III
?ant la SarUita d£ nostro signore ; mais le soir, cela va... Voyez- vous, on ne nous a*pprend rien à nous. Je vous dis que tout cela est mauvais. Le cardinal Antonelli, qui n'est pas une béte, voudrait que tous les Français fussent à mille lieues de Rome. Parlez -moi de soldats autrichiens? Ceux que j'ai vus dans le temps à Bologne, c'est sage ça comme des jeunes filles. Mais vos Français ! . . .
Le curé ramena le Père à la question.
— Vous croyez donc que tout ira mal.
— Oh! très -mal! très -mal. Nos Pères me disent que je vois totft en noir, c'est possible; mais ils sont paisibles en France, moi j'ai longtemps habité l'Italie: je sais ce qui bouillonne dans ce volcan. Il y aura un épouvantable cataclysme. Et d'ailleurs tout cela est prédit
Et voilà, et voilà, bien cher doyeti.
Maôs vous m'en avez ÎA\\. beancoup dire. 11 est tenlps que je songe à me diriger vers te village où je donne ma mission.
Ah! ça, qu'est-ce que c'est que Saint-* A ventin? Que savez' vous sur son curé? Il a de belles notes à l'archevêché, ce jeune homme!
— Que voulez-vous, mon révérend Père, cela s'est jeté dan» les idées nouvelles; cela veiut ré-' former rÉglise«
— Quelle pitié!
— C'est bien le mot, ncion révérend Père. Pour la paroisse, elle esl assez bonne: les prali-
paA l'a«bb *♦♦ ï
ques sont encore cofiseFvé«& cofn me autrefois; les vieilhifib tiennent h jennesee dans le respect; mais il y a beaucoup dMgnorance: tous ferez là immensément de bien, mon révérend Père.
— Prieî, Ui le doyen, el f«tcs beaucoup prier les âmefi pieuses de votre paro^se pour le snc~ ces de cefte mission. Recommandons surtout ce pauvre peuple à la Vierg^e Immaculée, pour qu'elle le protège contre les doctrfnes dangereuses de ce jeune écervelé qtfrl a pour pasteur. Car, vous le savez comme moi, on n'esl pas bien tranquille à l'archevêché sur ses prédications; on craint qu'il n'infecte cette paroisse d'erreurs et de nouveautés. Le peuple est si facile à impressionner ! Fuis, c'est si grave la foi. Il vaat mieux retrancher de PBglise un membre gangrené, que d'exposer tout le troupeau à la contagion. Mais Sa Grandeur est si bonne, si patiente pour ses prêtres!
— Oh ! oui , dit le doyen, bien bonne , bien patiente. J'avoue que j'eusse aimé autant savoir ce malheureux ailleurs que dans mon canton. B ne me donnera, je crains, que du désagrément. Voilà vingt ans que je suis curé de Luchon, et si je vous disais l'ennui que j'ai eu avec les jeunes prêtres , les scandales patents qu'il a fallu punir, les liaisons secrètes auxquelles il a fallu couper court. Je vous assure que les grands postes ont bien leur avantage: on est chez soi inamovible, on jouit d'une certaine considération ; mais le métier de surveiller la jeunesse sacerdotale ! . . .
8 LE MACDIT
— La tâche est rude, j'en conviens.
— Mon révérend Père, avez-vous le projet de vous rendre à pied à Saint-Aventin ?
— Sans aucun doute.
— Mais il y a loin de Luchon : huit kilomètres à peu près. La route est belle, il est vrai. Malgré cela, il serait prudent, je crois, de prendre une voiture. A votre âge, mon révérend Père, avec votre embonpoint... Puis il y a dans nos vallées des courants d'air terribles . . . Vous auriez chaud . . .; du sang glacé . . . Votre vie est si précieuse à l'Église.
— Il faut suivre le conseil des hommes prudents, M. le doyen.
— Je vais vous procurer une voiture.
Et le gros Capucin, vrai type de ces moines à face rubiconde et bourgeonnée que le crayon des grands artistes a immortalisés dans nos albums, muni d'un copieux déjeuner et réjoui par les libations nombreuses du café et de l'Armagnac, ne tarda pas a monter dans une de ces lourdes pataches qui font le service des environs de Luchon.
PAR l'abbé *** ' 9
Amours de Looiie et de Yerdelon.
Louise et Yerdelon s'aimaient, Us ne se Tétaient jamais dit; mais cet amour, comme tous les autres, devait suivre ses phases d'émotions douces, de craintes, d'espérances, pour arriver au moment suprême de Tépanchement, où part de deux cœurs trop pleins ce cri irrésistible : Je t'aime !
Ce fut à la Clavière, sous les beaux ombrages, dans l'une de ces promenades en apparence si innocentes, où les deux amants allaient respirer la brise tiède et parfumée des premiers jours du printemps, et parcouraient, Tun prés de l'autre et quelquefois n'échangeant que de banales paroles, ces allées tortueuses où ils s'étaient vus pour la première fois.
Yerdelon, si réservé, Yerdelon, sur lequel la froide raison avait déjà tant d'empire, presque comme s'il eût été un vieillard, Yerdelon, en présence de la beauté aux attractions puissantes, cédant malgré lui à la force magnétique qui s'échappe du regard de la femme aimée, se trouva homme. Il y eut une heure, heure sacrée dans les souvenirs de la vie, où sa main, imprimant une forte étreinte à la main de Louise, reçut l'étincelle
10 LE «ADDIf
dernière, où les deux têtes se penchèrent Tune vers l'autre, sans que la volonté Teût prémédité, où les deux lèvres, organe des désirs les plus brûlants du cœur, se donnèrent ce premier baiser enivrant, dont la pensée trouble encore, même après les longues jouissances d'un amour satisfait.
Le bonheur ne se décrit pas. Son histoire se raconte dans quelques lignes d'une extrême simplicité. Nous n'avons donc pas à nous étendre plus amplement sur les Joies d'uii premier amour auxquelles Louise, née aimant comme son paovre frère Julio, abandonna tout son âme. Heureuse^ ment, pour la liberté de ces premiers épanchements dont le cœur est si avide, madame de la Clavière s'était plus que jamais éprise de Yerdelon. Les jours où l'ami de Julio venait passer quelques heures à la Clavière, semblaient rendre quelque force à cet organisme épuisé « dont il était facile de prévoir bientôt l'inévitable dissolution^
Les visites de Yerdelon à la Clavière continuèrent donc sans la moindre entrave, et elles étaient toujours trop rares pour l'amour dévorant de Louise et les joies enfantines de la vieille tante.
Le jeune avocat témoignait une complaisance toute filiale à madame de la Clavière/ à laquelle manquait complètement M. Tournicfaon, pour cette chère partie de cartes^ la dernière passioD des vieilles femmes.
D'ailleurs Verdelon et Julio avaient entre eux une correspondance assei suivie, et les lettres de
PAR l'aMÉ ♦♦* Il
b Montagoe devenaient un thème intéressant de conversation pour ces trois êtres dont Knn ne tenait plu» à ia tetre que par on soufûe, et dont les aolres entraient dans la vie avec les enthou^ siasmes passionnés de la jeunesse et fous les réved du bonheur.
La sainte fenime n'était pas exigeante. Il faut bien, disait-elle, que les enfants se promènent. Elle ne soupçonnait pas que leurs entretiens pussent avoir d'autre objet que la bonne tante, Tattii Julio, le» poissons rouges et les beaux massifs de fleurs. D'ailleurs elle avait des prières, des médi* tations, des chapelets que lui imposait son règle^ ment revu, corrigé et augmenté par le fameux père Briffard, à proportion qu'il s'était emparé de l'esprit de sa pénitente et qu'il l'avait asservi. Pour tont au roonde^ elle n'eût pas manqué à ces prescriptions du père spirituel; et souvent il lui fallait faire, pour quitter cette table de jeu si attrayante, un sacrifice aussi grand que celui de Louise, se privant pour sa tante de ces entretiens intimes oti le temps jaloux semble raccourcir les heures atrx amants et les changer en minutes fugitives.
