence.
C'était là réellement la force de Julio.
Quoique peu préoccupé des choses matérielles, il avait très-bien vu que le riche héritage de madame de la Clavière n'échapperait pas au Père Briffard. Il se promettait bien de faire payer cher aux Jésuites les quelques cent mille francs de cette succession ; mais, au fond, il n'avait pas attaché le bonheur, ni pour lui ni pour Louise, à cette brillante fortune. Il y aurait toujours, dans quelque humble recoin, un pauvre presbytère dont nul ne se soucierait. On l'enverrait là, faute de mieux ou par un reste de pudeur. Qu'il eût avec lui sa bien-aimée Louise, il ne demanderait rien de plus aux puissants du sacerdoce.
Le jour des adieux à sa tante et à sa sœur, les deux bonnes créatures, incapables de dissimulation, ne déguisèrent pas leur joie de ce qu'elles avaîenl obtenu par l'intermédiaire de Verdelon.
— fi a été excellent, dit la vieille tante.
— Quel noble cœur! dit Louise; et une légère roiïgeur, que le regard d'un frère qui l'aimait ardemment pouvait seul remarquer, suivit ce mot échappé comme un aveu d'amour.
— Mais c'est pour vous, ma tante, ej pour Louise, et non pour mon ami, que j'ai consenti à ne pas mettre mon nom sur le Testament re-
*g%eux du cardinal.
— Oh! nous le savons, dit aussitôt la bonne aie. Tu pouvais faire plus encore, ajouta-t-elle tildcment.
PAR l'abbé *** 69
Pour éviter toute discussion avec une femme d'une santé si frêle, Julio trouva moyen de ne pas répondre.
Il fut convenu que les jours de repos que pourrait lui laisser son ministère à Saint-Sernin, seraient consacrés à la douce solitude de la Clavière. Il aurait là sa bibliothèque, sa petite chambre, tout un hermiiage, et avec cela les êtres qui Taimaient.
Julio prolongea le plus longtemps que possible dans la soirée, sa visite à Thôtel de la Clavière. Il faisait des efforts visibles pour dédommager, par une vive tendresse, la sainte femme dont il était dans ce monde le dernier chagrin. Il fut, avec Louise, d'un délicieux abandon. Dans les moments du téte-^à-tête que leur ménagea la bonne tante, il lui renouvela, comme on ferait aux genoux d'une amante adorée, ces protestations d'amitié qui n'ont pas à redouter, dans les grandes âmes, les fatales inconstances auxquelles succombent tant d'amours vulgaires. Au moment où les luttes commençaient un secret instinct lui faisait pressentir qu'il avait besoin d'un cœur de femme, bien compatissant, pour le soutenir quand il sortirait du champ clos où l'appelleraient de redoutables adversaires, l'âme toute brisée, toute meurtrie.
Publication du testament religieux du cardinal de Flamarena.
Verdelon parut bientôt à la Ciavière. Nous savons quelle attraction puissante Ty appelait. La femme est curieuse; et, s'il y avait un sentiment de visible bienveillance qui Taccueillait du côté de la tante comme du côté de la belle Louise, ces deux femmes tenaient beaucoup à voir se dénouer le drame dans lequel un être précieux à leur cœur jouait le premier rôle. Le livre terrible paraîtrait-il? Elles ne se faisaient guère d'illusions sur cela; mais, avec des corrections importantes, avec des déclarations destinées à en atténuer TefFet sur le public religieux, surtout sans le nom du principal auteur, pouvait-on espérer qu'on éviterait la foudre, et que l'anathème n'atteindrait pas le pauvre Jiitio? Telles étaient les dernières espérances que Verdelon avait laissées dans le cœur de ses deux amies.
Il arriva tout radieux. Il apportait une bonne nouvelle. Julio avait été inflexible sur un point, oelui de la tîdélilé scrupuleuse qu'il avait apportée, n'importe à quels risques, à être l'interprète exact, le reproducteur stéréotype des pensées de
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son illustre maître. Il avait cédé, de bonne grâce, sur tout le reste. Un avertissement de quelques lignes déclarait que le livre, quoique l'expression pure des sentiments de feu le cardinal, n'en était pas moins soumis aux autorités constituées dans rÈglise, avec toute la déférence, tout le respect que commandent les règles disciplinaires. Un seul nom paraissait, celui de Verdelon, apposé à la fin de la préface.
— Finissons-en, avait dit Julio. On me demande le bon à tirer. Je l'envoie aujourd'hui; le livre poMrra être mis en vente dans la semaine.
L'aimable négociateur parut donc autant que possible, avoir triomphé. Il insista tellement auprès des dames de la Clavière, afin de les convaincre qu'il n'y avait plus de danger à redouter pour Julio dans la publication du livre, qu'il finit probablement lui-même par entrer dans l'illusion dont il avait intérêt à les bercer.
Les visites à la campagne, même dans une maison aussi calme que celle de la Clavière, ont toujours leurs petites distractions obligées. Madame de la Clavière retint tout naturellement à diner Eugène Verdelon. Comme elle ne pouvait sortir de quelque temps de son appartement sans beaucoup se fatiguer, ce fut Louise qui dut faire à Verdelon les honneurs du petit parc anglais dont cette belle habitation était entourée. Ce parc était cher à Louise : Julio l'avait dessiné ; elle en avait surveillé l'exécution. C'était elle, qui, sur les
indications de son frère, avait fait disposer les massifs, tracer les allées sinueuses à travers de vieux arbres irrégulièrement plantés. L'entretirn des gazons, le soin d'un bassin cimenté, mais placé entre des rochers et des touffes de plantes aquatiques, comme un petit lac naturel, où Louise allait montrer à tous les visiteurs de la Clavière de petits poissons aux écailles rouges et argentées, étaient l'occupation favorite de cette gracieuse femme dont la beauté exerçait autour d'elle d'invincibles fascinations.
On se doute bien qu'elle voulut montrer, avrc une joie folle d'enfant, son petit lac tout ombragé de hauts arbres et peuplé de centaines d'êtres vivants. Verdelon, le cœur tout vibrant de l'extase d'un premier amour, la suivit, elle simple, vraie, enjouée, semblant ne pas toucher la tene sur le sable des allées du parc. C'étaient les mêmes lieux qu'il avait parcourus déjà, quand sa raison, flottant entre la vie du monde et le sacerdoce, lui avait fait entrevoir les luttes stériles, kii soulTmiites d'une carrière dans laquelle il s'était jeLé par un premier entraînement. Là, l'imprudent séminariste avait contemplé la femme dans tout réprmouissement de sa beauté, et avait ouvert son àine à ces effluves d'amour qu'elle rénaud aitloirr d'elle, comme les fleurs, au moment être féiuiules, jettent leurs poussières parfumées. \ ptMisée de Louise avait été pour beaucoup m h résolution du jeune homme de ren-
trer dans le maDde, et, aujourd'hui^ ii pouvait ouvrir toute son âme à cette créature adorée, aux lieux mêmes où s'était allumé la première étincelle de son amour. Vingt fois ce mot sacré: Louise, je vous aime, fut sur le point d'échapper aux lèvres de Verdelon. Vingt fois, quand l'aimable enfant exprimait, avec cet enthousiasme qui a tant de séduction dans une bouche de vingt ans, son admiration pour les heautés de la nature, Verdelon se sentit chanceler, prêt à tomber à genoux devant la forme la plus ravissante qu'une âme de femme eût revêtue, pour lui dire: Le chef-d'œuvre de la nature, c'est vous! Pourtant ni cet éloge passionné, ni le mot: Je vous aime ne furent prononcés par Verdelon. Était-ce la timidité d'une âme qui s'effraie elle-même d'un premier aveu? Etait-ce la réserve d'un homme grave qui trouvait plus digne de demander à madame de la Clavière la main de Louise, avant d'obtenir de celle-ci un consentement à leur union? Rien de tout cela. Le cœur humain est plein de contradictions étranges. Verdelon, passionnément épris de Louise, ressentait une autre passion plus ardente encore. Déjà enivré des espérances de la gloire et de la fortune, il lui eût répugné souverainement^ à lui qui n'apportait à son ménage à venir d'autres ressources que celles de ses travaux d'avocat, d'épouser une femme, quelque amour qu'il eût pour elle, qui n'eût pas eu une dot brillante. Deux passions luttaient donc en
lui. Quelques demi-cou fidences de Julio lui avaient fait soupçonner la vérité sur les entreprises de captation du Père Briffard auprès de la bonne madame de la Clavière. Il savait le profond désintéressement de son ami. 11 savait mieux encore rhabileté des Jésuites pour s'assurer des héritages, sans avoir rien à redouter de la loi. Un procès, au bout de tout cela, était une perspective peu engageante aux yeux d'un homme qui n'ignorait pas le pouvoir des sollicitations. Toutes ces pensées passèrent sur son coeur comme un souffle glacé. Les aveux, prêts à échapper aux lèvres de l'amant, furent refoulés par l'impérieuse raison de l'homme entendu en affaires. Verdeloo ne fut plus qu'un cavalier aimabie. Louise craignit de laisser trop longtemps seule sa tante chérie. Us rentrèrent au salon.
Verdelon passait tour à tour des entraînements de son amour à ceux de ses intérêts. Mais rien ne trahissait cette lutte intérieure. T>ouise, sous l'insouciance apparente de la jeune fîlJe qui joue aux fleurs et aux poissons dorés, avait ouvert son cœur à une passion ardente pour Verdelon. Quand celui-ci fut parti le soir pour T., que Louise, ayant donné à sa tante le baiser d'adieu, se fut retirée dans sa chambre solitaire, elle sen tit les sanglots l'étouffer, les larmes mouiller ses paupières, son sein céder à des agitations jusquelà inconnues. Un nom, toujours le même nom, une image, toujours la même image, étaient de-
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vant^son souvenir et devant son regard; elle se jeta sur sa couche qu'elle inonda de larmes. Cette fois, elle s'avoua à elle-même un amour immense, irrésistible pour Verdelon.
Cependant l'éditeur du Testament religieux du cardmjol de Flainarens voulant profiter de l'éclat que ne manquerait pas de produire une publication de ce genre, avait fait hâter le tirage, et le livre venait d'être mis en vente. Un énorme ballot était arrivé à T. De grandes afOches jaunes couvraient les murailles de la ville, et dos annonces en gros texte, insérées à la quatrième page des journaux, donnèrent au livre nouveau une complète publicité. Ce fut, à T.,' un événement. On s'arrachait les petits volumes, et les libraires durent écrire à la hâte pour qu'un second envoi leur fût adressé, et répondit enfin aux nombreuses demandes qu'ils recevaient de tout le département et des départements voisins. La curiosité générale avait été si vivement excitée que les esprits s'échauffèrent naturellement au sujet des idées émises dans cet opUscule. Il se forma deux camps: le monde lettré et indépendant, les hommes d'intelligence, disposés à accueillir tout ce qui porte un certain cachet d'élévation dans la pensée et dans le style, parlèrent avec intérêt du petit livre. On loua le cardinal défunt d'avoir eu ie courage de sa noble rétractation aux genoux d'un si jeune prêtre ; on le trouva heureux d'avoir eu pour interprète un homme qui, par ses pre-*
iniers sermons s'était placé au rang des orateurs d'élite, et qui, par cette publication si simple en apparence, prenait de suite sa place parmi les écrivains. On sut rapidement dans la ville qu^ si l'opuscule portait le nom seul de Verdelon, il n'en était pas moins l'œuvre de l'ancien secrétaire de l'archevêché. On aima celui-ci d'avoir été fidèle à la mémoire de son protecteur, et assez modeste pour ne pas s'attribuer la gloire de cette traduction élégante des pensées du cardinal — Ce jeune prêtre se conduit bien dignement, disaiton dans le monde. Ah! si le clergé avait beaucoup de ces grandes et loyales natures, quct empire il ne tarderait pas à prendre sur lesj esprits!
On tenait ailleurs un langage bien différent. Les idées réformatrices du cardinal, la sentence j qu'il avait portée contre lui-même, le blâme que' faisait rejaillir son livre contre le système suivi généralement par le haut clergé, la flétrissure énergique infligée à l'ordre ambitieux et dominateur des Jésuites, provoquèrent les haines du monde religieux, et dans beaucoup d'âmes promptes à s'exalter jusqu'au fanatisme, ces haines ne con- 1 nurent pas de bornes. Les moins emportés dans le clergé disaient que c'était une utopie creuse, l'hallucination d'un vieillard expirant On révoquait fortement en doute la véracité du récit — L'abbé Julio, disait-on, seul témoin de cette scène extravagante, n'a pas osé y mettre son nom ; il a
publié ce récit sous le nom d'un ami, sachant parfaitenlent que ce n'était qu'une fiction dont il pourrait, quand il voudrait, décliner la responsabilité par un simple désaveu. Les lettres anonymes pleuvaient chez le cinquième vicaire de Saint'Scrnin. Quelques - unes allaient charitablement jusqu'aux plus grosses injures; d'autres le menaçaient pieusement des flammes éternelles. D'autres ^regrettaient le bon vieux temps, l'heureux temps de l'Inquisition, où l'on- aurait vengé Dieu des blasphèmes de ce livre, et où le blasphémateur, lié à un bûcher sur la place du Capitole, entouré de bourreaux et de Jésuites, eût exhalé sa vilaine âme, au milieu du feu empesté de son bûcher." Julio fut peu sensible à ces aménités du monde dévot.
Parmi ces lettres, comme une compensation aux violences du parti haineux du catholicisme, se trouva une lettre de l'évêque d'A. que nous pouvons transcrire ici. Louis Auguste Delpont, était l'un des plus jeunes évêques de France. Il avait beaucoup connu Julio à T., lorsqu'il était chanoine de la métropole. Ses écrits de polémique contre la théorie excentrique de Tabbé Gaume au sujet des classiques de l'antiquité, une défense de la liturgie gallicane contre dom Guéranger, abbé de Solesme, tirée des manuscrits laissés par le cardinal d'Astros, prédécesseur à T. du cardinal de Flamarens, avaient fait remarquer l'abbé Delpont. Et le gouvernement qui, dès cette époque, rom-
pait en visière avec le clergé uUramontain, avait Jeté les yeux pour Tévéché d'A. sur le jeuoe cha noine, recoiDinandé du reste chaudement par k préfet de la Haute - Garonne qui connaissait ses idées libérales, et le désignait au ministre conimp un homme éclairé et modeste, qui n'entrerait jamais dans la ligue cléricale dont on voyait chaque jour augmenter l'antagonisme.
L'abbé Julio avait conservé avec lui des relations amicales.
La lettre de Tévêque était conçue en ces termes :
„Mon bien cher abbé,
„0n m'envoie de T. une curieuse publication. Quoiqu'elle ne paraisse pas sous votre nom, le récit qu'elle contient, fait à vous seul, ne peut avoir été reproduit que par vous. Vous avez agi bien sagement en ne signant pas cet écrit, qui va vous attirer toutes sortes de persécutions. Cher abbé, vous êtes un homme d'un admirable courage. Je cède au besoin de vous féliciter de votre grand cœur et de vos~ nobles aspirations. J'ai pleuré en lisant les aveux si humbles, et les pensées si grandes de ce bon cardinal de Flamarens auquel je dois tant. Merci, pour ma part, de ce délicieux petit iivre. J'en ferai mon vade mecum, et si jamais \^ je m'oubliais aux faiblesses que le digne homme ^^ s'est si amèrement reprochées au
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, moment de paraître devant le souverain juge, ce I livre me rappellerait au respect de moi-même et à la grandeur de mon sacerdoce.
