‹ Le maudit (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · PAR · texte numérisé non relu

PAR

TROISIÈME ÉDITION

FRANCFORT s/h., CHEZ R. BAI8T, ÉDITRUR.

faire partager à Tabbé Gaguel, le nouveau vicaire général. Elle lui insinua avec une adresse infinie que, si ce. petit fiérot, c'était un mot venu d'elle, gagnait entièrement la confiance du vieillard dont l'esprit paraissait baisser rapidement depuis quelques mois, lui, Tabbé Gaguel, serait mis de côté pour les affaires, et le jeune secrétaire mènerait seul l'archevêché. Il en fallait moins pour piquer l'irascible vicaire général.

Ces deux natures hargneuses tressaillirent de joie, en entendant le sermon aux idées avancées prononcé par Julio. La chaise garnie de velours de mademoiselle de Flamarens était dans la nef, en face de la chaire, près du banc-d'œuvre où se place le clergé. Au moment où Julio émettait ses idée.s les plus larges, elle échangea un regard furtif avec le vicaire général. Ce regard avait dit: nous le tenons; maintenant il est perdu.

Ils s'étaient vus immédiatement après le sermon.

— C'est horrible! avait dit mademoiselle de Flamarens.

— Ce jeune homme tournera mal, avait dit Tabbé.

— Avez-vous entendu ce tas d'idées extrava-

tente.

— En effet, j'ai haussé les épaules.

— Évidemment mon frère est fou.

Son Éminence sera probablement mécon-

PAR L âlBfi *** 7

— Me croyes pas cela. Mon trêve aime un peu ce qui est excentrique ; et si je ne l'avais pas retenu, il y a longtemps...

— Je doute que monseigneur aille jusqu'à approuver de pareilles doctrines. Comprenez donc qae tout ce que ce jeune fou a dit, depuis le commencement jusqu'à la fiii, n'est qu'un tas d'hérésies.

— Sainte Vierge! et mon frère soutiendrait un renégat de cette espèce?

— Personne mieux que madame la chanoinesse, dit avec un sourire provocateur M. le vicaire général, ne peut faire comprendre à monsemeur le tort qu'il se ferait en gardant près de lui ee dangereux personnage.

On le voit, Julio était perdu.

En arrivant à la salle à manger, le cardinal s'aperçut d'un air de froideur sur les visages, d'ordinaire épanouis, du vicaire général et de la chanoinesse.

— Qu'y a-t-il donc? se dit-il tout bas; et il pen5a à Julio.

Le silence continua. Le cardinal le rompit le premier.

— Ëb bien! ma sœur, ^ue dites-vous du sermon?

— Qu'en dites-vous, vous-même, monseigneudr?

— J'aime assez cela : il y a de la sève. L'âge en amortira l'exubérance.

b LE MAUDIT

— Vous n'avez remarqué que ce défaut-là, monseigneur?

Ces paroles furent prononcées d'un ton sec fort connu du cardinal. L'expérience lui avait appris que c'était le prélude d'une tempête dans le ménage archiépiscopal, chaque fois que madame la chanoinesse était mécontente.

— Gare, se dit-il tout bas, voilà une scène, taisons-nous.

Le cardinal craignait sa sœur. Il y a des impressions qui dominent l'homme toute sa vie. Les regards froids de cette petite duègne faisaient pâlir le digne homme. Il ne répondit pas, mais changeant de conversation, il s'adressa au vicaire général, trop habile pour ne pas s'apercevoir de la manœuvre. Il se dit pendant le repas bon nombre de banalités, genre que le cardinal détestait au plus haut degré. La soirée fut aussi triste que le diner. Même mauvaise humeur de mademoiselle, même réserve du cardinal pour conjurer l'orage.

Le vicaire général se retira de bonne heure.

Ce fut alors que la tempête éclata.

— Puisque nous sommes seuls, monseigneur, je vous dirai ce que probablement personne n'oserait vous dire, que vous vous faites un tort immense avec ce jeune abbé.

— Mon Dieu! ma sœur, ne vous tourmentez pas de cela.