Malgré les longs moments enlevés aux épan** chements du cœur par les convenances et le res» pect filial* il y en eut assez pour que les serments d'un éternel amour fussent mille fois répétés par le jeune couple, sous ces bosquets entretenus maintenant avec plus de soin, depuis qu'ils étaient
devenus, aux yeux de Louise, TÉden mystérieux où s'abritait son bonheur.
Et puis, comme le cœur humain vit surtout d'aspirations vers l'avenir, tout fut combiné pour une existence brillante à T., lorsque leurs serments seraient consacrés au pied de l'autel. Louise ouvrait son cœur à toutes les joies en espérance, à toutes les gloires d'épouse et de mère que la jeune fiancée aime à faire passer devant elie, comme l'excuse légitime, aux yeux de sa conscience, de ce que le cœur laisse trop déborder de doux aveux, de tendres soupirs, de fascinations à jeter un amant dans le délire.
Verdelon, quoique passionnément épris de Louise, ne livrait pas, comme elJe, toute son âme à cette vie enivrante. Ses devoirs l'appelaient à T. Les travaux journaliers du barreau, sa correspondance, ses relations, tout venait le distraire et le ramener au calme qui était le fond même de sa nature, et qui ne l'abandonnait que par ces surprises du cœur dont un homme de son âge ne sait pas toujours se défendre.
De plus Verdelon, avocat d'un incontestable talent, avait le sentiment de sa puissance. Une brillante carrière se montrait devant lui. Son âme, capable d'un sérieux amour, était encore plus entraînée vers les aspirations séduisantes de l'ambition. Louise voyait uniquement dans Verdelon l'amant adoré; Verdelon voyait dans Louise son éclatante beauté, ses précieuses qualités de
PAR l'abbé ♦** 13
cœur, et, plus qu'il ne le croyait lui-même, le rang des Julio de la Clavière, famille illustre autrefois dans la magistrature, avec le brillant héritage que la mort attendue d'un jour à l'autre de madame de la Clavière devait assurer à sa nièce.
La science et le Capucin.
La patache mal suspendue et aux ressorts criards qui portait le lourd Capucin, arriva à la porte du presbytère de Julio. Le temps était splendide: un beau soleil faisait fondre les dernières neiges de la vallée, et concentrant ses rayons dans le vaste entonnoir qui formait le territoire de Saint-Aventin , changeait toute la contrée en nne espèce de terre chaude au milieu des glaciers et des plateaux couverts de neige, de longtemps inabordables.
Julio avait profité de cette journée délicieuse pour faire une de ses explorations habituelles de botanique et de minéralogie. Muni du bâton ferré, sans lequel on ne s'aventure pas dans la montagne, cljiaussé de guêtres, enveloppé de son bcm
14 LE lUUDIT
paleUH, ayant sur l'épaule la boit« classique é» fer-blanc pour garantir de Tair les plante» cueillies et les déposer toutes fraîches dÀos VkeFUet, portant à la ceinture un petit sac obloog qui renfermait le marteau minéraiogique j^m^r oasser les échantillons, et le ciseau destiné à détaciber les lichens rares qui tapissent les roches nues, il gravissait les hauteurs jusqu'au point où les neiges tenaient encore. Dans ces excursions, il n'était pas rare qu'il rencontrât ses paroissiens occupés à leurs travaux. Il les abordait avec une douce familiarité ; il flattait leur amour-propre en les interrogeant sur toutes choses, en recevant de leur bouche mille détails sur le pays, le climat, la végétation, les ressources du sol, les procédés d'agriculture, l'élevage des bestiaux, l'ejiploitation des forêts. II parlait aux petits bergers, eo leur demandant de quel nom dans leur langue ils appelaient telle plante. Il arrêtait les pauvres, les vieillards, et leur adressait des paroles eotusolan-i tes. A tous il montrait le Père qui eU mx tià se manifestant dans les oeuvres tombées 4e ses mains, répandant à la fois ses bénédictions sur le travail de l'homme et sur les efforts des âmes de bonne volonté qui le cherchent et ^ui l'ai^ ment, «n faisant le bien.
Xulio écrivait à Loi^isa qu'il avait deux chm^ rets, eeile de l'église de SaintrAventin où il prêchait le dimanche, et la voûte du ciel aous la-| quelle il prêchait toute la semaine, dans les obainps,
PAR L^AWÉ ♦*♦ 15
ur Ia grande ronie, dans les petits Miitiero et lU seuil des plus pauvres cabines; et il ajoutait \mê ses semons les plus fruetoeux étaient ceut [u'il faisait en plein air.
Le moine frappa à la porte du presbytère. i^^rsoone ne lui répondit. Uae bonne femme, ^ui >aesait là, kii apprit que AL le €uré était absent; nais elle s'offrit poliment pour avertir oiaitreese iajrthe qui tenait le ménage de M. le curé. Le Doîjie accepta avec reconaaissance et ' remercia.
Marthe cependant n'arrivait pas. Elle était lilée, par ce beau temps, cfaereher du bois à la aïontague. Le vieillard, sanguifi et irascible, corn* oiençait à se sentir de mauvaise humeur, quand Iulio, revenant de son excursion, courbé sous te poids de ses richesses mînéraiogiques, parut en fiaice du presbytère.
— ,Si vous êtes de ce village, lui dit le Père, qui ne le reconnut pas pour un ecclésiastique, indiquez<-moi une maison convenable où je puisse ne retirer jusqu'à l'arrivée de AL le curé qui parait absent»
— ' Entrez, mon révérend Père, je suis le curé^ Et tirant une clé, Julio ouvrit la porte du presbytère.
— Vous n'en avez guère la mine, dit le moine.
— Obi attendez, répondit prestement Julio: eetti nine se reprend à la annule. Vous le sa* Tez, itien Père, ittbitua wm fadt monachim.
— Voilà un gaillard, se dit tout bas le Père
16 LE MADMT
Basile, que ma présence ne paraît pas intimider beaucoup.
— Veuillez tous asseoir, mon Père, je suis à vous.
Et Julio déposa paisiblement, aux yeux du moine ébahi, la grande boRe cylindrique pleine de plantes et le sac de toile où étaient les minéraux. Puis, passant dans sa chambre, il alla prendre une soutane et quitter sa lourde chaussure. Il revint ensuite, le Wsage gai, avec un aimable sourire.
— Le curé de Saint- Avenlin a l'honneur de présenter son respectueux hommage au très-révérend Père Basile, car je pense que c'est de vous que Sa Grandeur m'a. écrit
— C'est de moi-même, M. le curé. ,
— Soyez le bien venu, mon Père. | Et il lui montra la chambre qui l'attendait Le
Père déposa là sa cargaison de choses bénites. Ensuite Julio lui offrit des rafraîchissements. Le moine s'excusa sur le déjeuner du presbytère de Luchon, dont la digestion n'était pas faite encore, et prétendit qu'il voulait garder tout son appétit pour le dfner. I
— Mon père, lui dit Julio, je suis maître dans cette maison , vous le savez. Je suis heureux de vous y donner l'hospitalité. Mais faisons | d'abord notre règlement Je vous propose de le renfermer dans un article unique: — Chacun
FAB l'abbé ♦♦♦ 17
de nous aura sa complète liberté. — Cela vous Ta-t-il?