^Gardez bien secrète cette lettre complètement confidentielle, ou plutôt brâlez*]a de suite. Je suis entouré de collègues, vous le savez, asspz fanatiques. Je ne veux pas me brouiller avec eux. J'empoisonnerais tout mon épiscopat, sans aucun avantage pour la vérité. INous sommes à une épeque de transition douloureuse, il faut laisser faire aux fous leurs expériences. Quand ils auront assez saturé le monde dévot de leurs théories violentes et excentriques, force sera de revenir au bon sens et au calme. Je suis assez jeune dans Tépiscopat pour espérer voir encore quelques lueurs de ce règne de paix et de raison. Laissons les Gaume, les Veuillot et autres ejtisdem fartnae remuer la boue des passions religieuses. Tenons à la main le rameau d'olivier, pour le jour où il sera reconnu que le Christ n'est pas un Jupiter tonnant, -mais l'agneau de Dieu plein de douceur et de tendresse envoyé au monde.
„Adieu, cher abbé, courage, toujours courage! Vous êtes l'homme fort. Mais n'allez pas trop vile: soyez l'homme prudent. Je demanderai à Dieu que les loups dévorants, au sein de l'église, ne vous déchirent pas de leurs dents les plus acérées. De nouveau, silence profond et éternel sur cette missive. Je ne vous pardonnerais pas de lui avoir donné de la publicité, même dans vos
relations les plus intimes. Je vous aime et je vous bénis.
„Louis-AuGUSTE, évêque d*A."
Cette lettre fut un baume pour l'âme si douce et si impressionnable de Julio. Toutefois elle précédait la tempête, comme ces premières gouttes de pluie tiède et bienfaisante, après lesquelles tombent les pluies torrentielles des violents orages. On se doute bien que les Jésuites impuissants à arrêter la publication du testament religieux de M. de Flamarens, ne mirent plus de bornes à leur vengeance. Ils envoyèrent successivement à Tarchevêche plusieurs personnages marquants de T.. portant tous au pauvre archevêque effrayé, la même antienne: — ^Monseigneur, avez^vous lu ce livre? Mais c'est affreux! mais le prêtre malheureux qui a eu l'audace d'écrire de si indignes choses, ne doit-il pas être interdit? Monseigneur, c'est, dans toute la ville de T., un scandale épouvantable.'"
L'archevêque, naturellement irascible, se montra furieux à chacune de ces visites. Il témoigna hautement son horreur des doctrines contenues dans ce livre; il affirma à tous qu'il allait infliger au coupable des peines sévères. Cette foisj les Jésuites triomphaient Le misérable qui s'attaqaait à leur sainte société allait être frappé, expulsé du diocèse et servirait d'exemple à quiconque oserait jamais soulever le voile de leurs menées habiles, et dénoncer au monde leur ambition.
Quatre lignes, d'une brièveté affectée et d*une sécheresse presque brutale, arrivèrent au presbytère de Saint-Sernin et intimèrent l'ordre à Julio de se rendre, le lendemain, à midi précis, à Tar-, chevêche.
La nuit porte conseil, surtout chez les hommes qu'une longue habitude de prudence tient en garde contre les premières impressions. L'archevêque, en même temps qu'il recevait les doléances de la coterie irritée, apprit par ses alfidés que, dans le monde de la littérature, on avait lu, comme une œuvre remarquable, le livre de Julio; il sut même que ce livre excitait l'enthousiasme en faveur du clergé capable, de produire des œuvres aussi remarquables de pensées et de diction; le nom de Julio était dans toutes les bouches. On exaltait le cardinal de Flamarens, et cette révélation d'où- Ire-tombe était comme un roman d'un genre particulier pour lequel s'enflammaient les imaginations. Ne serait-il pas imprudent de heurter le sentiment général d'une si grande ville, pour satisfaire un mécontentement, à propos d'idées après tout discutables et que, dans sa conscience, lui archevêque, il sentait ne toucher en rien aux dogmes de l'Église, dont chaque évéque est le gardien dans son diocèse?
11 se promit donc ' de contenter a la fois le
monde dévot et le monde profane. Il chercha un
biais, pour se donner le droit de dire avec aflec-
tation, au clergé et aux pieux laïques, qu'il avait
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;nalmené le coupable, et lui avait imposé une soumission, ne voulant pas le perdre par une rétractation humiliante.
La scène fut terrible.
Julio arriva dans le cabinet de l'archevêque avec la sérénité d'une conscience pure.
— Eh. bien, M. l'abbé, vous avez fait un livre horrible!
— Monseigneur, je ne vous comprends pas.
— Je vous dis que le livre, dans lequel vous faites parler mon respectable prédécesseur, est un livre horrible.
— Monseigneur, je n'ai rien à dire de votre appréciation. Mais, si j'ai rendu fidèlement les paroles de Son Éminence, je ne m'explique pas que le livre soit horrible.
— Allons donc! monsieur, ce n'est pas à moi qu'on dit de telles choses! Vous avez voulu vous faire une réputation, et vous servir d'un grand nom, pour produire le vôtre.
— Je vous jure. Monseigneur, devant Dieu qui nous entend, qu'il n'y a pas un mot qui ne soit de Son Éminence, et, à part ces diflTérences de style qu'il est impossible d'éviter, quand on reproduit la pensée d'un autre, je vous jure que je n'ai rien ajouté aux paroles tombées de sa bouche. Si je pouvais me reprocher quelque 3hose, ce serait plutôt d'en avoir atténué l'énergie.
— Il fallait vouer cela à l'oubli. Vous allez layer chèrement votre malheureuse tentation de
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vous faire impribier, car vous avouez bien que le livre efit de vous?
— Je suis prêt à tout souffrir, toutes les hontes, toute rignomioie. Mais j'ai reçu une mission. Je Fai reçue d'un mourant. J'ai engagé mon honneur. J'ai dû acquitter ma dette et tenir ma |>arole.
— Mais la foi, M. Tabbé!
— Je ne suis pas juge de la foi de M. de Flamarens. U était mon supérieur. Je n'ai pas eu à suspecter sa foi. .
— Oui, un vieillard tombé en apoplexie. Vous avez recueilli les divagations de son esprit .en délire, vous y avez ajouté de votre imagination, et vous en avez beaucoup, mon pauvre abbé. Ce n'est que cela, voyez- vous?
— Pardonnez-moi, Monseigneur, je suis fort jeune; mais j'ai étudié un peu les questions médicales qui se rapportent à notre ministère, et j'affirme que jamais homme n'a mieux joui de la plénitude de sa raison que le cardinal revenu du coup qui l'avait frappé. Vous pouvez vous éclaircir à cet égard sur le témoignage du docteur Peuch que vous ne suspecterez pas.
— Mais enfin ce livre ne peut pas rester. U est un scandale pour le monde pieux. Il y a là des opinions qui touchent à l'hérésie.
— Monseigneur, je ne sais ni l'archevêque, ni le pape, ni l'Eglise. J'ai rempli un devoir envers un mourant. Flétrissez ses doctrines, c'est
votre affaire. Tout archevêque et cardinal qu'il était, ses doctrines sont justiciables de l'Église. Mais séparez la cause de Thunoble traducteur de ses pensées , des pensées elles-mêmes dont il n'a pas eu à discuter l'orthodoxie.
L'archevêque parut un peu s'adoucir, et, comme s'il eût été convaincu par la dernière raison que venait de donner Julio :
— Vous vous soumettriez donc au jugement que prononcerait le pape sur le livre que vous attribuez à M. de Flamarens?
-- De grand cœur.
— Eh bien, finissons cette affaire. Vous allez me donner cette déclaration.
— A l'instant même, Monseigneur.
L'archevêque une fois en règle par la déclaration de l'abbé Julio, le congédia avec une bienveillance apparente. Dès le soir même, dans son salon où était réuni un clergé assez nombreux et des pieux laïques qu'il savait dévoués aux Jésuites^T il Ot grand bruit de la verte semonce qu'il avait infligée à ce jeune fou d'abbé Julio. Il ajouta que ne voulant pas le perdre, il s'était laissé attendrir par sa jeunesse et s'était contenté d'une rétractation très-explicite, qui mettait sa responsabilité complètement à l'abri vis-à*vis de Rome et de ses collègues de l'^piscopat.
Il appuya à dessein sur cette dernière phrase. Elle était significative. Le maître avait parlé.
Une Carmélite de seize ans.
Le dénouement de Taffaire de Julio au point \p vue ecclésiastique fut bientôt connu dans T. >ux qui aiment à abriter leurs défections sous e manteau de Tautorité, ne manquèrent pas de oublier que l'abbé Julio était flétri par Tarchevêc|ue, et ne conservait ses pouvoirs que par un reste de pitié du bon prélat pour sa jeunesse et !>oii inexpérience. D'autres, plus prudents, comprirent mieux la pensée de Tarchevéque, et continuèrent de témoigner au jeune vicaire une bienveillance extérieure. Le monde, qui ne cherche pas de subtilités dans les choses , vit avec bonheur le jeune écrivain sortir triomphant de la lutte. On sut gré à l'archevêque d'une solution que, dans son for intérieur, il regardait comme un acte de prudence et qu'il donnait, aux yeux du monde ecclésiastique, comme un acte de mansuétude. Le monde y vit un acte de justice et dn i aisoii, La tempête se calma donc en peu de tenifis. Et comme Julio, incapable d'une récriminai inn et d'une rancune, montrait à tous, rammn |>ar te passé, sa bonne figure souriante et son ûoux regard, il sembla que ses ennemis fussent désarmés « et
que la paix allait régner désormais sur cette humble existence , dévouée si noblement au soin i des pauvres, des malades, des enfants et de Xoutes les créatures de Dieu abandonnées ici-bas.
Toutefois, ces jours de calme ne furent pas d'une • longue durée. La discorde tante noire de crimes ne tarda pas à raviver les haines. Elle épiait Julio simple et franc dans son langage et incapable, au milieu d'ennemis acharnés, de ces habiletés innocentes qui déconcertent les colères et ne donnent pas prise à leurs censures.
Deux faits qui, pour tout autre que Julio, eussent passé inaperçus, furent relevés et singulièrement grossis par la malveillance. Les espions des Jésuites, on le devine, ne le quittaient pas; sa vie privée, ses visites, ses paroles dans son ministère, à la sacristie de Saint-Sernin, jusque dans le confessionnal, ses rapports avec Verdelon, avec les hommes du monde de T., tout cela était, jour par jour, rappaiLé à la maison de l'Inquisition.
Uu événement considérable faisait beaucoup de bruil dans T. Les plus grandes villes de province âoiii loujours un peu village, et, en dehors de^ préoccupations politiques, lorsque les bonnes natures provinciales sont parfaitement rassurées sur le pays, que le télégraphe n'annonce pas une révoliiijot], et que les prophéties des saintes filles ^i des ex uniques annonçant la vengeance céleste tiJ doit engloutir Paris comme Sodôme et Golorrhe ne ^e sont pas encore réalisées, ce qu'il
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y a de mieux à faire c'est d'apprendre les cancaos, les petits scandales, et les aventures de toute sorte dont se compose le répertoire des filles de chambre et des ménagères.
Or l'histoire du jour était celle-ci:
Une délicieuse petite fille, un ange de seize ans, appartenant à une famille aisée de la ville, quittait le monde, non pas pour se dévouer dans un hospice au soin des pauvres et des malades, mais pour s'ensevelir vivante chez les Carmélites. L'histoire, en se grossissant, avait fini par former une petite légende qui courait la ville etJmpressionnait diversement, selon l'ordre d'idées qui dominait dans les esprits.
La gracieuse enfant avait été dirigée , depuis sa tendre jeunesse, par le révérend père carme Athanase. Elle ne connaissait du monde que trois choses, la maison de son père, l'église de sa paroisse et la chapelle des Carmes. Le père AÂanase, confesseur de la mère, n'avait pas eu de' peine à lui persuader que Dieu demandait d'elle, comme à Abraham, le sacrifice de sa chère enfant. Il y avait déjà deux ans qu'il avait annoncé solennellement que la jeune fille avait la vocation du Carmel. Le père, brave homme et bon chrétien, membre de la fabrique de Saint-Sernin, ne pensait pas tout à fait, sur cette vocation précoce, comme le père Athanase, comme sa femme et comme l'enfant ignorante dont il voyait s'accomplir l'immolation; mais il était faible, il redoutait
les emportements de sa femme, laquelle n'enten-. dait pas plaisanterie sur les décisions sorties de la bouche de son père carme. Il redoutait encore l'opinion religieuse si énergique à T., et ne voulait pas être montré au doigt par les prêtres et par les dévotes, comme ayant contrarié la vocation de sa fille. Un jour , au presbytère de Saint-Sernin , à la sortie d'un conseil de fabrique, il s'en était entretenu avec l'abbé Julio qu'il avait pris en singulière estime, et dont il voyait le zèle pieux et éclairé dans l'accomplissement du ministère ecclésiastique. Les velléités de résistance du père n'allèrent pas loin, et, malgré les graves paroles de Julio qui lui rappelaient ses droits et lui faisaient craindre de vifs regrets pour l'avenir, il donna son consentement à la prise d'habit de sa fille.
Le monde religieux parlait avec enthousiasme de cet exemple de sacrifice donné par une si jetine enfant. Les myètiques rappelaient les premiers âges de l'église où, jusqu'aux jeunes enfants, Unit menait une vie angélique. On comptant beaucoup sur l'influence de ce spectacle pour entra! tiLT d'autres jeunes personnes du monde et les attirer à la vie du cloître.
Lfs gens calmes, les esprits mûrs, gémissaient du peu de discernement que mettaient les révéïTHib pères de tous les ordres, à jeter, dans '*s couvents, des jeunes filles qui, ne connaissant ien du monde, étaient matériellement dans l'im- Qisibflité de dire ce qu'elles préféraient de la vie
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des vierges ou de celle des épouses. Ailleurs on riait de la pénétration du père Athanase qui avait trouvé, dans une enfant de quatorze ans, de la vocation pour les austérités du Carmel. La jeunesse s'irritait, contre les ordres religieux, de leur tendance à ne faire de la société humaine qu'one agglomération de couvents. „0n nous enlève les filles à marier, disaient-ils; quand nous débarrassera-t-on de ces moines?" On savait qu'un jeune homme, des plus distingués, dont la famille était dans des relations d'intimité avec celle de la novice, en était éperduement épris, et que les deux pères avaient, dès longtemps, formé le proyt d'un mariage admirablement assorti pour l'âge et pour la fortune. „La famille se brise, disaiton encore; l'autorité paternelle n'est plus rien; un illuminé sortant de sa cellule décide des plus grands intérêts de la vie. Il commande aux épouses et aux mères, et, par elles, à ceux que l'Évangile et l'Église elle-même ont solennellement investi du droit de gouverner la famille, avec les lumières de la raison et de l'expérience."
