L'HOLOCAUSTE
Diplomatie épiscopale.
Le bon M. de Leich avait écrit à Tarchevêché de T. pour demander la réintégration de Julio dans le diocèse. Huit Jours après ir recevait une lettre gracieuse qui apprenait au magistrat protecteur de Julio, que monseigneur venait de nommer ce dernier, curé de Melles, paroisse dans la montagne au-dessus de Saint- Béat. M. Julio de la Clavière n'avait donc qu'à se rendre à T., où il trouverait ses titres^ au secrétariat, et de là pourrait aller prendre possession de sa cure.
Ni Julio, ni M. de Leich ne se doutaient des négociations qui eurent lieu , pendant ces huit jours, entre les deux archevêchés.
A la première proposition faite par le vicaire général, ami de M. de Leich, de donner un poste à Julio, l'archevêque s'éfait presque mis en colère.
— Moi, monsieur l'abbé, que J'aille reprendre dans mon diocèse, cet écervelé qui m'a déjà causé
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tant de soucis, vous n'y pensez pas! Non, mille fois non. Songez donc quelle position me serait faite. Chassé presque du diocèse de Paris, il serait censé trouver en moi un protecteur? Que dirait-on à Rome, où les Jésuites, qui ne savent jamais s'arrêter dans leur haine, ont noirci ce malheureux, plus qu'il ne le mérite, j'en conviens ? Mais enfin il a des torts. Il a toujours agi sans consulter ses supérieurs. Tant pis pour lui, qu'il en supporte les conséquences.
— Je n'ai point à défendre M. Julio auprès de Votre Grandeur. Je ne partage aucune de ses idées; au contraire, je le juge comme vous un peu brouillon. C'est un de ces utopistes que je crois fort dangereux, à une époque où les prêtres, s'ils n'étaient pas contenus, feraient un tas d'extravagances qui compromettraient la religion. Je ne protège donc pas ces indépendants que tous les diocèses, d'un commun accord, compriment autant qu'ils le peuvent Mais ici la question n'est pas sur ce point C'est à un titre unique, celui de sujet du diocèse de T., que Julio demande d'y revenir. Il assure qu'il ne l'a quitté que sur la promesse formelle de Votre Grandeur qu'il y serait accueilli plus tard.
— Oh I oui, oui, oui, dit l'archevêque, j'ai pu dans le temps faire cette politesse à M. Julio, en me débarrassant de lui. Mais maintenant, après l'éclat de ses opinions, l'impression qu'elles ont faite ^ Rome et dans tous les diocèses, franchement, si
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je puis l'ennoyer se faire pendre ailleurs j'en serai content Comprenez donc que c'est se préparer des lattes pour favenir, et les luttes, je les déteste. Je Teux vivre en paix dans mon diocèse.
— Vous êtes maître, monseigneur. Que voulezvous que je réponde à la demande de H. de Leich?
— M. de Leich aurait bien dû ne pas se charger de cette négociation.
— Que décide Voire Grandeur?
— Cette affaire est bien ennuyeuse.
— Sans aucun doute, monseigneur, mais enfin?
— Mais enfin, mais enfin ! Vraiment, je ne sais que faire.
— D me semble, monseigneur, que vous seriez à Tabri de toute réclamation, si vous aviez une lettre de l'archevêché de Paris qui vous mît en demeure de reprendre votre diocésain.
— Oui, ce serait une sauvegarde: Eh bien! écrivons.
Et l'archevêque dicta la lettre suivante:
^Monsieur le Promoteur, „Nous recevons la demande de M. l'abbé Julio de la Clavière, ancien curé de Saint-Avenlin, de rentrer dans le diocèse de T. li a habité Paris quelque temps. Il ne nous serait pas possible de le réintégrer dans le ministère sans une attestation favorable de l'archevêché de Paris. Vou* n'ignorez pas les aventures de ce prêtre, objet d'ennui pour l'autorité ecclésiastique partout où il
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passe. Il se réclame de nous comine étant son ordinaire, cela est malheureusement vrai.
^Yotre réponse décidera de ma conduite.
^Veuillez agréer, monsieur le Promoteur, l'expression, etc., etc.''
Cette lettre mit le conseil de Tarchevéché de Paris dans un grand embarras. Refuser une attestation honorable à Julio était chose grave. C'était d'abord l'empêcher d'être réintégré dans son diocèse, et lui donner une excuse valable de rester à Paris, même sans remplir les fonctions ecclésiastiques. Donner cette attestation, c'était une contradiction assez évidente avec le refus de lui continuer les pouvoirs. Mais il fallait se débarrasser de cet homme à tout prix. On avait sur le dos avec lui des obsessions continuelles; les Jésuites et leurs protecteurs puissants, envoyés chaque jour en émissaires, dont le mot d'ordre était d'insister auprès de l'archevêché, jusqu'à ce que le dangereux personnage eût été mis au ban de l'épiscopat On s'arrêta à ce dernier parti.
La lettre suivante fut écrite:
^Monseigneur, „yous nous demandez ce que nous pouvons attester sur M. Julio de la Clavière, prêtre de votre diocèse, qui a séjourné quelque temps dans le diocèse de Paris. Il n'est rien arrivé à notre connaissance, qui ait pu faire soupçonner sa vie et ses bonnes mœurs.
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,,Yeuillez agréer, monseigneur, rhommage du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, le Votre Grandeur, etc.
„DE BARAMmos, V. G. Promoteur."
Julio recevant ce certificat de bonne vie et moeurs, comme ce serviteur à gages qu'on ne veut iccueillir chez soi que porteur de bonnes attesta- Lions, est un des curieux épisodes de cette histoire.
— Voilà, dit M. le Promoteur, en mettant sous Bon pli la lettre laconique destinée à l'archevêché de T.
— C'est court, dit le prélat qui présidait le conseil, mais c'est prudent Après tout, nous rendons à l'abbé Julio un véritable service en le contraignant en quelque sorte à quitter Paris ; il avait à lutter ici contre des ennemis trop puissants. Peut-être l'oublieront-ils dans le poste obscur où Ton va sans doute le placer.
— Les Jésuites n'oublient jamais, dit un des membres du conseil.
Paris! Paris!
Louise et Julio n'avaient quitté Paris qu'avec un serrement de cœur indicible. Louise s'était tellement identifiée aux idées, aux aspirations de son frère, qu'elle ne pouvait, sans une douleur
profonde, le yoir renoncer à la poursuite de son idéal. Il fallait tout l'attrait du soi natal, toute h puissance d'amour que déverse sur nous la bonne mère nature, dans ces grandes régions naontagneuses, où elle est à la fois plus austère et plus caressante, pour calmer un peu les Vives douleurs de Julio et de Louise, arrachés à féden des intelligences.
Paris I Paris I C'était quelquefois le mot. Tunique mot que se répétaient le frère et la sœur, dans la nouvelle retraite que leur avait ménagée la Providence, et dans ce mot se résumaient tous leurs regrets.
Disons aux amis . de nos exilés que Melles, où nous les retrouvons à cette heure, est un séjour charmant, rappelant Saint-Aventin par le grandiose des aspects, mains d'une température plus douce, parce qu'il n'est pas à une aussi grande altitude, et qu'il s'éloigne de Tarète centrale où se trouvent les glaciers.
Le presbytère était une maison grande et commode. Une chambre haute, exposée au midi, bien close, et un cabinet de toilette, rappela presque à Louise le petit appartement de la. rue de la Barouillère. Ajoutons un beau jardin, avec des arbres fruitiers de toute espèce, des treilles, de jolies ruches au petit toit de paille, et nous aurons une idée de ce presbytère presque aristocratique. D'autre part, quoique la cure Melles ne fût pas une cure de canton, elle était regardée, en raison
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le sern importance et de sa population, par coii-> léquent, des revenus qu'elle donnait à celui qui n était le titulaire , comme Tune des meilleures le la montagne. Julio revenait donc dans le pays wec les honneurs de la guerre. D'ailleurs, les louvenirs qu'il avait laissés à Saint- Aventin étaient irop vivants encore, pour que sa réputation de prêtre homme de cœur, doux, humble, bon pour louSy- ne fût pas descendue dans la vallée de Baint-BéaL
La vie au milieu du • monde parisien n'avait rien enlevé à Julio de ses goûts simples, de sa sympathie pour les pauvres, de sa tendresse de sœur de charité pour les malades abandonnés. Les montagnards de Saint-Aventin , qui descendaient aux foires de Saint-Béat, et qui rencontraient des habitants de Melles, demandaient des nouvelles de leur ancien curé. Ils iie le nommaient pas au« trenient que Iç prêtre ami du peuple. Quelle qualification touchante! Rousseau, sans doute, pensait à cela quand il écrivait: „Je ne connais rien de plus beau que d*ètre curé de village.''
Julio se remit, de la meilleure grâce du monde, à son humble tâche de pasteur. Il fit ses visites au curé de Saint-Béat et à ses autres confrères de la vallée , avec une aisance , une bienveillante simplicité, qui eût désarmé d'autres ennemis que les siens. 11 ne laissa pas de pauvre cabane de la paroisse, qu'il ne visitât avec ce sentiment de respect qui fait comprendre ail plus petit, qu'il compte
pour quelque chose dans la grande famille chré tienne.
Parmi les documents sur lesquels ce livre \ été écrit, nous trouvons une lettre que Julio adressi à M. de Leich, à son arrivée dans la montagne Nous la transcrivons ici:
^Melles, près Saint-Béat
„€royez-vous que vous soyez oublié, cher mon sieur de Leich? C'est à vous que ma sœur et mi nous devons la paix de notre nouvelle solitude Ces chères montagnes , nous les avons revues! Elles sont toujours belles aux regards, et elles nous sont bonnes, à iious pauvres meurtris, échappés aux loups dévorants qui , ne pouvant tuer le corps , tuent Tâme autant que cela leur est possible. Nous y respirons un air si pur, que nous sentons nos forces affaiblies, moi, par le travail incessant de la pensée, ma sœur, par tous les chagrins qu'elle a éprouvés à cause de moi (j'ai su, depuis que je suis ici, que la pauvre enfant recevait chaque jour des lettres anonymes , remplies de menaces contre le prêtre impie), nos ' forces, dis-je, reviennent comme celles de l'enfant que la mère malade confie à une bonne et robuste nourrice. J'espère bien que notre organisme, brisé par les tortures physiques et morales, se réparera peu à peu. Je reprendrai la vigueur, indispensable, sous ce rude climat, pour résister aux fatigues du saint ministère. Je dois merci à l'ai-
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mable Providence, merci à voas de l'asile où pourroDt s'abriter quelque temps les proscrits.
„Mais si nous avons ici un paradis calme, loin de nos persécuteurs, nous n'en sentons pas moins les douleurs de notre exil. Nous nous étions fait un monde nouveau. J'étais, dans mon journal, livré à mon grand travail de réconciliation de l'élément sacerdotal avec la société moderne. C'était là une autre vie, un ministère non plus renfermé dans l'étroite limite d'une bourgade, d'une ville, d'une province même, mais rayonnant dans le monde partout où peut se comprendre notre langue initiatrice.
„Par un acte de volonté puissante, sur mo|; même et sur ma sœur, j'ai renoncé à cette glorieuse tâche qui eût rempli toute ma vie. J'ai cru qu'il était plus grand, plus digne du prêtre d'obéir: et quand les hommes m'ont dit: cherchez ailleurs le droit de monter à l'autel, j'ai cru entendre la voix de Dieu qui ne me voulait plus dans le champ clos des discussions religieuses, où j'avais conscience d'être descendu pour défendre sa cause.
„Mais, mon ami, il m'en a coûté, et combien sont poignants mes regrets 1 Je ne prononce plus, sans tressaillir, le nom de Paris. Je me croyais fixé là, pour toujours au milieu de cette phalange d'hommes d'opinions souvent opposées, mais tous chercheurs du vrai, loyaux et sincères dans le flux et reflux des idées humaines. Ils avaient été de
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noUes frères pour moi; et leurs rangs s'étai gracieusement ouverts, pour accueillir le prêt qui ne cédait rien de ses convictions chrétienn mais dont la parole n'avait d'amertume pour a €une doctrine , pas même pour celles qui étaiei la négation de sa foi.
„Lesfous du catholicisme murmuraient de mon adoption dans ce monde de la grande publieiCè européenne. Ils rappelaient une apostasie. J'éta»^ une protestation de chaque jour contre leur sj9^ tème de polémique haineuse, contré leurs appétits^ d'anatbèmes et de pei*sécutions. Je voulais à Dieu des adorateurs venus librement; ils voulaient la foi imposée par réglementation policière. Je voulais rÉgiise grande par son esprit de mansuétude et de paix; ils la voulaient terrible, poursuivant rincroyant jusqu'au delà de Tagonie , et déterrant le cadavre dans la terre où le prêtre a jeté t'eaa bénite. Je voulais préparer le chrétien aux lentes et successives transformations du christianisme ; et eux, faisant tourner le visage vers le passé à leurs adeptes, leur présentaient pour idéal les époques de profondes ténèbres où le prêtre, régnant' par la terreur sur les âmes, les tenait tremblantes sous des superstitions grossières que souveat il partageait lui-même.
„J'ai dû être pour ces hommes un objet «Fépouvantable répulsion. Ils ont élé puissants contre moi. Je n'avais pour me défendre de leur astuce et de leurs coups, que cette simplicité 4e cœur
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el de vie qui ne suffit pas aux époques de luttes. J'ai dû succomber: c'était ia logique même de l'inégalité des forces, mises en jeu par les deux partis. J'étais le plus faible au point de vue humain; qu'importait entre eux et moi ia vérUé?
,,Maintenant le sacrifice est accompli. Consofnmatum têt. Vous entendez le dernier cri de la ▼ietiine, son dernier murmure. Vous seul garderez le souvenir de ce que j'ai souffert dans mon immolation.
„0 Paris, Paris! Terre de liberté et de vie! Paris la Rome nouvelle, conquérante du monde, non plus avec des légions armées de l'épée, mais avec la paisible phalange des penseurs, des savants, des artistes. Paris, reçois sur cette lettre, qu'un ami seul lira et qu'il jettera au vent, l'adieu suprême de celui qui t'a tant aimé et que tu as accueilli, si obscur naguère, comme l'un de tes forts, presque comme l'un de tes illustres! Je te garde un impérissable amour de fils. Dans le mouvement tumultueux du siècle qui emporte cboses et hommes, comme les grandes vagues de rOoéan entraînent les débris de végétaux qu'elles amoncèlent dans les anses paisibles, les noms «ont vite oubliés. Je ne \fi demande pas pour moi seul une gloire que je déroberais à* mille acitres, qui ont travaillé avec autant d'ardeur et d'amour du vrai que moi-même; mais laisse-moi <3ette iUuBÎoR, qu'au jour où s'éteindra, dans la
solitude, cette existence dont je n'ai pu te < sacrer que quelques heures, ceux qui m'avaiea serré la main, comme à Tun des prisonniers de Ta venir, rappelleront encore une fois mon nom monde intelligent qui m'a aimé.
„Ët vous, mon ami, ne m'abandonnez pas; écrivez quelquefois au pauvre exilé. Lire de loii en loin au haut d'une lettre „Paris'' sera un adoucissement à tous mes regrets, vous me rappellerez la patrie. j
„Adieu ! „Jduo.'* . {
ni
Le livre de la puissance temporelle des papei.
Julio s'était vainement imposé la solitude: il* n'était pas maître de comprimer son génie. Pendant que l'humble curé d'une bourgade de pasteursl se faisait petit avec les faibles, les ignorés de ce monde; l'homme d'avenir, le penseur, assistait, dans une douloureuse inquiétude, aux péripéliesj du drame religieux dont la seconde moitié du diineuvième siècle donne l'étrange spectacle. Il ne lui était pas indifférent, à lui chrétien sincère, quel l'esprit de vertige s'emparât des puissants dans l'Église, jetât un voile épais sur leur regard, pour! qu'ils ne pussent entrevoir les véritables iotérèw du catholicisme, et les fît entrer dans une voie] d'erreur, tellement déplorable, qu'un moment s'eiÉ
trouvé où répiscopat catholique, égaré, par quelques meneurs, aurait embrassé comme un dogme la nécessité du pouvoir temporel des papes.
Julio aimait beaucoup Pie IX. Il avait eu en Italie, pendant son séjour chez le Père Yilleta et par un personnage de l'Église, très au courant des affaires de la cour de Rome, des détails infiniment curieux sur la vie du digne Pontife. La vertu ne s'est pas toujours assise sur le trône pontifical. Et quand Julio trouvait à la tête du catholicisme un homme qui remplissait les conditions principales de cette éminente dignité, son cœur le portait vers cet homme. Il savait gré à Pie iX du mouvement généreux qui Tavait porté, au début de son pontificat, à se jeter dans la voie des réformes, et il ne l'accusait pas d'avoir prouvé , en reculant devant les difficultés suscitées par les partis extrêmes, qu'il était moins grand par l'esprit que par le cœur. Il regarda comme l'un des faits providentiels que le Pape Pie IX, dans un consistoire, eût déclaré qu'il ne faisait pas de son pouvoir temporel une question dogmatique. Celte parole, qui avait pour la secte ultramontaine toute la valeur d'une décision, calma pour quelques jours les ardeurs des plus emportés. Mais ils se ravisèrent bientôt, ils se sauvèrent par une charmante équivoque et répétèrent: que si la doctrine du pouvoir temporel n'était pas un dogme, c'était une vérité qu'il n'était pas permis de nier sans errer.
L'intelligence droite, l'esprit logique de Julio Vil i
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repoussa ces misérables subtflités. Honteux, pour le catholicisme contemporain, pour un corps aussi grave que Téptscopat, pour cette Église d'Occident, qui a eu ses gloires et qui a produit des bommes tels que saint Bernard, saint François de Sales, Bossuet, Fénelon, la Luzerne, de l'abaissement où les fous de Tultramontanisme traînaient, en esclaves dociles, le bon Pie IX lui-même, trompé sur son époque, les évéques, la plus grande partie du clergé inférieur, et la troupe moutonnière des simples croyants, il entreprit de jeter quelque lumière sur cette question si simple pour lui, comme elle Ta été constamment pour les grands peinseurs catholiques qui l'ont étudiée en dehors des mes* quines préoccupations des intérêts matériels.
Prenant la question dès l'origine même du christianisme, il établissait, par des preuves irréfutables, tirées des écrivains évangéliques, que jamais, dans la pensée du Christ fondateur de l'Église, des ai)dlres qui avaient prêché le cbristianisme, de saint Paul dont les admirables épttres sont un document historique de première valeur, ne se trouva le plan d'unir la dignité suprême . de pasteur de l'Église à celle d'une royauté terrestre. Ce fait était corroboré par l'étude des écri* vains ecclésiastiques des trois premiers siècles jusqu'au concile de Nicée, et Julio défiait que dan» les documents nombreux qui dionnent des détails si importants sur i'Églisé. primitive, on^ trouvât le plus léger indiee de TuDioa eu Céaatismt à la
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papauté, si excliisivement renfermée alors dans sa mission spirituelle, et il se demandait comment uoe doctrine inconnue au Christ, inconnue aux apôtres, inconnue à toute l'Église, dans son ère de splendeur, eût pu être jamais une théorie chrétienne.
Après avoir triomphé sur ce point, Julio prenait tous les textes des innombrables conciles tenus depuis Constantin jusqu'au dixième siècle^ toutes les constitutions, tous les décrets des Papes, toutes leurs lettres aux empereurs, aux évêques, et il constatait que ni dans le texte ni dans l'esprit de ces nombreux documents, rien n'indi* quait la pensée d'attacher la force, l'indépendance de la doctrine confiée à l'Égiise, à la protection matérielle que les papes trouveraient dans une royauté quelconque.
Avançant toujours dans l'histoire, il démontrait que la possession, par l'Église de Rome, de nombreux domaines appelés plus tard le patrimoine de saint Pierre , ne constituait pas une puissance politique à Bonfê, mais une dotation destinée à subvenir aux besoins matériels d'un nombreux clergé ; et il faisait toucher du doigt, que c'était sur cette misérable équivoque qu'on avait bâti l'échafaudage des origines du pouvoir royal des poojtifes romains. Chariemagne avait si peu fait du Pape un roi de Rome, que Louis le Déboor natre, son successeur, tança vertement le Pape
qui, sans son consentement, avait fait exécuter à Rome une sentence capitale.
Julio prenait un chapitre tout entier d*un livre, fort peu connu, de Fénelon, intitulé de VAtUorité du Souverain Pontife^ où ce grand écrivain louait un saint pape de sa soumission aux empereurs, et, en plein dix-septième siècle, faisait le vœu que Rome n*eût plus ces domaines prœcUa, cette puisvSance temporelle qui l'enlevait à sa tâche spirituelle, pour l'absorber dans les intérêts humains et dans la politique du siècle.
Enfin, suivant uh à un tous les papes qui ont contribué à fonder la royauté de Rome, il établissait qu*ils avaient pour pensée d'être d'autres Césars, des rois comme les autres rois, chargés des fonctions religieuses comme les empereurs romains, comme Constantin lui-même et beaucoup de ses successeurs qui gardèrent le titre de Bummus Pontifex^ ce qui était Ja négation absolue de la mission apostolique de la papauté; et, faisant le bilan de la sainteté des papes, il trouvait les saints en grand nombre parmi les papes soumis à la tutèle temporelle des empereurs et les papes souillés de vices, les violents, les impudiques, les créateurs d'un honteux népotisme parmi les papesrois.
