‹ Le mauditChapitre 1 sur 7 · PAS · texte numérisé non relu

PAS

TROISIÈME ÉDITION

FBAIfCPOaT s/m., GHË^.ft. ÇAIST, ÉJ)lTEUa.

TO NEW TORK PUBLIC LIBRÀRY

ASTOR, LENOX AND TiLDEN FCUN DATIONS

DélaiMement.

(Suite.)

„Saiiit Ignace a fondé votre compagnie au seizième siècle.

„Saint Vincent de Paul a fondé la sienne dans les premières années du dix-septième.

„PourqilDi crie -t- on dans le monde: A bas les Jésuites!

„Pourquoi n'a -t- on jamais crié: A bas les Lazaristes !

„Les Sulpiciens fondés dans le même temps sont très-connus. Us ont le premier séminaire de France. C'est de leur maison que sont sortis une foulé d'évêques, de prédicateurs, d'écrivains reli- S><^eux. Us dirigent dans toute la France un grand o^ombre de séminaires. J'ai été à T. leur élève, yjourquoi les animosités publiques ne tombentbelles pas sur ces hommes qui certes rendent à ^a religion, sans ostentation aucune, sans se dé-

clarer les premiers en toute chose dans TÉglise, beaucoup plus de services et de services plus durables que les vôtres?

„0n ne crie jamais que sache: A bas les Sulpiciens! Moins encore que je sache, le mot sulpicien est- il, dans la langue, synonyme d'hypocrisie, de pharisaîsme.

„En est -il de même du mot injurieux: Jésuites ?

„Le monde est donc contre vous, parce qu'il a des griefs terribles à faire valoir contre vous» Il n'a pas un mot de haine contre les Sulpiciens, les Lazaristes et toute réunion de prêtres humbles et renfermés dans une tâche purement spirituelle^ parce qu'il n'y a contre de tels hommes aucun grief.

„Ce n'est donc pas la religion que l'on hait dans votre ordre, mais les vices d'orgueil, d'ambition, de domination, à' industries pieuses^ comme l'a reproché à vous et aux autres ordres religieux de son temps. Camus, évêque de Belley. Il n'y a pas d'année où votre nom n'ait retetiti devant quelque tribunal Quand vous étiez puissants,^ sous l'ancien régime, vous meniez lie même train; vous suivez la même théorie sous le régime nouveau ; vous recueillez les mêmes haines. Ne vous plaignez pas: c'est la justice des peuples.

„Mais je fais là un réquisitoire contre les Jésuites. Vraiment il serait plue sage d'étudier un brin d'herbe ou de contempler une heure de plus

PAR hàJÊBE *** 7

les grandes images de la nature, se dressant devant moi, si majestueuses dans ces montagnes.

„Chères Pyrénées, si admirables de fraîcheur et de vie, si riches pour l'étude et les méditations de la science, qui me dit que je les verrai encore longtemps? S'ils ont appréhendé au corps la pauvre sœur, ne peuvent-ils pas atteindre de mille autres façons le frère? Il faudra bien que mon livre des Jésuites dévoilés me soit payé en monnaie de Jésuite. Ils ont pour humbles serviteurs cet épiscopat inintelligent qui se sert d'eux contre nous et ne se doute pas qu'ils le mettent au second rang dans l'opinion du monde catholique. Et c'est justice; ceux-là sont évéques qui gouvernent l'Église. Le pauvre archevêque croira faire chose prudente que de leur immoler un de ses prêtres. Et, d'un jour à l'autre, mes pouvoirs de curé peuvent m'êlre enlevés par simple lettre administrative.

„Allons! courbons la tête! Maudit, attends*toi aux vengeances ! Paris, va retremper ton âme pour qu'elle soit de bronze et résiste aux coups et à l'opprobre !

„Ët vous, douces images, souvenir sacré de la seule femme dont le cœur ait battu sur mon cœur,. ne me faites pas trop de mal, ne venez pas me rappeler les joies pures, qui auront été peut-êtreles derniers^ de mon existence douloureuse! Je ne pourrais supporter mes déchirements et mes

regrets."

Le drame du Juif errant.

Peu de temps avant l'appel contre le verdict du tribunal de T. qui consacrait la spoliation de Julio et de Louise, l'opinion publique contristée avait pris, sur les Jésuites, une revanche éclatante. Tout est bruyant dans les manifestations de ces chaudes populations du Midi. Elles sentent vivement; elles rendent avec enthousiasme leurs amours et leurs haines. Impressionnables à l'excès, il y a des heures où elles ne se connaissent pas; et chez elles le sentiment s'arrête avec peine sur les limites de la violence.

Était-ce hasard, et dans l'ordre de son répertoire, était-ce instinct du bruit que ne manquerait pas de faire la pièce, et par les accusations incessantes qu'elle contient contre les Jésuites, et par la coïncidence de cette représentation avec le procès de Julio, M. Jules Reni, directeur du théâtre de T., mit un beau matin sur son affiche l'annonce du drame le Juif errant. Un artiste de talent devait jouer le rôle de Rodin.

Grand bruit dans la ville de T. Les espions des Jésuites ne manquèrent pas de leur apprendre cette désagréable nouvelle. Le monde religieux

FAE l'oÛ «*« 9

cm ao scandale. JÈL le président ne veul pas qu'on le joue.** On se remua de tontes manières. If'autorilé fut inébranlable. Le maire de T., qui a la police du théâtre, répondit qu'il maintiendrait la liberté de la scène, du moment que la pièce n'avait rien d'immoral, et qu'elle avait été jouée à Paris. Le préfet, menacé par les iofluences religieuses de la ville, fut obligé, pour se mettre à Tabri, de recourir au gouvernement par une dépêche télégraphique. Le parti religieux s'attendait à un triomphe. Le ministre de l'intérieur fit réponse que Tadministration n'avait à se mêler en rien des représentations théâtrales laissées à la surveillance de l'autorité municipale.

On alla jusqu'au parquet, jusqu'aux chefs des hautes cours, qui déclinèrent toute immixtion dans cette affaire placée en dehors de leur compétence.

La pièce devait donc se jouer.

Toutes ces démarches, toutes ces intrigues du parti favorable aux Jésuites, étaient connues du peuple. On en parlait avec un langage fort significatif jusque dans les cafés. Les cercles, où se rend le monde libéral, n'avaient pas d'autre sujet d'entretien. Ce fut une grande affaire à T.

Le jour même de la première représentation, H. Jules Reni recevait une lettre que lui apportait un personnage qui avait demandé au concierge du théâtre, avec beaucoup de mystère, le cabinet de M. le directeur. La lettre élait ainsi conçue :

10 LE »kiJDlT

„Le Père Gaillet, provincial des Jésuites, âarail à faire à M. le directeur du théâtre une communication très^importante. Il lui serait infiniment obligé s'il voulait se' donner la peine de passer le plus promptement que possible à la maison de Pères, rue de Tlnquisition.

„Monsieur le directeur comprendra les raisons de haute convenance qui ne nie permettent pasde me rendre en personne à son cabinet. Il voudra bien m'excuser.

„Son dévoué serviteur,

„Gl}lLLET, s. J."

M. J. Reni, en homme de bonne compagnie,, était trop poli pour ne pas se rendre à l'invitation du Père provincial. 11 partit immédiatement pour la rue de l'Inquisition. Il entra vers une heure dans la maison de Pères.

— Monsieur Guillet, provincial des Jésuites, dit-il au portier.

— Je vais Tavertir, monsieur. Votre nom? , — Le directeur du théâtre.

Le corridor où M. J. Reni parlait au frère portier correspondait avec la petite cour où les révérends pères prenaient en ce moment leur récréation. Quelques-uns avaient entendu ce nona mal sonnant, M. le directeur du théâtre. En un moment ce nom passa de bouche en bouche, et quand M. Jules Reni traversa la cour pour se rendre au cabinet du Provincial, il vit les Pères

FAB L*OBB ♦♦* 11

se signer oomme si Satan se flkt inlrodaic dans leur sainte maison.

L'entretien siuVant, dont M. Jules Reni ne fit mystère à penomie» eut lien entre loi et le Père Gniliet.

— Monsieur, je me sois empressé de me ren* ère à votre invitation.

— Vous êtes réellement trop bon, monsieur le directeur. Taorais à m'entendre avec vous sur une chose qui nous est extrêmement pénible. Vous faites jouer une pièce malheureusement dirigée contre nous. Dans la situation présente des esprits, cette représentation peut avoir des conséquences graves: elle alimentera les passions déjà si vivement excitées à T. Ne pourrions-nous pas nous entendre pour que cette représentation n'ait pas Heu?

— Cela est bien difficile, monsieur, ce serait manquer gravement au public

— Je comprends. Si toutefois une compen^ sation suffisante accordée aux acteurs...

Le directeur devina son homme: il voulut voir jusqu'où il irait dans cette négociation.

— Les acteurs, monsieur, dit^l, aiment leur art II n'y a pas de compensations à leurs yeux pour ces applaudissements qu'ils attendent de la justice du public, quand ils ont bien rendu leurs réles.

— Cependant une somme considérable...

— Je n'oserais jamais, monsieur, proposer k

mes acteurs ce qu'ils regarderaient comme une humiliation pour la carrière qu'ils remplissent noblement.

— Voyez toutefois... Vous-même... Il s'agit d'épargner à la ville de T. un scandale... Les gens bien pensants vous sauront gré...

— Merci, monsieur, je suis de ces hommes qu'on n'achète pas.

Le Jésuite ne se déclarait pas encore battu. Devant cette afOrmation, dite presque avec sécheresse, il trouva encore la force d'ajouter ceci:

— Nous pourrions aller jusqu'à vingt mille francs.

— Oh! monsieur, mais ce que vous me dites là est la plus belle réclame que je puisse faire. Je vous salue bien humblement.

£t il laissa le Révérend Provincial tout ébahi.

Comment des hommes, qui ont une telle réputation d'habileté, s'étaient-ils exposés à cette réponse? Comment n'avaient-ils pas compris qu'un refus étant probable, leur offre les couvrirait de ridicule dans T. ? Historien du fait, je le transmets, je ne l'explique pas. Probablement le Provincial croyait qu'un directeur de théâtre, des acteurs, étaient des gens vils, faciles à acheter. Q ne soupçonnait pa^ qu'il y eût dignité et honneur sur les planches.

Il serait superflu de dire l'immense explosion que souleva, dans la T. mondaine, le récit de l'entretien de M. Jules Reni et du Provincial. L'aven-

FAB l'aIK ^*« 13

tire coamt toute b Tille comme une étincelle âectriquc Le thcitre fut trop petit pour conte» DÎT b foule qui demandait à entrer: toute la place du Capitole était oouTerte d'une foule compacte; et pendant que l'auteur chargé du rôle de Rodin exprimait avec une vérité si saisissante l'homme qui s'abaisse profondément dans son humilité factice pour se relever dans toute l'exaltation de son oi^oeil, aux trépignements, aux applaudissements du parterre qu'on entendait résonner au dehors comme le roulement d'un tonnerre lointain, se joignaient les cris de la fouie qui n'avait pu fran* chir les portes du théâtre, et qui, exaspérée, s'épanchait en philippiques violentes contre les enfants de Loyola.

Pendant un mois, la même représentation, toujours demandée par le public, se renouvela devant une affluence dont il semblait que l'ardeur ne devait jamais s'épuiser. Bien des fois il fallut recourir à la force pour arrêter les manifestations trop bruyantes, les allusions trop vives contre les malheureux Jésuites. Le public s'engoua de Tacteur qui jouait Rodin, On lui jetait des couronnes, on le saluait par de triples salves d'applaudissements quand il paraissait en seène. A la fin de la pièce on le rappelait plusieurs fois ; peu s'en fallut que les hommes ne le portassent en triomphe à sa sortie du théâtre. Ce fut sur lui que se concentra toute la chaleur de Tenthou-

14 LE lUCDIT

siasme méridional. On se vengeait des Jésuites par ces applaudissements frénétiques.

VU Procès w. appel.

Trois jours après le départ de Louise , Julio reçut cette lettre :

„MoQ frère, au nom de Dieu I si vous m'aime^, ne m'abandonnez pas! Croyez donc bien celte fois qu'il y va de ma liberté, peut-être de ma vie. Désistez- vous. Je suis bien loin de vous; mais votre désistement sera ma mise en liberté.'^

Cette fois Julio hésita. Les Jésuites, car il ne doutait pas qu'ils ne fussent les ravisseurs de Louise, seraient-ils capables d'un crime ?

— Non , mille fois non. Il y a là du chantage. On exploite les frayeurs faites à une pauvre fille, qu'on retient peut-être dans quelque cellule, loin de toutes, relations. Non, il n'y aura pas de criÀie. Ce n'est pas possible. Ces mots il y va peut-être de ma vie sont une exagération de la douleur; rien de plus.

Toutefois la pensée du désespoir de sa sœui fut poignante pour Julio.