Les esprits s'échauffaient de part et d'autre, lorsqu'on apprit que la prise d'habit de la jeune fille était irrévocablement fixée au premier mars 1859. Le curé de Saint-Sernin , vénérable vieillard qui avait baptisé l'enfant, devait présider cKte fête pour laquelle on avait fait d'immenses préparatifs. La chapelle des Carmélites était décorée de tapisseries éclatantes de blancheur. Des
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guirlandes de roses blanches couraient sur les retables , sur les corniches des pilastres et entouraient le bas de la chaire du prédicateur; des cierges innombrables déposés symétriquement en face de Tautel devaient faire une illumination féerique. Le prédicateur obligé était naturellement le père Âtbanase.
Déjà un auditoire nombreux et choisi remplissait la chapelle des Carmélites. Les cierge» s'allument; Toffice de l'église est lentement psalmodié par les voix des recluses cachées derrière une grille noire, hérissée, à l'intérieur de la chapelle, de longues pointes de fer et voilée, du cdié du monastère, par un épais rideau. La postulante, parée somptueusement comme une jeune mariée, est à genoux sur un prie- Dieu placé dans le chœur. Elle a auprès d'elle un parrain et une marraine chargés de la présenter à l'ordre du Carmel. Deux énormes cierges, entourés de roses, brûlent à sa droite et à sa gauche. Le père et la mère se tiennent au premier rang de l'enceinte réservée aux familles invitées. Tous les yeux se portent sur cette enfant, et le même sentiment d'étonnement semble s'échapper de tous les regards. On a bien de la peine à croire que cette créature si délicate puisse avoir seize ans; et chacun se demande avec une anxiété douloureuse à peine contenue par la sainteté du lieu, comment cette jeune enfant pourra soutenir la vie austère des Carmélites.
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Les dernières vapeurs de l'encens étaient monèes à la vpûte de la chapelle et arrivaient à proluire ce demi-jour si favorable, dans le temple, lu recueillement de la prière et aux impressions le la sainte parole.
Le célébrant, précédé du clergé, déposait dans la sacristie les ornements sacerdotaux. Le père Athanase allait monter en chaire, et l'auditoire, avant de se placer en face de lui pour mieux l'entendre, contemplait encore, avec un indicible attendrissement, l'enfant qui s'était retournée pour s'asseoir, et pâle, les yeux baissés, se tenait prête à recueillir les> paroles que lui adresserait son directeur, dans cette circonstance solennelle.
Il se fit bientôt un profond silence. |
Tout à coup un bruit inusité attire l'attention de tous. On se lève: on regarde du côté de la sacristie.
Une grande agitation règne parmi le clergé qui parle bruyamment dans la sacristie attenante au fond du sanctuaire. On ne saisit rien de ce bruit confus. Que se passe-t-il? Le respect du lieu interdit toute conversation: mais Tes regards s'interrogent avec inquiétude. Le célébrant fait venir le père de la jeune enfant. Évidemment il est appelé à se prononcer sur quelque fait d'une extrême importance. Le silence succède enfin à la première agitation. .
Bientôt le père vient reprendre sa place. L^s . J prêtres, le visage bouleversé, et déguisant mal un -^
gentiment de stupeur, vont s'asseoit* dans le sanci tuaire. L'iaquiétnde générale n'est pas calméd Cinq minutes s'écoulent dans une attente pénibll La porte extérieure qui conduit à la chaire s'ouvr tout à coup. Ce n'est pas le révérend pèreAtb; nase qui parait aux regards ébahis de i'auditoii c'est l'abbé Julio.
Après s'être humblement recueilli à genoui sur l'escabeau de la chaire, l'orateur se leva commença de la sorte:
„Mon enfant, „Une circonstance douloureuse, sur laquelle vous serez renseignée dans quelques instants, m'amène, sur la demande de la révérende supérieure du couvent, et sur celle de votre respectable père à prendre la parole dans une solennité destinée à exercer sur votre avenir une influence capitale. Ma tâche est bien douce et bien facile devant vous. Ange de la terre, vous vous sentez attirée à consacrer à Dieu votre jeunesse et votre être tout entier, et c'est parmi les filles de sainte Thérèse, à la vie si mortifiée et si austère, que vous venez consommer votre sacrifice.
„Votre pensée a été grande, et il n'y a personne dans cet auditoire qui n'admire avec moi que, dans un si faible corps, il se soit allumé un ^i grand courage. Heureuse mère qui a donné à Église une telle enfant! Heureux enfant qui, omme une autre Agnès, au temps des persécu-
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lions, n'eût pas reculé devant les bourreaux et eût prononcé l'énergique parole: Je suis chrétienne !
„Je trahirais donc et les sentiments les plus intimes de mon cœur et la sainteté même de mon ministère, si je ne venais pas vous dire: Enfant, vous avez bien fait.
„Toutefois, nous qui représentons devant vous la prudence de l'Église et ses sages lenteurs, nous devons, à côté des encouragements qui mérite un dévouement si précoce, placer les avis salutaires qui peuvent prévenir une résolution peutêtre précipitée.
„S'il y a des exemples de sacrifices pareils à celui que vous voulez faire, el le temps a prouvé que la pensée qui les inspira venait de Dieu, il faut dire aussi que ces exemples sont bien rares; et aujourd'hui, je viens vous le demander: Etesvous bien sûre que vous ayez l'une de ces vocations exceptionnelles?
,,Je viens vous le demander encore: Perdriezvous votre vocation si, au lieu de hâter votre entrée dans cette maison , qui va être pour vous un tombeau, vous préniez quelques années pour examiner, en présence du monde qui vous sérail mieux connu, si vous devez réejlemeui lui dije votre adieu éternel?
„Je viens vous demander enfin bj , faible fi délicate de corps, vous croyez qu'il soii prudent J d'infliger h celte chair le rude labetu- tit* la pé»i^
teiice, qui est l'essence même de la vie du couvent?"
Après avoir ainsi établi la question, l'orateur, dans de magnifiques développements, exposa à son auditoire que les voies ordinaires sont les plus sûres ; que la plus sublime vocation était celle de la mère de famille; que le moyen âge, en voulant faire passer comme Tidéal de la vie chrétienne, la claustration avec son cortège de macérations et d'isolement , avait faussé la notion véritable de la sérieuse perfection; que ces notions qui avaient exalté de grandes âmes et fait des saints, convenaient à une époque où il fallait frapper les regards des peuples par le spectacle d'une austérité effrayante, et n'avaient que bien peu de prise sur un monde qui, revenant à d'autres idées moins sombres et moins terribles, fait passer un verre d'eau froide donné à un pauvre, le soin des petits, l'enseignement des enfants délaissés, la visite des malades, avant les cilices, les disciplines et les chaînes de fer.
S'adressant de nouveau à la jeune enfant, il lui fit comprendre qu'elle entrait dans un ordre qui, outre sa grande austérité, ne laisse rien au développement de l'activité humaine, et, continuant à cet égard les traditions de l'esprit extrême du moyen âge, ne permet pas à la surabondance de vie, que porte en soi toute créature à son adolescence, de s'épancher largement dans des
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QBuvres extérieures où se dépense le trop plein du cœur.
Il compléta ainsi sa pensée:
„La sœur de charité renonce à sa famille, mais pour se créer, dans le cours de son long ministère à travers les misères de la vie, une seconde famille. Si tout notre amour doit être à Dieu, il y a, en raison de notre organisation, une loi à laquelle il est impossible de se soustraire. Par un côté de nos affections nous appartenons a la terre, à ce qui nous entoure. La sœur de charité ne fait que dilater cette affection sur un plus grand nombre d'objets. Elle ne les aime pas tous de l'amour puissant que la mère porte à ses enfants, mais elle n'en satisfait pas moins, de mille manières et à son insii, ce besoin d'affections qui, comprimé dans Tâme, la laisse ou à de regrets stériles ou à une douloureuse sécheresse de cœur."*
Sa péroraison fut simple et touchante.
„Pauvre enfant, vous êtes si digne d'intérêt! Peut-on vous regarder sans effroi, vous toute parée pour une fête qui, dans quelques heures, sera le commencement d'une longue torture? Il y a de profondes faiblesses dans le cœur humain, même chez les âmes pures qui se rapi>rocln^iiL le j plus de Dieu. Savez-vous si, dans quelques m^'
avant de prononcer des vœux irrévocables, vous auriez le courage de briser ces premiers liens, quoiqu'ils n'engagent pas la conscience, lors même qu'une voix intérieure viendrait vous dire que vous vous étiez trop hâtée, que vous avez suivi les inspirations d'un zèle peu éclairé? Ce serait, mon enfant, un irréparable malheur. Il en est temps encore. Auprès d'une mère pieuse, sous la vigilance d'un père chrétien et homme de bien, vous pourriez encore mieux juger le monde, mieux vous connaître. Dans deux ans, dans trois ans, ce pieux asile vous serait ouvert, comme aujourd'hui. Votre corps lui-même fortifié par Tair, par l'exercice, par la vie hbre de la famille supporterait mieux les privations et les pénitences extérieures. Vous n'auriez rien perdu vis-à-vis de Dieu: vous auriez donné quelques années de joie au cœur d'un ])ère qui verrait alors, avec moins d'amertume, votive sacrifice.
„Mon enfant, je vous le répèle, il en est temps! encore! Si un rayon de lumière que vous n'aviez pas même soupçonné vous éclairait sur vos dispositions intérieures et vous faisait craipdre une précipitation imprudente, arrêtez-vous! brisez l'autel et sauvez la victime!"
Il y eut, dans tout l'auditoire, un mouvement qu'il faut renoncer à décrire. Les masses sont douées de l'instinct du vrai. A part un petit nombre d'esprits fanatisés, pour lesquels le laii-
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gage du jeune prêtre ne parut qu'un tissu de blasphèmes, une attaque contre la sainteté des ordres religieux, tout ce monde, même pieux, comprit que Julio avait raison, que l'enfant avait peu à perdre pour sa vocation, si elle était vraie, à rester quelque temps encore dans le giron maternel, et tout à gagner à ne pas précipiter sa consécration au cloître, si, à un âge plus avancé, elle venait à reconnaître que sa vocation véritable était la vie de la famille.
Chose singulière, la mère elle-même, qui avait presque' bâté le sacrifice dé sa fille , tant que le terrible père Athanase l'avait tenue sous la pression de sa parole, changea tout à coup, et descendue dans sa conscience, car c'était une nature droite, comprit qu'elle avait cédé à un zèle outré. Son premier mot à sa fille, qui la consulta du regard, fut c^lui-ci: „Mon enfant, vous êtes libre." Et, fort de cette parole, le père s'armant de courage, dit tout haut: „Retournons à la maison.^'
Tout ceci fut, dans la chapelle, comme un coup de théâtre. Derrière leur grille, les saintes carmélites, ne comprenaient rien à ce qui se passait. Bientôt toutefois, par les ordres du père, une voiture se présenta à la porte du couvent; la mère et la jeune novice furent ramenées à la maison paternelle, et, dans un court entretien avec la supérieure des Carmélites, le père vint déclarer IT 7
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qu'il voulait retarder de quelque temps encore le douloureux sacrifice de son enfant
Le public, pour qui tout est spectacle, vit sortir Tenfant parée, s'appuyant sur le bras de sa mère. Il y eut presque, malgré le respect pour le lieu saint, une explosion d'applaudissements ; et ce qui acheva de donner à tout ce petit drame un intérêt palpitant, c'est qu'au moment où le public, entassé dans la chapelle, se répandait au dehors, on apprit que le père Athanase, sur le point de monter en chaire, avait été frappé d'une apoplexie foudroyante.
On juge quel esclandre fit dans T. l'affaire de la jeune novice. Les plaintes contre Julio arrivèrent en nombre considérable à l'archevêché. — „Un homme qui avait tenu un pareil langage, devait être immédiatement interdit'' L'archevéque, pressé de toutes parts, promit d'ordonner une enquête, et par ce subterfuge se tira encore une fois d'embarras. Les Jésuites, les Carmes, les Franciscains, les Carmélites, et toutes les maisons religieuses de T., retentii^ent de cris de désolation. „Le clergé maintenant blâmait en pleine chaire la vocation religieuse. Si l'archevêque ne châtiait pas le coupable, il fallait prendre d'autres mesures et porter plainte à Rome."
Leur colère ne connut plus de bornes lorsque quelques mois après, on apprit dans le monde de -, par des lettres de faire part, que M. Charle»
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de BeaubruB Tenait d'épouser Jeanne -Âléonore de Léteil.
La noufelie épousée n'était autre que la novice Carmélite dont Julio ayait prêché la prise d'habit; et c'était ce même Julio qui, en pleine église de Saint'-Sernin, arait donné au jeune couple la bénédiction nuptiale.
Samoii snr l'amour.
Les haines, et les haines les plus implacables, celles du monde dévot, s'accumulaient sur le malheureux vicaire. Absorbé par ses études et les fonctions de chaque jour à la paroisse, Julio ignora longtemps à quel degré s'élevait contre lui l'irritation de ce monde, dont tous les moines de T. exaltaient le fanatisme; mais ses amis ne s'y trompaient plus. Verdelon lui insinua quelques mots à ce sujet. Outre l'amitié sincère qu'il portait au jeune prêtre, son amour pour Louise lui fiiisait désirer pour Julio, qu'au lieu de se mettre 6Q lutte avec le parti "dominant dans le clergé, i ce qui l'amènerait , tôt ou tard , à voir briser sa J carrière, il la suivit au contraire, et pût arriver
à ces honneurs qu'un talent inconstestable lui assignait légitimement dans l'avenir.
Mais Julio, docile comme un enfant, n'était pas maître de changer sa nature spontanée et ardente. Il aimait la chaire; et là, dans ces enivrements de l'improvisation qui sont l'une des plus grandes voluptés de l'esprit, il s'abandonnait, avec un charme indicible pour ses auditeurs, aux élans d'une âme élevée qui ne pouvait comprendre la religion présentée aux peuples mesquine et terre à terre, mais qui se la faisait à elle-même raisonnable et pleine de grandeur.
T. possédait une école libre de hautes études, fondée par un professeur de l'Université qui jouissait dans tout le Midi d'une immense considération. Aussi l'école qu'il dirigeait était-elle florissante. £t malgré les préjugés de caste, et surtout eu dépit des Jésuites qui avaient établi dans leur collège des cours préparatoires aux écoles du ' ' gouvernement , beaucoup de grandes familles en- I voyaient leurs enfants à la maison des hautes 1 études tenue par M. Maigreur. L'élite de la jeunesse du Midi était donc là; et autant par ses convictions personnelles, que par Tintérét bien compris de son école, M. Maigreur donnait une large part à l'enseignement religieux. On avait même fait dans le monde cette remarque assez liquante que le plus grand nombre de jeunes gens ui persévéraient à T. dans les pratiques reliieuses, n'avaient pas passé par le collège des Je-
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suites, mais avaient appartenu à la maison de M. Maigreur.