On se doute bien qu'avec la nature si bienveillante, les instincts si délicats de Julio, son livre ne contenait rien de- blessant pour la papauté actuelle dépositaire, par le vice de son hérédité, d'un
PAR L ABfiB
pouvoir qu'elle croît devoir en conscience transmettre après elle. Seulement il expliquait le serment des souverains pontifes, de ne rien distraire de leurs domaines, par cette habitude de beaucoup de papes de séparer une portion notable du territoire des États romains, pour en faire des principautés, des duchés destinés à servir de do* tations à leurs neveux.
11 déiruisait la grande objection que, sans le pouvoir temporel, la papauté spirituelle ne serait pas libre, par ce fait, avancé par des uUramontains, que ce fut, au siècle dernier, la pression des rois de l'Europe qui arracha à Clément XIV la condamnation, en termes très-durs, de Tordre des Jésuites.
La royauté temporelle, alors parfaitement intacte, ne fut donc pas une protection pour la papauté spirituelle, même contre une simple pression diplomatique. On attribue donc à cette royauté temporelle une action qu'elle ne peut avoir, l'indépendance spirituelle de l'Église étant inhérente à la constitution divine, et nullement aux moyens extérieurs dont elle dispose.
Enfin, abordant la position actuelle du pontificat romain, devant les aspirations à Tunité de l'Italie moderne, il faisait ressortir tout ce que perdait le catholicisme à se jeter dans le camp des ennemis de la nationalité italienne. C'était là, selon lui, une faute énorme, déplorable, surtout au point de vue de l'influence religieuse, et il ne 'Craignait pas de dire en finissant:
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„Si dans an demi-stècle l'Itdiie intelMgeote étak toute en?ahie par Tincrédulité, je n'attribuerais ce triomphe des libres penseurs qu'à la politique, incontestablement maladroite, de Pie IX et de ta cour romaine reniant ce sentiment de patriotisme exalté qui règne aujourd'hui d'une extrémité à l'autre de la l*éninsule.**
Et il ajoutait:
„Fasse le ciel que j'aie été mauvais prophète!**
Le livre de Julio , dont M. de Leich surveilla l'impression à Paris, excita un vif mécontentement dans le parti ultramontain. Plus il y avait de modération dans la forme, de déférence respectueuse envers les hommes revêtus des hautes dignités de rÉglise, plus éclatait, énergique et terrible, la force de l'argumentation contre l'idée malencontreuse qu'il s'agissait de Taire adopter, dans le catholicisme, comme le salut suprâme de la papauté.
Ce qui tut dépensé de rage contre Julio, parmi les petits saints de la secte, ne saurait se dire. C'étaient des éjaculalions de haine, des malédictions, des cris „au scandale" que l'on colporta, avec la rapidité des dépêches électriques, d'un bout de la France à l'autre.
Les évêques recevaient des lettres de toutes parts; l'Église laïque des Gaules se réunissait en concile; son président rédigeait des manifestes remplis de ses plus gros mots, quelquefois lourds, mais toujours incisifs, et il en signifiait la teneur
muL étéques qu'il avait su gagner depuis longtemps à sa cause, et qui étaient habitués à marcher à sa suite. Les évêques ultramontains agissaient sur ceux qu'un esprit plus juste retenait dans les voies de la modération, et qui ne voulaient pas abdiquer leur titre d'évêque devant d'audacieux laïques, mais qui, pour ne pas augmenter les sujets trop nombreux déjà de division, se taisaient, laissant aux événemi^nts le soin de déblayer l'Église et de chasser les intrus du temple. Mais, pressés par leurs confrères de condamner avec eux le livre infâme de l'abbé Julio, ils cédaient pour la plupart à ces obsessions, convenaient, que Julio était au moins imprudent; peu avaient le courage de rendre justice à ses intentions, et l'on obtenait ainsi une recrudescence d'animosités qui devait se traduire bientôt en persécutions implacables.
Le coup de foudre.
Le sentiment d'amertume éprouvé par Julio et par Louise en quittant Paris ne tarda pas à s'affaiblir. Ils étaient installés dans le presbytère de Melles depuis quelques semaines, et jamais Julio ne s'était senti si complètement heureux. Quand Louise était à Saint-Aventin, son amour pour Verdelon était là entre elle et son frère ; elle était tout pour Julio, et Julio ne tenait dans son cœur qu'une
place bien secondaire. L'amour est profondément égoïste: îl ne permet pas à un aulre sentiment de se placer auprès de lui: il faut qu'il absorbe toutes les pensées, toutes les facultés de i*âme aimante, ou bien il n'est plus l'amour. Julio le comprenait, et la présence de Louise était à la fois pour lui un bonheur et une douleur. Mais à présent, guérie de son fatal amour, elle avait identifié son âme avec celle de son frère; elle avait vécu avec lui de la vie intellectuelle; elle était lui, il était elle. La pensée de Tun devenait la pensée de l'autre. Louise, comme si elle eût compris qu'elle avait à se faire pardonner des heures d'indifférence, avait avec son frère des coquetteries charmantes, de délicieuses câlineries; Tair pur de la montagne avait produit sur elle un effet merveilleux ; ses joues, si longtemps pâlies, étaient redevenues rosées; elle était plus belle que lorsque Verdelon l'avait aimée. Toute sa vivacité était revenue, elle se sentait revivre, elle en était heureuse; elle vivrait pour Julio. Elle savait si bien que ce petit coin de terre, embelli par sa présence, serait l'Éden pour ce frère adoré. Elle allait, venait, dans le presbytère, en chantant les vieux airs du pays que Julio aimait et avec lesquels on avait bercé leur enfance. Il semblait que ces deux étr«^s, d'un esprit si élevé, fussent en effet redevenus enfants: ils recommençaient la vie et c'était Ja vie à deux.
Julio ne se souvenait plus de ce qu'il avait soof-
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fert Pourvu que sa Louise aimée fût là, toujours là auprès de lui, pourvu qu'après avoir passé quelques heures dans l'exercice de son ministère, il la retrouvât, en rentrant, Taccueillant avec son doux sourire, il ne demandait rien de plus à Dieu. Chaque jour dissipait les vagues inquiétudes que la santé de Louise lui inspirait. Non, son doux, son unique trésor ne lui serait pas enlevé.
Près de deux mois, pendant lesquels Julio a composé son livre sur la puissance temporelle, se sont écoulés dans ces joies intimes, indicibles. Louise assure à son frère qu'elle se sent tout à fait ranimée par l'influence des premiers jours du printemps. Et pourtant, si nous pénétrons dans la chambre de Julio, dans cette chambre où il est renfermé depuis le matin ; dans cette chambre, à la porte de laquelle Louise est allée frapper deux fois sans obtenir d'autre réponse que celle-ci: ,,Je descendrai bientôt, chère," dans ce petit appartement qui, pour la première fois, ne s'est pas ouvert a la voix de Louise, nous trouverons Julio assis devant une table couverte de papiers épars. Sa tête est appuyée dans ses deux mains: il rêve profondément; et sans qu'il s'en aperçoive, peutêtre, de grosses larmes coulent une à une sur ses joues décolorées. Bientôt elles deviennent plus abondantes. Julio éclate en sanglots, tombe à genoux et s'écrie: Mon Dieu, je soufl*re, je souffre I oh! pourquoi avez- vous approché de mes lèvres ce calice amer? C'est un rêve, n'est-ce pas? Un
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rêve affreux. Louise,. Louise, coœinent t'apprea* dre?... Mais non, elle cloit Fignorer, i'igDorer toujours. Soyons homme, soyons chrétien et si je suis le ministre du Dieu qui mourut sur le Cal* vaire, que j'apprenne à mon tour à porter ma croix.
Et Julio, après quelques minutes d'une prière mentale, se releva, pâle encore, mais ayant rendu à ses traits leur calme habituel. Il descendit et dit à sa sœur:
— Je suis obligé d'aller à Argut : peut-être ne reviendrai-je que très* tard ; ne m'attends pas, mon enfant. '
— Oh! mon cher Julio, il faut que tu me permettes d'aller au devant de toi. Tu sais que c'est une de mes joies, et tu m'apporteras une belle gerbe des premières fleurs de nos chères montagnes.
~r Je t'apporterai des fleurs, Louise, n)ais je ne serai ici que longtemps après le soleil coucfai Ne sors pas de la maison, je t'en prie, l'air frais de la soirée est, tu le sais, dangereux pour toL
— Allons donc! rien n'est dangereux pour moi, à présent, mon Julio.
— Tu te trompes, ce matin encore tu as toussé assez longtemps. Louise, obéis- moi, je t'en prie.
— On vous obéira, cher tyran, on soignera cette santé à laquelle vous voulez bien tenir. Mais elle est parfaite, ou à peu près, je t'assure. G mon frère, que Dieu est bon djB me rappeler à la vie!
PAR L'âBBÊ ">♦♦ 75
€e dier Paris qn« j'ainHiiB tant, où j'avais fait avec toi de si beaux rêres! eh bien, je le soupçonne d*a voir été poor moi ira ami perfide. Tous les jours je m*y sentais une souffrance de plus ; mais ici je me sens revivre. Oui, Dieu est bon, bien bon! Nos ennemis nous ont ôté les honneurs et les biens de ee monde. Mais Dieu nous a dit: Aimez-vous et TOUS serez heureux. Et Louise, passant ses bras autour de Julio, appuya sa belle tète sur l'épaule du jeune prêtre. Celui-ci devint très-pâle, il la repoussa d*abord, mais ce premier mouvement fut ,si rapide que Louise en eut à peine la perception. Jalio posa ses lèvres sur le front de sa soeur et sortit précipitamment. Louise, sur le seuil de la porte, suivit quelques instants du regard la marche rapide de Julio, et puis, en rentrant elle se dit: Mon frère me cache quelque chose. Le malheur est encore là, près de nous. Une crise de toux se déclara, Louise porta son mouchoir à sa bouche et le retira maculé de quelques gouttes de sang. Ah! dit-elle, cela ne' m'était pas arrivé depuis trois semaines. Mon Dieu, vous pouvez prendre ma vie, elle vous appartient: mais qui consolera Julio ?
Et Louise pleura.
Quant à Julio, il erra tout le jour dans la montagne, et quand il rentra au presbytère, il était calme. Louise, qui l'observait attentivement, ne se douta pas des tortures qu'il avait endurées, les pressentiments du matin s'effacèrent. Lui, ne se douta pas non plus que Louise avait éprouvé une
de ces crises fatales, qui les avaient souvent effrayés à Paris et pendant les premières semaines de leur séjour à Melles. Us souffrirent seuls ; leurs âmes s'isolèrent Tune de l'autre. Le bonlieur n'était plus dans le presbytère.
Julio écrivit toute la nuit. Cette nature expansive avait besoin de raconter ses douleurs. Nous trouvons dans ces pages où il consigna les brisements de son cœur, où il dévoila les blessures saignantes qu'il devait cacher à tous, le secret de ce désespoir que rien ne pouvait guérir.
„Pour rendre le calme "à mon esprit, J*ai brisé mon corps par la fatigue; mais si j*ai pu rentrer dans ce presbytère, où j'étais si heureux depuis deux mois, avec assez d'empire sur moi- même, pour que Louise ne s'aperçut pas des ravages qu'une heure terrible a faits dans ce coeur qui n'aspirait plus qu'au repos, il ne m'a pas été possible de mettre assez d^ordre dans mes pensées pour me rendre compte à moi-même de ce que j'éprouve.
„Peut-être en écrivant pourrai-je y réussir. .
„Ce matin je me suis levé, le cœur inondé d'une J joie immense. J'ai ouvert ma croisée, l'air frais ' et parfumé de nos vallées est arrivé jusqu'à moi, et j'ai éprouvé une de ces effusions de cœur où i l'homme, qui a le bonheur de chercher Dieu partout, se sent le besoin de le glorifier et de lui chan- \ ter une hymne de reconnaissance. C'était un de ces moments où le cœur déhorde de toutes parts, où
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tont est amour, vie, espérance. Nul souvenir pénible ne pouvait trouver place dans mon esprit Pourtant, par un de ces étranges caprices de rimagination, ma pensée se porta tout à coup sur ceux qui ont voulu me faire du mal et cette pensée fut douce: car je ne me trouvais pour eux que de la mansuétude, et je me répétais avec bonheur qu'on doit bien remercier Dieu, quand il nous a donné un cœur incapable de baîr.
„Ce fut dans cette disposition que je me rendis à ma petite église. L'autel avait été préparé par Louise, les vases étaient remplis des fleurs les plus fraîches, et je commençai le saint sacrifice avec plus de foi et d'amour que je n'en avais encore éprouvé, même dans les premiers jours du sacerdoce, tous remplis, pour le jeune prêtre, de ces ardeurs séraphiques qu'il croit alors pouvoir conserver toujours.
„Mais en rentrant à la cure, j'entendis tousser Louise de cette toux sèche que je connais si bien, et qui m'a déjà inspiré tant d'inquiétudes. Je me sentis mordre au cœur par une horrible crainte, et ce bonheur si doux de la matinée n'était déjà plus qu'un songe.
„Toutefois cet accès dura peu. Louise me proposa de faire avec elle une longue promenade dans la montagne. Je refusai, craignant de la fatiguer, et je lui dis que je voulais consacrer cette journée à mettre en ordre nos papiers de famille. Je plaisantai même en lui disant que je voulais
faire la généalogie des Jalio de le Ciavière, et que pour cela j'allais secouer la poussière des vieux parchemins que nous ont légués nos ancêtres, tous d'illustration parlementaire. Louise rit beaucoup de ces bouflées d'orgueil nobiliaire qui paraissaient ro'avoir monté si subitement au cerveau, et je la laissai dans le salon avec nos herbiers, disant que pour elle ces fleurs valaient tous les fleurons des couronnes princières et ducales.
„Je montai dans ma chambre et, en efiet, j'ouvris la caisse que m'avait rendue Tournichon, et sur laquelle on avait écrit papiers de famille. Je pensais que je pouvais trouver là quelques documents précieux sur l'histoire de notre famille et qui se rattacheraient à nos luttes parlementaires.
„Ën cherchant dans cette caisse, d'assez grande dimension, je trouvai dans le fond, sous des liasses de papier, une petite cassette, d'un travail assez délicat, fermée à clef; je cherchai partout dans la caisse la clef de ce cofl*ret utystérieux, je ne la trouvai pas. J'allais appeler Louise pour lui montrer ma découverte. Je ne sais quel instinct < m'arrêta. Cette cassette, c'était l'inconnu, et l'inconnu a toujours quelque chose d'efl'rayant. Je sentais ma main trembler en cherchant par quel procédé je pourrais ouvrir cette cassette sans la briser.
„Le travail de la petite serrure était trè»-solidement lait Cepenflant, m me servant d'un ci-
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s«au de menuiâerie, je fis céder le pêne et la botte 9'ouvrit sans être endommagée.
,,Le premier objet qui frappa mes regards fut le portrait de la seconde femme de mon père, de la mère de Louise; Louise lui ressemblait extrêmement, et l'on eât dit que ce portrait était le sien. Je le portai à mes lèvres avec le double sentiment de Tamour fraternel, et de la tendre vénération que j'avais conservée pour la Mémoire de BQadame de la Clavière.
^C'était bien là sa figure triste et pensive. Combien de fois, jouant, dans sa chambre, auprè» du berceau de Louise, ne lui ai-je pas vu essuyer des larmes furtives! Elle m'aimait beaucoup, et quand elle me voyait caresser le joli petit ange qu'elle tenait entre ses bras, je lui ai souvent entendu murmurer: Ce sera peut- être un jour le protecteur de cette enfant.
„.Te me souviens de l'afTection passionnée de mon père pour Louise; j'en aurais peut-être été joloux, si déjà Louise n'avait pas été tout^ur moi.
JPuis, tout changea dans la maison paternelle ; madanie de la Clavière mourut; Louise avait sept ans. Mon père devint morose, brusque, inquiet^ et ma sdeur sembla lui devenir odieuse; il paraissait supporter avec peine la vue de cette pauvre enfant. On attribuait cet étrange caprice à la deu* leur qu'il avait éprouvée^ en perdant sa femme^ et à une maladie cruelle dont il était atteint. Par une singulière bizarrerie, son afiection pMir moi semblait au contraire tous les jours s'accroître.
„ll mourut, et notre tante, madame de la Clavière, se chargea des deux orphelins. Mon père, quelque temps avant sa mort, s'était défait successivement de ses propriétés, qui étaient considérables. Cet acte était regardé, par sa famille et par ses amis, comme le résultat de son humeur hypocondriaque.
„Il avait placé tous ses fonds chez un banquier de Paris. Quelques mois après, il partit pour Paris et quand il revint, il annonça qu*il était complètement ruiné: son banquier, disait-il, avait pris la fuite.
„La vue du portrait de madame de la Clavière me rappela tous ces souvenirs. Je continuai l'examen de la cassette et je trouvai quelques pages écrites de la main de mon père; pages fatales, et que, sans doute, une mort trop prompte l'empêcha i de détruire; secret qu'il eût voulu se cacher à iuiméme et emporter dans le tombeau et qui vient après tant d'années troubler mon cœur et empoisonner ma vie. |
„Car ces pages n'étaient adressées à personne, j Elles étaient écrites, comme celles que j'écris moimême à présent, dans une de ces heures où le cœur a besoin de s'épancher avec lui-même. C'étaient des réflexions douloureuses, des regrets amers d'illusions à jamais détruites, des plaintes déchirantes. Sur ces pages, il y avait des mots à demi effacés; c'étaient des larmes qui avaient coulé et les miennes coulaient aussi
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„Cette femme que mon père avait tant aimée, dont il avait fait la fortune, cette femme adorée ne l'avait pas compris. Pendant une absence de son mari, elle avait cédé à je ne sais quelle séduction. Sept mois après le retour de mon père, Louise vint au monde. La pauvre enfant naquit si faible, si délicate, que personne ne douta que cette naissance n'eût devancé le terme ordinaire prescrit par la nature. Mon père ne conçut pas un soupçon et n'éprouva que Fborrible crainte de perdre cette pauvre petite fille à laquelle il avait déjà donné tout son cœur.
„Après la naissance de Louise, la santé de madame de la Clavière fut profondément altérée. Sa mélancolie, son abattement mettaient mon père au désespoir. Elle semblait succomber sous le poids d'une peine secrète.
„Quand arriva Theure suprême de l'agonie, cette femme faible, mais dont le cœur n'était pas corrompu, avoua tout à mon père. Elle le supplia de lui pardonner et de ne pas repousser sa fille. Mon père le promit, mais lui aussi devait payer de sa vie son bonheur perdu.
„Ainsi, Louise n'est pas ma sœurl
„Telles sont les révélations fatales de cet écrit"'
LE NADDn
Le prêtre homme. i
„,..Je ne trouve rien dans le souvenir de impressions les plus douloureuses, qui ait quelque point de ressemblance avec ce que j'éprouve depuis hier. Lorsque ma soeur disparut de Saint-Aventin, ce fut une souffrance horrible, mais dont je me rendais parfaitement compte à moi-même. Je savais bien quelles étaient dans mon cœur les fibres qui se crispaient et se déchiraient, et puis j*avais Tespoir de la retrouver. Quand les portes des cachots de la sainte Inquisition se refermèrent sur moi, je crus dire un éternel adieu à tout ce que j'aimais; et qui pourrait rendre Tamertume de cet adieu! Mais je levai mes mains vers celui de qui vient toute consolation, je le suppliai de devenir le père de l'orpheline dont mes persécuteurs m*avaienl encore séparé; la prière me soulagea. Je m'arrangeai dans ce sombre cachot pour attenifre la mort, et je me préparai avec un grand calme à la recevoir, non comme un fantôme effrayant, mais comme • range de la délivrance venant m'ouvrir la porte de réternelle demeure, où ma sœur et moi nous serions un jour réunis. Je savais que je n'attendrais pas longtemps. Mes études physiologiques m'ont donné sur mon organisation des notions trèsexactes. Ma constitution est bonne, à la condition pour moi d'être dans un certain milieu. . U me
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faat de Tair, de la lumière, les parfums balsamiques des arbres et des plantes, l'exercice en plein soleil, les vastes horizons, la nature atec toutes ses splendeurs; là seulement je puis respirer et vivre,
„En me trouvant dans Jombre d'un cachot, dont l'air respirable ne se renouvelait qu'imparfaitement par un petit guichet, où ne pénétrait jamais un rayon de soleil, je me sentis perdu ; et je savais que l'œuvre de la décomposition totale de mon être serait rapide.
,.Je pourrais raconter, heure par heure, les «ouilrances de cette captivité de près de trois mois, mes anxiétés sur le sort de ma sœur, mes lueurs d'espérance, les défaillances terribles de mon âme; tout cela est encore présent à ma pensée: car j'ai toujours conservé en moi la faculté de l'analyse, je savais pourquoi et comment je souffrais.
„A présent, je ne sais ce que j'éprouve. Mon esprit est en proie à un douloureux vertige; peutélre suis- je fou?...
„Non je ne suis pas foui mais je suis malheureux! Malheureux!..* Et pourquoi suis-je malheureux? Louise nVst-elle pas là, toujours là... Lottfêe n'est pas ta sœur... Louise n'est pas ta sœur... Voilà ce que me répètent, depuis l'instant de ma fatale découverte, je ne sais quelles voix intérieures. Ces paroles ne me paraissent 4ivoir aucun sens précis, et fiourtanl elles m'oppressent, eiks me brisent, elles cféent en moi
tout un inonde d*idées confuses. Je suis prêt à pousser des cris de désespoir; car il me semble que tout le bonheur que j'avais attacbé à Louise depuis les jours où, petite enfant, je Tai bercée dans mes bras jusqu'à présent, s'est évanoui; et puis il surgit en moi je ne sais quelle ivresse; je crois que je suis heureux de me dire: Louise n'est pas ma sœur! Elle n'est pas ma sœur! Et cet amour fraternel qui me paraissait si doux, qu'est-il devenu ? . . . Il est devenu bien plus doux encore. C'est l'amour! l'amour que Dieu a créé, l'amour auquel il a convié toute créature. Et je me sens inondé d'une joie immense. Et puis je frémis... Malheureux prêtre! l'amour e^t pour toi un crime!