PAR l'aWÉ ♦♦* 16

— Après tout, se disait-il, que m'importe cette fortune? Si Louise eût gardé son héritage, Ver-^ delon l'eût épousée. Si elle est pauvre, elle me restera; je l'aurai à moi, ma Louise bien-aimée. Le monde n'est pas digne de ce trésor. La perte de notre procès est peut-être le moyen dont la Pro«- ▼idence veut se servir pour qu'elle passe des jours paisibles avec moi, loin des agitations d'une société frivole et corrompue. Eh bien! déaistous-nous. Il y a déjà tant de chances pour perdre une se* conde fois ce malheureux procès. Mais non, Julio, tu n'as pas le droit ^e renoncer pour ta sœur. C'est une femme, une femme jeune, retenue dans l'ignorance des choses de la vie par l'existence qu'elle a menée. Elle *a signé un désistement ; Biais tant que tu ne te désisteras pas toi-même, ce désistement n'aura pas d'effet. C'est encore, malgré ses vingt-trois ans, une pupille pour toi. Remplis ton devoir jusqu'au bout. Songe à elle, à son avenir. Âs-tu le droit de l'ensevelir dans un presbytère? Un jour tu aurais des remords, des reproches peut-être; et tu te dirais que tu as été lâche et égoïste.

Cependant il vint un soupçon à Julio.

— Si cette lettre n'était pas de ma sœur?

Il la reprit, l'examina attentivement. Les lettres, étudiées séparément, étaient bien celles de Louise. Cependant elles semblaient avoir été tracées avec une certaine hésitation. Chacune d'elles était comme un caractère d'imprimerie, juxta-posé

près d'un autre caractère. Julio avait appris d'un cailîgraphe que les faussaires se trahissaient toujours à des détails insignifiants en apparence, les barres des T., la forme des points- virgules , les traits de prolongement des finales. Julio n'eut pas besoin d'un long examen pour se convaincre que la lettre avait été fabriquée. Chaque mot se terminait par un trait court et droit, pendant que Louise formait toujours ce trait arrondi. Les points- virgules étaient courts et gros, ceux de Louise étaient allongés et aigus. Les T. étaient barrés en ligne droite, et par une ligne amincie spéciale; ceux de Louise se barraient en forme de demi-cercle.

Les mots Samt-AveriKn près Luchon étaient, sur l'adresse, soulignés d'un trait de plume épais et s'arrêtant avec rudesse. Quand Louise écrivait à son frère, ce trait était arrondi en courbe gracieuse et se terminait finement.

— Plus de doute pour moi, se dit Julio, la lettre n'est pas de ma sœur.

Le surlendemain le facteur apporta une autre lettre. Elle était, comme la précédente, timbrée de T.

„Si dans quarante- huit heures votre désistement n'est point arrivé au parquet, mon sort sera irrévocablement fixé, et jamais vous ne reverrez votre sœur. Mon frère, ayez pitié de moi!"

Cette fois, l'imitation était moins rigoureuse.

PAR l'abbé *** 17

On s'était peu gène. La lettre contenait des majuscules qui n'étaient pas de l'écriture de Louise. Puis Louise aurait-elle employé des termes techniques? Savait-elle ce que c'est qu'un désistement et un parquet?

— Prenons patience, se dit Julio, ce mystère s'éclaircira. Les Jésuites en seront pour leurs frais.

Et Julio persista dans sa détermination d'en appeler ; mais il envoya les deux lettres au procureur impérial.

Le jour de l'audience arriva enfin pour l'appel de Julio contre le jugement du tribunal civil. La cause était portée sur uu plus grand théâtre. Le monde de T. s'impressionna plus vivement encore que la première fois. C'était une exaltation fiévreuse qui courait la ville comme ces miasmes contagieux qui se communiquent dans les temps d'épidémie. Les partis rivaux, le monde clérical et le monde libéral se lançaient des regards farouches. Dans le Midi, on se tient toujours sur la linjiite d'un argument brutal et on la franchit souvent. Il s'était brûlé aux autels de la vierge, dans toute la ville, beaucoup plus de cire qu'à l'époque du premier procès. Les neuvaines pleuvaient, et, sans le savoir et surtout sans le vouloir, les Jésuites, qui n'y pouvaient suffire, faisaient les afi'aires du clergé séculier. Les dévotes de toutes les classes envahissaient les sacristies,

et toutes tremblaDles s'assuraient la bienheureuse neuvaine qui devait sauver les bons Pères.

D'un autre côlé, le mémoire de Julio contre les Jésuites avait produit une immense sensation. L'éditeur, en homme habile, avait mis pour titre: Les Jêsmtes dévoilés y et en sous-titre : Mémoire pour la cour duppel. Le format était celui d'un livre, nullement celui d'un mémoire. C'était donc un pamphlet qui allait courir le monde, et exciter encore l'animosité universelle contre la fameuse compagnie.

Le premier tirage à plusieurs milliers d'exemplaires put à peine satisfaire les demandes empressées de la seule ville de T. Les commissionnaires en librairie arrivèrent et il fallut plusieurs tirages successifs. Le procès avait fait du bruit. La correspondance judiciaire de V Indépendance belge avait donné un compte rendu fort exact, mais fort piquant des premiers débats. Elle avait annoncé l'appel et le fameux mémoire. Paris, Bruxelles, Londres, Turin, Pétersbourg même envoyèrent des demandes considérables. Ce livre eut une publicité européenne.

Julio l'avait écrit loyalement.

Pas un mot de haine, nulle incrimination malveillante contre les Pères. Il rendait pleine justice aux vertus privées des membres de la congrégation. Sur ce point il était généreux. Quant au système général de gouvernement de l'ordre, à l'esprit dominateur, â la cupidité insatiable, aux

PAB l'aIBB *♦* 19

procédés habiles et tenaces pour se procurer de riches héritages, le livre était terrible. 11 moutrait chaque Jésuite, depuis le général de Tordre à Rome Jusqu'au plus humble Père, fonctionnaut comme un engrenage dans les rouages compliqués de cette immense machine. Tout se résu* raait dans ces mots: „Les Jésuites c'est une ma* çonnerie."

Yerdelon fut peut-être moins brillant, moins chaleureux dans sa plaidoirie devant la cour d'appel qu'il Tavait été au tribunal civil. La grande inspiration lui manquait II n'espérait plus le succès et il s'était détaché de Louise; mais il fut plus acerbe, plus écrasant pour les Jésuites.

— j'ignore, dit*il, quel sera le verdict de la cour. Je porte trop de respect à ses décisions pour ne pas dire qu'elle suivra simplement sa conscience et se prononcera dans l'intérêt de la loi. 11 peut donc se faire que les clartés qui illuminent cette honteuse affaire ne portent pas dans Tesprit des juges les convictions qui sont dans le mien, et à l'heure présente dans la conscience de la plupart de quiconque en Europe a suivi ces débats. Mais en deliors de celte enceinte et des raisons quelles qu'elles soient qui pourraient légitimer un doute au point de vue légal, de la part des magistrats chargés de confirmer ou d'annuler le premier arrêt, il y aura dans le njonde civil un autre arrêt, au i>oint de vue moral, qui sera pour ces hommes une éternelle flétrissure. Nous venons

d'écrire une page de l'histoire contemporaine. Il sera prouvé qu'en plein dix-neuvième siècle, l'astuce, les procédés honteux, la captation, avec ses longues préméditations et ses marches ténébreuses, auront été employés, pour s'assurer de riches héritages, par une corporation qui affiche la sainteté. On aura exercé sur une jeune personne timide, et ignorante de beaucoup de choses, les influences et les terreurs de la religion pour l'amener à renoncer au monde et à s'ensevelir dans le cloître, et à l'heure présente, je le dis avec horreur, cette jeune femme qui a résisté longtenaps à toute l'habileté d'un Père Briffard, vient de tomber dans quelque piège tendu à sa bonne foi. Errante ou séquestrée par un abus infâme de la ruse ou de la force, elle a été amenée hors du domicile de son frère. La justice aura peut-être à informer sur ce fait qui rappelle les coupables séquestrations dont les tribunaux ont retenti naguère. Nous serons réservés sur une accusation dont les éléments mystérieux nous échappent, mais qui sont certainement liés à l'affaire présente d'une manière intime. Allez maintenant! Que ce demimillion acheté par dix ans de sollicitudes, de bassesses, d'intrigues, arrive dans votre coffre-fort, qu'il paye sa part de la citadelle somptueuse que vous avez élevée au centre de T. Il vous aura coûté cher! Vous l'aurez payé de cet honneur auquel ne renoncent pas les misérables couverts de haillons! Vous l'aurez payé du stygmate de l'in-

PAR l'aub **♦ 21

famie qoe, dans la liberté de la défense, la loi, en attendant son verdict, me donne le droit d'imprimer sor Totre front!

L'éloquence eut tort L'arrêt de la coor impériale confirma le jugement du tribunal civil. Le triomphe des Jésuites fut définitif.

Lettre du général des Jésuites.

Le procès de Julio contre les Jésuites avait eu un retentissement immense dans toute TEurope. Julio avait compris que c'était une cause à gagner devant l'opinion, lors même que les tribunaux ne trouveraient pas de preuves juridiques indispensables pour constater la captation. C'était lui qui, en définitive, avait battu les Jésuites: son livre était là.

Mais toutefois, devant l'arrêt de la cour, grande fut la joie des amis des Jésuites, grande aussi fut l'irritation contre le maudit prêtre, venu, comme un anlechrist, pour faire blasphémer, dans la plus sainte ville du Midi et dans la France entière, cet ordre si vénéré des Jésuites.

Une lettre sévère partit de Rome. Le Général

— Maintenant je suis fort embarrassé. J'hésite, je veux me consulter encore. Vous n'ignorez pas qu'il a pour lui une forte partie du public, et même des hommes, il faut bien en convenir, sincèrement religieux.

— Raison de plus, Monseigneur, pour que Votre Grandeur ne paraisse pas tolérer plus longtemps...

— Moi, tolérer, mon révérend Père! et je prends plus à cœur toute cette affaire que votre sainte compagnie elle-même. C'est moi que l'on atteint à T., lorsqu'un de mes prêtres se permet des attaques contre vous. Cependant les règles de la prudence...

Le Provincial vit bien que l'archevêque cherchait à louvoyer et qu'il était déterminé à ne pas agir contre Julio. Il était temps de se servir de la grosse artillerie qu'il tenait en réserve. Il présenta à l'archevêque la lettre du père Général.

Celte lettre presque menaçante mit l'archevêque dans un embarras visible. Pour tout au monde il ne voulait pas désobliger le général qui, dans ce moment, après la réconciliation complète de Pie IX avec les Jésuites, pouvait lui être d'un si grand secours pour le chapeau. D'un autre côté il se sentait humilié. Le Jésuite parlait en pape, et menaçait presque l'illustrissime comme un inférieur.

— Ecrivez au révérendissime général, mon Père, que toute justice vous sera rendue. De gcaves raisons, peut-être moins rigoureusement nécessaires dans les États de sa sainteté, nous imposent des ménagements de toute sorte envers notre clergé. Nous connaissons les dispositions du pouvoir, et, dans un temps de luttes, nous avons besoin de précautions. Mais croyez bien que je donnerai des preuves éclatantes de Tindignation que m'a inspirée la conduite de ce malheureux jeune prêtre.

Et il termina Taudience donnée au Jésuite par mille choses aimables qui prouvèrent à sa Révérence combien Sa Grandeur lui était dévouée ainsi qu'à Tordre vénérable des Jésuites.

Le même jour, par le courrier du soir, partait pour Saint-Aventin la lettre autographe suivante :

^Archevêché de T., Cabinet de Monseigneur: „T. le 29 septembre 1860.

„Mon bien cher curé,

„J'ai à traiter de vive voix avec vous une affaire importante. Quelle que soit mon affection pour tous mes prêtres, la position exceptionnelle dans laquelle nous vous devons placer, nous commande un intérêt tout spécial. Venez donc vous

entendre avec moi. Je regrette vivement de vous imposer la fatigue d'un voyage.

„Je vous attends au premier jour.

„Volre affectueux et dévoué,

Pierre-François Le Cricq, „archevéque de T.

„A M. L'abbé Julio de la Çlavière, curé de.Saint- Avçntin."

Julio ignorait complètement la terrible scène où Tabbé Loubère avait arraché à Tarchevêque le serment de laisser en paix le pauvre prêtre. La lettre qu'il reçut, le ton bienveillant, affectueux même de cette lettre, lui parurent une énigme. Qu'était devenu l'homme aux menaces?

Le lendemain Julio se rendit à T.

