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Le Mauvais amant

Un instant, Philippe resta seul dans la galerie claire et tiède qui sentait l'iris. Il sortait du cercle, était venu en fumant un cigare, rue duGolisée et se trouvait ici chez MIle Françoise Aubrv. la jolie sociétaire de la Comédie-Française.

— Monsieur peut entrer, revint dire la femme de chambre.

Gomme elle tenait ouverte la porte aux carreaux de cristal, il ne s'attarda pas à quitter sa pelisse, et, traversant un coquet réduit, il se hâta vers la chambre, avec le zèle d'une amitié

inquiète. En même temps, il se sentait physiquement enveloppé par le charme très doux qu'ont certains intérieurs féminins aux lumières. l'hiver, pour qui vient du dehors. Au seuil de la chambre, il s'arrêta.

— Vous êtes souffrante?

Il n'osait avancer et contemplait sur l'oreiller brodé une tète charmante inondée de boucles blondes.

Françoise était petite, très petite et comme perdue dans son grand lit qui s'avançait très loin sur le tapis ivoire, dans la pièce tendue de satin boulon d'or. Ce tapis, semé de mimosas, semblait à peine foulé par les pieds blancs des sièges frêles et par les meubles frêles de même et blancs aussi.

— Entrez donc, dit-elle.

Et. lui tendant la main de façon à ne lui en présenter que le dos :

— Je ne vous la donne pas autrement... elle est désagréable.

— Qu'avez-vous? dit-il en la prenant.

— Un peu de fièvre. Ce n'est rien... Je me suis sentie faible, tantôt, avec une vive douleur

là. Alors j'ai vu le docteur qui m'a mise à la diète, tout simplement.

Elle ajouta :

— Puisque je vous ai là, vous allez me tenir compagnie. Ça ne vous ennuie pas?

Il serra encore sa petite main close, avec une effusion muette qui répondait :

— Chère amie !...

— Alors, retirez votre pelisse. Vous allez étouffer ici.

Philippe obéit et apparut boutonné clans une jaquette qui avait quelque peine à enserrer sa taille. Ce gros garçon dont la tenue révélait, selon la mode, un certain souci d'élégance anglaise, souffrait d'être gros et suivait, pour maigrir, un régime qui. jusqu'ici, à son grand désespoir, ne donnait aucun résultat, il avait de bons yeux paisibles qui exprimaient la douceur et la force. Le pli de sa moustache traduisait une mélancolie naturelle qui se retrouvait dans sa façon d'être silencieux. 11 était de ceux dont on dit, dès le premier coup d'œil : « Voilà un bon garçon. » Ce qui implique qu'ils sont sans malice, p'humeur douce et d'intelligence secondaire.

Pourtant, sous cette apparence un peu massive, Philippe cachait un esprit très délie, et son indolence d'allures dissimulait une sensibilité sans cesse en éveil et souvent blessée. Il avait pour Françoise un attachement de chien fidèle. Et c'était à cela qu'elle pensait à ce moment : «un chien fidèle ». Il en avait les bons yeux, la soumission discrète, le dévouement simple. Il la -avait frêle, de nerfs trop délicats, souvent souffrante, -et, dans sa tranquille santé, il la considérait avec un sentiment de protection tendre et attentif.

— Asseyez-vous, dit-elle.

Il prit un siège, s'assit près du lit. Un petit silence régna. Quelque chose dérangeait, ce soir, la physionomie habituelle de leurs entretiens. Depuis quatre ans que durait leur camaraderie, c'était la première fois qu'il se trouvait placé vis-à-vis d'elle dans des conditions d'aussi matérielle et immédiate intimité. Il en résultait, chez lui, une certaine gène. Pour la dissiper, Françoise parla :

— Quoi de neuf, au cercle? Que dit-on de la pièce de Chose au Vaudeville?... C'est une tape?

— Je le crains.

— Vous y étiez, hier?

— Oui. J'y suis allé faire un tour. J'ai vu les deux premiers actes. Ça traîne ; c'est de l'à-cùté; c'est du bavardage...

— Quel dommage ! Chose est un bien joli esprit.

Ils se lurent. Philippe avisa sur le drap une photographie et avança la main :

— Qu'est-ce que vous avez là?

C'était une réduction d'un portrait d'elle qui figurerait au prochain Salon. Il l'examina, découvrit dans l'image restreinte des défauts que le tableau avec son flou ne permettait pas de saisir.

— Tenez, le menton, surtout. Avez-vous remarqué?

Elle l'avait remarqué. Il rendit la photographie. Et quelques secondes s'écoulèrent dans un nouveau silence. Décidément la causerie ne s'amorçait pas.

— Mon vieux Philippe ! dit Françoise.

Aussitôt elle se mit à rire.

— Pourquoi riez-vous?

— C'est en pensant à mon docteur, tout à l'heure.

Le rire creusait une fossette au centre de ses deux joues, pendant que ses yeux luisaient entre les paupières rapprochées et que son petit nez fin se pinçait drôlement. Quand le rire cessa et que disparurent les fossettes, Philippe suivit le jeu de sa houche spirituelle qui parlait :

— Vous connaissez mon docteur? Grand, mince, très distingué, avec, quand il le faut, cet air professionnel devant quoi l'homme et la femme rentrent dans leur coquille pour ne plus laisser en présence que le malade et le médecin. Il a, du reste, des gestes si délicats, si discrets pour vous ausculter qu'on ne songe plus, entre ses mains, qu'au mal qu'il va vous découvrir. Tantôt donc, après qu'il m'eut fait étendre, examinée, palpée, percutée, je me rhabillais tranquillement quand il me dit : « Tiens, vous portez encore des jarretières î C'est si incommode ! » Là-dessus, je ne sais quoi d'instantané, de fulgurant, a passé entre nous et transformé l'atmosphère, voici que devant cet homme qui ve-

nail (l<i m'examiner durant cinq minutes et qui regardait seulemenl mes jarretières, je devinconfuse, mais confuse... je ne savais plus où me mettre... Et lui... et lui... Non! si vous aviez

vu nos le les !...

Elle allait rire encore; elle se retint, comprenant, ii voir Philippe, qu'elle venait par l'évocation de cette minute de lui en communiquer le trouble. Cette fois, elle en conçut de l'humeur. L'accent de franchise, le ton cordial et enjoué' de leurs causeries coutumières détonnaient ici. Or, le charme de leurs relations résidait dans cette franchise même : qu'en restait-il, ce soir? Elle se reprocha de n'avoir pas prévu la vertu tentatrice qu'elle ne pouvait manquer de prendre dans cette retraite close, aux yeux de ce garçon. Elle regretta presque de l'avoir reeu. Ou'allaitil croire? Sa loyauté en souffrit. Elle fut fâchée contre elle, contre lui, qui, étant son camarade, son confident, l'ami de son esprit, n'avait pas la sagesse de s'en contenter. Car Françoise était comme toutes les femmes, auxquelles il ne déplaît pas d'inspirer un doux sentiment, mais qui n'en veulent pas être importunées, quand

d'aventure elles ne doivent pas le partager. Et puis, dans les conditions trop intimes de cette entrevue, elle ne retrouvait pas l'aisance et la sécurité que lui donnait sa robe. Non pas qu'elle eût l'inquiétude de voir Philippe quitter pour la première fois sa réserve de bonne compagnie et ses façons de gentleman ; mais elle ne se sentait pas suffisamment armée de prestige. Au contraire, l'embarras de ce garçon la gagnait peu à peu.

La femme de chambre qui parut à ce moment tit une heureuse diversion. Elle apportait un potage au lait, le seul aliment qu'eut permis le docteur.

— C'est tout votre dîner? dit Philippe.

— Tout mon dîner.

Elle s'était mise sur son séant, arrangeant derrière elle la pile des oreillers. Ses bras étaient passés dans les longues manches d'une liseuse de soie bleue qu'elle croisa, d'un geste chaste, sur sa poitrine jeune et qui se devinait. La lumière de deux appliques dorait la peau fine de son visage et de ses mains. Philippe regardait ses mains dont les doigts menus tenaient la

cuiller. Il suivait le mouvement qu'elle faisait, le coude relevé, pour porter celle-ci à sa bouche. II devinait sous les longues manches de la liseuse la forme de son bras. Et ses pensées flottaient. Maintenant qu'ils ne parlaient plus et que, surtout, elle n^ le regardait pas. il sentait peu à peu sa gêne se dissiper. Il se familiarisait avec ce lieu. 11 se leva, heureux bientôt de se mouvoir dans son air de velours. Tout y était ag réable et doux, agréable à l'œil, doux à l'oreille, le rayonnement du satin jaune aux murs, le petit bruit de la cuiller, les braises du feu, les rellets de cuivre des chenets, le geste de la Diane sur la cheminée de marbre blanc et mille petites choses chatoyantes et miroitantes, les coussins, les poignées nickelées des armoires, l'or et l'écaillé des petits instruments de toilette rangés en bon ordre sur une table. Il s'était approché de la cheminée. Il y prit une carte cornée <:»ù il lut : Bené Imiil. secrétaire d'ambassade.

— Tiens ! dit-il, il n'y a pas longtemps que vous connaissez Dutil.

— Depuis la soirée de Mme de Bressac.

— A propos, comment avez-vous trouve mon ami André ?

A cette même soirée où Françoise jouait un proverbe de Musset. Philippe lui avait présenté son ami André Del orme, le musicien, dont il lui parlait depuis longtemps.

— Un peu étrange, répondit Françoise.

— Ah! quelle nature originale et distinguée I reprit-il avec chaleur. C'est un être exquis, un peu fermé au premier abord, mais qu'on a la joie de découvrir chaque jour davantage.

— Il m'a paru un peu poseur, dit Françoise. Et comme Phi lippe allait protester :

— Quand vous lui avez demandé d'improviser quelque chose au piano, j'observais son attitude, la fausse modestie de son refus, sa façon de se faire prier par la comtesse, puis de céder.

11 est d'une vanité puérile. Il est certainement plus cabotin que moi. Mais il a bien du talent, cela je vous l'accorde. Je lui trouve un art si pénétrant, si aiguisé !... Il tire, de cet alphabet mystérieux de la musique, un langage qui vous trouble dans les fibres les plus profondes et les plus secrètes. Il est bien de nos jours celui-là.

LE MAUVAIS AMANT il

— Et comme vous le comprendriez, vous!

Vous êtes tellement voisins parla façon de sentir toutes choses et cette maladie de l'analyse qui vous étreint. En voilà un qui vous intéresserait!... C'est un curieux qui suit, dans son art, une marche parallèle à la vôtre, qui donne la même impression (raffinement nerveux et d'intelligence subtile. 11 découvre l'imperceptible, tout ce qui se cache autour et au fond de nos petits actes journaliers, tout ce qui, d'ordinaire, échappe au commun des hommes. 11 semble voir la vie sous un éclairage vif et brusque qui en accuse les reliefs et en précise singulièrement les détails. C'est un « détailliste ». si j'ose m'exprimer ainsi. Et je suis sur qu'il est plus intelligent encore vis-à-vis de lui-même qu'au regard d'autrui. Que de choses il ne formule pas : tout ce qu'il tait, avec la paresse de le traduire par des mots!...

— Il fait bon être votre ami, ohserva-t-elle. Il -inclina par modestie. Alors, il s'aperçut

que, tout en parlant, il avait déchiré en deux, puis en quatre, puis en huit, la carte qu'il avait prise. Il en jeta les morceaux dans la che-

minée, vit que Françoise avait achevé son potage et qu'elle sonnait.

— C'est un vrai repas de poupée. Vous ne prenez rien d'autre?

— Défendu.

— Vous êtes en pénitence.

— En pénitence.

Gomme Juliette entrait, elle ajouta :

— Mais j'y songe! Vous n'avez pas dîné, vous !

— Oh! j'ai hien le temps.

— Le temps? Vous n'avez pas l'air de vous douter qu'il doit être huit heures passées. Ecoutez, vous allez être hien gentil et diner là. près de moi.

— C'est que... ça va tout déranger ici.

— Pas du tout... Tenez. Juliette, apportez la petite table blanche et vous servirez monsieur.

Elle le regarda.

— A moins que ça ne vous ennuie ?

— Mais ça me ravit, au contraire !

11 trouvait délicieuse l'idée de cette dînette improvisée sur cette petite table, à son chevet. Une serviette devint une nappe. Il suivait en

souriant ces préparatifs. Et il se promettait la joie intime de se rappeler, une fois rentré chez lui, les mille petites particularités de cette heure charmante. 11 se faisait un peu l'effet d'un jeune mari veillant sa femme souffrante. En même temps la personnalité de Françoise, sa jolie silhouette qu'il avait vue si souvent encadrée par la scène et cet éclairage aussi qui rappelait celui de la rampe concouraient à donner au tableau un petit air de comédie, un petit air « pas arrivé » qui l'amusait et le séduisait tout à la fois.