„Pourquoi chercher à donner un corps aux rêves de mon imagination en délire? Est-ce qu'il y a quelque chose de changé dans ma vie? Cette découverte peut-elle avoir un effet rétroactif? N'ai'je pas aimé cette enfant d'une affection pure et sainte? Et quand je lisais cet adniirable et étrange épisode que Chateaubriand a placé dans sa première édition du Oênie du christianisme^ ai' je jamais senti la rougeur me monter au front, à la pensée que mon cœur pourrait être torturé par les luttes douloureuses dé René? Cette tendresse à la fois si chaste et si enivrante a-t-elle donc pris un autre caractère? Pourquoi ce trouble? Pourquoi, lorsque j'ai revu Louise, après ma
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longue excursion dans la montagne, ai-je évité de serrer la main qu'elle me tendait? Pourquoi sa voix avait-elle une harmonie que je ne lui connaissais pas? Pourquoi s'exhalait-il de ses cheveux, de «es vêtements, d'elle enfin, je ne sais quel doux parfum qui m'enivrait? Elle a passé son mouchoir sur nrion front, pour en étancher la sueur, et elle Fa fait avec une grâce adorable et en appuyant sa têle sur mon épaule. Combien de fois, pendant ses heures de souffrances, n'a-t-elle pas ainsi reposé sa tète ! J'étais heureux alors ! Et aujourd'hui ce contact rà'a fait frissonner de je ne sais quel efifroi ou de quelle amère volupté. J'ai repoussé Louise, et il me semble que la pauvre enfant a paru surprise de ce mouvement
Elle n'est pas ma sœur! Elle n'est
pas ma sœur! et, je ne puis me le dissimuler, une crise terrible s'est faite dans ma vie; elle ifi'a révélé à moi-même.
„J'ai lutté, dès l'éclosion de ma jeunesse, contre ces ardeurs sensuelles qui sont non, comme le disent les mystiques, des pièges de Satan, mais les conséquences nécessaires de la nature de l'homme, conséquences voulues par l'auteur de la vie pour perpétuer la vie. Cesluttes ont été pour moi moins douloureuses que pour bien d'autres, Ma jeunesse a été pure de toute souillure, et je ne croyais pas acheter trop cher, par le sacrifice des joies d'un amour permis, le droit de monter à l'autel.
,J)epui3 que je suis prêtre, j'ai compris toute l'imprudence de ce vœii terrible du célibat Mon poste de secrétaire intime auprès de monseigneur de Flamarens m'a de suite initié aux déplorables mystères de la vie sacerdotale; j'ai reçu de tristes confidences, de pénibles aveux, beaucoup sont venus me supplier de demander grâce pour eux. Mais je voyais aussi dans le clergé des hommes dont la vie était sans reproche, et il ne m'était pas impossible d'atteindre à cet idéal de pureté dans le sacerdoce. Plus tard l'expérience m'a de plus en plus appris combien cet idéal était difli-< cile à réaliser; cependant je ne me suis jamais repenti d'en avoir fait le but de toute ma vie.
„Je ne comprends pas qu'on se laisse égarer par le seul entraînement des sens. J'ai constaté pourtant, parmi mes frères dans le sacerdoce, des chutes terribles qui n'avaient pas d'autre excuse; moi j'avais, pour me préserver de ces égarements, l'étude de la science et mon affection pour ma sœur. Je comprenais la possibilité d'annihiler l'être physique par l'être intellectuel, et ma sœur était là pour satisfaire en moi ce besoin d'aimer et d'être aimé qui m'a toujours dévoré; c'était le seul amour qui me fût permis et je lui donnai toute mon âme. Cet amour faisait ma force ; avec lui je marchais, d'un pas sûr, dans la voie périlleuse où j'étais entré. Que pouvais-je craindre?
„Et voilà que tout cet éditice, si heureusement construit, s'est écroulé sur ma tête dans un ins-
PAn l'amie *♦♦ 87
tant. Louise 3'est révélée à moi sous an autre aspect. Elle est devenue pour moi une femme et je me souviens que je suis homme i^
Le prêtre homme.
(Suite.)
„Haît jours se sont écoulés, et je n'ai pu réussir à rendre le calme à mon esprit et à mon cœur. J'use tout ce que je puis avoir d'énergie dans la Volonté, pour dissimuler devant Louise mes cruelles souffrances, et je n'y réussis, je crois, qu'imparfait tenaent. Elle doit me trouver étrange; comment s'explique-t-elle mes bizarreries? Moi qui ne pouvais me passer d'elle un instant, j'invente tous les jours un nouveau prétexte pour la laisser seule au presbytère; je passe mes journées à errer comme un fou dans les montagnes. Après le repas, pendant lequel je suis morne, silencieux, je me renferme dans ma chambre, sous prétexte de faire de nouvelles corrections pour la seconde édition de mon livre de la puissance temporelle des papes.
„Nous sommes aux premiers jours du printemps; la nature est enivrante, la vie circule plus rapidement dans Ir s veines. Il me semble que dans l'air, dans la lumière, dans les parfums des plantes je perçois des sensations qui m'avaient été jQsque-là inconnus. Mon coeur bat quelquefois avec
violence, et ces palpitations sont à la fois une souifrance et une volupté. Hier j'ai vu un nid dans un épais buisson: le gazon amortissait le bruit de mes pas, et je me suis tapi, silencieux, pour observer la charmante petite famille ailée. J'étais si près, que je retenais mon haleine pour ne pas effrayer la mère qui, les ailes étendues sur ses chers petits, avançait doucement sa tête hors du nid et jetait de petits cris. Us ont été entendus. Le mâle est arrivé à tire d'ailes. Alors elle s'est un peu soulevée et j'ai vu quatre ou cinq petits oisillons récemment éclos, encore presque informes, que le père s'est mis à substanter, pendant que sa femelle battait des ailes, avec un murmure joyeux, et attendait, elle aussi, sa nourriture.
„0 Providence! me suis-je écrié. Et, frémissant, éperdu je suis tombé sur la terre en poussant des cris de douleur. Eh! quoi! mon Dieu! pour apprendre aux hommes à vous aimer, me fallait-il donc renoncer au but sacré pour lequel vous m'aviez créé? Est-ce que les joies de l'époux et du père ne sont pas des joies saintes? Le prêtre, dit-on, doit être pur. 0 blasphémateurs, que ditesvous? Dieu en faisant la famille a-t-il donc fait quelque chose d'impur? Et, aux yeux de votre sagesse orgueilleuse, il s'est donc trompé en disant: „I1 n'est pas bon que l'homme soit seul?" 0 mon Dieu, vous l'avez dit: Vœ solil et ils ne ''ont pas compris! Il leur faut des anges pour
monter à Tautel; mais sans parler des chutes nombreuses de ces malheureux qui n'ont pas pu oublier qu'ils étaient hommes, ne vous étes-vous donc jamais demandé, vous qui, plus heureux, n'avez pas souillé votre sacerdoce par les embrassements d'une femme trop aimée, si, dans ces combats de la chasteté contre une nature fougueuse, vous pouvez vous rendre le témoignage que vos victoires n'ont jamais amené la rougeur sur votre front? Oh! quand le prêtre est livré à tous les délires de Timagination , aux désirs dévorants qui le poursuivent à l'église, au confessionnal, à l'autel même, quand la passion inassouvie fait affluer le sang au cœur et au cerveau, quand le prêtre, dans l'exercice même de son ministère, a rencontré des tentations pour ses sens surexcités, et que le soir, rentré dans sa chambre solitaire, il voit passer tout un cortège de séduisants fantômes qui lui disent: „ Viens à nous!'' je le sais, il prie Dieu avec ferveur d'écarter loin de lui la tentation; souvent les efforts qu'il fait pour se délivrer de ces hallucinations ne servent qu'à les rendre plus âpres, plus violentes. Mais enfin il terrasse l'esprit de la chair: il a vaincu, et il y a eu là un rude martyre noblement souffert.
„Eh bien! je ne sais si ces luttes, dont on sort meurtri, brisé, ne sont pas de souillures; et si, malgré la victoire remportée, on peut se dire plus pur que ce chrétien qui vient de goûter les joies d'un amour légitime, dans les bras de la
femme que Dieu lui a donnée. Je ne sais si le moine Lulher, & la nature indomptable, se débattant dans sa cellule contre le démon de la volupté, était plus chaste que Luther l'époux de Catherine Bora. 0 mon Dieu! ces combats, je ne les connaissais que par les confidences de mes frères. Et tous savez qu'en les écoulant je n'ai jamais eu la pensée de me croire meilleur qu'eux, et de m'enorgueillir d'une vertu qui m*était si facile. „Car, jusqu'à présent j'ai vécu calme et heureux. Mon organisation est naturellement chaste. Le travail incessant de la pensée, l'amour de la science laissaient peu de place aux excitations sensuelles. Je comprenais assez la faiblesse humaine, les exigences terribles de la nature, dans certaines organisations ardentes , pour plaindre profondément ceux de mes confrères qu'une vie toute matérielle, et c'est celle de la plupart des prêtres, jetait, presque sans défense, aux acres moi*s;ures du démon de la volupté. Et puis, moi, je vivais par le cœur. J'avais concentré toutes mes affeo i tiens sur cette enfant, que je croyais ma sonir, j et je me trouvais bien heureux de pouvoir aimer | si ardemment et si purement. Et à présent! 0 ! douloureux martyre du prêtre, qui a cru s'endor- | mir ange dans le sanctuaire et qui se réveille homme, je le connais enfin!
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.Je raimais, cette vie du sacerdoce; je me sentais créé pour elle. Je ne me faisais pas d'illusions. Je comprenais qu'il y aTait des réformes à opérer dans l'Église ; je comprenais surtout la nécessité d'abolir le célibat ecclésiatique , en re*- ▼enant à l'ancienne discipline conservée par les !Êglises orientales. 11 était temps de s'apercevoir qu'un texte obscur de l'Évangile avait été mal compris; que la chasteté n'était une vertu qu'à la condition d'être volontaire; qu'on pouvait l'embrasser, pour un temps et pour un cas excep* tîonnel, comme un idéal vers lequel il est beau de tendre, mais qui ne doit pas être imposé comme une loi. Je savais que la plupart de nos jeunes lévites mettent ce joug sur leurs épaules, sans qu'il leur ait été possible de consulter leurs forces. Depuis, j'ai pu sonder les plaies secrètes du sacerdoce , et j'en ai été effrayé , et pourtant je disais encore à Loubère, dans notre dernier entretien :
,.Si j'en étais à faire ce pas terrible qui nous lie è jamais, je le ferais sans balancer. Le prêtre a seul la haute, la sublime mission d'enseigner la morale aux peuples. La justice, cet autre sacerdoce de la vie civile, attend froidement que le crime soit consommé; elle nVst pas chargée de le prévenir. Elle dit au coupable: Tu as prévariqué: au nom de la loi, je te punis. Le prêtre dit à l'homme : Ne pèche pas ; mais si tu tombes, repens-toi, et, au nom, de Dieu, je te pardonne.
„Cela me paraissait beau et grand. Oui, je l'ai
bien aimée cette vie du prêtre appelé à panser les blessures de l'ârne, à dire à ses frères : Airaez-vous, c'est la loi du Christ; à dire au coupable: La société te repousse, mais le bon pasteur est prêt à mettre la brebis égarée sur ses épaules, et du haut du ciel le Père tend les bras à Tenfant prodigue. „0h ! pourquoi toutes ces suavités se sont-elles changées pour moi en amertumes !
Louise commence à se préoccuper
beaucoup de ma nouvelle manière d'être avec elle. Cette charmante familiarité fraternelle, qui existait entre nous, est devenue pour moi une terrible épreuve. Je crains qu'elle ne soit bientôt au-dessus de mes forces. Le contact de la main de Louise me fait frissonner de bonheur et de crainte, et les baisers du matin et du soir donnés et reçus, il y a si peu de jouf-s encore, avec tant d'innocence, ces baisers me rendraient fou, si je ne tenais pas mon pauvre cœur à deux mains «pour Tempêcher de se trahir. „Depuis quinze jours, j'ai passé par toutes les crises morales que le cœur et le cerveau d'un homme peuvent supporter. 0 profonde misère de l'âme humaine! Que de projets coupables n'aî-je pas conçus ! Que de résolutions extrêmes n'ai-je pas été sur le point de prendre ! Tantôt je voulais abandonner Louise, quitter à jamais le monde, mettre quelque Chartreuse entre moi et le crime, t y mourir de mon amour; tantôt, au contraire.
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je me disais que des vœux imprudents ne pouvaient m'engager aux yeux de Dieu, et je voulai» emporter ma Louise adorée , loin , bien loin ; et, puisque j'ai la certitude qu'elle n'est pas ma sœur^ la prendre pour épouse devant Dieu. J'ai commencé et déchiré vingt lettres où je lui disais: Louise, tu n'es pas ma sœur, j'ai le droit de t'aimer et je t'aime comme jamais femme n'a été aimée. J'en ai commencé et déchiré vingt où je lui disai» qu'il fallait nous séparer, qu'une inexorable nécessité m'imposait ce sacrifice.
„Ët, chose singulière, ces deux impulsions si opposées me paraissaient, au moment où l'une ou l'autre m'obsédait, parfaitement raisonnables. Quitter Louise à jamais, la laisser sans appui, san& affections, la livrer au désespoir, oui, c'était bien là le devoir sévère que je devais m'imposer. Et puis mon esprit troublé, sans transition aucune,passait d'un vertige à un autre vertige, et retombait brusquement dans un autre ordre d'idéeSr Alors, abandonner la France, faire de Louise ma^ femme, vivre d'amour, fouler aux pieds mes vœux^ mon sacerdoce, briser l'autel où j'ai offert la victime sainte, tout cela me paraissait juste, logique^ je ne comprenais pas qu'il en pût être autrement l
„D'autres pensées, plus honteuses peut-être, se faisaient jour dans mon esprit . . . Une fois je sui& sorti de ma chambre... mais arrivé sur le seuil de celle de Louise, je me suis prosterné et je l'ai arrosé de mes pleurs: pleurs de désespoir, pleurs^
de remords d'avoir eu la pensée de franclûr ce seuil sacré et de souiller , ou du moins de trovbler, cette sainte innocence qui croyait reposer sous la garde de Dieu et sous celle d*un frère. Ces larmes ont purifié mon coeur, elles ont été une crise salutaire; et, rentré chez moi, j'ai renouvelé mes serments d'inviolable chasteté. Je comprenais enfin que cette enfant, trop adorée, doit rester étrangère à mes douleurs et à mes combats. Je dois souffrir seul. Jeter le trouble et le désespoir dans Tâme de cet ange! que Dieu me préserve d'un crime si horrible! Pauvre Louise ! Quel fierait sur elle l'effet d'une semblable révélation? Peut-être m'aimerait-elle moins ? Le sentiment nouveau qu'elle lirait dans mon cœur ne lui inspirerait que de l'effroi. Son amour à elle a appartenu k un autre homme; qui sait s'il ne lui appartient pas encore? Est-il possible de cesser d'aimer? 0 Louise, ma Louise, tu ne saurais donc jamais ce que tu as été pour moi, et tu ne pourrais jamais m'aimer que comme un frère? £h bien! soit Cette affection si calme et si douce, ne peut-elle donc plus me rendre heureux? Pourquoi ne t)as oublier €e fatal secret et me dire: Elle n'est que nia fiœur , . . Oh, mon cœur se brise encore ! mon Dieu ! mon Dieu! sauvez-moi!
«Pour rendre la paix à mon âme, je me livre à un travail incessant. Âii lien de fuir la préfience
Pâa l'abbb *** 95
de eelle qui ne doit être pour moi qu'une sœur, j« l'ai priée de me seconder dans mes recherches pour Tœuvre capitale que je vais entreprendre aur la philosophie du christianisme. Je veux que ma sceur soit là, toujours là, près de moi, comme lorsque nous étions à Paris. Son intelligence aidera puissamment la mienne; et puis, elle ^ pour le travail que je lui impose une aptitude remarquable. .
„J'ai rejeté sur des souffrances physiques, que je voulais lui cacher, mes inégalités d'humeur et ce besoin de solitude que je semblais éprouver depuis quelque temps. Nous avons repris nos promenades, nos conversations; on dirait qu'il n'y a rien de changé dans nos relations. Mais pour moi il y a un fantôme terrible menaçant. Je le vois toujours enti*e ma sœur et moi; et Louise «emble, le pressentir. Ohl paix et bonheur de aolre sainte amitié, qu'étes-vous devenus? . .
„Hier, j'ai été lâchement et cruellement égoïste. Poussé par un sentiment de jalousie du passé, j'ai parlé de Verdelon. Jusqu'à présent j'avais évité de prononcer ce nom, et ma sœur, sans doute, s'était imposé la même loi. Louise a rougi, puis Me a pâli. Elle l'aime encore! EU pourquoi ne Taimerait-elle plus? Est-ce que l'amour peut s'arracher du cœur sans y laisser quelques traces, quelques cicatriciel dont le satig est toujours prêt à couler?
' „Je suis sorti pour aller voir un malade. Quand je suis rentré au presbytère, Louise avait les yeux rouges. Elle a pleuré pendant mon absence. Malheureux que je suis d'avoir ravivé ces douloureux souvenirs. Affliger l'être qu*on aime uniquement et ne pouvoir implorer son pardon! Hélas! entre Louise et moi il n'y a plus d'épanchements possibles. Un frère pourrait sonder les plaies de ce cœur sans les blesser; mais je ne suis pas son frèjfe!!!"
Concile de Limoux.
C'était dans les derniers jours d'avril 1862. Le concile provincial de la Gascogne devait se tenir à Limoux. Julio, comme sujet de l'archevêque de T. , était justiciable de ce concile. Une longue et violente épitre, élaborée dans un conciliabule de la Mappemonde catholique, présidé par son ancien rédacteur, fut adressée à l'évêque de *** que l'on savait ultramontain zélé et ennemi personnel de Julio. Cette fois , il était à peu près certain que les longues prudences de l'archevêque de T. ne seraient plus de mise, et qu'une coudamnation solennelle réduirait enfin au silence le misérable prêtre acharné à écrire à rencontre des saines doctrines romaines.
Le concile s'ouvrit, le cinq mai 1862, par une
procession générale qui partit de la cathédrale, et fit un long parcours dans les rues principales de la ville. Après la croix et la bannière, venaient les frères des écoles chrétiennes, les élèves du petit séminaire, ceux du grand séminaire, les prêtres missionnaires, les moines des différents ordres religieux de la province, les curés de la ville, les chanoines des cathédrales, les théologiens de Paniiers, de Carcassonne, etc., etc., les évéques suffragants de l'archevêché de T., crosses, mitres, portant des chapes d'or, enfin le prélat président du concile.
L'archevêque de T. prononça le discours devant tout ce que la ville de Limoux et les petites villes environnantes possédaient de beau monde. Des places réservées pour les autorités, une haute estrade où toutes les beautés de cette contrée méridionale étalaient d'amples robes de soie, gonflées d'énormes crinolines, donnaient à la réunion ce caÏDhet de religion demi mondaine qui caractérise si bien le catholicisme hybride du xix^ siècle. Le préfet de l'Aude pouvait être un protestant ou un juif, le général commandant la division militaire pouvait être un libre penseur, le président du tribunal, un disciple de Proudbon ou de Renan, un frère de Yanhergen, ces honorables fonctionnaires avaient leur place marquée comme hauts fonctionnaires, dans une assemblée où quiconque eût avoué ne pas croire à l'Immaculée Conception eût été déclaré hérétique.
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Quels étaient donc les catholiques sérieux de cette nombreuse réunion?
C'était le clergé, sans conteste; les serviteurs de Féglise, sacristains, suisses, bedeaux, chantres, organistes, je le suppose.
C'était le conseil de fabrique.
C'était quelques femmes.
C'était quelques vieillards.
Tout le reste était le monde: monde curieux, monde indifférent, monde sceptique,, monde incroyant; mais monde bien élevé, se soumettant, avec un sentiment parfait des convenances, à toute la pantomime extérieure des croyants.
Là, l'éloquence filandreuse du président du concile se déploya dans une longue harangue, dont l'heureux thème fut le renouvellement de là face de la terre par le concile de Limoux. Rien ne fut oublié: ni l'immortel Pie IX et son merveilleux pontificat, ni la proclamation du dogme de rimmaculée Conception, ni les douleurs du pontife si cruellement éprouvé, ni les anathèmes contre la révolution vomie par l'enfer, ni les triomphes futurs de la papauté attendus de la puissance de la Vierge qui, seule, dans le monde, a tué tous les hérétiques.
Le lendemain, dans une séance particulière, les travaux du cpncile furent indiqués. M. le Promoteur fit prêter serment aux vénérables chanoines, théologiens et canonistes présents au concile, de -^rder le secret sur tout ce qui serait dit par
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les évêques et de taire tout ce qui pourrait nuire ou au respect dû au concile ou à Thonneur des personnes.