On comprend que Thabile directeur de cette maison appelait à l'enseignement religieux de ses élèves ce que T. renfermait d'ecclésiastiques aux idées élevées, capables d'exercer par leur talent une influence salutaire. L'abbé JuJio tut invité à donner des conférences, chaque jeudi, dans la maison de M. Maigreur. Ces conférences du jeudi eurent bientôt à T. une vogue incroyable. Des magistrats, des professeurs de facultés, des hommes éminents de la ville regardèrent comme une faveur d'avoir une place réservée à ces entretiens, dans lesquels Julio déveIo})pa un talent dont les sermons de la cathédrale, au temps de M. de Flamarens, n'avaient pu être qu'un premier essai. La jeunesse lettrée de la ville demanda à entendre l'abbé Julio. On changea de local et une immense salle, destinée aux distributions des prix de l'école, devint une chapelle improvisée où l|près de deux mille personnes pouvaient prendre place.
Le grand succès de ces conférences acheva de surexciter l'envie des hommes qui s'/'iaii nL donné le rôle odieux de perdre Julio. Un ^einmn iju'il prêcha sur l'amour, improvisé ^oniuie lous les autres , et que les amis comme l^s ennemie sténographièrent avec un soin extrême" , exdia ti^Jt'v ment l'admiration qu'il devint dam T. Tévéi) ment du jour. Les Jésuites avaient abrs
eveiiÊsk
cathédrale, un de leurs prédicateurs les plus vastes. Ils avaient battu la grosse caisse dans toute la TÎIle pour attirer un nombreux auditoire au père Le Pampre. Les femmes enthousiastes des Jésuites, et particulièrement éprises des grosses joues rosées du bon Père s'étaient rendues à Saint- Étienne, mais les hommes, ce qu'on appelle, dans la province, les hommes de la société, ne quittaient pas les conférences du jeudi données à l'école de M. Maigreur.
Furieux de l'abandon de leur confrère par le monde intelligent de T., les Jésuites s'en prirent naturelièmeni à l'orateur qui „leur faisait (dis.'^entils naïvement) tant de mal par la concurrence.'' Us montèrent dans le parti religieux une cabale terrible, à la tète de laquelle ils placèrent un vieux magistrat fort dévot, déjà à demi en enfance, mais qui, par sa fortune, l'influence de sa famille, les souvenirs de son passé, était une puissance à T. Les Jésuites, selon leur coutume, eurent soin de s'effacer complètement; et ce fut ce vieillard qu'ils chargèrent de se présenter à l'archevêque, avec une députation nombreuse composée de fabriciens de différentes églises, de membres de la société de Saint- Vincent de Paul et d'autres pieux fidèles. Les Jésuites remirent au magistrat une copie d'un fragment notable du sermon sur l'amour reproduit >ar la sténographie, et lui préparèrent les repréntations énergiques qu'il devait faire à Farchevèle , „sur des . doctrines propres à corrompre la
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jeaoesBe et plutôt dignes des temples de Vénus que des assemblées de chrétiens."" Le thème du vieillard avait été habilement arrangé d'avance. Tout en protestant d'un respect profond pour l'archevêque, les catholiques de T., dont le chef de la députation se disait le représentant, se dédaraient prêts à ne reculer devant aucune démarche, fallût-il aller se jeter à Rome aux pieds de Sa Sainteté, plutôt que de laisser le poison de l'erreur s'insinuer parmi la jeunesse chrétienne de la ville. mUs espéraient, disaient-ils, que, par une compassion trop indulgente, l'archevêque ne laisserait pas de tels attentats impunis et ne forcerait pas les catholiques de T. à des mesures extrêmes/'
Les Jésuites avaient compté sur l'effet de cette menace. Us connaissaient l'archevêque, et ils savaient très-bien qu'il ne balancerait pas entre son ambition pour le chapeau et le sacriBce d'un pauvre prêtre.
L'archevêque parut embarrassé après la harangue du vieillard. Il prit de ses mains le passage sténographié sur lequel reposait principalement la plainte. 11. en lut quelques lignes.
— Oui, messieurs, dit-il à la députation, il y a là des choses que je ne saurais souffrir. Je vais vous danner satisfaction entière. Mais vous savez qu'il y a des formalités à observer.
Us se retirèrent contentes: Julio était perdu.
Rentré dans son cabinet de travail, l'archevêque lut avidement le papier accusateur. Il
venait de prendre un engagement II fallait baser la condamnation sur un grief. Soit que le niveau de son intelligence ne fût pas à une grande hau- , teur, soit que son avenir compromis par une : menace lui fit voir, plus dangereuse qu'elle ne | l'était en réalité, la ihéorie de Julio sur l'amour, il s'en montra violemment courroucé, et, jetant sur < sa lable le malheureux papier, il s'écria: ;
— On n'entretient pas en chaire les jeunes gens de telles images!
Voici quel était la teneur du passage incriminé.
„N'éloignoz pas la femme de vos idées d'avenir ; tout au contraire, pensez à la femme. Pensez-y beaucoup. C'est le remède le plus puissant contre des passions fougueuses et contre les égarements du cœur. Considérez souvent la femme, mais d'un œil chaâte. C'est la future compagne de votre vie, la mère de vos enfants! Ne lui apportez pas un cœur dépravé par une corruption précoce. Tremblez de transmettre à vos enfants une constitution appauvrie par le vice.
„Vous vous préparez, par l'étude des sciences et des lettres, à être un jour des magistrats, des ingénieurs, des hommes de guerre, des médecins, des littérateurs. Pourquoi ne vous prépareriezvous pas à la plus haute, à la plus sublime de toutes les fonctions, — je n'excepte même pas celle que je remplis aujourd'hui parmi vous, —
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celle de père de famille ? Voilà le but, le grand but de la vie humaine.
„Cela est sérieux, mes jeunes philosophes, plus sérieux que tous les systèmes de l'école. Et je craindrais d'imprimer trop tôt sur vos jeunes fronts la trace de pensées aussi graves, si je n'avais pas, pour en atténuer reffet, à vous laisser entrevoir, pour cet^ avenir, un rayon d'amour dans les yeux d'une femme aimée et les sourires d'un premier né, biens ineffables mais que peu connaissent, parce que, dès la jeunesse, ayant profané l'amour, ils ont perdu le droit de l'offrir, avec ses saintes joies, à la jeune vierge qui leur apporte les prémices de son cœur."
Et, dans sa colère moitié vraie, moitié factice, le prélat appelant son secrétaire, lui dit de chercher s'il n'y avait pas quelque petite cure vacante dans l'une des vallées les plus sauvages des Pyrénées, en ajoutant, par une cruelle raillerie, qu'il avait à y envoyer un jeune pastoureau, pour prêcher l'amour idéal aux bergers de la montagne.
La cure de Saint- Aventin , dans la vallée de TÂrboust, se trouva vacante.
Le lendemain, Julio appelé à l'archevêché, était ' reçu avec un visage sévère. L'archevêque, lui jetant presque son titre de curé de Saint- Aventin, lui fit une longue mercuriale sur les prétendus scandales qu'il avait déjà donnés, l'arrêtant au moindre mot d'explication, et \m j^^àjàut de re*
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venir jamais à T. autrement que pour les retrait» ecclésiastiques où il ferait très-bien de faire pé» nitenee.
— Je vous donne la cure de Saint-ÂTentifi. Si j'ayais suivi beaiicoup de conseils, vous sériée interdit aujourd'hui même. Je vous dis cela, non pas pour vous faire voir que j'ai des droits à votre reconnaissance, mais pour que vous sachiet que je suis juste. Si, au milieu de ces pauvres gens des montagnes, et dans le climat rafraîchi par les glaciers, vous pouvez calmer un peu votre imagination, si je n'ai plus à déplorer de vous des coups de tête, j'en bénirai Dieu. Cet exil en apparence rigoureux, vous aura été salutaire. Vous deviendrez comme tous vos confrères un homme raisonnable, et j'aurai sauvé à TËglise de» scandales.
Partez, monsieur: je ne vous donne que deux grands jours pour vous rendre à votre paroisse. M. le curé de Luchon recevra une lettre demoi pour procéder dimanche prochain à votre installation. C'est un homme sensé et pieux. Je vous conseille de le prendre pour directeur et de suivre en tout ses avis.
Et il congédia Julio.
Le départ de Julio de la paroisse de Saint- Sernin, son exil dans la montagne, furent bientôt la nouvelle de toute la ville. Ott sut que les belles conférences du jeudi et en particulier la deraière sur l'amour, étaienl la cause de cette sévérité épis-
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copale. La chronique du jour raeonU , dans les plus minutieux détails, tout ce qui s'était passé: la députation des gens pieux envoyée par les Jésuites qui s'étaient tenus derrière le rideau, les menaees faites à l'archevêque, et, par une indis^ crétion du secrétaire qui avait tout entendu, les paroles mêmes adressées à Julio avec un ton de violence si peu mérité.
Si le parti des fanatiques triompha, l'archevêque dans cette affaire perdit immensément en considération aux yeux des gens sensés. On Taceusa d'avoir servi la vengeance des Jésuites, d'avoir écouté les plaintes hypocrites d'hommes qui savaient pertinemment eux-mêmes que les paroles dont on faisait un crime à Julio, bien loin d'être blâmables en quoi que ce fût, contenaient, au contraire, les seuls conseils sages et pratiques, capables d'exercer de l'influence sur des jeunes gens dont les études étaient terminées, et qui allaient, dans quelques mois, se trouver en face de toutes les séductions. Ce discours, dont un fragment avait causé tant de scandale au milieu du petit monde dévot, fut reproduit en plusieurs copies et lu avidement dans tous les salons, comnie l'une de ces œuvres gracieuses, aussi délicates de pensée que de langage, auxquelles on ne pouvait comparer que quelques-unes des plus belles conférences de Lacordaire.
Le lendemain , des cartes de visite arrivèrent en masse chez Julio. Ce fut comme une protes-
108 LE UAl'DIT
tation de la ville enllère contre une disgrâce s injuste, que relevait encore la sérénité et TabDè galion de celui qui en était la victime. La jeu nesse de T. fut surtout sensible au coup d(H| Julio était frappé ; elle y vit une pei^séctition don elle était la cause involontaire. Une députatioi de toutes les écoles et des jeunes gens de la vili alla remercier le jeune orateur du bien qu'il avai fait par ses conférences; et le journal de T, V Aigle y inséra, dans sa chronique du jour, le paroles que ces jeunes gens avaient adressées, jfulio, comme un témoignage de leur vive recon naissance.
Le journal ajoutait:
^Voilà une réponse à ceux qui prétendent qui| la jeunesse de nos écoles est ennemie de Ja rej ligion." '
L'article se terminait ainsi: 1
,,Nous avons le regret d'annoncer que Itf. l'abU Julio, qui a fait les brillantes conférences doq nous venons de parler, vient d*étre nommé cun d'un petit village de la vallée d'Arboust. Cettj nomination, que beaucoup de personnes croiei^ une disgrâce, produit ici une grande sensation, j
„Ce jeune ecclésiastique emportera les regret^ unanimes de la ville de T., où il était aimé poui son noble caractère et où son beau talent av * de sincères admirateurs."
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Ce que le journal ne reproduisit pas c'est que ts jeunes gens, réunis pour se rendre chez Julio, n passant dans la rue de l'Inquisition, avaient ait entendre les cris assez significatifs de : A bas es Jésuites 1
Au moment où Julio congédiait les membre» ie Ja députation des écoles, une lettre lui était ipportée, de la part d'un des professeurs les plus islingués de la faculté de droit. Cette missive «primait à Julio les profonds regrets qu'on éprou- 'ait dans T. du départ d'un homme aussi distin- !0é que lui et duquel on attendait tant, dans l'état le profonde décadence où se trouvait l'Église.
On le priait, avant de partir pour son exil lans la montagne, d'examiner sérieusement s'il levait céder ainsi devant ses ennemis mortels, si % n'était pas là un signe de la Providence qui 'appelait à de plus hautes destinées et qui, le i^laçani sur un autre théâtre, le mettrait à même Retravailler, soutenu par les hommes qui avaient încore foi dans l'avenir du catholicisme, à l'œuvre fepilale de sa réconciliation avec l'esprit moderne. ^ pensait qu'absorbé, loin du mouvement des ^prits, par les labeurs d'un ministère obscur parmi foeiques pauvres montagnards, confiné au milieu iks neiges pendant huit mois de l'année, travaillé peut-être par les incommodités d'un rude climat, B laisserait la grande tâche qu'il avait si bien prise et dont il avait tracé le programme, en
llO LE HAUBIT
un langage si magnifique, dans son discovra à la cathédrale ei dans ses divers entretiens à T.
La lettre lui dtdait qu*au lieu de partir po» les solitudes pyrénéennes, il devait prendre m liberté, remercier l'archevêque, et lui demander une attestation qui ne pourrait lui être refnsée^ afin de se rendre à Paris, et de là, se produire par la parole et par des écrits.
Le professeur éminent qui signait la lettre, b conjurait de n'écouter, dans cette grave circonstance, ni sa grande modestie, ni la crainte des labeurs attachés à une vie de luttes publiques» Quand il s'agissait d'une si sainte cause, il ne fallait voir que Dieu et la conscience.
La lettre finissait ainsi:
„Homme de cœur et de foi, reculerez-vous devant vos grandes destinées? Ne laissez pas à ceux qui vous aiment la pensée désolante qu'il n'y a en vous que des aspirations, et que Yotre caractère n'est pas assez fortement trempé pouri servir la vérité jusqu'à affronter tous les obstaclefil et vous exposer au martyre.'*
Au moment où cette lettre était remise à Julio, il faisait ses préparatifs pour monter en voiture et se rendre à la Clavière , afin de consacrer à sa | tante et à sa Louise chérie , les dernières heures que le despote archevêque lui accordait de pas* ser à T.
PAR l'abbé ♦** 111
Malgré tous les ménagemeiits qui prit Julio, eu anoonçaot la triste nouTella de sa disgrâce à sa vieille tai^, le coup n'en fut pas moins ter* ribie pour elle. Il lui fut impossible de ne pas voir dans ce dernier trait une preuve de la persécution systématique organisée contre l'infortuné vicaire.
Louise pour la première fois de sa vie, eut le courage de dire tout haut sa pensée, devant sa tante. Elle s'écria, avec l'accent d'une indigna* lion profonde:
— Voilà l'œuvre des Jésuites et des moines!
La séparation de Julio et de Louise fut déchirante. Quoique un autre amour fût au cœur de la jeune fille, il n'avait rien détruit de ces sympathies de sœur à frère qui soQt un amour d'une autre sorte, tout aussi adhérent à l'âme, tout aussi énergique.
— Notre pauvre tante s'affaisse de jour en jour, dit Julio. Dieu sait ce que la cupidité de nos persécuteurs nous laissera de fortune; mais, quoi qu'il arrive, songe que tu as un asile auprès de ton frère.
La pauvre enfant comprit, ce jour -là, toute rhorreur de sa position. Si la spoliation qu'elle avait trop le droit de redouter venait à avoir lieu, un instinct de femme lui montrait tout son avenir brisé: — Verdelon voudrait-il de l'orpheline sans fortune ? Son cœur la suivrait*elle dans les gorges des montagnes pyrénéennes? N'aurait-il pas bien-
tôt, d'elle, un complet oubli? Et puis quelle vie que celle d'une jeune femme, accoutumée à l'existence brillante d'une grande ville et jetée tout à coup dans Tobscurité désolante d'un pauvre presbytère avec un jeune prêtre, que la fatalité semblait condamner déjà aux longues angoisses de la persécution!