Quand il se mit à table, et pendant qu'il mangeait, Françoise le regardait avec douceur. Etait-elle heureuse comme lui de ce rapprochement imprévu ou en goûtait-elle seulement la nouveauté? Par la matérialité de ce tète-à-têie, par l'atmosphère intime et presque tendre qui en émanait, ils semblaient s'engager, sur la pointe du pied, dans l'inconnu d'une aventure. Petits bruits de tout à l'heure, heurt de la cuiller contre l'assiette, et d'autres bruits : bruit du vin qu'il versait, du pain qu'il cassait, bruit de cristal, bruit de métal, bruit de porcelaine.

ii LE MAL VAIS AMANT

Lu lueur dorée du vin blanc qui scintillait, et le

pain doré aussi, et l'aile de poulet, et la serviette éclatante, et la tête blonde de Françoise sur l'oreiller brodé, et ses mains sur le drap, l'éclair d'une bague à son doigt, ses ongles qui brillaient à la lumière : autant de menus détails, autant de fragiles choses qui participaient au charme de cet instant. Ils parlaient peu. Il y avait de petits silences entre eux et des sourires. Alors, dans sa quiétude retrouvée, quelque chose qu'il se retenait de dire depuis qu'il était ici s'échappa de ses lèvres :

— Je voulais vous en laisser la surprise. mais tant pis!... Vous savez, ce ïanagra qui vous a échappé à la vente Chambon et que vous regrettiez tant ? J'en ai retrouvé l'acquéreur, un antiquaire de la rue de Ghàteaudun. Il vous l'apportera demain.

Françoise était devenue toute grave.

— Non! non! Je vais me fâcher... Vous faites des folies!... Déjà, la dernière fois, je vous l'ai dit à propos de cette bonbonnière que je n'aurais pas dû accepter...

— Ça me fait tant de plaisir!...

— Et moi ça me désoblige.

— Vous ne pouvez pourtant pas me retirer une des meilleures joies que me donne notre amitié.

Elle cessa de se défendre. Il éprouvait, en effet, une grande joie à l'entourer de petits bibelots à lui. auxquels elle s'attacherait peut-être. Il se sentait davantage chez soi au milieu d'eux. Mais Françoise, par un scrupule de son âme très droite, s'en voulait un peu d'accepter les cadeaux de ce garçon qui l'aimait discrètement et auquel elle ne donnait rien, pas même l'espoir.

Elle le regarda qui pelait un fruit, délicatement, au bout de sa fourchette. Et elle pensa, de nouveau, avec un sentiment à la fois affectueux et attendri, que c'était un bon chien, un solide terre-neuve qui l'eut renversée rien qu'à poser ses grosses pattes sur ses frêles épaules et qui. là. près d'elle, se trouvait un peu gauche, gauche de se savoir gros, un peu embarrassé de sa personne. Oui, un terre-neuve qui se faisait petit, avec la crainte de prendre trop de place, de déranger, d'importuner et de s'entendre dire : " Va-t'en! »

Philippe, cependant, sentait sur lui le rayon de ce regard dont il ne démêlait pas l'expression

favorable. Le fruit qu'il pelait en trembla dans sa main. Use vit troublé, et, de le constater, son trouble augmenta. Il était rendu à toute sa timidité devant cette femme qui le jugeait. Il pensa aux défauts physiques qu'elle lui découvrait et se les exagéra. Il se fit de luimême une image ridicule et caricaturale. La sueur perlait de son front et il respirait avec peine. Il s'entendit souffler et ce bruit l'acheva. Il soufflait comme un phoque. Il se rappela, autrefois, quand il était mince, d'avoir ri d'un gros homme qui soufflait ainsi, son chapeau d'une main et s'épongeant le front, à la montée d'un escalier. 11 eût voulu rompre le silence, chasser sa contrainte, et il mangeait, sans lever la tête, les quartiers de son fruit. Il se promit, désespéré, de renoncer à Françoise, au rêve secret d'en être aimé un jour. Pourrait-elle jamais, sans rire, accepter cette idée? Il rapprocha sa tine silhouette, à elle, de son embonpoint à lui, son élégance délicate et son charme fragile de son épaisse carrure, de ses grosses joues, de ses

grosses mains, de ses membres trop forts. Oui, oui, il renonçait, il s'humiliait, il demandait grâce. Une manche noir»', à ce moment, passa devant ses yeux. Juliette desservait. Il suivit cette manche, observa machinalement la main soignée qui en sortait, vit qu'elle prenait le pain, le déposait sur l'une des étagères apparentes d'une arm oire anglai se . en 1 e va i t délicatement les assiettes, la coupe aux fruits, le verre, ramenait par les quatre coins la serviette qui servait de nappe. Cela était fait sans bruit. La robe noire de Juliette passait et repassait comme une ombre sur le tapis. La porte blanche bougea, ouvrit un éventail sur la pièce voisine, se referma. Ils étaient seuls.

— Ah ! s'écria Françoise avec un mouvement pour saisir sur une tablette, près d'elle, un livre qu'elle ouvrit, je l'avais gardée pour vous. Celle-là est si amusante que je n'ai pas voulu la déchirer sans vous l'avoir montrée.

Le livre ouvert, entre deux feuillets, une enveloppe apparut qu'elle tendit à Philippe.

— Lisez d'abord. Il y a un portrait que vous regarderez ensuite.

18 LE MAUVAIS AMAKT

C'étail une petite lettre comme elle en recevait chaque soir au théâtre et qu'elle jetait au feu. Lettre d'inconnu, lettre d'amoureux. Elle ne différait de* autres que parle portrait qui raccompagnait et qui indiquait chez le correspondant une fatuité si candide qu'elle en était touchante. La lettre disait ce qu'elles disent toutes, avec plus ou moins d'orthographe et de style, que le papier en soit commun ou armorié. Elle disait que quelqu'un qui avait vu Françoise ne pouvait désormais détacher son image de ses yeux. Elle demandait un rendez-vous. Elle promettait l'amour éternel qu'on ne trouve que dans les livres. L'écriture était d'un humble. Le papier était semé de fleurs comme celui qu'on emploie dans le peuple pour écrire à ses parents une lettre de compliment.

— Pauvre diahle ! dit Philippe qui ne put s'empêcher de sourire en lisant cette phrase :

« Laissez-moi vous dire que j'ai lu dans votre cœur et que j'ai découvert qu'avec le mien il ne pouvait faire qu'un. »

— Vous voyez, il n'hésite pas, dit Françoise. Il a fait cette découverte et il le dit. Il l'affirme

avec l;i belle confiance d'un homme porteur d'une vérité. Mais lisez les vers qui suivent : Il lut :

0 Françoise, vous mon Idole que j'adore

D'un amour aussi pur que le plus bel aurore. D'avoir le bonheur de vous plaire, J'en fais ma très humble prière.

— Et c'est signé: J. Ragot... Post-scriptum : ]\\\v< Ragot, 17. faubourg Saint-Denis. <r/ Vhôtel.

— Que dites-vous de ce « à l'hôtel » ? C'est adorable. Voyez le portrait à présent.

Elle riait. Il rit aussi devant ce pauvre homme endimanché, à l'air obtus et content de soi, aux cheveux séparés au milieu de la tête par une irréprochable raie.

— Pauvre diable! répéta Philippe sincère. Il pensait à lui, moins simple et plus cultivé.

mais dont le sentiment eût fait rire Françoise pareillement, s'il n'avait pris la décision de ne jamais le lui exprimer.

— Mon Dieu ! dit-il. cela prouve que ce garçon a du goût, un sens obscur de la beauté et de l'intelligence. L'instinct qui l'a conduit à la Comédie de préférence à un beuglant témoigne

déjà en sa faveur. Nature fruste, âme qui ne se formule pas... Qui sait si ce qu'il pensait n'était pas supérieur à l'expression ? C'est dans Tordre sentimental qu'il faut chercher la première manifestation d'un esprit vers le beau, le premier élan pour saisir sa personnalité, sortir de l'ombre et créer quelque chose, un peu de roman qui le rapproche des héros préférés de ses lectures. Et, à une époque où tous nos grands hommes sortent du peuple, remontez un peu au premier geste timide de tel être, aujourd'hui célèbre, pour échapper aux réalités attristantes d'une condition inférieure, remontez un peu à sa première lettre d'amour : êtesvous bien sûre de n'y pas trouver pareille matière à moquerie?

— Vous parlez comme un vieux bibliothécaire à lunettes. Et les oreilles de ce pauvre Ragot doivent lui tinter bien fort entre les quatre murs de sa chambre d'hôtel. Mais rassurez-vous, mon ami; je ne suis pas la seule à qui cet irrésistible jeune homme ait écrit ce billet. C'est quelque petit ouvrier paresseux, tout fier d'avoir tourné la tète à deux ou trois

modèles ou couturières de sou quartier et auquel L'ambition est venue d'élargir son champ d'opération. Il y a des gens qui placent du vin ou de la dentelle; lui place son physique. C'est un commerce comme un autre. Voulezvous parier qu'il a fait faire une douzaine de Cartes-album et qu'il les répand comme un prospectus eu attendant que ça prenne?

— Vous êtes terrible.

— Par expérience. Ce qui ne m'empêche pas de me laisser prendre encore de temps en temps aux ficelles des gens qui me sollicitent. Tenez, pas plus tard qu'hier, on me porte dans ma loge une lettre signée Dorval, une camarade, une artiste, qui se disait sans engagement et implorait un secours. Dorval, je ne connais pas. Mais il y a taut de noms qu'on oublie, et celui-là, précisément, avait quelque chose de déjà entendu. J'étais pressée. Je mets cinquante francs dans une enveloppe et j'envoie ma femme de chambre. Quand elle revient, je lui demande : « Qu'a dit cette dame? — Ce n'est pas une dame, me répond-elle, c'est un monsieur. Il a pris le billet, puis il m'a demandé en clignant

de l'œil, si M"° Bartet. à côté, était généreuse. »

— Sans doute... concéda Philippe, en remarquant que Françoise, mobile comme toutes les femmes, sortait de la question. Et, pour y revenir :

— N'empêche que, quoi que vous en disiez, les lettres d'amoureux ne sont pas toujours dépourvues de sincérité... Quel homme pourrait dire qu'il n'a jamais subi le prestige de la rampe? Moi-même, je me souviens d'avoir écrit ma première lettre de soupirant à une femme vue ainsi dans l'enchantement de la scène. C'était une choriste des Bouffes. J'étais modeste. Je l'appelais « belle inconnue », ignorant son nom que j'avais vainement cherché sur le programme, et je lui déclarais ma flamme avec des interjections comme celle-ci : « Fou que je suis! Vous souriez sans doute? » Avaitelle besoin d'un ami dévoué et prêt à lui donner sa vie? J'étais là. humble et stoïque. C'était très beau et j'avais seize ans. Ma petite lettre à la main, j'allai l'attendre à la sortie des artistes. Ellf passa. Je la trouvai moins séduisante et

presque pas jolie. Mais mon sentiment était trop vif, trop neuf, trop riche de jeunesse pour en être atteint. Son regard se posa sur moi et je Tus écrasé. Elle n'était pourtant pas imposante avec sa petite robe de laine noire Mais j'étais amoureux et, par conséquent, le plus timide des êtres. Je la vis s'éloigner. Et moi qui me croyais capable de remuer le monde pour elle, je n'eus même pas le courage de courir après elle pour lui remettre ma lettre. J'ai retrouvé celle-ci, un peu plus tard, au fond d'un tiroir, et jV la garde depuis précieusement.

— C'est gentil, ça, dit Françoise amusée. Elle ajouta :

— Vous avez commencé de bonne heure.

— Oui.

— Et vous avez continué.

Il prévit qu'elle allait le gêner par un mot de plus sur ce sujet et le redouta tout en le souhaitant.

En effet :

— C'est curieux, il n'y a qu'à moi que vous n'ayez pas fait la cour.

Pourquoi disait-elle cela, elle, si droite, si nette et qui détestait les biais, les détours, l'équivoque? Elle avait eu, en pronon/ant cette phrase, cette façon de petite rouée candide qui ravissait les abonnées du mardi quand elle jouait le Mariage de Figaro. La femme la plus loyale est toujours un peu coquette. Il trembla, en répondant :

— Je n'ai peut-être pas osé.

11 mendiait ainsi un encouragement. Il frémit délicieusement, en songeant qu'elle pourrait lui dire : « Osez. » L'aveu que. tout à l'heure, il avait décidé de taire, montait déjà à ses lèvres. Il le sentait là, tout au bord, prêt à jaillir, et un grand trouble le prenait, fait d'angoisse et d'espérance, de cette seconde espérance qui ne s'éteint jamais au cœur de l'homme. Elle dit simplement :

— Vous êtes timide.

Et ce n'était pas ce qu'il attendait. Mais ce n'était pas non plus sa condamnation. La position restait la même sur ce terrain brûlant. Le charme de ce lieu propice aux confidences, le hasard de la causerie, un peu leur volonté, et

aussi quelque chose en dehors d'eux, quelque chose de doux qui les enveloppait, les avaient conduit^ là. Franchies 1»-- zones d'intimité banale et de pure sympathie. Leurs écorces se touchaient, prêtes à s'entrouvrir. Un mot. un seul pouvait suffire à provoquer l'étincelle qui éclairerait leurs âmes. L'instant était décisif. 11 avait dix secondes peut-être pour trouver ce mot magique. Au tournant de la minute, il serait trop tard. Ils allaient dévier. Déjà il lui semblait que les couches d'air se refroidissaient, que des distances se créaient entre eux. «Vous êtes timide », avait-elle dit.