On nomma ensuite les présidents, vice-présidents, secrétaires, théologiens des diverses congrégations. On fixa les sessions où se liraient les décrets, et les assemblées ou congrégations générales où auraient lieu les discussions.
Ces préliminaires une fois terminés, les travaux du concile commencèrent «jt se poursuivirent activement. Le 10, à quatre heures de Taprèsmîdi, sous la présidence de rillustrissime et révérendissime archevêque métropolitain, eut lieu la sixième congrégation générale à laquelle assistaient les révérendissimes et illustrissimes évêques, les députés des chapitres et les théologiens. L'archevêque président ayant récité la prière Adsvmusy la lecture du procès verbal de la congrégation précédente fut faite par un des notaires du concile. Deux décrets furent ensuite lus et approuvés, l'un qui proscrivait les mauvais journaux, et nommément le Gycley le Goq nationalj la Feuille^ tous trois accusés, et convaincus de nier la nécessité du pouvoir temporel du Pape et de favoriser la révolution italienne, doctrines condamnées déjà par les Papes et les décrets du concile de Trente; l'autre qui proscrivait les danses tournantes, telles que la polka, la mazurka, etc., etc., comme pouvant provoquer de coupables pensées.
Ces deux décrets avaient été travaillés, avec
un soin extrême par la congrégation de Bowia MoribuSj les sages vieillards qui composaient cette congrégation ayant pensé que toute l'impiété de ce triste temps venait de ces malheureuses danses inventées par le diable lui-même.
Ensuite Tillustrissime et révérendissime évéque de**, président de la congrégation de Fide^ demanda la parole à rillustrissime et révérendissiffle archevêque métropolitain, président du concile, et, l'ayant obtenue, exposa ce qui suit:
„Illustrissimes et révérendissimes Pères et trèschers Frères.
„Je donne pleine et entière approbation aux décrets que vous venez de promulguer pour extirper deux grands Ôéaux de ce siècle: les journaux et la danse. Vous venez de faire en cela preuve d'une connaissance profonde des plaies qui rongent la société moderne, et qui prouvent le danger de sa prétendue civilisation. Mais, j'ose le dire, il y a un mal plus grand, un mal qui est près de nous, un mal qu'une indulgence, sinon coupable, du moins malheureuse, tolère dans nos contrées méridonales, si énergiques dans leurs croyances orthodoxes, c'est l'hérésie. (Profonde sensation.)
„Un nouvel Arnaud de Bresse> comme un loup ravisseur désole le Midi et cherche à perdre les âmes par des doctrines etnpestées. (Plusieurs voix: Anathème à rhérét«[]ue.) Ce destructeur de la foi, cet ennemi de rÉgUse et du saiiU siège, -'.ontre lequel il ne cesse, depuis plusieurs années,
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de vomir ses blasphèmes, est un prêtre du dio* cèse de T., du nom abhorré de Julio de la Clavière. Comme tous les hérétiques passés, et à Tenir, il s'est changé en ange de lumière. Rien de plus modeste que sa tenue, rien de plus doux que son langage, rien en apparence de plus dévoué aux véritables intérêts de l'Église. C'est par ces beaux dehors de vertu, de générosité, de piété, de dévouement, en paroles, au saint siège et à rimmortel Pie IX, pour lequel il affecte une vénération toute particulière, qu'il trompe les âmes droites, qu'il surprend les faibles, qu'il égare ceux qui ignorent les véritables nécessités de l'Eglise, à ces âges de perdition et de ruine. (Plusieurs voix: Anathème! encore anathème! que le concile le frappe!)
„C'est surtout par ses écrits, pleins d'un venin subtil, qu'il distille l'erreur. Déjà une première fois, jouant le rôle d'un faussaire infâme, il a travesti les paroles d'un vieillard mourant pour en faire les paroles d'un novateur, d'un conseiller imprudent de réformes dans l'Église, d'un critique superbe de la conduite si sage et si admirable du vénéré Pontife, dont tous les siècles publieront la gloire. Nous savons que cette profanation odieuse d'un nom si respectable a eu un malheureux succès à T. ; que des Ihommes impies, appartenant à des sociétés ennemies de la foi, ont donné des louanges publiques à l'auteur de cette indigne fourberie, et lui ont fait la réputation d'un écrivain
illustre. (Voix : Que le concile prononce contre lui l'anathènie !)
„Ce n'est pas tout; il a profané la chaire de vérité par la prédication des mêmes erreurs, au grand scandale des oreilles pies,. et les applaudissements des ennemis de l'Église sont venus Tencourager dans cette voie funeste.
„Sa conduite dans les États du pape a été si coupable, qu'il a porté l'audace, à l'exemple des ennemis des saintes communautés religieuses, jusqu'à briser une clôture, crime que la sainte inquisition a poursuivi, mais en usant d'une telle indulgence pour le coupable, qu'il a été facile à celui-ci de se soustraire a une peine qu'il eût acceptée avec humilité, s'il y avait eu dans son cœur un reste de foi. Et depuis il s'est fait écYivain dans ces libelles quotidiens qu'on appelle les journaux, il a élevé, à la face du monde, une chaire de pestilence, où il a enseigné toutes les erreurs condamnées par les brefs et les allocutions des saints pontifes Grégoire XVI et Pie IX.
„Enfîn, il vient de mettre le sceau à ses crimes, en publiant, non plus des feuilles volantes comme son journal corrupteur, mais un livre où il entasse une érudition mensongère pour établir que le Christ, les apôtres, les premiers Pères, n'ont pas voulu que le pontificat catholique fût protégé par une royauté terrestre, oubliant les constitutions des souverains pontifes, où il est déclaré que le ^ape porte les deux glaives, que toute puissance a
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été donnée au Christ, par conséquent au vicaire du Christ, dans le ciel et sur la terre. (Plusieurs voix: Malédictions à l'hérétique!)
„Oui, illustrissimes et révérendissioies pères et bien chers frères, qu'il soit maudit le prêtre qui a souillé son sacerdoce, en inventant une calomnie indigne contre un archevêque prince de l'Église! „Qu'il soit maudit le prêtre qui a proféré dans la chaire de vérité des doctrines scandaleuses!
„Qu'il soit maudit le prêtre violateur de la sainte claustration, protégée par les conciles et les constitutions des papes!
„Qu'iI soit maudit le prêtre corrupteur des âmes par les doctrines empestées du journalisme moderne !
„Qu'il soit maudit avec Dathan et Abyron, avec Osée profanateur de l'arche, avec Judas le traître, avec tous les hérétiques auxquels l'Église a jeté l'anathème !
,.Maudit celui qui attaque la puissance temporelle des pontifes de Rome, sans laquelle leur puissance spirituelle n'est pas libre!
,,Maudit celui quiiait la leçon au pape, à l'épis* copat catholique, et qui prétend connaître mieux que nous ce qui convient à l'Église!
„Maudit soit l'orgueilleux, l'hérétique, le profanateur, le novateur, le folliculaire, le fabricateur de livres de scandale!
„Maudit qui approuvera les doctrines de Julio, actuellement encore curé de Melles dans le diocèse de T.!"
Et s'avançant vers le milieu de la salle et prenant un livre des Évangiles:
,,Que l'on choisisse entre le Cfanst et Jolio profanateur du Christ ! Moi, je me sépare de Julio, je lui dis anathème, je le maudis et je m'attache au Christ!^* (Des cris répètent dans toute la salle: Nous nous attachons au Christ, nous maudissons Julio. Condamnation! Anathème!)
Ce discours, dont les formes étaient empruntées à la rhétorique sauvage des inquisiteurs du moyen âge, avait produit un effet immense et changé cette pacifique réunion d'hommes, généralement timides, en un conciliahule d'énergumènes.
L'archevêque de T. jeta un peu d'eau sur ce feu. D n'aimait pas l'évéque de **, qui avait la réputation d'être l'évéque le plus exalté de toute la France. Puis, une phrase du discours était directement à l'adresse de l'archevêque. Il n'en fallait pas davantage pour piquer au vif le métropolitain.
Il prit à l'instant la parole.
„IIlustrissimes et révérendissimes Pères et trèschers Frères.
„S'il ne fallait que s'unir aux anathèmes prononcés contre les doctrines imprudentes ou même condamnables de M. Tabbé Julio, je ne serais pas le dernier à m'élever contre lui, et comme ii est un des prêtres de mon diocèse, je n'aurais pas laissé ce soin à l'un de mes suffragants. Mais ici il y a une question plus haute. Avec les sentiments
déférence que nous portons tous au saint siège,
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et aux très -saintes congrégations instituées , par les souverains pontifes, pour surveiller, dans tout le monde chrétien, les erreurs des hétérodoxes, ne serait-ce pas nous attribuer dans l'Église les fonctions que la hiérarchie actuelle confère à la sacrée congrégation de Vlndex'i
„Nous nous exposerions à paraître faire la leçon à Rome, et une condamnation contre M. Tabbé Julio paraîtrait un empiétement sur des droits que r^pîscopat exerça autrefois, je le sais, mais qu'il a, à peu près, abdiqués pour concentrer toute la force de l'Église dans les mains, si saintes et si vénérées, des souverains pontifes.
„Quelque légitime que puisse être votre indignation contre les écrits dont Tillustrissime et révérendissime Père, président de la congrégation de Ftde, vous a dévoilé la malice, je pense qu'il est plus respectueux pour Rome de laisser à la congrégation de V Index de signaler ces erreur» à tout le monde catholique ; la condamnation aura plus de retentissement. D'un autre côté, notre conduite sera plus prudente. Rome est la douceur même: lorsqu'elle condamne, elle laisse au cou-* pable volontaire ou à l'égaré par surprise, une facilité complète de rentrer dans les sentiers de la vérité. Elle se contente d'une simple adhésion à ses décrets. Elle ne pousse donc pas ainsi k l'obstination, des esprits qui souvent ont pu se tromper de bonne foi.
„L'abbé Julio peut être rangé dans cette cat(^
gorie des esprits rêveurs et utopistes qui, eo cherchant ]e bien, tombent dans de dangereux excès. Mais ce prêtre, de mœurs douces et pures, n'a jamais montré la moindre obstination. Lors de la publication du prétendu Testament religieux de l'illustre cardinal, mon prédécesseur, il me donna une déclaration de soumission complète qui arrêta le scandale de cet écrit, déclaration que j'eusse pu soumettre à votre esprit bien connu d^équité et d'indulgence chrétienne, si j'eusse pu soupçonner qu'on eût donné aut^t d'éclat à une affaire qui, à mon avis, et je crois être bon juge puisqu'elle me regarde, en mérite beaucoup moins. (Quelques voix: Très-bien! très-bien!)
„Je vois, illustrissimes et révérendissimes pères et très-chers frères, que mes paroles éclaircissent assez la question pour que je n'aie pas à m'étendre plus longuerpent sur ce sujet Toutefois, il y a une considération qui vous frappera tous: c'est que dans notre siècle, avec la disposition des esprits à briser tout frein, toute discipline, nous devons éviter, avec le plus grand soin, d'exposer certaines natures ardentes à lever contre l'Église l'étendard de la révolte. Les leçons de l'histoire ne doivent pas être perdues. Des hommes, qui avaient servi la sainte cause, irrités souvent de mesures prises contre eux, avec une rigueur qui a paru outrée , ont donné le triste spectacle d'une rupture éclatante avec l'Église. Et ces mêmes hommes seraient morts paisiblement dans son sein,
PAR l'abbé *♦♦ 107
i on les eût traités avec moins d'acrimonie dès es commencements.
„Je demande donc qu'il ne soit pas donné oite au décret d'anathème prononcé contre l'abbé ^ulio. Mais que le concile émette le vœu que la >acrée congrégation de Vlndex se prononce sur es erreurs dont on accuse cet écrivain.''
On voit de suite l'habileté de cette harangue; 'archevêque sauvait Julio des foudres du concile, out en le renvoyant au tribunal de YIndex, II nettait à sa place le fougueux évéque de ** et lonnait à tous une bonne leçon de modération aille, ce jour-là, dans un pays où l'on reviendrait, ivec une facilité effrayante, au système barbare ies persécutions religieuses.
De plus, il tenait la parole qu'il avait donnée au terrible Loubère dont le souvenir ne le quittait pas. Dans ses mauvaises nuits, l'archevêque aYait le cauchemar, et c'était toujours le prêtre Loubère, devenu ouvrier imprimeur, qui lui apparaissait vêtu d'une blouse, tenant un pistolet à \a main, et lui disant: Tu es mort si tu touches à Julio.
Les conclusions de l'archevêque de. T. furent adoptées à la majorité des voix et insérées au procès verbal. Comme il n'y avait rien à l'ordre du jour pour cette congrégation, qui fut la plus orageuse, de tout le concile, le président leva la séance après avoir récité la prière, accoutumée: ISub tuum.
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Proh dolor!
Avril.
„0 révoltes de mon cœur et de mes sens, yoiis êtes apaisées, mais à quel prix ! Pendant que je m'absorbais dans mes luttes contre un danger, qu'un peu de calme et de réflexion pouvaient réduire à sa juste valeur, je ne voyais pas qu'une tombe s'entr'ouvrait sous mes pieds et allait engloutir mon bonheur, ma vie, mon amour, ma Louise, ma sœur. Car elle est une sœur , pour moi à présent, et rien qu'une sœur. Comment est-il possible que le murmure soit arrivé jusqu'à mes lèvres, et que je me sois trouvé en proie à une sombre frénésie pendant laquelle j'osais me plaindre à Dieu de ne m'avoir pas donné ma part de bonheur sur cette terre ! Quoi ! Louise était là, près de moi, et je n'étais pas heureux! 0 mon Dieu ! pardonnez-moi et ne me punissez pas. Vous pouvez éloigner la mort du lit de cette pauvre enfant Vous pouvez prendre la main de Louise comme celle de la fille de Jaîre et lui dire: Lèvetoi. Mais suis-je digne d'une telle grâce? N'ai- Je pas maudit cette destinée que vous m'aviez faite si belle? Mon Dieu, pardonnez k votre créature ; et, comme le Christ au Gethsemani, je vous dirai: Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice s'éloigne de moi!
„Cette toux sèche, terrible indice d'un mal qui le pardonne pas, et qui, dans les premiers jours |ue nous avons passés ici, ne déchirait plus la >oitrine de Louise, a reparu. Toujours absent du jiresbytère depuis trois semaines, en proie à mes liallucinations, combattant contre une ombre, je ae voyais pas l'affreuse réalité ! Mais hier, occupé BTec ma s^Bur à ce travail, qui devait être notre salut, une de ses crises de toux est survenue. Louise a porté son mouchoir à sa bouche, elle fa retiré couvert de sang. Je l'ai regardée: ses grands yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, ses joues étaient pâles, seulement les pommettes étaient colorées d'un rouge ardent J'ai pris sa main, elle était brûlante.
„ — Tu as la fièvre? lui ai-je dit „ — Je ne l'avais pas encore eue le jour, m'at-dle répondu.
„ — Tu l'as donc pendant la nuit? m'écriai-je. „ — Oui, depuis quinze jours; fièvre légère sans doute.
„ — Et pourquoi ne me l'as-tu pas dit? Tu souffres, Louise, et tu me le caches!
„— Tu ne le savais donc pas?
„—- Et comment pouvais-je le savoir, malheureuse enfant?
„ — Je te voyais si triste, si malheureux ; tes yeux s'attachaient sur moi d'une façon si sombre, si étrange ! Lorsque je m'approdiais de toi, que je prenais ta main pour la poser sur mon pauvre
cœur, qui bat quelquefois dans ma poitrÎDe coibum s'il voulait s'en échapper, tu me quittais brusquement ; et je me disais : Il veut me cacher ses la^ mes. Je lisais ma sentence de mort dans tel traits bouleversés. Je le vois bien, Julio, il tam mourir, n'est-ce pas?
„Et Louise se jeta dans mes bras en fondant] en larmes, et moi, éperdu de douleur, je pleurai! avec elle.
„ — Non, ma Louise, tu ne mourras pas! Tu es ma sœur, ma sœur bien-aimée. Dieu n'ôte pas uoej sœur à son frère. |
„Cette triste explication épuisa les forces de Louise, il fallut la monter dans sa chambre.
„Seul avec elle, je me mis à genoux près de son lit et là, sa main dans la mienne , je cherchai à calmer l'imagination de cette pauvre enfant. Je lui protestai, avec vérité, que mes tristesses, mes préoccupations tenaient à des causes étrangères à sa maladie. Il m'est arrivé, lui dis>je, ce qui arrive souvent aux hommes qui ont été absorbés par un travail d'esprit où il leur a fallu mettre en jeu toutes leurs facultés intellectuelles. Mon livre. De la Puissance temporelle des papes^ avait pour moi une in^portance majeure. Faire de la polémique dans un journal ou la transporter dans un livre, n'est pas quelquefois chose facile. On peut échouer; et, mon œuvre terminée, il m'est resté, conome cela arrive à quelques écrivains, une fatigue physique et morale du cerveau , contre laquelle j'ai
PAR l'abbé *** 111
eu beaucoup de peine à réagir. Je Fai combattue par un exercice violent. De^ là mes absence» continuelles.
»» — Que ne me dîsais-tu tout cela ? me répondit Louise. Pourquoi souffrir seul? Si je ne te connaissais pas si bien, sais-tu que la pensée que j'étais moins aimée aurait pu me venir?
„ — 0 ma Louise, lu ne l'as pas eue cette mauvaise pensée? Ce serait mal, bien mal.
„Louise me regarda en souriant, comme doivent sourire les anges.
„ — Non, me dit-elle, je n'ai pas douté de mon frère, mais j'étais inquiète. Je ne te comprenais plus
„J'ai fait appeler le docteur D. Hélas ! il ne m'a rien appris. Je savais bien que Louise était perdue et que rien ne pouvait plus la sauver! Mais cet arrêt de mort, prononcé par la bouche d'un médecin, est quelque chose de terrible ! . . . C'est qu'au fond de l'âme, il reste toujours un espoir, tant que la science n'est pas venue, froide, inexorable vous dire: Dans un mois, dans quinze jours peutêtre, cette existence, qui est votre existence, sera anéantie. Et voilà ce que le docteur m'a dit ce matin et je ne suis pas tombé foudroyé! Et j'ai eu le courage de rentrer dans la chambre de Louise et de lui sourire!. .. Oui, je lui ai souri. J'ai eu l'air tranquille et satisfait. Le médecin me devait
Ja vérité* Terrible avec moi, il a été' doux et consolant avec ma sœur. „La conscience du danger où elle se trouve serait funeste pour madeoioiselle de la Clavière, m'a-t>ildit. Ce n'est pas seulement la poitrine qui est attaquée, il y a une affection au cœur qui peut tromper tous les calculs de la science. Une émotion pénible peut la tuer à rinsr tant. Il y a sans doute dans votre sœur un vice irrémédiable de constitution; mais le moral a aussi beaucoup souffert. Je crois que je suis parvenu à la rassurer, et si elle n'était que phthisique, j'affirmerais avoir réussi. Mais cette maladie de cœur est quelque chose d'effrayant, de mystérieux: elle donne aux malades des intuitions étranges, une clairvoyance qu'il est difficile de tromper, et leur sensibilité nerveuse est telle que toute impression est un danger. Surveillez donc vos regards, votre attitude avec une extrême attention. Homme et prêtre, vous devez être courageux devant la souffrance et devant la mort. Songez-y bien, une imprudence, de vous surtout, pourrait tuer mademoiselle votre sœur.^'
„J'écoutais , morne , immobile ; je sentais mon sang se glacer dans mes veines, mais je comprenais que mon courage pouvait prolonger la vie de Louise. J'ai serré la main du docteur en lui promettant d'obéir. Et voilà pourquoi j'ai souri j et j'ai eu l'air heureux en entrant dans la chambre de ma sœur. Oh! comme son regard épiait mes impressions! Je l'ai trompée. Son visa|;e est de- <
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Tenu eahne et riant. Nom avons plaisanté sur ses frayeurs. Elle a prétendu que moi aussi j'avais eu peur de l'aceident du matin. Mais le docteur l'avait si parfaitement expliqué! Il ne fallait que quelques jours de repos. Et puis, au mois d'avril, l'atmosphère n'est pas égale, les matinées et les soirées sovt humides.. Ce beau mois de mai me guérira, n'est-^e pas, Julio ! Oh ! que de belles fleurs nous allons cueillir ensemble dans la montagne! car vous n'irez plus vous promener sans moi, mon* sieur. Et quels beaux herbiers nous allons faire, pour remplacer ceux qui se sont perdus pendant que vous parcouriez le monde, en vrai chevalier du moyen âge, pour aller au secours de votre sœur, enlevée par des chevaliers quelque peu félons, bien qu'ils prennent, comme leur fondateur Ignace, le titre de chevaliers de la sainte l^ierge. Oh ! oui, le mois de mai me sauvera.
„ — Oui, mon ange, il te sauvera.
„Et une voix intérieure me disait: C'est au UHMS de mai qu'elle doit mourir, et les fleurs que tu ramasseras, tu les porteras sur sa tombe.
„Et pendant que la voix sinistre retentissait dans mon cœur, comme un glas funèbre, je continuais à rire et à plaisanter avec ma sœur.
„0 mon Dieu! si des pensées coupables ont souillé mon âme, cette torture qai la broie ne les a*t-elle expiées?