— Parfaitement, dit le Capucin, peu accoutumé cependant à trouver dans les humbles curés de campagne du diocèse de T., ce ton d'assurance et ces manières de grand seigneur.
— Nous déjeunerons à dix heures et nous dinerons à cinq. Ce sont là les habitudes du presbytère, et cela fait mieux les affaires de mère Marthe.
— Très-bien, M. le curé.
— J'ai annoncé vos instructions pour tous les jours du mois, à soleil couché, afin que chacun ait le temps de rejoindre sa maison, et de prendre le repas du soir. C'est le seul moment où ces bonnes gens soient un peu libres. Si vos entretiens ne sont pas trop longs, tout sera terminé de bonne heure. Vous serez mieux compris; on viendra de chaque famille en plus grand nombre; et nous n'aurons à redouter aucun des inconvénients des réunions nocturnes qui, avec la nombreuse jeunesse du pays, ne sont pas toujours sans danger.
Le Père était singulièrement frappé du ton distingué de Julio, de son langage plein de sens et de raison.
— Oui, cela sera bien. Quelquefois je suis un peu long... mais...
^- Je crois que la brièveté, mon Père, est pour vous une condition rigoureuse de suc- III 2
18 LE HAd^rr
ces; mais- rom serez Vbve de feire autrenent Je voas donne mon opinion en toute simplicité et en toute franchise. En cela, comme en tout le reste, liberté, article unique de notre règlement.
Pour Tnus dofifier Fexemple de eette bonae ▼ie, où chacun de nous sera parfaitement à son aise, pendant tout le temps que j'aurai Tfaonneur de voue donner rhospitahté , je vais commencer avec 'vous.
Et retournant dans sa chambre, il déposa la soutane qu'il avait prise, pour montrer au Père Basile le curé de Saint-Âventin. Il rentra ensuite dans le salon envetoppé d'une large robe de chambre bien ouatée, indispensable dans un climat iiroid, où les changements de température sont toujours btnisques. Il mit, au milieu de la salle, une petite table de travail sur laquelle il étendit ses minéraux, et tirant d'un tiroir un microscope, il se mit à examiner ses différents échantillons, afiti de les déterminer et de les classer.
— Nous sommes bien riches ici, mon père, e» nufléralogie. Les Pyrénées, n'ayant été soulevées, avec les Apennins, que vers la fin de la période crétacée, se trouvent contenir à peu près toutes les roches des diverses formations ignées et sédimentaires.
Ces chères montagnes m'ofl[k*eBt donc presque toute l'histoire des âges successif de la cro^
PAR l'abbé *** 19
terreaire. Je sois d'autant nieux placé ici à Saint- Aventin, que je suis au centre de h chafne. Je n'ai qo^ suivre le torrent de l'Arboust, monter as lac de Seculejo et atteindre le Pic d'Ëspingo, moins éloignés de moi, moins dangereux à atlein^ dre pvHsqu'ils n'ont pas de glaciers, et je me trouve là sur la croupe même de la chaîne entre la France et l'Espagne.
Souvent, à ces hauteurs qui atteignent trois mille mètres au dessus de la mer, la force pro^ digieuse qui a brisé la croûte terrestre par une faille* de gnatre-^vingts lieues de longueur, a soulevé, comme au Marboré, de masses puissantes de calcaire qui formaient divers bassins de mers successifs. Ces couches sont là gardant leur horizontalité, comme si le dépôt aqueux eût été formé à ces grandes hauteurs. Le plus souvent le centre de la chafne présente des masses granitiques d'une épaisseur effrayante. Quel cataclysme terrible que celui qui bouleversait ainsi le globe, et changeait une longue plaine longtemps couverte par les eaux, en une muraille gigantesque de gra^* nit recouverte à droite et à gauche des débris immenses des formations sédimentaires qu'elle avait brisées!
Ceci vous explique donc, mon Père, que nous ayons des roches de toute nature: de beaux granits dont on a construit les thermes monumentales de LnehoH, des syéniteSf des porphyres, des martHres de toutes couleurs;
Zi) LE XAUOIT
Je vais vous montrer le produit de mon exploration de ce jour.
Et, passant successivement chaque échantillon sous la loupe de son instrument, il le montrait ensuite au moine.
— Voici un granit d'une heile eontexture, Torthose, le quartz et le mica y sont en proportions parfaites; et voici du schiste où domine le quartz, et où se trouvent quelques parcelles de mica.
Voici un fragment de quartz éruptif d'une grande pureté. Il vient d'un Ifilon puissant qui traverse une croupe de cette montagne dans toute sa longueur. Remarquez, mon Père, à l'aide de la loupe, la finesse de tous ces petits cristaux noirs, c'est du peroxyde de manganèse cristallisé.
J'ai trouvé un fragment de porphyre rouge d'une pâte extrêmement fine, tel que les Égyptiens l'employaient pour leurs grandes constructions sépulcrales, leurs sphinx, les statues de leurs dieux. Examinez-le bien. Mais je ne crois pas que cette roche précieuse soit ici autrement qu'en filon d'une petite puissance. Outre les roches de formation aqueuse et de formation ignée, je trouve aussi beaucoup de roches dues à des infiltrations d'eau chargées de carbonate de chaux et de divers acides. Il s'en est suivi des stalagmites en masses épaisses qu'on exploite sous le nom de marbres, et qui sont des plus remarquables, en raison de leur transparence et de leurs riches couleurs.
PAH jJasbê ♦♦♦ 21
MiBs, mon Père, je pourrais vous fatiguer avec mon bavardage.
— Nullement, nullement, répondit le capucin, aux oreilles duquel les mots d'orthose, de quartz, d'oxyde, de carbonates, de stalagmites résonnaient comme des mots empruntés aux inscriptions babylomennes.
Puis il se disait tout bas:
— Est -il étonnant qu'après cela ces jeunes gens qui ont mis le uqz dans la science devien* Dent, comme dit saint Augustin, des animaux de gloire, et daps leur orgueil veuillent réformer rÉglise?
0 sainte ignorance, que tu vaux bien mieux!
Le moine pourtant ne voulut pas se tenir dans un silence qui pouvait paraître un aveu modeste, mais humiliant à ses yeux, qu'il ne savait rien. Un moine doit tout savoir. 11 alla donc chercher, dans les lobes les plus reculés de son cerveau, quelques réminiscences de ses lectures des commentaires de don Calmet sur Tâge du monde et sur le déluge, et il parla de toutes ces choses à Julio en vrai capucin ergoteur entêté.
— Vous croyez donc à ces âges successifs que la science moderne assigne à notre globe, ditil à Julio.
— Oui, répondit celui-ci, parce que je les touche et que je les vois.
— Ce sont des systèmes, M. le curé, rien que des systèmes.
22 LE ujamt
— Des systèmes, sans doute, mais appuyés sur des faits; dès lors des réalités dans Tordre scàenttfque.
— Voyez -TOUS, toirt cela a été invenlé par les incrédules contre la religion.
— Mais nullement, mon Père, la religion est complètement en dehors de tout cela. Quel rapport y a-t-il entre la religion et l'étude des phénoinènes qui ont dû se passer dans le refroidissement du globe terrestre, pour le faire passer de son état de masse Incandescente à un état de temp^alure, i tel qu'il pût convenir à la vie organique des ani- I maux et des plantes? Vous vous faites d'étranges j id^es de toutes ces choses. I
— Hais enfin pourquoi ne pas s'en tenir au récit de Moise, qui donne, à tout ce travail de la puissance divine, l'espace de six jours? Croyezvous que Dieu n'eût pas pu créer tout cela dans l'espace d'une seconde?