— Quelquefois, répondit-il.

C'était stupide. Il eût voulu se rattraper, dire : « Pardon, laissez-moi le temps, je vais dire autre chose. Ou bien lisez en moi. Hélas ! il n'y a pas de paroles pour dire ce que j'éprouve. Et je suis trop sincère pour être éloquent. »

— Tiens! tiens! Vous êtes timide, reprit-elle. On ne le dirait pas.

Mais la voix était changée, devenue machinale et distraite. C'était la fin. Le silence tomba

avec de l'ombre au cœur de Philippe. Insensiblement il l'avait laissée fuir. Elle était loin, étrangère à lui. Alors, d'un dernier effort désespéré pour la ressaisir, il parvint à dire :

— Et puis, vous n'auriez pas voulu de moi. Effort tardif. Effort vain. Il se heurta, maintenant, à de l'indifférence aimable.

— Nous sommes deux camarades; ça vaut mieux.

Il soupira :

— Ça vaut bien mieux.

La femme de chambre, à ce moment, vint demander si elle pouvait se coucher. Françoise s'enquit de l'heure. Minuit bientôt.

— Déjà! Gomme le temps passe à bavarder... Oui. couchez-vous. Juliette.

Et comme Philippe se levait :

— Restez encore. Vous n'êtes pas pressé. Vous trouverez -bien le chemin tout seul.

Cette prière adoucit ses regrets. Non pas qu'il se méprit sur le sens des paroles qui la formulaient. Il connaissait Françoise et n'était point fat. Seulement, un secret instinct le retenait là. et il lui semblait que tant qu'il y de-

meurerait, elle ne serait pas tout à fait perdu»' pour lui. Elle, cependant, lisait, amusée, sur -<>n visage, les sentiments qui l'animaient. Elle subissait à son insu l'attrait de celte présence amie, et aussi, peu à peu. le charme que prennent ces causeries à deux, le soir, à la veillée, quand tout se tait et qu'on parle à demi-voix de choses faciles et sans portée. Les mots tombent lentement, les silences sont reposants, et l'entretien se prolonge sans qu'on songe, paresseux, à le rompre.

Elle se sentait lasse agréablement. Démolies ondes caressaient son visage. Elle inclinait un peu la tète à droite sur l'oreiller. Et elle n'avait que de douces pensées, un peu vagues, un peu confuses, dormantes en elle, des pensées bonnes et affectueuses pour Philippe, qu'elle retenait là. touchée de son trouble et de ses gaucheries. Ce n'était plus la gène du début. disgracieuse et désagréable, qui l'avait gagnée elle-même. Ils avaient repris l'un vis-à-vis de l'autre leur attitude familière, et comme hier, comme demain, il lui plaisait d'avoir aux yeux de ce garçon le prestige d'une chose précieuse et dé-

fendue d'être une sorte de petite reine obéie et respectée. Logiquement elle lui savait gré du contentement qu'elle en tirait. Elle le considérait avec gratitude. Elle aimait de lui sa fidélité, la sécurité qu'il lui inspirait. Il ne lui eût pas déplu d'entendre de sa bouche tout ce qu'il eût été capable de faire pour la servir. Pourvu qu'il n'y mît pas trop de flamme, elle l'eût écouté avec bienveillance. Elle le voulait aimant et résigné. A cette condition elle consentait à le tolérer, et même elle lui souhaitait d'être gai, de trouver la vie belle et de supporter vaillamment cet amour sans espérance.

Comme il ne parlait pas, elle dit :

— Et votre petite amie?

— Laquelle?

— Vous en avez donc plusieurs?

Elle l'embarrassait chaque fois qu'elle le questionnait sur ce sujet. M"e Solange, du Conservatoire, dont on lui attribuait la propriété, n'était qu'une amie très intermittente. Il fut sur le point de le dire. Mais il eut l'intuition que cet aveu le diminuerait aux yeux de Françoise. Une femme méprise toujours un peu l'homme

qui n'a pas de maîtresse. Ht il ne voulait pas se donner l'air pauvre de quelqu'un dont personne ne vont. 11 se contenta de répondre :

— Mile Solange vous intéresse donc?

— Je m'intéresse à vous, tout simplement.

— Eh bien! c'est idiot ce que je vais vous dire, mais je suis un peu gêné qu'il soit question d'elle entre nous.

— Pourquoi ça ?

— Je ne sais...

— Vous avez tort. Ce qui fait la sécurité d'une bonne amitié, c'est que des deux côtés on se connaît bien. Nous avons fait un pacte, celui de tout nous dire. Moi je vous dit tout.

— Oh! tout!...

— Oui, Monsieur.

— Ainsi Le Meslay, par exemple.

— Quoi! vous voulez insinuer que Le Meslay me fait la cour?

— Dame, il était encore hier dans votre loge.

Elle plaisanta :

— Oh ! oh ! c'est presque une scène de

jalousie. Un peu plus vous m'inspireriez des

craintes... Mais, avec vous, ça n'a pas d'importance.

Il n'osa répondre : « Voilà qui n'est pas flatteur », et se borna, un peu assombri, à le penser.

Elle ajoutait :

— Ainsi, c'est Le Meslay qu'on me donne à présent? On pouvait choisir mieux, mais aussi plus mal. C'est une bonne moyenne. Allons, dites-moi un peu ce que vous lui trouvez de si remarquable, vous, à Le Meslay?

— Je ne sais... Un homme n'est jamais bon juge.

— Ta ra ta ta. Si vous m'attribuez à son égard une préférence, il est clair que vous lui reconnaissez des qualités qui la justifient. Dites-lesmoi.

— Mon Dieu, non, je n'y ai pas songé. Je ne le trouve pas mal. voilà tout.

— Alors, vous croyez que je vais m'éprendre comme ça d'un monsieur qui n'est pas mal et voilà tout ?

Il connaissait sa vie droite comme son caractère, limpide comme un ruisseau, sans compli-

LE MAUVAIS AMAKT 31

cation ni mystère, toute consacrée au théâtre, avec la volonté d'oublier son cœur. Une liaison de six années avec un peintre renommé, une rupture discrète, le chagrin secret que Philippe devina étaient les seul- faits de son histoire sentimentale: Celte liaison, dont il se rappelait la paix durable, l'air de franchise et de bon aloi. avait été cassée net par la subite ambition du peintre, que tentait un riche mariage. Depuis, — quinze mois bientôt — Françoise vivait correctement en jeune veuve, et Philippe évitait de se rencontrer avec le peintre qu'il méprisait. 11 reprit :

— Vous savez bien que je ne vous compare à aucune autre femme. Mais vous êtes femme tout de même et Le Meslay est bien de sa personne. Il est grand.

— Un échalas.

Il la trouva injuste et pensa aussitôt : « Quand ils parlent de moi, que doit-elle dire?>> Il crut, en le défendant, s'assurer des droits, le cas échéant, à pareil traitement de sa part.

— Un homme grand est facilement distingué. Et puis, il a de l'esprit.

— Trop d'esprit,

— Pourquoi?

— On n'est jamais un ami 1res sur quand on a beaucoup d'esprit. Car la tentation de faire un mot est toujours plus forte que toutes les considérations d'amitié.

— Ainsi moi qui suis un ami sur.

— Vous, vous êtes un esprit inquiet. Vous avez une remarquable aptitude à ne voir dans les choses que ce qui peut vous en blesser... C'est très vrai ce que je dis là.

— Je plaisantais.

Elle poursuivit sans l'entendre.

— On peut être un homme intelligent sans être un homme d'esprit.

— Comme on peut être un homme d'esprit sans être intelligent.

— Nous faisons des. maximes.

— La Rochefoucauld!

— Ainsi, tenez, avec vous on parle, on s'intéresse à un sujet, on est sérieux sans ennui, et le temps passe. Avec lui, on dit des bêtises, on rit. Et quand on ne rit pas. on baille.

Il se leva.

— Enfin, je suis le meilleur de vos amis?

— Comme vous dites cela '.

— Comme un homme convaincu.

Elle lui tendit instinctivement la main.

— C'est vrai, vousêtes le plus fidèle. Sij'avais

un ennui, une peine quelconque, c'est à vous que je m'en ouvrirais.

— Merci.

Un peu d'émotion remuait dans leurs paroles. Il vint remettre sa pelisse. Au fond de sa sincérité, il faisait un innocent calcul, celui qu'il gainerait à la laisser sur cette bonne impression. Et - candeur se réjouissait d'une habileté sinouvelle pour lui.

— Là-dessus, je vous laisse. Vous avez sommeil.

— Quelle heure? demanda-t-elle.

— Il doit être près d'une heure... En effet... moins dix minute-. Cela me fait penser. . . savezvous à i[u<:.i?... Si je disais à n'importe qui que je quitte à cette heure-ci la chambre d'une actrice, on ne voudrait pas croire...

— Et pourtant...

Il avait ouvert la porte. Il dit de l'autre pièce

avec un soupir qu'étrangla au passage le battant qu'il reformait :

— Oui!...

Ce «oui» sonnait - Hélas 2 » Et il pensait. l'âme effleurée par la première onde du regret :

— Qui sait? Il n'aurait peut-être tenu qu'à moi...

Chaque matin, quand on s'éveille, il semble qu'on soit un nouvel être pour une nouvelle journée. Le sommeil a passé l'éponge sur les faits de la veille. On est tout neuf. On vient de naître. Maiscet étonnement délicieux de vivre, de voir le jour et les choses ne dure qu'une minute, et déjà l'esprit, retissant sa toile, a relié les fils d'hier à ceux d'aujourd'hui.

Philippe, en ouvrant les yeux, eut le sentiment confus que quelque chose d'agréable était en lui. Il bougea, crut fleurer un parfum léger attaché ;i ses mains, reconnu l'iris dont se servait Françoise, et toute la soirée de la veille, dans ce parfum, lui revint au cœur. Il retrouvait le doux enchantement de cette retraite close, la grâce blonde de Françoise dans ce grand lit blanc, et sa peau dorée par la lumière et ses onglesqui miroitaient, pendant qu'elle mangeait

son potage, et l'air de velours où il se mouvait, les braises du feu, les reflets de cuivre des chenets, mille choses miroitantes. Elle lui avait tendu la main, un instant, — à propos de quoi? il ne s'en souvenait plus; mais il revoyait le geste. Un morceau de pain luisait, posé par la femme de chambre sur l'une des étagères de l'armoire. Cela venait sans ordre. Une petite vague d'abord, puis une autre, puis une autre. Et cela grandissait, et cela l'emplissait. C'était gentil pendant qu'on le servait, c'était gentil, cette dînette d'amoureux auprès de son lit. Le bruit du vin versé, il l'entendait... Il voyait sa lueur scintiller dans le verre... 11 avait sur lui, sur sa joue, sur ses gestes, le rayon de ce regard de femme... Il pelait un fruit... Il se sentait gros et risible... Il tremblait de lui déplaire... Et il soufflait comme un phoque... Déjà une autre vague noyait celle-ci. Elle reflétait le tapis ivoire aux fleurs de mimosa, l'éventail qu'ouvrait la porte sur la pièce voisine Juliette qui se retirait. Il marchait jusqu'à la cheminée. Il parlait de son ami André, tout en déchirant, machinalement, la carte de Dutil... Et Françoise lui

tendait une lettre. Ce pauvre Ragot, unie qui ne se formulait pas... Autre vague. Elles clapotaient en lui imperceptiblement, à peine apparues, élargies, disparues. «Il n'y a qu'à moi que vous n'ayez pas fait la cour ». disait Françoise* Il avait conscience soudain d'être si près d'elle qui' leurs écorcesse touchaient. L'étincelle ;illait jaillir d'un mot. Ce mot n'était pas dit, et ils retrouvaient leurs positions dans un air refn.idi. dans unezone de simple sympathie. Alors le regret de s'être tu le tourmentait. Elle lui avait tendu la perche, il ne l'avait pas saisie. Il reconstruisit la scène dans ses moindres particularités. Il avait manqué d'audace, de décision. Les femmes sont aux audacieux. Maintenant, par la pensée, il se sentait très brave. Il prenait sa revanche. 11 lui parlait. Il s'approchait d'elle, s'emparait de ses mains, cherchait sa bouche. Et elle s'abandonnait.

Il ferma les yeux pour mieux savourer cette image. Aussitôt il songea que c'était bien invraisemblable ce qu'il imaginait là. Elle n'était pas femme à se laisser prendre ainsi. Non, non. Elle l'avait senti troublé, n'avait pu s'em-

pécher <le jouer avec lui un instant. Mais il n'était point fat. Il se connaissait, ne se faisait point d'illusion sur sa personne. S'il avait possédé une de ces façades agréables à regarder, quelque séduction physique... peut- Hre... Or il était gros, ridiculement gros. C'était désespérant... Tout de même, c'était une femme bien imprudente d'avoir joué ainsi avec lui. Un autre s'y fût laissé prendre. Et alors?...

Un bruit de sonnerie traversant le silence lui annonça une visite matinale. Il vit qu'il était dix heures, perçut bientôt l'approche d'un pas et pensa à son ami André. En effet, un doigt heurta familièrement la porte, et André entra sans façon.

— Pas encore levé, gros tlemmard! J'en étais sur. Moi. je suis debout depuis huit heures. Un tour au Bois par ce temps-là, c'est délicieux, on se croirait au printemps.