— J'ai vraiment du regret, mon cher abbé, de vous avoir fait courir comme cela. Mais nous ne pouvions pas traiter notre affaire par écrit: il fallait se voir. Commençons d'abord par bien nous entendre. Voyons, soyez franc! Vous n'avez jamais cru que je vous aimasse, n'est-ce pas? ti -- Je n'ai jamais suspecté votre cœur, in b. — Allons, vous êtes délicat. Les apparences, wté il scfoue, ont été contre moi. Mon Dieu ! mon pape, et nbé, mettez- vous à ma place, nous sommes un inférieures! Tant d'influences nous accablent! Il "« ménager! Tout n'est pas rose dans

PAR L'iBBÉ *♦* 27

répîscapat. Oh! qu'uD bon prêtre bien paisible dans sa paroisse est plus heureux!... Enfin il faut porter sa croix. Venons à la question. J'ai eu beaucoup de peine par rapport à vous. Vous devez bien supposer qu'on m'a tourmenté de toutes les manières. Votre livre, franchement, là, votre livre n'est pas excusable. Vous attaquez un ordre vénéré dans TÈglise, mon cher abbé,, rappelez-vous donc votre bréviaire, un ordre établi de Dieu, dans les dei-mers temps pour cotn^ battre Vhéréste, C'est formel, mon ami, lisez plutôt

Et le brave homme avait marqué d'un trait, dans son bréviaire, le passage de la légende qu'il lut à Julio: Deum Luthero ejusdemque temporis hœieticis Ignatium et institutam ab eo sodetatem objedsse.

— C'est fort, cela, continua le prélat Et vous avez attaqué cet ordre ! Et comment l'avez - vous attaqué? Si je n'avais pas à m'occuper de cette affaire et que je fusse un homme du monde, je dirais que vous l'avez malmené. Vous êtes terrible contre lui, parce que vous êtes modéré. Que cela reste entre nous, n'est-ce pas? Maintenant c^est jun cri univ(»rsel, tout le monde tombe sur vous. Que voulez- vous que je fasse? J'ai lu ane lettre de Rome qui annonce que vous êtes déféré à V Index, Que ferez- vous? Il faudra vous soumettre. Voyez dans quelle position nous serons l'un et l'autre. Vous avez mis les Jésuites à mes

L'archevêque avait coiUenté les Jésuites.

On s'explique faciienient le ton paternel de rillustrissime archevêque, et presque ses tendresses à Julio. Le pauvre abbé ne se les expliquait pas. D'où venait, grand Dieu! tant de déférence? Ce potentat qui pouvait briser d'une parole, s'était excusé de faire venir Julio de Saint-Aventin. il avait écrit une lettre affectueuse, comme à l'un de ses prêtres les mieux aimés. L'accueil à l'archevêché avait été affable au plus haut point. Était-ce une tournure hypocrite pour obtenir plus facilement de l'abbé qu'il consentit Hbrement à quitter le diocèse de T., plutôt que d'être forcé, lui, archevêque, à prendre une mesure rigoureuse? Rien de tout cela. L'abbé Loubère, l'assassin, était toujours présent à la pensée du prélat, et Julio rie connaissait rien du (^-ame de l'archevêché auquel, sans qu'il s'en doutât, le moins du monde, son nom se trouvait mêle d'une façon si étrange.

L'archevêque, avec son éducation, son esprit, son rang dans l'Église, était superstitieux comme une vieille femme. Le sang du prêtre souillant le grand canapé de son salon de réception, ce cadavre étendu devant ses yeux sur le parquet, lui étaient restés à l'esprit comme un cauchemar permanent. Il lui semblait que la pourpre qu'il avait tant convoitée, il l'avait vue maintenant, mais que cette pourpre n'était autre chose que le sang du prêtre qui avait rougi sa robe violette

PAR l'abbé *** 31

lorsqu'il avait aidé son valet de chambre, pour que nul autre de ses domestiques ne connût VafiFreux suicide, à porter le corps de Loubère idans une pièce séparée, mais attenante aux grands jappartements, où depuis longtemps personne n*a- |vait logé.

Voici ce qui s'était passé.

Lorsque Loubère, atteint par la balle, s'était affaissé sur le canapé du grand salon, l'archevêque, saisi d'horreur, avait fui. Mais au moment àe franchir l'antichambre pour appeler au secours, il se ravisa. Il avait pour valet de chambre, un homme âgé respectable, en qui il avait toute confiance. Il sonna Jérôme et le reçut I lui-même dans le vestibule. Il referma avec soin la porte donnant sur l'escalier. Ce fut alors qu'il lui confia qu*4in pauvre prêtre atteint, par ces grandes chaleurs, d'un accès de fièvre cérébrale, venait de se tuer en sa présence.

Jérôme vit le prêtre, examina sa blessure. Dans le mouvement brusque du bras pour éviter l'étreinte de l'archevêque, l'infortuné avait mal dirigé le coup. La balle, heureusement, au lieu de traverser le crâne, avait pris une direction oblique et fait une blessure aux chairs, espèce de large sillon effrayant à voir, qui au premier coup d'œil ne paraissait pas mortelle. L'archevêque tenait par dessus tout à étouffer cette affaire, qui aurait reçu de si fâcheuses interprétations dans le public.

— Nous avons, dil-il à Jérôme, un médecin, homme dévoué, sur lequel nous pouvons compter. Nous allons porter le corps sur un lit. Le médecin viendra. Nous dirons dans la maison que ce prêtre a été pris d'une hémorragie dans le grand salon. Une fois convalescent, il sortira de Tarchevéché. Cela vaut mieux, mille fois, malgré toute la peine qu'il nous donnera, qu'un épouvantable scandale.

Jérôme trouva que l'archevêque avait parfaitement raison. Le bruit de l'arme à feu n'avait pas été entendu au loin, grâce à une marche jouée par des clairons qui précédaient un détachement de cavalerie, de passage en ce moment dans la rue de l'archevêché, grâce aussi aux draperies épaisses baissées alors pour intercepter la lumière , et aux fenêtres fermées à cause de la chaleur.

Le blessé à l'état de cadavre, fut porté par Jérôme et par l'archevêque dans la chambre voisine. On lui fit respirer des sels. Il reprit connaissance et ne dut pas être peu étonné de se trouver dans un lit, avec un archevêque pour infirmier. Le valet de chambre était allé chercher le médecin.

Le misérable prêtre n'était guère en état de parler. L'archevêque fut délicat, el dans l'intérêt d'une guérison à laquelle il tenait maintenant par dessus toute chose, il lui adressa deux ou trois paroles bien paternelles, destinées avec raison,

PAR l'abbé *♦♦ 33

dans sa pensée, à agir fortement sur le moral de cet homme.

Le docteur arriva. Quoique en effet \a blessure ne fût pas mortelle, le mat était grand, et une irritation au cerveau, à défaut d'inflammation, pouvait emporter le malade. La plaie fut pansée, les chairs très-proprement cousues, et le malade laissé aux bons soins de Jérôme. On' évita sans affection que les gens du service de l'archevêché montassent dans les appartements. Et quand Je* rôme ne pouvait pas rester auprès de Loubère, c'était l'archevêque qui le gardait.

Ce fut dans ces longs moments, qui souvent prenaient une grande partie des nuits, que le superstitieux archevêque, peut-être dans un état de demi-sommeil, se vit tout habillé de rouge. Il porta sur lui sa main, et sa robe violette suintait le sang du prêtre.

A partir de ce moment, ses visites à Loubère furent moins fréquentes. Il avait horreur de luimême et de cet homme. De sinistres pensées venaient l'obséder, et une autre victime qu'il avait faite, un autre pauvre martyr qu'il avait impitoyablement flagellé tant qu'il l'avait pu, Julio se présentait en tiers devant lui et d'un visage suave et doux lui disait: — Moi, je ne t'ai jamais menacé. Ni mon cœur ni mes lèvres ne se sont souillés d'une n(^nsée de haine contre toi. J'ai respecté ton hsfai sacerdoce, ta dignité épiscopale; V / 8

mais il y a un Dieu pour les opprimés qui savent se résigner et ne se plaindre qu'à lui.

Quand Loubère fut en pleine convalescence, l'archevêque le fit conduire dans sa famille. Après ce qui s'était passé, il était tout naturel qu'il demandât au Monseigneur de le faire placer dans quelque diocèse éloigné. M. Le Cricq avait fait à Rome, dans son voyage ad Umina apostolorum, la connaissance intime de l'archevêque de Chambéry. U donna à Loubère une lettre de recommandation pour ce prélat.

Il y ajouta généreusement un billet de mille francs.

— Je l'accepte de vous, Monseigneur, dit le prêtre. Mais, ni pour cet argent, ni pour rien au monde, je ne vous relève du serment que vous m'avez fait devant 1q Christ. Il faut que mon sang serve à quelque chose. Monseigneur, songez-y!

Le pauvre archevêque épouvanté n'osa répondre. Et ce fut sous l'impression de cette dernière scène, moins émouvante que celle du suicide mais plus présente à son cerveau déjà fatigué par les précédentes, qu'il reçut la visite du Provincial.

Ce jour-là il maudit de touj son cœur „ces ennuyeux Jésuites.'^ ^

— Voilà bien nos maîtres, xse dit-il; l'abbé Julio a raison. \

Mais il rongea son frein, maisy il fut poli, ob-

PAR l'abbé **♦ 35

séquieux pour le révérend Provincial, mais il ft'exécuta devant le désir manifesté de Rome ; mais tourmenté de ses remords, entre son ambition et sa parole donnée, il manœuvra pour que Julio parût s'exiter volontairement du diocèse et que lui-même pût dire à l'ombre vengeresse de Loubère, si elle se présentait dans ses rêves menaçante et terrible: „Julio m'a demandé de partir, voici sa lettre."

Célébrité de Julio.

Cette année, la fin de la saison des bains à LuchoD avait été très-brillante. Les étrangers y affluaient. Le bruit du procès de Julio avait eu ]à plus de retentissement qu'ailleurs. Le petit libraire étalagiste, qui vient y passer les cinq plus beaux mois de l'année , spécula sur le livre de Julio. Il en fit venir un nombre considérable d'exemplaires. Une énorme affiche intitulée : Les Jésuites dévoilés, prixi 1 fr, attirait les regards des nombreux promeneurs sous les allées. Le petit livre „pervers** fut lu avec avidité. La course à Saint- Aventin , sur le chemin du lac d'Oo, de-

vint uDe es|>6ee de pëlertnag^ à la oiode^ et les 4]erniers jours que ialia passa à son presbytère furent presque ime suite d'ovations. Des hommes émiDents, des publicistes, des magistral, des étra»^ g«*s de distifictioft, tenaient à hoûneur d'aller serirer la main de ThoiBine de courage qui aTak ne^ blement Quaintenu son droit devant une société puissante et terrible dans ses vengeances.

L'évêque de ... qui était venu aux eaux, fit le pèlerinage de l'amitié, au grand désespoir du curé de Luchon qui ne comprenait pas qu'un évêque osât communiquer avec ce maudit.

Le dialogue suivant eut lieu dans le salon du presbytère :

— Mais je l'aime, ce bon abbé Julio, avait dit l'évêque.

— Votre Grandeur est Ijbre, mais elle m'excusera de ne pas l'accompagner.

-— Quel mal vous a-t-il fait?

— Il a insulté l'Église dans ses plus illustres défenseurs. Voyez! on vend partout son misérable pamphlet. Il a la honte d'avoir reçu les éloges de V Opinion natimcde, du Siècle et de Y Indépendante belge,

— C'est grave!

— D'ailleurs il doit être interdit à l'heuire présente. Son successeur est nommé.

— Je ne crois pas qu'il soit interdit. Après tout, il n'a fait que défendre ses droits.

— Mais ce livre, monseigneur, ce livre 1 . . . Je

ne pense pas qu'aBcnn prêtre kii adresse mainte-^ Hast la parole — Qui attaque les Jésaites, nous attaque tous.

— Allons, mon cher curé, je vois que les bons Pères ont en yous un ami chaleureux. C'est très-bien. Bonsoir.

L'évêque avait pris un appartement au presbytère: il se relira, et ordonna à son valet de chambre de se tenir prêt pour le lendemain.

L'expédition projetée se fit.

— Monseigneur, dit Julio, sitôt qu*il aperçut févêque, vous payerez cher l'acte de charité que vous faites aujourd'hui en venant visiter un proscrit. Vous ne serez pas cardinal.

— Peut-être, répondit l'évéque. Je suis jeune, je me réserve pour les promotions d'une autre époque. Les Jésuites seront peut-être alors moins puissants à Rome.

L'évéque passa toute la journée à Saint-Avenlin. Julio le cotiduisit dans la petite chambre de Louise.

— EWe n'est plus là. Monseigneur. Qu'en ont-ils fait? Voyez ce qui me reste d'elle, et dites que je suis bien malheureux?

— il est possible qu'ils aient ourdi quelque trame pour effrayer votre sœur, mais aujourd'hui les actes de violence ne sont plus possibles.

— Je l'espère.

— Vous ferez bien pourtant de vous hâter de foire vous-même les démarches nécessaires.

pour retrouver votre pauvre sœur. Qu'elle soit partie volontairement ou non, vous devez savoir où elle est. Vous serez probablement plus heureux, dans vos efforts, que la police.