L'Éminence voulait battre en retraite.

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— Monseigneur, je tiens avant tout à votre honneur, à votre considération; dès lors je m'en tourmente. J'ai eu quelquefois raison de m'en tournaenter.

L'Éminence s'adoucit encore davantage.

— Chère amie, je sais combien vous m'aimez. C'était, dans les cas pareils, l'heure du triomphe

pour mademoiselle de Flamarens. Dans ce moment entra un domestique qui remit à la sœur du cardinal un petit billet avec ce seul mot: trèspressé.

Le billet est ouvert; elle dit:

„Nous ne savions pas que Son Éminence a fait chanoine honoraire M. Jlilio, avant de sortir de i'éghse. Quel malheur!''

La fureur de madame la chanoinesse, sur cette nouvelle que lui donne le vicaire général, est au paroxysme.

— Vous faites de belles choses, monseigneur ! Vous consacrez par votre présence les folies d'un jeune extravagant; vous ne voyez qu'un excès de jeunesse dans les erreurs qu'il a débitées et qui ont jeté la ville de T. dans la stupéfaction !

L'Éminence ne disait mot; elle se courbait sous l'avalanche. Quelque chose aussi lui reprochait tout bas de s'être un peu pressé en faisant (le Julio un chanoine. L'impitoyable fille continua:

•^ Vous avca mis le comble à eette imprudeace en vous hâtant, sans en parler à y«8 vicaires généraux , sans m'en dire une parole , de donner le camail à un séminariste dont vous allez faire un petit monstre d'orgueil.

L'Éminence se redressa un peu.

— Mon Dieu! ma soeur, vous pouvez avoir raison: mais j'ai été obsédé.

— Obsédé!

— Oui, obsédé, je vous l'assure.

— Allons donc! Son Éminence illustriaBime et révérend issime cédant aux obsessions! De qui par hasard? M. l'archiprétre, [K*obabiement, sera venu en vrai patelin, vous demander une récooipense pour ce beau chef-d'œuvre. Vous tous faites le serviteur de bien petites gens. Nous sommes nés plus fiers que cela, monseigneur.

— Le chapitre en corps est venu me demander le camail pour Julio.

— El vous n'avez pas vu qu'il y a là dessous quelque intrigue? En vérité, votre perspicacité habituelle ne se trouve en défaut que lorsqu'il s'agit de votre nouveau secrétaire.

— Eh bien, que voulez- vous? J'ai été surpris; dites que c'est une sottise...

— On n'en fait plus de si grandes.

Et s'apprétant à sortir:

— J'espère bien, termina-t-elle, que vous ¥ou9

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respecterez asâez pour ne plus noi»s laisser sous les jeux ce désagréable spectacle.

Et prenant une bougie, elle rentra chez elle.

Le cardinal était atterré.

Une catastrophe.

Le cardinal arrivé dans son af^artenoent, sonna son valet de chambre.

Il était visiblement ému. Les reproches de sa sœur, à part leur exagération au sujet des doctrines de Julio, lui paraissaient justes sous un point de vue. Il souffrait de s'être trouvé en défaut devant elle. Il se sentit la tête prise. Il se regarda au miroir et il se fit peur. Une vive couleur de pourpre couvrait fortement le haut de son visage. De vagues nuages passaient devant lui. il se jeta sur un fauteuil. .

il se rappela qu'il avait diné sous l'impression d'une contrariété vive.

— Ce ne sera rien, se dit-il à lui-même, mais je tiens une bonne indigestion.

Dans le moment parut son \aiei de chambre.

— Éminence, je ne suis pas venu de suite. Uit

monsieur, porteur d'une lettre, demandait qu'elle vous fût remise sans délai. Je ne voulais pas dé* ranger Votre Éminence. Il a insisté. Il avait ordre de ne la remettre qu'à Votre Éminence elle-même. Je lui ai refusé l'entrée de votre appartement; mais je lui ai promis de vous remettre la lettre dès ce soir.

— Ah! que les affaires sont ennuyeuses! Voyons ce que c'est.