— Je suis bien content de te voir, dit Philippe en lui serrant la main. Assieds-toi là... Tu as bonne mine. Je te trouve bonne mine, ce matin.

— Oui, parions-en. Couché à minuit, je m'éveille à trois heures. Impossible de me rendormir jusqu'à six. Alors j'ai composé des choses épatantes. Seulement, ce matin, je cherche à me les rappeler : va te faire fiche- C'est toujours comme ça.

11 jeta un coup d'œil autour de lui, lut If titre d'un livre, s'assit. Philippe disait :

— Gomment fais-tu pour dormir si peu?

Moi. je ne pourrais jamais. lime faut mes huit heures de sommeil.

— On se fait à tout.

Il allongea les jambes, les replia, se leva. Il ne pouvait tenir en place, bougeait, arpentait une pièce en parlant, s'asseyait, se relevai I. discutait, s'échauffait, facilement éloquent. animé* d'une vie nerveuse, ardente et communicative. Les objets qu'il touchait paraissaient, à son contact, recevoir le don du mouvement. Quand il se taisait après avoir discouru sur un sujet, le silence lui-même se mettait à vivre. Il alla mirer, une seconde, dans la glace, son visage mobile et pâle. Il tira sur la pointe d'une fine

moustache noire, se regarda au fond des yeux et revint.

— Je suis bien content de te voir, répétait Philippe.

— Je t'ai cherché hier soir au cercle, ditAndré.

— A quelle heure?

— Sept heures.

— Je venais de partir.

— C'est ce qu'on m'a dit. Alors, comme je ne savais que faire, j'ai diné avec Le Meslay. Quel imbécile !... Il m'a parlé toute la soirée de ton amie Aubry.

— Qu'est-ce qu'il t'a dit?

— Des niaiseries dans le genre de celle-ci : Quand elle joue Fernande et qu'elle prononce « Pierre, mon cher Pierre, » il ferme les yeux; il s'imagine qu'elle s'adresse à lui. Je lui ai dit qu'il se contentait de peu. Aussitôt il a pris l'air fat d'un homme sûr de lui. Quel raseur !...

— Je ne comprends pas que Françoise, qui est si fine, le tolère auprès d'elle. Il est vrai qu'elle le trouve drôle et que la femme la plus fine a toujours une préférence pour l'homme qui la délasse.

— Qui la délace, oui.

— Tu lais de l'esprit comme Le Meslay, ce matin.

— Oui, mais il y a la manière... Et puis, en réalité, c'est très juste... Une femme que nous reconnaissons intelligente n'a souvent que la volonté de comprendre. Par un snobisme qui en vaut un autre, elle s'entoure d'hommes également réputés « intelligents ». Crois-tu qu'elle ne se fatigue pas. à la longue, au contact de ces esprits distingués? Elle prend une courbature à remuer avec eux ce qu'on appelle des idées. Klle les traite, dans son for intérieur, de raseurs, et son sourire qui approuve dissimule tant qu'il peut la migraine qui vient. Alors, qu'apparaisse le moindre petit gommeux superficie] et nul, diseur de choses faciles et plaisantes, elle rit et se délasse — dans les deux -ens. Or Pierre Le Meslay unit à sa gaieté de grelot ces deux autres qualités de l'emploi : il est bête et bien habillé.

— Ça me fait plaisir ce que tu dis là.

— Parbleu, je tape sur le rival; tu bois du lait.

— Oh ! non, lu n'y es pas... Je n'ai aucune ambition personnelle... Sans doute, j'éprouverais quelque contrariété à voir Le Meslay réussir, parce que ça me diminuerait un peu Françoise, qui se doit à elle-même de mieux choisir, de se garder pour un être capable de la comprendre. Mais ce serait quelqu'un de ta trempe, par exemple, que j'applaudirais de tout cœur.

— On dit ça.

— Je le dis et je le pense. Tiens, nous parlions de toi, hier soir.

— Vous ne vous embêtiez pas.

— Je lui ai fait ton éloge. Si tu avais pu m'entendre !...

— C'est ça. Tu lui en as tant dit qu'elle me croit remarquable, et que quand nous nous reverrons elle me trouvera idiot.

— Pas du tout. Elle avait déjà remarqué ton talent chez Mme de Bressac.

— C'est une femme de goût.

— Il est vrai, pour tout dire, que tu lui as paru un peu poseur.

— Ça c'est uioins bien. Et dans quels murs ces choses étaient-elles dites ?

LE MAUVAIS \M\Nl' Y-

— Chez elle, où je suis passé en quittant le recelé. Elle riait souffrante... J'ai diné tout près de son lit. là. comme tu es maintenant, et nous avons bavardé jusqu'à une heure du matin.

— Mes compliments.

— Mon pauvre ami...

— Tue parenthèse. A s- tu remarqué que c'est presque toujours quand on se plaint soimême qu'on appelle les autres « mon pauvre ami » ? Continue.

— C'esl bien simple. Je ne mérite aucune félicitation, et il faut que tu ne connaisses pas- Françoise pour supposer...

— Ou plutôt c'est toi que je devrais mieux connaître. Tu a^ laissé passer l'occasion.

— Tu te trompes. Il n'y avait pas d'occasion

— Tu as manqué d'audace.

— Mais je t'assure que...

— Entin as-tu essayé?... As-tu osé?

— Naturellement, non.

— C'est ça. C'est bien ça. Tu es incomparable ! Commenl. gros serin, tu te trouves, par

miracle, seul avec la femme que tu aimes, car tu l'aimes, seul avec elle dans sa chambre jusqu'à une heure du matin... et... Mais ce n'est pas Philippe que tu te nommes, c'est Joseph.

— Permets-moi de te dire que tu as sur les femmes de théâtre des idées surannées, désuètes, des idées qui n'ont plus cours. Tu retardes.

— D'abord où prends- tu que je vise les femmes de théâtre en particulier? J'ai sur les femmes, en général, une opinion bonne ou mauvaise.

— Plutôt mauvaise.

— Elle est ce qu'elle est. Je ne m'en plains pas. Quant à la tienne , elle me paraît te destiner à jouer les candidats perpétuels.

— Je te répète que tu ne connais pas Françoise. Tu ne sais pas la femme que c'est. Elle est très libre. Elle vous appelle « mon vieux », elle vous pose les mains sur les épaules, et elle est confiante... elle vous raconte... elle se raconte... elle s'épanche. En imbécile pourrait se

croire encouragé. Eh bien ! pas du tout! c'est de la simple camaraderie. Moi je la connais jusqu'au bout des ongles ; car ce n'est pas une raison parce que je ne suis qu'un camarade, le candidal dont tu parles... au contraire ! Les grands séducteurs, les hommes à bonnes fortunes n«' sont jamais de grands psychologues. Habitués aux prompts succès, ils ne se donnent pas La peinede réfléchir, d'observer, d'analyser. Il- ne cherchent pas comment ils pourront plaire, puisqu'ils plaisent ; ils ne cherchent pas le moyen de réussir, puisqu'ils ont réussi. Une place qu'il s'agit de conquérir fixe ton attention. Tu en fais le tour. Tu concentres sur elle, par la force de ton désir, les rayons de ton intelligence. Elle t'absorbe et t'obsède. Tu vis avec elle. Tu la découvres sous toutes ses faces, dan- -.m ensemble et dans ses détails. Tu sais que là est son point faible, qu'il faut l'attaquer de telle façon, dans telles conditions données. Or, suppose que, sans lutte, elle se livre. Tu mets le pied sur elle et tu n'en vois que la surface ; tu ne songes pas à la pénétrer par des mines souterraines; sa forme t'appartient et son âme

t'échappe... On voit toujours plus clair dans ses défaites que dans ses victoires, et ce sont les raisons d'une bataille perdue qui doivent se présenter le plus nettement à l'esprit d'un général. En amour, c'est la même chose. Le conquérant jouit de son triomphe et n'y réfléchit pas. La femme est là, conquise. A quoi bon se pencher sur elle, faire effort pour la pénétrer, la découvrir, démêler tout ce qui, en elle, demeure obscur pour vous, tout ce qu'on en ignore? A quoi bon faire le tour de ses pensées, peser ses intentions, l'épier, chercher à la comprendre ? C'est seulement quand vous craindrez qu'elle ne vous échappe que vous songerez a ces choses. C'est pourquoi je déclare que ceux qui connaissent le mieux le cœur féminin sont ceux qui en ont le plus souffert, ceux qui en ont été le moins aimé.

11 souftla. et comme André approuvait de la tête :

— Est-ce vrai?

— Bon, bon. Achève.

— Donc, je ne suis pas si ridicule en pré-

tendant que je connais Françoise jusqu'au bout des ongles. Je la connais : c'est une étrange femme conduite par ses nerfs, très mobile, 1res impressionnable, qu'un rien rapproche de vous qu'un rien en éloigne. Unjour que nous étions seuls, elle s'est mise à pleurer en disant que personne ne la comprenait... C'était du temps de sa liaison... Ils s'adoraient. Mais lui ne voyait eu elle qu'une jolie maîtresse et ne découvrait pas la nature fine, compréhensive. intelligente, le petit trésor qu'elle eût pu être pour un artiste. File s'en rendait compte. Elle ne voulait pas être traitée en femme insignifiante, en menu objet d'amour. Et elle s'ouvrait à moi qui la comprenais et qui savais tout son prix. Ce j our-làje fus pour elle plus que son ami. Le lendemain, elle avait oublié, parce qu'elle est femme... Tiens, c'est comme, parfois, on la seni pleine de tendresse. On pourrait s'y tromper et fii ire le geste de la prendre. Or, tu sais, certaines femmes ont le don de se ressaisir brusquement, de vous déposséder en un instant de tous les droits qu'on se croyait à leur sympathie ou à leur amitié. Françoise possède ce

don au suprême degré. Je la vois d'ici répondre à une audace qui lui déplairait. Ce ne serait rien et ce serait décisif. Parle seul effet d'un regard, d'un silence, d'un geste, l'intimité serait brisée net. La seconde d'avant vous étiez son ami, vous vous sentiez à Taise ; un rayon de chaleur allait de l'un à l'autre; un courant de bienveillance vous unissait. Fini. Un froid est tombé, comme un courant d'air subit venu d'une fenêtre qu'on n'aurait pas vue s'ouvrir. Elle est bien la même femme et vous êtes le même homme, et pourtant l'aspect a changé. Vos visages sont nouveaux et ne se reconnaissent plus : vous n'êtes plus que deux étrangers en présence.

Il cherchait par ces paroles à se démontrer à lui-même que sa réserve de la veille était sage. Mais l'opinion d'André augmentait le doute qui était en lui. Il brûlait, d'ailleurs, de s'ouvrir entièrement à son ami, de lui conter par le menu ce qui s'était passé. Il le fit. Or, à mesure qu'il parlait, il se convainquait, de plus en plus, qu'il avait manqué de hardiesse, et cette idée empoisonnait son cœur.

— Comprends-moi bien. On craint tant, au

moment d'agir, le geste qui vous arrête, le mot dur. le mot cruel, le mot qui blesse la vanité! Si elle allait marquer par un recul une répulsion physique ? delà surtout me serait trop pénible. Alors je préfère ne pas savoir. Je souffrirais trop qu'elle m'eût refusé. Et je suis Lâche, je -ni- lâche... voilà.

Il plaidait sa cause. Il se trouvait ridicule à ses propres yeux et ne voulait point le paraître aux yeux d'André.

— Vois-tu. d'être l'ami d'une femme depui> longtemps, d'être trop lié avec elle, cela vous empêche à un moment donné d'être son amant. Ouest très libre, très camarade, très intime; on s'esl fait toutes les confidences: il semble qu'on n'ait rien de caché l'un pour l'autre. Toute cette intimité n'est qu'en surface. Depuis des années, on se donne des noms familiers, on est impertinent, on ose tout en paroles, on croit qu'il ne tiendrait qu'à soi... Eh bien! si elle vous regardait seulement d'une certaine façon, >i elle vous demandait d'oter votre cravate, mi serait très gène. Toute cette belle assu-

rance tomberait. On serait gauche et maladroit... On s'en apercevrait. On s'en voudrait. Et, par un sentiment bien humain, on lui en voudrait aussi, à elle.

— Ça, c'est juste. Un timide est à la fois irrité par lui-même et par qui l'intimide,

— Et. on ne pardonne pas plus à une femme d'être maladroite que de vous rendre maladroit.

-- En amour, il faut que tout soit aisé, agréable, harmonieux. La moindre contrainte gâte la meilleure minute. On se déteste souvent pour un geste mal fait.