Au moment où Tévêque de '^ quittait Saint- Aventin, Julio reçut la lettre suivante:

«Monsieur Tabbé,

„Je n'ai pas perdu de vue Tintéressante affaire pour laquelle vous avez déposé une plainte au parquet de T. Des recherches actives ont été faites et se font encore sur tous les points du territoire français et à Fétranger. Je puis même vous donner l'assurance que Son Excellence M. le ministre de la justice a pris cette affaire à coeur, et y mettra un zèle tout particulier. Elle vient de me faire adresser un rapport malheureusement un peu vague d'un de nos agents en Italie qui a cru reconnaître le signalement de mademoiselle de la Clavière, dans une jeune personne arrivée à Civita Vecchia par le bateau des compagnies impériales, vers le milieu du mois d'août, en compagnie de deux religieuses et d'une autre jeune fille ne paraissant pas avoir plus de treize ou quatorze ans.

„Des ordres ont été envoyés de Paris à nos agents de Rome. Après des informations secrètes, longues et patientes, il a été reconnu que la

jeane personne n'est pas dans le couvent deila Trinàa del monte, unique maison que les dames du Sacré-Cœur aient à Rome.

„C'est la seule indication un peu précise qui soit arrivée de l'étranger aux bureaux du ministère de la justice.

„Je dois ajouter cependant que, parmi les rapports que nous avons reçus ici à T., nous trouvons que, le 14 septembre, date postérieure de deux jours à la disparition de votre sœurdeSaint- Âventin, une dame aurait accompagné à la petite station d'Escalqùens , sur le chemin de fer de T. à Narbonne, une jeune personne simplement vêtue dont les manières distinguées ont attiré l'attention. Son signalement aurait quelque ressemblance avec celui de votre sœur. On n'a pas pu préciser pour quelle destination cette jeune personne, qui monta dans un wagon de première classe accompagnée d'une femme de chambre déjà âgée, avait pris son billet. L'agent qui a signalé ce fait a été frappé de la beauté et de l'air profondément attristé de cette voyageuse ; cette circonstaace lui fit prendre note du fait.

,jl\ n'y a pas là, monsieur l'abbé, de données rigouraises. Elles ont cependant leur valeur. Faites-tn votre profit. Nous continuerons de notre côté nos recherches.

^Je dois vous dire confidentiellement que pas un indice n'est arrivé jusqu'à nous, pas même

40 LE MAUBIT

Tapparence d'une intenrention des Jésirites dan» cette affaire.

«Veuillez agréer, etc."

Visite de denil à la Papauté temporelle.

Trois grands faits dominent dans Thistoire des temps modernes: la réforme du seizième siècle, la révolution sociale de 1789 et la chute de la puissance temporelle des papes au dix-neuvième sitcle. Ce sont trois crises dans Tbumanilé occidentale qui ont pour dernier terme ce grand mot: Émancipation.

La bulle du pape brûlée par Luther, les droits de l'homme proclamés par la Convention, Pi« IX ou le successeur de Pie IX, simple pontife au Fati^ can, résument tout le travail de l'esprit hunain, pour briser la coquille de bronze dans laquelle, pendant la longue et douloureuse nuit du Doyen âge^ s'est faite l'incubation de l'homme moJerne. Ce travail a duré mille ans. Il y a longten^s que s'est arrêtée l'action produite par la réforme. La révolution de 1789 arrive à ses dernières phases. Nous assisterons à la chute de la royauté pontificale.

PAR L'AimÉ ♦** 41

Au point de vue religieux, la réforme a été complètement stérile. EUe a boulerersé le vieux catholicisme, elle n'a pas fait un chrétien de plus ; et aujourd'hui, autant qu'en plein pays de prélats et de moines, tout se meurt chez elle dans cette atonie du scepticisme qui est devenue la maladie de l'âme mécontente des formes vieillies dont le moyen âge enveloppa l'Evangile et n'apercevant pas encore devant eue la formule de h religion de l'avenir. Mais la secousse que la r^orme a donnée à l'esprit humain a été une v véritable révolution intellectuelle. Elle a proclamé les droits de l'esprit, la royauté de la pensée humaine. Dès ce jour,, cette pensée collective, appelée opinion, a été, à la lettre, ce qu'a très-bien vu Pascal, la reine du monde.

Émancipation intellectuelle de l'esprit humai» pris dans les tenailles du Magtster dixity pendant tout le moyen âge, voilà la révolution opérée par Luther.

Émancipation sociale de l'humanité déclarée éternellement mineure par le vieux droit politique, voilà la révolution opérée par 1789.

Émancipation de l'idée évangélique bizarrement accouplée au césarisme pontifical, voilà la révolu-, tion qui s'opère par Ja proclamation de Rome, capitale de l'Italie.

La réforme a cru faire un mouvement religieux, elle a produit un mouvement intellectuel.

L'Italie croit faire un mouvement politique, elle produit un mouvement religieux.

Révolution intellectuelle,

Révolution sociale,

Révolution chrétienne,

Telle est Fœuvre trinaire du génie humain en travail d'émancipation. Dans son procédé matériel et brutal, il n'a pour but avoué que des griefs à redresser, des garanties à prendre contre une oppression, un mieux à poser dans la condition de l'existence d'un peuple. Et tout à coup, ô merveille! il surgit un monde nouveau de ces luttes dont les contemporains, en majorité même, n'ont pas compris le sens. Ce moine à cou de taureau, appelé Martin Luther, despote religieux, aussi implacable que Je pape, se posant^ comme lui en infaillible, se doutait-il lui-même que ses actes de violence contre Rome étaient la proclamation de la grande charte philosophique de l'humanité? La Convention était bien loin de croire qu'elle établissait sur un éternel granit les bases du droit social moderne, et les patriotes italiens qui ont dit en face des grandes cités jalouses, Turin, Naples, Florence, Milan: Il nous faut la grande Rome pour capitale, ne savent pas que ce moi émancipe le Christ, étouffant depuis quatorze siècles sous la soutane blanche du Pontifex maximvs.

Logique de Dieu, ce sont là de vos miracles!

Aussi, y a-t-il résistance et résistance frénétique à la dernière révolution qui s'accomplit en ce mo-

PAR l'abbé **♦ 43

ment en Italie. Brisement d'une puissance gîgan* tesque, lézarde dans Tédifice somptueux du moyen âge, au couronnement d'or, à la base d'argile, après laquelle, au moindre toucher de n'importe qui, de quelques bersagiiers, de quelques volontaires, moins que cela, d'une petite note diplomatique, signifiant qu'on cesse de monter la garde au château Saint -Ange, voilà le colosse qui s'effondre dans un nuage de poussière, à ébranler l'univers sous sa masse écroulée et à effrayer comme d'un cataclysme l'Europe chrétienne, depuis le Bosphore jusqu'à l'Océan glacial. Pape, avec vos excommunications et vos anathèmes , vous n'arrêterez pas cela. La lézarde est béante; voyez, elle s'élargit encore. Reculez-vous, si vous ne voulez pas être écrasé comme un fétu sous les ruines! Majestés très-catholiques et rois très-chrétiens, fils aines de l'Église, vous n'arrêterez pas cela! Vous seriez en négation d'idées avec votre siècle, et ceux d'entre vous qui sont les sages, parce qu'ils sont les habiles, savent et disent qu'on ne gouverne que par les idées. Vous n'irez pas mettre vos fortes épaules sous le pan colossal qui surplombe démesurément. Reculez aussi, pontifes, qui vous dites dogmatiquement apôtres, et qui êtes venus, avec une abnégation maladroite et contradictoire avec le dogme qui constitue votre grandeur, abdiquer ce qui vous restait de la puissance de vos ancêtres dans le pontificat , entre les mains de l'évéque unique , du pontife suprême; votre voix collective se perdra

44 LE MlàlIMT

dans le bruit de la tempête! Le inonde ne vous a paB écoutés. A tout le bruit que vous avez fait à Rome, il a été répondu par l'indifférence univer-* selle , mot écrasant que vous ne comprenez pa» encore» Retirez-vous, et allez dans vos eî^ises couver quelque peu, sous ]a cendre, lets dernières étincelles de la foi! Les triomphes que vous atnez rêvés, splendidement vêtus de vos chapes d'or, ce sont de rudes épreuves. Évéques, laissez passer la révolution sur la Rome papale : et s'il en est parmi vous qui comprennent le sens du Ghristus faxstus est obedtens^ dites à votre frère de Rome qu'il y aurait sagesse, s'il tient encore aux vestiges de sa grandeur, d'accepter le somptueux presbytère du Vatican, parce que, le jour où auront passé les colères du peuple, le successeur de Pierre pourra bien chercher un abri dans quelque recoin des catacombes!

Ces pensées, du moins dans la mesure des événements accomplis alors, étaient celles de Julio, pendant qu'assis sur l'un de ces bancs à jour,, placés le long des bastingages, il voyait le bateau à vapeur, comme animé par une intelligence, fen-* dre d'un mpuvemeitt rapide les belles eaux de la Méditerranée. Il allait assister à Rome aux der^ nières représentations de cette pièce qui se joue depuis le moyen âge, et dans laquelle le grand acteur s'appelle vicaire du Christ , et les personnages secondaires, cardinaux et prélats. Julio ap»

PAB l'isbé ♦♦* 46

^pebit, plus tard, son voyage à Rome: une ?isite de deuil à la puissance temporelle.

Odyssée de Julio.

Nous soraoKS sur le baleau à vapeiiir des mes* sageries impériales de Marseille à Clvita Vecchia. Julio est en laïque, en costume noir, très-sévère. On peut le prendre pour un magistrat, pour un médecin, pour un professeur ; mais il ne se cache pas sur le pont pour dire son bréviaire. Les pas* sagers ne tardent pas à savoir qu'il est prêtre; il n'a ni dissimulé ni affiché ce qu'il était.

Sur le bateau est un autre personnage, habillé en costume complet de prêtre français. Il ne parait pas, il est vrai, beaucoup se préoccuper de son bréviaire; il se lie facilement avec tout le monde et joue le rôle d'un important. Julio est modestement aux secondes; cela est assez dans ses goûts. D'ailleurs, l'imprévu devait nécessairement jouer un grand rôle dans son voyage. 11 sent le besoin de ménager ses ressources.

M. l'abbé Denis, c'est le nom du personnage, est aux premières, et tient beaucoup à la place d'honneur que lui donne à table le capitaine.

Ces deux bommea se ressemblent fort peu» L'un est la candeur dans tout ce qu'elle a de vrai et de bon, Fautre est la finesse nonchalamment cachée sous la bonhomie. L'un parle peu, et d'une voix modérée, l'autre a le verbe très-baut, argumente sur toutes choses, parle de tout et a tout vu.

Julio resterait six mois sur un bateau à vapeur, qu'il n'irait entreprendre personne, sans une circonstance qui lui ferait nouer un entretien. L'autre n'était pas depuis deux heures sur le pont que, quittant le côté des premières places, il allait se promener hardiment sur le côté des secondes, et après avoir vu Julio réciter son bréviaire, il lui disait à brûle-pourpoint et à haute voix:

— Vous êtes dans les ordres, monsieur, cela me fait bien plaisir; je ne serai pas le seul prêtre de la traversée.

Et, continuant la conversation:

— Vous allez à Rome, sans doute?

7— Je vais toujours en Italie.

— Moi, je ferai un long voyage. Je veux parcourir la Péninsule, ville par ville. Elle est si curieuse à visiter maintenant.

Et sans laisser à Julio le temps de répondre, s'asseyant près de lui sur une des banquettes du bord, il lui racontait en détail toute son histoire, la généalogie des Denis, ses études chez les Jésuites, ses cours de théologie au séminaire de Lyon, les vicariats qu'il avait faits, le dernier poste

PAR l'abbé *** 47

<(u'il occupait, son vif mécontentement du cardinal-archevêque qui le négligeait dans un des re- ODÎDs de son diocèse, ses griefs contre les révérends Pères Jésuites qui lui avaient promis une protection efficace en raison de quelques services qu'il leur avait rendus, et enfin la détermination de voir Wà peu le monde, ayant eu l'esprit depuis quelques années de -faire de petites économies et ayant un grand oncle „un caissier donné par la nature^' qui le gâtait et lui avait garni d'or la ceinture pour ce merveilleux voyage d'Italie, dans lequel il se promettait tant de jouissances. Car lui, abbé Denis, voulait étudier les questions sociales, politiques, religieuses et administratives, faire de l'archéologie étrusque et romaine, suivre les grandes écoles de* peinture et de statuaire, s'occuper de géologie, de numismatique, de botanique, au besoin même de recherches agronomiques.

Déjà notre homme desséchait les marais Pontins, détruisait la malaria, changeait le désert de Rome en villes verdoyantes, fouillait le Tibre, I mettait Victor-Emmanuel au Quirinal et lui faisant faire une accolade à Pie IX, installait ce dernier, hepreux et content, sur la colline vaticane, ibre désormais des soins de la politique humaine let ayant cassé aux gages son Antonelli.

Julio écoutait tout cela paisiblement, presque froidement, cependant avec ce sentiment de curiosité naturelle au génie français qui se résume

en nous par oe mot: qu'est-ce donc que cet oif ginal ?

