‹ Le maudit (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · III · texte numérisé non relu

III

dO LE aUODlT

eotaaae les sacrilèges. Mes griefe persannels centre liai sont bien peu de chose auprès d'un ac^ aussi scandaleux. Cependant il a porté l'oubli de ses devoirs jusqu'à m'interdire la communion quotidienne que me permettait son saint prédécesseur. U me laisse par grâce celle du dimanche et du jeudL Croyez-vous, mon Père, que j'ai dû souffrir!

— On y mettra ordre, ma chère fille, je m'en charge. Seulement comme c'est sous le sceau du secret de la confession que vous venez de me raconter la vie abominable de ce prêtre, vous comprenez que pour rien au monde je ne pourrais révéler ce secret. Je suis censé, quaad vous quitterez le confessionnal, ignorer tout ce que tous m'avez dit Pour que je puisse, dès aujout-d'hui, faire mon rapport circonstancié à monseigneur, il faut que vous m'autorisiez expressément à me servir de ce que vous venez de me raconter, comme si vous me l'aviez dit dans une conversation privée.

— U me répugne bien, mon Père, de faire de la délation.

— Délation, ma fille! nullement. Vous avertissez charitablement l'autorilé des désordres d'un prêtre; vous remplissez un devoir.

— S'il en est ainsi ^ je vous autorise à vous servir de ma confession pour faire connaître à monseigneur ce qui se passe.

Et, le même jour, le Capucin, bien déterminé

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ï emfofer de saite a l'arclievéqae on rapport fouiroyant ciMitre Julio, mentait à l'autel sans acrupiile, et la dévote coomuiiiait de sa main.

Le mimele.

Parmi les jeunes filles de Saint- Âventin sur lesquelles madame de la Caprède exerçait le plus d'empire, était Lisette Cabarous. C'était une petite créature à tempérament nerveux et sanguin, atteinte d'hystérie, et dont l'imagination, fortement excitée par les lectures qu'elle avait entendues chez la bonne Mère, était arrivée jusqu'à Tilluminisme. Toutes les nuits, elle entendait des voix. Souvent elle se trouvait debout, les pieds posés sur le bois de sa couchette, comme suspendue entre le ciel et la terre , dans un état d'extase. Son intelligence était fort bornée; et autant ses facultés contemplatives avaient pris de développement, autant la raison calme, le jugement étaient restés en arrière, pendant qu'elle prenait de l'âge.

Malheureusement elle était fille unique. Son père était un des plus riches propriétaires de la vallée, et la fille, dispensée des travaux des champa

b2 LE HAtJDlT

qui sont le grand remède aux iofirmités morales dont elle était atteinte, passait les plus longues heures de ses journées soti à Téglise, soit chez la Mère, soit à la lecture des petits livres de dévotion qui formaient sa bibliothèque et auxquels elle avait ajouté précieusement ceux que le Capucin avait distribués.

Madame de la Caprède était fort dévote à saint Joseph. Lors de la proclamation du dogme de rimmaculée conception de la Vierge, un ecclésiastique qui connaissait un peu d'histoire, lui avait appris que le docte Gerson avait voulu faire proclamer, au concile de Constance, rimmaculée conception de saint Joseph. Cette idée était entrée profondément dans le cerveau de cette femme excentrique.

— Pourquoi saint Joseph, son saint à elle, n'aurai t-il pas eu les mén^s privilèges que Marie, puisqu'il était destiné comme elle à protéger l'enfance de Jésus, à le porter comme elle dans ses bras?

Le petit livre sur saint Joseph distribué par le Capucin n'avait fait qu'exciter encore la dévotion de la Mère; et il fut décidé, en grand comité des jeunes filles présidé par la dévote, que, l'année suivante, on ferait le mots de saint Joaeph^ pendant tout le mois de mars.

Quel bonheur si l'on pouvait obtenir du Père Basile qu'il vînt encore à Saint-Aventin pour prêcher le mois de saint Joseph ?

PAR l'abbé *** 63

Lisette Cabarous s'était chaudement éprise du moine* La grande robe de bure grise avec son Jourd capuchon, la ceinture de corde, la tête rasée, les pieds nus, sans parler de la barbe qui, selon le proverbe, fait la moitié du Capucin, tout cela avait frappé la jeune fille. Ce qui était sous ce froc austère n'était pas un homme, c'était un ange ; et si le moine eût demandé à l'extatique de partager sa couche , elle eût pensé recevoir une faveur céleste et eût livré ses sens , croyant s'abandonner à une extase d'amour séraphique. Heureusement pour elle que, si le Père Capucin était fanatique jusqu'à là folie, c'était au moins un fou honnête.

Du jour où le Père Basile eut paru dans la chaire de Saint-Aventin , Lisette ne quitta plus l'église et la maison de la mère. Elle ne revenait que pour le repos du soir et pour le sommeil de la nuit. Encore imitant madame de la Caprède, qu'elle copiait en toutes choses, avec un instinct de singe, elle se levait avant le jour et frappant doucement à la porte de la vieille:

-r- Mère aimée, c'est votre Lisette qui vient faire l'oraison avec vous.

On conçoit aisément qu'elle ne perdit pas une occasion d'avoir des entretiens spirituels avec le Père. Elle s'arrangea si bien que, sous prétexte de faire dej>lus grands progrès dans la perfection, et de commencer une vie nouvelle, plus détachée d'elle*mêine et de toutes les choses créées,

54 LE UJLUWT

SOUS prétexte encore de se faire mieux eanilaftre du Père de son âme, afin de bien se rendre compte de sa vocation reNgieuse, elle ne passa presque pas de jour pendant la première quinzaine du mois de mai sans aller se présenter au tribunal du révérend Père. Cette fille ardente, impressionnable, buvant chacune des paroles du moine, comme une plante, prête à sa dessécher sous les chaleurs, reçoit une fraîche ondée, cette fille, qui avait les naïvetés d'une enfant, et les aspirations bridantes d'une Madeleine repentie, était devenue la Philotée du quart d'heure, la fille privilégiée à hquelle ces hommes de Dieu, sans se clouter k moins du monde qu'ils obéissent aux faiblesses de l'humanité, prodiguent les appellations les plus affectueuses et ces caresses d'un langage amolli par les images empruntées aux plus chaudes pages du livre des cantiques, comme si ni elles ni eux n'avaient un cœur fragile et n'étaient revêtus d'une chair' mortelle.

Le 16 mai, Lisette arriva, avant le jour, chez la bonne Mère, dans Feotbousiasme d'une inspirée. Elle lui raconta, dans un état fébrile d^exaltation, que, la veille au soir, entrée dans sa petite cbanbre au fond de laquelle elle avait dressé un oratoire à saint Joseph, il lui avait semblé que V^ mage du saint s'illuminait tout à coup, que le saint prenait des proportions humaines, qu'il s'avançait vers elle et lui disait :

^,Ma fille, les âmes sanates nf'iriNindonnent. Je

PAR l'abbé ♦♦♦ 55

ne suis pas jaloux des priTÎléges de ma très-sainte et de ma très-pure épouse la vierge Marie. Cependant on Fa déclarée immaculée. Je suis immaculée aussi, car tu conçois, ma fille, il ne convenait pas que le gardien de l'honneur de Marie pût concevoir à côté d'elle l'ombre même d'une mauvaise pensée.''

L'apparition s'était retirée peu à peu. L'image était redevenue au fond de la chapelle ce qu'elle était avant la vision.

Lisette faisait une prière d'actions de grâce pour remercier le saint de l'avoir honorée de cette faveur, lorsque la même représentation eut lieu une seconde fois, et le saint, paraissant venir vers elle, lui disait:

— „Cest toi, ma filfe, qui seras choisie pour faire savoir à mon Église que le moment est venu de me décerner le même privilège qu'à ma trèspure et très-sainte épouse la vierge Marie.'*

Lisette ne vit plus rien, elle perdit le sentiment. Elle se retrouva le lendemain matin à la même place, ayant eu toute la nuit des visions ravissantes où les anges, les saints, les moines, le Père Basile , les chœurs des vierges , une espèce de couronnement de saint Joseph par Dieu le Fils, en présence de la Vierge et de toute la cour céleste, avaient passé tour à tour devant son regard et rempli son âme d'une joie délirante.

— Dites cela au Père, ma chère fiile, dites cela au Père, et tout de suite et avant la messe !

C'est une révélaiion, ma fille! C'est un noiracle, oui, miracle! miracle!

Et, comme une possédée, la Mère, dès que le jour parut, se rendit à l'église, accompagnant Lisette et criant: miracle! miracle!

Le Père était placé près du confessionnal, attendant les personnes qui s'adressaient habituellement à lui.

Bientôt Lisette Cabarous est agenouillée à son guichet. Le père se hâte et referme sur lui la porte grillée recouverte d'un petit rideau.

L'aventure miraculeuse est alors racontée par la jeune fille avec tous ses détails.

— Mon Père, croyez-vous que saint Joseph est bon pour moi?

— Oui, ma fille chérie. Voilà une preuve dernière qu'il veut que vous lui fassiez vœu de virginité. Il sera votre protecteur. Mais à présent, ma fille, il faut divulguer partout l'heureuse apparition dont vous avez été honorée. C'est une grande mission, une mission sainte; et je remercie Dieu d'assister à ces manifestations si éclatantes de sa gloire. Nous sommes dans le siècle des révélations. La vôtre va se joindre à celle de la Salette et de Lourdes. Heureuse enfant, votre nom sera prononcé avec honneur dans tous les siècles avec ceux de Mélanie et de Bernadette! Voulez- vous m'autoriser à en écrire la relation?

— De grand cœur, mon Père.

— Je vais dire une messe d'actions de grâces

PAR l'abbé *** 57

jour remercier Dieu, en votre nom, de cette apparition miraculeuse. Croyez qu'il en sortira un ^rand bien pour cette paroisse et pour toute la montagne.

Quelques heures s'étaient à peine écoulées que, ^râce à la Mère et à la confrérie des jeunes Biles réunies en grande hâte pour entendre le récit de l'événement, on savait déjà, dans Saint- Aventin et dans toute la vallée, le miracle arrivé à Lisette Cabarous.

Le moine, tout entier à cette affaire surnaturelle , préoccupé d'ailleurs du rapport qu'il devait en faire à l'archevêché, fut, au déjeuner, d'une humeur taciturne, ne parla que par monosyllabes, et, sortant brusquement de table, non toutefois sans avoir réchauffé par des boissons fortes son estomac délabré, se retira dans sa chambre, pour rédiger la pièce à laquelle il attachait une importance si capitale.

Julio, libre dans le milieu de la journée, alla faire paisiblement une de ses promenades favorites. Les fleurs naissaient comme à vue d'œil dans toutes les parties de la vallée abandonnées par les neiges.

Quand il arriva pour le dîner, déjà des groupes nombreux de montagnards se formaient sur la petite "place de Saint-Avenlin. Une grande animation régnait dans tout le village. Le repas était servi. Marthe prévint le révérend Père, et à peine le curé et le moine furent à table que

58 LE MADDIT

Marthe, tout impressionnée dUe^méme du grand événement, et voyant que son maître paraissait ^ignorer, lui dit:

— Vous ne savez donc pas, M. le curé? — -, Quoi, Marthe?

— Voilà qui est singulier que M. le curé soit seul à ignorer le miracle dont tout le monde parle maintenant, de Saint- Aventin jusqu'à Luchon! Ah! c'est une grande afiEaire, voyez -vous! La Mère est pleine de joie, et moi j'en suis toute tremblante.

— De quel miracle parlez- vous?

— M. le curé, du miracle arrivé à Lisette Cabarous. i

— Eh bien, après?

— Oh! le Père le sait bien, allez! Il vous i en parlera mieux que moi. Madame de la Caprède i a dit que le révérend Père venait de faire un rapport du miracle à monseigneur l'archevêque. |

— Oui, M. le curé, dit alors le Capucin , un i événement grave, une intervention miraculeuse ' vient d'avoir lieu dans la paroisse. Hier au soir, j Dieu a daigné faire une révélation par la bouche d'une jeune fille, une sainte, *un petit ange. Il y I aurait là de quoi combler de joie un pasteur, de j quoi lui arracher des larmes.

— Voyons, mon révérend Père, avant que je pleure, contez-moi ce dont il s'agit. Quelle est la révélation faite à mademoiselle Cabarous? Je la connais beaucoup, cette petite fille; je vous

PAR l'abbb *♦♦ 69

préviens qu'elle est disMement nerreuse et exta^ tique. Les mîrades sont faciles avec de tels tem* péraments. Hais enfin, voyons ! Dieu a bien parlé par l'ânesse de Balaani.

— Je TOUS reconnm bien là. C'est par une raillerie...

— Nullement, mon Père; je «pins avoir le droit de railler la petite Lisette. Elle m'a déjà conté trois ou quatre de ces belles visions. Je lui ai recommandé sur cela un silence prudent, elle a en la sagesse de m'écouter. Mais maintenant, dites, qu'y a^t-il de sérieux?