Ils restèrent silencieux, à suivre leurs pensées, chacun évoquant le fait personnel sur lequel se fondait son expérience. André conclut :

— En somme, nous faisons de piteux amoureux. Nous raisonnons; nous avons tort. Toi, ça le paralyse, ça te rend inquiet, ça exagère ta timidité naturelle. Moi, c'est autre chose: je perds toute spontanéité; je deviens défiant, soupçonneux, artificiel. Un instinct de ruse entre en moi dès qu'une femme m'occupe et que je la désire... Nous avons tort... L'amour est un sentiment simple et c'est nous qui le

faisons complexe à l'image de notre esprit. C'est une force naturelle d'aimantation, d'attraction, un peu d'électricité qu'on dégage et qu'on use. A quoi tend notre manie de tout expliquer, de faire «les théories, de poser des lois, d'édifier des systèmes? Avoir un peu plus clair ? Même pas. A.vec tes mines et tes contre-mines, Françoise reste po ir toi aussi obscure que si tu ne l'analysais pas. Tu t'imagines démêler en elle ce qu'un autre ne verrait pas. Tu ne démêles rien. Tu lui prêtes, tour à tour, les sentiments que tu souhaites ou que tu redoutes. C'est toi qui te mire- eu elle, avec tes espérances et tes inquiétude-. Et tu embrouilles, comme à plaisir, l'écheveau de ta psychologie.

Il ajouta, songeur, déjà repris par la joie subtil»' de se savoir intelligent:

— N'empêche que c'est bien intéressant et bien passionnant aussi, ce travail minutieux d'horloger. On se meut parmi de petits rouages. On les démonte. On les remonte. Après, on ne sait pas grand'chose. On a remis tout en place, et le mouvement qui anime ce tout demeure mystérieux. Il est variable, capricieux, sujet à

mille influences. Mais, si imparfaite que soit notre compréhension de cette petite mécanique, c'est déjà quelque chose de la décomposer pièce à pièce. Nous y trouvons un plaisir d'homme un peu raffiné. Car il faut être d'une certaine élite pour s'offrir cette petite distraction. C'est un luxe que tout le monde ne peut pas se payer !

— Ah! mon ami, s'écria Philippe qui ne l'écoutait pas, si tu savais comme elle était jolie sur les dentelles de son oreiller !...

Il souriait, avec extase. Il ajouta :

— Ah ! l'adorable créature !...

— Tu l'aimes, dit André.

— Sans espoir.

On espère toujours... Tiens, veux-tu que je te dise ? Tu fais tout ce qu'il faut pour lui apparaître négligeable et sans valeur. Tu es toujours là. chez elle ou autour d'elle, à sa disposition. Comment veux-tu qu'elle t'apprécie ? Tu es d'une acquisition trop facile. Tu lui fais un peu l'effet d'un objet dont elle aurait envie peut-être si le marchand n'avait le tort de le lui mettre sans cesse sous les yeux, comme pour

LE MAUVAIS AMANT Dd

la pousser à le prendre. Ta présence est une

faute. Tu es là à l'offrir silencieusement. Elle le seni bien. Crois-tu qu'une femme a besoin qu'on lui dise : « Je vous aime » pour s'en apercevoir ? Ça se lit dans un regard, une intonation de voix, une prévenance, un empreslent, l'expression éclairée ou sombre d'un visage. Mlle sait que lu l'aimes: elle le sait 'trop... Et tu ne lui laisses pas le temps d'avoir envie de l«»i; tu ne lui manques pas. Tu semblés lui dire : « Prenez-moi. » Alors elle ne te prend pas. Elle se méfie; elle a des doutes sur la qualité de l'objet. Elle pense : « 11 n'a donc pas de maîtresse? Il ne trouve donc pas son placement ailleurs ? » Ton sentiment ne la Halle pas.

— Crois-tu que je ne me suis pas répété vingt fois ces choses? Mais que veux-tu, jcsuis ainsi...

— Tu as tort. Sois moins assidu. Fais-loi désirer...

— On ne désire que ce qui est désirable.

— Quel Ion de découragement !... Il me semble pourtant que MU1 de Oussolles à la soirée de Bressac...

— Oh î celle-là, elle m'agace.

— Tu vois !

Oui, elle doit évidemment se «lire que je n'ai pas le droit d'être difficile. Pourquoi est-ce toujours une surprise de constater qu'un être dépourvu de séduction la recherche chez autrui? N'est-ce pas naturel ? Et s'ensuit-il, de ce que je ne suis pas heau, que je ne doive pas aimer la heauté ?

— Le fait est, dit André, que cette pauvre Mrae de Grussolles n'est pas très engageante...

Il ajouta ;

— Vois-tu, nous avons contre les femmes laides qui nous font des avances une colère faite du regret des jolies que nous n'avons pas eues.

— D'ailleurs, reprit Philippe qui pensait à Françoise, si je suis ton conseil, si je cesse d'être assidu, si je la néglige, elle pensera que je ne suis pas fidèle, que je ne lui suis pas dévoué, et elle se détachera de moi.

— Une femme n'aime pas un homme parce qu'il lui est dévoué.

— Aussi ne m'aime-t-elle pas. Elle est seu-

Lement touchée par mon dévouement. Je n'ai d'elle que de la pitié.

— Et tu t'en contentes.

Il le tant bien.

— Tu as une bonne nature. Moi. je ne pourrais |

— Que ferais-tu ?

— Je me déclarerais franchement, nettement.

— El si elle se refusait ?

— J'eu prendrais mon parti. J'y renoncerais.

— C'est ce que je fais.

— Oui, mais tu continues de la voir.

— Et toi ?

— Moi. je ne la re verrais pas.

— C'est facih' à dire.

— Ça se Fait. On se guérit d'une femme quand on le veut.

— Quand on le peut.

— Quand on le veut. Je l'ai déjà fait.

— Tu n'aimais pas .

— J'aimais... Bien entendu, je parle d'un cas analogue au tien : une femme que je n'ai pas eue, à Laquelle je n'étais rien. Après l'acte. quand on s'aime encore, c'est différent.

oG LE MAUVAIS AMANT

— Je ne vois pas la différence.

— Moi je la sens.

— N'importe. Tu t'es guéri ?

— Je me suis guéri.

— Je serais curieux de savoir comment ? Philippe le regardait intéressé, avec, malgré

soi, un peu de ce respect attentif qu'on a pour le médecin quand on espère en lui. Et il suivait la marche de son ami qui arpentait la pièce et s'animait, à mesure que se déroulait sa démonstration ; il suivait cet homme en veston, détenteur de secrets bienfaisants et dont il attendait le remède.

— J'ai commencé par me dire : «Je veux «Tiérir. » Car e'est une vérité digne de M. delaPalisse, que la première condition pour guérir est de le vouloir. Si tu oscilles, si tu hésites, si tu n'as pas le courage de prendre un parti, si les conséquences de cette résolution t'effrayent, tu es fichu : lu ne guériras jamais. Il faut que tu fasses appel à toute ton énergie et que tu sois, d'avance, plié à ta volonté, prêt à lui obéir passivement quoi qu'elle te commande, persuadé que la récompense est au bout. C'est un premier

pas de fait. L'incertitude cesse. Tu sais où tu vas. Tu vois clair sur la route. Alors, lu te dis brusquement : i Je ne la reverrai plus. >• Ecoute en toi le bruit que font ces mots. D'abord, tu te révoltes. Est-ce possible? ne plus la revoir? Est-ce que lu peux: te passer d'elle? Que serait le vie sans elle? Quel abandon! Quelle solitude ! Tu pleurerais chez toi au milieu de tes meuble-. Tes amis te sont étrangers; tes occupations sont impuissante- à te distraire. Non, tout esl préférable à cet exil. Si tu dois souffrir près d'elle, soit; tu aimes cette souffrance qui te vient d'elle ; tu as besoin de sa présence; tuas besoin de sa pitié, du regard qu'elle t'accorde. de> paroles qu'elle te dit, qu'ensuite tu te répètes, retiré en toi-même, dans le refuge du souvenir. « Et, pourtant, ajoutes-tu bientôt, si j'ai le courage de renoncer àelle, de m'éloigner d'elle, de marcher résolument dans cette voie, je finirai par m'y accoutumeret la paix viendra. »Car note en passant que, >i elle était moite, tu l'oublierais.

— Permets, interrompit Philippe déjà incrédule: ce n'est pas du tout la même chose. La mort fait ce que l'absence ne saurait faire.

L'absence qui ne supprime pas l'espoir ne saurait éteindre l'amour. Même loin d'elle, tu sais qu'elle existe quelque part. Tes pensées te la font présente; tu l'imagines à telle heure, dans tel endroit, faisant tel acte. Tu l'aperçois dans sa grâce et dans sa beauté. Tel visage qui passe te la rappelle. Telle robe qui disparaît au tournant de cette rue peut être la sienne. Tu songes à une rencontre possible . à l'attitude que vous auriez. Et tu la retrouves partout, dans une phrase de musique, dans une inflexion de voix, dans un geste, dans un parfum. Un camarade te dit : «Tu sais, je l'ai vue hier. » A chaque instant de la vie. même séparée de toi, loin de tes yeux, elle continue d'agir sur toi, elle t'alimente d'elle. Tu t'inquiètes de l'opinion qu'elle peut avoir de toi; lu songes que si tu accomplissais telle action d'éclat, que si tu te signalais à l'attention de tes contemporains, elle le saurait, ellp t'admirerait peut-être. Elle existe, comprends bien, elle existe...

— J'entends, fit André impatienté. Mais il s'agit précisément d'user en toi ce qui te rattache à elle, de couper les fils, d'éteindre l'espoir. Pas

de résolution minée en secr; t par une petite lâcheté, l'espoir caché qu'on se reverra. Non. Pour guérir, il Tant être malade. Tu es malade, el c'est elle ton mal, un mal séduisant, un mal

tentateur, mi mal qui miroite aux yeux et vous attire, mai- un mal qui ronge etqui tue. Il faut que lu partes de cette idée qu'elle est un danger pourtoi, •■( que, -i lu le veux, lu guériras. Laisse ton cœur protester, ton être s'agiter, et reprends avec force : « Je-ne-la-keverrai-plus. » Regarde cette idée bien en face. Elle brille d'un éclat insoutenable. Ne te laisse pas intimider par elle; sois brave tout d'un coup. 11 s'agit de couperle mal radicalement. D'abord, «•'•'-I douloureux, et puis, on s'y t'ait. Déjà l'idée le révolte moins. Tu en supportes l'éclat cruel. Encore un effort et tu l'acceptes, comme une médication qu'on se condamne à prendre sans fermer les yeux, l'n goût amer. C'est passé. Alors, première récompense. Tu éprouves un soulagement singulier. G'estfini, c'est brisé. Par le seul effet de ta volonté, tu l'as replacée dans la foule anonyme. Elle n'est plus rien pour toi. Et tu es plein d'étonnement : «Quoi? était-ce

si facile » Mais oui. Un peu de courage a suffi, et la détente est venue. Le monde est-il changé? La vie n'est-elle pas la même? Le sang coule régulier dans tes veines; tu respires, tu marches et tu ne souffres plus. C'est comme si ton cœur venait d'être allégé du poids d'une montagne. Tu regardes autour de toi le mouvement des rues, intéressé par mille choses quedepuis longtemps tu avais cessé de voir. Tout est neuf et plein d'attrait. Tu sors de prison, libéré, sans entraves, Et tu te grises de ton triomphe. Pour peu, tu danserais de joie, tu éclaterais de rire. Tu voudrais apprendre à tous ceux qui passent la découverte que tu viens défaire : «Vous savez, on peut se guérir d'aimer! »

11 vit que Philippe ne pouvait se retenir de l'interrompre.

— Laisse-moi finir; tu parleras après. Je sais ce que tu vas me dire, que cette exaltation ne dure que quelques heures ou quelques minutes. Parfaitement. Après que tu as joui de ta victoire. que tu t'es admiré, trouvé grand, tu commences à redescendre des hauteurs où tu te dominais toi-même. C'est une première pensée, un timide

LE MAUVAIS AMANT Gl

souvenir d'elle qui te viennent. Elle disait un mol d'une certaine façon, avec une certaine inflexion de voix ; ou bien c'est une robe, comme lu lé disais tout à l'heure, un air de musique, un parfum qui soudain te la rappellent. El tu dois te raidir de toutes tes forces contre la tentation qui te pousse à courir chez elle. Ne t'effraye pas. 11 y a. dans les luttes que nous soulenons contre nous-mêmes, comme un jeu de marée : c'est, tour à tour, marée basse et marée haute. Dis-toi que cet assaut que tu subis, si douloureux qu'il soit, cessera. Tu as esquissé tout à l'heure le premier geste de résistance. Le plus fort est fait. Tu as éveillé en toi des puissances que tu ignorais. Elles élèvent comme une digue pour te protéger. Seconde-les. Ecarte, comme avec la main, les pensées qui te viennent; repousse-les. Tout à l'heure elles se retireront, el lu apercevras, vide et silencieuse, la place qu'elles battaient si furieusement tout à l'heure...

— Des mots...