Julio devait partir de la Clavière, le lendemain matin , pour prendre à T. quelques meubles et ses livres, et se rendre directement à Saint- Aventin.
Il embrassa sa tante avec ce serrement de cœur qui semble vous dire: C'est un dernier adieu.
Louise prolongea, tant qu'elle put, dans la nuit, ses épanchements avec Julio. Vers minuit, elle se retira enfin, pour ne pas trop prendre sur le sommeil du pauvre frère.
Julio, demeuré seul, répondit en ces termes à j la lettre qui lui conseillait de refuser le poste de Saint- Aventin : 1
La Clavière, le 1859.
„VQlre lettre, excellent monsieur, m'est arrivée hier, au moment où je quittais T., pour me rendre ici auprès de ma vénérable tante et de ma sœur. Vous le comprenez, c'était pour des adieux ; et ils ont été bien tristes.
,yOh! non, je ne recule pas devant le rude apostolat dont Dieu m'a donné la mission glorieuse.
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La persécution, aujourd'hui même, le consacre encore. Meurtri par l'injustice et par la haine, je me sens plus fort pour la grande œuvre, parce que Dieu est toujours avec les victimes contre les bourreaux.
,,La pensée que vous me suggérez dans un langage si chaleureux et en même temps si flatteur, m'est venue; mais une grave raison me retient : j'espère que vous en comprendrez la valeur.
„Je suis très-jeune ; j'ai besoin encore de longs travaux, et de nouvelles études. Avec mes grandes aspirations, je sais qu'il me manque ce positivisme que seules donnent quelques années de plus, et qui ne peut s'associer avec la tendance trop ardente du jeune âge à tout ce qui est enthousiasme et idéal. Vous l'avouerai- je? Si je vois très-nettement le but, si les malheurs ^ du catholicisme, sa profonde décadence, l'abîme où l'entraînent des écrivains ignorants, flatteurs, intéressés ou énergumènes stupides, m'apparaissent dans leur triste réalité, si j'ai la certitude d'assister avant peu au dernier craquement de cet édifice vermoulu qu'on peut appeler historiquement le catholicisme du moyen âge, je n'ai pas encore la complète intuition des moyens pratiques auxquels il faille recourir pour reprendre les matériaux de l'édifice écroulé et reconstruire l'église nouvelle.
„A l'heure présente, l'Italie est en feu. Tout s'y prépare pour une révolution. I.a Rome pa-t n 8
pale assiste aux dernières splendeurs de ce règne temporel des souverains pontifes, pendant lequel le clergé catholique s*est assoupi sur les souvenirs de sa gloire passée, sans rien prévoir du triste affaissement qui devait suivre cette longue période d'immobilité au sein du monde moderne.
„Le clergé se réveille aujourd'hui, tout étonné que rhumanité ait marché. Autour de loi, l'homme a grandi démesurément; et le clergé ne peut comprendre qu'il refuse de se blottir encore dans les langes usés dont il fut enveloppé à s^on enfance.
„ll n'est pas difGcile de prévoir qu'il y aura un cataclysme en Italie. Comment se fera la révolution italienne? Je l'ignore: mais infailNblement elle aura lieu. Le haut clergé qui , par ses intérêts et par ses instincts, est hostile à toute réforme spirituelle et politique, ne reculera pas dans la lutte. Comme la leçon du passé ne profite jamais aux corporations, il soutiendra jusqu'au bout son système d'opposition à toute transformation politique et religieuse. 11 ne tardem pas à se trouver en face des haines populaires. L'antagonisme sera violent Rome aura ses anatbèmes, vieilles armes auxquelles elle ne croit pas beaucoup, mais dont elle se sert encore comme d'ime espèce d'épouvantail. Un dernier cataclysme aura lieu alors; et le vieux monde reUgieux, construit sur l'idéal de Hildebrand, sera abîmé dans sa poussière.
„Je ne crois pas que l'époque de oet effon*
pail'amb*** H5
dremenl de la vieiUe monarchie papale soil bien éioigoée. Cinq ou six ans à peine marqueront les lentes pulsations de son agonie. Je veux prendre ce temps pour me recueillir, et je reparaîtrai, lorsque le monde catholique, épouvanté des derniers ébranlements de la tempête, pourra comprendre un peu qu'il y ait sagesse à s'oc^ cuper d'un ordre nouveau, destiné à surgir au dessus des ruines du régime écroulé.
„Voilà pourquoi je ne veux pas consumer ma jeunesse dans une lutte douloureuse pour moi et en réalité impuissante. Je m'en rapporte, pour le travail de démolition du vieux édifice politique de la papauté, aux maladresses de ceux qui s'offrent à Rome pour l'aider à le soutenir.
„Tant que l'ancien ordre temporel subsistera à Rome, il y a folie à vouloir rien tenter de sérieux et de pratique dans l'ordre spirituel. Les réformes, même les moins hardies, y seront toujours regardées comme une entreprise audacieuse contre l'autorité du pontife suprême. Et ce n'est pas de réformes partielles que l'Église a aujourd'hui besoin. Mais le jour où la monarchie papale cessera de marcher avec son mécanisme séculaire, l'heure sera veoue de travailler à un régime nouveau qui devra fonctionner avec plus de grandeur.
,,Je ne dis pas qu'il n'y aura alors aucune difticulté sérieuse; mais comme l'Église ne périt pas, lorsque ses institutions, œuvre des sièetes et Don de Dieu, tombent autour d'elle, elle trouvera
dans sa constitution, même dégagée de la rouille du moyen âge, les éléments d'un ordre nouveau, propre à leur assurer une nouvelle vie à travers les siècles.
„yous comprenez donc qu'il y a prudence à me réserver pour l'heure de celte reconstruction de l'édifice dont l'ébouiement a commencé depuis bien des siècles. Ma tâche sera toujours rude, car alors que de décombres à déblayer ! mais elle sera fructueuse. Aujourd'hui il me serait dit: Sacrilège, pourquoi viens -tu appuyer de ta main l'arche sainte?
„Méditez, monsieur, le point de vue nouveau sous lequel je vous montre la question religieuse. Aux profondes tristesses des amis fanatiques du passé, à la violence de leur langage, aux souillures de persécution et de haine dont ils déshonorent leur drapeau, vous reconnaîtrez le signe prochain de leur chute suprême. Nous, les hommes nouveaux dans le noble travail de la régénération de l'église chrétienne, nous n'avons besoin que de patience. '
„Recevez l'expression de ma bien vive gratitude pour l'intérêt personnel que vous voulez bien me témoigner. La providence, qui veille sur Toiseau des champs, n'oubliera pas l'exilé de Saint- Aventin.
„J|JLI0."
Julio partit, le soir même, pour la montagne. Le laisserait-on longtemps dans cette obscure
retraite ? Le génie persécuteur des natures droites, des esprits indépendants parmi le sacerdoce, ne YJendrait-il pas, au moyen d'un odieux espionnage, troubler une vie inoffensive et utile à un bon peuple? Serait-il enfin à Tabri des haines de la famille de Loyala?
Julio ne se faisait-il pas sur ce point quelques illusions encore?
120 LE MALDIT
Ma première visite a été pour le curé, de LuchoD. Je l'ai trouvé horriblement prévenu. Dans notre monde clérical, il ne noufi suffit pas de frapper nos victimes, nous aimons encore à les flétrir. L'archevêque lui aura écrit de sa bonne encre sur cette brebis galeuse qu'il lui recommande vivement de surveiller, de peur , que son contact n'infecte le troupeau. M. le doyeo | avait déjà commencé à remplir sa mission. Il y avait chez lui les curés des villages de Saint- Mamet et de Cascarille. Ce sont mes an^ens condisciples. lis m'ont à peine salué ; ,et j'ai vu à leur embarras que, s'ils l'avaient osé, ils auraient dit ne pas me connaître. Il est évident que mes moindres actes vont être épiés. Me voilà placé sous la surveillance de la haute police archiépiscopale.
Puisque je suis sincère avec ce papier sur lequel je dépose mes sentiments les plus intimes, je dois confesser qu'il y a en moi un sentiment de révolte contre toutes ces bassesses. Julio, ne te fais pas illusion! tu vas être dorénavant le paria du clergé de T. Cette pensée, qui s'est présentée à moi pour la première fois, m'a rempli le cœur d'une indicible amertume. Mais, enfin, le rôle du persécuté est plus noble que celui de l'argousin qui l'espionne. J'ai mesuré ces pauvres gens à cette pensée qui m'a rendu tout mon calme.
Quand M. le doyen sera embarrassé^ pour faire son rapport sur ma conduite, je suis tout prêt à
PAR i/aBBÊ *♦* 121
lui raconter minutieusement ce que j'aurai tait et dit. 11 faut être bien a^ec son geôlier, tout en Testimant ce qu'il Tâut.
Si j'ai trouve des cœurs glacés dans les hommes de ma robe, mes chers montagnards me semblent tout disposés à voir en moi leur meilleur ami. Us avaient accouru de toute la montagne le jour de mon installation. Après le discours mystique et banal de M. le doyen, qui présidait cette petite cérémonie de la part de Tarcbevéché, je suis monté en chaire, et j'ai parlé raison et cœur à la nouvelle faniille dont je deviens le père. Si mon habitude de la chaire ne me trompe pas, mes paroles simples et franches ont produit une grande sensation sur ce peuple qui ne peut entrer en rien dans les haines de mes persécuteurs. Après la cérémonie, M. le doyen, comme pour tuir le pestiféré, a refusé aussi poliment que possible le modeste déjeuner que nous avait préparé mère. Marthe, et il est parti. Je n'ai été ni obséquieux , ni rodomont avec lui. U y a jdes hommes qu'on ne peut vaincre qu'au moyen de la dignité; mais on est maître d'eux quand on les a forcés à avoir pour nous de l'estime. J'espère en arriver là avec M. le doyen.
Les anciens, les patriarches de la commune, ayant à leur tète le maire, demi bourgeois demi manant, qui m'a paru un assez brave homme, sont venus Sfmntanément , au sortir de l'église, me remercier du bien que leur avait fait ma p?
122 LE MAUmT
rôle. J*ai su par Marthe que eelte petite démonstration avait été tout à fait improvisée. Quelques vieillards avaient dit: AUonti saluer M. le curé et lui dire i^omiÀen nous sommes contents; les autres les avaient suivis, et le maire s'était réuni à ceux. J'ai horreur des compliments officiels. Celtiî de mes bons montagnards partait du cœur; j'y ai été sensible. D'ailleurs, je ne crains rien. J'ai un secret infaillible ; je serai bon pour eux ; ils m'aimeront.
Verdelon m'a écrit. Sa. lettre est singulière, c'est embarrassé. Il mu parle de Louise, des joies douces de la Clavière, du bonheur qu'il a éprouvé en revoyant les lieux où il avait vu Louise pour la première fois. Et, au milieu d'un long dédale de périphrases, telles que les avocats en ont au service de toutes leurs causes, ^je trouve presque une déclaration d'un projet de inariage avec ma sœur. Tout cela y est clairement, sauf le mot mariage qu'il n'a nullement articulé.
Oh! que cette lettre m'a fait de mal!
Voilà les sérieuses douleurs de ma vie qui commencent. Hélas ! j'avais fait le plus doux rêve, le l'éve de ceux qui ont de l'enfance dans k cœur^ qui font passer les voluptés de l'esprit avant celles des sens et qui comprennent des amours faits pour remplir toute une existence, même avec U privation de la couche nuptiale. J'ai accepté sans trop de répugnance les rudes privations du célibat, avec la pensée que les joies pures d'une amitié
v^n l'abde *♦* 123
de frère et de sœur coflipenseraient pour moi le sacrifice des joies de la vie de la famille. Si ce bonheur dont j'ai caressé Tespérance depuis ces dix longues années où Tadolescent étouffait en lui les plus ardentes aspirations, si ce bonheur allait m'être ravi!
S Verdelon aimait Louise comme elle mérite d'être aimée ! Mais non : dans cette lettre, pas plus que dans les demi-confidences qu'il ma faites au moment de sa sortie du séminaire, je ne vois rien qui décèle un amour vrai; il y a ces je ne sais quelles réticences de Thomme qui craint de s'engager ^trop. Mais quand il voit Louise à la Oatière, cette loi de prudence doit être oubliée. l\ se fait aimer, j'en suis sûr, et, à défaut de paroles réciproquement données, il y a cet accord muet du regard sur lequel ceux qui aiment ne se trompent pas.
Coi, Louise aime Verdelon! Je nrexplique maintenant certaines paroles, certains regrets, une vague tristesse qui se sont fait jour pendant nos longs adieux à la Clavière. Elle m'a paru bien froide, quand je lui ai parlé de l'asile qu'elle trouverait toujours auprès de moi.
Mon Dieu, que je souffre! Voir s'évanouir à jamais ses espérances!
Insensé, dans mon imagination d'enfant, je m'étais figuré une vie d'amour idéal avec l'être que j'aime le plus au monde ! Je n'avais oublié qu'une ehose, c'est que ma sœur voulût toujou
se contenter de cet idéal. Malheureuse ' Louise, tu brises ce cœur de frère qui ne saurait comprendre Texistence sans toi!
Pourtant, ne suis -je pas un vil égoïste? Si Louise aime Verdelon, quel droit aurais-Je de lui interdire ce que je blâme, comme d'une imprudence suprême, mon église de m'avoir ravi?
Quand son cœur n'aurait pas parlé encore, demandée en mariage par Verdelon, sera- 1 -elle insensible à la distinction de mon ami, à sa belle position dans le monde, à cet avenir de prospérité sociale qui plait tant aux jeunes femmes? Dois-je prendre sur moi, par un calcul misérable, de mettre le moindre obstacle à des aspirations aussi légitimes?
Mais Verdelon demandera-t-ii la main de Louise? Il connaît mes appréhensions au sujet de la captation de l'héritage de ma tante par les Jésuites; il ies partage. Ne serait-ce pas là la cause de sm réticences, de ses hésitations? Oh! s'il en est aiusi, il n'est pas digne de Louise; elle le compri*D(]ra, et alors!...
Oh ! oui, je suis égoïste, profondément égoïste ; et* qui briserait peut-être le cœur de ma sœur, Uevjeut pour moi une espérance. Je rougis de mui - même. 0 ma Louise bien-aimée, sois heureuse, et, s'il ne fallait pour cela que broyer mon pauvre cœur, non, Louise, je ne te refuserais pas ce sacrifice!
Et puis, qu'ai-je à ofi'rir à ma sœur en cooi-
PAR l'abbé ♦** 125
pensation d'un brillant avenir? Ce triste presby* tère avec ses murs de granit, cette pauvre salle où se prépare et se prend le repas, une de ces petites chambres sombres et basses, lambrissées de planches de sapin disjointes de vétusté où s'écoulera sa jeunesse, espèce de prison cellulaire où elle me maudira en secret de l'avoir sacrifiée à mon affection égoïste.