Et le moine, alors, fier de terrasser le curé incrédule, lui répéta presque mot à mot le récit du miracle qu'il venais d'écrire et d'envoyer à l'arcfaevéque, longuement étendu et embelli par son imagination.

— Ce n'est que cela, mon révérend Père?

— Comment? que cela? Vous êtes difficile. Que voudriez-vous de plus?

— Je voudrais de plus un cerveau qui ne fût pas f(^, des nerCi qui ne fussent pas maladesy et autre chose qu'une petite fille hystérique.

-^ Oui, voiià bien lés grands mots de la sd^M^. Vous répétez ce que disent les incrédu* les, que toutes les extases et les révélations des saintes sont des effets d'nn état hystérique. Pouvez-vous mettre en question la bonne foi de cette enfant? N'est^elle pas un témoin bien franc, bien naïf, bien încapaMe d'inventer un pareil menr

fionge ? Or, quand le témoin d'un fait miraculeui ne peut être ni trompé ni ti*ompeur, quel doute raisonnable pouvez-vous opposer à son affirmation ? A ce titre, les miracles les moins contestés, eomme ceux de l'Évangile seraient mis en doute. Voyons, cette fille a-t-elle voulu nous tromper?

— Non, la pauvre filée, je la connais trop honnête et trop sotte pour cela.

— A-t-elle pu se tromper?

— Oh! parfaitement!

— Comment! elle n'a pas entendu ce qu'elle a entendu? Le vénérable personnage qui lui disait: Je suis saint Joseph, qui lui parlait de ia Vierge comme de son épouse, n'était pas saint Joseph? Qui .était-ce donp? Un événement surnaturel vient de Dieu ou du diable. Le démon n'a aucun intérêt à répandre le culte de saint Joseph. Donc la révélation ' vient de Dieu. Répondez !

— Cela est bien facile, mon révérend Père. J'ai le regret de vous dire que votre dilemme n'est pas fort.- Outre les visions que vous attribuez ou à Dieu ou au diable, il y a celles du cerveau surexcité, de l'hallucination, de l'illuminisme. Il y a un simple rêve changé par rifflagination en apparition réelle. Pour qu'on pût croire à une vision surnaturelle, il faudrait établir que le témoin n'a pas pu se tromper en prenant pour un fait incontestable ce qui est chez lui l'effet d'un état habituel d'haUucination et de cauchemar.

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Quand tous m'aurez prouvé cela de cette pauvre petite folle de Lisette, je commencerai à djsemer avec? vous de cette révélation. Jusque là je n'y vois que la cinquième édition des chose» merveilleuses dont elle m'a entretenu depuis mon arrivée à Saint-Aventin. J'étais parvenu à remettre un peu de calme dans ce cerveau affaibli. Son père brave homme, plein de sens, qui gémit de la voir dans cette disposition d'esprit que le médecin a déclarée si fatale à sa santé dans l'âge qu'elle traverse maintenant, est venu me remercier des sages conseils que j'avais donnés à sa fille^ me disant que les crises hystériques étaient plus rares depuis quelque temps.

Et voilà Fexakation qui va recommencer chez elle. Je regarde comme bien maladroits ou bien coupables ceux qui l'autoriseront à se poser eu inspirée de Dieu.

Ces dernières paroles furent un coup de massue pour le moine imprudent. Il sentit s'affaisser son enthousiasme, et un reste de raison lui fit dire en lui-même que, peut-être, il s'était beaucoup avancé. Si le rapport à l'archevêque n'eût pas été dans ce moment entre les mains du courrier qui portait les dépêches à T., il est probable qu'il en eût remis le départ. Mais il était trop tard.

Puis c'était, pour son orgueil de religieux, une humiliation souveraine d'avoir à se taire devant le bon sens et la prudence d'un jeune prêtre qu'il

9}6 LE HàCJIlT

«fait dénoncé, d'une manière si honteuse eC si lAche, pour crime d'incondiûte. MésM au fead ! des imes les plus fanatiques, la ooBsâence se coa* « serve un dernier cri. Le moine éprouFa, quel- * ques instants, la souffrance de ce eri intérieiff qui produit le remords; mais il se redressa bieDtôt de toute la haulear de son infiûllibililé de moine.

— M. le curé, ii y a un juge entre vous et moi. J'ai fait mon rapport à Sa Grandeur: elle jugera.

Julio ne répliqua pas, son silence et un regard plein de dignité jeté sur le Capucin furent le dernier châtiment qu'il lui infligea.

Une fois rentré dans cette voie déplorable, le Père Basile ne s'arrêta plus. C'eût été avouer que le jeune prêtre avait raison contre lui. C'était se démentir devant l'extatique; c'était s'exposer à un blâme d'inconséquence, aux yeux de madame de la Caprède, la sainte, avec laquelle il s'était tant avancé.

Le même soir la foule était compacte autour de régUse de Saint-Aventin, et à peine les premiers coups de la cloche retentirent dans la vallée, répétés d'échos en échos, que le peuple, surexcité par le récit du miracle, fit irruptioo comme un flot irrésistible dans l'église, remiplit en quelques minutes la nef, les bas côtés, les chapelles, et vint hardiment s'entasser juaqiie sur le marche-pied de l'autel. Le peuple est iéroce

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même avec Dieu. Il n'enteod raillerie sur aucune ie ses passions. Ce jour-là U s'agissait pour lui d'une grande chose de merveilleux, de miracle. Julio ei le moine eurent de. la peine à franchir le sanctuaire; et le moine soufflait déjà de sueur en fwiraissant au haut de la chaire.

Comme il n'avait pas perdu, à taUe, malgré sa colère concentrée contre Julio, ni un seul coup de dent, ni une seule rasade, il arriva avec sa provision habituelle d'éloquence bouillonnante. U prit texte de cet auditoire compact pour dire qu'il comprenait très-bien tout ce que les regards, plus ardents que jamais portés vers lui, demandaient de son ministère. 11 parla donc de l'apparition merveilleuse arrivée à l'enfant, qui serait la gloire de Saint-Aventin pendant tous les siècles. Il ra* conta force apparitions du même genre. U en tira la conséquence que la vérité était du côté des catholiques, que seuls ils avaient pour elle des interventions miraculeuses. U avoua que la maniiestation faite à la pieuse Lisette Cabarous ne pourrait être regardée comme certaine et digne de vénération qu'après le jugement canonique que prononcerait l'archevêque. Il ajouta qu'il ne doutait nullement de l'approbation de l'autorité diocésaine; et il termina en appelant heureux tous les habitants de Saint-Aventin, que Dieu, comme les anges chez Abraham, avait daigné visiter dans la personne d'une de leurs enfants les plus innocentes et les plus pures, afin d'étendre dans le

monde le culte du grand patriarche saint Joseph.

Ce sermon enthousiasma tous les esprits. La nouvelle de l'événement de Saint-Avenlin se répandit en quelques jours dans toutes les vallées depuis Yalcabrère, Saint Béat, jusqu'aux dernières habitations des grandes hauteurs. Le dimanche suivant, plus de dix mille personnes arrivaient sur la route de Luchon, même de la vallée d'Arreau dont les chemins depuis quelques jours étaient praticables. Ce fut un mouvement extraordinaire. Le moine, ivre de bonheur, se fit dresser une chaire sur la place oiî tout ce peuple était entassé et parla encore avec son ardeur habituelle. Il fut applaudi par des cris frénétiques: Oui, miracle! miracle {

Devant ces manifestations effrayantes, Julio gardait un silence prudent Le moindre contradicteur, eût-il été le curé de Saint-Aventin, eût été mis en pièces, comme Penthée déchiré par les Bacchantes.

Il était à peine rentré avec le moine dans le presbytère, sous Timpression d'une profonde pitié pour ce peuple fanatisé et pour ce Capucin fanatique, qu'une femme et un enfant, plutôt portés que conduits par une foule bruyante, arrivaieDl au presbytère. La bonne femme venait déposer, devant le Capucin qui avait annoncé qu'il étail prêt à recevoir toutes les déclarations propres à aHirmer le fait nouveau, que son jeune enfant âgé

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de sept aos avait, le soir de l'apparition de Lisette Cabarous, entendu une voix qui disait trèsdistinctement: Il faut être dévot à saint Joseph comme a Marie.

Le visage do moine s'illumina. Il prit, avec grand appareil, la déposition de cette femme assistée de plusieurs témoins.

Et quand elle se fut retirée:

— Èb bien! M. le curé, que dites -vous à cela ? Voilà qui confirme la révélation faite à la chère enfant.

Julio haussa les épaules.

— Voyons, que dites-vous? répliqua le moine avec une satisfaction visible.

— Je dis qu'un témoignage semblable est absurde.

Le Capucin s'indigna.

— Ah! témoignage absurde! Ne savez-vous pas que de saints évéques ont regardé comme avérés des faits semblables de voix entendues par des enfants, et encore par des enfants de moins de cinq ans. Celui-ci en a sept, âge de discernement fixé par l'Église. L'esprit de Dieu souffle où il veut. JSlœ ore MifarUmm perfecùti laudem.

L'heureux moine avait placé une citation.

Avant le soir, deux miracles nouveaux grossirent le procès-verbal du Père.

Une vieille femme, atteinte d'une maladie, que i

les médecins avaient déclarée incurable, venait M

dire qu'ayant invoqué saint Joseph, elle avait senti '^

06 LB ifâv»rr

M resoufeier toit son sang «t toates «bs ftirces. Elle éuit arrifée au presbytère en crianC : Mîra«4e! SBim Joseph m'a guérie!

Une fille boiteuse vint attester ^n'ayam prié saini iosepb, psr l'»pf)artlion qiill avait faite à Liaette Cabaroua, de la guérir, sa jambe malade, après une espèce de craquement, avait repris son ancienne position et que maintenant elle n'éprouvait pas la moindre diflicolté pour roarcber.

— En vérité, dit ie moine demeuré seul avec Julio, il faut une étrange obstination pour ne pas reconnaître dans tous ces faits «ne intervention divine.

— On voit bien, répondit Julio, que vons n'are» aucune notion des faits de ce genre accomplis, dans Tordre physiologique, en dehors de toute intervention surnaturelle. Il y a des réactioii» si puissantes exercées sur l'organisme par rexaKatioa cérébrale qu'elle produit des effets incroyables. Le lils du roi de Lydie, devant un soldat prêt à tuer son père, s'écrie : Soldat, ne toe pas Ci^us ! LVnfant, muet Jusque-là, venait de recouvrer la parole à la vue du danger de son père. Des paralytiques ; immobiles dans leur lit se sauvent à toutes jambes, parce que le feu a pris h riiôpital où ils sont ren- | fermés. N'avons- nous pas les faits les mieux con- | statés des convulsionnaires de saint Médardt Et croyez-vous, mon révérend Père, avfc les Jansénistes, que Dieu était pour quelque chose dans ces étranges manifestations?

PAR L'AttftÉ ♦*♦ 6t

La stienc^ médicale constate, partlcuRèremeift ciieÉ *ie8 femmes, des gaéHftons de toutes sortes âccotnpiliâft par la force de rimagination, dans les circonstances les plus extraordinaires et dans des étdts tels que souvent la mort paraissait imminente. Les médecins ont le bon esprit de ne pas donner ces guérisons comme des miracles. Ayons le mérine bon sens.

Là disowBSion se terknina ainsi.

le Mptttt du Missîoanaii'e.

Cependant tout* prend fin dans ce monde, et les joies des plus beaux festins, et les divertissements des réunions les plus brillantes, même le bonheur d'entendre prêcher les révérends Pères Capucins.

La clôture solennelle du mois de Marie se termina par ce qu'on appelle, en style de missionnaire, les adieux. Le Père Basile excellait dans le genre larmoyant Quand il était muni d'un bon repas, il avait i» fibre lacrymale excessivement sensible^ Or les larmes sont contagieuses comme le bâillemétlt, et, dès que cette grosse

voix arrivait à ses notes pleurantes, ce n'était dans tout son auditoire qu'une éjaculation à fendre le cœur, des sanglots prêts à dégénérer en étouffements.

Il y eut donc de beaux adieux à Saint-Aventin. C'était le bouquet.

Cbacun eut son adieu.

Adieu aux saints anges protecteurs, à saint Aventin, patron de la paroisse, bon saint étrangement négligé, il faut le reconnaître, par le Père Basile qui prononçait son nom pour la première fois.

Adieu au maire, à ces vénérables pères de famille, les patriarches de la montagne qui gardaient vives et pures dans leur cœur les traditions de foi de leurs anciens. Adieu à ces respectables mères qui avaient transmis la foi avec le lait à une génération cbrétienne. Adieu à cette jeunesse pieuse, à ces filles pures comme des anges qui étaient la couronne de lis de TEglise militante.

Adieu à cette vénérée bonne Mère, la sainte directrice des belles associations de piété qui entretenaient une ardeur toute sérapbique dans les jeunes âmes.

Adieu à cette ange prédestinée, à Lisette Cabarous, cette modeste fleur des montagnes, cette inspirée à laquelle le fils de Dieu avait daigné révéler le privilège glorieux de la conception immaculée de saint Joseph, son père nourricier.