„Louise De peut plus sortir de sa chambre. La maladie fait des progrès rapides. Les palpitations du cœur sont continuelles.- Les solennités de la semaine sainte et de Pâques m'ont forcé d'être presque toujours éloigné de ma sœur. 0 Christ, j'ai uni mon agonie à la vôtre. Je vous ai suivi sur le Calvaire, et j'y ai versé ces larmes (|ae saint Augustin appelle le sang du cœur. Les tristes lamentations des prophètes, ces images voilées, ces cierges éteints, tout ce deuil de l'Église, jamais je n'en avais si bien senti la sublime poiésie. Mais le jour de la résurrection, tout en ranimant nos espérances pour une vie meilleure, a été pour moi sans joie. Les chants du triomphe, VAUduia étaient sur mes lèvtes, mais dans mon cœur, toujours la mort et les ombres; toujours le cri sinistre: Deu8, Deus meus y quare dereliquiati mef Triatis est anima mea tisque ad morteml
„Louise a voulu faire ses pâques. Quand elle m'en a parlé, il m'a été facile de voir qu'elle examinait l'impression que sa demande produisait sur moi. J'ai eu l'air de la trouver parfaitement naturelle.
„ — Tu sais pourtant, lui ai-je dit, qu'on peut prolonger le temps pascal pour (es malades.
„ — Non, non, m'a-l-elle dit, il ne faut pas attendre davantage. Quand je pourrai sortir, j'irai à réglise remercier le Dieu qui sera Venu me visiter ici
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„Pauvre ange! avec quelle foi elle a accompli cet acte auguste dé la communion.... Mon Dieu, que j*ai souffert !
,,Quand ce mois sera terminé, ma sœur n'existera plus. Le médecin me Ta dit et je le vois bien, il ne se trompe pas. De ces trente et un jours combien Dieu m'en accordera-t-il ?
„Je ne comprends plus Tioipression que j'ai ressentie en apprenant que Louise n'était pas ma sœur. Je ne devais éprouver que de la surprise, et ce premier mouvement passé, ne rien trouver ëe changé dans ma vie. J'ai été fou. Je n'étais plus moi-même et je ne puis plus m'expliquer ces aberrations. Oh! si Dieu me conservait Louise, comme je serais heureux d'être toujours son frère, rien que son frère. Devant son limpide regard, une pensée coupable ne pourrait surgir en moi. Comme tout ce qui dans ma vie, après la découverte de ce fatal secret, m'a paru si sombre, me semblerait à présent devoir être lumière et bonheur! Vivre avec Louise, la voir tous les jours, échanger mes pensées avec les siennes, m'enivrer avec elle de la double vie de l'esprit et du coeur, est-ce qu'il y a quelque chose au-dessus de cettf*
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félicité? Et cette félicîCé que mon lâche coeur, dans un moment de folie, rejetait; cette félicité qui ne lui suffisait plus, et qu'il met à présent au-dessus de toutes les joies de la terre; cette félicité yb lui être enlevée... Louise doit mourir...
„Atijourd'hui Louise semble être beaucoup mieux; les battements du cœur sont calmes et réguliers. Il y a quelquefois dans les maladies uo temps d'arrêt. Louise pourrait vivre bien au delà du terme fixé. Pourquoi ne pas espérer?
„J'ai parlé au médecin de mes espérances.
„ — Voulez-vous la vérité? m'a-t-il dit. — Oui, ai-je répondu. — Eh bien, c'est une question non de semaines, mais de jours. Je crains une crise et si elle arrive, ce sera une question d'heures.
„J'avai$ cru, jusqu'à présent, que le médecin et moi nous avions réussi à abuser Louise sur le danger de sa position. Elle paraissait si calme! Sans faire de projets pour l'avenir, comme en font d'ordinaire ceux qui sont atteints de phthisie, elle parlait pourtant comme si cet avenir ne fût pas borné pour elle à un petit nombre de jours. Eh bien, je me trompais: Louise n'a pas eu un instant d'illu^on... Ce matin, je la trouvais encore mieux que la veille, la nuit s'était bien passée; elle avait eu quelques heures d'un sommeil paisible* Et» malgré les arrêts de la science, il me semblait
PAH l'abbé ♦♦♦ 117
que Id science se trompait et que ma sœur pouvait ▼ivre. Louise a lu mes pensées sur mon visage.
„ — Tu me crois mieux, n'est-ce pas, mon cher Julio.
„ — Oui, ma Louise, tu es mieux, bien mieux. „ — C'est une trêve à la soulFrance, c'est beaucoup, mais ce n'est qu'une trêve. Comprends-le bien, Julio, et n'espère pas contre toute espérance. Tiens voilà, la douleur au cœur qui revient „ — Louise, ma Louise, que dis-tu?
„ — Je dis, reprit Louise d'une voix brève et en fixant sur moi ses yeux, agrandis par la maigreur de son visage, et auxquels la fièvre donne un éclat surprenant^ je te dis, Julio, que nous ne devons plus chercher à nous tromper pendant le peu de jours que nous avons à passer ensemble. Je te dis que toi, prêtre, tu dois avoir le courage de me préparer à mourir. Assez, assez de dissimulation entre nous, c'est une souffrance de plus pour tous les deux. 0 mon cher Julio, je regrette la vie, je regrette la lumière, les fleurs, nos vallées, nos montagnes, toute cette riante nature dont tu m'as appris à connaître les beautés; mais que sont ces regrets auprès de celui de te quitter? Qui sait à quelles épreuves tu es encore réservé? Ton livre, que j'ai lu avec tant d'admiration, ce livre tout imprégné des saintes doctrines de l'Évangile, et où tu as su concilier les droits sacrés de la vérité avec le respect que l'on doit aux dernières illusions d'un vieillard malheureux, eh bien, ce
livre 8ef a pour toi , je le crains 'bien , une cause de persécutions nouvelles. Je ne serais plus là pour adoucir tes peines en les partageant.
„La voix de Louise était saccadée; ses yeux s'allumaient de Téclat de la fièvre; son cœur battait avec violence.
„ — Ne pleure pas, Julio, me dit-elle, en passant ses bras autour de mon cou. Je crois, moi, que Tâme séparée du corps revient encore auprès de ceux qu'elle a aimés. Je serai avec toi, Julio, toujours avec toi, car je n'aime que toi. A présent, sois prêtre auprès de ta sœur, il en est temps.
„Je la compris... Elle reçut de mes mains tremblantes le sacrement des mourants, et je trouvai la force de dire à cette âme que j'ai tant aimée: „Sors de ce monde, âme chrétienne!...''
„Après cette cérémonie, Louise a eu un moment de calme parfait.
„ — Je suis bien., m'a-t-elle dit, très- bien. Laisse-moi te parler un peu: cela ne me fatigue pas. A présent, Julio, nous allons attendre la mort ensemble ; elle ne nous séparera que pour un peu de temps, pour un temps bien court, je le crois. Tu as beaucoup souffert, mon frère; tu souffriras encore, et les peines morales tuent, je le sais bien. Non, mon frère, non, nous ne serons pas longemps séparés
PAR l'abbé ♦** 119
,,La nuit a été terrible!
„ — Cette agonie est bien douloureuse pour nous deux, mais au moins nous ne sommes plus obligés de nous cacher nos angoisses, me disait Louise d'une voix tremblante.
„17 mai.
„ — Ecoute-moi, m*a dit Louise, après deux heures d'un repos presque paisible, écoute-moi. Je veux te parler de lui: de lui, tu sais? dont je ne prononçais jamais le nom. Il m'a fait bien du mal : mais je lui pardonne. Et puis , depuis quelque temps, je ne comprends plus comment je l'ai tant aimé. Son cœur n'était pas à la hauteur du mien...
„La respiration de Louise devenait de plus en plus haletante. Je la soulevai doucement et elle appuya sa tête sur ma poitrine.
„ — Bien, dit-elle, je suis bien là pour mourir dans tes bras... Conment ai-je pu désirer une autre affection que la tienne? Dans ce moment suprême, je lis dans mon cœur... Tu as été le grand , l'unique amour de ma vie , l'autre n'était qu'une illusion...
„Une révolution terrible se fit dans mon être. Ces souvenirs du passé, cet être adoré que je tenais dans mes bras et qui, sur le seuil de Téternité, semblait avoir l'intuition de ce que nouis au-
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rions pu être l'un pour Tautre, tout cela me jeta dans je ne sais quel délire. Je serrai Louise sur mon GGBur. Mes lèvres touchèrent les siennes... „... Pardon, mon Dieu! Pardon et pitié! Mon premier, mon dernier baiser d'amour, c'est un cadavre qui Ta reçu.
XJn chapeau de cardinal.
Les précautions prises par le concile, pour que rien de ce qui se passait dans son sein ne fût connu au dehors, avaient été inutiles. Les serments se prêtent mais ne se tiennent pas. Une assemblée délibérante, ne se composât-elle que de deux membres, est de sa nature indiscrète. Elle a besoin de dire ce qu'elle a fait. L'affaire de Julio, au concile de Limoux, fît grand bruit dans le mondereligieux. Les uns trouvèrent que l'archevêque avait bien fait de ne pas laisser prendre de trop grandes proportions à une chose de soi peu importante, d'autres, même parmi l'épiscopat, le blâmaient de faiblir dans cette circonstance et de pousser trop loin l'esprit de conciliation et de ménagement.
Cependant, tout était prêt dans le monde catholique pour la grande manifestation épiscopale du 8 juin 1862.
Une première fois la secte ultramontaine avait ""^it venir les évêques catholiques à Rome, pour
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assister à la promulgation du dogme de Vlmmmctdée Conception de la Vierge. L'é|nsoopat, oublieux de ses drbks, était allé siguer une prenière fois sa déchéance et proclamer Fomnipotenee papale, en; trouvant bon qm, sous ses yeux, le Pape changeât en dogme une opinion contre versée dans FÊgiise. Jamais filet plus habile n'avait été lenda à ees bons évéques, tout absorbés, -depuis leur jeunesse sacerdotale, dans les pape^rasseries de l'admitiistration ecclésiastique et qui ne se doutèrent pas qu'il y avait là-dessous un pâége pour établir un dogme plus important, aux yeux des ultramontains , que celui des privilèges de la Vierge, le dogme de l'infaillibilité papale. Le coup avait été préparé de longue main par les Jésuites, et ce fut pendant l'exil de Oaête, après les tourments de la révolution romaine, que les conseillers de Pie IX, saisissant habilement le côté faible du Pape, très*porté au mysticisme, lui mirent dans la tête qu'il y avait un moyen admirable, quand la papauté terrestre semblait péricliter, d'agrandir outre mesure la papauté spirituelle, celui de se proclamer hautement infaillible en décrétant un dogme. Pie IX qui s'était horriblement compromis vis-à-vis des ultramontains , amis de l'Autriche, par ses essais de gouvernement libéral, avait besoin de leur donner des gages de son retour aux idées de pouvoir absolu. Il adopta chaudement ce projet, et ce fut de Gaële que partit un bref du Pape, destiné à consulter les évéques du
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«onde catholique sur l'opinion des fidèles an si jel de l'immaculée Conception.
Les évéques tombèrent des 'nues devant ceti missive. Us crurent que le Pape voulait occupe ses loisirs en réveillant cette vieiHe querelle tbéa logique. Ils consultèrent leurs curés. Ceux-^ci toi aussi étrangers que leurs patrons à la questien elle-même^ qui était abandonnée depuis des siècle» dans les études cléricales, ayant entendu les bonnes femmes réciter Tinvocation: „Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous,'* répondirent aux évéques que la croyance de leurs paroisses était que la Vierge avait été conçue sans péché.
Rome ne demandait rien de plus. Pas. un évéQue, pas un curé n'avait deviné le piège des Jésuites. Ceux-ci firent faire des recherches d'érudition par leurs théologiens. Le plus remarquable d'entre eux, et qui devait plus tard se séparer de l'ultramontanisnie avec (ant d'éclat, le Père Passaglia, prouva, en deux ou trois volumes in-folio, que le mot tmmaculata se trouvait dans tous les livres grecs et latins écrits depuis saint Jean Damascène. Saint Paul avait bien dit que, ,(tous ont péché en Adam.'* Saint Augustin avait prêché que, „celui-là seul était né sans péché qui avait été conçu sans Tembrassement viril.** Des papes, même dans le beau temps de l'Église, avaient prêché contre la doctrine de la Conception Iromaculée. Mais enseigner le contraire de Saint Paul,
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donner un démenti à Saint Augustin, faire se con-' Iredire la papauté des vieux âges et la papauté moderne, bagatelle! Qui va lire aujourd'hui saint Paul, saint Augustin et les sermons des papes? les Jésuites ne s'arrêtèrent pas pour si peu. Le Pape, qui n'a pas le temps de lire, pensa comme les Jésuites; les évéques pensèrent comme le Pape, et la grande décision dogmatique parut.
Une fois que ce courant d'idées fut établi, et les Jésuites, secondés merveilleusement en France par leur journal V Univers, avaient réussi au delà de toutes leurs espérances, tout prêtre courageux qui, après des études sérieuses sur la question, voulut, avant la promulgation du dogme , user de sa liberté pour l'étudier et faire connaître son opinion, fut en butte, du moment que cette crpinion n'était pas celle des Jésuites, à la persécution la plus acharnée.
On se rappelle celle qui fut exercée contre ce malheureux abbé Laborde dont les mœurs étaient si pures et la piété si exemplaire, qui, plus tard, devait mourir de faim à Paris, victime de ses convictions.
Les ultramontains avaient pris stratégiquemeni leurs mesures; et quand les évêques furent réunis, ils eurent l'agrément de s'entendre adresser un long discours qui pouvait se traduire ainsi :
„VénérabIes Pères en Diieu, vous n'êtes pa& venus ici pour prononcer avec le Pape votre frère dans l'épiscopat. Vous êtes venus jouer le rôle
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d'enfftnts <k chœur eu Pape et rafxporter d^ la pompe à la cérémonie, le Pape décidera seul/*
Mes bons Pères en Dieu s'élaienl munis, p<rar leur voyage , de belles mitres étoilées de pierres fines , de grandes crosses de vermeil ciselé , de chapes de drap d'or. Il leur en eât trop coûté de ne pas feire exhibition de toutes ces belles choses sous la coupole de Michel- Ange. Us assistèrent à la proclamation du dogme.
L^épiscopat du vingtième siècle avisera.
Ce n'était pas assez de la surprise du 8 décembre 1854, la secte ultramontaine voulait un bia tn idem en 1862. La papauté, plus menacée que jamais dans son pouvoir temporel, teaait à constater de nouveau, quelles que fussent les conséquences de la révolution italienne pour la royauté séculaire, qu'elle était toute puissante au point de vue spirituel. Les évêques furent mandés une seconde fois, arrivèrent aussi humblement que la première, apportèrent les mêmes beaux ornements épiscopaux, assistèrent à une cérémonie pompeuse où se brûlèrent seulement pour quarante mille francs de cierges ; et , sans avoir le cœur de se réunir en concile, toujours les humbles serviteurs de la papauté, qu'ils faisaient ainsi grandir de mille pieds au dessus de leurs têtes, ils signèrent une déclaration politique sur la nécessité de la puissance temporelle des papes, ne prévoyant pas que le jour où cette puissance, fruit des besoins des vieux temps, tombera devant les besoins des
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femps nouveaux, ik »e trouveront obligés, pour ïtre logiques avec l'enseignement catholique, de iroclamer que ta papauté n'a pas besoin de la ^issance temporelle, La papauté s'élèvera encore lur ces contradictions, sur cet affaissement de 'ancienne aristocratie de l'Église. L'ultramontaaisoie aura vaincu.
En allant à Rome , l'illustrissime Le Cricq ne se préoccupait d'aucune de ces pensées. La vie d'un archevêque est si courte! Que lui importait que les évéques gardassent dans l'avenir leur rang et leur dignité? Qu« les papes fussent ou non oinnipotents? U faut être d'abord cardinal: après BOUS le déloge.
Notre prélat avait merveilleusenaent négocié pour le chapeau. L'affaire du concile de Limoux avait fait beaucoup de bruit dans le monde officiel, et on pourrait affirmer que ce n'était pas d'un espion de bas étage que venait le rapport destiné au gouvernement. Nous n'étonnerions peut-être personne, si nous osions dire que ce rapport a été élaboré par l'illustrissime Le Cricq lui-même, et envoyé, par une main tierce, à Paris où il ne pouvait manquer de donner une haute idée de l'esprit de prudence et de modération du personnage pour lequel on sollicitait le chapeau. La manière dont le prélat avait relevé la harangue fanatique , extravagante de son sufiragant fut le dernier coup porté aux résistances. Le général, protecteur de l'archevêque, et agent actif de toute
ia négociation, fit beaucoup valoir la protection' intelligente accordée par Tarchevêque au prêtre gallican si violemment attaqué. Il obtint l'assentiment demandé, et une dépêche apprit au prélat qu'il était nommé cardinal.
C'était beaucoup que l'assentiment du pouvoir en France , il fallait maintenant celui de la cour 1 romaine. En deçà des monts, où le vent soufflait \ au libéralisme, au gallicanisme , aux résistances contre l'envahissement théocratique, rillustrissime avait dû faire le modéré, le conciliant, le libéral. Au delà des monts on demandait du zèle, des gages de dévouement absolu, non seulement au . pape comme pontife, on se soucie médiocrement : de cela, c'est affaire d'intérieur, mais au pape comme roi, comme roi des États romains, de tous , les États romains, entendons-nous, des Marches, de l'Ombrie, des Légations. On demandait, sur toute chose, une bonne dose de haine contre l'infâme gallicanisme, contre Bossuet, Fleury, la Luzerne, Affre, tous ces hommes qui n'ont pas cru il l'infaillibilité pontificale, et qui l'ont écrit à la barbe des papes.
Notre prélat se souciait de Bossuet comme 4e Bellarmin. Il se souciait uniquement du chapeau.
tJne réception très-chaleureuse l'attendait à Rome. L'ambassade française avait fait pour lui la demande de ce chapeau tant désiré, et cette demande avait été bien accueillie. Les premiers
PAR l'aWÉ *** m
aura de son arrivée à Rome, i\ se multiplia, fit tB nombreuses vîntes: 1^ au généra] des Jésuites; |0 aux prélats familiers du saiat Père; 3^ à tous fis cardinaux et prélats les plus connus à Rome »ar leur inimitié contre la France et leur ultra- Dontanisme implacable.
Tout allait à merveille.
Mais voici que le malencontreux orateur du M>acile de Limoux arriva aussi. Celui-là ne penlait pas au chapeau. Il avait en tète une autre narotte : l'extinction en France du gallicanisme et a guerre à la prétendue civilisation moderne.
Cet homme, obstiné comme un moine, ardent :iomme un inquisiteur eut son audience du pape; st, comme pour lui un chat était un chat, il raconta Taffaire du concile, les ménagements du métropolitain pour un prêtre misérable qui avait eu l'audace d'écrire un livre contre le pouvoir temporel des papes.
Ce mot porta coup; Taffaire du chapeau était manquée pour l'archevêque.
Celui-ci, auquel d'abord tout souriait dans la ville papale, ne fut pas peu surpris, à une seconde visite au Vatican, de voir tous les visages froids à son aspect. Prélats familiers, cardinalministre, cardinaux de la grande coterie ultramontaine et absolutiste étaient tout à coup devenus pour lui d'une réserve marquée.
L'homme ennemi a passé là, se dit le person** nage, toujours en défiance, il faudra voir.
128 LE JIAUAIT
Son agent, à Rome, alla aux renseignement^ ti fallut jouer de ruse; mais enfin, un beau soir» il apporta à rÉminence manquée la nouvelle suivante:
— Vous avez été desservi par Tévêque de**. Il est allé jeter à la tête du pape., accoutumé à moins de rudesse dans la langue offîcieUe, que vous n'aviez rien moins que pris, en plein concile, la défense d'un prêtre ennemi de son pouvoir temporel. Le pape n'a rien dit, mais a purn visiblement bouleversé.
Le même jour, il a dit à monsignor B., un de ses prélats intimes:
— J'allais faire un singulier cardinal!
L'archevêque eut besoin de tout son courage
pour ne pas tomber devant cette terrible révélation.
— Que faire? mon pauvre abbé.
— Que faire? monseigneur. Mais laisser passer l'orage ; faites le mort, qu'(m vous oublie poh dant quelques jours, efiacez-voos.
— Vous avez raison.
Et le saint homme, renonçant aussitôt à toutes les distractions que donne le séjour de Rome aux évêques étrangers, alla se mettre en retraite au Oeâil^ pour y suivre, sous la direction de l'un des Pères, les exercices spirituels de saint Ignace.
— Monseigneur fait là un coup de maltpe, dit l'agent archiépiscopal, un Italien n'eût pas mieux trouvé.
La bienheureuse retraite porta ses fruits de
toute manière. Elle se termina Tavant-veille de la cérémonie du 8 juin.
Le lendemain de la fête, le général des Jésuites alla faire une visite à Sa Sainteté, pour la féliciter des grandes choses qui s'étaient accomplies dans cette solennité. Il parla avec enthousiasme des suaves exemples de piété que les évéques français avaient donnés pendant leur séjour à Rome.
— Nous avons été, très-saint père, extraordi- Bairement édifiés par Sa Grandeur monseigneur Le Cricq, archevêque de T., qui est venu, avec une humilité profonde, faire une retraite au Oesîi. Quel dévouement pour Votre Sainteté et pour le saint siège ! Il nous a raconté qu'il avait voulu réserver à la congrégation de Vlndex la condamnation des erreurs du fameux Julio, condamnation que le concile de Limoux voulait prononcer séance tenante. Mais l'archevêque a soutenu les privilèges du saint siège et des congrégations romaines avec une si grande force, que le eoncile s'est abstenu, et, dans ce moment, le digne prélat se porte lui-même auprès du cardinal, préfet de y Index, le dénonciateur des livres de ce novateur, ennemi de l'Église et du saint siège, et en particulier du livre de pestilence qu'il a écrit contre la puissance temporelle des papes. L'archevêque vient de lancer un interdit contre l'auteur qui est son diocésain.