Et prenant la lettre qu'il approcha d'une bon- , gie, il lut ce qui suit:

„Ëminence, c'est sous la douloureuse impression de ce que nous avons entendu aujourd'hui du haut de la chaire de notre cathédrale , que nous vous j écrivons pour vous faire part de l'effet terrible que i cette prédication malheureuse a produit, sur tout i votre clergé, dans la ville de T."

— C'est trop fort, s'écria le cardinal dans ua mouvement d'impatience qu'il lui fut impossible de dominer. Ce que j'ai dû souffrir d'une sœur, je ne le supporterai de personne. Cela touche à l'insolence! Il n'y a à T. que les Jésuites qui aient pu m'écrire sur ce ton. Aucun de mes pfétres ne l'oserait.

Continuons:

„Si Votre Eminence n'avait pas donné une consécration toute particulière, une adhésion presque

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épiscopale et solennelle aux doctrines dangereuses prêchées par M. Julio , en faisstnt de lui un chanoine de sa métropole, nous serions moins péniblement affectés. Mais, Ëminence, après cet acte à jamais déplorable de votre autorité, il ne nous reste qu'à gémir en silence sur les illusions dans lesquelles a pu tomber un archevêque catholique, et qu'à prier pour que la grâce l'éclairé et l'arrête en présence de l'abtme."

— Les monstres! dit le cardinal, s'interrompant, ils veulent me compromettre.

„Nous vous aimons, Éminence, mais nous aimons plus que vous, plus que notre propre vie, la pureté de la doctrine catholique. Il nous sera pénible d'être obligés d'en appeler au juge suprême de l'Église, au très -saint Père le Pape, que Jésus -Christ a placé au dessus des autres pasteurs.

„Si cependant il y avait, de la part de Votre Eminence éclairée par nos paroles et mieux inspirée sur ses véritables intérêts, un acte public qui frapperait les doctrines scandaleuses...'"

Et tournant la page:

— Oh ! mon Dieu, la lettre n'a pas de signature. Les lâches, ils me citent au tribunal de Rome.

Et la lettre tomba des mains du prélat. II s'affaissa sur lui-même, et^le valet de chambre ^iit beaucoup de peine à le porter sur sonjit.

14 LE ilADDIT

Une violente attaque d'apoplexie venait de frapper M. de Fiamarens.

Le valet de chambre sortit de Tapparteoient, appelant au secours.

En un moment la chambre du cardioal fut remplie. Mademoiselle de Flamarens arriva. Elle adressa vainement la parole à son frère. Des sons inarticulés furent la seule réponse. Cependant il la regardait fixement, et ce regard laissait croire qu'il y avait encore quelque espérance.

On envoya chercher immédiatement le naédecin de Son Éminence.

Le médecin logeait à la place du Capitoie, assez éloignée de l'archevêché. Le domestique ne le trouva pas chez lui : il dînait chez sa fille dont la maison était située auprès du Jardin Botanique, àl l'autre extrémité de T.

Cet homme, au lieu de courir chez un desl confrères du docteur, se mit en marche pour ie Jardin Botanique, par le chemin le plus couri, en suivant les rues de la ville.

Le docteur venait de quitter sa fille et regagnait paisiblement sa maison par les boulevards extérieurs.

Le domestique, au désespoir, rentra à l'archevêché et raconta la course inutile qu'il avait faîte. On résolut alors d'envoyer chercher un autre me* decin.

Ces allées et venues avaient demandé beaucoup de temps. Le cerveau se prenait de minute

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en minute. Tons ks serviteui» étaient en laitner. Mademoîselle de Flamarens, à deoai-évanoui, gar* dait un morne sitence entrecoupé de loin en loin de sanglols. On faisait respirer au malade des sels, des eaox de senteur ; le mal empirait visiblement Les deux médecins arrivèrent enfin à peu près en même temps. Ils se concertèrent; leur réponse fut celle-ci: „11 est bien tard/' Une première saignée ne produisit qu'un faible résultat. Ils «B firrat une seconde presque avec le ménpe insuccès.