PAR l'Abbk *** 69

Adiea enfin à tous, vieillards, enfants, riches, pauvres composant la paroisse, une des plus belles portions du troupeau fidèle de l'Église.

Le curé de la paroisse n'eut pas d'adieu. Par compensation, le Capucin, au moment de quitter le presbytère et de prendre congé du jeune pasteur, ayant balbutié quelques mots de politesse banafe, reçut de Julio la réponse suivante:

— Mon révérend Père, les convenances m'imposeraient de vous adresser des remerciements. Mais je ne puis pas mentir. Je n'ai à vous remercier que d'une seule chose, de vos intentions que je crois droites. Vous étiez venu certainement, dans cette paroisse, avec la pensée d'y faire du bien. Malheureusement, par un zèle inconsidéré, ce bien a été manqué complètement. Vous avez surexcité un peuple paisible; vous avez remué, dans les âmes, les instincts de superstition qui font oublier Dieu, pour absorber l'esprit dans une fouie de puérilités indignes de nos grandes croyances telles que l'Évangile et l'Égh'se les proclament. Vous avez ici rapetissé la religion, poussé dans les voies d'un orgueil irrémédiable des femmes, vieilles ou jeunes, pour lesquelles la piété est une affaire de sensations et qui font de la dévotion, sans s'en douter, le passe-temps d'une vie oisive. Nul de ces vices, qui rongent jusqu'à, la moelle de nos populations montagnardes, n'a été extirpé par

vous. r

Je ne vous blâmerai pas d'avoir été indulgent

70 I# VAUDIT

Je le syis beaucoup moi-même. Dieu e^ le père qui compatit et non le maître qui bàtonn^. Cependant vous avez absous au hasard tous ces hommes qui eussent été montrés du doigt dans la paroisse s'ils n'eussent pas gagné leur mùaùm, saoâ réfléchir que dès demain ils seront, comme la veille, des ivrognes fiefifés, des bestialités in&mes, des pilJards incorrigibles, des contrebandiers aimaai à flairer le sang.

Vous n'avez entendu que les applaudissements de quelques dévotes qui sont devenues folles de vous et que vous avez appelées, au confessionDal, vos filles bien aimées. Et des hommes sensés, des pères de £amille honnêtes et chrétiens sont venus me dire: Votre Père Basile est un fou et un imprudent; il bouleverse tc^utes les jeunes têtes; il tient à nos filles un langage de l'autre monde.

U m'est pénible de vous le dire, mais voilà l'impression que vous laissez sur la partie sériew^e de ma paroisse. Vous m'en voudrez san4 dout« 4'avoir é(é sincère avec vous ; mais j'ai rempli uu devoir de conscience. Vouji aurez trouvé, dans vos missions, un curé honnête homme : c'e^t le sauve* Qir que je désire vous laisser de moi. Adieu» mon révérend Père.

](i'apôtre des chaumières, Tenfaat de saint François trouva à la porte du presbytère une voiture qju'il avait fait venir de Lucbon. Marthe porta le sac de voyage du mo^ne, et en échange le nmine (lonna sa héné^ction à M^irthe.

PAB L*àmi *** 71

La partit d« la pojpolatîoii qu'il avait fanatisée se pressait autour de la voiture. Les cris de : Vive le boo Père! retentissaient de toutes parts.

Toatefois grand étonneoient du Père de ne voir là, pour recevoir de loi une dernière parole, ni la bonne Mère, ni le pieux troupeau de Philothées qu'il laissait à Saint-Aventin. Il s'avança ainsi enivré de cette ovation, qui lui lit un peu oublier la mercuiiale de Julio, jusque vers le point où la rMMe fait u» lacet et conduit à la ehapelie de Sainl-Aventin.

Mais, ô douce surprise ! voici que des oriflammes flottent au gré des vents. Une large bannière sur laquelle se détacbe en lettres d'or la légende: Gloire è saint Joseph immaculé! est portée par Lisette Cabarous. Vingt jeunes filles tenant à h main des branches de lis marchent après l'enfant miraculée. Madame de la Caprède, à la vue du Père, dominant le groupe et entourée des femmes pieuses de Saint-Aventin qui avaient suivi avec le plus d'ardeur les exercices de la mission, donne un signal, et toutes les voix des jeunes filles en* tonnent le cantique suivant, composé par elle eu l'honneur de saint Joseph et du missionnaire:

„Glo!Te à Joseph immaculé!

Vive à Jamais le bon Père Basile!

▲vx feux «ttraito d^in monde sédaoteur, Hélas I nous avions Uyré notre cœur.

Joseph pour nous tibrei de|cet étei faneste, De ce Père, animé d'un esprit tout céleste, Nous a fait le don signalé.

Non, notre amour ne sera pas stérile.

Gloire à Joseph immaculé 1

Vive à jamais le bon Père Basile !^^

Cette maaifestatioii avait été coœbiaée par madame de la Caprède et organisée mystérieusement par elle à Tinsu du curé. Il serait difficile de rendre quelle fut Timpression de bonheur, Textase même du Père, en se voyant l'objet, d'une ovation qai lui parut si ingénieuse. Le Père rendu auprès de la bonne Mère et des oriflammes, s'était hâté de descendre de voiture. Il avait écouté, avec l'orgueil d'un triomphateur, les couplets composés en son honneur et en celui de saint Joseph. Le bon saint y tenait moins de place que le moine; mais il était modeste de son vivant, et, devenu bienbeu* reux, il ne peut pas être susceptible.

La poésie de la vieille madame de la Caprède parut au Père Basile plus riche -et plus harmonieuse que celle de Lamartine ou de Victor Hugo. Comme on a pu le remarquer, les libations avaient pour effet de lui attendrir le cœur. Julio, heureux d'en être débarrassé, n'avait pas ménagé son eau-de-vie au moine, et le coup de l'étrier avait été réitéré plusieurs fois. Aussi le bon Père était-il tellement ému que des larmes de bonheur coulaient sur son visage rouge et luisant. La Mère

PAR l'abbé ♦** 73

et les jeunes Glles ne pouvaient se dispenser lié pleurer avec lui, et ce fut en larmayant qu'on entra dans la chapelle de Saint-Aventin. Là le moine, au pied du petit autel, fit ses derniers adieut à ses filles bien-aimées. Il les remercia du bonheur qu'elles venaient de lui donner, leur prodigua de nouveau ses conseils, et les recommanda à saint Joseph. Et, s'exaltant de plus en plus, il s'écria :

— Je vous remercie, grand saint, d'avoir voulu honorer le ministère que j'ai rempli dans cette paroisse par la révélation de vos grandeurs. 0 immaculé, soyez le protecteur de ces jeunes viefges qui se pressent autour de moi ! Et, si jamais, mes enfants, on venait vous dire que cette apparition oe fat qu'une illusion, ne le croyez pas. N'en croyez que vos cœurs! Ne voyez-vous pas aux élans de votre amour que le bienheureux Joseph peut seul vous les avoir inspirés? Défiez-vous de ceux, quels qu'ils soient, quelle que soit leur dignité, fussentils prêtres, qui viendraient jeter le doute sur la grâce insigne accordée à Lisette Cabarous! Et vous , jeune fille , si l'on vous dit que , pour des raisons de prudence, vous devez vous taire sur vos révélations, répondez hardiment que la lumière de Dieu ne doit pas être tenue sous le boisseau, et que, dussiez- vous mourir pour avoir proclamé le don de Dieu, vous n'hésiterez pas un instant. Suivez les avis de cette pieuse servante du Seigneur qui vous a jusqu'à présent dirigée

d«ns les voies adnûraUas où saint Joseph immaculé vous a faii entrer. N'écoutez qu'elle seule; ne croyez que sa parole! Dieu se retire quelquefois de ceux qu'il semblait avoir élus. Quaiu) Saûl fut rejeté, l'esprit de Dieu l'abandonna: il était pourtant l'oint du Seigneur : mais Dieu n'était plun ayec lui. Eh bien ! Dieu n'est pas avec ceui qui veulent poser des bornes à sa puissancje! Di^ii n'est pas avec ceux qui n'ont que des sourires de niépris en entendant parler des états merveilleux de la vie spirituelle et mettent en doute les maQiféstations de la mère de Dieu et de son époux immaculé ! Qu'importe qu'ils soient les oints du Seigneur! Dieu n'est plus avec euirt...

Cette philippique , où les allusions contre le curé étaient trop claires poui^ ne pas être comprises par les plus ignorantes, dura assez longtemps. Cependant l'heure à laquelle le Père éUit attendu à Luchon s'approchait: c'était celle du déjeuner, et le révérend savait que le curé de Luchon n'attendait jamais un convive retardataire. Cette pensée le fit sortir de son extase. Il quitt» donc la chapelle, après une dernière bénédiction donnée au pieux troupeau, accompagnée d'un redoublement de pleurs et de cris. Lisette surtout était dans un état nerveux des plus violents, et madame de Iji Caprède était obligée de la soute* nir dans ses bras. Au moment où le Père montait sur le marche-pied de la voiture les deux femmes s'élancèrent vers lui en s*écriant: — Père!

PAU CawA ♦♦♦ Î5

ère! une dernière bénédù^Upnl — Mai» les <ilie« lux d^à effrayé» ^r ka chants et ka mùvkYf^ lents des oriflammes, ?8fant cette grande femme Dire dont le voile flottant au vent s'agitait d^r int leurs yeux, firent de côté un bfusque mouvelent; le pied manqua au Père: il tocnba dia tout m poids dans les bras des deux folles qui ne Duvant soutenir un tel fardeau tombèrent avec li. Le cocher avait lestement détourné ses chelux; et le Capucin, la bonne Mère et Lisette lerchaient à se relever ; ce qui n'eût pas été fort ifUcile si cet accident n'eût déterminé chez la une fille une violente crise nerveuse : crampon* ée à la robe du Père, elle le revenait en lui •iant : — Ne m'abandonnez pas ! Ne m'abandonpz paal -^ La pauvre vieille tombée som le loine se débattait en vain pour se débarrasser a poids qui l'étoufTait. La scène devint si gro- 'sque que les jeunes filles d'abord effrayéea, oyani qu'après tout, il n'y avait d'autre oiaMiew déploi-er que la perte du bonnet de h bonue [ère qui s'était détaché ei laissait voir aa tètA rise à demi pelée, ne purent garder leur sang-* 'oid. Des rires éclatèrent de toutes parts, d'au* im plus inexUnguihtes qu'oin cherchait à les com* rimer. Le postillon, qui riait lui aussi à cœur }ie, vint aider à^ sortir d'eiQbarras la Père, l'ex^ eligiftuse et l'extatique. Le Capucin se hétii de Qonter en voiture.

Madame de la Caprède jetait autour d'elle dea

regarda farieux, honteuse du fiasco qui, connu à Saint'-Aventin et parttcalièrement de Julio, allait jeter sur cette fête improvisée un înefiTaçable ridicule.

Ainsi se termina l'ovation féminine faite au Capucin. Desinit in piscem.

La eonférence ecclésiftstique.

Huit jonrs après le départ du Père Basile, eut lieu à Luchon la conférence ecclésiastique. Le clergé du canton s'y trouva au grand complet Entrait-il plus de curiosité que de zèle dans cet empressement? Nous ne saurions le dire. Toutefois la mission du Capucin avait fait trop de bruit,| pour que tous les prêtres ensevelis dans leurSj vallées et avides de nouvelles comme des prisonniers séquestrés du monde, ne descendissent pas, joyeux et alertes, jusqu'à Luchon, pour apprendre, de la bouche même du curé de Saint-Aventin, tout ce qui s'était passé.

Il y a deux choses dans les conférences ecclé-| siastiques: la séance et le dîner; la séance où se| lit un travail préparé sur une question tbéologiquCj

PAR l'abbé *♦* 11

liquée dans la réunion précédente, espèce de se que Toràteur du jour a lentement compilée is les traités de théologie qui forment la biblioque de chaque presbytère ; le diner où le prêtre, ;z qui a lieu la conférence, tient à honneur de n traiter ses confrères.

Ce jour-là les esprits étaient tellement préoc- )és qu'on prêta une médiocre attention à la sertation du curé de Casaux sur le probabi" Vie et le probabiUortsme et qu'on se garda n d'en discuter une syllabe. Les moins paits chuchotaient même le mot athénien: — Qu'y -il de nouveau? — et les sages répondaient:

Vous le savez bien: le miracle. — Les re- 'ds se portaient souvent sur Julio de qui on endait une foule de détails et, en cas de trop

réserve de ce dernier, sur le curé de* Luchon i devait tenir du Père Basile une relation comte des grands événements du mois de Marie.

Quand la séance fut levée, au grand conten- Qent de la majorité impatiente, les conversations

plus animées commencèrent dans les différents )upes. Les uns se tenaient dans le salon avec curé archiprétre, les autres se promenaient dans

jardin avec une préoccupation visible. Les inifestations de Lourdes venaient d'avoir lieu* > presse parisienne s'en était emparée. On part d'un mandement de l'évéque qui fixerait l'incision générale. £t le public fanatique qui n'atad ni la décision des évêques, ni l'assentiment

78 LE VAumf

Am jourmux, se portait en foute à k eiiteme miraeufouee oà Bernadette avait vu une graode dame. On se demandait si les vallées paisibles de la Hanoe^Garomie n'allaient pas donner le même spectacle.