— Ohl très-«>certatnement. Nul doute sur «e point. Mais ce n'est pas la question. Il s'agit de savoir, par l'examen des faits, si Dieu a organiaé le monde avec sa croûte minérale, ses végétaux, ses êtres vivants, en quelques jours on en plusi^urs milliers de siècles. C'est par les fiaits qu'il se trouve démontré que des périodes considérables ont marqué la formation successive des couches terrestres. Il n'y a rien à dire contre les faits. On compte jusqu'à vingt-sept étages de dépôts superposés, parfaitement distmcts par la nature des
PAR i/êmi **♦ 23
é&m organiques qu'il» renfenoept Cette étude n'était pa$ faite au temps de Moïse, voilà tout
— PouFtaui, M. le cur^ b Bible dit èipresséœeni que le monde fut créé dans Tespaoe de six jours; et le livre révélé ne peut pas contenir d'erreurs.
— Je regrette, mon Père, que vous ne com** preniez pas que la Bible soit un livre révélé , et ne renfemie pas pour cela une physique bien exacte.
A ce moment, le moine trouva le moyen de fdacer une petite citation latine.
— Le texte de la Bjble est formel: Factum est vespere et mcms d%€9 wius. Ce qui a matin, et soir, c'est un jour comme les nôtres, et il se* rait absurde de dire: le soir et le matin de cent mille ans.
Voilà, mon cher M. le curé, ce qui enfoncera toujours la science. La Bible est là. Tenons-nous en à la Bible.
— L'ordre des vérités scientifiques et l'ordre des vérités révélées sont complètement distincts. La Bible est divine dans Tordre des vérités révélées. Il n'est pas nécessaire qu'elle le soit dans Tordre des vérités scientifiques, pas plus qu'elle n'est infaillible dans Tusage des expressions humaines. Chaque écrivain sacré a parlé comme le vulgaire, a emprunté ses locutions, ses images aux croyances populaires. Vous ne prétendez pas que tout cela soit divin. Il a écrit avec la grammaire.
la géographie, raatronomie, la physique de son i temps., Quand saint Augustin déclarait que la , croyance aux antipodes était une hérésie, il prou- { vait rignorance de son siècle en géographie, cela \ ne touchait en rien à sa parfaite orthodoxie sur tout le reste. Qui a jamais songé à faire des va- | gués notions de physique que nous donnent les livres sacrés un enseignement dogmatique? On peut être parfaitement chrétien et avouer que | Moïse ne se connaissait pas en géologie comme M., Ëlie de Beaumoot.
Quand saint Grégoire , pape , prêchait , et que I dans un de ses sermons Jl définissait le sel „une mixture d'eau et de feu,^^ vous conviendrez que sa physique était bien barbare. Cette ignorance i de son temps sur la nature de toutes choses at- | teignait -elle, *en quoi que ce fût, les doctrines i qu'il enseignait?
— Vous vous engagez là dans des subtilités dangereuses, M. le curé. Croyez -moi, la simplicité des vieilles croyances est bien plus sûre. Toutes ces belles théories servent aux incrédules à démolir pièce à pièce la religion.
— 0 mon bon Père, que vous et moi croyons ou ne croyons pas aux enseignements de la science moderne, nous n'aurons pas le pouvoir de changer d'un iota les précieuses acquisitions de cette science. Le pape déclarerait demain dogme de foi que les époques de la création n'ont en que vingt-quatre heures telles qu'elles ne comptent sur
PAR l'abbb ♦♦* 26
los cadrans, que le plus chétif bachelier ès-sciences le France et de Navarre ne reconcerait pas à 'enseignement de ses maîtres et aux notions seieuses qu'il se serait données en géologie.
— Pourtant, si le pape le déclarait, il faudrait nen le croire, pour rester catholique.
— Oh ! mon Père ! Et s'il déclarait que deux^ il deux font trente, il faudrait donc le croire aussi, K>ur rester catholique?
— Il ne déclarera pas* cette sottise.
— n aura raison aussi de ne pas déclarer 'autre.
Dès que les échantillons de Julio furent munis le leurs étiquettes, il alla les placer en ordre bns les tiroirs d'un meuble où il réunissait ses letits trésors ramassés chaque jour dans la monagne.
Puis, prenant un fascicule de papier gris non lollé, et ouvrant sa botte de botaniste, il plaça intre les feuilles de papier les premières plantes emales qu'il avait trouvées en fleur, après les voir étendues avec soin et avoir cherché, dans a flore, le nom, la famille de chacune d'elles. Il aettait ensuite les noms sur- une étiquette desinée à accompagner l'échantillon.
L'après-midi se passa de la sorte au presbyère. Julio fut digne chez lui. Le jeune pasteur larda sa place, et mit le capucin à la sienne.
26 LR MàUDIf
VU Le mois de Mtirie.
Le Père Basile fit honneur au nodeste dîne du curé de Saint-Aventin, autant qu'au déjeune de l'archiprétre de Luchon. Si Jidio eât eu i pensée d'offrir deux tasses de café au bonboouui il oe les eât {tas refusées, pas plus qu'il ne r^ fqsa le vieux cognac qui lui fut offert. Le dina^ comme ceux qui suivirent, fut très*gai. Le Ce puGÎB paraissait trouver excellent le vin du pre^ iytère. i
Quand le soir fut venu, le Père pria Julio é^ lui laisser la clef de la sacristie, parce qu'il aval l'habitude de se rendre la nuit à l'église.
Étranges bizarreries de l'esprit humain 1 moine, qui prenait des repas copieux, et pour l'eau dans le vin était chose inconnue, s'imposaj la plus douloureuse, la plus terrible des privatioof Toutes ses nuits se passaient dans l'église. Là assis sur une chaise, prise au hasard dans la ne| a{M>ss avoir fait ses méditations et ses jirières va* cales, il s'endormait sur cette chaise, quand jf nature violentée par lui venait à demander impêi rîeusement ses droits. Les pieds sur le pavé glac^l
PAA L'iUlBÉ *** 27
de r^ke, les menibneft endoloris fiar rimmobilîte d'une posture gênante, i^ès être resté la wùi éans une atmosphère humide et makaîne, il se réveillait, le naiin, avant le jour, pour néciter son bréviaire, morfondu, brisé, le sang refluant fortettjent au cerveau, les pieds crispés par rabseooe de la chaleur et le sang fortement échauffé par la vMile trop longteflGips prolongée.
Ses nuits étaient terribles. Le silence des vieilles églises, toutes {peuplées de fanlômes, et à demi éclainées par la lu^r mourante de la lampe de Tautel, les moindres bruits des rongeurs qui parcourent les monuments inhabités ; les cris aigus des chouettes blotties sur les corniches et descen* dant des voûtes par les baies entr'ouvertes; les éternels murmures du vent balayant les pilastres extérieurs, et faisant tromUer les vitraux de plomb sonveiit disjoiiits ou fracassés; cet écho de pliaintes kotes et de soupirs aigus de milliers d'êtres que l'œil ne voit pas et qui se répercute dans les ca^ vités des absidas et à tous les recoins des voûtes, portaient la terreur au cerveau du moine, fies rêves étaient affreux. Souvent il se tordait dans les convulsions effrayantes des damnés, écumant comme un épileptique, frappant du poing les bancs placés amprès de lui, appelant d'tme forte ^ voix la sainte Vierge à son secours, et se réveillant tout à coup dans les ténèbres, heureux de se rap* peler, par là lumière de la tempe, qu'il n'était pas en^Mdé par le trident de ^quelque diable hi^
:Sb LB MàODir
deux, ou étendu de tout son long, pouF être rèti devant le brasier de Lucifer.