Tout ceci se passait sur le pont, le mach même de rembarquement à Marseille, lorsque lei «ôtes rougies de la Provence disparaissaijent len* tmnent à rhorizon, avec leurs rochers déchiquetée et figurant au loin des débris de villes ancienne! sortant d'un incendie.

L'abbé Denis allait, venait, causait avec le capitaine,, comme s'il l'eût connu depuis vingt ans. fi était d'une exquise politesse avec les dames, d'une déférence obséquieuse avec les vieillards et d'une morgue plaisante avec les hommes de son âge ou qu'il croyait plus jeunes que lui.

Il revint dans l'aprés-midi auprès de Julio.

— Me voilà encore, mon cher abbé.

La connaissance, on le voit, avait marché rapidenïent

— Ma foi, continua Denis, vous m'avez donné «dans l'œil. Je vous ai beaucoup parlé de moi. Vous avez eu de la patience avec un bavard. Mon Dieu! e'est un peu mon défaut. Les voyages n'ont que ceh d'agréable: on peut parler de tout.

Vous me direz bien de quel diocèse vous êtes ?

— De T., monsieur l'abbé.

— Ah! diable! ville antique, ville célèbre, TOUS avez là un Capitole...

Un sourire vint sur les lèvres de Julio. -^ Ce garçon-là, se dit-il tout bas, a manqué £a vocation; il était né commis voyageur.

PAR l'abbé ♦*♦ 49

— Vous étiez vicaire de quelque paroisse de la ville.

— Non, j'étais curé dans les Pyrénées.

— Ah! magnifique pays, dihon, mais terrible l'hiver, hein, n'est-ce pas?

: — Pas mal.

— Et sans trop d'indiscrétion, votre nom?

— Mon nom importe peu.

— Mais encore?

— Julio de la Clavière.

— Julio!... Attendez... Mais ce nom m'est très-connu. Voyons, ne perdons pas la mémoire... Seriez-vous l'auteur d'un fameux livre que j'ai acheté à Lyon intitulé les Jésuites dévoilés,

— Oui, monsieur.

— Pas possible! Quel bonheur 1 Je suis né pour les bonnes rencontres. Bst! J'ai delà chance. Vous rencontrer, vous, l'abbé Julio, qui avez si bien mené ces Loyola!

— J'ai été juste.

— Sans doute, trop juste même. Oh! les infâmes, je ne les aime pas moi, tel que vous me voyez. Nous ne les aimons guère plus à Lyon, dans le clergé. Ils nous rendent bien la pareille. Le cardinal en a peur. Dans nos réunions de prêtres, nous les mordons à belles dents.

— Je fais autrement que vous. Je les vénère comme prêtres, parce que en général ils le méritent; je ne blâme que l'esprit dangereux de leur ordre.

50 LE MAyriT

— Sans doute, sans doute, c'est bien ce que je veux dire. Oh! je vous ai bien compris, en lisant votre mémoire. Mais ce ne sont pas tous des saints. II y a bien là quelques gaillards qui la mènent bonne et joyeuse. Us ont à Paris leurs petits appartements privés où ils reçoivent les grandes dames.

— Je ne crois pas à ces choses-*Ià.

— Vous êtes trop charitable, monsieur Tabbé Julio. Ce sont des gens dont on ne viendra à bout qu'en les faisant connaître jusqu'au cœur.

Cet éternel abbé Denis revint encore dans la soirée trouver Julio.

— Nous avons parlé de vous à table, lui dit-il; le capitaine avait lu votre livre. „C'est un fort morceau," a-t>il dit. Il y avait là quelques figures jésuitiques qui ont fait la grimace. Ma foî^ le capitaine et moi nous avons soutenu le dire. Il ne faut jamais être lâche pour ses amis. Qui touche à ceux que j'aime me touche à la prunelle de l'œil. £t voici qu'une espèce de petit hobereau poitevin que les bons Pères expédient à Rome, a osé dire: „C'est un misérable pamphlet.'' Qu'appelez- vous pamphlet? lui ai-je dit. Et d'un regard j'ai foudroyé le hobereau qui va sans doute s'engager parmi les zouaves pontificaux. En voilà une idée! Mon Dieu! cela s'explique. Les familles nobles ont souvent leurs voyous dont elles ne savent que faire. Allez...! zouave pontifical!... Les Jésuites signent la feuille de route. Le papA

PAR L*ABBé ♦*♦ 61

est débarrassé. Quand son gaillard aura mangé de la vache enragée sous Mérode^ il reviendra en héros de TËglise et reprendra ses chevaux et ses chiens.

Julio était ébahi: il ne pouvait pas comprendre d'où ce singulier personnage tirait tout ce qu'il débitait, sans plus d'efforts qu'une fontaine qui jette l'eau à bouillons.

— Le drôle d'homme! disait tout bas Julio. Il est commode cependant comme interlocuteur, il parle toujours. Après tout, il m'a l'air d'un bon enfant

Julio était la bienveillance même. Les natures de cette trempe ne sont pas soupçonneuses. Elles ont un fond inaltérable d'indulgence pour toutes les faiblesses, pour tous les travers. Ce prêtre de Lyon paraissait fort excentrique. Les Lyonnais sont un peu bavards et passablement contents d'eux-mêmes. Julio étudiait Denis comme un modèle du genre, et voilà tout.

Malheureusement ce bavard était aussi l'homme le plus curieux et le plus indiscret. Il fit si bien, il sut si bien insister, il parvint à circonvenir Julio de telle sorte que celui-ci lui fit part du but de son voyage: retrouver une sœur qu'il croyait séquestrée dans quelque couvent des États romains.

— Je vous disais bien que j'avais raison de ne pas aimer les Jésuites. Je ne suis pas vindicatif, mais il y aurait de quoi ...

— Peut-être ne sont-ils pour rien dans tout cela. Des amis fanatiques • . .

— Allons donc, cher abbé, vous êtes bien naïf! Oui , ils se seront servies d'affidés. Mais le tout, allez, croyez-moi, est bien sorti de Tofficine de Loyola.

— Quel drôle d'homme! se disait toujours Julio.

— Voyez-vous , si j'étais à votre place je n'irais pas à dix endroits pour retrouver ma sœur. Elle est à Rome! Elle est à Rome, vous dis-je, comme nous sommes tous deux sur la Méditerranée; et si j'étais là, j'aurais bientôt trouvé le couvent où sans doute on la retient captive.

— C'est peut-être moins facile que vous ne le pensez.

— Ahl si s'était moi, je dépisterais ma sœur à la barbe du général des Jésuites.

Julio commençait à se fatiguer du langage, du ton et de la familiarité de M. Denis. Il se leva, le salua et se retira dans sa cabine.

Eu arrivant à Civita Yecchia, Julio n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez l'agent de police français, pour lequel il avait une lettre du substitut du procureur impérial de T. Cet agent, homme du reste d'une parfaite politesse, se montra entièrement disposé à seconder Julio« sinon de ses efforts, car jusqu'à ce moment lui-même n'était parvenu à aucun résultat, du moins de ses

PAR l'abbé ♦** 53

conseils et de l'eipérience qu'il avait des États romains.

— Dans ce pays, lui dit-il, il n'y a guère de police que la nôtre, mais elle est très -active à Rome, et, si elle n'a encore rien découvert, pas même d'indices au sujet de mademoiselle votre sœur, c'est qu'il n'est nullement probable qu'elle ait été amenée à Rome, ou au moins qu'elle y ait fait quelque séjour. Il est bien rare qu'une figure étrangère, même de femme, échappe à nos agents. Du reste, vous concevez que si les Jésuites, comme vous paraissez avoir des raisons de le croire, sont les auteurs de cet enlèvement, ils ne sont pas assez maladroits pour avoir fait venir votre sœur dans une ville où leur influence spirituelle est immense, mais où ils sont placés, et ils le savent bien, sous notre surveillance. Quelle idée, par exemple, que la personne enlevée ait été amenée dans la maison du Sacré-Cœur, alla Trinita del Monte, couvent où entre chaque jour le grand monde de Rome, où les enfants s'aperçoivent de tout, où Ton ne pourrait cacher personne vingt-quatre heures. Ma conviction bien intime est donc, après les recherches actives que notre nombreuse police a faites à Rome, qu'il est inutile d'aller là faire des perquisitions nouvelles. Ce serait du temps , de l'argent perdu. Mais si mon flair ne me trompe pas, les Jésuites, qui ont des» ramifications partout, auront séquestré la jeune personne dans quelques-uns de ces vieux

couvents de province, espèce de petites citadelles où régnent tous les usages du vieux temps , qui ont encore droit d'asile, où nulle police ne pé* nètre et où certainement une prisonnière resterait un siècle sans que personne put l'y deviner. Voîlà, monsieur l'abbé , ce que je crois Vrai ; et je ne crains pas de vous le dire, rapportez - vous en à mon expérience. N'allez pas à Rome, si ce n'est pour votre plaisir; mais parcourez le pays en touriste ou en archéologue, en marchand même, pour mieux pénétrer partout Parlez toujours italien, cette langue vous sera bientôt familière. Les États pontificaux ne se composent plus que de quatre provinces: la délégation de Civita Vecchia où nous sommes; celle de Yiterbe, qui en est voisine au nord; celle de Frosinone sur la frontière napolitaine au midi, et au centre ce que les Italiens appellent provmcia di Borna, Tout cel^ occupe une contrée de cinquante lieues de long sur quinze de large. C'est l'étendue de deux de nos départements de France. Il vous sera donc facile de parcourir .eia. En ce moment il y a» assez de sécurité sur les chemins. Visitez beaucoup les églises. Donnez- vous de suite soit pour un prêtre ou pour un marchand de tableaux, soit pour un archéologue qui visite les antiquités du pays; avec cela vous ne réveillerez aucun soupçon; et le hasard, ou mieux la Providence, vous servira. Le pays est plein d'évêchés, de couvents. Allez partout: examinez tout: faites parler sur le

PAR l'ibbé *♦* 56

personne] de chaque maison. Soyez prudent. Vous paraissez calme et réservé : c'est ce qu'il faut avec les Italiens qui sont d'une incroyable finesse. Us soupçonnent ceux qui interrogent. Adieu, monisieùr. Venez me voir n'importe dans quelles circonstances. J'ai l'ordre précis, ainsi que tous mes agents, de vous être favorable.

Julio remercia vivement cet homme qui paraissait si bienveillant pour lui. Il salua et se retira. Il avait à peine franchi la porte du cabinet de' l'agent, que celui-ci le rappelait et prenant un ton de voix bien bas, lui dit:

— Je viens de réfléchir. Il faut que je vous prévienne de vous tenir sur vos gardes dans ce pays, à Rome surtout, si vous y allez. Nous savons que les Jésuites ont aussi leur police. Évidemment ils sont informés à l'heure présente que vous êtes en Italie. Ils ont intérêt à vous perdre. Si vous étiez un laïque, vous les braveriez, à part les coups de stylet. Mais vous êtes prêtre, et ils ont toute puissance sur le tribunal de l'Inquisition duquel relèvent à Rome tous ceux qui sont dans les ordres sacrés. Quand on veut perdre un prêtre à Rome, rien n'est plus facile. On lui prête un délit qui ne relève pas de la justice civile, et, au nom des immunités ecclésiastiques, le prêtre est livré à l'Inquisition. Je vous en dis assez: vous me comprenez, et j'ajoute que la police française ne peut rien sur ce tribunal. On en dit des choses terribles, quoiqu'il se soit un peu adour'

depuis ravénement de Pie IX; mais toujours ne vous y fiez pas. Je crois vous rendre là un service d'ami. De ' grâce ne dites jamais que je vous ai donné cet avis. A force d*en tendre les Italiens prononcer le nom la santa Inquizitione avec terreur, nous-méme Français, nous finissions par ne pas être trop rassurés sur ce mystérieux tribunal, et nous tenons à ne pas avoir affaire . à luL Mais vous m'inspirez un véritable intérêt Soyez discret et prudent. Adieu de nouveau. Puissiezvous être heureux ! v

Suite de TOdyssée de Julio.

Au sortir de son entrevue avec l'agent français, le premier personnage qui vit Julio fut l'abbé Denis.

— Vous partez pour Rome?

— Pas le moins du monde, dit Julio.

— Je gage qu'on vous en a dissuadé.

— Oui.

— En ce cas, l'on vous trompe et Ton veut vous perdre.

PAR l'abbé ♦** 57

I — Allons donc! quel intérêt aurait- on à me Iromper?

— Qui sait? Il y a une police qui sert queliDefois deux partis opposés.

— Je n'ai rien à craindre de ce cdté-là.

— Voyons, vous faites le mystérieux. Vous ^nez de chez Tagent français.

— Comment savez- vous?

I — Mon Dieu, un simple hasard.

— Eh! bien oui, l'agent français m'a donné ^s raisons péremptoires, pour me détourner d'aller perdre mon temps à Rome, en des recherches longues et inutiles.