— Cela ranimerait la pitié de nos paroisses, disaient les leannots.

— Ceto terrasserait rineréduiité , disnent les Torqaemadas.

- — Ce serait amusant, disaient les espiègles.

Le gamin parisien se trouve partout eu France et BOUS tous les costumes.

Dans d'autres groupes on parlait beaueoup de Julio.

— C'est un homme d'un beau talent: c'est un bon prédicateur.

--' I[ feut qu'il y ait quelque chose là dessousi pour qu'on Tait envoyé & Saint-Aventin.

— Oh! les évéques sont jaloux des homme» de mérite. Ils ne peuvent souffrir autour d'eui que des médiocrités.

— C'est vrai. Si un sujet paraît s'élever» ils ont hâte de le mettre sous le boisseau. Ils ont tant de peur que, dans chaque diocèse, il se forme un noyau d'hommes énergiques et indépendants qui travaillent à l'émancipation du clergé secondaire.

— Ils se sont entendos d'un bout de la France à Tautre. C'est une véritable conspiration contre nous.

*— Prenez patiénoe, mes petits amours, voas

PAR h'AÈHé *♦♦ 79

en Terres bien d'autres. On tt'a pas fini de noUà tenir de près. Le plan est bien connu; on nous aoiëtte à n'être que le aermim pecua de l'épiseopat

— Ma foi, je ne toIs pas trop Ce qu'ite pcmrraient faire encore. Je crois que nous j sommes au sermnn pecus.

Et lancés une fois sur ce chapitre interminable des évéques, les causeurs oubliaient Julio, le Père Basile et Lisette Cabarous.

Ailleurs on colportait des bruits malveillants sur Julio. Le curé de Lucbon, qui ne Faimait pas, avait laissé transpirer quelque chose de Thospitalité donnée à la jeune fille dans le presbytère de Saint-Aventin, par suite sans doute de quelque indiscrétion de la M^re Judas, C'était par le sacristain du curé de Castillon, le plus proche voisin de Julio dans la vallée de TArboust, que cette nouvelle était arrivée au presbytère de Lnchon. Le sacristain de Castillon avait porté Thistoire à la cuisinière: celle-ci à la grande intendante qui, d'un air contrit, à faire croire à tout spectateur malin, qu'elle avait le regret de ne pas être l'héroïne de l'aventure, vint tout dire mystérieusement à M. ie doyen.

Cependant le moment solennel du dîner arriva. Les bonnes traditions ne se sont pas perdues dans le clergé depuis Boileau. On pouvait reconnaître l'église au bel ordre du festin disposé avec uir

soin extrême par madame rin|.endante. M. le curél doyen fit signe à chacun de se placer. i

Le voyage du matin, Tair frais des vallées avaient donné un robuste appétit à nos curés montagnards. Les preçiiers mets disparurent bientôt devant ces bouches formidables, au milieu d'un silence troublé seulement par le bruit saccadé et monotone des morceaux qui, découpés sur l'assiette, se broyaient sous les mâchoires et s'ingurgitaient avidement

A ce premier besoin matériel, impérieux, irrésistible, succéda bientôt celui de l'esprit, non moins puissant sur un peuple parleur comme celui des contrées méridionales. Il y eut un moment'où la même pensée vint à tous; ils firent la même interrogation :

— Et le^ miracle de Saint-Aventin?

Les regards avides se promenaient de Julio au curé de Lucbon. Julio, comme l'un des plus jeunes, était relégué à l'un des bouts de la longue table avec le curé de la vallée du Lys, dont nous connaissons la terrible escapade, et q^ui portait sur son front la vague empreinte laissée toujours par les longues souffrances du cœur.

Julio qui n'était pas interrogé nommément gardait le silence. Le curé archiprétre parla.

En passant par la bouche du révérend Père Basile, l'événement, en soi si vulgaire, de Saint- Aventin avait pris toutes les proportions d'une

légende, telles que le moyen âge en a si souvent raconté.

Lisette Gabaroos, la miraculée, était une nature exceptionnelle dont la terre n'était pas digne, une prédestinée au grand rôle de révélatrice d'un dogme nouveau, une extatique comme les Thérèse et les Catherine de Sienne. La mère Judas, transfigurée par l'enthousiasme du Capucin, se trouvait grandie tout à coup en tutrice miraculeuse de l'enfant destinée à être l'éternel honneur de cette montagne. Il n'était plus question, dans le récit de l'archiprétre, d'aucune de ces réalités dé la vie de Lisette qui pouvaient la rapprocher du vulgaire des femmes. On faisait briller une auréole divine sur ce front de jeune fille; divine devait être aussi sa mission parmi les hommes.

Telle est la puissance du merveilleux sur l'esprit de l'homme que bien peu de ceux qui étaient là, même parmi les espiègles, s'avisèrent de concevoir un doute sur la vision de la jeune extatique.' Il faut dire aussi que, dans les études théologiques, soit par la crainte de laisser pénétrer une ombre de scepticisme dans ces âmes élevées en pleine serre chaude des maisons ecclésiastiques, soit par ignorance réelle des phénomènes nombreux de T'extatisme naturel, jamais un mot n'est prononcé qui puisse faire supposer autre chose, âans une vision la plus saugrenue, racontée par une religieuse ou par toute autre femme vouée k III 6

BSS LE KànQIT

h piété, qa'uae conanuioioatian de Dieti même ob une illusion de Satati.

Xum grande fut h surprise lorsque M. le doyen ayant longuement délayé, avec tous ses commentaires mystiqiies, la prétendue révélation faite à Lisette, Julio étant prié par tous de dire ce qu'il savait, ce qu'il avait vu, ils rentendirent jouer là ce qu'on appelle à Rome, dans les procès de la canonisation des saints, le rôle d'avocat du Diable.

— Je ne viens pas nier, leur dit-il, que Dieu puisse se communiquer à l'homme. En dehors même de ces âmes marquées du sceau d'une saioteté exceptionnelle dont nous connaissons l'histoire et auxquelles l'église rend un culte, nous savons que Dieu se fait entendre à la conscience comme au fond d'un sanctuaire où il vient imposer la salutaire leçon du remords. Mais à ee titre chacun de nous aurait ses révélations et l'histoire en serait trop répétée et trop triviale, pour avoir le moindre intérêt à être connue.

Restent donc les manifestations extraordinaires, celles qui ont un cachet spécial de grandeur difficile à confondre avec le dialogue permanent de, l'âme et de Dieu, même dans les plus humble» conditions die la vie.

Vous savez que la théologie pose quelques règles pleines de sagesse pour discerner les faits mira«eulêux. Il faut qu'ils soient nécessaires; il faut , qu'ils soient dignes de Dieu ; il faut qu'ils soient

PAi l'abbé **♦ 83

arérés el entourés de dreonsUmces telles qu'aa^ cun doate raisonnable ne puisse rendre suspecte raflirntta'tîoii <fue doit en faire l'autorité compétente.

Or si je soumets le fait de Lisette Cabarous à ces règ)es de prudente raison, dont l'Église ne doit jamais s'écarter pour des questions de leur nature si grave, franchement je ne trouve rien qui corresponde aux conditions posées, rien qui sorte ées phénomènes naturels provoquant les vi-^ sions ou rêveries ordinaires, comme vous voudrez les appeler, de toutes les personnes qu'un mys^ ticisme exalté, de longues veilles, les fatigues de Thystérie, des privations de nourriture ont jetées dans un état d'irritation cérébrale et amenées à riUumintsme.

Julio raconta alors tous les détails de l'éducation de la jeune Cabarous, ses maladies, les prescriptions des médecins, le calme physique, chaque fois que l'exaltation morale s'était affaiblie, les perturbations dangereuses chaque fois que les lec^ lures, les sermons, les méditations trop prolongées avaient fatigué l'esprit.

Il exposa la relation si intime du cerveau avec ia pensée, les réactions terribles de l'un sur l'autre et les phénomènes sans nombre qui conduisent, dès que la loi de l'tsqui libre est brijsée entre eux, à toutes les phases de C6 mal terrible, qui afflige si fréquemment rhumânité, la folie-.

Il rappela l'action que madame de ta Caprède,

l'institutnce religieuse de la jeune fîlie^ avait exer-

oie sur elle, l'effet des sermons du Père Basile sur rimmacolée conception de saint Joseph, la lecture continuelle des Uvres sur la dévotion qu'on doit lui rendre,' et la présence, dans l'oratoire de l'enfant, d*une grande image de ce saint

Il raconta des faits nombreux d'hallucinatiom étranges, incroyables même, qui s'étaient passés en dehors de toute action religieuse, et il ne balança pas de dire que le fait de Lisette Cabarous, où la prétendue révélatrice était d'une compiêie bonne foi, n'était pas à ses yeux autre chose que l'un de ces mille faits d'hallucinations constatés chaque jour par la science.

Julio avait le défaut capital des natures droites; il ne savait garder aucun de ces ménagements qui préparent l'esprit à une contradiction, comme on prépare l'action lente de la lumière sur la paupière de l'homme condamné depuis longtemps aux ténèbres d'un cachot Julio venait de parler hébreu à ses confrères. A l'exception du jeune, curé de la vallée du Lys» plus expérimenté sur beaucoup de choses que les autres et qui ne se trahit qu'une ou deux fois par un regard et un ' sourire, tous les autres, comme des jurés de cour d'assises , froissés les uils dans les convictions de j leur ignorance, les autres dans les susceptibilités de leur foi, furent choqués des conclusions quils venaient d'entendre. '

Quoique pas une des paroles de Julio ne s'adressassent à M. l'archiprétre, qu'elles n'eussent rienl

PAR l'abbé ♦*♦ 85

de blessant pour lui ni pour le Père Basile, cependant elles étaient la contradiction formelle , la réfutation de ce qu'il avait dit, une leçon indirecte, mais une leçon, à sa crédulité et à celle du moine. Irascible par nature, susceptible par vanité et par position, il fut mortellement blessé du discours de Julio.

Des yeux du petit vieillard à la figure osseuse, aux muscles contractés, Jaillit un éclair, et cet éclair fut terrible.

— Vous êtes bien bardi, monsieur, pour un Jeune prêtre. Vos opinions nous importent peu: mais ici, à ma table, et, après que J'ai eu parlé, elles devraient être moins tranchantes.

Julio comprit alors l'effet désastreux de sa Vrop franche harangue. Il essaya de réparer le mal, et il tomba dans la maladresse, comme le font d'ordinaire ceux dont le cœur est bon et qui redoutent avant tout de causer quelque froissement.

— Je n'ai pas voulu, M. le quré, vous blesser le moins du monde.

— Il ne manquerait plus que cela, répliqua le doyen, appuyant fortement le poing sur la table, que vous n'eussiez pas chez moi les égards que vous devez à un supérieur.

Et soit blessure d'amour-propre, soit vivacité regrettable excitée par le vin chaud du pays, le doyen paraissait contenir à peine quelques-uns de ces mots, après lesquels celui à qui ils s'adressei>'

86 LE hm:dit

n^a plus qn'à prendre son chapeau et qu'à ne plus reparaître devant son ennemi.

Julio allait se le?er en effet. Mais dou£ et bon comme un ange, il eut pitié de la sortie inconvenante du vieillard; il recula devant une scène, et garda le silence, sans que son visage trahit la moindre impression pénible.

Un peu calmé par cette délicate réserve, le doyen reprit une partie des arguments qu'il avait déjà fait valoir, d'après le récit du capuoin. Il insista beaucoup sur les miracles constatés par l'enquête comme une preuve de la vérité de la manifestation: Dieu, disait-il, ne faisant jamais de miracles pour favoriser une erreur.

Toute l'assemblée trouva la raison péreoitoîre. Une fois maître du terrain, le vieillard se radoucit; il redevint aimable et prit part à la conversation générale.

Bientôt, cependant, après l'explosion habituelle de la grosse gaieté que les prêtres, en famille, ne cherchent pas à retenir, et qui, dans cette circonstance, se trouva une salutaire diversion, on arriva à la question politique.

Pas de réunions un peu nombreuses dans les presbytères sans conversations de ce genre. En France, il n'y a guère d'individu, depuis l'avocat et l'épicier jusqu'à celui qui peut lire couramment dans son village les colonnes du Moniteur affiché à la porte de la mairie, qui ne croie awm- en lui l'étoflfe néc^saire pour faire un hemme

PAR X,'à«BB *** 87

d'État. Left prétires ne sont pas plus que les simples ioiortels exempts de cette manie « et, au besoin, ils raisonnent ou déraisonnent sur les questions les plus ardues, bans s'être donné la peine de les étudier.

Cette fois on ne pouvait nier que le clergé n'eût un grand intérêt, un intérêt direct à suivre les phases diverses de la révolution italienne: il ne s'agissait de rien moins que de l'avenir du chef de la Catholicité. Aussi l'effervescence était-elle gratide. De la confusion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel naissait la confusion des idées. Depuis trois ans surtout, les hommes d'État, les diplomates voyaient plutôt dans Pie IX le souverain d'un petit État que le prêtre successeur de Grégoire VU; et, selon eux, son gouvernement resté fatalement stationnaire au milieu du mouvement qui avait emporté les peuples dans une ère de civilisation nouvelle, était une anomalie, plus que cela, un danger pour l'Europe.