— Il est perdu !

Ce mot retentit comme un glas funèbre à ToretUe de mademoiselle de Flamarens. Outre qu'elle aimait tendrement son frère, toutes ses espérances d'avenir s'évanouissaient avec la vie du cardinal.

— De gràee, messieurs, tentez encore quelques remèdes.

Il fut répondu qne tout le reste était des palliatifis impuissants.

— Hasardons une autre saignée ; mais le malade peat expirer entre nos mains.

— De grâce! hasardez. Vous le sauverez peut-être.

La troisième saignée produisit un effet inespéré. Le malade revint à lui-même. Il put parler à sa «œur, à ses médecins.

— Merci, messieurs. Je me reconnais. Dieu se sert de vous pour me donner le dernier des

biens qu'un chrétien puisse demander à sa bonté, le temps de se préparer à paraître devant son juge.

Et s'adressant à son valet de chambre:

— Préparez tout pour que je reçoive les derniers sacrements. Faites appeler un prêtre... M. l'abbé Julio, entendez-vous, ajouta*t-il d'une voix plus ferme. Ma sœur, et vous, mes amis, retirezvous tous; vous reviendrez quand on me mettra en extrême - onction. Je sens que les moments sont courts. J'ai besoin de penser à ma conscience.

Julio montait à son appartement situé dans une des ailes du palais épisco'pal, quand il fut abordé par le valet de chambre qui lui apprit le triste événement, et lui fit connaître l'intention du cardinal.

• Julio arriva en tremblant auprès du malade.

— Cher enfant, lui dit le vieillard, c'e^ vous qui me réconcilierez avec Dieu et qui recevrez mon dernier soupir. Mes minutes sont comptées. Pauvre Julio, voilà bien petite, devant vous, une de ces grandeurs de la terre. Asseyez-vous près de mon chevet, bénissez-moi et entendez ma confession.

Des larmes mouillèrent les yeux du jeune prêtre. Un cardinal, un archevêque, était le pre mier pénitent sur la tête duqii^l il allait pronon eer, au nom du Dieu qui pardonne, une sentence de réconciliation.

1^ iTaMt •^ i;

ie Tf«iMirais ¥««s kp^r vu ^^nmir ^

Fnêsefïtei-SKM fxrtre m;iiii. c^Ue nu;n <|uù y^mr b liwmiere Ioîn. s'esî l<v<r $4ir dm tèl<* ^ signe da paràon ^o^ ftk^u, y r<^j>ôiT, *«r^ accorde à m pfcbeur. Vous voici hhmi Ann<^u fw>$toraL ProoieaeiHDMit que, quoiU' qiH' $i^îl wmv deslînée sar fai temp. cardinal de fb^ise ronMÙ^« ou paoTre corê oublié dans quelque villa^\ vi>u$ ue quitterez jamais ce souvenir.

— EnÛDeDce, je vous le promets.

Ed baisant la main du vieillanL il recul Tau^ neau et le plaça à son doigt

— Ne m'appelez plus £uiinence« mon ami; maintenant, cela me fait mal. A-tM)u jamais ap* pelé Éminence le fils du charpentier? Par mon âge, je suis un père pour vous; par mon ctFur qui vous aime, je suis un ami. Je suis heureux de la pensée que mon dernier souffle sVchappera en présence de vos bons regards, et que votre main si noble et si pure me fermera les paupières.

Écoutez-moi, à cette heure: vous allez rece* voir le testament spirituel d'un mourant. II %

18 LE MAVMT

Je meurs daiM le setB de TÉgiise catholique apostolique et romaine, dont j'ai été prêtre, évoque et cardtnai.

Prêt à paraîtra devant celui qui eai la yérité immuable, je déclare que c'est à contrer-cceur et avec une extrême répugnance que, pendant plus de quarante ans de ma vie sacerdotale et épiscopale, j'ai suivi la voie dangereuse dans laquelle s'est jeté le clergé catholique. Il m^a fallu comprimer les plus nobles instincts de mon âme, dévorer les remords de ma conscience, me faire une violence pour ne rien laisser percer, dans nos entretiens, de qies convictions intimes, des saintes lumières que Dieu m'avait données sur la directipn qu'il importeFait de prendre dans la conduite de l'Église.