— Suivez son conseil! Faites! Mais selon moi ee n'est que là que vous auriez chance. Enfin il De faut pas faire du bien aux gens malgré eux. adieu, à revoir. Nous nous rencontrerons peutêtre.

— Possible.

— J'ai envie de commencer mes courses par cette partie de l'ancienne Étrurie extrêmement curieuse en antiquités.

— Eh bien, bon succès! Adieu.

Julio se traça d'abord son itinéraire. Il allait visiter tout le nord de l'État pontifical. Voir bien en détail Corneto, Civitella, Vilerbe, Civita Castellana et leurs environs. Il descendrait dans le midi par Tivoli, Velletri, Terracina. Frosinone.

Modifiant un peu son costume, il prit les vêtements d'un marchand ambulant. Ensuite il alla

chez l'un des marchands qui, d'ordinaire dans les grandes villes, ont un magasin d'objets pieux provenant de la Terre-Sainte. Il s'acheta une jolie pacotille. C'étaient des chapelets, les uns en grains d'olivier, les autres en bois de senteur, le tout héx à Jérusalem, des nacres sculptées représentant des scènes évangéliques, des christs ouvragés, de petits médaillons, des croix de nacre, etc., etc. Julio pensa avec raison que, muni de ces objets, il aurait un accès facile dans les maisons religieuses, et pourrait, sans éveiller aucun soupçon, prendre des informations minutieuses sur le personnel des couvents.

Il trouva d'occasion un de ces petits chevaux robustes et doux qui conviennent aux courses journalières. Ainsi installé pour son voyage, ii prit la route du nord et se rendit à Corneto.

Le pauvre abbé ne fut pas heureux dans ses débuts. Il trouva partout un accueil presque glacial. Il parvînt pourtant à placer quelques objets de piété dans deux ou trois maisons reli* gieuses de la contrée. Encore se renseignait-il difficilement sur les localités qu'il avait intérêt de visiter.

Puis son abbé Denis, comme un oiseau de mauvais augure, se trouva installé dans Valbergû principal de la ville, quand lui-même y entra dans son nouvel équipage.

— Tiens, charmant homme! lui dit Denis, quel changement de décoration! .Moi, ma foi, je

PAK l'abbé *** 59

^B& daas les états de mon véritable souverain ; je

Contre partout mon caparaçon.

^ — Vous faites à merveille, dit Julio, et il lui

Itonrna le dos.

^ Cet homme l'impatientait. Il aimait l'indépen-

iance de caractère, quand elle s'unit dans le

jprétre à la délicatesse et à l'observation des con-

(«enances. Il détestait ces faiseurs et ces bavards

Ki posent, dans le clergé, en bons enfants. Maître nis avait cru faire sa cour à Julio par son ton dégagé: il n'avait inspiré que du dédain. I De Corneto notre pèlerin se dirigea sur Tos- ^canella, petite ville très-curieuse comme celles de |«ette partie des États romains, autant par les (vestiges de l'art étrusque qu'on y découvre de jlous côtés, que par l'aspect si étrange que présentent les villes romaines, toutes pleines encore lie leurs édiOces du moyen âge, et spécialement de ces tours carrées d'une prodigieuse hauteur, espacées irrégulièrement dans l'enceinte des villes, destinées dit-on, autrefois à servir de refuge dans les guerres civiles.

lulio savait qu'en Italie il y a beaucoup de villes qui ont leur antiquaire, leur marchand de bric-à-brac, espèce de demi-savant et de demibrocanteur, qui parcourt les grandes maisons, les couvents, pour recueillir les émaux, les médailles, les poteries antiques, les bronzes, etc., etc. Ces hommes connaissent à fond les localités qu'ils habitent, sont prévenants pour les étrangers qu'ils

espèrent allécher par quelque vase étrusque rac commode artistement, ou par quelques-uns de ce bronzes fabriqués à Timitation de l'antique qu'il font oxider dans leurs caves et qu'ils vendeif impudemment comme œuvres de la plus hauti antiquité! Cette fraude s'exerce en plein joui dans toute l'Italie, et il n'y a pas de ville où Ici facchim n'aient dans la poche quelque mercun ou quelque priape couvert de vert-de-gris qu'ils vous oifrent, avec un air de mystère des plus co^ miques, comme un objet de prix.

Toscanella possédait un de ces hommes, lé type du genre. Il est vrai que celui-ci avait sérieusement étudié ses antiquités romaines. Ce n'eo était pas moins un pauvre hère, vivatit de ses marchés et de ses trocs, et tirant, comme ^ on dit en France, le diable par la queue. Honnête du reste, par exception avec ses confrères, et n'ayant jamais vendu un faux antique.

Julio alla trouver cet homme fort connu des voyageurs archéologues, le signor Carlo Yalloni. Il entra en marché avec lui pour quelques petits antiques, récemment découverts dans l'ancienne nécropole de Toscanella, où les bons Romains de notre époque gagnent leur vie à passer à la claie Ja poussière des tombeaux de leurs ancêtres.

— Vous devez bien connaître tout le pays, signor Carlo, lui dit Julio.

— Je le crois, Excellenza, depuis quarante ans que j'habite cette heureuse contrée, peu de loca-

PAR l'abbé *** 61

lilés ont échappé a mes investigations. Nous sommes ici sur les débris d'une bien grande civilisation. Ah! ies Étrusques, Excellenza, un peuple religieux, guerrier, artiste...

— Les Étrusques m'intéressent moins que l'état actuel des ordres religieux en Italie. C'est là ma spécialité. Vous savez, on ne peut pas tout embrasser ...

— Excellenza I que vous avez raison ! Défionsnous de ces hommes qui savent tout: ils ne salent rien. J'ai aussi ma spécialité, et>je vous réponds que je m'y suis livré avec ardeur. Elle est un peu la vôtre: mais j'ai voulu prendre cela de haut. A Jove prîncipmm. J'ai sur cette grande question des collèges de prêtres, de professes, depuis la plus haute antiquité jusqu'aux JNrdres institués sous le catholicisme, une foule de ^cuments que je mettrai de grand cœur au service de- Votre Excellence.

— Merci, signer, je suis moins savant que rous, je ne me livre qu'à des recherches de staistique.

— Il y a là des choses extrêmement curieuses, ie vous l'assure, et qui éclaircissent pleinement b question du paganisme antique et la substitupon du clergé et des institutions chrétiennes, au pontificat et au sacerdoce, de la vieille religion. Rome a toujours été la ville religieuse par excel- ^ice. Par malheur le sacerdoce y a une telle puissance, que la dignité de porUifex maximus j ^

62 LE VAOmT

était prisée à Tégal de celle de l'empereur. El quand Rome eut ses papes, ses pontifes de la foj nouvelle, les empereurs, convertis eux-mêmes, VeH que Constantin et ses successeurs, gardèrent ci titre si important de pontifex maœtmusy en rah son des honneurs et des revenus immenses qui ] étaient attachés. Ce ne fut que sous Gratien qu< le pontiGcat catholique ne vit plus, sur les àè* crets' des empereurs, ce titre ambitieux pris ainsi obstinément, sous la religion nouvelle, à la barbe des évéques de Rome. A Theure présente, si la Rome papale tient tant à se conserver telle qu'elle fut au moyen âge, c'est que, comme autrefoisj ce mélange de temporel et de spirituel lui va à merveille. On croit communément que ce sont les papes qui sont rois de Rome. Ce n'est pas cela du tout Ici la royauté prime fortement le pontificat. Nos papes tiennent plus aux carabi;" niers qui forment leur escorte en qualité de rois^ qu'aux prélats domestiques, qui ne le quittent pas et leur font bénir des croix et des chape-i lets. Le pape, à l'époque de la splendeur du bol^ vieux temps, était le premier souverain de l'Europe. Et ce roi, dans des hommes de la trempa de Jules II , faisait au pape l'honneur de l'enve* lopper sous la cuirasse. C'était César empereur] et souverain pontife. Tout bonhomme qu'il est, notre digne et vénéré Pie IX donnerait encore id mitre pour la couronne royale. Ne vous étonnelj donc pas de l'obstination de notre gouvernemenl

PAR .l'abbé ♦** 63

jiérîcal à refuser d'entrer dans la grande famille ^itaire. Us se soucient bien de Tltalie une. ^ons donc! Us ont un plus grand intérêt. Le pontificat et la prélature, c'est de bon argent comptant Vous ne comprenez pas cette question, N)us autres Français. Nous voyions ici les choses de près, nous pauvres Romains. Nos prêtres, ne lous choquez pas du calembour, combattent pro ms et foda,

— Je tiendrais peu . . . Sans doute, cette question politique...

— Pardon, Excellence, procédons avec ordre. Je vous disais donc que la Rome antique avait donné on développement immense à l'élément religieux. Sa politique y entrait pour beaucoup. On peut gouverner un certain temps les peuples avec la religion. Tant que les sciences positives ne viennent pas braquer leurs grosses lunettes sur toutes chose^, tant que l'homme ne résout aucun problème religieux et social autour de lui, le plus simple pour ceux qui gouvernent c'est de lui faire . peur des dieux. Cela peut au besoin remplacer

la verge et le bourreau. Mais le jour où l'homme prend possession de lui-même...

— Vous avez bien raison, signor Carlo, mais ne pourriez* vx)us pas ?.. .

— Oui, Excelleuce, c'est juste, passons ces "^ théories générales. On ne sait guère, dans le inonde savant, que la Rome antique avait vingt iu». pluQ de temples fameux, do chapelles, d'aedi-

eules déiSiés aux dieux que n'en a la Rome moderne sous le vocable de tous les saints du paradis. Si vous pouviez parcourir avec moi les quatorze régions, qui divisent la ville aux sept collines ou, pour être plus exact, aux dix collines, vous seriez surpris de cette quantité de temples, de fana^ de délabra^ û^œdes, d'œdîcula, consacrés aux dieux. La première région. Porta Gapena, avait quatre temples, le temple d'Isis, le temple de Sérapis, le temple de la Fortune des voyageurs, le temple de Mars hors des^ murs. Six cèdes, dix œdîctda, La seconde région, le Gceli Montîum , le mont Caelius avait cinq temples, le temple de Tullus Hostilius, celui de Bacchus, celui de Faïuie, celui de Claudius, celui de la déesse Garnea, Elle avait huit œdtcula.

— Tous ces détails . . .

— Oui, je comprends, nous y voilà. La troisième région avait deux temples, celui dlsis et de Sérapis Moneta, et le fameux temple de la

. Concorde virile et huit œdîctda, La quatrième région avait dix temples. Négligeons, Excellence, les cedicuia,

— Oui, signor, vous me ferez plaisir...

— La cinquième, Usquilina, avait dix-sept temples, parmi lesquels le fameux Panthéon. La sixième, Alta Semîta, avait dix-sept temples. Je vous fatiguerais...

— Oui. Abrégez.

— La huitième, celle du Forum, avait vingt

PAR l'abbé *** 65

et un temples, dix œdesy douze œdtcuia. Vous voyez, je vous ai fait grâce . . .

Julio subissait une des plus fortes épreuves de patience auxquelles il eût été. soumis de sa vie. Il tremblait de froisser son ennuyeux savant: il l'interrompit toutefois encore de nouveau.

— Mais, excellent signor Carlo...

— Notez qu'il y a une foule de temples dont la position est encore parmi les desiderata de la science. Ainsi, où était le temple de la Fortune vierge, celui de Jupiter vainqueur, celui de Junon caprotine, celui de Vénus victorieuse et de vingt autres? J'ai fait sur cela des recherches, et je puis remplir maintenant une lacune, en désignant la place du temple de la Fortune mâle, à l'endroit même où l'on vient d'élever la colonne de l'Immaculée Conception. Que dites-vous de la coïncidence?

— Tout cela est sans doute fort intéressant, mais...

— Je vous ai dit que nous devions procéder avec ordre, comme on le fait dans toute question scientifique. Maintenant, quant aux divinités ellesmêmes, vous n'êtes pas sans connaître les deux vers d'Ennius sur les douze dieux consentes^ c'est à dire, formant le conseil, le sacré collège de Jupiter :

Jvno, Vesta, Minerva, Cere$, Diana, VentiSy Mars, Mercuriua . . .

— Pardon, mais...

— On a toujours cru que Jupiter était le premier des dieux. C'est une erreur. Mes recherches m'ont amené à constater que la pren\ière. divinité étrusque, la plus illustre, celle que j'appellerai aborigène et autochtone, c'est Janus.. Janus ou lanus , dont l'étymologie . grecque est, selon moi, incontestable. Si du mot grec Jcametn, vous retranchez l'aspiration , vous avez ametn,^ c'est à dire, le principe, l'éternel C'était lui qui avait semé la race humaine: de là lui venait son nom de Semeur. Le plus célèbre de ses temples étiait celui de Janus quadrifronsy où sa tête ét^iit formée de quatre visages, correspondant aux, quatre points du ciel, toujours, Excellenza, comnae. symbole que c'était le premier djBS dieux, le diep. universel.