— Des mots? Tu te trompes, je suis, une à une les phases de la lutte. Le premier jour se

passe ainsi; le lendemain, lu t'éveilles dans un étal neutre et trouble. Que s*est-il passé? Une douleur au cœur te renseigne. C'est fini. Tu as

renoue»' à elle. Tu ne dois plus la revoir. Et tu te sens moins ferme : ta volonté s'est amollie dans le sommeil. Le lit douillet et tiède n'appelle pas le courage. Il incite à la lâcheté. Hier, tu te stimulais, tu t'excitais. Tu riais fou. Ne plus la revoir serait au-dessus de tes forces. Un grand élan te porte vers elle. Tu es comme un homme dont le ventre est vide et qui entrevoit une table servie. Et tu savoures avec délices la pensée de la retrouver, de lui parler, de respirer son odeur, de jouir de sa présence. Cet élan te jette hors de ton lit. L'instant est dangereux. Ne te laisse pas dominer par ces forces d'instinct. Quelques minutes encore, et il sera trop lard. Xe te laisse pas griser. Reprends la direction du bâtiment ; oriente-toi ; ressaisis-toi. L'effort de résistance que tu as fait hier appelle celui d'aujourd'hui. L'impulsion est donnée. C'est un travail d'engrenage qui se continue sourdement en toi. Les puissances que tu as déclenchées sont en œuvre. Et déjà tu commences

LE MAUVAIS AMART 03

à Les discerner. Elles s'appellent L'égoïsme el l'orgueil. L'égoïsme le protège contre ce qui croit de généreuxau fond de ton être; ilarrache dès qu'elle apparaît l'herbe de dévouement et de sacrifice; il te dit : Ce que tu veux, c'esl la paix; c'esl ne pas souffrir. C'est toi que tu aimes, en somme. Si un accident, si une maladie la défiguraient demain, tu cesserais de L'aimer. Pense à toi. Cherche eu toi le bonheur : jouis uV la vie. Regarde cette jolie fille qui passe Elle t'est indifférente aujourd'hui, et même elle te déplaît. Qui sait, si dans quinze jours, elle ne te ferait pas oublier l'autre?» L'orgueil, lui. te donne une sensation inconnue, agréable, et qui devient, à la longue, enivrante. A mesure que ton être se révolte moins, à mesure que tu te sens prendre de l'empire sur toi-même, cette satisfaction d'orgueil s'accroît, dilate ton âme délicieusement. Tu te sens fier de toi. Tu te dis : «Le monde est composé de faibles et de forts. Je suis de ces derniers.» Cette constatation t.« grandit à tes propres yeux. Tu t'estimes. Tu t'admires pour cette puissance qu'ignore le commun des hommes, et, à certaines heures,

cela te rend singulièrement heureux. Fais cette expérience, oppose à la force de ton sentiment la force de ton orgueil, combats l'un par l'autre. Tu y apprendras à connaître une joie que tu ignores, la joie surnaturelle que donne toute victoire remportée sur soi-même.

Il cessa de se promener et se tut. sentant, à cette minute, toute l'inutilité des paroles, et qu'on ne démontre jamais à autrui que l'évidence des choses dont il portait tout au moins en lui la notion confuse.

— On peut parler? demanda Philippe.

— Parle, parle, dit André en s'asseyant, déjà retiré de la discussion, du moment qu'il était impuissant à le convaincre.

— Eh bien! ce quej'aperçois de plus net dans ce que tu viens de dire, c'est que tu prétends résoudre la question de l'amour par un raisonnement. A cela je te réponds premièrement que tu introduis le raisonnement dans un domaine où il n'a rien à faire. Le propre de l'état d'amoureux est d'exclure toute réflexion et toute clairvoyance. L'amoureux qui réfléchit n'est pas un amoureux. Si tu es arrivé à te guérir par le

Lt] MAI VAIS AMANT 65

procédé que tu indiques, c'est que tu n'étais pas sérieusement atteint, ou plutôt que nous avons de l'amour une conception différente. La tienne comme tu l'avoues est purement égoïste. Tu ae poursuis que la satisfaction propre, tu ne vois que toi et l'avantage qu'il y a pour toi à reconquérir la paix dès que tu l'as perdue. Permets, mon cher; je distingue très bien là ton intelligence claire et ton àmc énergique; je n'y vois pas ton cœur. Tonbeau sang-froid m'inquiète un peu. Quand on aime, on voit moins clair, généralement, et l'idée de guérison vous est insupportable. Pourquoi guérir? On aime son mal. C'est un mal enchanté. Toi, tu acceptes la vie, privé de celle que tu aimes. Moi, non. Que m'importe la vie et la paix et toutes les joies du monde, si • die n'est pas là! Tiens, je ne voudrais pas te paraître manquer de modestie, et je ne sais comment te faire entendre qu'il y a surtout dans mon sentiment pour Françoise le désir de la voir heureuse. Je n'ose dire que l'égoïsme en soit tout à fait absent ; mais, du moins, y entret-il pour une part si infime que je ne l'aperçois

pas. Il me semble que ma présence, mon ami-

tié. mon zèle, mon dévouement peuvent lui être utiles. Et sans avoir la vanité de me croire indispensable, toute mon ambition, vois-tu. serait d'être un peu l'artisan de son bonheur. Tu sais combien je suis sincère. J'ai la conviction que ce que j'éprouve pour elle n'est pas sans noblesse, et je puis même te dire ceci, c'est que si je savais qu'un autre put mieux que moi la rendre heureuse, je me sacrifierais devant lui.

— Je t'admire. Tu confines au sublime. Mais. pour être un peu pratique, sais-tu à quelle conséquence tendent des pensées aussi élevées et des dispositions aussi nobles? A préparer, sans aucun doute, l'avènement de ton ami Le Meslay.

— Ce serait dommage.

— Ce serait grotesque. Le Meslay est une tare pour une femme intelligente.

— Alors ?

— Ça te regarde.

— Toi qui a des remèdes à tous les maux, que ferais-tu ?

— Ecoute, j irai ces jours-ci rendre une vi-

site à Mllfl Aubry. Veux-tu que je lui parle de toi?

— Non! non! garde-t'en bien.

— Pourquoi? Je n'irai pas lui dire de but en blanc : • Vous savez que Philippe est amoureux de vous. » Rassure-toi. je saurai choisir l'occasion,et, au besoin, la préparer. Je la tâterai, je verrai -i tu as des chances et je te dirai mon impression.

— Tu es bien gentil, mais...

— Que crains-tu? Doutes-tu de ma diplomatie?

Philippe hésitant, trouble', entrevoyait déjà l'espoir, comme le jour au bout d'un tunnel. Alors, comme André ajoutait : « C'est dit? » il remit, en fermant les yeux, son sort entre les mains de son ami :

— Fais comme tu voudras.

— Tu sais, c'est par amitié pour toi.

— Oh! Je sais bien !

Au fond, d'autres raisons poussaient André à s'immiscer dans cette affaire. Il y trouvait un plaisir de curieux, un plaisir de dilettante. Son orgueil ne doutait pas qu'il ne prît très vit»1

une grande inihience sur l'esprit de Françoise. Il se voyait l'arbitre de la situation, le conseilleur écouté. Certains recherchent la vie au théâtre; lui cherchait le théâtre dans la vie. Et c'était un psychologue amateur qui se réjouissait d'avance, ici, de tirer les ficelles d'une petite comédie de plus.

Dans le coquet réduit qui précédait sa chambre, son coin préféré, le coin des intimes, Françoise était occupée, aidée par Philippe à ranger les livres de la bibliothèque. C'était un grand meuble laqué de blanc, en deux parties, avec une infinité de rayons. Philippe, monté, sur un escabeau, prenait les volumes des rayons supérieurs, et Françoise leur assignait une place.

— Coppée. Laissons-le au paradis... France, le Lys rouge : Au balcon... Hervicu aussi... Un fauteuil d'orchestre à Prévost. Mettez-le à côté de Lavedan pour qu'il ne s'ennuie pas... Ah! Yvette de Maupassant ! en bonne place aussi celui-là ! Pauvre Maupassant! Voyez quelle jolie dédicace il m'avait mise...

Philippe lut une phrase fine et complimenteuse. Beaucoup, presque tous d'ailleurs, por-

taient des dédicaces, hommages de sympathie et d'admiration.

— Tiens, dit-il, un portrait : Boulanger.

— Donnez... Où était-il? Je l'ai ass^z cherché. Je croyais l'avoir perdu.

C'était une carte-album : le général en petite tenue, avec ce mot tracé d'une grande écriture un peu efféminée : .4 Mademoiselle Françoise Auhry, un soldat français.

— C'est Dumas qui me l'avait présenté un soir, à la Comédie. Je venais de débuter dans l'Etrangère, et c'était au lendemain de son élection à Paris. Je le rencontrai quelques jours après au Bois, un matin. Il me demanda la permission de m'accompagner un instant. Il me parut doux, un peu triste et d'une grande timidité.

Un voile de poussière recouvrait le portrait qu'elle épousseta de son mouchoir. Puis le jetant sur un meuble :

— Continuons... Pêcheur d'Islande, sur la cimaise, avec les préférés.

La petite pièce, tendue de soie lilas tendre, était baignée d'une lumière de même nuance. Les rideaux mauves de la fenêtre avaient une

jolie transparence. Françoise et Philippe étaient tout ii leur travail. Les livres se succédaient, trouvaient leur place, Mirbeau après Zola, Rosland après Hugo. Quand tout fut classé, ils s'assirent.

— Là, nous pouvons souffler, maintenant. Mon pauvre Philippe, je vous ai misa contribution !...

— Je ne m'en plains pas.

— Voulez -vous prendre quelque chos:* ?

Vous n'avez pas soif?

Il remercia. Il ne prenait jamais rien entre ses repas. Elle fut sur le point de faire allusion à son régime, qui ne le faisait guère maigrir. Elle se retint pour ne pas le peiner. Elle était pleine de tact, et il lui en sut gré. Cependant elle s'était fait apporter, sur un plateau, du vin d'Espagne qu'elle prit, coupé d'eau de Vichy. Puis elle tira d'un meuble à sa portée un tiroir plein de papiers qu'elle vida sur ses genoux. Un petit froncement de ses cils la faisait toute grave. Il y avait là-dedans des lettres, des cartes, notes ou factures, qu'elle parcourait une à une. Il voyait les papiers défiler entre ses doigts. Elle se rendait compte, vite, de leur valeur,

rangeait en ordre, dans un coin du tiroir, celles qui avaient quelque importance et déchirait les autres d'un geste décidé et bref, pour en jeter ensuite les morceaux dans une corbeille. Un moment, elle dit :

— Tiens ! une carte de vous.

— Donnez.

Elle lui tendit une carte jaunie, où étaient tracées ces lignes :

« Ce que vous ni ave \ dit tout à l'heure me trotte par la tête. Je ne sais ; f ai peut-être tort, mais je vous préfère ainsi, droite et fîère, si peu accessible. Allons, c'est dit, vous me faites une petite place dans le cercle restreint de vos amis. Je vous suis tout acquis et je me sens capable, pour vous servir d'aller jusqu'au bout du monde ».

Les yeux sur ces lignes, il demeura songeur. C'était le premier mot qu'il lui avait écrit, sa première déclaration d'amitié. Il y avait quatre ans. Il se rappelait le jour, l'heure, les circonstances. C'était après leur seconde entrevue, un soir. Il était monté lui serrer la main dans sa loge, et sa mémoire lui retraçait les mille détails de ces instants, leur causerie confiante,

comme si déjà ils étaient de vieux amis, et ce qu'il apprenait d'elle en dix paroles, et sa surprise de découvrir en cette exquise comédienne une si charmante femme. Déjà il éprouvait pour elle un peu plus que de la sympathie, et, 1-entré chez lui. il lui écrivait avec chaleur qu'il était capable, pourlaservir, d'aller jusqu'au bout du monde. Il n'avait pas changé. Elle l'avait pris tout d'un coup. 11 était à elle depuis. 11 la regarda. Elle lisait d'autres lettres. Beaucoup étaient insignifiantes qui allaient au panier. Il jeta la carte sur ses genoux, et il se demanda si elle la déchirerait ou si elle la garderait. Elle n'avait aucune importance, celle carte : deux mots, comme elle en avait tant reçu!... Pourtant, il espérait qu'elle la garderait. Les amoureux ont de ces susceptibilités. Françoise lisait toujours. Le tas des lettres diminuait peu à peu. Plusieurs fois, sa main s'approcha du bristol, qu'elle écarta négligemment. Le cœur de Philippe battait. Il considérait cette petite expérience comme décisive. Qu'elle gardât ce mot, c'était un encouragement à parler. L'attente augmentant sa fièvre, il souhaita de toutes

ses forces cet infime succès. L'instant vint. Elle tenait la dernière lettre et le hasard lit qu'elle en prolongea la lecture. L'impatience rongeait Philippe, qui ne la quittait pas des yeux. Il calculait ses risques et ses chances. Il prévoyait. pour finir, la répétition des deux gestes qu'elle faisait depuis cinq minutes. Deux pièces restaient. Elle gardait Tune; elle jetait l'autre : « Si elle garde cette lettre, se dit-il, je suis condamné. »> L'absurdité de ce calcul lui apparaissait ; mais il ne pouvait le chasser de son esprit. Françoise sourit à un passage de sa lecture. Il pensa : «Elle la garde. » En effet, elle la garda, jeta un coup d'œilpour s'assurer qu'il ne restait rien, aperçut la carte, la prit, et, sans hésiter, la déchira.

Philippe soupira. Et Françoise, tournant la tète de son côté, lui dit, gentiment, sans comprendre :

— Ne faites pas vos yeux tristes.

Une vague souleva son cœur à cette parole qui le plaignait. Mais. déjà, elle n'y pensait plus et dit, en regardant ses mains :

— Oh! quelles mains!