Sans doute le titre de chef de l'Église catholique avait valu au souverain des États Romains de i^espectueux égards, mais les conseils de réformes étaient pourtant assez fortement accèntu黫 pour qu'il fût facile de comprendre qu'il viendrait un moment où, lassé de l'initulité de ses efforts, tout en continuant de s'incliner devant le pontife, on retirerait la main puissante qui retenait seule le vieil édifice du pouvoir temporel.

88 LE lUUDIT

Hais pendant que les hommes d'État considéraient la question romaine sous le double point de vue religieux et politique, et distinguaient nettement le temporel du spirituel, le clergé, encore imbu des doctrines du moyen âge, emporté depuis plusieurs années dans le courant des idées ultramontaines , s'obstinait à tout confondre, à nier même que la séparation des deux pouvoirs fût possible. L'infaillibilité papale acceptée, il ne restait plus au clergé qu'à suivre son chef dans la voie funeste où il s'engageait Le 17 juin 1859, le pape , dans un discours aux cardinaux à l'occasion de l'anniversaire de son élection, avait parlé de ses amères tristesses (tristesses légitimes s'il en fut jamais) , et il s'écriait ^avec plus d'énergie que de charité chrétienne:

„Ma]heur à ceux qui ont provoqué ces événements! Que toutes les excommunications de rÉgiise, que toutes les malédictions du ciel retombent sur leurs tètes!*'

Ces terribles anathèmes, formulés par le représentant de celui qui priait sur la croix pour ses ennemis, furent reçus par le clergé ultramontain comme l'inspiration d'en haut. — Le pape ne peut errer: l'Esprit saint parle par la bouche de Pierre, — et l'on répéta avec un merveilleux ensemble: Vœ homim iîU per guem scandaluni venitl

Le lendemain de ce jour, néfaste pour la papauté, Pie IX envoyait une encyclique à tous les

PAR L'iBBÉ ♦*♦ 89

évéques de Tunivers. Il déclarait publiquement: „Que la souveraineté temporelle, que s'efforcent de lui enlever les plus perfides ennemis de l'Église du Christ, est nécessaire à ce saint siège pour qu'il puisse exercer, sans nul empêchement, la puissance sacrée pour le bien de la religion/^

Les ullramontains triomphèrent de cette déclaration et plus que jamais on répéta sur toute la ligne: — Le pouvoir temporel est nécessaire pour assurer l'exercice du pouvoir spirituel, Rome le proclame: Causa finita est. — C'était là le mot d'ordre; et ceux-là même qui doutaient de la vérité de l'assertion la répétaient avec la même ardeur que les autres.

Ce fut en vain que des catholiques, sincèrement dévoués à l'Église et au saint siège, vinrent, l'histoire à la main, combattre cette doctrine, et prouver jusqu'à la dernière évidence que le pouvoir temporel était l'unique cause des erreurs, des fautes, des malheurs, des abaissements de la papauté. On cria au blasphème, à Thérésie.

Au reste peu de voix s'élevèrent dans le clergé; le parti des prudents fut nombreux. — Après tout, se disait-on, pourquoi lutter sur des ruines? La cause de la royauté des pontifes est une cause perdue; pourquoi lui porterions-nous le» derniers coups? Pourquoi contriMerions-nous le cœur d'un vieillard ? Laissons faire, laissons passer. Inclinons -nous devant ceite majesté qui tomber Nous savons que la papauté se relèvera dégagée

90 LE MAOl^IT

de réiémerit humain qui l'a perdue. Dieu se sert des passions des hommes, de leur ainbitiwi, poftr amener le triomphe de la Térité. Laissons agir la Providence!

Il y avait beaucoup de faiblesse dans cette conduite des prudents. Si tous les prêtres^ si tons les évéques qui voyaient clairement que le pape, s'ohstinant dans son immobilité et refusant toutes réformes ou n'en accordant que d'illusoires, perdait non-seulement sa triple couronne, mais com* promettait pour longtemps peat-ètre le pouvoir spirituel, eussent élevé la voix et dès les premiers temps se fussent prononcés, leurs courageuses manifestations auraient fait un contre-poids utile aux adulations d'un parti qui change le pape en divinité prononçant des oracles desquels il n'y a point à appeler. Mais il faut bien le constater, le courage moral, le plus difficile de tous, se trouve rarement dans le clergé. Du moment où le. jeune lévite entre dans un séminaire pour y recevoir une éducation toute monacale, il y est façonné à l'obéissance passive. Placé dans une^ cure, il tremble devant Tomnipotence d'un évéqoe qui réclame lui aussi, vis-à-vis de ses prêtres, le bénéfice de l'infaillibilité. Peu à peu son caractère d'homme s'affaisse ; il n'ose penser par lui-même, encore moins parler. Il a beau plus tard acquérir une certaine indépendance, devenir curé de canton, chanoine, grand-vicaire , jamais celte tête courbée ne se relève entièrement^ Les fanatiques

PAR l'aBBB *** 91

seuls, et le fenallBnie est une force, p^ent haut dans l'Église. Instruments des ordres r^'ligieux et surtout de cehii des Jésuites, ce sont eux qui créent ces courants d'idées dont le but est de nous ramener au moyen âge et d'établir ia théocratie universelle. Ce sont eux qui s'acharnent à dé» truire ce qui reste dans le clergé de ce gallica* nisnie qui a été sa gloire et qui seul a préservé rÉglise de France de l'hérésie et du schisme.

La faction uUramontaine avait puissamment servi la cause de Napoléon III. Elle avait fait le rêve d'un empire devenu l'exécuteur des volontés de l'Église; et son organe officiel, le journal VUni" vers, offrait au nouvel élu une armée de quarante mille prêtres et de quarante mille religieuses.

Mais les fameuses brochures, Napoléon III ^ et P Italie, le Pape et le Cohgrès, la réponse de l'empereur à l'archevêque de Bordeaux, sa lettre au souverain pontife avaient jeté l'alarme, dans le camp. Celui qu'on avait appelé un sauveur devenait un persécuteur de l'Église. On ne lui tenait aucun compte des efiforts qu'il avait faits et de ceux qu'il faisait encore pour prévenir une catastrophe. Les mandements des évéques ultramontains furent remplis des provocations les plus imprudentes. Enfin, le 29 mars 1860, le pape lança une buHe d'excommunication contre les envahisseurs des États de PÊglise, et, au mois de

mai suiTant) les Marches et l'Ombrie étaient en* vahies par le Piémont

Ce fut sur ce terrain que la conversation s'engagea chez le curé de Luchon; l'empereur des Français fut accusé de tous les désastres qu'on aurait pu éviter si l'on ne se fût pas obstiné à repousser ses conseils.

— J'ai toujours dit que l'auteur de la lettre à Edgard Ney nous jouerait quelque tour de son métier, dit le curé de ***, qui ne déguisait jamais son antipathie pour le régime impérial. Vous, messieurs, vous avez voulu voir tout en couleur de rose ; vous en serez quittes pour vos illusions.

— C'est triste, dit l'archiprétre.

— Il n'y a rien à craindre, dit le curé de B., le premier Empire eut le malheur de s'attaquer à la papauté, et il trouva là sa perte. Nous sommes plus forts qu'on ne le pense. Si le pape montre une résistance invincible, il fera reculer la Révolution et l'empereur lui-même.

— Pour moi, dit un optimiste, j'ai confiance \ dans l'avenir. L'empereur a autorisé le général Lamoricière à se rendre auprès du pape. Ceci < est d'un bon augure.

Julio écoutait, sans s'y mêler, cette conversa- j tion qui décelait dans la plqpart de ces prêtres , une grande inquiétude.

— Vous ne dites rien, M. l'abbé Julio ? Quelle était, sur les événements dont l'Italie est le tbéâ* i

PAH l'ahbé *♦♦ 93

tre, l'opinion du défunt cardinal? Il devait la manifester dans Tintimité.

— Le cardinal était très-réservé sur ce cha* pitre. Seulement, il croyait que l'auteur de la lettre à Edgard Ney, en raison de la ténacité de ses idées, de son caractère persévérant, arrivé à un pouvoir sans contrôle, placé à la tête des affaires européennes, réaliserait tôt ou tard, à Rome, le programme de cette fameuse lettre.

— C'en est donc fait de la puissance temporelle?

— Elle eût pu vivre encore quelque temps, si- elle eût voulu accepter les conditions qui lîii étaient faites.

— Elle ne le pouvait pas.

— Alors elle doit succomber. C'est le dernier exemple en Europe de ces monarchies ecclésiastiques dont le régime féodal avait favorisé l'institution. Toutes sont tombées par la sécularisation* La révolution italienne emportera la monarchie papale.

— Âh! mon Dieut vous croyiez donc que la révolution triomphera en Italie?

— Selon moi, c'est inunanquable. Le cardinal, qui avait fait son voyage ctd limina un an avant sa mort, ne se faisait pas sur ce point la moindre illusion. Il avouait que le gouvernement des prêtres était abhorré à Rome; et il répétait avoir entendu les cardinaux eux-mêmes et les prélats domestiques de sa sainteté convenir que.

« l'armée d'aocu(Kition française quittait aujourd'hui le château Saint-Ange, ie pape«devrMt fain ses maJIefi et partir le lendemain. Vous comprenez que, quand l'opinion en est arrivée là, la solution n'est plus qu'une affaire de temps.

-^ N'importe, il faudrait tenir bon.

<— Oui, reprit Julio, tenir bon, si l'on avait, en dehors de la force étrangère, un point d'appui, si la population romaine n'était pas pro* fondén^ent hostile à la royauté papale. Mais, dans un régime où tout est factice, où une caste appelée à la prélature est le seul moteur gouvernemental, où le reste de la nation, comme un troupeau que l'on tient parqué, ne compte pour rien dans la direction des afifoires communes, il n'y a pas de base sérieuse à une résistance contre la nécessité fatale qui emporte ce régime vieilli.

— * Que voulez-vous d«nc que fasse le pape?

— Mon Dieu! rien. Dans le mouvement qui eniraine l'Italie, sott action privée au sein des petits États qu'il gouverne ne peut avoir aucune portée. Il avait un rôle qui était grand, mais d'une difficulté immense, c'était ée se mettre à la tête du mouvement italien, pour le diriger avec les forces catholiques. Ce rôle, il n'a pas su ou il n'a pas pu le rendre. La partie est perdae maintenant Dans les afifoires de «e monde, il y a la minute providentielle. Cette minute passée, il n'y a plus à revemir.

PAR l'aBBB ♦** 05

-^ 0ml que le pape se fût fait rérdution-^ naire, e'eûjt éié beau !

^ Beaa ou non, cTétait le salut de aa royauté politique. MaiDleuaot, il est trop tard.

^— VotiB ne croyes donc pas que cette aou^ verainelé temporelle aoît nécessaire à Findépenr dance spirituelle du souverain pontife?

— Je sais bien que e'est là la phrase consacrée, mais elle ne dit pas grand'chose à ma pensée. Quand cette royauté temporelle n'existera plus, et que la papauté spirituelle fonctionnera dans rÊ|;Use comme v^x siècles où elle n'était pas unie à la royauté^ qui s'avisera de dire que la Providence a eu tort en séparant le pontificat de la royauté? Laissona donc faire la Providence.

— Quel détesftabie esprit que celui de ce curé de Saint-Aventin, disaient deux prêtres en se pochant Tun' vers Fautre.

L'enqmèt^.

C'était le jeiftdi: il était deux heures du soir, l'heure* du conseil à l'arcbevéetié de T. Les mem* bres qui composaient ce conseil arrivaient à peu

près tous en nnème temps, selon l'habitude de régularité monacale prise dans l'éducation des séminaires. L'archevêque Le Cricq attendait dans son cabinet de travail, ou se tenaient habituellement les séances. Il lisait une lettre d'une haute importance pour hii. Voici la teneur de cette lettre:

„P«ri8, 15 ^lïin 1860.

„Cher Monseigneur,

„Vous devez croire, en raison de mon long silence, que j'ai négligé vos intérêts. Il n'en est rien pourtant. Je pense souvent à vous; mais, à la cour, il faut savoir choisir les moments favorables pour solliciter, et ces moments ne se rencontrent pas toujours.

„Aujourd'hui, je suis heureux de vous donner de bonnes nouvelles. J'ai vu d'une manière toute particulière le ministre des cultes que j'ai disposé à vous être entièrement dévoué; nous n'aurons donc aucune résistance de ce côté.

„Une auguste personne, avec qui j'ai pu échanger quelques mots, m'a paru vous affectionner beaucoup. Elle a eu l'extrême bonté de me dire qu'elle serait pour vous dans l'affaire du chapeau.

„Tout marche donc, cher Monseigneur, vers le but que je poursuis avec une affection toute particulière.