J'ai dû à cette force de compression sur moimême, d'avancer rapidement dans les honneurs. Je le savais, il fallait choisir entre ces dignités qui flattaient mon ambition, et une vie agitée, persécutée même. J'ai été faible: j'ai reculé de** vant la gloire et les souffrances de l'apostolat nouveau; j'ai préféré cette vaSqe grandeur dç la pourpre. Pour arriver là, j'ai tû la vérité, ja l'ai trahie.

Cher Julio, je vous charge de mes rétructatioAf à la Cnce du monde chrétien. Ma conscience me l'impose; et la hardiesse de votre langage en ma présence, lorsque vous ne saviez pas encore à quel point vos idéçs étaient celles de

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toute ma vie, «8t um garantie du courage que V0U9 aur9Z h rendra publiquejs mes dernières volontés, h me reproche vivement Thypocrisie apparente dans laquelle j'ai vécu. Elle n'était pa^ dans mon cœur; car J'«i toujours abhorré Thypocrîsie.

Je me reproche le faste extérieur de Tépis* copat, l'importance que je paraissais attacher i ce culte viisilli, à ces formes liturgiques que nous a léguées la poésie du moyen âge. Je crois tout cela usé, mort, impuissant. Au lieu de la poésie, il faut la vrai ; au lieu des scènes du drame religieux comme souvenir, il faut Tadoration silen-^ cieuse, la prière commune, renseignement évan- ^élique dans sa plus nette simplicité. Au lieu de ce qui parle auK sens, il faut ce qui s'échappe des âmes. JLe Uemps est venu où l'on doit cber»cher, pour le Père, des adorateurs en esprit et en vérité.

J'ai laissé croire aussi que j'approuvais le système fatal dans lequel s'obstine la papauté. Quoiqu'il m'en ait coûté horriblement, j'ai soutenu la nécessité de la puissance temporelle des papes. C'était contrairement 9 mes plus fortes convictions. Rome avance sa ruine par une politique aussi inintelligente. Si elle n'aboutit pas, en Italie, à un schisme malheureux, elle augmentera, ce qui est plus terribie encore, la grande scission qui s'est faite entre elle et le monde moderne. Elle donne des armes terribles aux libres penseurs; elle

recule le moment où les communions dissidentes se seraient réunies à elle, si elle eût été large, tolérante, détachée des vaines grandeurs de la royauté temporelle.

Je voudrais que ma dernière parole pût arriver aux pieds du souverain pontife et lui dire: Yoilà ce que vous demande un de vos frères mourant: Sauvez l'Église spirituelle , et abdiquez , par un sacrifice nécessaire, une royauté dont il ne vous reste plus qu'un misérable débris.

Je veux que l'on sache que j'ai foi dans l'avenir de l'idée chrétienne, dans la parole que nulle autre législation religieuse et morale ne remplacera : — Aimez Dieu , aimez les hommes vos frères. — Mais j'ai la conviction que le christianisme va subir une immense transformation. Tout l'échafaudage de mysticisme, de poésie, de formes extérieures brillantes destinées à parler aux sens va s'écrouler. 11 restera ce qui seul est grand, l'évangile impérissable, la loi magnifique de l'amour entre les hommes.

Ayant à demander bientôt à Dieu pardon et miséricorde pour mes fautes et mes faiblesses d'homme, je ne puis pas léguer une seule pensée de haine.

Toutefois je 4ois prémunir la société chrétienne contre l'envahissement des ordres religieux et en particulier de la Compagnie de Jésus, le plus ardent dans ses convoitises de domination sur le monde. Je 'veux croire que chacun de ses mem-

bres est animé du désir le plus pur de faire le bien; mais leur ordre^se sert de moyens humains, par conséquent de moyens ' mauvais, peu honora-* blés, qui rappellent trop les ruses de la politique humaine et qui certainement ne sont pas chrétiens. Je sais sur cet ordre beaucoup de choses. Je l'ai soutenu extérieurement; cela entrait dans le système général que j'ai eu le malheur de servir. Mais ma conviction intime est celle-ci: Les ordres religieux ont fait leur temps.