Non, je ne serai pas le geôlier de ma sœur. Je me plains de mes tyrans; pourquoi serais-je le sien?
Antre fragment des mémoires de Julio.
Septembre 1860.
Ma vie de pasteur a ses consolations. Ignorance, superstition, routine, voilà ce que j'ai trouvé en arrivant eu milieu de ce pauvre peuple. C'est l'héritage que m'ont légué les générations sacerdotales qui se sont succédé à Saint-Aventin, depuis dix siècles. Je sens que je pourrai déraciner peu à peu tout cela. J'accoutume nos bons montagnards à comprendre, et je les trouve sensibles à l'attention que j'ai de leur parler le langage le
plus simple. Je ne leur propose qu'une idée à la fois: je la présente sous plusieurs faces. J'instruis ces hommes comme on instruit les enfants. Je m'aperçois déjà de l'avantage de cette méthode. Depuis l'allocution de M. le doyen, qui fut assaisonnée de textes, je n'ai pas prononcé dans ma chaire un seul mot de latin. Mes bonnes^ gens ont remarqué cela; et, quand ils parlent de leur curé, le plus grand éloge qu'ils croient pouvoir en faire est de dire : Le nôtre ne parle jamais latiu. Mes instructions sont très-courtes. Les harangues de Démosthène au peuple le plus spirituel de la terre ne duraient jamais plus d'une demi-heure. Comment mes sauvages Pyrénéens supporteraientils de longs discours?
Jeudi dei'nier, nous avons eu à Luchon un diner officiel, chez le curé. C'était la fête patronale de la paroisse. Je m'y suis rendu. Le clergé du canton était là au grand complet J^ai remarqué que j'étais pour tous l'objet d'une vive curiosité. Ces réunions sont d'ordinaire fort gaies. Il y a dans les séminaires une tradition de facéties qui se colportent ensuite dans les réunions des presbytères. Elles n'ont rien -de bien piquant; mais, toutes vulgaires qu'elles soient^ elles excitent le bon gros rire. J'ai pris part, pendant le diner qui a duré trois heures, à Thilarité de mes confrères. On a beaucoup mangé, beaucoup bu, beaucoup crié- J'étais placé au boni de. la table, comme le plus jeune et le nouveau venu,
PAK l'abbb *** 127
auprès du curé de h VaUée du Lys , petite paroisse perdue, comme la mienne^ dans Tune des dernières vallées pyrénéennes. J*ai causé avec Uii, et il m'a paru plus simple, plus vrai, d'un meilleur Ion que le vulgaire de la compagnie. C'est, comne moi, un pauvre proscrit. Ne s'est-il pas avisé de prêcher, à Saint-Bertrand de Comminges où il était vicaire, contre les excès de la dévotion à Marie, contre les confessions trop fréquentes des dévotes qui prennent aux prêtres de longues heures et n'en deviennent ni plus indulgentes pour le prochain, ni plus assidues aux devoirs de la famille? Une cabale s'est montée contre lui. Le curé, qui donne dans le dévotisnie, a fait un rapport terrible à l'archevêché. Il a représenté le vicaire comme une espèce de libre penseur et d'impie qui attaquait la Vierge et les pratiques de piété! Le vicaire, mandé à T., a reçu une verte semonce et a été expédié dans la montagne, pour lui apprendre à ne plus critiquer les dévotes et à De pas attaquer le Marianisme.
Après le diner, nous nous sommes rencontrés un moment dans le jardin. Il m'a fait comprendre qu'il était, comme moi, l'objet d'une surveillance peu bienveillante. Partout les déshérités^ les proscrits se tendent la main. Nous uovtR 8om«> mes promis de nous voir quelquefois, malgré ks diffieuités des chemins à travers l'immense cdiitrefort qui sépare là vallée de l'Arboust de la vallée du Lys. Mais, daifô mes herborisations, cetle
course ne me paraîtra pas trop longue. D'ailleurs, l'isolement absolu me tuerait Je sais que j'ai besoin d'un ami.
Nous avons ici une lacune de plusieurs mois dans les mémoires du jeune curé de Saint-Âventin. Nous retrouvons d'autres fragments portant la date d'avril 1860, dans lesquels se continue son récit.
„Je reçois à l'instant la lettre suivante:
,,ÂJchevêché de T.
„Monsieur le curé,
„La paroisse de Saint-Aventin est une de celles du diocèse de T. qui a été le plus longtemps privée de secours spirituels. Votre prédécesseur était un vieillard infirme qui n'a jamais voulu prendre sa retraite. 11 a beaucoup négligé l'instruction de son peuple. Les bons Pères Capucins de T. sont disposés à prêcher des retraites paroissiales partout où ils seront demandés. Je me suis décidé à envoyer à Saint-Avenlia l'un d'eux, le Père Basile. C'est un homme de Dieu, très-avancé en spiritualité et bien propre aux missions des campagnes. Il vous arrivera la veille du l®** mai, pour inaugurer chez vous le mois de Marie. Veuillez annoncer à votre troupeau qu'il y aura instruction par ce révérend Père, chaque soir, dans votre église, pendant tout le
PAR l'abbé *♦* 129
mois, et engagez fortement vos fidèles à profiter des grâces de cette petite mission.
„J*espère aussi, monsieur le curé, que les exemples des vertus sacerdotales du révérend Père Basile seront profitables au jeune pasteur, comme aussi je ne doute nullement que le pieux missionnaire ne trouve auprès de vous le respect et la vénération que vous devez à son âge et à son caractère.
„N'oubliez pas qu'il vient dans votre église au nom de votre archevêque.
„Pikrre-François, archevêque de T."
„Celte lettre, où n'éclate guère la bienveillance d'un successeur des apôtres, né me demandant pas de réponse, j'attendrai paisiblement le révérend Père Basile. J'ai bien peur que cet homme, si avancé en spiritualité, ne vienne semer l'ivraie des dévotions puériles dans le champ du père -de famille. Mais aussi, j'espère qu'il citera beaucoup de lâlin, qu'il se perdra dans les nuages de son mysticisme, et qu'après son départ, je retrouverai mon peuple, qui, probablement, pas plus qu'ailleurs, ne se passionne pour les moines, tout disposé à entendre encore avec plaisir Jâ parole du jeune prélre, (son ami. Laissons donc passer le révérend Pérp/*
130 ' LE HAUDIT
Deux coapables.
Le lendemain du jour où Julio recevait l'annonce de l'arrivée du Père capucin, le presbytère de Saint-Aventin devenait la scène d'un drame étrange.
Environ une heure avant le coucher du soleil, une jeune fille, qui paraissait avoir de vingt à vingt-deux ans, suivait la route rapide qui mène de Luchon à Saint-Âventin, et de là, gravissant le col élevé qui est un des prolongements de la montagne d'Ësquiéry, conduit dans la vallée d'Oo. Cette fille avait le costume du pays , mais plas riche; l'étofle en était fine et la coupe élégante. C'était donc une Pyrénéenne des vallées voisines. Des bons montagnards qui la virent passer, aucun ne la reconnut. On crut même s'apercevoir qu'elle cherchait à cacher son visage. Sa marche était bien lente, comme si elle eût porté un fardeau. Elle n'avait pourtant à la main qu'un parapluie d'étoffe rouge et un petit paquet de linge d'un poids léger.
On remarqua qu'elle s'arrêta longtemps au pied de la grande côte sur laquelle se dresse le village et où se trouve adossée la petite chapelle
PAK l'abbé ♦** 131
rustique de Saint-Aventin, ouverte sur le devant et présentant un long banc de granit où s'agenouillent ceux qui viennent faire leurs dévotions à ce pèlerinage célèbre.
11 est rare qu'on ne voie pas des cierges al* lamés sur ce banc; et, dans la saison rigoureuse, quelquefois les passants s'abritent pendant les rafales sous le toit de la chapelle qui s'avance en encorbellement et forme ainsi une espèce de porche. Souvent même le pauvre s'établit sur le seuil protecteur, où il semble être chez lui, et de là, tendant la main à travers ses haillons, demande l'aumône aux voyageurs avec la vieille prière: „Pour l'amour de Dieu, s'il vous plaît!'*
La jeune Pyrénéenne resta longtemps à genoux sur cette froide pierre, eomme ensevelie dans une profonde douleur. Des soupirs, des sanglots étouffés furent entendus par deux femmes du village qui la virent dans cette posture immobile, et pensèrent qu'elle accomplissait un vœu pour une mère mourante.
Elle se leva, chancelant de faiblesse, et se mit à suivre la route parfaitement frayée par les voitures et sur laquelle nul voyageur ne peut s'égarer. Le soleil était couché quand elle arriva au village. Elle se dirigea, sans parler à personne, sans regarder autour d'elle, vers la porte de l'église, où elle entra, comme si cette église eût été le bat réel de son voyage. Quoiqu'il fût bien
tard, on s'occupa peu de ce fait, Téglise de Saiul- Âventin étant très-fréquentée par les pèlerins.
Bientôt chaque famille, revenue des travaux de la montagne, c'est à dire, uniquement à celle époque, de l'exploitation des bois, se mit à prendre le repas du soir, et il ne fut plus question de l'étrangère.
Cependant la nuit et une nuit profonde était arrivée. Beaucoup de neiges couvraient encore les parties mal abritées de la vallée. Elles n'avaient fondu que sur les coteaux exposés plusieurs heures du jour aux premières chaleurs d'avril. Un vent sec et sifflant descendait des hauteurs du lac d'Oo, et menaçait d'une forte gelée pour la nuit et pour le lendemain. Plus de bruit dans le village, plus de bestiaux ramenés de l'abreuvoir, plus de chiens aux aboiements de toutes les heures. De loin en loin, l'écho rendait les sons sourds et monotones des cascades du torrent de l'Arboust, tombant de rochers en rochers au fond de la vallée, à plus de deux cents mètres au dessus de Saint-Aventin.
Marihe avait tout disposé dans le presbytère et s'était retirée chez el|e. Julio était seul. Il songea à se rendre à l'église pour en fermer la porte et mettre de l'huile dans la lampe qui brûle devant l'autel.
En s'agenouillant à l'entrée du sanctuaire qu'il éclairait de la lumière vacillante d'une petite lanterne, il lui sembla entendre comme un murmure
PAR l'abbé ♦♦* ' 133
de prières et de soupirs. Il s'étonna peu d'abord. (Quelquefois des femmes pieuses terminaient leur journée en venant après les, rudes fatigues , souvent, hélas! après d'autres peines plus amères, épancher leur âme dans la prière et chercher, dans la solitude de la maison de Dieu, l'oubli des souffrances d'une vie pauvre ou douloureusement éprouvée.
Quand Julio eut rallumé la lampe qui jeta quelques instants une assez vive lumière dans la nef, il aperçut la jeune fille agenouillée tenant dans ses mains la grille de fer ouvragé, chefd'œuvre de serrurerie du moyen âge admiré par tous les voyageurs, qui sépare le chœur de la nef de cette tant vieille et tant curieuse église de Saint-Aventin.
Le jeune pasteur ouvrit la grille, regarda l'étrangère et comprit qu'il y avait là quelque peine de cœur racontée à Dieu. La pauvre enfant était pâle : des larmes mal essuyées reflétaient, comme le poli du marbre, les faibles lueurs de la lampe.
Julio craignit de troubler une profonde douleur; il s'arrêta. Toutefois comme la nuit était avancée, il se hasarda avec une voix d'une extrême douceur, à dire à cette femme agenouillée:
— Je désirerais fermer la porte; voudriezvons sortir?
— M. le curé, je ne le puis pas; j'attends ici quelqu'un.
Ces inots furent dits d'une voix tremblante qui dénotait une vive inquiétude. Et Ja tète de la pauvre fille se tournait instinctivement vers la porte, comme si, à tout instant, l'être impatiemment attendu allait en franchir le seuil.
— Vous attendez quelqu'un, mon enfant?
— Oh! oui, M. le curé.
Et, le cœur débordant, la jeune fiiie éclata en sanglots , comme si la pauvre âme se fût brisée par l'aveu d'une honte.
— Mon enfant , ne vous désolez pas ainsi. Je suis prêtre; mais, quoique bien jeune, je sais, comme les vieillards, ce que c'est que la douleur. Ayez confiance en moi. Dieu est devant nous, et je vous jure par cet autel que je ne vous trahirai pas.
— Impossible, M. le curé, impossible. Oh! moi; je pourrais tout vous dire, et ce serait mon bonheur ! . . . J'étoufie de remords.
Elle s'arrêta.
Elle continua ensuite:
— Mais pour rien au monde je ne nommerais celui que j'attends ; j'aimerais mieux mourir à vos pieds que de vous le faire connaître. 0 mon Dieu! quel malheur!
Et la tête effarée de la Pyrénéenne se tournait encore vers la porte, exprimant presque en même temps le désir ardent de voir entrer celui qu'elle attendait et la crainte qu'il ne fût reconnu par Julio.
PAR l'abbé *** 135
Elle continua:
— De grâce, M. le curé, au nom de Dieu, au nom de la sainte vierge dont, toute souillée, je ne devrais pas prononcer le nom, de grâce respectez le silence que je m'impose, ne cherchez pas à pénétrer notre secret Lui, il n'est pas comme les autres ... Il ne peut pas avouer notre amour ... M. le curé, ayez pitié de nous. Je vous en ai peut-être déjà trop dit. Laissez l'église encore ouverte, et quand nous serons partis...
— Mais, mon enfant, partir? Où aller par cette nuit si sombre , par ce vent furieux ? Vous ne voulez pas être connus? Votre pensée seraitelle donc de ne pas vous arrêter dans ce village et de continuer votre route ?
— Oh! certainement, M. le curé. Il ne faut pas que nous soyons connus. Tant mieux que la nuit soit bien sombre , tant mieux , nul ne pourra nous voir. Nous nous guiderons sur la route de la vallée d'Arreau, comme nous pourrons. D'ailleurs nous serons ensemblf) et s'il nous arrivait de périr...
— Que dites- vous là, pauvre créature? Écoutez , mon enfant. Je sens (fae j'ai deux devoirs à remplir: l'un, et c'est le plus urgent, celui de vous sauver tous \e& deux ; l'autre de faire respecter la sainteté de cette église pour qu'elle ne soit pas un lieu de rendez* vous profane. Je vous promets de laisser quelques moments encore 1?
porte de l'église ouverte. Mais, soyez franche, dites-moi d'où vous venez?
— De la vallée du Lys; j'ai suivi la route de Luchon.
— Et lui? t
— Lui, il doit arriver par le chemin de traverse, passer à la montagne de Super - Bagnères, descendre en face de Saint-Aventin , traverser le torrent sur le pont et me joindre ici.
— Mais il va se perdre!
— Oh! que non: il connaît parfaitement la montagne.
— Mais la nuit est si affreuse! Puis, mon enfant, si les neiges sont fondues sur le versant de la vallée du Lys , elles ne le sont pas de ce côté-ci de la montagne qui est en plein nord. Il n'y a plus de chemin visible, mais des amas de neige devenant des affreux glaciers. Puis le torrent est extrêmement gonflé! Vous parlez de pont: savez- vous que ce n'est qu'un tronc d'arbre, et la vapeur du torrent agité y entretient une humidité constante qui par ce vent froid est changée en verglas?