PAR l'abbé ♦♦♦ 97

^'ai su an nainistère des cultes, où se trouve le dossier de chaque évéque, que, dans les rapports secrets qui vous concernent, on se loue de Yos bons procédés envers les autorités départementales. Vous ayez de bonnes notes pour votre administration qui en général, dit-on, n'est pas tracassière. Mais il y a un fait assez grave qui a été relevé cœitre vous dans le rapport du préfet. On vous accuse d'avoir été sévère pour un jeune prêtre de talent, coupable de quelques excentricités de langage ; et cela produit ici un mauvais effet, le gouvernement ayant ses raisons pour que moins que jamais on mécontente le clergé inférieur.

„Je vous dis la chose très-confidentiellement. Agissez de votre côt^ , à Rome , pour le cardinalat, et je ne doute, pas qu'avant peu vqus n'ayez un plein succès.

^Ce sera, je vous l'assure, cher Monseigneur, un de mes meilleurs souvenirs que celui de me rappeler, un jour, que j'ai pu rendre quelque service à un prélat éminent par ses vertus et par ses mérites de toute sorte.

„Je vous prie d'agréer l'expression de mon profond respect et de mon entier dévouement.

„yotre très-humble et très-obéissant serviteur, „Le général P., sénateur."

Quand les vicaires-généraux, le supérieur du grand séminaire et les chanoines formant le conseil in 7

de Farchevéque furent réunis, on discuta les affaires I du jour; et, après plusieurs questions vidées, le premier vicaire-général lut le rapport du Père Basile sur la vision miraculeuse de Lisette Cabarous. Le chanoine L., «vieillard crédule, qui était à T. l'un j des grands propagateurs de la croyance à la Salette, i bondit presque de joie à cette lecture. Il allait chanter son Nunc dimtUiê après avoir dit à Monseigneur qu'il remerciait Dieu qu'une telle faveur eût été accordée au diocèse de T., sous l'épiscopat de Sa Grandeur, lorsque le supérieur du grand séminaire, esprit calme et peu porté, conime en général les Sulpiciens, à donner dans les dévotions nouvelles et excentriques, prit la parole et exposa une suite de doutes graves sur la préten- i due apparition. '

Le chanoine L. répliqua que les objections faites sur l'événement de Saint-Aventin, avaient été faites sur ceux de la Salette et de Lourdes, et que cependant le sentiment unanime du clergé et des catholiques était favorable à ces apparitions.

Le vicaire-général fit valoir en faveur du fait miraculeux, celte considération, selon lui, importante, que dans l'hypothèse de quelques doutes sur l'aulhenlicité de celte révélation, elle était de nature à édiûer les peuples, à ranimer le culte de saint Joseph et à contribuer par conséquent à l'extension de la religion.

— Il faut agir sur Tespritdes masses, et quand l'Incrédulité travaille de tous càiititper faa et Tiefaa

PAR l'abbé *** 99

à éteindre la foi, nous pouvons recourir sans scrupule à des révélations plus ou moins certaines, afln de prouver aux peuples que la religion catholique a toujours pour elle les interventions miraculeuses. Il conclut à ce que Monseigneur prît en considération cette affaire, et, après informé ultérieur, déclarât authentique cette révélation.

— Ce serait le signal d'un redoublement de ferveur parmi les populations pyrénéennes au sein desquelles le contact perpétuel avec les étrangers, pendant la saison des eaux, jetait déjà le poison des mauvaises doctrines, et de l'indifférence du siècle.

L'archevêque prit le dernier la parole. Selon lui, il y avait assez de faits de ce genre déjà connus, soit en Italie, soit en France. Il lui répugnait d'occuper Topinion publique de sa personne : et, dans les dispositions bien connues de la presse parisienne par rapport au clergé, il ne voulait pas avoir à se trouver en face des railleries des journaux. Il déclara donc formellement, au grand déàespoir^u chanoine L., qu'il ne donnerait aucune suite à cette affaire, laissant, chacun dans son clergé et parmi les fidèles, croire personnellement tout ce qui lui plairait de cette maniTestation.

— Seulement, ajouta-t-il, en s'adressant au vicaire-général, écrivez au curé de la paroisse que, mon intention étant de ne donner aucune publicité à cet événement, je ne permets dans l'église

100 LE OfAUDIT

aux processions, aux cérémonies, aucun discours qui s'y rapporte.

— Je pense, Monseigneur, que c'est une précaution superflue: le curé, si j'en crois le Père Basile, serait plutôt disposé à prêcher contre.

— Alors ajoutez dans la lettre, que je défends également d'attaquer la croyance populaire sur cet article.

— Ce n'est pas tout. Monseigneur, une dénoaciation a été faite contre ce jeune curé par une personne d'une grande piété. Elle nous est transmise par le Père Basile. Voici le rapport qui a été fait là dessus.

— Ah! des dénonciations, dit l'archevêque, nous en recevons tous les jourâ, et surtout des femmes pieuses. Elles voient des crimes partout, et elles ne sont pas difficiles sur les preuves. Elles accuseraient leur curé d'avoir emporté dans sa poche le clocher de la paroisse.

— Pourtant, Monseigneur, c'est bien grave ; les faits sont positifs; probablement le coupable ne les niera pas lui-même. Une jeune femme venue le soir à la sourdine a passé la nuit au presbytère et a été congédiée, le lendemain matin, à la pointe du jour. Quelle que soit votre bonté pour vos prêtres, Monseigneur, de tels scandales ne peuvent être tolérés. Je vous propose au moins une enquête.

Tout le conseil à la majorité absolue des voii» demanda l'enquête.

L'archevêque était visiblement contrarié.

PAR l'abbé ♦♦* 101

— Ces jeunes prêtres, dit-il, cela ne commet que des imprudences. Mon Dieu! peut-être une voyageuse égarée, une personne venue en pèlerinage à Saint- Aventin, qui sait? quelque femme malheureuse est allée demander des secours au curé que Ton croit riche personnellement, et le jeune étourdi lui aura donné l'hospitalité. L'abbé Julio est capable de toutes les sottises, mais pas de celle de songer aux femmes. Une enquête a des inconvénients. Si le fait est faux, il en restera toujours quelque chose dans l'opinion ; s'il est vrai, comme nous n'avons aucune preuve réelle d'un acte d'incontinence de la part d'un homme qui, après tout, peut n'avoir été qu'imprudent, nous ne pourrons pas établir le délit, et nous aurons l'air de persécuter ce prêtre. Ma position est délicate par rapport à lui. Il me semble qu'on pourrait en rester là.

— Pas possible. Monseigneur, dit le vicairegénéral. Vous savez quelles sont les règles de notre administration. On peut ordonner une enquête à petit bruit. Le curé de Luchon est un vieillard grave qui a rempli souvent, avec une réserve admirable, de pareilles missions. Si Votre Grandeur le juge convenable, je vais lui écrire de se rendre à Saint-Aventin, sous prétexte d'une visite au curé, et là, de recevoir, sur le fait qu'on lui impute, sa déclaration. Votre Grandeur aura ensuite à prononcer si elle veut aller plus loin.

L'archevêque vit qu'il ne pouvait pas reculer^

102 LE XAUDIT

sans blesser Topinion de son eouseil. Une enquête contre Julio fut décidée.

Le soir même, le Père Basile faisait une visite fort empressée au vicaire-général. Il lui tardait de connaître le résultat de sa déclaration. Il fut singulièrement surpris de rindifférence montrée par Sa Grandeur pour l'apparition miraculeuse. Mais ridée de Tenquête ordonnée contre Julio le consola un peu. Sa haine de prêtre remportait sur ses crédulités de moine. Le vicaire - général lui donnait sous le plus grand secret cette nouvelle; le Capucin la donna sous -le plus grand secret à ses confrères et à ses amis; ceux-là la donnèrent à d'autres prêtres et à d'autres moines sous le plus grand secret; et avant huit jours tout le clergé du diocèse sut, sous le plus grand secret, qu'on avait ordonné une enquête sur le curé de Saint-Aventin.

La lettre écrite par le vicaire-général concernant l'enquête arriva le même jour à Luchon. Elle trouva le curé- doyen tout disposé à inslru^ menter contre le jeune pasteur auquel il gardait rancune depuis le dîner de la conférence. 11 fit ses préparatifs de voyage pour le jour suivant, et, le lendemain, vers les neuf heures, il descendait devant la porte du presbytère de Sainte Aventin.

11 fut accueilli par Julio de l'air le plus serein et le plus affable.

— M. le curé, je suis bien flatté de votre vi-

PAR l'abbé *** 103

site. Vous êtes parti de bonne heure de Luchou pour me donner le plaisir de vous offrir à déjeuner.

— J'ai déjeuné, monsieur, je vous remercie. Je Tiens ici pour affaire et de la part de Monseigneur.

— Dites, M. le curé, je vous écoute.

Alors, avec toute la gravité d'un juge d'instruction en présence d'un accusé, le doyen tirant de sa poche une plume et une écritoire, se tint prêt à écrire, sur un petit calepin, les demandes qu'il adresserait à Julio et les réponses qui lui seraient faites.

L'interrogatoire fut fort long; le rusé vieillard joignait à la vivacité pyrénéenne la subtilité gasconne. Il prit Julio par tous les bouts; il chercha à le faire tomber dans des contradictions; il enoploya tour à tour la sévérité pour intimider, la douceur pour arracher des aveux; il fit des promesses de bonté et d'indulgence de la part de Sa Grandeur. Il obtint pour unique réponse:

— Une très- jeune femme étrangère qui m'est complètement inconnue et que j'ai trouvée noyée dans ses larmes, à la nuit, dans mon église, lorsque j'ai voulu fermer la porte, a été accueillie par moi dans mon presbytère. Elle n'est restée seule avec moi qu'un moment dans l'église, où elle m'a raconté des peines sur lesquelles il ne m'est pas permis de m'expliquer et dont la connaissance est du reste fort inutile pour votre en-

quête. Puis, dans mon presbytère, elle a eu pour gardien un protecteur intéressé de sa vertu, qui est venu la rejofndre et qui est parti, comme elle, le lendemain.

Voilà, M. le curé, l'exacte vérité sur cette affaire. Il me serait impossible de vous en dire davantage, sans violer un secret que j'ai promis de ne révéler jamais.

— Cependant vous conviendrez qu'avec ce système, aucune enquête n'aboutirait jamais. Pourquoi n'indiqueriez- vous pas ce témoin à décharge ? Sa déposition appréciée par nous lèverait tous les doutes.

— Cela ne m'est pas possible.

— Tout ceci a bien l'air d'une histoire brodée à plaisir...

— Soit. Je reconnais qu'à juger selon les apparences, ma conduite a été imprudente. J'ai dû choisir entre un devoir sacré et une hospitalité compromettante pour mon honneur.

— Vous avez eu tort.

— Ce n'est pas ma conviction, et quelles que «oient les conséquences de ce que j'ai fait, je n'ai qu'à m'en féliciter dans ma conscience.

— Il est habile ce gaillard-là, se disait le vieux madré, presque honteux de ne pouvoir aboutir à trouver une culpabilité, il sait se retrancher. J'ai fait bien des enquêtes, mais jusque-là les pauvres diables rougissaient, balbutiaient, et quand je leur avais -dit: — Je sais tout: inutile de rien me

PAR l'aibb ♦♦♦ 105

cacher, — iis tombaîent à genoux en pleurant Celui-là ne s'intimide pas.

li continua toutefois :

— Voyons, monsieur, il faut en finir. Vous croyez bien qu'on ne trompe pas ^n homme de mon âge. Un jeune homme passant toute une nuil seul à seul avec une jeune femme , on sait trop bien ce que cela veut dire... Vous n'êtes pas plus de marbre que d'autres... Vous ne seriez pas perdu pour cela... la chair a tant de faiblesse.

Et pendant ces phrases courtes et dites avec lenteur, il iançait des regards, acérés comme la pointe d'un glaive, dans l'œil limpide et pur de Julio.

— Je n'ai plus, monsieur, à vous répondre que par le silence. Vous êtes juge de ce que vous pouvez vous permettre vis-à-vis de moi. Je suis juge du respect que je me porte.

Et Julio se leva comme s'il eût dit à son interrogateuî^ : C'est assez.

— Allons ! se dit tout bas l'inquisiteur, il faut clore le procès>verbal. Il n'y a pas de preuves évidentes contre lui; il 'fait bien de se défendre.

— Signerez^vous mon procès-verbal?

— Très- volontiers , M. le curé.

Et cette formalité une fois remplie, le curé partit pour Luchon, conduit à sa voiture par Julio avec les marques de la déférence extérieure que croient devoir à tout le monde les gens polis.

106 LE MAOBIT

En route, le curé rumina l'affaire, lut et re* lut l'interrogatoire, se rappela Julio doux, calme et résigné, et se demanda si c'était bien là l'altitude d'un coupable. Mais le yieillard très-expérimenté ne croyait pas à la yertu des jeunes prêtres.

— Il a fait preuve d'habileté, cet abbé Julio. J'ai vu le moment où j'allais mettre les pouces. Enfin s'il est innocent, .il aura compris que j'ai rempli jusqu'au bout mon mandat; s'il est cou* pable, il aura vu qu'il n'a pas pu me jouer.