Julio se vit perdu: la dissertation n'allait. jamais prendre fin. Il comprit qu'il fallait ramener peu à peu son homme à la question qui l'inté-. ressait plus que celle des douze grands dieux.

— Vous m'avez parlé, dit-il, des ordres reJir gieux de l'aotiqufté . . .

— Oh! parfaitement: ce fut Fannus, fils de Saturne, roi du Latium, qui le premier institua, des temples, des bois sacrés, des autels, pour les sacrifices , et des collèges de prêtres ou sacrificateurs. La plus ancienne congrégation sacerdotale que je retrouve dans^ les époques primitives, est. celle des Luperci^ qui faisaient leurs sacrifices

par.l!abbé *** 67

au dieu Pan, c'est à dire, au dieu tout, au dieu universelle. Le collège des frères, appelés par Varron Arvales, est de la plus haute antiquité. Ils furent institués, dit-on, par Aeca Laurentia^ nourrice de Romulus. Flatterie des historiens. Je pourrais prouver que l'institution de ces religieux est beaucoup plus ancienne. Ces frères étaient au nombre de dou^e: ils portaient l'infule et la robe blanche, et ils avaient sur la tète une couronne d'épis. Leur grande autorité consistait à régler les différents sur les bornes des héritages. Ce collège ou couvent est le type des ordres religieux anciens et modernes. Croyez bien que rien n'est changé à Rome: les noms seulement diffèrent. Le fameux collège des flamines est le sacré collège d'aujourd'hui. Ces Luperd, habitants du mont Palatin, qui allaient vêtus de peaux de bêtes fraîchement .immolées, ne sont-ce pas nos capucins allant pieds nus, vêtus de leur tunique comme, d'une peau de bête? Les femmes les ont en vénération comme ces matrones romaines, qui se présentaient d'elles-mêmes aux coups de ces Laperciy pensant que cela les rendrait fécondes. Le malheureux Julio trouvait un peu forcés les rapprochements de l'antiquaire, mais il tremblait,, en disant un mot de contradiction, d'éterniser le colloque et de n'arriver jamais à ces précieux renseignements, que peut-être cet homme bizarre, qui paraissait une encyclopédie vivante, pouvait lui donner. Il se tut donc, se réservant

de placer quelques mots pour ramener son savant à la question posée.

— Venait ensuite, continuait Fantiquaire, le collège ou Tordre des Aruspices, célèbre dans toute rÉtrurie, et Tune des premières institutions religieuses.

— Vous pourriez me donner moins de détails, je ne voudrais pas abuser de votre temps.

— Ah ! Excelienza, tout mon temps est à vpus.

— Mais, moi-même, signor Carlo, le mien est fort limité.

— Ah! c'est différent. Alors je ne vous parlerai point du collège des Flamines. Je regrette aussi la question si intéressante du couvent des vestales. Ces prétresses si vénérées à Rome, premier type de carmélites et autres religieuses, qui entretenaient le feu sacré.

— Bon, nous y voilà enfin, se dit Julio. — Signor Carlo, je tiendrais beaucoup à être aidé par vous dans mes recherches statistiques sur la situation actuelle des ordres religieux dans les États romains. Nous n'avons en France que des notions vagues...

— J'ai tout cela. Vous avez à Civita Vecchia, des franciscains, des hiéronymites, des carmes, des capucins; à Corneto des bénédictins, des carmes, des capucins: vous trouverez les capucins partout, sans parler des Jésuites.

— Donnez-moi spécialement la note des couvents religieux de femmes.

PAR l'abbé *** 69

— Oh! tout cela je l'ai dressé par tableaux, seloit les localités et selon les différentes délégations. Tenez, Eicellenza.

Et l'interminable antiquaire mettant la main sur une grosse liasse de manuscrits, en tirait un infolio épais, composé d'états ou de nomenclatures.

— C'est ce que je voulais, excellentissime Signor.

— Suivez bien tous mes tableaux. Vous avez d'abord la grande famille bénédictine, dont le Mont-Cassin est le cbef d'ordre. Vous pourriez étudier les maisons de cet ordre dans chaque délégation, la date des fondations, le nom des fondateurs, le revenu de chaque couvent La grande famille de Saint-François est la plus féconde de toutes les familles religieuses, poursuivit le signor Carlo, puisqu'elle se recrute le plus facilement parmi le peuple. Arrive Tordre de Saint- Augustin. Tout cela est classé méthodiquement. Si vous voulez même prendre plus rapidement vos notes, voilà une table des matières, œuvre de patience, je vous assure. Mais une bonne table, c'est un bon livre. Vous avez là votre affaire : augustines , bénédictines , capucines , carmélites, cisterciennes, clarisses, dominicaines, ursulines, visitandines; j'y ai ajouté, en supplément, les congrégations modernes : le Sacré-Cœur, les sœurs de Saint- Vincent de Paul, les sœurs de Saint-

70 LE MAÔDIT

Clidrles, les soeurs de Saint- Thomas de Villeneuve, ies sœurs de Saint-Joseph, etc., etc.

— Votre travail est admirable, signor Carlo. Permettez -moi de prendre seulement quelques notes.

— Très-volontiers, Excellence.

Et Julio, sûr cette fois d'avoir des renseignements complets, tira un carnet de voyage et nota exactement toutes les maisons de femmes subsis- ' tantes dans les provinces romaines.

— Vous n'avez pas été long dans vos recherches, Excellence. A présent pour ces petits bronzes, tomberons-nous d'accord?

C'était pour en venir là qu'il avait tiré de sa prodigieuse mémoire tant de souvenirs du vieux temps. Et, dans ce moment où rien n'allait des affaires d'antiquailles, c'était la manière d'attirer du pauvre homme. Julio marchanda pour la foraie et paya ce que voulut l'antiquaire.

Les renseignements très -précis qu'il prit à Toscanella lui prouvèrent qu'il fallait continuer sa jjj^te, et il se disposa à partir pour Valentano.

.Vu moment où il sortait de VAlbergo nuovo^ es fraï^ parut du haut d'une fenêtre de l'hôtel. ies capuè^^*® ^^ l'abbé Denis.

mes des ?" voyage, icharmànt abbé!

partout sai^*^^°™^"^ ^* ™® ®^^^ comme mon ombre,

— Doni^ , Vents religieu

PAR l'ÀBBÉ *♦♦ '71

xin

Eencontre.

Muni de son précietix itinéraire, le cœur plein d'espérance, Julio prit la route de Yalentano. il y avait là une maison de Bénédictines riche et puissante. Une magnifique église décorée d^un vaste portique , élevé sur les dessins de Bernini, était Torgueil des filles de Saint-Benoît, et quoique depuis Finvasion française, sous la République, le monastère n'eût plus la prospérité d'autrefois, ni un nombre aussi important de religieuses, c'était encore l'un des plus prospères des États pontificaux. Il fallait faire là des recherches. Louise pouvait être à Yalentano. C'est une petite ville frontière, éloignée des routes que suivent les voyageurs. Ce pays est délicieux et extrêmement salubre. Oi^cîqi^c chose disait à Julio que son trésor, car c'était son mot de cœur, était là.

Il fallait faire le siège de la place, y pénétrer, tout voir. C'était là la difficulté. Parler à la révérende Mère, offrir ses marchandises, entreprendre une causerie sur les lieux saints; l'habileté de JÛlio pouvait aller jusqiie-là. Encore lui fallait-il s'armer d'un certain courage. Il lui manquait ïa hardiesse et la loquacité de l'abbé Denis. Le soir

à rOsterta deïlcu Gampana où il avait pris gtle^ài il rôdait d'une salle à l'autre comme une âme eniK peine;, ne sachant à quel saint se vouer pour ob- ,^ tenir des détails sur le personnel de la maison .j, des Bénédictines. ;.

Il sonda le maître de Tauberge. %^

— Vous avez ici un bien beau couvent. . - Ob! magnifique, signor.

— Les sœurs sont nombreuses?

— Douze dames de chœur, huit sœurs converses.

— Ces dames sont toutes du pays?

— Je ne sais pas' ce que vous voulez dire.

— Y a-t-il des étrangères parmi ces dames ?

— Peut-être bien. Nous autres nous ne con- . naissons pas les nonnes.

Le maître de l'auberge dit cela d'un ton à faire comprendre qu'il ne voulait pas continuer l'entretien.

— Cet étranger est un espion piémontais, pensa-t-il.

Julio ne fut pas plus heureux auprès de la maîtresse de la maison, jeune femme dodue, enfoncée dans une espèce de large sopha. Il ne put obtenir de l'Italienne que ces mots:

— Nous ne savons pas ces choses-là, signor. £t elle se dit:

— Cet homme est un ennemi des couvents, un agent révolutionnaire.

L'idée lui vint de se signer. C'était une des

PAR l'abbé **♦ 73

Htentes du padre Antonio, confesseur des BédicLînes.

Julio rentra désolé dans sa chambre.

Une petite fille alerte , à l'œil vif, vint porter Dr sa table une carafe d'eau fraîche et du sucre l'il avait demandés.

Tenterait-il une conversation avec cette créa-

qui pouvait savoir beaucoup de choses?

D s'y décida.

— Dites-moi, charmante enfant, vous êtes de Valentano?

— Oh oui, signor.

— C'est un bien joli pays, puis il y a un beau couvent.

;' — Ce n'est rien que le dehors, c'est le de- Idans qu'il faudrait voir. Oh! le magnifique cloître, les belles peintures. C'est là, signor, qu'il y a des jolies madones, les murailles de l'église sont toutes dorées; et les chambres des dames, qu'elles sont bien ornées, on dirait des petites chapelles. Oh! elles sont bien heureuses ces dames!

— Vous y êtes donc entrée quelquefois.

— Quelquefois? très-souvent; et j'en sors il y a huit jours. On m'avait prise pour le service d'une jeune étrangère qui est venue de Rome passer quelque temps dans le couvent par ordre, disait-on, des médecins. Ce pays est très-sain, voyez- vous, signor.

— Elle est grande cette étrangère?

— Oh! oui, très-grande.

74 LE'kAtblT

^ Belle?

— Belle comme une madone.

— Elle parlait italien?

— Pas un mot. Aussi nous ne pouvions noi * entendre. C'était bien fâcheux, n'est-ce pas, sîgnôi

Aussi , après trois jours de service , la rétéréni Mère m'a dit: Tu es une sotte, tu ne peux rii faire comprendre à mademoiselle. Et J'ai été congédiée. Heureusement qu'à la Campana j'ai trouva une bonne place.

— Parlait-elle français, cette dame ?

— Je crois que oui.

• — Vous ne savez pas son nom?

— Je l'ai entendu deux ou trois fois, mi^ je l'ai oublié.

— N'était-ce pas Louise ?

— Je crois que oui. Elle avait l'air bien triste, bien fatigué, bien pâle. Sa poitrine, disait-on, était dans un mauvais état.

Julio ne put obtenir d'autres renseignemetito sur la belle étrangère qui venait chercher la saàté à Yalentano.

La jeune fille se retira avec un sourire.

— Bonsoir, signor.

Resté seul, Julio songea, rumina:

— Elle est grande, elle est belle probablement, elle s'appelle Louise. C'est elle, c'est ma sœur! La maladie de poitrine, l'air des montagnes ordonné par les médecins, tout cela est fabriqué par les Pères pour donner le change. Elle ne

PAR l'abrb ♦♦♦ 75

lait pas on mot d'italien. Si elle avait habité Rome ou toute autre viUe, elle saurait se faire comprendre d'une petite servante. C'est ma Louise ! fe'est ma Louise !

' £t dans son enthousiasme, il marchait à grands ^ dans la chambre.

> — On étouffe ici ; allons un peu prendre Tair. La nuit approchait, mais n'était pas sombre encore. Il passa devant le portique de l'église, qui donne sur une petite place assez régulière; ensuite il suivit de petites rues .étroites formant comme un chemin de ronde autour du monastère. Quand il revint sur la place, une voix partit du porlique de l'église.

— Eh bien! monsieur l'abbé, êtes- vous heu- 'reux? Avez-vous trouvé ce que vous cherchez?

Cette voix, on le devine, était celle de l'abbé Denis. >

Julio, d'ordinaire doux et, bon, avait des mo- 'ments où il dominait difticilement sa vivacité. Il 86 précipita vers le portique.

— Monsieur, que vous importent mes affaires? 'ie voudrais que vous pussiez ne pas me crier: ^M. l'abbé, dans toutes les villes où je passe. Quoi qu'il soit fort singulier que nos deux itinéraires coïncident constamment, veuillez dorénavant me feire le plaisir de me traiter en inconnu.

Cette sortie était maladroite. Il ne fallait pas ie faire on ennemi de ce compatriote qui , après

tout, avait le droit de venir prendre le frais dans^ les montagnes de l'Étrurie.

— Je ne vous appellerai plus M. l'abbé, cria-t-il à Julio. Adieu, monsieur. Nous pourrons cepen*^ dant. nous revoir.

Ce mot fut dit d'un ton amer et haineux qui ^ût dû faire réfléchir Julio.