— Nous n'avions pas songé à cela. 0 mon Dieu, sauvez-le!
— Puis la nuit est si profonde en ce moment ! Il y aurait danger à traverser le torrent même dans les beaux jours où les eaux sont
Que faire? mon Dieu, que faire? Il devait
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ître rendu le premier; il (levait m'attendre dans 'église quelques instants après le soleil couché.
— Voilà pWs d'une demi-heure que la nuit >st entièrement venue: il est en danger dans la montagne. Eh bien, ma fille, noul n'avons pas de temps à perdre. Vous êtes une enfant et je suis un homme. Écoutez-moi: voici ce que je dois faire. Je ferme la porte de l'église; vous venez au presbytère. Je prends une grande lanterne et je vais au devant du voyageur égaré. S'il aperçoit de loin la lumière, il se dirigera vers moi. J'emporte une longue et forte corde que je lui jetterai au delà du torrent Allons! et que Dieu nous soit en aide!
Julio n'attend pas un mot de réponse. Il se précipite vers la porte de l'église dont il pousse les énormes verroux, et tenant sa petite lanterne, il introduit la jeune fille dans la salle basse du presbytère où pétille un bon feu. Il allume une lampe, se chausse d'énormes guêtres, s'enveloppe d'un paletot de grosse étoffe grise du pays, se couvre la tête d'un grand feutre, et se munit de cordes, de son bâton ferré et d'une lanterne.
— Merci, s'écria avec attendrissement la jeune Pyrénéenne; que Dieu vous récompenj?*^ ! vous serez son sauveur.
Julio sort du presbytère et se dirige par un chemin abrupt taillé en lacet sur le flanc des rochers de Saint- Aventin vers le torrent de Vkt-
bOQSt
— Pourvu, disait-il, que j'arrive à temps et que le malheureux puisse apercevoir cette lumière. '
Et, de minute en minute, il faisait tournoyer j la lanterne, rélfvant à la hauteur de ses épaules ; pour qu'elle parût un signal au voyageur eDJ détresse.
Au moment où Julio arrivait à environ cent* mètres de distance du petib pont , il se trouvait î sur une espèce de plate-forme, formée par bj rochers à pic entre lesquels passe le torrent. Il lui sembla entendre comme un vague bruit de; voix humaine se perdant au loin en gémissements prolongés.
— C'est lui! C'est cet imprudent! Oh! que} l'amour fait faire de folies! Quelle idée absurde de s'aventurer , dans cette saison , au milieu des neiges !
Julio se disposait à écouter encore, mais une rafale violente descendant, des hauteurs d'Esquiérj s'engouffra avec un tel fracas dans cette gorge horrible que si , par bonheur , il ne se fût pas trouvé dans ce moment abrité par une large saillie de rochers, il eût été emporté au fond de Tablme. Adossé à cette roche protectrice, et se cramponnant par prudence à de fortes branches d'airelles qui sortaient de terre, Julio brava quelques instants le courant d'air impétueux dont les secousses faisaient trembler le sol.
Que faire cependant? Il lui semblait qu'au mi-
lieu des mugissenrif^nts de la tempête s'élevaient des géinissemeDts de voix humaine, tels qu'il croyait les avoir entendus déjà. Avancer plus loin, descendre sur le bord du torrent, c'était s'exposer à une mort certaine, dans ce moment où le vent terrible balayait avec rage l'étroite vallée.
— Mais le malheureux! Peut-être il s'agite dans les dernières angoisses du désespoir.
Julio n'écoute plus cet instinct de conservalion personnelle, si puissant dans l'homme, qui arrête les courages les plus intrépides. Il recommande son âme à Dieu.
— J'ai à sauver un frère, marchons!
Et s'appuyant fortement sur son bâton ferré, resserrant son vêtement pour qu'il donnât le moins de prise que possible au vent furieux, H s'avança d'un pas ferme vers la petite anse, garnie de troncs noueux de vieux arbres, où se trouve l'échancrure étroite par laquelle s'écoule le torrent. Le voilà devant ce petit pont formé d'une seule bille de sapin équarrie; que les hardis montagnards traversent chaque jour en se jouant, quand ils vont à leurs travaux.
Julio s'approche : la tempête est toujours horrible, la nuit toujours profonde. Il est effrayé en présence de cette nature irritée qui semble menacer l'homme de l'emporter comme un grain de poussière. Ce qu'il avait redouté se présente devant lui et le remplit de terreur. Le tronc d'arbre, qui sert de pont, recouvert de verglas.
140 LE MAIDIT
n'est plus qu'une flèche gigantesque de cristal de roche, que les lueurs de la lanterne font étince- 1er de mille feux.
Cependant la rafale en furie a des intermittences. Le torrent écumeux semble apaiser ses mugissements et le bruit de Yoix humaine entendu déjà par Julio arrive cette fois à son oreille avec netteté. C'est le voyageur! il n'y a plus de doute possible.
— Mon Dieu, que faire? Poser deux fois le pied sur la surface glissante du tronc d'arbre que fait trembler la secousse du torrent, c'est se condamner à une mort certaine.
Et pourtant, il se fait un peu de calme dans la tempête. S'il y avait un moyen d'arriver à l'autre bord, à l'aide de la corde...
Une pensée lumineuse arrive à Julio. Il rôde quelques instants sur les bords du sentier abrupt qui joint le pont et prenant un fragment anguleux de granit d'un poids assez lourd pour offrir une sérieuse résistance, il l'emporte et y attache fortement une des extrémités de la corde.
Quand il se ' fut assuré que les nœuds étaient suliries, il plaça la lanterne dans le creux d'un arbre auquel le pont était appuyé. Toute la lu- 1 mîère ainsi concentrée, éclaira l'autre côté du I torrent. i
Julio, s'armant alors de courage, par l'un de | ces mouvements que la volonté de l'homme imprime à l'organisme, lança avec force le bloc an- '
PAR l'abbé **♦ 141
i;uleux qui alla s'arrêter au delà du pont au miieu d'éboulements énormes de rochers et s'y ancra 'ortement.
— Pauvre frère! qui que tu sois, tu seras ^uvé !
Alors faisant tendre la corde de toute la puissance de ses bras, il l'amarra à un mètre de bauteur autour du tronc noueux de l'arbre. Puis, Il coupa deux morceaux de la corde qui lui restait : il en plaça un autour de son corps, se proposant de se soutenir à l'aide d'un nœud coulant à la corde tendue, à peu près comme les barques qui traversent un fleuve, retenues contre le courant par une poulie glissant sur un câble qui unit les deux rives. L'autre morceau de corde fut mis avec beaucoup de précaution à sa ceinture, ainsi que la lanterne si précieuse dans ce moment de grave danger.
Pour plus de prudence, au lieu d'essayer de marcber sur l'arbre chargé de verglas, il enfourcha, le serrant entre ses jambes et glissant lentement, les mains appuyées sur la corde tendue. Vainement un coup de vent d'une assez grande violence vint secouer le courageux libérateur ainsi suspendu sur l'abîme, l'a corde tint bon et bientôt le pont fut traversé.
Détacher la corde qui le retenait à travers le corps et la disposer à lui assurer un passage pour le retour, ne fut que l'affaire d'un instant. Julio mettait dans cette dangereuse expédition un
incroyable sang-froid: il n'a?ait pas oubfié de fixer sur son dos son bâton ferré. Car au delà du pont commençaient les neiges du sein desquelles sortaient çà et là les sapins de la montagne et des rochers récemment éboulés par une avalanche.
Julio, dans ses promenades, était venu deui ou trois fois au bord du torrent sur la rive do côté de Saint-Aventin, mais il ne s'était jamais avancé au delà. Elle lui était donc entièrement inconnue. Il n'avait quç l'espérance ou d'être aperçu par le voyageur égaré sur le flanc de la montagne ou d'entendre ses gémissements, s'il était tombé dans quelque abîme.
Heureusement les montagnards lui avaient déjà appris à se servir du bâton ferré au milieu des neiges.
— Alerte, se dit-il, ne perdons pas un instant. Le vent se calme, le bruit du torrent m'empéehe d'entendre quoi que ce soit; mais montons plus haut
Une dépression du terrain lui indiquait que ce pouvait être là sous la neige le tracé du chemin de ^Super-Bagnères. Quelque rapide que fût la montée, il la parcourut jusqu'à une certaine hauteur où un fourré épais de jeunes sapins lui offrait un abri. C'était une espèce de terrasse comme il s'en trouve à tout moment dans les montagnes. Il jugea qu'elle était à peu près à la même altitude que celle où tout à l'heure, de l'autre côté
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lu pont, il avait entendu un écho de gémissenents humains. Il résolut de s'arrêter là quel* [ues instants, afin d'écouter les moindres bruits. Mais rien ne répondit, dans la montagne, à »on oreille inquiète.
— Montons encore, se dit-il.
Et, toujours aidé de son énorme bâton ferré, il recommença à gravir. Jusqu'à ce moment, nulle Irace récente de pied humain ne s'était montrée a lui sur la neige qu'il explorait avidement à i'aide de son précieux fanal. Mais il lai sembla tout à coup remarquer comme des impressions d'une chaussure d'homme répétées à plusieurs fois sur le talus du chemin recouvert de neige qu'il jugeait être celui de Super - Bagnères. Il les suivit pendant une dizaine de pas: il les examina de près avec la lanterne et il put se convaincre à l'impression de cette chaussure, plus fine que celle des montagnards d'ordinaire, qu'en «ffet un homme, étranger au pays et descendant des hauteurs, venait de passer sur ce chemin.
Mais où suivre la trace de ses pas? Car elle disparaissait en ce lieu même et au-dessous était une profondeur telle que, par ces ténèbres épaisses, il lui était impossible de juger si le voyageur' avait pu continuer plus loin sa route à l'aide de quelque saittie de terrain ou s'il était tombé dans quelque précipice.
Cette dernière hypothèse était la plus probable.
— 11 s'est arrêté là; voici les derniers pas qu'il a faits sur les tertres neigeux. Il y a même j éboulement évident de la neige. . . . Plus de doute. Le malheureux est tombé là...
Il poussa alors des cris d'une voix forte! mais nul bruit vague, nul gémissement ne se fit entendre. Un silence qui le glaça de terreur répondit seul chaque fois à ces mots prononcés d'une voix sonore:
— Voyageur! êtes- vous là...? Je viens vous sauver.
Il restait une seule ressource : chercher à atteindre le fond du ravin où devait être tombé le| voyageur.
Mais comment descendre? Mais* quelle direction suivre pour ne pas éprouver le même sort et ne pas laisser dans cette gorge hideuse deux cadavres?
Une anxiété profonde remplit le cœur de Julio. Avoir exposé sa vie pour ne retrouver qu'un malheureux aux membres déjà raidis par le froid. ou, dans une complète impuissance, retourner à Sairit-Aventin et dire à la pauvre fille: J'ai retrouvé ses traces, mais probablement il a roulé avec U'& neiges au fond d'un précipice, ces deux choses étaient affreuses pour lui: elles répugnaient l'une et l'autre à son courage et à la générosité de mu caractère.
— J'irai jusqu'au bout, se dit-il.
Et, se servant des notions qu'il avait déjà sur
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la conformation extérieure des terrains de la contrée, il conclut de quelques rapides réflexions qu'il fallait regagfner le pont, remonter le long du torrent, avancer ensuite à angle droit vers le lieu où il était monté et où se trouverait quelqu'une de ces larges anfractuosités , résultat du soulèvement primitif de la chaîne.
Julio ne s'était pas trompé. Il ne tarda pas, après avoir remonté le torrent, à trouver une gorge béante formée d'un côté de rochers à pic, de l'autre d'éboulements rapides des terrains schisteux de la montagne. C'était par ces ébou-^ lemehts que le voyageur avait roulé au fond de la gorge.
Le malheureux était là, en effet, immobile, le visage pâle et meurtri, mais sans aucune trace de contusions graves.
Chercher à s'assurer s'il respirait encore fut le premier soin de Julio. Le cœur avait tous ses battements, la bouche entr'ouverte laissait encore échapper un léger soufHe; les membres étaient froids; quelques minutes de plus, la vie eût cessé.
Julio avait pris au presbytère un flacon disse contenant de vieille eau-de-vie de Cognac. Il le présenta à la bouche de l'étranger, et lui, fit avaler lentement plusieurs gorgées de la précieuse li-^ queor; il en prit dans sa main quelques gouttes, les lui fit respirer à plusieurs reprises, lui en frictionna les mains, les tempes. Ëf bientôt un mouvement, comme celui d'un homme ^ui sort U 10
d'un lourd sommeil, indiqua le retour au sentiment de l'existence.
Peu à peu, le jeune homme revint à lui. Julio l'aida à se soulever:
— Vous sentez-vous au corps quelque blessure?
— Non, dit l'étranger en se tenant tout à fait debout La neige a sans doute amorti la violence de ma chute. J'ai dû tomber de bien haut Je me souviens seulement que le pied m'a glissé ei que j'ai roulé dans une grande profondeur. Le froid, plutôt que la douleur, m'a fait perdre connaissance. Il me semble qu'à présent toutes mes forces sont revenues.
— Buvez encore quelques gouttes à mon flacon, dit Julio, et hâtons-nous de partir. Un bon feu nous attend à Saint-Aventin.
— Oh! merci, mille fois merci, dit l'étranger. Qui que vous soyez, vous êtes mon saLiveur. Mais comment étes-vous, avec une lanterne à la main, dans cette gorge sauvage?
— Mon ami, je vous cherchais.
— Ob! alors, vous savez tout! C'est elle qui vous a dil...
— Oui, mon ami, elle m'a dit tout, et l'aimable Providence a voulu que je me sois trouvé là, au mameiii ou vous alliez consoïnmer une folie et vous perdre, avec cette pauvre enfant, dans le déshonneur et dans la honte.
— Vous savez donc mon nom !
PAB l'asbé ♦♦* 147
— Je ne l'ai pas demandé. J'ignore également le sien. Mais, hâlons-nous ! 11 y a pour le moment dans l'air un peu de calme. Je redoute le retour de ces rafales horribles qui s'engoull'rent dans nos vallées et à la violence desquelles rien ne résiste, ^ous avons le torrent à franchir. Imprudent! comment vous étes-vous hasardé si tard dans la montagne? Mais vous me ferez tout à l'heure le récit de tout cela: partons.
L'étranger fil assez bien le chemin qu'il fallait parcourir pour atteindre le fond de la vallée; mais arrivé au pont, les secousses de sa chute avaient assez fatigué son cerveau pour que, en présence du torrent rapide, du fracas des eaux bouillonnantes sur les rochers, le malheureux se sentit pris de vertige et déclarât qu'il n'aurait jamais la force de se hasarder sur cette planche étroite toute recouverte de glace.
— Ma léte se perd, et tant qu'à mourir, j'aime mieux m'éteindre ici dans une lente agonie. Je pourrai recommander mon âme à Dieu. J'ai été si coupable envers lui ! Mais, au moins, que je sache le nom de l'homme de cœur qui a exposé sa vie pour venir à mon secours dans ces gorges affreuses.