Et, tout le long de la route, un démon tentateur, importun comme une mouche bourdonnante, lui disait obstinément:

— Il a bien fait le gars, il a trouvé une bonne occasion.

Le vieillard repoussait cette idée mauvaise, mais elle revenait toujours; et le malin, le mali" twsîM des légendes lui répétait ce refrain d'une vieille chanson qu'il avait entendue dans «a jeunesse:

Ahl laisse, mon enfant, Ah! laisse-le donc faire!

J'en faisais bien antant . . . ^ Lorsi^e j'étais Ticaire.

xni

La visite pastorale.

Illustrissime et révérendissime le Cricq, arche- Téque de T., non encore cardinal de la sainte Église romaine, mais convoitant ardemment cette dignité suprême qui primo donne trente mille livres de rentes, seconda, qui conduit de droit au Sénat avec le modeste supplément de trente mille livres de rentes, tertio ^ qui vous met sur la tête un immense chapeau rouge et sur les épaules la robe de pourpre des sénateurs romains avejc le droit d'élire les papes et au hesoin , les hasards sont si grands dans nos temps de révolution, d'être élu pape soi-même, parcourait son vaste diocèse et le visitait paroisse par paroisse.

Il n'avait pas, comme l'un de ses prédécesseurs , le cardinal de C. , quatre magnifiques chevaux attelés à sa voiture et de nombreux laquais en livrée : Le Cricq, comme la plupart des familles qui donnent des membres à l'épiscopat n'appartenait pas à la noblesse, mais au prolétariat le plus humble. La mère Le Cricq avait dans son temps rempaillé des chaises, ce qui ne Tempêchait pas d'être une bonne et sainte femme, d'avoir élevé ses enfants avec le plus graiîb.'*'^ et d'avoir conçu

même, pour son fils afné, l'ambition d'en faire un prêtre. Cette digne femme vivait encore, et, maigré ses manières un peu communes, se tenait assez fièrement dans le salon de Monseigneur son fils. L'archevêque s'était donné une devise plus modeste que VEHamsi omnes, ego non. Son écusson sur lequel s'élevait une couronne ducale avait pour pièces un roc d'argent sur un champ de sable avec cette devise: Ardua mficam. C'est à dire en français pratique: Je serai cardinal.

On était alors dans les grands jours du moisi de juin. Déjà de nombreux visiteurs avaient envahi les villes d'eau, depuis Biarritz jusqu'à Luchon ; ce n'était que baigneurs et coureurs de toute condition et de tout sexe, y compris le troisième qui fait des livres. Minéralogistes, entomologistes, botanistes couvraient tous les sentiers, gravissaient tous les pics, et allaient faire peur aux isards dans les anfractuosités les plus sauvages de la partie centrale de la chaîne pyrénéenne. Le pic du Midi lui-même voyait s'encombrer son caravansérail. La foule de touristes gravissait sans sourciller, dès quatre heures du matin, après une nuit passée sur la couche peu moelleuse de l'auberge! sauvage, le pic placé comme une borne gigan-l tesque entre le sol africain de l'Espagne, et lesj fraîches vallées des Pyrénées françaises.

Luchon surtout regorgeait de visiteurs. Jamais les grandes allées aux arbres séculaires et celles de la Picqui n'avaient vu de si beau monde, un

PAR l'abbé *** 10*

monde si fou de mouvement, de courses dans les nontagaes, de joyeuses parties au lac d'Oo, au )ort de Vénasque, à Super -Bagnères et dans la rallée espagnole, où vit si placidement la répu- Mique lilliputienne d'Andorre.

L'arrivée de l'archevêque dans la vallée fht une iccasion d'animation nouvelle. Les montagnards le piquèrent d'honneur: ils descendirent des plus [raodes hauteurs, quittant leurs troupeaux, et revêtus de leurs habits de fête.

Les églises se trouvaient trop petites pour conmir les multitudes à flots pressés qui débou- ;haient de chaque gorge des montagnes. L'archeéque fut obligé d'administrer la confirmation sur es places publiques. Son voyage fut presque une ivation continuelle; des arcs de triomphe de verlure et de fleurs se trouvaient dressés à l'entrée le toutes les bourgades; des chœurs de jeunes iiles en robes blanches, des coups de fusil, tirés lar la jeunesse montagnarde réunie en garde naionale, tout cela, sans excepter les discours proloncés par les premiers magistrats des villages, vait donné à cette visite pastorale le véritable aractère d'une fête perpétuelle.

L'illustrissime était aux anges; son vicaireénéral ne manquait pas, tous les trois ou quatre ours, d'envoyer au journal de T. et à la Mappewnde caihMque le récit des ovations faites à archevêque. Cela attirait l'attention; le chapeau e cardinal ne pouvait qu'y gagner.

110 LE MAUfirr

Les harangues du prélat n'étaient pas merveilleuses. C'était le lieu commun dans tout son éclat; le bonhomme avait stéréotypé tout cela dan^ son cerveau, et imperturbablement, à Timitatlun du fameux : G*est totyours avec un nouveau plaisir, de Louis -Philippe, il débitait son aft'airej „Votre archevêque vous apporte ses bénédictions . . . , etc/' Heureusement le speech n'était pas long. C'était la seule qualité de l'éloquence du Pér^ Criquet.

Les curés de la montagne placés à l'entrée de leurs villages, la croix et le goupillon à la niain,! débitaient leur compliment à l'archevêque; c'était aussi chez eux à l'état stéréotype depuis des siècles. On aurait dit qu'ils s'étaient volé mutuellement cet échantillon d'éloquence: „Béni soit celui qiii vient au nom du Seigneur l""

La dernière vallée que devait visiter Tarche- ^êque dans les premiers jours de juillet, était celle de l'Arboust. La veille il était allé dans celle da Lys. Le curé s'était peu rais en frais pour le recevoir. Une seule corde garnie de quelques feuilles de lierre entrelacées de mousse et traversant la rue à l'entrée du village, figurait un arc de triomphe. Le curé n'avait point préparé de festin à l'archevêque, qui se trouvait obligé de revenir dîner à Luchon. Le prélat n'avait pas dissimulé sa mauvaise humeur. Le maladroit curé allait être puni de son manque d'habileté. L'archevêque, dans la visite de l'église, s'était montré,

PAH l'abbé *** 111

en présence des membres du conseil de fabrique, d'une sévérité inusitée: — II y avait dans un recoin des toiles d'araignées; — tel linge n'avait pas de blancheur; — telle garniture d'autel avait une déchirure; — une tache d'oxyde était sur le pied du calice.

Pendant cette mercuriale, le curé rouge de colère dévorait sa honte.

Le soir à Luchon, l'archevêque retiré dans son appartement avec son vicaire -général, exprima plus vivement encore son mécontentement contre le curé de la Vallée du Lys.

— Oh! ces esprits indépendants ne se gênent pas pour les évéques, avait dit avec un ton de raillerie le vicaire-général.

— Avez-vous vu celte corde oà pendaient des flocons de mousse?

— C'était beau !

— Le pauvre garçon, il avait peut-être autre chose en tète. On le dit fort épris de la fille de son maire; nous pourrions bien avoir là tôt ou tard quelque gros scandale.

— J'ai envie de l'envoyer à l'autre bout du diocèse.

— Oh! mon Dieu! là ou là, il ne nous fera que des sottises. Essayez pourtant. Monseigneur.

Et un ordre de mutation fut donné.

— Et demain où allons-nous ? Quel est notre itinéraire?

— Vous visitez Saint -Aventin, Monseigneur.

— Ah! chez l'abbé Julio?

— Précisément, c'est encore un indépeadant celui-là.

— Nous ne l'avons aperçu nulle part avec . ses confrères. Il n'était ni à Luchon, ni à Saint-

Mamet, ni dans aucune des paroisses voisines.

— J'ai, en effet, remarqué cette absence.

— Il ne m'a pas invité à diner.

— £h bien, Monseigneur, nous reviendrons diaer à Luchon.

— Il faudra bien. Quelle est l'heure de la cérémonie fixée par l'itinéraire?

— Neuf heures.

— Très -bien; donnez des ordres pour que les chevaux soient prêts de bon matin. Nous aurons l'air frai§ de la montagne.

Le lendemain, avant les huit heures et demie, les tintements de la petite cloche de Saint-Aventin appelaient à l'église toutes les populations de la vallée de TArboust. La neige avait entièrement disparu des parties ombrées de la montagne et il n'y avait de glaciers qu'au centre de la chaîne dans les grandes altitudes. La température était délicieuse. Le torrent tombant de rochers en rochers renvoyait du fond de la gorge sa grande voix aux bruits étranges, aux détonations sourdes comme celles du tonnerre roulant dans le lointain.

Des nuages blancs aux formes déchiquetées erraient aux flancs des montagne» el représen-

PAU l'abbé **♦ lis

taient des draperies aéricniies que le souffle d'une tempête emporterait en lambeaux. Plus loin, les forêts d'un yert sombre, s'élevant jusqu'aux grandes hauteurs où eesse la végétation arborescente, formaient dans le tableau des profondeurs où se perdait le regard et répandaient sur ce vaste paysage, crayonné à larges traits par la nature, cet air de grandeur sauvage que nul pinceau humain n'a su rendre sur la toile avec ses in** croyables saisissements. Enfin dominant toute la scène se montraient çà et là les pics dentelés, nus daDB leurs parties abruptes et teintés d'un blanc cendré, au point où se consolidaient les glaciers, réservoirs intarissables de ces eaux limpides qui tombent des hauteurs en cascades bruyantes.

Tel était la mise en scène.

Le prélat, d'humeur assez aigre depuis la veille, reprit cependant quelque calme devant l'aspect à la fois imposant et doux de cette nature grandiose. Pendant la récitation de son bréviaire, durant la route qui conduit de Luchon à Saint- Aventin, par des montées assez raides, il eut des distractions nombreuses. Les esprits même vulgaires qui s'absorbent dans une vie agitée sont dominés, à leur insu, par les puissantes manifestations du monde extérieur. Il y a là une force d'en haut qui exerce* sur «ux une magnétisation secrète ; ils se sentent vaincus.

Le visage de l'archevêque était presque épanoui, lorsqu'il passa devant la chapelle nistique III 8

^ de Saint-AveDUn. Il tenait trop à flatter les populations poar ne pas se montrer dévot envers les saints des localités qu'il yenait visiter. Aussi il fit arrêter sa voiture, et, s'étant informé de la distance qu'il avait à franchir pour arriver au village, il ordonna que son cocher prit les^ devants, déclarant devant un groupe de campagnards qui s'était formé là, qu'il voulait faire à pied le pèlerinage de Saint-Aventin. Des cris: Vive Monseigneur I partis du groupe se firent entendre,

— Pourquoi, dit l'illustrissime, M. le curé n'est-il pas là? S'il comprenait les choses; il saurait qu'un évéque doit commencer son entrée à Saint-Aventin par la visite de l'humble chapelle dédiée au saint de la paroisse, et célèbre i>ar tant de pèlerinages.

— Il attend probablement Votre Grandeur à l'entrée du village, répondit le vicaire-général.

Cependant les montagnards partis de chaque hameau, aux sons argentins de la cloche de la paroisse qui annonçait l'arrivée épiscopale, se pressaient sur la route et formaient comme une escorte au prélat II arriva ainsi jusqu'à l'entrée du bourg où le maire, entouré du conseil municipal et des plus haut imposés, vint lui faire son compliment.

Ce morceau d'éloquence 'contrastait fortement avec le talent littéraire de M. le maire de Saint- Aventin. C'était Tœuvre de Julio qui s'était appliqué à tourner gentiment et avec un parfum de

. PAm l'abbb ♦♦♦ 115

gracieuse bonhomie, la barangae municipale. L'orateur s'était eiercé huit jours à lire GonrenaËlement son speech, et tout ûer de loi était venu dire à la cure:

— Mon affiaiire va bien; s'il le fallait je récite* rais mon compliment par cœur.

— Gardez-vous en bien, lui avait dît Julio, lire est de meilleur genre.

L'archevêque, à son tour, tira du fond de sa gibecière épiscopale où se tenaient en réserve huit à dix spécimens de réponses, celui qui lui parut, avec une légère variante, pouvoir s'adapter le mieux au compliment du maire de Saint-Aventin.

De là, pénétrant dans le bourg par les premières maisons situées sur les terrasses de la grande route qui conduit au lac d'Oo, il s'attendait à deux ou trois arcs de triomphe, manifestation stéréotypée de Tenthousiasme ofBciel des curés de la montagne. Il s'attendait avant tout à ce que le curé, avec les fidèles , la croix- et la bannière , vint le recevoir processionnellement II se vit tout à coup en face de Téglise, vieil édifice roman extrêmement curieux, sans avoir aperçu ni curé, ni procession, ni arcs de triomphe, ni rues jonchées de fleurs. Un groupe compact de la population descendue des montagnes attendait Tarchevéque devant le porche. L'église était déjà pleine de peuple, et le curé qui s'était renfermé dans les strictes obligations du cérémonial, se tenait à l'intérieur, revêtu

d'un surplis, prêt à offHr l'eau bénite à l'archevêque et à lui présenter la croix.