LE MAUVAIS AMANT ~l\

Elle gagna, pour se les laver, son cabinet de toilette. Et, dans l'instant qu'il resta seul, il rassembla tout son courage. Depuis deux jours il était tourmente par l'idée qu'elle avait pu rire de lui, l'autre soir. Qui sait? Elle comptait peutêtre qu'il serait audacieux. Il repoussait, chaque fois, l'hypothèse comme invraisemblable. Mais il la retrouvait sans cesse présente à son esprit. Chaque fois que la réflexion lui suggérait des raisons nouvelles de s'approuver, une petite voix intérieure et tenace reprenait : « Mais si, tout de même, par impossible... » Et il se croyait déshonoré aux yeux de Françoise par sa timidité. Alors il n'avait pu y tenir. Il lui avait écrit une longue lettre avec l'espoir naïf de se rattraper. Le cloute lui était intolérable. Il fallait qu'il s'expliquât, qu'il se justifiât, qu'il lui dit, à peu près : « Vous savez, si l'autre soir je n'ai rien dit, si j'ai laissé fuir l'occasion, ce n'est pas que je sois un imbécile... et tenez, voici mes raisons. » Comment lui faire entendre ces choses avec assez de délicatesse pour qu'elle le tolérât ? Y était-il parvenu ? Il ne savait, ayant écrit quatre pages

sous l'impulsion d'un sentiment qui, trop brusque, rompait ses digues. La lettre était dans la poche de son pardessus. Il passa dans la galerie pour la prendre. Il la tenait dans ses mains, avec l'anxiété d'un homme qui va poser une bombe. Il finit par la placer sur la chaise où Françoise était assise tout à l'heure. Il tressaillit, à ce moment, car, du cabinet de toilette, elle lui parlait. Il ne sut trop ce qu'il répondait. Il voyait le carré blanc de l'enveloppe. Ce qu'elle contenait se brouillait dans sa tête. Et il se prit à espérer violemment que cette lettre réparât toutes ses maladresses, les replaçât, Françoise, et lui au point exact où ils en étaient l'autre soir. Il n'avait pas la lucidité nécessaire pour se rendre compte que, même s'il avait eu, ce soir-là, la plus petite chance, elle tenait à mille influences favorables, à mille circonstances inappréciables, au silence, au décor, à l'état de leur intimité, aux paroles dites, à la minute même, que tout cela pouvait bien lui avoir échappé à elle-même, qu'il fallait un geste de lui pour qu'elle s'en avisât et que, n'ayant pas fait ce geste, il ne pourrait

jamais savoir — jamais — s'il avait eu torl de ne pas le faire. D'ailleurs, môme dans l'hypothèse que Françoise eût été consciente de ses dispositions à son égard, comment admettre qu'elle Je lui avouât aujourd'hui?

La porte entrebâillée bougea. Elle revenait. Elle vit tout de suite la lettre, sur le satin de la chaise, crut à un papier oublié tout à l'heure, la prit, la retourna, reconnut l'écriture :

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Je ne sais pas, répondit-il, avec un sourire contraint.

Et il sentit sur lui, pendant qu'elle décachetait l'enveloppe, un de ces regards clairs et sérieux, qui disait : « Voilà des façons bien inaccoutumées entre nous. Que signifie ce mystère?-) Elle lut cette première phrase:

77 y a quatre ans, Françoise, que je vous aime... »

Il ne la quittait pas des yeux, attendant le choc, la surprise. Sourirait-elle? Fronceraitelle les sourcils ? Elle ne broncha pas, ne leva

pas la tète, et l'inquiétude de Philippe grandit. A la vérité, en prenant la lettre, elle avait deviné, et elle était un peu embarrassée, car elle se disait qu'il avait pu se croire, en somme, encouragé. Elle se demandait comment elle ferait pour le détromper, sans lui causer trop de chagrin. Il faudrait, avec netteté, lui ôter toute espérance. Cependant elle continuait de lire, intéressée tout de même, parce quil s'agissait d'elle :

Il y a quatre ans que je vous aime. Il y a quatre ans que je m'éveille, le matin, avec votre pensée, que je me lève avec votre visage devant les veux, que vous êtes mêlée à chacune de mes émotions, à tous mes souhaits, à tous mes espoirs, au plus grand comme au plus petit des actes de ma vie. Il v a quatre ans que vous m'accompagne\ ainsi partout, que je votes respire avec Vair et que vous jete\ en moi comme une fièvre charmante dont je ne saurais me guérir. Partout où je vais, vous êtes présente . Un peu de votre image que j'ai tant contemplée demeure au fond de mes veux et je la retrouve dans chaque chose que je regarde. Je vous ai promenée le long des rues et des avenues, che\ des amis, eke\ des indifférents en visite, en soirée, au théâtre, au cercle, au fond des

fiacres qui me ramenaient la nuit, dans le silence de ma maison vide et de mon cœur résigne. Il y a dans Paris certains endroits, tel tournant de rue, tel magasin, telles gens, tel escalier, tel salon que je ne puis revoir sans qu'ils évoquent aussitôt à mon esprit certaine minute où Je songeais à vous, certaine rêverie dont vous étie; l'objet. Je vous ai promenée , Tête, dans des prés, au bord de l'eau, sous de grands peupliers, dans des villages, auprès de vieux murs dores de soleil. Quelque chose de vous s'est ainsi répandu partout où j'ai mis le pied, mêlé à mon tourment. Il y a une Françoise dans chaque chose que je lis, et, quand mon col m'étrangle, quand j'ai trop de peine et que je pleure — ça m' arrive — il y a une Françoise dans chacune de mes larmes. Oh! je n'ai pas besoin de vous chercher.' Je vous retrouve dans vos chères lettres amicales, dans le bruit et dans le silence, dans l'agitation et dans le repos, dans le matin frais et dans le soir tranquille, le long des semaines et des dimanches. Tout me par le de vous, de votre personne aimée. Vous êtes ma sœur, mon amie, ma conjidente. Et tout ceci que je ne vous avais pas dit encore, je vous le dis sans espoir. N'eu sore;pas fâchée et regarde; avec bonté un homme qui vous aime et que vous n' aime; pas.

Comment ai-je fait pour rester silencieux si

longtemps ? Comment ai-je fait pour ne pas me défendre, pour ne pas essayer de vous éloigner de moi ou de m éloigner de vous ? Je ne sais pas. Je vous aime, voilà tout. Je vous aime avec la tristesse de ne pas vous plaire, mais avec la joie aussi de me dévouer pour vous. J'aime tout ce qui me vient de vous, si Jeu que ce soit ; et vousave\ le pouvoir magique, avec un mot, la poignée de main que vous me donner en me quittant, d'enchanter mapensce quand vous n'êtes plus là. Que d'instants ensoleillés je dois à votre sourire! Mais que de fois aussi l'allégresse est tombée vite à cette idée que, si vous devie\ aimer quelqu'un, ce ne serait pas moi, ce ne serait jamais moi, jamais! C'est que, sans doute, je ne suis pas parfait et que lessentiments qu'on croit les plus généreux ont des retours égoïstes parfois. Tene;,je me rappelle un dimanche de Pâques où le temps radieux avait mis tout le monde dehors, des enfants joueurs, des femmes jolies, des hommes heureux. Jamais je ne me suis senti plus affreusement seul. Je m'assis sur un banc, aux Tuileries, et j'étais si malheureux que les larmes me vinrent et qu'elles tombèrent silencieusement sur mes joues, sans que je pusse rien faire pour les retenir. Le soir de ce jour-là, un petit mot de vous arrivait chc\ moi. Vous mècrivie\au sujet de ne je sais plus quoi, et vous ajoutiez en post-scriptum : « Quelle jolie

journée! » Quelle jolie journée'. Elles vous avaient été douces ces mêmes heures, si amères. pour moi, et vous ètie; joyeuse dans le même temps que je pleurais. La triste chose que le bonheur des uns s'achète au prix de la douleur des autres! Si quelquefois vous ave; eu l'ame légère, il y avait quelqu'un qui payait de sa peine ce bonheur si précieux qui vous était si doux.

Ah ! mon amie, soye; heureuse et dèdaigne;-moi. C'est la loi éternelle, et l'homme serait presque l'égal de Dieu, si Dieu jaloux sans doute, ne lui avait donné le triste privilège d'aimer qui ne l'aime pas. Comprenez-vous maintenant quel fut mon supplice, l'autre soir? Songe; donc, je me suis trouvé quelques heures dans votre chambre, auprès de vous qui étie; couchée, et vous me parlie; avec douceur, avec tendresse presque, et je me disais que je vous aimais comme un fou et que je vous avais là si jolie, dans la soie bleue dont vous ctie; vêtue, si gracieuse, si femme, si tentatrice sans te savoir! Et nous avons causé comme de bons camarades et je n'ai même pas osé prendre votre petite main pour y poser mes lèvres, tant je craignais qu'un geste ne me trahit et vous détachât de moi ! Et vous ne vous êtes pas aperçue que je ne tenais pas en place, que je remuais ma chaise, que je me levais, que je marchais, que j'avais la gorge sèche et

les mains tremblantes, et que mon trouble était tel que je déchirais, sans la voir, cette carte trouvée sur votre cheminée. Il faut être un immense niais ou le plus tourmenté des amoureux pour se taire comme je l'ai fait ce soir-là, pour demeurer volontairement respectueux, dans mon rôle de visiteur aimable et familier, pour ne pas éclater, pour ne pas mendier un mot qui, si vous Vavie\ dit, m'eût rendu fou de bonheur , ou peut-être stupide...

Et je suis parti sur une simple poignée de main. Eh bien! mon amie, cela est presque sublime, et comme le sublime confine toujours au ridicule, cela est sûrement ridicule aussi. Mais je suis de cette race d' individus qui font sourire ceux qui ne les comprennent point. Ne soye\ pas de celles qui sourient. Si vous savie\ combien de fois, dans votre loge, je me suis retenu de sangloter à votre cou et devons crier : « Ave; pitié de moi ! » Or, je m'efforçais de vous dire seulement d'un air détaché : « Vous êtes bien folie, Françoise, ce soir. )>

Allons, la main, comme à un ami que vous connaître; mieux, plus tard.

Philippe.

Elle avait lu avec attention, tourné les pages posément. Et lui. sans la quitter des yeux,

s'efforçait de se rappeler ce qu'il avait écrit an bas de cette page, en haut de celle-ci, et plus loin, poursuivre sur son visage l'effet des mois qu'il avait tracés. Et le pauvre garçoo était tellement enclin à s'exagérer ses défauts que, maintenant, sa lettre lui apparaissait banale et grossière. Des phrases qui se reformaient imparfaitement dans son esprit le choquaient. Pour dire ces choses délicates, il eut fallu des mots sans lourdeur, des mots légers et souples qui eussent glissé sous son regard sans la heurter, sans la blesser, des mots adroits, aux jolis sons, des mots nuancés et gracieux. Les siens étaient vulgaires et rudes comme des cailloux. Leur tas épais, pesant comme sa personne, écrasait la pensée qu'il y avait enfermée. La fin surtout lui sembla déplacée et maladroite. Le visage fermé de Franeoise était d'un mauvais augure.

Quand elle eut achevé de lire, elle replia la lettre tranquillement, la remit dans son enveloppe et d'un geste net la déchira en deux foi-. Ensuite elle dit simplement :

— Est-ce que vous n'êtes pas un peu fou?

Juliette qui parut à ce moment vint, comme par miracle, épargner à Philippe l'embarras de répondre. Elle portait, sur un plateau, une carte que Françoise prit :

— C'est votre ami Delorme, dit-elle. Faites entrer.

C'était André. Il entra de façon dégagée, dit à Philippe :

— Tiens, tu es là, toi!

Et à Françoise :

— Je passais. Je me suis permis de venir vous porter mes hommages. Je ne suis pas indiscret?

— Du tout, cher Monsieur, au contraire. Comme il prenait un siège voisin de son ami,

elle lui indiqua un fauteuil près d'elle :

— Tenez, là, vous serez bien mieux.

Philippe remarquait l'amabilité visible de

Françoise, son visage éclairé, les soins qu'elle prenait d'André. Et il songeait, un peu jaloux, qu'elle ne lui avait pas dit, depuis une heure qu'ils étaient ensemble, de s'asseoir « là où l'on était bien mieux ».

— Vous voyez, disait-elle en désignant une

pile de livres échoués sur le tapis, nous étions

occupés à mettre un peu d'ordre dans tout ça,

et nous avons commencé', naturellement par

augmenter l<i désordre...

11 approuva de la tête. 11 semblait dire : C'est très gentil. Tout ce que vous faites est

très gentil. » Elle ajouta :

— Et ça va bien depuis l'autre soir?

— Très bien, je vous remercie. Mais c'est vous... Vous avez été souffrante, m'a dit Philippe.

— Alors il vous dit tout?

— 11 me dit tout.

— C'est très dangereux. Et vous parlez de m< i souvent, comme ça?

— Toute- le- fois que nous nous voyons.

— Deux hommes contre une femme : vous devez bien m'arranger.

— La vérité me force à vous déclarer que. -i vous nous entendiez, vous rougiriez.

— A ce point là.. .

— Vous rougiriez, tant nous exaltons vos mérites. Philippe, d'ailleurs, renchérit toujours.

— Comme de mon cùlé je n'entends que voire éloge, nous sommes, s'il faut l'en croire, deux êtres exceptionnels.