Un sourire du saint père apprit au révérend général que sa cause était gagnée.
VII f
130 LE mkVhiT
I>euK jours »prè6, on lisait dans la Mappemonde catholique:
„Nos noayeiles de Rome sont pleines d'intérêt^ le sourerain pontife continue à téoBoigoer aux évèques français la plus haute considératioo. Une dépêche télégraphique, que nous recevons à rinstant, nous apprend que monseigneur Le Crîcq, arcfaei^êque de T., est Dommé cardinal de la sainte Église romaine. Le pape a voulu récompenser, dans sa personne, le -dévouement sans bornes »a saint siège et aux doctrines romaines que les illustres prélats français Tiennent de manifester d'une manière si éclatante. La suprématie de Rome éclate de plus en plus. Les derniers restes du gallicanisme sont éteints. Le pape règne dans rÉ^se et gouYerne dans les diocèses. La grande unité est accomplie, il n'y a plus qu'un pasteur, et autour de lui des serviteurs dociles qui s'honorent de ne plus faire valoir de vaines prérogatives.
„La même dépêche nous apprend que le nouveau cardinal vient de déférer au tribunal de Vlndex, le livre de M. Julio de la Ciavière : De la puissance temporelle des papes , livre dont la doctrine est diamétralement en opposition avec celle de la solennelle déclaration des évêques.
„Préalablement , réminentissime cardinal avait fait signifier à l'auteur , qui était curé dans son diocèse, une sentence définitive d'interdit Nous ne pouvons qu'applaudir, avec tous les honnêtes
PAB l'abbé **♦ 131
^eiM, et tous les hommes attachés aux sames doctrines, à ce zèle du pieux archevêque contre «a écrivain qui, depuis longtemps, scandalisait TÉgiise. Le temps est venu où l'indulgence pour de tels {
hommes serait une connivence coupable. L'épis* copat français entre dans une voie nouvelle. Cette première kçon ne sera pas oubliée. Il faut que l'erreur sache qu'elle sera poursuivie partout, dénoncée et foudroyée; l'Eglise, il en est temps, va fie montrer impitoyable.^^
S. E. le cardinal Le Cricq sortit de son humble retraite du Oesîi, pour revêtir la toge rouge, souvenir de la toge des sénateurs de l'ancienne Rome, il se hâta de traverser la Méditerranée et d'arriver à T., où il fît une entrée triomphale.
Un pompeux mandement fut adressé, par le nouveau cardinal, au clergé et aux fidèles de son diocèse. Cet homme, qui avait travaillé pendant trois ans, avec une activité fiévreuse, pour arriver au cardinalat, écrivait les phrases suivantes, traditionnelles dans les mandements de prise de possession des grands postes:
,3ïes très-chers frères, „La Providence, dans ses voies impénétrables, est venue, au moment où nous étions absorbés par les travaux de notre humble apostolat au mi-r j lieu de vous, nous appeler à l'une des plus gran- à des dignités de l'Église romaine. Nous avons tout ' £adt pour décliner cet honneur, que tant d'autrr
méritaient mieux que nous. Il nous a fallu nous soumettre aux volontés de celui qui nous représente Dieu sur la terre.
„Mais si cette charge éminente, à laquelle nous étions loin de songer, est une faveur dont nous nous déclarons indigne, nous n'en acceptons pas moins les grandes obligations de dévouement aa saint siège et au très-saint Père qui y sont attachées, etc., 'etc., etc."
Le mandement fît fureur dans le monde religieux de T.
— Quelle profonde modestie! Quelle humilité ! Quel détachement des honneurs dans ce bon cardinal! Il a fallu que le pape lui fit violence pour qu'il acceptât le chapeau ! . . .
Dans le monde, qui sait toujours le vrai des choses, on fit courir le petit pamphlet suivant:
„Mes très-chers frères, „Les voies impénétrables de la Providence, qui ont mis sur notre tête le chapeau de cardinal, sont M. le général de *•*, tout puissant à la cour. Pour plaire au gouvernement français nous avons fait le libéral. Pour plaire à Rome, nous avons fait Tultramontain. En retour de tant de peines, il est bien Juste que nous acceptions les soixante mille livres de rentes attachées à notre nouvelle dignité de cardinal et de sénateur.
„Sur ce nous vous donnons notre bénédiction.'^ Un exemplaire de ce mandement charivarique
PAR l'abbé ♦** 138
Cut envoyé au cardinal lui-même, sous une brillante enveloppe scellée d'un immense cachet de <^ire rouge. Un malin Tavait fait mettre à la poste k Paris, pour être bien sûr qu'avec cet appareil le factum arriverait directement au cardinal.
Ce fut la vengeance que tira le monde, des an^bitions et des lâchetés de M. Le Cricq.
La dernière proscription.
Le jour où l'ancienne capitale du Midi fêtait l'Érainence à son retour de Rome, où la population entière, en habits de fête, couvrait les promenades, les places, les rues, depuis le débarcadère jusqu'à la métropole, pour voir, dans l'éclat de sa dignité, l'archevêque revêtu de la pourpre; que les cloches sonnaient à toute volée dans les paroisses, que les processions de jeunes filles vêtues de blanc, se réunissaient sous leurs bannières ; que les écoles, les couvents, les séminaires, les corporations de toutes sortes, les révérends pères de la Compagnie de Jésus, portant sur leurs fronts l'orgueil du triomphe, se rendaient pour former le cortège; deux carioles, traînées par deux forts chevaux, et conduites par deux montagnards, qui faisaient le service de commissionnaires de Luchon à Tarbes, suivaient la route de Saint-Béat.
134 us MAUDIT
Sur le devant de la premi^e de ces liMirdei v^itureB, et sous une espèce de capote en gros eok faisant cabriolet, était un homme graye, jeune encore ; mais au front dépouillé, au visage pâle et maladif. Il était revêtu d'un surtout léger^ et il s'abritait, pour se défendre de la chaleur, sous la lourde capote qui brisait les rayons ardents du sc^eiL
Cet homme était Julio, le maudit du concile de Limoux, le pauvre prêtre frappé de la foudre de l'interdit parti de Rome même, pendant que le futur cardinal faisait les exercices de saint Ignace et méditait sur la mort, le jugement, l'enfer et le paradis.
L'humble victime n'avait pas murmuré. La lettre qui lui signifiait l'interdit était arrivée à Julio au moment même où il allait monter à l'autel. La cloche du village avait sonné selon l'usage, et deux ou trois vieillards, quelques femmes pieuses se tenaient prêts à assister à la messe. Pour obéir jusqu'à la fin, il songea à se dépouiller, à l'instant même, des vêtements sacerdotaux ; mais il craignit de scandaliser ces quelques pauvres âmes, qui ne se fussent pas expliqué la conduite du prêtre; et, pareil au Christ sortant de Gethsémani, il se rendit aux pieds de l'autel pour offrir, la dernière fois de sa vie, l'holocauste de son cœur qu'il allait unir à l'holocauste non sanglant immolé entre ses mains.
Il n'y eut pas une larme tombant des paupières '^e Julio sur le livre où il lut, avec un recueillement
PAR l'abbé *** 135
profond, la prière pré|)arâtoire. Port et digne de iiû-inéine, il s'offrît à Dieu conune ces soldats expir raBt dans les gorges des Thermopyles qui savouraieot l'insigne gloire de mourir pour leur patrie. Julio mourait aussi, non pas encore de ce dernier brisement d'organes après lequel arrive le froid de la matière privée de la Tie, mai& avec le dépouillement absolu de toute sa volonté, adorant les décrets de la Providence dans la sentence brutale qui le frappait, priant, du fond de l'âme, pour Fambitieux prélat qui avait acheté la pourpre au prix de cette honteuse et dernière meurtrissure; pour tous les ennemis qu'il avait dans l'Eglise, pour les fanatiques dont la plume haineuse l'avait poursuivi ; pour ce pontife du ca,tholicisme portant, le dernier dans le monde, la lourde couronne des Césars, accolée, par une fatale erreur, au bonnet modeste des évêques de Rome.
Mais où son cœur se brisa, où sa voix devint tremblante, où les douleurs de l'agonie saisirent son être tout entier, ce fut lorsque prononçant le mémento des morts, il fallut songer à cette Infor-tunée Louise, sur là tombe de laquelle il ne lui serait plus donné de venir courber les genoux.
— 0 mon Dieu! se dit-il, dans les quelques instants que la liturgie chrétienne consacre à ce pieux souvenir de cjbux qui ne sont plus, ils m'ôtent tout, jusqu'au tertre de gazon qui recouvre les restes de ma Louise adorée I Mais prenez le? déchirements de mon cœur comme la derni^
prière du prêtre à qui il ne sera plus donné de monter à l'autel; que ce soit une expiation efficace pour cette âme que j'ai trop aimée et que je vous demande de retrouver dans le séjour de votre gloire !
Bientôt la sérénité revint sur le front du martyr, comme si l'ange de Tespérance fût venu le ranimer dans ses angoisses. Sa voix devint vibrante lorsque, rappelant l'origine de la plus sublime des prières, il songea aux droits de filiation que l'Evangile donne à l'homme vis-à-vis de Dieu; et le Pater noster^ répété comme le dernier murmure d'amour qu'un enfant prêt à mourir fait entendre à l'oreille d'une mère, sembla être le chant du cygne sur les lèvres saintes du prêtre privé pour jamais du sacerdoce.
Le lendemain, avant le jour, sans que nul dans le village put soupçonner ce triste départ, les malles de Julio et son mobilier, chargés pendant la nuit, partaient avec lui pour Tarbes, où de là le maudit se chercherait un asile dans quelqu'une des vallées des Pyrénées. Les grandes âmes ne perdent jamais tout; même après les flétrissures qui viennent des hommes, se trouve la paix qui vient de la nature et de Dieu.
PAR l'abbb *♦* 137
Le solitaire de la vallée de Gampan.
La santé de Julio, si profondément ébranlée, tvait reçu une secousse terrible de la mort de Louise. S'il avait montré de la force d'âme devant l*ordre brutal qui l'arrachait aux fonctions sacerdotales, la pensée de dire l'adieu éternel à la tombe qui lui gardait sa sainte relique fit sur lui une impression profonde, et acheva de détruire sa santé si ébranlée. Les médecins de Tarbes lui conseillèrent de choisir dans la montagne quelque vallée bien abritée, dont l'exposition fût au midi, et lui prescrivirent mille soins minutieux pour éviter de plus graves perturbations, devant lesquelles la science bientôt pourrait être impuissante.
Julio, qui connaissait toute la partie montagneuse des environs de Luchon, venait, pour la première fois, dans celle des Hautes-Pyrénées. Au lieu des vallées profondes, sombres, encaissées, effrayantes, qu'il avait vues dans le centre de la chaîne, lui apparaissaient des vallées larges, inondées de lumière dès le point du jour et bordées de montagnes boisées ou tapissées de prairies verdoyantes. C'était toujours la montagne, mais adoucie dans ses rigueurs, moins âpre pendant les hivers, et conservant l'été une délicieuse fraîcheur à laquelle il n'y a rien de comparable.
138 LE lUCDIT
La Tallée de Campan, Tune des plus admirées par la douceur de sa température, fut celk que choisit Julio. Il eut le bonheur de trouver à deux kilomètres de Campan une petite villa sainement construite, entourée d'un verger et d'une petite prairie au bas de laquelle passe le Gave. U prit à ferme cette villa, et huit jours après son départ de Melles, il était commodément installé dans cette paisible retraite. De là il écrivit k Tévéque d'A., son ancien ami, à M. de Leich et au brave Loubère.
M. de Leich répondit. Dans ce moment, il aspirait à une position plus élevée que celle qu'il occupait, et la protection du nouveau cardinal lui était nécessaire. Sa lettre se ressentit de cette circonstance; elle était froide, elle contenait des regrets sur la ligne de conduite que Julio avait tenue et qui avait amené le triste résultat d'un 1 interdit. Elle témoignait au proscrit cette affection ' d'uD protecteur qui semble un reste de générosité.
— Encore un délaissement, se dit Julio. L'évéque d'A. fut plus froid encore : il dépensa
son encre pour donner le conseil à Julio d'aller s'humilier devant son archevêque, de qui il pou- < vait toujours attendre de la compassion. |
— Scirent si tgnoscere mânes l dit tristement Julio. Et il liomprit, au ton de la lettre, que cet homme, le seul dans l'épiscopat qui eût eu dans le temps le courage d'avouer son amitié pour lui, n'avait plus à lui offrir que l'aumône d'une «»érile compassion et il cessa de lui écrire. ^
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- La lettre de Loubére arriva.
„Ils vous ont tué, mon ami! Ils vous ont tué! Si je ne craignais pas que Témotion pénible que 70US en ressentiriez ne vous fît mal, j'irais rendre au cardinal œil pour œil, dent pour dent, et lui fappeler certaine promesse contre laquelle il n'y a pas encore prescription, que je sache. Il n'aurait que ce que mérite son crime envers vous. Mais,
!'e le sais, vous seriez au désespoir d^avoir été 'occasion d'une vengeance. C'est donc vous qui retenez mon bras. Je respecte vos saintes délica^ tesses de conscience. Mais il faudra qu'il le sache un jour. Ces gens-là qui ont fait trembler, il est bon qu'ils appréhendent ici -bas une justice, en attendant celle d'en haut, qui punit les' lâches, les traîtres et ceux qui vendent leurs frères.
„Je me charge de lui servir un plat de mon métier. Mais rien ne presse, jfe veux lui laisser sa lune de miel, à M. le cardinal.
„Soignez bien, cher ami, une santé qui nous est si précieuse.
„Loubère vous embrasse de cœur. Quand vous aurez besoin de lui, n'importe pourquoi, faites un signe, il sera près de vous. Mes petites épargnes, mon bras, ma vie, tout vous appartient. Puisez dans ma bourse et disposez de moi.
„Toul vôtre.
„L0UBÈRÇ."
Julio ne répondit ni à l'évéque, donneur de
conseils, ni au magistrat ambitieux, gourmé dans son importance. Il était aussi pour eux un maudit. Mais il écrivit à Loubère. !
^Laissez, mon cher ami, toutes ces idées de' malveillance à rencontre de M. le cardinal Le Cricq.| Il n*est plus mon ennemi. Il a été tout bonnement; un instrument de la Providence; rien de plus. Vous] devinez très-bien, lorsque vous sentez que ce serait! pour moi une mortelle souffrance, si j'apprenais que vous lui avez adressé un seul mot de reproche à mon sujet. Il pourrait croire que vous avez mon | assentiment à une démarche que je réprouve comme chrétien et comme homme soucieux de sa dignité.^
„C'est votrç amitié pour moi qui vous égare.) Ce noble sentiment ne doit jamais inspirer une mauvaise action.
„Maintenant que je vous ai fait une petite gronderie, je vous remercie de votre bonne et chaleureuse lettre. Elle est la première et la seule qui soit venue m'apporter des consolations dans ma retraite. Je la relirai, vous m'en adresserez d'autres, et ce dernier lien avec les hommes, ce dernier échange de mon cœur avec le vôtre sera un adôu- ' cissement aux tristesses d'une solitude trop absolue.
„Merci de vos offres généreuses. J*espère n'avoir jamais besoin d'y recourir. Mais il m'est doux de savoir qu'il y a un homme sur la terre qui m'offre la sueur de son front. Adieu, mon ami. „Tout vôtre.
„Juuo."
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Ce fat un événement dans la paisible vallée, où le retira Julio, que Tarrivée de ce prêtre qui ne mouvait pas monter à Tautel. Quand, le dimanche, res populations montagnardes descendaient des chalets, se groupaient devant l'église du village au tintement de la petite cloche, le prêtre, qui ne portait plus l'habit ecclésiastique, vêtu maintenant d'un par-dessus noir, traversait les différents grou-* pes et allait se placer à l'extrémité de la nef, à peu de distance du bénitier. Là, silencieux, recueilli, dés que Tofiice de l'église avait commencé, il suivait les prières du célébrant avec Tattenlion pieuse du plus humble des fidèles.
Le peuple des champs n'est pas fort en fanatisme, et, à part cinq ou six dévotes, qui reproduisaient à Campan le beau idéal du genre que nous avons vu dans la vieille madame de la Caprède, nul ne jeta jamais sur cet homme si doux, si affable, si peu lier, une parole de haine, un regard de malveillance. ,
11 avait eu d'abord la pensée de se présenter le dimanche à l'église revêtu de la soutane, de se placer au pied de l'autel et d'entendre là le saint-office^ Un interdit est un acte de l'autorité pufement extérieur. Il n'ôte aucun droit à la participation des sacrements de l'Église. Et il n'est en soi une flétrissure, que lorsqu'il a été prononcé pour des actesr de la vie sacerdotale qui peuvent être une honte. Rien de tout cela dans l'existence si sainte, si chrétienne de Julio. U ne lui eût certes rien coûté
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le dimanche àe servir la messe au curé de C^nirl pan, et, privé des fonctions de Tordre da sacei^ doce , de remplir celles d'acolyte , qui ayaient été sa pre!nière initiation dans la hiérarchie cléricale Disons même que cela lui eût été doux de remplacer Tenfant aux pieds du pasteur qui monte à l'j tel, de servir le vin et l'eau du sacrifice. Rien dt, tout cela n'eût paru petit à cette haute intelligeiie& Tout cela eût été possible avec un autre curé que M. Barnabe Capdeporc, curé de Campan, un des plus chauds abonnés de la Mappemonde cathoUquê^ et le plus ardent ultramontain de toutes les vallées pyrénéennes. A ses yeux, un prêtre mis à Yindeœ, et interdit pour ses livres, était un satellite de Lucifer, à qui, dans le bon vieux temps, on eût fait l'honneur du san bénito.
Tout effacée qu'elle était, la présence de Julio dans son église devenait, pour cet homme, chaque dimanche, un sujet d'irritation. Que Julio, comme beaucoup d'autres pauvres diables, un peu trop tendres pour quelque Héloîse de bas étage, eût été interdit à l'occasion d'un scandale, le charitable curé aurait eu de l'indulgence. Mais un homme flétri poui^ ses doctrines ne pouvait en attendre que de la haine.
Ce sentiment de malveillance était si prononcé chez le curé que, au moment de l'aspersion, quand la foule des paysans était agenouillée au milieu de la nef et que Julio, debout au milieu d'eux, s'inclioait en faisant un. signe de croix, le regard de maître
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l«Hroabé semblait jeter des flammes, et il lui arriva, me fois ou deux, de lancer en plein risage au »eiuivre prêtre le goupillon trop chargé d'eau ^nîte.
Or se doBte des allusions peu voilées qui partaient, dans te prône, de la bouche du curé. Les enTiemis de Dieu et du pape, les prêtres qui embrassaient la cause de la révolution, h zèle des bons catholiques pour le denier de Saint-Pierre, les commentaire^ des mandements de sonévéque, I» grotte de Lourdes étaient des occasions heureuses de jeter l'injure à celui qu'il ne nommait îsrmais, — faisant allusion au concile de Limoux, — autrement que le maudit.
Comme notre fanatique était en même temps ambitieux, et qu'il convoitait une cure d'arrondissement, il sut mettre à profit le séjour de Julio dans sa paroisse, pour faire parade de zèle. Il se rendit à l'évêché de Tarbes. Là, il se posa en défenseur de la foi et se dit très-malheureux d'avoir, dans sa paroisse, un homme qui donnait le scandale public de résister aux décisions de Rome. Il témoigna le pluç vif regret que les lois civiles, favorables à l'erreur, permissent à cet homme de venir souiller de sa présence l'assemblée des fidèles, et il déclara que si Julio, vu son état de santé chancelante, venait à mourir dans sa paroisse, il lui refuserait la sépulture, s*il n'obtenait pas de lui une rétraction bien explicite de ses erreurs.
A la première conférence ecclésiastique de Bagoères de Bigorre, il ne manqua pas de déblatérer avec la même violence contre Julio/ feo présence de tous les curés du canton. Quelques-uns, qui connaissaient leur homme, virent très-bien le })ut d'un si beau zèle ; mais les autres, vrais moutons de Panurge, applaudirent le défenseur énergique de la bonne cause, et pour tout ce clergé, de sa nature honnête et bon, le solitaire de Campan devint un de ces monstres d'orgueil, insurgés contre TÉglise et contre le pape, qu'ilffaudrait écraser sous les pieds.
Julio supporta ces haines avec sa mansuétude habituelle. Il avait été grand en face de la toutepuissance hiérarchique: il n'allait pas s'inquiéter des petites piqûres qui lui venaient de ces hommes entraînés dans le fanatisme par les excitations d'un parti extravagant, et nullement par aucune malice de cœur.
Cependant son âme douce et aimante souffrit de trouver encore de la persécution parmi ses pauvres frères, hommes de peine comme lui, broyés sous le pharisaîsme et la domination, comme il l'avait été lui-même. 11 avait, combattu pour eux, et si sa voix eût pu être entendue dans l'Église, il e^i obtenu leur émancipation légale, il les eût relevés du servage que leur impose la discipline actuelle. Celui qui avait voulu être leur libérateur n'était aux yeux des plus modérés ^u'un pauvre fou, qui s'était égaré dans ses conceptions, et
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[>our les têtes ardentes, qu'un ennemi de l'Église, bon à être livré aux inquisiteurs.
C'est une loi dans Thumanité, la victime qui expie et qui sauve porte toujours Tanathème.