Le prélat en toticiiant la première niarclie do portique était visiblement bouleversé, quoiqu'il cherchât à contenir tout signe extérieur de mécontentement. Il s'avança, le visage empourpré, les yeux fixes, la tète haute, et prit brusquement des mains de Julio Teau bénite qui lui fut offerte.

Puis il sembla attendre que, selon l'usage , le curé lui débitât son compliment.

Julio fit une simple inclination devant l'évéque, comme signe de respect, et, se tournant vers Tautel, il attendit dans une attitude silencieuse et modeste que le prélat se mit en marche vers le sanctuaire. Force fut à rarehevèque de suivre la croix portée devant lui par un enfant de chosur, et de se rendre au prie-Dieu qui lui était préparé à l'un des côtés de l'autel.

Une nombreuse jeunesse arait été disposée, par Julio, à recevoir le sacrement de la confirmation. Elle formait quatre rangs compacts depuis la porte jusqu'à la belle grille de fer ouvragé, qui sépare le sanctuaire de la nef de l'église; et le calme pieux, le recueillement de ces jeunes enfants prouvaient les soins que le jeune pasteur avait mis à les préparer à recevoir les dons de TEsprit-Saint. De plus, dans l'intérieur du sanctuaire, une vingtaine de montagnards de l'âge mûr, qui n'avaient pas été confirmés encore, formaient une couronne de mâles visages autour de l'autel.

PAB L'aMÉ *** 117

Le prélat revêtu de ses babits pontificaux célébra la messe. Lorsqu'elle fu( terminée, il monta en chaire, la tôte mitrée et la crosse d'or à la main accompagné par son vicaire-général qui se tint sur Tune des marches de Tescalier. L'archevêque ne fut pds heureux dans sm discours. Son irritation du matin, cette impression pénible qu'é^ prouvent même lés hommes élevés en dignité dans l'église à parler devant un prêtre reconnu comme orateur éminent» exercèrent sur la langue une influence fâcheuse: il pataugea ^ pataugea; il s'en aperçut et se hâta de finir, selon la ritournelle obligée, en promettant le Ciel à ceux qui vivraient en bons chrétiens et menaçant les impies du feu éternel de l'enfer* ,

Celui qui aurait regardé attentivement Julio aurait vu un demi-sourire d'une extrême finesse passer sur ses lèvres* Ce mouvement, si léger qu'il fût, n'écbappa point au prélat et lui dit trop clairement que le curé de SaintnAventin trouvait le discours archiépiscopal assez médiocre. L'archevêque descendit de chaire, honteux et humilié.

Les puissants mécontents d'eux-mêmes se consolent par des vengeances. Ënlré au presbytère, Messire Le Cricq répondit à peine aux salutations respectueuses et polies de Julk). Il dit tout haut à sou vicaire-général qu'il comptait partir surle-ebamp pour Luchon, et lui donna Tordre de £airè préparer les chevaux.

118 LB MAOIHT

— Je vais VMÎler le presbytère et l'église, et je partirai ensuite.

— Mais, Monseigneur, Votre Grandeur est servie.

£n effet, par les soins de Marthe, un déjeuner délicat et élégant était préparé dans la salle à

Vous ne m'aviez pas invité, dit le prélat; j'ai dû croire que vous ne teniez pas à exercer l'hospitalité envers votre archevêque. £n conséquence, j'ai pris un engagement avec M. le curé de Luchon.

— Je le regrette, Monsdgneur, un évéque est invité de droit à la table de ses curés, quelque modeste qu'elle soiL Acceptez au moins un potage.

— Je ne prendrai rien! Allons visiter l'église. Pendant cet examen rapide des objets servant

au culte, des fonts baptismaux, de la sacristie, du tabernacle, des vases sacrés, l'archevêque semblait dominé par le regret de ne trouver rien à reprendre. Tout était d'une propreté, d'une décence admirable. Arrivé devant la grille de fer ouvragé:

— J'espère bien, M. le curé, que vous ne changerez point cette belle grille du moyen âge pour quelque mauvaise table de communion en marbre, comme j'en trouve partout.

— Le conseil de fabrique, Monseigneur, est le gardien de l'église. Je lui transmettrai les ordres de Votre Grandeur.

PAR l'abbé ♦** 119

— Voyons maintenant le presbytère.

Quand les deux personnages se trouvèrent dans

le cabinet de travail où était la riche bibliothèque de JuKo et ses petites collections scientifiques, l'archevêque prit la parole.

— Causons un moment, M. le curé.

— Je vous écoutCf Monseigneur.

— Je dois vous dire d'abord toute ma surprise de ne vous avoir pas trouvé, en procession, à mon avance.

— Monseigneur, j*ai suivi le cérémonial prescrit Je me suis trouvé à la porte de l'église pour vous offrir l'eau bénite.

— Je le comprends, vous avez voulu vous en tenir à vos obligations rigoureuses vis-à-vis de moi.

— Monseigneur, au lieu d'une procession de campagnards alignés à la suite de la croix et de la bannière, j'ai réuni sous votre regard et dans l'enceinte de l'église une nombreuse famille d'enfants modestes et recueillis que j'ai tenus à l'abri des distractions où la piété s'évapore. Il me semblait de la sorte mieux remplir ma tâche de pasteur. Je regrette que vous en jugiez autrement

— Très-bien, mais vous avez affecté de ne pas élever d'arcs de triomphe.

— Je vous avoue. Monseigneur, que j'ai trèspeu songé à cela ; je ne supposais pas que Votre Grandeur attachât la moindre importance à ces futilités.

120 LE HAUMT j

— Pourquoi ne m'avez^fous pas lait le com- \ pliiDent d*usage? Pourquoi n'avais-je pas ud trône u dans ]e sanctuaire ? Le eérémoBial est formei sur !d ce point. i

— Un trône! Monseigneur, mais vous i'aTÎez, l le plus beau fauteuil de mon salon était disposé li avec le prie-Dieu pour vous recevoir. Un trône, ~ ce mê semble, est un siège.

— Vous n'avez pas besoin de na'appreadre cela. Mais le trône de Tévéque quand il arrive dans une église doit être fait d'une estrade élevée de deux marches couverte de tapis et surmontée d'un baldaquin, afin que de là Tévéque soit vu de tous les fidèles.

— J'ai consacré les quinze jours qui ont précédé votre arrivée ici à instruire tous ces hommes de l'âge mûr, dont un grand nombre mettait rarement les pieds à Téglise. Voyons, Monseigneur, soyez franc, cela vaut,. aux yeux d'un évéque» dans le sanctuaire d'une église, une estrade tapissée et un baldaquin.

— Bien, laissons tout cela. Mais j'ai à vous faire de plus graves reproches: une enquête qui m'est parvenue fait peser sur vous des soupçons. J'ai bien voulu ne pas y donner suite, mais, M. le curé, tenez-vous sur vos gardes....

Surtout n'écrivez pas; un prêtre no doit pas écrire. Occupez-vous de votre paroisse, c'est assez.

Dans ce moment une jeune fille vêtue ée blane

PA» l'abbé *** 121

et tenant une lettro à la main entrait au presbytère^ et demandait à être présentée à Monseigneur. Elle fut-introdaite. La lettre que lut Tarcbeyéque était une supplique en style mystique et bour^ souflé, invitant le meilleur des pères à venir dans la maison de madame de La Caprède, écouter des chants qui devaient être exécutés en son honneur par la confrérie des jeunes filles de Saint-Aventin. L'ardbevéque allait être là dans son élément.

— Dites à madame de La Caprède que je vais me rendre à son invitation.

Et prenant son chapeau à glands d'or, ^ il sortit du presbytère, conduit jusqu'au seuil par Joiio, auquel il adressa cette sèche parole:

— Adieu, M. le curer

Une grande salle où se réunissaient d'ordinaire les filles pieuses de Saint-Aventin avait été décorée avec un soin infini. La {lorte d'entrée formait un arc de triomphe, sous lequel était placée madame, de La Caprède entourée de deux jeunes filles tenant chacune une couronne de fleurs.

Quand l'archevêque se présenta, madame de La Caprède. lui dit:

— Ce sont vos filles. Monseigneur, qui ont seules aujourd'hui le privilège de vous dresser un arc de triom|>be.

Le visage du prélat s'épanouit à cette allusion malicieuse. Un trône était dressé sur une estrade, au fond de la salle, et surmonté d'un baldaquin, comme si la maligne vieille eût voulu ce jour-

là rendre plu8 saiHanto les oublis de Julio. L'archevêque y prit place: le troupeau pieux s'assit sur des sièges autour de ia salle, et un groupe de jeunes filles entonna une cantate composée par madame de La Capréde, et de la jnénie force poétique que les couplets faits en Thonneyr da Père Basile.

Mère Judas, qui avait ses espions partout, savait déjà que l'archevêque n'avait rien touIu accepter chez le curé; elle se hâta de faire préparer une tasse de chocolat, et Lisette Cabaroos fut chargée de la présenter au prélat

— Votre Grandeur ne nous refusera pas, dit gracieusement madame de La Caprède, heureuse de pouvoir répéter partout que l'archevêque, après avoir refusé le déjeuner de Julio, avait accepté le sien.

Sa Grandeur réfléchit qu'jl était tard, qu'il y avait encore loin de Saint-Aventin à Luchon. Elle prit le breuvage et se délecta des rôties au beurre frais de la montagne.

— Monseigneur , la jeune fille qui est devant | vous est la miraculée de Saint-Âventin , la gloire de toute la contrée. Daignez ia bénir.

— Je vous bénis de grand coeur, mon enfant '

— Parlez maintenant, Lisette, ne tremblez pas , devant Monseigneur; il est si bon. Racontez-lui | votre vision à son sujet.

Et la jeune fille, qui savait couramment sa leçon, se mit à dire:

PAR l'aebé *** 123

— Monseigneur, Je voyais saint Joseph et il me disait: Mon enfant, suivez-moi. Je me sais levée aussitôt, et je me suis trouvée tout à couik dans une lumière resplendissante. Il m'a dit: Ta es dans le Ciel : voilà ta place pour avoir été rinstrumont de la révélation que Dieu a voulu faire au monde; et voilà la place de ton digne archevêque: c'est à lui (qu'est réservée la gloire de faire connaître dans TEglise ma conception im* maculée.

Le prélat, qui peut-être au fond n'était pas très-persuadé que saint Joseph lui e^i fait tant d'honneur, se contenta de répondre en se levant:

— Que Dieu vous bénisse, ma fille, puissionsnoBS nous trouver^ un jour dans le bon paradis I

Et il donna sa bénédiction aux saintes filles agenouillées.

Les chevaux de Monseigneur attendaient sur la place. Son vicaire-général vint le chercher, et en peu de temps l'archevêque était à Luchon.

Julio, le même jour, dans une lettre intime, racontait à Louise les événements que nous venons d'esquisser.

„... Voilà ces hommes, ma bien chère, les voilà avec leurs passions vulgaires, leur étroitesse d'idées, leur manque absolu de cœur! Qu'on s'étonne ensuite de l'abaissement des caractères dans le clergé, des transes mortelles dans lesquelles s'écoulent les jours de ces pauvres curés qu'un caprice épiscopal peut priver du morceau

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de pain et jeter, le déseepoir au cœur, dans la vie du manœuvre et dans tontes &ea torturée do prolétariat 1 Le jour ou nulle loi intelligente dans rÉgiise ne peut protéger le prêtre contre Tarbi- Iraire de ces proconsuls armés de la crosse, qai achètent par leur servilisme envers Rome le droit de vie et de mort sur leur clergé, il faut tristement prédire Tère de décadence du catholicisme.

„Qui relèvera TÉglise? Qui mettra un peu de sève dans ce corps usé depuis le tronc jusqu'aux branches? Qui sèmera sur ces ossements le germe énergique de la vie religieuse sans laquelle les religions ne sont plus qu'une routine extérieure? Qui prendra la foi, cette divine immortelle, en chargera son épaule, au milieo du désordre général, et remportera, intacte et pure, au sein d'un monde nouveau où elle recouHDeDcera sa royauté impérissable?

,41 y s des heures, ma bien aimée sœur, oii je me sens tomber dans un découragement profond sur l'avenir de la religion confié à des mains si misérables. Je gémis sur ces pauvres prêtres, les ilotes du haut clergé; je gémis sur les évéques toujours tremblants devant le flot de haines concentrées dont ils entendent tout bas les mugissements; je gémis sur le pape, homme de bien, mais intelligence à courte vue qui met le salut de rÉglise dans l'épanouissement de plus eu plus complet de l'autocratie que lui accordent les ol-

PA* l'abbb *♦* 126

tramontains. Je gémis sur moi-même obligé de vivre dans ce milieu de contradictions, d'agitations stériles, de mysticisme grossier, de fanatisme haineux, et bien résolu à ne laisser jamais mon âme se souiller au contact de tant de hontes.

„Mais le jour viendra: les voyants en aperçoivent déjà les premières lueurs. J'espère avec euxl"

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