Rien ne dénotait un ecclésiastique dans Julio* Son énorme feutre gris attaché sous 1(5 menton, son paletot d'étoffe épaisse boutonné depuis le cuu jusqu^à la ceinture, ses longues guêties de cuir,
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indiquaient tout autre que le modeste pasteur d'un village.
Cependant l'étranger le considérait attentivement, aux lueurs de la lanterne qui éclairaient son visage doux et pâle.
— Oh! monsieur, il me semble que je vous ai vu ailleurs. Vos traits, votre son de voix... Non, vous ne m'êtes pas inconnu; et, si ce n'est pas une hallucination de mon pauvre esprit qui s'égare, nous nous sommes déjà rencontrés..
Julio à son tour regardait cet homme. Il lui parut être dans la force de l'âge et avoir environ trente ans. Ses vêtements annonçaient une cerr taine aisance; son linge était fin: une redingote noire presque neuve, un grand paletot bleu foncé, un pantalon noir, une chaussure assez propre étaient son costume. Son visage était rasé.
— Moi aussi, s'écria tout à coup Julio, je vous ai vu quelque part: le son de votre voix, votre profil qui m'avait frappé me rappellent parfaitement qui vous êtes. Ëmbrassez-moi. Vous êtes mon frère l'abbé Loubère, curé de la vallée do Lys. Je vous ai vu à Luchon au presbytère; et moi je suis Julio, curé de Saint- Aventin.
— 0 mon Dieu! s'écria Loubère, vous êtes plein de miséricordes, vous m'envoyez un prêtre! Mon père, hâtez-vous de me donner l'absolution. Vous connaissez l'horreur de mon crime. Je n'ai que celui-là sur la conscience, il est assez horrible; je le confesse à Dieu et à vous. Faites
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conduire à Luchon cette panrre enfant à qui j'ai ravi l'honneur. Elle est fille d'un si honnête booMne, le maire de... Heureusement, îl n'y a pas eu de scandale. Personne ne se doute de notre fuite. Elle est partie sous le prétexte d'aller voir une tante qu'elle a à T. Qu'elle fasse ce voyage, et sa réputation sera sauvée. Et comme il faut que la justice de Dieu s'exécute, partez: ne vous exposez pas plus longtemps ... Je sens que . . . Adieu... Mon Dieu! pardon... au misérable prêtre ...
Et ii tomba dans un évanouissement profond qui avait toutes les apparences de la mort.
Julio, dans ce moment terrible, éleva son cœur vers Dieu, lui demanda courage et force, et, retenant le pauvre prêtre qui s'affaissa tout à coup, l'étendit doucement sur un amas de petites pierres récemment éboulées.
11 eut recours, contre cet évanouissement, aux remèdes qu'il avait déjà employés. Des frictions sur le cœur, sur les tempes, à la paume des mains ranimèrent peu à peu la chaleur vitale : de petites gouttes d'eau-de-vie ingérées par force réveillèrent l'homme évanoui.
Julio voulut agir fortement sur le moral. - Mon ami, mon bien-aime frère vous êtes sauvé! La force vous revient; courage! Ecoutezmoi: j'ai trouvé le moyen de vous faire franchir le torrent. Allons! buvez Tous-même mamtenant au flacon. Eh bien... cela tb mieux, nust-cepas?
— Oui, je respire un peu... mais, de grâce, laissez-moi mourir. Oh ! oui, la mort, cela est bien juste! Mon Dieu, il faut que j'expie ici par cette mort misérable. ..
— Non, mon ami, non, vous ne mourrez pas. Je vous le dis, moi Julio. Ne me laissez pas Thorrible chagrin de n'avoir pas pu vous sauver. Songez au désespoir de toute la vie de cette chère enfant que vous avez trop aimée. Allez, mon frère, détestez votre faute, mais aimez toujours celle qui a été, après tout, et malgré le serment qui vous retient aux autels, votre épouse sous le regard de Dieu. Vivez pour lui épargner d'affreux remords!
Le souvenir de sa victime, rappelé au prêtre coupable, produisit sur son organisme une réaction salutaire. i
— Oui, M. Julîo, je commettais envers elle une \ lâcheté, et envers vous une ingratitude. Eh bien! I je m'abandonne à votre admirable charité. Que lei bon Dieu me donne un peu de courage!
Julio ne perdit pas de temps. Les réactions de l'âme sur les forces physiques ne sont pas toujours de longue durée, ^'affreuse rafale pouvait revenir. L'air était vif, quoique assez calme, mais les mu gissements du torrent tombant en larges cascades successives étaient terribles et pouvaient provo* quer une nouvelle brise qui commencerait par le vertige et se terminerait par une prostration der* nière de toutes les forces nerveuses.
Julio prit un grand foulard qu'il avait dai
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son paletot D chercha des morceaux de papier dans sa poche; il le^s déchira, les humecta de salive, en fit de forts tampons qu'il introduisit à couches successives dans les oreilles de son ami; puis il lui banda les yeux et lui enveloppa toute la tête.
— Laissez-vous conduire maintenant, dit-il à Loubère, et n'ayez aucune crainte. Il n'y aura pour vous ni pour moi nul danger, si vous suivez mes prescriptions. Je vais vous attacher fortement à moi par une corde. Dès que l'un et Tautre nous nous serons placés à califourchon sur le tronc d'arbre qui sert de pont, vous me prendrez d'une main à bras-le-corps, de l'autre vous vous tiendrez à la corde qui me servira à moi-même de point d'appui. Je me glisserai lentement sur le pont recouvert d'une couche de verglas, vous n'aurez qu'à vous incliner un peu sur moi pour que le poids de mon corps entraine le vôtre.
Je vous préviens que, si vers le milieu du pont le vent nous secoue avec un peu de violence, nous n'avons a courir aucun danger, la corde est fortement amarrée à un tronc d'arbre de l'autre côté du torrent. Je vais l'amarrer aussi solidement de ce côté-ci... Voilà qui est compris.
Quand la corde fut entièrement consolidée, il le mena par la main, le plaça avec adresse à la naissance du pont, s'attacha lui-même au morceau de corde destinée à couler comme une pou*
par le Père Basile, capucÎD de T., enToyé par monseigneur pour donner une mission à la paroisse. Il fit cette annonce assez brièvement pour que son troupeau pût croire que lui-même n'attachait pas grande importance aux exercices spirituels du père; il eut soin cependant de ne rien omettre des ordres de Tarchevêque. C'est une ornière si commode que la légalité.
Cette tâche remplie, et nous savons le cas que Julio faisait de la prédication des moines, il se reposa sur les deux oreilles et attendit patiemment le révérend Père.
Le mot „mission'' dans beaucoup de diocèses de France et particulièrement dans les régions méridionales où les pratiques religieuses se sont le mieux conservées, exerce toujours un grand prestige au sein des populations. „[1 faut gagner sa mission,'' est l'expression consacrée; et cette parole répétée de hameaux en hameaux entraîne toute une paroisse. Les indifférents, les retardataires arrivent même, poussés par le respect humain: ils ne veulent pas être montrés au doigt Les jeunes filles épouseraient- elles des gars qui n'auraient pas fait leur mission? Dans les contrées où la foi s'est à peu près éteinte au sein des populations rurales, ceux qui ont un reste de croyances vont peu aux églises, de peur qu'on ne les raille d'être dévots. Preuve nouvelle à ajouter à mille que l'opinion est la reine du monde: elle vous fait vivre en bigot ou en athée.
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Le fameux Père Basile arriva enfin par la diligence de T. à Luchon, bien et dûment empaqueté dans le coupé et muni d'une cargaison de chapelets, de médailles, d'images de toutes grandeurs et de toutes couleurs et de petits livres destinés à la propagande. Il descendit au pi;esbytère à Luchon, et sa première parole au curé doyen fut d'ex pri mer son-étonnement que ce jeune curé de Saint- Aventin ne se fût pas trouvé au bureau de la diligence pour le recevoir.
— Que voulez-vous, »mon révérend Père? dit le curé, c'est la fruit des idées modernes.
Les idées modernes étaient bien placées là.
— Vous avez raison , M. le doyen : de notre temps, on avait plus de respect pour les vieillards.
— Où allons-nous, mon révérend Père?
— Le monde est bien malade.
— Heureusement, mon révérend Père, les ordres religieux se répandent comme une bénédiction; ils sauveront la France.
— Malheureuse France!
Pendant ce dialogue , l'intendante du presbytère de Luchon, grande demoiselle sècbe, à l'œil pleurant, qui raccommodait le linge de l'église et du pasteur et donnait des ordres à une cuisinière de bas étage, s'était hâtée de préparer uil déjeuner pour le capucin. Elle vint saluer humblement le bon Père et lui dit, en fille bien apprise :
— Votre révérence est servie.
On ne manque pas d'appétit, lorsque, revenant
156 LE IfADDIT
de T., on a suivi la longue vallée de la Pique, rafraîchie par des courants d'air pur qui tombent des hauteurs de Vénasque et des glaciers d'Escoublons. Notre Basile donc fit honneur au saucisson de la grande demoiselle , à un ragoût d'isard, reste du repas de la veille et mets dont M. le curé doyen était fort friand, comme tous les habitants des vallées pyrénéennes. Il donna même un coup de fourchette assez vigoureux sur une épaule de mouton grillée qui était la pièce de résistance du repas.
— Sa révérence prend-elle du café? vint dire mystiquement la grande demoiselle.
.— Pourquoi pas? dH le révérend que le petit vin coloré de Saint^ Bertrand mettait de belle humeur. Cet infâme Voltaire n'a fait, selon moi, qu'un joli vers:
C'est toi, divin café, dont la douce liqueur,^^
aidez-moi M. le doyen, j'ai oublié le reste ... Ah ! j'y suis:
,,.... Et réjouit notre cœur."
— Quels hommes profonds que ces révérends Pères! se disait tout bas le curé doyen; je ne saurais pas citer un vers de Voltaire, moi. Os Pères! ils savent tout.
Pendant cette réflexion profonde, le capucin avait vidé haut et ferme une tasse de café versée généreusement à pleins bords par la vieille Bébé
PA« L*AmÈ ♦** 157
du presbytère, et que loi, le référend Père, a\ait renforcée d'une forte dose d'ArmagDac senri sur ie plateau avec le sucre»
— Mou révérend Père, dit avec sa voix la plus douce le curé doyen, vous avez beaucoup fatigué : quelle route pénible que celle de T. à Luchon ! Pourquoi ne prendriez-vous pas une seconde tasse de café?
— Vous avez peut-être raison, M. le doyen. Va pour une seconde tasse de café.
Et aussitôt que la grande demoiselle eut servi une seconde fois le Père, sur un signe particulier qui lui Gt le pasteur, elle s'approcha de lui, reçut une petite clef, la clef des liqueurs fines, et alla chercher, dans une encoignure de la salle à manger, une bouteille d'eau-de-vie qui ne sortait que dans les grandes circonstances.
— Goûtez-moi cela, mon révérend Père! dit le curé.
Et ie père se donnant une large libation du vieux Armagnac:
— Ah! M. le doyen, c'est du bon!
— Vous y reviendrez, bon Père.
— Oh! certainement
— Eh bien! maintenant, quelles nouvelles de T.?
— Mon Dieu, cela va bien; notre maison prend. Nous avons reçu encore de nouveaux sujets. L'argent arrive peu à peu ; nous avons besoin de bâtir : nous sommes si à l'étroit.
— Ob! oui, T. est une ville de ressources.
— Ville admirable de charité, M. le doyen. Il y a là tant de bonnes familles. Tout cela est de la vieille roche, voyez-vous ?
— Oui, d'avant le progrès des lumières, reprit le doyen, en riant le premier lui-même de la malice de sa réponse.
— Tout se gâte, cependant, allez! Franchement il y a trop de concurrence. Les Jésuites nous font un tort considérable. Les voil^ qui bâtissent quelque chose qui n'a pas de nom pour la magnificence. C'est une citadelle, un Louvre, un Vatican. Entre nous, M. le doyen, et il ne faudrait pas dire cela devant des laïques, ce n'eai pas là Tesprit de pauvreté des saints fondateurs des ordres religieux. Notre saint patriarche voulait que tout fût pauvre dans nos maisons. Sainte Claire, sa fille bien-aimée, refusa invinciblement des rentes considérables que voulait lui faire le pape Grégoire IX. Ah! ah! ah! les Jésuites ne refusent rien, je vous assure. On sait qu'ils se font donner de la main à la main des sommes énormes; quand il y a des héritages qui ne sont pas en valeurs mobiliaires, à l'aide de fidéicom* missaires, et ceux-là, petits saints, tout mitonnes pour cet exercice , sont fort connus à T.. ils se font donner par testament de beaux châteaux, des domaines. JMon Dieu, mon cher H. le doyen, tout leur est bon. Que tout ceci soit dit entre nous, bien entendu, sans médisance. Nous
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resp6ctOD8 cet ordre; il a du bon; mais avouons qu'on n'a pas tout à fait tort, quand on l'accuse d'être envahisseur.
— Cela est vrai, mon révérend Père. Que voulez-vous? toute médaille a son revers, et le soleil lui-même a des taches.
— Oh ! ce que nous en disons, M. le doyen, n'attaque en rien le mérite de ses membres ; mais je vous assure que cela fait crier. Ils sont habiles, mais tout se sait. On nomme parmi les grandes fortunes, qu'ils vont encaisser au premier jour, celle de M. le président Massol, celle de madame de la Clavière qui baisse prodigieusement, <it qui, selon Boileau, veut rendre à Dieu ce que son défunt beau-père a pris au monde.
Pour nous, hélas! la seule donation qui nous ait encore été faite à T., c'est celle de la respectable mademoiselle Flotard. Cette sainte fille est morte, il y a trois mois, pleine d'ans et de bonnes œuvres. Que Dieu ait pitié de son âme!
Et le Père réchauffa d'un second verre de vieux armagnac son speech, où éclatait malgré lui la jalousie que les ordres religieux ^^e portent entre eux et que tous, d'un commun accord, portent à la société de Jésus qui ne leur laisse guère, en France, à ramasser que ses miettes.
— Et les affaires de Paris? et Rome?
— Nous avons de mauvaises nouvelles d'Italie. Tout s'agite, tout se remue. Le serpent infernal qui a juré la perte de la papauté temporelle, avec
les Mazzini, les Garibaldi, et toute la bande des Carbonari, est en mouvement; on a des craintes sérieuses pour l'avenir.
— Vraiment?
— Oui, vraiment
— Mais Rome est là, Rome tient bonnet par la protection de la France...
— Allons donc, mon cher doyen! Mais c'est cette protection qui fait le chagrin du pape et le désespoir de tous les gens de bien. A-t-on tenu les promesses qu'on avait faites? Voilà les Romagnes perdues; le reste suivra. Une armée française à Rome, grand Dieu! Je ne nie pas qu'elle n'empêche une échaufiTourée, un coup de main, une émeute. Mais quelques bons volontaires, bien payés, — et Rome est encore riche, — de bons Autrichiens, de bons Irlandais, ne vaudraient-ils pas votre armée de Français pour la plupart sans autre religion que leur baptême! Ce n'est pas moi, voyez-vous, qu'on trompe en politique. Il y a longtemps que je l'ai dit à nos Pères: La France nous jouera quelque mauvais tour.