La ^position verticale qu'il était obligé de garder, à moins de rouler sur le pavé humide à la manière des bêtes, rendait ses digestions douloureuises ; son estomac, ses intestins étaient dans un état continuel d'éctoiufferaent. Une soif ardente le dévorait ; le vin qu'il buvait à flots pour éteindre ces ardeurs lui paraissait un breuvage affadi. Le café pris à fortes doses donnait du ton à son estomac. Bientôt toutxela n'eut plus qu'une action bien faible sur ses organes blasés: il lui fallut l'eau-de-vie, la terrible eau-de-vie, et la plus forte encore, celle qui corrode et donne un mouvement galvanique au système nerveui irrité par un genre de vie barbare et contre nature.
Si le Père Basile eût voulu, il aurait pu raconter lés visions de saint Antoine dans le désert: le diable, tour à tour jeune fille séduisante venant poser ses lèvres voluptueuses sur sa poitrine et solliciter ses sens, ou, monstre hideux, se précipitant sur lui pour le dévorer, ou muni de chaînes bruyantes, d'instruments funèbres, l'assourdissant de sa musique infernale et l'empêchant de prendre rindispensable sommeil.
Pendant tout le mois de mai passf^ par le moine à Saint-Aventin, Marthe n'eut pas une seule fois à refaire le lit qu'elle lui avait préparé. Mais le matin, le malheureux fanatique était brisé. Ses grosses chairs joufSues, colorées le
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jour, étafient Ihides et marquées ça et ià de taches rouges, comme s'il fût sorti d'une agonie de sang.
La célébration de la messe lui rendait un peu de calme. Cet homme, d'une foi instinctive et mal raisonnée, trouvait dans les saints mystères IV paisement des ardeurs de son âme surexcitée par les doubles excès du vin et des veilles. Il y a un IKeu pour les enfants, pour les faibles et pour les fous.
Quelquefois Juho, levé lui-même de bonne heure, pour se livrer aux saintes joies de l'oraison devant Fautel, était touché de pitié pour ce misérable.
— Voilà , se disait-il , où mène l'exagération d'une vérité! Voilà comment ce moine dompte sa chair et la torture affreusement pendant la nuit; il la galvanise le jour par les liqueurs fortes jusqu'à l'enivrer. Est-ce là ce que l'Évangile a appelé mortifier sa chair ? 0 fakirs chrétiens, quand disparattrez-vous de l'Église!
La veille du premier mai, le Capucin commença sa mission et monta en chaire. Il avait eu autrefois une voix très-belle. Cette voix forte encore, mais sonore comme une cloche de village fêlée, n'avait gardé que des intonations tour à tour rauques et stridentes qui blessaient l'oreille. Malgré cela, pour tout au monde, il n'aurait pas manqué de chanter un de ces vieux cantiques, autrefois si populaires dans les campagnes, avant chacun de
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se» sermons. Celai du premier jour avail pou^ refrain:
Accourez, peuple fidèle, Venez à la mission.
Le Seigneur qui vous appelle Veut votre conversion.
Quand ie gros moine dont l'énorme gaster dépassait de largeur la petite chaire de Saint-ATeotin, entonnait ime fois ses cantiques qu'il accompagnait de gestes expressifs et de mouvemeiits des yeux qui semblaient lancer des flammes; quand les ombres de la nuit descendaient lentement sur cette nef à demi-éclairée, où étaient entassés au centre, les femmes accroupies, et dans le pou^ tour les montagnards debout ,^ tenant leurs largei ohapeanx à la main , et que tous les regards se portaient vers cet homme au costume étrange, à la face rougie, à la voix terrible et sépulcrale, il y avait un sentiment d'incroyable fascination. On se demandait si on assistait à quelque fête nocturne donnée par les sorciers dans un sabbat, oa bien ^ Ton se trouvait dans l'humble maison de Dieu, où le prêtre enseigne à adorer et à aimer.
Nous ne suivrons pas toute la série des sermons du Père Basile ; ils ne brillèrent ni par le raisonnement ni par le style. De loin en loifl, quelques éclairs d'une âme ardente produisaient dan» l'auditoire cette sensation vive , qui est une des grandes jouissances que procure l'art oratoire.
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ds cela tombait bien vite. Arrivaient les lieux •mmuns qui se traînent dans toutes les chaires; is histoires apocryphes ou douteuses, des exclaallons de mauvais goût, des hyperboles de l'autre onde, trop souvent des crudités de langage auxlelles les oreilles , même les moins délicates n'élent pas accoutumées. L'ensemble de tout cela irmait une prédication bruyante, excitant fortement cerveau et agissant sur l'esprit à la manière de is nourritures lourdes qui fatiguent et dans lesaelles l'estomac trouve un bien pauvre aliment 'était le vieux système de la chaire appliqué aux lissions des campagnes, système usé aujourd'hui t dont se blessent même certaines populations arales plus policées qu'autrefois.
Julio avait, on le suppose, une autre manière 'instruire les bons montagnards. Il s'amusa à crire l'histoire drolatique de la mission du Père lasile. Il avait Indiqué les sujets^ de sermons, les antiques chantés, les histoires curieuses dont talent- farcis les discours du Père. Nous n'avons rouvé dans ses mémoires que deux ou trois pages te ce récit.
Les sujets de prédilection du moine forent 'enfer, le jugement dernier, la danse, le travail lu dimanche, le rosaire, la dévotion au Sacré* 3œnr.
U fit trembler toutes les jeunes filles deSaittt- ^'ventin, lorsque, de sa grosse voix, il entovna le :aiMique sur la danse:
32 LE lUDDIT
Funeste danse 1 Qui sédois les cœurs des humains, Quoique innocente en apparence, Tn ils toujours trembler les saints.
Funeste danse!
0 cercle impie 1 Oui, ton centre c'est le démon; Les danseurs sont la compagnie; Le lieu du bal est sa maison,
0 cercle impie!
D*affreux supplices Puniront vos fausses douceurs.
Autant -vous goûtez de délices, Autant vous souffrirez, danseurs,
D'affreux supplices! |
Son sermoD sur le Rosaire avait été le plui curieux de tous. Julio l'avait retenu en grand^ partie. C'est là que se trouve l'histoire suivante, la plus merveilleuse qu'on puisse «raconter et qiK nous reproduisons ici textuellement: |
„La protection de Marie est si bien assurée \ tous ceux qui ont de la dévotion pour elle, qu< cette protection s'étend sur les bêtes même. El ici, mes frères, ne croyez pas que je vous fabri* que une histoire. £lle est des plus authentiques] Elle a eu lieu dans une ville d'Italie. Dans ce pays-là , ce n'est pas comme chez nous : on est très-dévot à la sainte Vierge. Or une dame avai^ un perroquet, et ce perroquet était fort habile;
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mais, au lieu de lui enseigner de vilains mots, des jurons, on ]ui avait appris à dire pieusement: Ave Maria. Un jour donc que le perroquet était perché sur son juchoir, devant la porte de sa maîtresse, voici qu'un énorme milan planant dans les airs l'aperçut, fondit sur lui, et, le saisissant dans ses fortes serres, l'emporta à la vue de tout le quartier, malgré ses cris de désespoir. Mais, ô miracle! à peine le pauvre oiseau se sentit perdu qu'il eut recours à son invocation favorite et se mit à crier de tout son cœur: Ave Maria, Ave Maria. La sainte Vierge exauça la prière du perroquet; car aussitôt qu'il eut prononcé cette belle parole, le milan le lâcha et vint tomber luimême, tout calciné par la foudre, sur la terrasse de la maison. Le fait a été attesté par des té* moins dignes de foi, et je l'ai lu. mes frères, dans un livre destiné à raconter les miracles de la sainte Vierge."