Le lendemain JuHo se présenta chez la révérende Mère des Bénédictines.

C'était une femme de cinquante-cinq ans en-< viron. Son œil doux et pur, qu'aucun amour humain n'avait troublé, ses lèvfes fines et rosées, son teint d'un blanc mat qui rendait seul ce lent étiolement de la beauté sous l'ombre du cloître, un front sur lequel on ne découvrait aucujie ride, des mains ravissantes, tout un ensemble chaste et calme, faisaient de cette femme un type que n'eût' pas dédaigné le pinceau d'un maître.

Elle accueillit Julio avec cette réserve gracieuse^ que prennent les femmes du monde devant des; étrangers.

— Je viens vous offrir, ma révérende Mère, des souvenirs pieux de la Terre-Sainte. Ce sontdes chapelets de grains d'olivier du Jardin des' Olives, cueillis par les vénérables franciscains de< la Terre-Sainte, propriétaires de ce jardin, qu'ils ont fait entourer d'une muraille depuis quelques années. Il y a là quelques oliviers si anciens qu'on les regarde comme contemporains du Christ. Tout cela est authentique, ma révérende Mère.

PAR l'abbé ♦** 77

! Le petit speech de Julio fut dit d'un ton si honnête, le brave prêtre portait si bien sur ses traits cet air de loyauté auquel par instinct on ne se trompe pas, que la Mère s'empressa de jeter les yeux sur les petils objets qu'il étala, assez prestement, sur une jolie table ronde de mosaïque de Florence d'un grand prix, le seul meuble, avec quelques fauteuils en soie blanche ouvragée de fleurs, qui décorât le parloir extérieur de la révérende Mère où Julio fut reçu. Comme il était [plein de goût, il avait choisi dans le magasin de ICivita Vecchia plusieurs objets qui avaient une valeur artistique, au risque de ne pas les placer dans sa course aventureuse. C'étaient de ravissantes nacres sculptées, des reliquaires travaillés avec goût, mais contenant des reliques d'une authenticité fort douteuse, tels que cheveux de la Vierge, mils de chameau de la ceinture de saint Jeanbptiste, fragment des sandales de sainte Anne, EQorceaii de la cfèche de Bethléem. La révérende Hère aurait acheté toute la pacotille de Julio, ce qui n'eût pas fait Taffaire d'un marchand de cette sorte, tant elle trouvait tout charmant. Elle donna ^n signal, et à l'instant toutes les dames, qui prenaient leur récréation dans le cloître, arrivèrent X)mme un essaim folâtre.

— 0 ma mère, quels curieux chapelets!

— Que de jolies choses!

— Oh! les beaux reliquaires, qu'ils seraient )ien sur l'autel de la Madone?

— Notre Mère, achetez donc ces nacres merveilleuses !

Julio jeta autour de lui des regards avides. Il y avait là des femmes romaines d'un beau type, et dans les rares moments où les religieuses peuvent ainsi se trouver devant un étranger, ne fût-il qu'un marchand, elles cèdent, à leur insu, à cet irrésistible besoin de plaire qui est la grande attraction de la femme. Julio, avec son costume assez étrange, avait pourtant toute la distinction de Thomme bien élevé. Il pouvait prendre un habit modeste; il ne pouvait s'ôter ce regard de penseur , ces intonations si pures , ce parfum de bon ton qui trahissent partout les natures d'élite. Son silence même, sa modestie, le peu d'empressement qu'il mettait à se défaire de sa marchandise, en faisaient à la lettre un de ces amoureux déguisés qu'on nous présente sur le théâtre, et qui vont glisser un regard ou un billet doux à une amante que des parents barbares ont jetée dans le cloître.

Le beau marchand dut rester dans le souvenir de plus d'une des bénédictines, non pas avec des désirs coupables, mais comme de vagues images qui font rêver à ces bonheurs inconnus que des vœux éternels ont proscrits, mais dont l'âme garde malgré elle les puissants instincts.

Julio vit toutes ces figures et n'en regarda aucune. Où était Louise? Pourquoi Louise n'élaitelle pas dans le cloître avec les dames de chœur ?

PAR L'fBBÉ *♦* 79

I Élait-eUe recluse dan^.sa chambre? Etaitrelle ma* ' lade réellement?

Tout le c(Bur du frère se bouleversa. C'était à peine s'il répondait aux interrogations de la révérende Mère et des religieuses.

Julio, qui nç voulait pas vendre, avait fait des prix exorbitants . de chaque objet Ils n'en attiraient que davantage la cupidité de la Mère,. Le moment était, venu où la marchandise allait être acceptée: la bourse s'ouvrait déjà. Que faire? Quel mot dif;e . pour voir cette étrangère? Comment s'y prendre? Julio ne pouvait sortir de là sans avoir tenté quelque chose. Il éleva sa pensée vers Dieu, et prenant un peu de courage il dit , le moins mal qu'il pût, sans cependant comprimer entièrement un léger tremblement de voix;

— :.Si cette jeune personne. que vous avez ici depuis peu d^ temps. voulait. ..

La révérende Mère jeta sur lui un regard sévère.

— r Comptent savez-vous, monsieur, que nous avons ici... Allez, mes sœurs, rentrez! Vous n'êtes qu'un espion, monsieur; votre trouble vous trahit. Veuillez vous retirer... Une lettre de Rome nous avait prévenues qu'on chercherait à voir celle que sa, famille nous a confiée.

Et y saluant avec une froideur glaciale, elle laissa l'infortuné plier bagage, et rentra dans l'intériepr de la maison. Une sœur converse vint

conduire Julio jusqu'à la porte du monastère et la referma sur lui.

La révérende Mère, dès le jour même, fit prendre les renseignements les plus exacts, par le padre Antonio, sur le prétendu marchand qui se trouvait en ce iporoent à Valentano. Sa conversation avec les personnes de Tostéria ne laissèrent plus aucun doute dans Tesprit de Tabbesse, qu'il ne fût le ravisseur qui lui avait été signalé de Rome.

Si Julio éprouva un profond mécompte de son insuccès au couvent pour voir sa chère Louise, il avait cependant au fond du cœur une joie ineffable. Son trésor était là. — Quand je devrais gravir les muraiUes, me préci*piter dans les appartements, faire trembler toutes ces femmes pour arriver à la chambre de ma sœur , que m'importe? Je dirai tout haut: c'est ma sœur, ma sœur adorée, que des monstres m'ont ravie! Tout Yalentano sera pour moi.

Le projet était beau et digne d'un grand cœur. Julio commença par en voir tout le côté héroïque et chevaleresque. En y pensant un peu plus, il en aperçut les difficultés immenses. Et, comme il arrive souvent dans ces oscillations terribles de l'âme en proie à d'ardents désirs, il passa d'un enthousiasme irréfléchi à toutes les incertitudes du doute.

S'il faisait une tentative sur le couvent, la police arriverait, il serait pris en flagrant délit d'es-

PAR l'abbé ♦♦* 81

calade; les galères, après un jugement à huis clos, seraient au bout de cette équipée. Adieu donc la scène bruyante si chaudement conçue tout à rheure! N'était-il pas plus prudent de s'assurer d'abord, de science certaine, que l'étrangère que l'on disait malade était bien réellement Louise de la Clayière? L'intervention de l'ambassade française, une fois l'identité établie, serait plus puissante qu'une interyention personnelle dans un pays où les Jésuites ont une si grande influence.

Cette fois le parti était sage et Julio s'y arrêta. Une idée lumineuse se présenta tout à coup.

— Je vais écrire. En Italie on trouve toujours avec de l'or un affidé. C'est le pays de la vie aventureuse. Bravo! eurêka.

Et, prenant la plume:

„Chère Louise,

„Ton pauvre frère, ton heufeux frère est à Yalentano. Depuis ton départ de Saint^Aventin, quelles douleurs I Toi-même tu as dû bien souffrir. Enfin je te trouve. La police française a fait d'inutiles recherches. Pourtant elle avait su que, partie de Marseille, tu avais débarqué à Civita Yecchia en compagnie de deux religieuses. Tu le vois, le bon Dieu m'a conduit par la main. Remercions-le! Je pense que tu vas nettement déclarer à la révérende Mère, ta résolution de voir

tan frère à quelque prix que ce soit. Du reste, prends patience, Fambassade française agira.

„Ton bon frère,

„JdL10 0E L4 ClAyiÈRE.''

La lettre écrite, il fallait trouver un courrier dévoué et habile. La jeune fille de Tôstéria était là. Julio l'attira dans sa chambre, sous prétexte du service.

— Voilà pour vous une pièce d*or. Pouvezvous remettre cette lettre à la jeune demoiselle que vous avez servie au couvent?

— Parfaitement, signor: la sœur Scolastica qui m'aime beaucoup ne me refusera pas de me conduire dans la chambre de la signera.

— Vous aurez une seconde pièce d'or si vous me rapportez une réponse.

C'était comme la veille, quand Julio se présenta chez la révérende mère, le moment de la récréation. La jeune soubrette sonna, demanda à la portière la Mère Scolastica, se glissa au parloir comme un serpent et supplia la bonne sœur de lui donner la permission de voir la belle dame qu'elle avait servie et de lui porter elle-même un beau bouquet de fleurs qu'elle tenait à la main. La sœur Scolastica, vieille, sourde et à moitié aveugle, la seule peut-être qui ne se fût pas pré- Occupée de la visite de Julio, ne vil aucun mconvénient à satisfaire ce qu'elle croyait être un

PAR x^'abbé *** 83

enfantillage de la pelite fille. Elle la eonduisît elkmême à la porte de la chambre de Tétrangère.

Les Romaines ont dans le sang quelque chose de leurs aïeules les Sabines. L'aventure du beau marchand, car ce fat sous ce nom que se fit la légende de Julio, dans ce merveilleux doitre tout peint par les meilleurs maîtres de Tltalie, occupa beaucoup la cervelle des Bénédictines. S'il réussissait à pénétrer dans le couvent!... La chambre de la jeune malade donnait au levant sur le jardin, elle était dans une partie reculée de la maison... S'ils étaient de connivence?... S'il avait une édielle, des complices?... C'était tout un drame dans ces imaginations italiennes; mais un drame noble, une épopée d'amour. Quelques-unes se disaient tout bas : Elle est heureuse d'élre aîmée. Quel tressaillement de cœur de pouvoir entendre ce mot d!un amant: Je t'ai délivrée! Il y a toujours dans le cloître, même quand on y est entré de plein gré, quelque chose qui fait regarder comme le premier ,des biens, celui d'être libre. Les jeunes sœurs ne voyaient guère que cela dans un enlèvement.

Elles se disaient tout bas qu'il se passerait bientôt quelque chose. Les amants ne se déclarent pas battus pour un premier essai infructueux. Le beau marchand pouvait prendre mille autres formes, recourir à mille autres stratagèmes. Le roman en action allait se passer sous leurs yeux. Elles n'en Usaient pas de romans, c'était bien défendu;

mais en voilà un dont le théâtre était leur couvent, à elles, le couvent même de Yalentano. Quel bonheur! C'était cela une nouveauté!

Toute la soirée, tout le lendemain, les plus jeunes sœurs furent aux aguets. Les yeux, les pensées étaient vers la porte, à ce parloir bienaimé, la seule petite fissure par où le monde arrivait à elles. Quand la sœur Scolastica fut demandée au parloir, un instinct de femme leur dit que c'était pour la grande affaire. Elles en surent bientôt le curieux dénoûment.

Les moQients parurent longs à Julio. Pourtant l'enfant avait rempli sa mission avec autant de promptitude que d'intelligence, et bientôt elle frappa à la porte de Julio.

— Voilà signor! A présent, la piécette? Julio tremblait. Il ouvrit sa bourse, paya la

petite fille et, regardant la suscription du billet:

„A monsieur Julio de la CJavière.*'

— Ce n'est pas, dit-il, l'écriture de ma sœur. Il ouvrit l'enveloppe et lut:

„M. Julio de la Clavière est prié de me faire le plaisir de passer au parloir. J'ai à lui faire une communication qui l'intéresse.

„Sœur Théreza, supérieure."

•^ Merci, mon Dieu, ma Louise m'est rendue!

L'heureux mortel ne fit qu'un bond de l'ostéria

PAR l'abbé ♦♦♦ 85

ao couvent La sœur portière TaUendaît et avait ordre de le recevoir.

Au parloir se trouvait la révérende Mère abbesse et une jeune personne pâle et maladive.

Julio salua. Il fut accueilli par un sourire.

— Reconnaissez-vous mademoiselle Louise de ia Clavière?

— Nullement, ma Mère; mademoiselle n'est pas ma sœur.

— Vous voyez si je répare loyalement un tort. J'ai bien deviné bier que vous n'étiez pas un marchand. Mais je vous avais pris pour un ravisseur: et vous êtes un homme honorable. J'ai voulu vous donner une certitude.

Julio était consterné. Il remercia pourtant avec effusion, et rentré chez lui il adressa la plus belle de ses nacres ciselées à l'abbesse avec ces mots:

Page 1