Des sociétés charitables telles que les comprenait saint Vincent de Paul, pour adoucir les misères du peuple suffisent maintenant, jusqu'à ce que les améliorations sociales donnent à tous le bien-être, dans la famille humaine, par le travail, cette grande loi divine qu'il faut associer à celle de l'amour.

Je ne vois plus rien à ajouter à ces aveux pénibles, sinon mes espérances que, dans le clergé de cette France que j'ai tant aimée et qui est le cœur tout chaud de l'humanité actuelle , il grandisse des hommes qui aient plus de courage que je n'en ai eu moi-même et qui se déclarent les apôtres de la conciliation nouvelle entre le monde qui déserte la foi et la religion chrétienne mal préchée et mal comprise.

Puisse Dieu vous bénir, cher Julio I Vous m'avez donné, par votre prédication tout évangélique, une des plus pures jouissances de ma vie. Vous êtes certainement l'un des apôtres de l'Église de l'ave-

22 LB MADDit

nir. Quadd vous serez persécuté, et vous te séfeî dès demain, jusque dans ma maisou et ed présence de mes restes encore non refroidis, quand tous vous jetteront Tanathème, ne perdez pas votre confiance dans Tavenir. Verre2-voud de meilleurs joars? L'aurore du christianisme transformé aura-t-elle, pour votre regard quelques-unes de ses premières lueurs, avant qu'à votre tour vous descendiez dans la tombe? Je l'ignore ; mais que mon triste exemple et que ma pensée vous suivent toujours.

Vous n'aurez pas, vous, à faire le testaient de votre douleur, à proclamer votre faiblesse et les abaissements ou même l'ambition. Vous aurez porté le front haut devant les hommes, et quand vous paraîtrez devant Dieu, ce front resplendira de Tauréole de la vérité dont vous aurez été rapâtre^

Adieu, mon cher Julio, adieu, mon enfant! Je sens que mes forces s'épuisent; le cerveau ne rend que faiblement mes idées. Il me faut, à chaque pensée, un effort surhumain pour lui communiquer son activité dernière. J'oubliais pourtant une important^ recommandation. Il y a là une lettre: prenez-la. Elle émane des Jésuites. Aucun membre de Uion clergé n'aurait eu l'insolence de m'écrire de la sorte. Gardez cette lettre: je vous la confie personnellement. C'est un document qui ne doit pas être perdu pour l'histoire. Il faut que l'on sache qu'un archevêque, un cardinal de l'Église romaine, a pu être menacé en France, par les Jésuites, des foudres de Rome.

PAH l'aWÉ ♦** 23

L'organisatioD usée d'un vieillard n'a pas pu résister à une terrible émotion. J'ai eu à soutenir une lutte pénible contre ma pauvre sœur. La lettre des Jésuites m'a porté le dernier coup. Je meurs martyr, car c'est en haine de vous et de la vérité que vous leur avez si éloquemment jetée à la face, qu'ils sont venus me frapper. Je leur pardonne, car ce sont des fanatiques aveugles. Puisse ma mort expier toutes les lâchetés de ma vie, en face de là vérité! Adku! Julio. Ne me quittez pas. Vous me fermerez les yeux.

Faites rentrer ma sœur et tout le monde.

Les derniers sacrements furent administrés au malade.

Il put encore prier avec quelque attention. Quand le prêtre prononça le magnifique appel aux splendeurs de l'immortalité: „Partez, âme chrétienne!*' le vieillard reprit une dernière fois la parole. Il appela sa sœun II lui pressa les mains.

— ÂdieUf ma sœur.

Et regardant ses serviteurs:

—^ Adieu, mes amis.

Et il entra dans une douloureuse agonie.

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