Il en ajoutait une autre non moins curieuse et surtout non moins authentique.
„Un jour, dit-il, une femme très-dévote à la sainte Vierge, alla, à Tinsu de son mari, faire un pèlerinage. Elle comptait bien rentrer le soir; mais un orage des plus violents survint; impossible de regagner le toit conjugal. Le lendemain matin, la pauvre femme arriva toute tremblante. Elle s'attendait à une triste réception ; le mari était
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brutal. Mais 6 surprise ! il la v^it entrer et ne loi fait pas un reproche 1 il ne s'était pas aperçu de son absence.
„La sainte Vierge avait pris la figure de cette pieuse femme et avait vaqué pour elle dans la soirée aux soins du petit ménage; et elle n'avait pas quitté la maison un moment, jusqu'à l'arrivée de la véritable épouse (^)."
Julio eut toutes les peines du monde à retenir un fou rire en pensant, malgré lui, à toutes les suites possibles du dévouement de la sainte Vierge. Il trouvait l'histoire du bon Père roédiacrement édifiante.
Après les grandeurs de Marie, le Père capucio avait raconté les grandeurs de saint Joseph. D avait fait un sermon particulier pour recommander le mois de saint Joseph, comme une dévotion des plus merveilleuses.
„0n a eu raison de vous enseigner que ja-| mais fidèle serviteur de Marie ne périra; et moi je viens vous dire (et alors il se dressait en athlète dans sa chaire), je viens vous dire: jamais fidèle serviteur de saint Joseph ne périra."
Le soir même de ce sermon, il distribua à la porte de l'église un petit livre sur la dévotion de
(^ Cette histoire se trouve dans la troisième partie des Olories de Marie, par saint Lignori.
^int jJQfic^i^, comme un mn^mr préci^uii de ceUe ntUçion, recQmpianclant ce livre, à ceux qui sjivaient lire, pour qu'il devint, le $0}r, la lecture dans chaque maison.
)L>a générosité du moiae fit un effet prodigieux sur l'esprit d^s paysans, trèsrpeu donaants de leur nature et très-sensibles aux cadeaux. L'auditoire ne fit que s'augmenter, du jour où le Père annonçi^ qu'il distribuerait ainsi successivement d'autres petite livres, des médailles et de jolies images.
Cependant les sermons continuèrent. Enivré du concours de ce bon peuple de montagnards, l'orateur ne connut plus de tM)rnes dans les bizarreries de s^s légendes et l'exagération de son ascétisme.
Un ^oir qu'il prêchait sur les âmes tièdes que Dieu vomira de sa bouche, il raconta l'aventure d'une religieuse qui communiait tous les jojur^, o^is qui cependant, un beau matin, se trouva possédée du démojp. Il fit un tabIea^ de l'état de tiédeur tel que le petit nombre de jeunes filleç pieuses qui fréquentaient les sacrements en furent horriblement effrayées. El quand le peuple commença à sortir de i'égliâe, Tune d^eUes, fille très-sage, mais tête faible et dont le système cérébral était facile à ébranler, alla se mettre devant la porte de l'église , criant à tue-iêlo : — Je suis possédée du démon. C'est moi qui ai fait des communions sacrilèges... Oui, je le iensl il
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est en moi, le démool II faut que le Père vienne m' exorciser. — Et elle se tordait dans des convulsions horribles.
La pauvre enfant était folle.
Le révérend Père opinait fortement pour un exorcisme: mais Julio donna le conseil à la famille de recourir à un traitement. L'enfant fut envoyée dans une maison de santé, à Luchon, au grand désespoir du Père qui soutenait que la chose était grave, et qu'elle aurait dû être examinée sous tout autre point de vue que celui de la science médicale. Il manquait là une belle occasion de faire souffrir le Diable, en le chassant du corps de la possédée.
Julio, averti par son droit sens, voyait avec une peine qu'il pouvait difficilement contenir, l'excitation religieuse produite, au sein d'une population ignorante, sans aucun profit pour les âmes. Il ne voulut pas cependant s'exposer à quelque conflit avec l'archevêché en donnant congé à son capucin. Fidèle aux obligations du sacerdoce, il garda son esprit de soumission envers l'autorité et de mansuétude envers tous.
Il toléra donc le moine qu'on lui avait imposé d'office, se donnant pour unique vengeance, lorsqu'à la fin de ses copieux diners, le Capucin buvait de fortes rasades d'un bon vin vieux d'Espagne, de lui faire des taquineries malignes qui mettaient hors de lui le moine au cerveau déjà échauffé.
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— Ah! mon Père, loi disaU-il, vous prenez peine bien inutile. Que voulez-vous que comprennent mes paroissiens à tout ce que vous leur débitez de doctrine ascétique?
— Oh ! qu'ils comprennent bien ! L'esprit de Dieu parle aUx petits et aux ignorants.
— Oui, quand on se met à leur portée, qu'on leur enseigne des choses pratiques, des devoirs de chaque jour à remplir dans la famille, des privations à supporter, des injures à pardonner.
— La piété est utile à tous.
— Sans doute; mais la piété, c'est le devoir accompli. Voyons, mon Père: ces hommes que vous avez chaque. soir devant vous et qui vous écoutent, parce que votre voix forte, vos gestes, votre éloquence à images les frappent vivement, savez- vous ce qu'ils sont? Des bûcherons, des laboureurs, des pastours (gardeurs de troupeaux), des contrebandiers déguisés sous le nom honnête de chasseurs d'izards. C'est beaucoup que le prêtre puisse leur faire comprendre qu'ils ont une âme faite à l'image de Dieu, et qu'ils auront à lui rendre compte des actions de toute leur vie. Ils ont plus la crainte du Diable que celle de Dieu, et encore plus de foi dans les sorciers que dans tous les missionnaires du monde. Imprégnés de toutes sortes de superstitions, ils dénaturent la religion elle-même. Il est très-fréquent qu'ils viennent demander des messes pour se venger de quelqu'un qui leur a fait tort, qu'ils soup-
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^tinêiit seolement d'avoir jeté un ^rt sur leurs besttauï, ou, par uh niauvaù œil, de faire périr de langueur quelques-uns de leurs enfants. Joignez à cela les soieries enracinées dans les habitudes de la population, les bestialités honteuses des pastours, les mœurs tellement libres de cette jeunesse que le ^rorerbe pyrénéen est celui-ci: „C'est une fille bien sage, elle n'a eu qu'un enfant,'' le brigandage armé qui s'exerce par la contrebande et qui met en honneur chez eux le métier de bandit, et vous aurez une idée vraie de ce peuple devant lequel vous prêchez une si belle Spiritualité.
Hélas! mon père, avant d'en faire des mystiques, il faudrait les préparer à être chrétiens, les imprégner pendant plusieurs générations des idées de justice et de devoir, et arriver enfin à en faire des hommes.
Mais, après votre départ, ils seront ce que vous les avez vus *le premier jour.
— Vous êtes désespérant, M. le curé.
— Désespérant tant que vous voudrez, mais je suis dans le vrai.
— Alors il ne faudrait pas de missions?
— Je n'en vois pas trop la nécessité.
— Et que deviendrait le précepte même:
Allez et enseignez?
-— Oh\ ceci c'est autre chose: missions et enseignement sont deux.
PAR l'aôbé *** 39
— Aittéi nous, religieux missiontMÉires , noud sotnines donc inutiles?
— Je ne dis pas cela.
-^ Mais à peu près.