Les deux mois d'août et de septembre se passèrent dans la villa de Campan. Julio écrivait cinq à six heures par jour. Le grand travail de la pensée est la volupté des hommes de génie. Si l'enfantement est quelquefois douloureux et l'expression infirme, si la plume hésite dans ces manifestations qui ne paraissent souvent qu'une ébauche, quelle sainte joie quand l'artiste penseur arriTe atteindre son idéal! Il y avait beaucoup du poète dans le talent d'écrivain de Julio.
Ce qui nous reste de lui rappelle les bonnes pages de Lamennais avec une teinte plus nK>lle. il avait aimé et souifert. Lamennais n'avait guère vécu par le cœur, quoique sa correspondance dénote, :à côté d'une âme de feu, un cœur sensible aux plus douces affections.
Les fragments que nous avons trouvés, confondus avec les notes sur lesquelles cette histoire a été écrite, paraissent se rapporter à un livre qu'il voulait publier sur les destinées du christianisme. Nous donnons à nos lecteurs quelques-unes de ces pages, les dernières probablement qui aient été inspirées à ce noble et suave génie.
Bemiëres pages de Julio.
„Je me suis demandé, dans le sileace de ma solitude, seul devant Dieu, quand nul bruit du monde ne venait troubler ce calme de mes pensées, quelles étaient les destinées à venir de l'Église.
„Si je m'eii rapportais à ce que je vois» si je jugeais les siècles qui suivront le nôtre, au point de vue de la pitoyable méthode adoptée par le clergé catholique du dix- neuvième siècle, je dirais, avec un libre penseur de ce temps, que le catholicisme n'en a pas pour longtemps dans le ventre.
„Placé, après les grandes agitations que provoqua le dix-huitième siècle, en face d*une génération pleine de défiances, tout imprégnée d'idées .hosliles aux dogmes mêmes constitutifs du christianisme, le clergé, au lieu de suivre la méthode rationnelle qui eut tant^de succès, au temps de Fénelon et de Bossuet, pour ramener les protestants, le clergé a trouvé plus beau et d'une meilleure méthode de pugilat, de saisir le taureau par les cornes, de lui crier de sa plus grosse voix: — Monstre, nous te terrasserons. Ohî tu veux de la raison: nous t'amènerons, à petit bruit, à avaler nos croyances les plus stupides. Tu prônâmes la supériorilé de ton intelligence, de tes Ira-
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vaux, de tes découvertes: nous jetterons l'anathème h ,9cette prétendue civilisation*"^ dont tu es si fier; nous exalterons les âges où l'humanité, accroupie devant le prêtre qui lui faisait peur de Satan, s>spergeait d'eau bénite pour chasser le malin. Nous dirons si haut, par la bouche de nos évéïjues dans leurs mandements, de nos prédicateurs dans leurs sermons, de nos curés dans leurs homélies, que la liberté est un mal, qu'il n'y a qu'un droit, celui'de Dieu, formulé, bien entendu, par la bouche du prêtre, que les femmes d'abord, leurs fils ensuite finiront par nous croire, et que nous courberons toute cette fière génération à nos genoux; nous réhabiliterons Satan, ses ruses, sa puissance, partant, sa force contre Dieu même, nous en ferons, comme au moyen âge, le Dieu du mal, ouvrant les abîmes éternels; à force de menace du diable, nous amènerons le monde à venir saisir notre main et à nous dire : Pitié, sauvez-nous!
„Cê plan d'une hardiesse brutale, qui semble avoir été conçu par quelque cerveau de moine en délire, après ces jeunes et ces longues veilles qui amènent rhallucination, a dû séduire une génération sacerdotale, ardente, privée par son célibat, de ces joies intimes de l'amour qui adoucissent les mouvements trop impétueux de la virilité. Ce sacerdoce a adopté, avec une ardeur fiévreuse, désordonnée, ce plan de conversion du monde. Les disciples du Christ, bien oublieux des parolë<* du maître, ont pris pour maxime: Faisons éf
cendre le feu du del sur cette géuératioa coupable. £t les voilà, à qui mieux mieux, s'exakaot comme les faquirs orientaux , poussant les natures faibles et enthousiastes aux folies du mysticisme, à toutes les exagérations d'un culte déjà si gonflé de pratiques puériles et anti-chrétiennes, pendant la longue duré^ de douze siècles du moyen âge.
„En vérité, qu'attendre de tels systèmes'' et de tels hommes?
„Ce qui est la logique infaillible d'une telle situation faite au catholicisme, c'est qu'il faudra ou que le monde moderne recule et consente à adorer le visage de Janus, qui regarde par derrière, ou que le clergé se décide à marcher devant lui avec le monde moderne. Je ne vois guère de milieu à ce terrible dilemme.
,,Reculer, dira le monde, si légitimement fier de ses découvertes, de ses travaux de chaque jour, des horizons de prospérité et de grandeur qu'il entrevoit dans l'avenir, pour revenir aux âges d'ignorance ? Cela n'est pas possible. Ce que nous avons vaut mieux mille fois. Quelle singulière idée! C'est une mauvaise gageure que l'on veut gagner , sans doute , nous ne tenons pas à faire plaisir à quelques fous.
„Marcher, dit le clergé, c'est à dire renoncer à nos plans de domination sur le monde temporel, dire adieu à ce vieux système de théocratie, qui fait de chaqi!^ potentat on évéque ^térieur de
rÉgtise? C'est nous deinander Timpossible: nous iA« le Tonlons pas.
;,Qoi cédera donc? Personne.
„La guerre sera-l-elle élerneHe ?
„£yideinment non, il y aura un vaincu. „Mais, que ce vaincu soit une époque tout entière, la plus puissante, en développement intellectuel, que nous trouvions dans Thisloire de Thumanité ; il faudrait une trop forte dose de crédulité pour le croire.
„Le clergé sera donc infailliblement le .vaincu. Après la période des prétentions extrêmes et du langage outrecuidant, tels que les produisent chaque jour les organes de publicité, qu'il soutient de ses sympathies et de son or, arrivera la période des désappointements. Le clergé ne peut s'apercevoir du vide qui se fait autour de lui : une foule routinière le suit dans ses temples, Tenfant, mené par les mains de la mère, lui prodigue la vénération. La femme le prend pour guide et lui ouvre' ses plus secrètes pensées; quelques hommes vont à lui et lui disent: Sans vous la société sombrerait en quelques jours. Comment croire avec cela qu'on soit délaissé, quand on a extérieurement tous les signes d'une profonde influence, quand on traite de puissance à puissance avec ces chefs d'empire qui ont fait courber devant eux les plus terribles résistances?
„Le clergé, pourtant, verra tomber un jour cette fatale illusion ; il verra que l'enfant, devenu
adolescent, se hâte d'oublier jusqu'au signe du chrétien qui lui a été enseigné. II verra qiie< rhomme, cet homme qui seul conduit les destinées temporelles du monde, n'a rien conservé de la foi, qui ne fut qu'un enseignement d'enfance et qui ne pénétra jamais dans le sanctuaire de sa raison; il verra que la femme, délaissée par l'homme dansja grande question religieuse, ne peut à elle seule, avec ses bons instincts, son besoin d'amour et de prières, former l'Eglise. Et quand^ ces terribles réalités auront apparu au prêtre, quand la libre pensée, grandie par les fautes, par les obstinations d'un siècle tout entier, envahira les générations, cette corporation aujourd'hui intraitable, pour laquelle la demande du plus léger changement dans ses routines semble être une violente injure, un doute coupable de son omniscience, presque un blasphème à l'Esprit Saint, sur qui il fait porter de bonne grâce la responsabilité de sa conduite orgueilleuse et de son esprit de domination, si formellement flétri par l'Evangile même, il s'élèvera enûn du milieu de ce sacerdoce une voix humble et loyale qui dira tout haut': Nous nous sommes trompé». Le monde n'a pas été fait pour le plaisir du sacerdoce, c'est le sacerdoce qui a été fait pour Mor le monde dans sa voie vers le bien. Ce jour-là, si la résurrection est possible, il y aura halte dans es voies trompeuses où se précipite si aveuglé- •^«înt, à cette heure, le clergé. Mais avant d'arriver
à cet aveu d'impuissance, ayant que papes, cardinaux, évêques, tous les hommes qui se disent et se laissent appeler princes, que ces prêtres accoutumés à imposer aux masses la vénération extérieure comme un droit attaché à leur sacerdoce, consentent à redevenir petits, à n'être que des apôtres comme les pêcheurs galiléens, d'humbles missionnaires, dans les grandes cités du monde de l'avenir, comme Pierre à Rome vivant modestement avec sa femme au milieu de l'Église naissante; comme Paul à Corinthe, travaillant à la journée dans un atelier d'équipements militaires; . quelles luttes, quels déchirements terribles, quels efforts désespérés de la phalange compacte si fortement organisée en hiérarchie!
„La grande répugnance des corporations, c'est de dire qu'elles se sont trompées, même quand il . Vagit de choses qui tiennent uniquement à Tordre humain telles que la science. Il a fallu lutter pendant trois siècles pour détrôner la l)izarre scolastique d'Aristote; un corps puissant avait patronné cela. Que sera-ce quand il s'agira de choses religieuses? Quelle souffrance d'amour-propre pour les scribes de la loi nouvelle, accoutumés à s'abriter sous le dogme de Tinfaillibileté de l'Église, quand il faudra avouer qu'ils ont été faillibles et bien faillibles, et que leur malheureuse obstination a précisément conduit au bord de l'abîme l'Église elle-même!
„0h ! non, prêtres, mes frères, tout vénérabl'
que vous êtes par vos vertus privées, vous n'êtes pas infaillibles. Le dogme chrétien déclare que Jésus-Cfirist est au miUeu de l'Église jusqu'à k fin des siècles, c'est à dire qu'il ne laissera pas l'erreur dogmatique prédominer dans son sein: c'est déjà un magnifique privilège que cette protection permanente de l'esprit de Dieu sur l'Église. Vous avez trouvé plus beau de prendre sur vous, qui n'êtes p9S l'Église, mais une part de l'Église, de vous déclarer infaillibles. Vous avez fait dans l'Église le Pape infaillible, dans chaque diocèse l'évêque infaillible, dans chaque confessionnal le curé infaillible, vous serez punis de cette prétention orgueilleuse. Plus l'humanité grandira, moins elle aura besoin de la tutèle sacerdotale. Déjà aux premiers âges du christianisme, à ces temps où l'esprit humain bégayait sur tant de choses, cette tutèle était à peine connue. L'Évangile a été longtemps une grande émancipation, plaçant l'homme sous une loi d'amour qui est une loi de liberté, il a fallu tous les malheurs, tous les abaissements subis par l'immense alluvion de la barbarie, qui a couvert le monde depuis le cinquième siècle, >ur que le prêtre, guide à la fois des choses de
vie et des intérêts de l'âme, se soit placé à
c^» heure comme un intermédiaire obligé entre
monuuhomme.
la résurrt civilisation avancera, plus nous ver- ^s voies tro l'action extérieure de la corporation ment, à cette jyfais le prêtre voudra-t-il faire ce
PAR l'abbé ♦^ 153
sacrifice? Comprendrait-il ces lentes et légitimes émancipations de Tâme humaine, comme à Theare présente il méconnatt si misérablement l'émancipation civile , politique et sociale à laquelle il assiste, et dans laquelle il s'obstine à ne voir qu'une évolution de l'orgueil humain, une révolte contre Dieu au nom de Satan?
„J'ai cru longtemps, ainsi qu'avant moi quelques hommes de bonne volonté, qu'il était possible de préparer le sacerdoce à cet ordre nouveau de son existence au sein de la société. De là nos efforts dans la presse contemporaine. Nous avons échoué, complètement échoué. D'autres viendront avec les mêmes espérances, les mêmes illusions; ils trouveront les mêmes obstacles. Que de temps encore il faudra au prêtre pour comprendre son nouveau rôle ! Jusque-là tous les essais de conciliation entre lui et l'ère moderne, seront impuissants. L'homme peut se rendre à l'évidence ; il peut faire tous les sacrifices de l'intérêt et de l'amour-propre ; la caste ne se rend pas, elle ne peut se décider à immoler le plus léger privilège, à moins que de longs et de terribles malheurs ne viennent briser ses implacables résistances. Il faut alors une lutte dernière. Mais quand il n'y a plus que des vaincus, on recommence sur d'autres bases le vieil édifice bouleversé.
„C'est là l'avenir.
„€omment se fera ce brisement? Sera-t-il brusque comme celui des révolutions? Sera-t-'
ient comme les améliorations sociales qui metteot des siècles à sortir de leur incubation?
„C'est là le secret de Dieu.
„Ce qui n'est pas un secret, c'est la victoire de l'esprit humain qui ne se laissera pas prendre dans la toile d'araignée de la théocratie, c'est l'abaissement défintif d'une caste encore aujourd'hui puissante, qui a mêlé, avec une ruse longtemps inaperçue des masses, ses intérêts personnels avec ceux de la religion elle-même.
„Ceci tombera pour jamais.
„Mais la vérité apportée par l'Evangile est împérissable.'*
Lettre de Julio à Loabère.
,,Campan, le 10 octobre 1862.
„Cher ami,
„La fin du mois de septembre a été mauvaise , pour moi. J'ai pour médecin une des sommités médicales de Bigorre. Je vois tous les efforts que j fait le digne homme pour me dissimuler ses craintes, i Il me traite comme les malades vulgaires: il a raison. Ce serait le moyen de me guérir, si l'on pouvait revenir de ces étranges secousses physiques j et morales qui tuent avant l'âge. J'ai souvent des
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faiblesses. Ù y a quatre jours, je suis reste évanoui sur le perron pendaqt toute une après-midi, et j'ai été porté sur un lit comme un trépassé. Je suis mieux, assez fort même pour vous écrire aujourd'hui : car j'ai quelquefois de brusques retours Ters la vie; mais, à un affaissement graduel de mon être je n'ose pas dire que je pourrais fous écrire demain.
„PauTre Loubère, vous êtes le seul ami, vers lequel je sente que mon cœur se porte dans l'une de ces heures où un vague éclair semble montrer aux mourants les portes d'or d'une meilleure vie. Vous devez le comprendre: je n'ai pas peur de mourir. Je laisse la grande œuvre de la régénération progressive du monde, par la doctrine évangélique, bien incomplète. Elle est, pour tout le reste de ce siècle, peut-être pour le vingtième tout entrer, retardée et compromise même. Elle sera reprise après moi. Le progrès en religion est ^ une loi de la religion elle-même comme de tout ce qui a vie. Ce qui est mort seul ne progresse pas. Dans les premiers âges du christianisme, un prêtre intelligent avait compris cette loi et l'avait formulée, c'est Vincent de Lérins. Elle a été bien oubliée depuis.
„I1 faudra revenir à cette idée, la divulguer, en faire une théorie d'école. Il y aura un jour des prêtres qui arboreront le drapeau du progrès et l'on ne reviendra à l'Évangile que U jour où ceux qui ont mission de le prêcher, déclareront
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qu'ils ne séparent pas le progrès religieux du progrès social. Les deux ordres doivent se donner b main, marcher ensemble. L'humanité, simple par son but, est double par ses éléments. Sa vie de relation avec Tinfini n'est pas sa vie de relation avec le monde qui est sa destinée finie. U n'est pas plus permis de nier l'une que l'autre.
„J'ai jeté quelques lumières sur des vérités qui sont lé salut de TËgtise. Vous avez vu que Rome ne les a pas comprises; qu'elle ma fiétri,! que ses princes m'ont condamné, que ses sbires i m'ont meurtri. Mes douleurs, mes larmes, mou 1 sang, ne peuvent être stériles. Mon héritage pas- , sera à d'autres. Une seule des feuilles volantes sur lesquelles j'ai jeté mes pensées, vint-elle ^ tomber sous le regard d'une nature croyante et vraie, la longue chaîne des protestations de la vérité ne sera pas interrompue.
„D'autres siècles verront l'éclat du jour dont nous n'aurons entrevju que l'aurore la plus douteuse.
,41 m'est bon de dire cela encore une fois. J'ai été maudit par les évêques de mon temps. ^ Je devais l'être. Ils ne comprennent le cath<âîcisme que soutenu par le bras de quelques Césars, 1 les uns devant lesquels ils tremblent et dont ils : mendient la protection et l'or , les autres qu'ils dominent et dont ils se font craindre.
^Esclaves ou tyrans de la puissance qui règne ^ dans ce monde, pouvaient- ils laisser dire tout hant
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g[u'îl n'y a pour TÉglise qu'une grandeur et qu'une Force, la complète indépendance des choses terrestres? Ils ont été logiques avec leur coupable erreur. J'ai été logique en ne murmurant pas contre eux : avec la doctrine que j'ai préchée j'ai dû trouver bon d'être victime.
,,Vous, Lottbère, vous avez rompu violemment avec ces hommes qui vous ont rejeté. Je ne vous ai jamais applaudi. Mais votre caractère impétueux ne connaissait pas de tempéraments. Vous sr^ez dû vous jeter presque dans la haine. Je vous demande aujourd'hui d'oublier un peu les hommes pour ne voir que vous-même. J'attends de votre loyauté que vous reviendrez à Dieu; pour cela vous n'avez qu'à regarder- au dedans de votre propre cœur.
„Loubère, pensez quelquefois à Julio. Rien ne me dit que cette lettre ne soit pas la dernière que j'écrirai. J'ai fait mon testament. Tous mes papiers vous seront fidèlement remis. Je vous laisse mes livres, mes meubles, mes collections. Envoyez au Muséum tout ce que vous ne voudrez pas garder en souvenir. Je laisse aux pauvres quelques valeurs dont je touchais les revenus. Ce sont les héritiers naturels du prêtre quand il n'a pas une famille pauvre elle - même. J'ai défendu qu'on mit sur la terre ou je reposerai aucunepierre, aucune inscription.
„Vous veillerez à cela.
..Adieu."
L'hospice de Bigorre.
Les tristes presseniiments de Julio ne TaTaient pas trompé. Le in»l dont il était atteint faisait des progrès rapides; les évanouissements étaient fréquents. Le médecin lui conseilla, au moment où les neiges allaient envahir les vallées pyrénéennes, de laisser Campan, où il manquerait de secours, et de venir s'installer à Bigorre pour l'hiver. Julio comprit ce que signifiait ce conseil. Il se résigna. Après avoir pris ses dernières dispositions, il se fit porter à l'hospice de Bigorre. Ce qui lui restait de l'immense fortune des Julio de laClavière ^ ne sufflsait pas pour payer chez lui les derniers soins qu'exigeait sa position. Julio, pour ne pas léser les pauvres, ses héritiers, alla mourir dans la maison des pauvres.
Les bonnes sœurs de l'hospice accueillirent avec empressement l'illustre malade : elles lui donnèrent une chambre bien chaude, bien abritée, ^ dont la vue s'étendait au loin sur la longue vallée où coule le Gave, et se perdait à l'horizon vers i les hauteurs de Lhieris. Dans les derniers jours j de novembre,. Julio se trouva mieux. Deux ou ; trois fois même il pût sortir de sa chambre et se promener, quelques instants, dans le long corri- , dor de l'étage qu'il x>ccupait.
PAR l'abbé ♦♦* 159
Un jour qu'il avait prolongé, plus longtemps [u'à l'ordinaire, cette petite promenade, il trouva, »n rentrant dans sa chambre, sœur Thérèse qui, lepuîs huit jours, était attachée spécialement à son service. Il avait déjà remarqué que cette sœur le joignait avec ce zèle intelligent, affectueux, tendre nême que les malades aiment tant à rencontrer lans ceux qui les approchent.
Sœur Thérèse lui avait préparé un petit repas les choses qu'elle savait être les plus aimées de K>ii cher malade.
— Qb! que vous êtes mieux aujourd'hui, lui ]it-elie en le servant.
— Oui, ma sœur, je suis mieux, beaucoup mieux. Vous me soignez si bien!
— Oh! si Dieu voulait écouter mes prières. Et quelques larmes coulèrent des yeux de l'hospitalière.
Julio s'en aperçut, il fut attendri. Quel intérêt si grand pouvait-il inspirer à cette pauvre sœur, accoutumée à voir passer devant elle tant de phthisiques emportés avec .la chute des feuilles?
— Vous priez donc bien pour moi? sœur Thérèse.
— Oh 1^ oui, monsieur l'abbé, je prie bien pour vous!
— Merci, mon enfant, vous serez le dernier être de qui j'aurai reçu de la symp.athie sur la terre. Je suis bien sensible à ce que vous me
160 LE JfiLVDIT
dites là, et à tout votre dévouement qui, quelquefois je le crains, est plus grand que vos forcés.
— Vous avez bien des droits à mes prières et à mon dévouement
— Je ne vous comprends pas, mon enfant. Ici une vive rougeur colora les joues de sœur
Thérèse, et comme si un secret fût sur le point de lui échapper:
— Je le vois bien, dit*elle, vous ne m'avez pas reconnue. ^
— Non, sans doute, mon enfant, je ne crois pas vous avoir jamais rencontrée ailleurs qu'ici.
— Moi, je vous ai bien connu de suite le jour où vous êtes venu ici de Campan. J'ai été bien heureuse quand , il y a huit jours , on m'a dit que je serais attachée à votre service. Mais, depuis que je suis auprès de vous, j'ai eu beau faire, je n'ai pas pu prendre sur moi de vous dire qui je suis, de vous rappeler ce que vous avez fait pour moi. Je vous dois bien plus que la vie.