. Et le Capucin prenant une dernière rasade de Tin d'Espagne chaud et parfumé, introduit précisément à Saint-Âventin par la contrebande, se levait, lançait un regard furieut à son contra^ dicteur, et allait repasser, dans sa mémoire, les vieilleries de prédication qu'il devait débiter au peuple.
Les moines sont infaillibles: on ne les corrige pas.
La mère JuAcus.
Saint-^Aventin possédait, parmi sa population religieuse, une dévote de profession dûiil le jeune pasteur, avec ses franches allures, son horreur du pharisaîsme et des petites pratiques, devait nalureliement se faire une ennemie. Cette f^mme que plus tard, dans l'intimité, Louise appelait la ni ère Judas, appartenait à une bonne famille de Montréjeau. Elle avait couru deux ou trois commnuau^ tés religieuses: son esprit inquiet, ses jalousîesp,
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son exaltation ne lui avaient pas pennis de se fixer dans aucune. ËUe avait fini, après avoir habité tour à tour Tarbes, Toulouse, Saint-Gaudens, par se retirer dans la montagne, à Saint-Aventin, où l'air pur faisait du bien à ses nerfs, et ou elle vivait d'une pension que lui payait sa £amilie. Madame de la Caprède, reléguée à Saint-Avealiu, commençait à prendre de Tâge; mais son esprit ardent ne ivieillissait pas. . Ce qu'eUe avait rapporté des couvents où elle avait passé, d'intolérance, d'amour de la domination, d'habitudes de ruses et d'espionnage, elle l'exerçait en grand à Saint- Aventin. A ces grosses misères dues à son éducation religieuse et à son mauvais caractère , se joignaient des qualités qui la faisaient aimer des montagnards. Aussi était -elle, depuis un bon nombre d'années, le centre du mouvement religieux de la paroisse, au moyen des jeunes personnes qu'elle avait affiliées en confréries du Rosaire vivant, du Sacré-Cœur, du Scapulaire et autres associations de ce genre, richement dotées d'indulgences par les papes. Disons le mot, madame de la Caprède était le curé femelle de Saint- Aventin.
Comme elle avait conservé une partie de ses vêtements religieux, le peuple, qui ne regarde pas de très-près aux choséls , l'appelait la sœur, on plus fréquemment la mère; et les jeunes filles dont elle était la directrice lui disaient toujours: ma bonne mère-
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Il était dans la nature de madame de la Caprède de n'aimer que ceux qu'elle pouvait |>ar- Tenir à dominer. Le prédécesseur de Julio, bon vieillard à demi en enfance, avait §ié mené par elle, dans les derniers temps de sa vie, au point de la consulter en toutes choses.
Quand Julio arriva, elle mit un empressement extrême à se présenter à lui une des premières. Celui-ci avait été prévenu, à T., par un de ses confrères qui lui avait dit: — Vous avez dans votre paroisse une mauvaise dévote: elle vous rendra la vie dure, si vous n'y prenez garde. — Et il lui avait dépeint le personnage. Julio la reçut donc avec sa bienveillance naturelle, mais avec réserve.
Le dimanche qui suivit l'installation de Julio, la première personne qu'il trouva au confessionnal fut madame de la Caprède.
Après l'aveu de ses peccadilles habituelles, elle le pria de lui accorder quelques instants.
— Mon père, j'ai besoin d'être bien connue de vous. J'exerce quelque influence dans la paroisse ; j'y suis depuis plusieurs années. Ma position indépendante me permet d'y faire quelque bien.
Et elle développa avec assez d'habileté un thème tout préparé d'avance et tourné de manière à prendre au piège tout bon Israélite qui fût venu curé à Saint-Aventin, autre que Julio.
Le côté pratique de la harangue de la bonne mère était que H. le curé devait s'entendre avec
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eHé, qu'elle tenait dans sa main tontes les jeunes fiUea de la |>aroisse« Elle renseigaerait M. le caré sur tout ce qui se passerait dans les familles; èela Taiderait» puissamment à faire le bien. Maître des familles à venir par les jeunes mères, dirigées ainsi et tenues de près par eux, Saint-Âventin deriendrait une paroisse modèle. C'était un pacte d'alliance en bonne et due forme proposé au jeune pasteur.
Julio d'abord ne répondit que par quelques ttiOBosyllabés à ces belles paroles.
— Oui*.., oui... On verra...
Mais le tout dit d'un ton tel que la vieille, extrêmement fine et qui eût deviné vingt Julio, ne s'y méprit aucunement, et vit du premier mot que ce jeune curé ne mordait pas à l'hameçon.
Alors, retournant ses armes, et employant tout ce que la souplesse féminine peut avoir de plus ingénieux en fait de ressources, elle arriva, par des transitions habilement ménagées, à lui dire qu'elle avait conçu de son talent, de son mérite, de sa capacité, hdée la plus haute; que l'abbé Julio^ aneien secrétaire de Son Éminence le cardinal de Flamarens, lui était parfaitement connu par tin curé de f . qui lui en avait écrit des dioses touchantes, qu'elle serait donc heureuse d'être guidée par lui, de suivre en toutes choses sa direction pieuse et éclairée.
, Julio, que toutes ces habiletés de dévote avaient trouvé froid comme le granit dont il montra des
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îchâinUUons au Père Basile, voyant que ces pour^ )ar)er8 de spiritualité prenaient une tournure à Inrer une heure, lui répliqua:
— Je serai toujours disposé, ma chère sœur, Il vous être utile pour ce qui regarde votre con*science. Quant à la direction de la paroisse, je vous avoue que j'aurais une répugnance invincible à, me servir d'autres moyens que de ceux que l'Église me donne par l'enseignement, du haut de ta chaire. J'ai là mon peuple devant moi; je l'instruis, je le conseille; le reste est l'œuvre de Dieu.
Et Julio garda un silence glacial. Il ajouta, après un moment qui fit circuler entre lui et madame de la Caprède un courant de répulsion bien positive:
— Avei-vous quelque autre chose à me dire? - La vieille, vaincue cette fois et se retournant
sur elle-même, comme le sanglier impuissant, à rompre le piège dans lequel il a été pris, se résigna à lui parler de sa conscience.
Elle lui demanda, presque en tremblant, si elle pouvait continuer à communier tous les jours, comme son ancien directeur le lui avait toujours permis.
— Pour cela, ma sœur, c'est une question très-grave. Je ne la toucherai pas aujourd'hui. Je trouve que c'est déjà trop, pourrie prêtre, de monter à l'autel chaque rbatin. L'Église n'en est venue là que par force, en raison des besoikis du
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mioiitère. L'exception est devenue la règle : mais je né vois pas la même nécessité pour les personnes qui, comme vous, font profession de piété. Communiez aujourd'hui et jeudi prochain, ^^ous verrons ensuite.
Cette décision si inattendue tomba, comme un coup de foudre, sur la tête de la malheureuse.
Quand le prêtre eut donné sa bénédiction à sa pénitente et fermé la grille, elle sortit pour se rendre à sa place, le visage pourpré, les yeux presque hagards. Et, s'agenouillant, la tête cachée dans ses deux mains et appuyée sur le banc, elle se dit tout bas:
— Cet homme n'est pas un prêtre!
Dès ce moment, il s'alluma, dans le cœur de cette femme, une haine implacable contre Julio.
Qu'il eût repoussé son concours, s^ disait-elle, c'était inexpérience de la conduite d'une paroisse, ou peut-être défiance d'une personne qu'il ne connaissait pas encore. Mais lui ravir, à elle, la communion quotidienne! à elle la bonne mèreJ à elle qui avait, sous le curé précédent, édifié pendant dix ans la paroisse! à elle, dont les bonnes âmes dans tout le pays ne parlaient que comme , d'une sainte, c'était trop fort! Et que dirait-on maintenant dans la paroisse? Que ne supposeraiton pas quand on ne la verrait plus tous les jours approcher de la sainte table?
Les pensées les plus extravagantes se succédèrent, en bouillonnant, dans sa cervelle irritée.
PAR l'ai»bb **♦ 45
Ne pouvait-elle pas écrire à TarcheTêque et se plaindre comme d'un déni de justice? Mais Farchevêque lui répondrait qu'il n'avait rien à Toir dans de telles questions, dont le confesseur est le seul juge. Supplier le jeune curé de lui laisser ses TÎeilles habitudes de piété? Mais l'homme ne paraissait pas facile à attendrir. Elle échouerait peut-être et elle, à son âge, s'exposer à un refus! S'approcher de la table sainte chaque jour et braver le curé, mais ce serait folie; ce serait une lutte inconvenante! Il ne fallait pas donner ce scandale.
La seule chose à laquelle notre dévote ne songea pas dans tout cela, ce fut à Dieu.
Julio, qui ne savait pas entrer en marché avec sa conscience, fu^ inflexible dans la suite et ne changea rien à sa détermination première.
II y eut un jour où il trancha la question. Après beaucoup d'hélas! et de soupirs de madame de la Caprède, de reproches même sur la dureté de la décision, qu'elle déclarait une épreuve à laquelle elle eût préféré la mort, elle reçut pour réponse :
— Ne me forcez pas à vous dire que, dans la situation de conscience où je vous suppose, ce serait encore indulgence de ma part de vous permettre de communier à Pâques.
A ce moment, le voile tomba des yeux de cette femme. Elle comprit qu'elle était devinée, et elle ne se hasarda plus à une demande ni à un murmure. Mais le trait pénétra plus profondément -^
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daoB son âme. L'instinct de yengeanea sucoéda à celiv de la haine. ËUe ae fit l'espion du curé de Saint-Aventin* Scirent aiignoscere Maneal
Comme la maison de madame de la Caprèdre était i peu de distance de Téglise de Saint*AventiD, elle avait parfaitement vu Tétrangère, dont nous connaissons déjà raventure, entrer à l'église. Elle n« l'avait pas vue sortir. Curieuse, elle avait beau* coup regardé jusqu'au moment où la nuit était devenue tout à fait sombre. Cependant lorsqu'elle avait entendu le bruit strident des verroux de la lourde porte de l'église fermés par le curé, selon l'usage, elle avait supposé que Tétrangère, qu'elle jugeait être venue en pèlerinage à Saint-Aventin, se glissant le long du mur, s'était retirée sans être ^ aperçue. I
Il lui était resté, de ses habitudes de couvent,' de se lever chaque matin avant le jour, d'allu-l mer une petite lampe, de faire ses exercices de piété enveloppée d'une immense capote noire que portent habitueUement à l'église les femmes pyrénéennes.
Le hasard avait voulu qu'elle portât les yeuxj vers la fenêtre de sa chambre , au moment oùj l'étrangère sortait le matin à la pointe du jour,! conduite par Julio et mise par lui sur la route de| Luchon. Elle les reconnut très-bien l'un et l'autre Sa tête se monta, et cet événement prit à ses ;e<if le caractère d'une véritable intrigue. Elle ne H creusa pas l'imagination pour trouver une expb
ition qui pût excuser le prêtre. D ne s'en présenta acune à son esprit. Si cette étrungère eût été sa^ arenie, elle ne serait pas arrivée le soir tard, pour artir à la première aurore le lendemain matin; i c'eût été une pèlerine, le curé lui eût indiqué our gît l'auberge de Saint - Aventin , et ne se erait pas compromis en lui offrant l'bospitalité. Il avait donc évidence d'un rendez-vous criminel. )et homme n'était plus à ses yeux qu'un monstre* ii quelle épreuve pour elle d'avoir maintenant tour père spirituel, pour guide de son âme, un lomme souillé de libertinage! Quelle souffrance >our sa piété de le voir déshonorer l'autel et proaoer l'hostie ! Toutes ces pensées la remplissaient l'horreur,
— L'infâme! disait-elle.
L'arrivée du Père Basile fut un grand aoula- |;ement pour le cœur de la mère. Elle alla tous les trois ou quatre jours à son confessionnal; et le Capucin n'était pas homme à. manquer aussi beUe occasion de s'épancher en entretiens de spiritualité avec une fille pieuse, si avide de ses conseila et qu'il eut bientôt en vénération comme une sainte. La dévote se plaignit, dès le premier jour, de son isolement dans cette montagne, du peu de ressources spirituelles qu'elle trouvait dans ce jeune prêtre, à l'esprit si peu ecclésiastique.
— C'est bien vrai, ma très-chère fille, vou» êtes réellement à plaindre. Courbez-vous aou^ votre croix.
— Elle est bien lourde, mon bon Père ! Heureusement que Dieu vous a envoyé à moi, comme uil ange, pour me soutenir, à l'heure où l'épreuve allait être au dessus de mes forces. 0 mon Père, pardonnez-moi d'épancher mon cœur devant vous, mais j'ai horriblement soufifert depuis que monseigneur a mis ici ce malheureux prêtre.
— Expliquez-vous, ma fille ; vous comprenez bien qu'en m'envoyant à Saint- Aventin , monseigneur m'a chargé spécialement de voir de près la conduite de cet ecclésiastique, qu'il a mis ici par un acte de compassion, ne sachant où le jeter après des imprudences de toute sorte. Sa Grandeur m'a dit elle-même que c'est un jeune fou. '
— Ah ! mon cher Père, s'il n'était que fou ! . . .
— Que voulez -vous dire? expliquez - tous, ma chère fille. Y aurait-il quelque chose de grave | sur son compte?
— 0 mon Père! ce serait trop pénible pour moi ; dispensez-moi de dire ce que je sais. 1
Ces réticences calculées de la mère ne faisaient qu'allumer des charbons ardents au fond de l'âme du moine , qui sentait se réveiller en lui ses instincts d'inquisiteur.
— Au nom de Dieu, ma fille, au nom de notre religion sainte, je vous ordonne de me dire toute la vérité. Il ne faut pas laisser le scan- 1 dale dans le sanctuaire, s'il s'y trouve. Le Christ a bien chassé avec des cordes les vendeurs da temple. i
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La comparaison n'était pas heureuse ; mais le souvenir du zèle du divin maître contre les profanateurs de la maison de son père, excita le fanatisme du moine.
— Que cet exemple , ma fille, soit une leçon pour nous! N'écoutons pas les délicatesses de h charité quand il s'agit de découvrir la lèpre cachée, le poison prêt peut-être à infecter tout le troupeau. Courage, ma fille! Dites-moi tout; je vous le commande au nom de Dieu!
Le moine était arrivé au point oiï la haineuse femme voulait le conduire.
— Eh bien! mon si bon Père, puisque Dieu me l'ordonne par votre bouche, je vais obéir, quoiqu'il m'en coûte. Je vais vous raconter bien simplement ce que j'ai vu. Vous jugerez, dans votre sagesse, si une paroisse peut être encore confiée à un homme qui s'oublie à de tels excès.
Et alors, sans omettre la moindre circonstance qui pouvait rendre vraisemblable, dans Julio, une conduite criminelle, elle raconta au Père ce qu'elle avait vu: la jeune fille arrivanl le soir, s'introduisante dans l'église avec l'espérance de ne pas être aperçue et congédiée le lendemain matin avant le jour.
— Voilà, mon cher Père, ce qui fait mon tourment Si je n'avai^ pas ici une maison, je quitterais à l'instant ce lieu maudit, cette église profanée, la vue de ce prêtre qui chaque jour