Julio pensa que sœur Thérèse, quand il était vicaire à T., ou curé de Saint-Aventin, avait eu l'occasion de lui demander des conseils au tribunal de la pénitence. U lui répondit dans ce i sens. I
— Mon enfant, nous sommes si heureux quand nous pouvons faire du bien dans le ministère.
Le trouble gagnait de plus en plus la sœar. Elle était pâle et tremblante. Enfin, n'y tenant i
PAR L'aÉBB ♦♦* 161
plos, elle fondît en larmes, et, tombant à genoux devant Julio et lui prenant les mains,^ elle lui dit:
— Je suis la jeune fille de la yallée du Lys dont vous avez sauté rbonneur. Jugez mainte^ naDt Si je vous airâe.
— Pauvre petite ! Dieu vons a fait de grandes grâces, et il m'aime bien de vous envoyer à moi eomme nn ange de consolation. Merci, mon Dieu! je mourrai dans les bras de cette enfant. Vous ne m'avez pas abandonné.
— ^ Non, non, vous ne mourrez pas! Voyez, vous êtes mieux; ayez espérance! Ab! si je pouvais donner ma vie si inutâe, si obscure pour la vôtre si précieuse!
— Thérèse, ma fille, vous vous trompez. J'ai beaucoup pensé, beaucoup écrit. Dieu me tiendra -compte de tout cela seulement pour la pureté d'intention dont j'étais annné. Que restera-t-il de mes travaux? Vous, mon enfant, vous vous Mes dévouée à soulager les souffrances de vos frères. Julio l'écrivain sera moins bien traité au jugement de Dieu que Thérèse la sœur de charité.
— Il faut que vous viviez, et vous vivrez, je vons soignerai si bien.
Et, de ce jour, connue et aimée, Thérèse se multiplia auprès de son cher malade. Ces soins ne furent pas inutiles: ils prolongèrent de quelques semaines l'existence de Julio. Son cœur se dilata dans cette dernière affection. Les démi- VII 11
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rêves produits par la fièvre n'étaient pas sans charmes: il croyait quelquefois retrouver Louise dans sœur Thérèse, ces deux images se confondaient dans son esprit. 11 leur souriait et Thérèse l'en* ; tendait quelquefois murmurer: — 11 est doux de I vivre quand on est aimé. '
Mais les progrès du mal, pour être moins rapides, n'en étaient pas moins incessants. Julio n'avait pas manqué, un seul jour de sa vie sacerdotale, de réciter le bréviaire ; le moment arriva où I il fut forcé d'abandonner cette prière dorénavant \ trop fatigante pour son cerveau. £t le médecin, | secouant tristement la tète, dit à la sœur: |
— Vous pouvez le perdre d'un moment à l'autre. j
Quand Julio avait quitté sa villa de Campan, le ! curé était venu à Bigorre faire acte de zèle; il avait fait visite à l'aunidnier de l'hospice, et à la supérieure. Prenant un air mystique, il leur avait débité les choses merveilleuses qui suivent:
— Que Rome avait condamné le livre de ce prêtre; que c'était un révolutionnaire affilié à Garibaldi, aux francs-maçons et à tous les ennemis du saint siège; qu'il avait pris part aux émeutes de i Rome et les avait payées; que lui, curé, si Julio fût resté dans sa paroisse, il n'aurait pas cru en | conscience pouvoir l'absoudre sans avoir obtenu, ' au préalable, une rétractation de ses erreurs; qu'une supérieure, un aumônier, engdgeai«^nt fortement *eur conscience, s'ils ne prenaient pas toutes leurs *
PAR l'abbé *** 163
mesures pour le moment où ce prêtre, condamné par tous les médecins, serait sur le point de mourir.
La supérieure était une brave femme, aussi sotte que bonne. Elle se lit un fantôme dans cette affaire. L'aumônier voulait avancer: il fallait se faire bien noter, et pour cela montrer du zèle. Ils s'entendirent Tun et l'autre, et, un beau matin^ après s'être bien concertés, ils entrèrent gravement dans la chambre du malade. Sœur Thérèse n'y était pas.
— Parlez, ma mère, dit l'aumônier.
— Vous êtes prêtre, monsieur l'aumônier, parlez à M. l'abbé.
— Mon cher frère, J'ai à remplir auprès de vous une mission pénible...
Julio l'interrompit.
— Nullement pénible, monsieur l'abbé, vous venez me dire de me préparer à la mort. J'y pense à toute heure. J'espère, dans deux ou trois jours avoir l'esprit assez libre pour recevoir les derniers sacrements. Vous êtes donc le bienvenu. Mais je ne suis pas prêt a l'instant même.
— Ce n'est pas cela.
— Quoi donc?
— Mais vos écrits, vos opinions...
— Cher monsieur l'aumônier, cela n'est pas de votre compétence. Mes discussions avec les congrégations romaines ne regardent pas le directeur
de moDàme, puisqu'il ne s'agit nullement dtei pmnis louchant les dogmes catholiques.
— Pourtant une rétractation serait...
Jyt\i» se leva, prit un air grave, mais caïme et doux, et ne prononça pas une parole.
— Je vous dirais qu'une rétractation...
— Vous devriez comprendra mon siHence, mat^ sieur.
L'aumônier et la supérieure se retirèrent Ce fut hientôt, dans la petite viilé deBigorre, un bruit général que l'abbé Julio refusait les sacrements et voulait mourir en incrédule.
. — Nous avions bien dit, répétaient à l'unisson les lecteurs de la Mappemonde catholiquej que ce misérable mourrait comme un Luther et un Lamennais. Tous les ennemis de l'Église finissent ainsi. Le voilà, lui aussi, frappé du doigt de Dieu, ilt tombe à Ja fleur de Tâge, et il va mourir en réprouvé.
La supérieure fit venir sœur Thérèse, lui raconta l'horrible conversation que Julio avait eue avec elle et M. l'aumônier, refusant de rétracter ses erreurs et déclarant que cela ne regardait pas le directeur de son âme.
— Ah ! ma chère fille, prions pour ce malheureux, quel scandale s'il mourait sans sacrements dans notre maison!
— Mon Dieu, ma mère, il est si pieux, si bon, qu'il voudra bien certainement mourir en chrétien.
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— Hais pour mourir en ehréti^ il faudrait qu'il rétractât ses erreurs.
— Moi ma mère, je suis une ignorante, je n'ai pas lu les livres de M. l'abbé Julio, mais je lui ai entendu dire à un prêtre de T., qui est venu le Toir, ^qu'il n'avait pas écrit sur un seul des dogmes de l'Église catholique.
— Oui, il a dit cela à l'aumônier. Mais enfin, il est contre le pouvoir temporel du pape, donc, e'est un hérétique.
— Il me semble qu'on devrait laisser en paix ce pauvre prêtre.
— Vous raisonnez , je crois ? prendriez-vous son parti?
-^ Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je prends le parti de tous les malades que je soigne.
— Bon, bon, vous feriez mieux de vous taire et de dire, votre chapelet pour le salut de cette âme en l'honneur de Notre-Dame de Lourdes.
— Je me tairai, ma mère.
Le lendemain de la visite de l'aumônier et de la sœur supérieure, Julio se sentit plus mal Sœur Thérèse était là; son regard, d'une remarquable douceur, plongeait dans le regard calme mais abattu de Julio. Ce regard si longtemps prolongé, au milieu d'un silence profond, avait une signification. Il disait toutes les inquiétudes, tous les pressentiments et le vif désir de la bonne religieuse.
— Vous me demandez quelque chose? Thé
rèse, dit enfin Jutio. Je vois cela à vos bons yeux. 1 Voyons, pas de larmes. Je vous devine, vous ' croyez qu'il est temps, n'est-ce pas? Eh! bien, je vais faire ce que vous voulez.
— Oh! merci, dit Thérèse en essuyant ses \ pleurs, vous faites quelque chose pour moi!
— Oui, Thérèse, pour Dieu d'abord, et puis pour vous.
— Je vais appeler M. Taumônier.
— Non, mon enfant, je respecte cet homme comme prêtre, mais il n'a pas ma confiance. Soyez assez bonne pour envoyer chercher l'abbé de Bordère.
La bonne sœur se hâta de faire la commission. Elle en prévint la supérieure.
— C'est bien, dit celle-ci, mais il faudra bien qu'il soit mis à l'extréme-onction par l'aumônier, et qu'il se rétracte publiquement. Sans cela...
L'abbé de Bordère était un prêtre qui vivait fort retiré à Bigorre. Il appartenait à une famille honorable du pays. Il avait professé la philosophie au séminaire de Tarbes. Quelques difficultés avec l'autorité diocésaine lui avaient fait quitter la France en 1826. Il était allé évangéliser les sauvages dans l'Amérique du Nord. Revenu de ses longues pérégrinations, l'amour du pays natal l'avait fixé à Bigorre. Il disait la messe dans une communauté religieuse de la ville, confessait les -^ilades, visitait les pauvres, cultivait deux ou trois amis dans la ville et fuyait les prêtres.
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C'était un homme de soixante^dix ans, d'un esprit fin, d'un caractère prudent, qui parlait peu, et qui n'écrivait jamais. En revanche, il avait beaucoup lu. Ce qui était mieux il avait beaucoup vu dans le monde, et bien vu. Les voyages lui avaient immensément profité.
L'abbé de Bordère était d'une nature forte, d'un caractère maître de lui-même et impénétrable. Extérieurement on ne pouvait voir en lui que le prêtre passible, régulier, renfermé dans son intérieur, respectueux pour l'autorité. Au dedans, c'était une âme de feu, une intelligence hardie, un génie, chercheur du vrai, qui ne s'était arrêté que sur les limites du scepticisme.
Le vieillard, conduit par sœur Thérèse, arriva bientôt au chevet du malade.
La sœur se retira.
— Ne vous éloignez pas trop, ma sœur, dit Julio.
— Mon père, dit-il à l'abbé de Bordère, je vous ai fait venir. J'ai confiance en vous. Je sens que j'ai peu de jours à vivre. Peut-être à peine quelques heures. J'ai trop étudié les phases de la maladie dont je meurs, sur un être qui m'était cher, pour pouvoir me faire la moindre illusion. Je suis prêtre. Je suis né dans l'Église catholique apostolique et romaine; je veux mourir dans son sein. Je crois aux dogmes qu'elle enseigne, qu'elle ne fait pas, dont elle est uniquement la dépœ' taire. Je me suis mêlé aux luttes contemporain
aux questions soulevées par les intérêts bumains du clergé. J'ai été un adversaire avoué de la puia* sance temporelle des papes. Je (a crois inutile aujourd'hui, dangereuse même, au point de vua de l'influence morale qu'elle enlève dans le moinfe à la papauté. Je n'ai jamais attaqué un seul dogme de l'Église; et si je ne «rois pas à celui qui a élé proclamé à Rome, le 8 décembre 1864, c'est que le pape n'a pas le pouvoir, de droit, de transformer en dogme une simple opinion contre^ versée dans l'Église ; que d'ailleurs il a prononcé sa décision dogmatique en dehors du concile oecu* ménique, seul compétent dans ces matières, hors le cas d'urgence d'une décision sur des questions, antérieurement tranchées, par des conciles œcuméniques. Je me crois en sûreté de conscience sur tout cela. Maintenant, mon père, j'ai vivement attaqué une corporation ambitieuse qui domine le sacerdoce, et se donne la mission de conduire l'Église elle-même. Ce n'est pas en raison d'une spoliation de fortune dont j'ai été la victime, avec une sœur infortunée, mais parce que j'ai su trop de choses sur cette corporation. J'ai respecté le plus grand nombre des hommes qui . la composent. J'ai flétri hautement l'esprit qui la dirige. Mes écrits ont été mis à ïmdex. Je vous sais trop éclairé pour croire que vous me fassiez un scrupule de conscience, de m'étre peu préoocupé des décisions de la congrégation romaine à -ard. Où en serait l'esprit humain s'il croyait
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trouver là une mesure infaillible? Puis-je paraîtra deTant Dieu, en sûreté âe conscience, avec le» analhèmes des prêtres qui m'ont appelé le Maf^ die f En quoi suis-je responsable du prétendu scandale que j'ai donné, disentrils, dans l'Église, quaad les fidèles qu'ils, conduisent devraient savoir, que de tout temps l'Église a laissé la liberté de discussion dans les questions douteuses? Prononcez sur tout cela , mon père. Si j^ai été un homme d'orgueil, un révolté contre TÉglise, dites-le moi', je m'humilierai devant vous et je ferai une rétractation bien simple de l'erreur où je pourrai» être tombé dans une complète bonne foi.
' — Non, mon frère, reprit, d'une voix nette mais^ douce, le vieillard assis auprès du lit funèbre de Julio, non, vous n'avez rien à rétraôter. Je voue connais beaucoup, j'ai lu vos écrits; et si le catholicisme, tel que le moyen âge l'a. fait, pouvait être sauvé, il le serait par des hommes de votre foi simple, de votre noble dévouement. Vous n'avez pas écrit une ligne qui n'avouât la plus sévère orthodoxie libre des préjugés de cette fatale école de l'ultramontanisme, qui s'est donné la mission de conduire l'Église aux abfmes. Hélas! mon frère^ je les ai étudiées comme vous ces questions brûlantes du catholicisme, de la papauté, de l'Église dans sa vie spirituelle, dans sa vie temporelle au sein des sociétés humaines. Je les ai sondés ce» terribles problèmes; et quand vous, théologien si craintif, vous cherchiez à sauvegarder l'orthodoxie
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et, vous renfermant dans le cercle inflexible «■ | renseignement, vous défendiez à^ votre raison m enquête sur la nature même de TÉglise, et ses fonfi^l tions dans les destinées à venir du monde, php hardi que vous, plus sévère dant^ ma logique, sorant, d'un œil calme, la profondeur des abimea^ je me demandais ce qu'il resterait de ces institutions, quand elles auront passé par le crible dei siècles, et que la raison humaine, arrivée à son complet développement, verra toutes choses dam de lumineuses clartés. Les fous qui vous ont jeté la haine, qui vous ont persécuté, qui vous ont maudit, vous auraient proclamé un sauveur de rÉglise, s'ils pouvaient soupçonner qu'un jour viendra oiî il sera heureux, pour le symbole chrétien, que l'humanité acclame le Christ, comme Tud de ses plus sublimes révélateurs, et reconnaisse que sa loi d'amour est la loi impérissable et éternellement belle. Certes, mon frère, vous n'êtes jamais arrivé à aucune de ces hardiesses qui sont la négation apparente du christianisme tout entier, et qui en seront peut-être un jour la consécration, en face des doctrines de la science qui niera Dieu, l'âme spirituelle, et des droits et des devoirs moraux en dehors des jouissances et des besoins de la vie matérielle. Voilà les longues et douloureuses préoccupations de mon, intelligence depuis bien des annéèsv Vous êtes le premier devant qui je les dévoile. A qpoi bon? J'ai suivi une voie diamétra- ' ^ement oppos)^e à la vôtre. Vous avez abordé les
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discussions religieuses ; je les ai évitées. La publicité a eu pour vous ses enivrements et ses déceptions ; j'ai eu horreur de ces luttes qui n'amènent à rien et dont le dernier mot est toujours Técrasementjidu faible qui a raison, sous le genou du puissant qui soutient une mauvaise cause. Vous n*avez pas eu peur d'être stygmatisé; j'ai tremblé d'être soupçonné même de ne pas penser comme le vulgaire. C'est que vous, avec votre cœur noble et fier, vous avez cru qu'on éclairait les hommes en leur montrant le vrai« et que moi, l'expérience m'a fait voir qu'on ne les entraînait qu'en leur voilant la vérité sous quelque sentiment dont on puisse les passionner. Aussi, mon ami, vous mourez martyr, réprouvé par les prêtres, et je vis paisible au sein de l'Église, que je juge plus sévèrement que vous ne l'avez pu faire vous-même. Vous serez dans l'histoire, je n'y serai pas. Mais vous y serez avec ces flétrissures stupides que le fanatisme jette aux noms illustres, quand ils n'oiit pas eu ma prudence. Vous emportez avec vous toutes les grandes illu- 'sions de la foi ; je reste avec mes désenchantements. J'ai réservé la solution de mes doutes terribles à cette heure suprême où commence une autre vie. C'est le seul repos que j'ai pu parvenir à me donner depuis vingt ans. 0 Julio, que je voudrais mourir comme vous! Vous allez vous éteindre en vrai croyant, et votre âme s'élèvera à Dieu, portée par l'ange de l'espérance et de l'amour. Moi, j'en tremble déjà, je mourrai en sceptique.
en chercheur du vrai qui n'a pas eu heureusement l'orgueil stupide d'affirmer une incroyance, mais qui a eu le malheur de ne voir jamais assez de certitudes pour dire à Tesprit: Repose toi, Toilà la vérité, contemple-la. Je sais qu'en vous tenaat ee langage, je ne vous scandalise en rien. Ce n'est pas vous, qui repousserez ce pauvre douteur que vous avez choisi pour père de votre âme, et pour votre consolateur à l'heure suprême. Mais l'aveu des souffrances d'un de vos frères sur ces questions, qui ont dû se dresser devant vous avec jd'aussi cruelles incertitudes, vous prouvera que ces problèmes ont tourmenté d'autres intelligences que la vôtre. Ne soyons' pas trop affligés de ces épreuves. Elles ne peuvent offenser Dieu. Elles sont même un hommage qu'on va directement i lui. Peut'On chercher ie vrai sans chercher Dieu? ie viens à mon tour de décharger mon âme dans la vôtre. Ces choses-là , on ne peut les confier qu'à un mourant. Les déposer sur le papier ce serait s'exposer à être trahi dans ce monde et, après la mort, à voir ses ossements rejetés de leur fosse par la haine des fanatiques. Quant aux sentences des scribes de la loi nouvelle et aux aoatbèmf's qu'ils ont jetés à votre nom, vous savez vous-même, que ce sont des peines purement dis* ciplinaires. Dieu ne se fait pas l'exécuteur des hautes-auvres de eette justice barbare qui proscrit jusqu'à la pensée. Tout cela a fait son temps, et, s'il exhale tant de rage dans ce monde reli-
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gieux, qui vous a si cruellement persécuté, c'est la preuve qu'il en est venu à sa dernière mani* fescation d^împuissance. Non, Dieu n'a pas ratifié contre vous aucun de leurs anathèmes. Non, prêtre^ martyr, vous n'êtes pas maudit. De. tout ce siècle vous êtes k seul grand, ear vous avez souffert. Dieu vous avait donné le talent, la vertu; vauB pouviez arriver si facilement à ces honneurs de l'Eglise, pour lesquels on ne demande aoVun sacrifice à* la vérité' et à des convictions intimes. Tons avei foulé tout cela aux pieds! Yofis avez saintement aimé la vérité! Attendez-vous à ta délivrance, prix légitime de ceux qui ont com* battir pour eNe!
Ici 1^ prêtre s'arrêta. Julio* lui demanda de Fécouter sur les fautes de sa vie pour lesqueMes B désirait l'absolution sacramentelle.
Après cet aveu, et la sentence de pardon prononcée sur sa tête, Julio sembla entrer dans u«fr espèce d'extase. Tout à coup un étranger entre, avec précipitation, dans la chambre de Julio, s*avance vers le lit et saisit la main du mourant.
Une vive* rougeur se répand sur les traits de sœur Thérèse. Elle tomba affaissée au pied de la couche funèbre. Julio a regardé. Ce dernier visiteur, au moment des adieux à la vie, est Loubère. Il est venu de Paris en toute hâte. La lettre de âcn ami , des pressentiments terribles l'avaient averti.
Julio le reconnaît.
— C'est vous, Loubère!
— Oui, mon ami. J'ai le bonbeur de vous voir encore!
Julio sembla recouvrer de la force, et attirant Loubère et Thérèse vers lui, il leur dit à demivoix:
— Pauvres enfants! Dieu vous réunit auprès de mon lit de mort. Loubère, écoutez-moi ! Thérèse a expié sa faute et la vôtre en se déTouant à l'humanité qui souffre dans son corps. Yous, mon fils, ne soyez plus un lion indomptable !%' Il y a encore dans le sacerdoce une belle mission à remplir, faites tout pour la reprendre. L'âme de rbumanité souffre. Le prêtre, au milieu même du triste formalisme dans lequel étouffe le monde religieux, peut faire du bien à cette âme. C'est la plus noble tâche ici-bas.
Il tomba ensuite dans une crise où sembla se livrer la dernière lutte qui précède le dégagement (Je la yie. Il en sortit bientôt pour rappeler sœur Thérèse.
— Ma fille, venez ici. Soulevez-moi un peu... Je sens que je m'affaisse... Tenez-moi dans vos bras: c'est là que je veux mourir... Vous remplacerez ma Louise bien-aimée.
Puis tendant une main presque glacée à son fidèle ami:
— Loubère, vous m'avez dit souvent que vous me deviez la vie. En Italie, à votre tour, vous
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m'avez sauvé. Cependant je vous demande encore <]ue]que chose. C'est votre âme que je veux offrir à Dieu en paraissant devant lui. Adieu... Il est bon... bien bon de croire.
Et un souffle léger, comme une douce brise, sortant des lèvres pâles du mourant, passa sur -le visage de sœur Thérèse. Julio s'éteignait.
Ses traits se transfigurèrent, comme par une illumination de l'âme qui part de la vie, et qui entrevoit le vrai sur le seuil de l'éternité.
Le prêtre, témoin de cette grande scène, frappé de l'expression sublime du visage de Julio, lui donna une dernière bénédiction et, tombant à genoux, il s'écria:
— Soyez adoré. Seigneur! Vous seul êtes Juste! Vous avez donné l'éternelle paix au maudit!