— Deux âmes d'élite.

— Ce bon Philippe!

— Ce n'est pas un homme, c'est un saint.

— Dites donc! s'écria Philippe, vous savez que je suis là!

— D'ailleurs, reprit Françoise, il faut que je vous fasse mon compliment. Vous savez que vous avez un talent énorme.

— C'est vous qu'il faut complimenter. Vous étiez l'autre soir la grande triomphatrice. Je vous ai applaudie de tout cœur.

— Je sais. Je vous ai vu. Vous étiez au second rang, à côté de votre ami.

Il fut flatté qu'elle l'eût remarqué. Il éprouvait ici cette sensation si douce aux orgueilleux d'être appréciés à leur valeur. Il avait lu dans l'accueil de Françoise qu'il ne lui déplaisait pas, et. peu à peu, la certitude d'être admiré d'elle lui inspirai! une grande sécurité, la sécurité d'être écouté, d'être approuvé et trouvé original quoi qu'il dit, quoi qu'il fît. Il n'était pas con-

train! de s'observer, de surveiller son attitude, de s'en tenir à des propos de banale politesse. Il se trouvait à l'aise, plongé dans une atmosphère sympathique, rendu à toute la liberté de sa nul ur<i. prêt à plaisanter, à prendre un Ion badin, à railler, à parler de tout avec un ton d'autorité qu'il savait d'avance, accepté par elle.

Philippe, cependant, continuaitde les observer. 11 songeait, à les voir si cordiaux l'un pour l'autre, que Françoise l'avait trouvé poseur et d'une vanité puérile l'autre soir. Elle semblait avoir oublié cette impression première. Ils causaient familièrement, comme de vieux camarades. Il -'■ rappelait que lui-même, dès leur deuxième ou troisième entrevue, était entré ainsi dans son intimité. Il n'avait d'ailleurs pas fait, depuis, un pas en avant. Tout ce que Françoise pouvait donner, elle le donnait immédiatement. Elle n'avait pas deux façons de traiter un ami de quatre ans et un ami de deux jours. 11 le regretta. Il eûl trouvé juste qu'André n'eût pas ici les mêmes prérogatives que lui. 11 avait, pour considérer -ou ami. un peu l'âme d'un

fonctionnaire qui voit un de ses collègues, nouveau venu dans la carrière, avancer trop rapidement. Mais ce qui ('étonnait surtout, c'était la facilité avec laquelle Françoise paraissait subir sa supériorité. Son attitude était d'une petite tille, là, tout en admiration devant lui. Justement, à propos de la nouvelle pièce du Vaudeville, il entendait André parler maintenant des femmes en général et dire :

— Moi, je prétends qu'une femme ne résiste pas à un homme bien résolu à la conquérir. On a la femme qu'on veut. Le tout est de vouloir, et de savoir s'y prendre.

Elle disait :

— Pas toujours.

— Moi, je dis si. Quand l'homme n'est pas déplaisant, il doit réussir. Et je ne connais pas de femme qui ne céderait dans certaines circonstances. Celles qui se sont gardées, permettez-moi de le croire, n'ont pas été beaucoup tentées.

Il semblait la viser personnellement et sousentendre : « Voulez-vous parier que vous qui faites tant la maligne... » Et elle ne semblait

pas trop offusquée «le son impertinence. Elle dit seulemeut :

— Il va des exceptions.

— San- doute, comme en toutes choses. Mais règle générale...

Elle concéda :

— C'est bien possible, après tout.

Et comme la robe de Juliette se montrait de nouveau :

— Qu'est-ce que c'est?

— Monsieur Le Meslay, annonça Juliette.

— Lui aussi ! Mais c'est un complot !... Vous vous êtes tous donné rendez-vous!

— Aucunement, dit André qui recula légèrement son fauteuil, comme pour se retirer de la conversation.

Philippe, lui, résigné, perdait l'espoir de se retrouver seul avec elle, cet après-midi. 11 était visible que Le Meslay n'était pas attendu ni espéré. Mais il ne sembla pas s'aviser du froid que jetait son arrivée. Il entra, très grand, en redingote, l'air souriant et vide.

— Je passais...

— Vous au>-i !

— Parce que?

Parce que vous répétez précisément ce qu'a dit M. Delorme en entrant.

— Cela prouve que vous habitez un quartier très fréquenté...

11 avait distribué des poignées de main. Il s'assit, demanda :

— Comment va notre petite sociétaire aujourd'hui?

— Comme une femme très entourée, vous le voyez.

— Un petit comité.

— Si ça continue, il nous faudra passer au salon.

— Oh! non! Moi, je demande qu'on reste ici. Il y en a encore un tabouret. J'en connais qui s'en contenteraient... Un tabouret à la Cour.

— Que d'esprit! fit André, ironiquement.

— On fait ce qu'on peut.

Et Le Meslay qui sentit le froid ajouta :

— D'ailleurs je ne reste pas longtemps. J'ai ma petite amie en bas, dans une voiture.

— Ne la faites pas attendre, dit Philippe.

— Oh! elle est patiente. C'est une bonne petite. Elle m'adore. Seulement, voilà, quand il y a une heure que nous sommes ensemble, je suis pris de l'envie irrésistible de filer. Il faut que je me donne de l'air. Je la trouve un peu rasoir.

Il parlait pour Françoise qui, seule, V. écoutait avec une complaisance naturelle. Comme tous ceux qui l'approchaient, il la convoitait un peu, tout en gardant l'apparence de la traiter en garçon. Sa façon de lui faire la cour avait ceci de particulier qu'il se bornait à la distraire, à l'amuser, lui parlait librement de. ses attaches sentimentales, sans doute pour éveiller sa jalousie, pour l'amener à se dire : « C'est singulier que ce beau garçon ne veuille pas s'apercevoir que je suis femme. » Il espérait probablement qu'elle en serait piquée. Ce résultat obtenu, il ne doutait pas de la réussite. Et il devait se féliciter d'avoir trouvé ce moyen si simple auquel les autres n'avaient pas songé. 11 reprit :

— Ainsi, je me porte à merveille. Tout le monde m'en félicite. Eh bien! elle trouve que

j'ai mauvaise mine : « Oh ! comme tu es pâlot, aujourd'hui. Tu t'es couché tard. Il faut te reposer. Nous ne sortirons pas, et puis nous serons sages. Là, tu vas t'e'tendre sur la chaise longue une heure ou deux. Tu vas tâcher de dormir... Tiens, prends ça, c'est très hon. — Mais je ne suis pas fatigué. — Si, si. Il faut t'étendre. Et puis, ce soir, nous irons chez mon docteur. » Et j'ai beau protester que je ne suis pas malade, que je me porte très bien au contraire, elle insiste, sans se lasser, elle m'entoure de soins maternels. Il faut que je me couvre bien pour ne pas prendre froid; et puis ceci... et puis cela... On peut si vite prendre mal!...

— C'est un pari, dit André. Elle se paye votre tète. Elle vous monte un bateau.

— Pas du tout. C'est une nature dévouée et tendre, trop tendre... Ainsi elle est contente que je vienne ici. parce qu'elle trouve à Aubry beaucoup de talent, parce que c'est une femme intelligente, une femme distinguée et que certaines relations sont bonnes à vous orner l'esprit.

— Elle me comble.

— Mais non. Je lui parle de vous. Nous parlons de vous : « Que pense Mlle Aubry Je tel sujet?... Je suis sûr que M" Aubry ne serait pas de cet avis. >> Elle trouve que vous n'avez rien d'une actrice et qu'on vous prendrait plutôt pour une femme du monde.

— Non. mon cher, dit Françoise, plus de compliments, le guichet est ferme.

— Vous êtes drôle. Elle vous rend justice, voilà tout... Oh ! tenez, vous auriez bien ri. L'autre jour, elle me dit : « Ecris-moi une lettre. Je veux que tu me dises ce que tu penses de moi, ce que tu éprouves pour moi. Ça me fera plaisir. •> Alors, comme ça m'embarrassait d'écrire quatre pages, j'ai copié tout simplement un passage d'Aphrodite, et, chaque fois qu'il y avait : « Ecoute Démétrios », je remplaçais Démétrios par Antoinette. Seulement, il parait que j'ai oublié une fois, et le lendemain elle me dit : « Comment m'appellestu donc dans ta lettre? Je n'ai pas bien lu. » Alors je lui ai dit que c'était un nom très chic que les Anglais employaient beaucoup. Elle n'a pas insisté. Au fond, elle était tlattée.

9i LE MAUVAIS AMANT

Françoise rit.

— Ce Le Meslay ! il a toujours des inventions !

Encouragé, il continua, badina, plaisanta, fit des calembours. Puis, comme il se levait pour prendre congé :

— Le Meslay. dit André, soyez complet.

Contez-nous une anecdote.

— Je n'en sais pas, fit-il, candide.

Puis:

— Ah! si. j'oubliais!... Je ne sais pas les noms, mais c'est à l'ambassade, chez la princesse... Une petite bécasse demande tout haut : « Comment fait-on pour savoir si l'on sent mauvais de la bouche? » Quelqu'un répond : « C'est bien simple. On met sa main devant sa bouche et on sent. Là-dessus une vieille dame fait le geste et s'écrie naïvement : Tiens, cest vrai!

— Ça c'est drôle, dit Françoise. Ça c'est drùle !

André, pour n'en pas convenir, déclara :

— On me l'avait déjà racontée.

Le Meslay se retira. Quand il fut parti :

— Eli bien! mon vieux Philippe, dit Françoise, vous ne dites plus rien. C'est Le Meslay qui vous éteint ainsi ?

— Je le regardais vous amuser.

— Oui, il est quelquefois drôle en dix minute-. Mais, a la longue, il devient fatiguant.

— Moi, je le trouve idiot, fit André.

Françoise vint ouvrir, sur la galerie vide, la

porte par où, tout à l'heure, il avait disparu, et prononça en manière de plaisanterie :

— Rentrez donc, Monsieur Le Meslav !

André, le lendemain, fit cette découverte : Françoise l'occupait. Elle sortait de cette région abstraite où résident ceux dont on nous parle sans que nous les connaissions. Elle perdait à ses yeux cette vie artificielle du théâtre pour prendre une vie propre, effective, une personnalité différente et nouvelle qui se rattachait à la sienne par de menues parentés de goûts, d'idées, de sentiments, de caractère. Il se sentait distingué par elle du commun des hommes, et il lui en savait gré. Elle l'avait écouté parler de l'amour et des femmes avec un intérêt attentif, prête à trouver profonds les mots légers qu'il jetait négligemment dans la conversation. Deux ou trois fois, même, elle l'avait interrompu pour s'écrier, songeuse : « Comme c'est vrai ce que vous dites là! » Il était visible qu'il lui plaisait, qu'elle le jugeait original et

supérieur. L'idée de celle supériorité, de l'ascendant qu'il exerçait sur elle, flattait André. 11 était né pour dominer. C'était, chez lui, un sourd instinct aiguisé par un peu de névrose, une disposition tyrannique, un besoin frémissant. En amour, en amitié, il fallait qu'il dominât.

Riche, sans goûts dispendieux d'ailleurs, assez mondain, il faisait de la musique un peu en amateur, souriant d'entendre dire de lui :

— Est-il doué, l'animal! Ouel dommage qu'il soit si paresseux! Il eût été loin!...

Cela le satisfaisait. Il était trop dédaigneux des succès moyens pour travailler avec assiduité. Il eût trop souffert de ne pas arriver à la première place.

Il songeait à ces choses, ce matin, tout en descendant l'avenue du Bois qu'éclairait un froid et clair soleil de mars. Il revoyait Françoise, toute menue et charmante, petit bibelot, petit saxe, petit objet rare et précieux que Philippe admirait à distance, sans oser le toucher. Il se dit : « Moi, je ne pourrais pas l'aimer. Elle est jolie, surtout gracieuse, avec

ses lèvres qui se retiennent de rire au moindre

mot ; mais je ne sais; cela tient peut-être à ce qu'elle est si petite, je ne pourrais pas la prendre au sérieux. Avec cela il ne m'est pas désagréable de lui plaire. Je lui plais. Je le sens... Et même, au fond, je ne dis pas... » Il ajouta : « Comme je suis bien essentiellement un orgueilleux ! Je ne songe pas à être amoureux d'elle, mais il ne me serait pas désagréable qu'elle le fût de moi. » Toujours son instinct de domination. Drôle de nature ! Entreprenait-il de se faire aimer d'une femme, patiemment, avec toutes les ressources de son intelligence avisée, il s'efforçait de la conquérir chaque jour. Puis, une fois conquise, il trouvait un charme amer à détruire. ce qu'il avait eu tant de peine à édifier. Château de sable lentement élevé et qu'il piétinait ensuite. L'amour lui apparaissait comme une lutte sourde, où, sous le mensonge du sourire, le plus fort domine l'autre et lui impose sa loi. Lui. quand il avait vaincu, se désintéressait de l'adversaire. Ayant épuisé la sensation poursuivie, il n'attendait, il n'espérait plus rien. Et puis, il y avait ea lui, mêlée aux sources

mêmes de la volupté, une force obscure de destruction. Il se rappelait, étant enfant, l'affection singulière qu'il portait à un petit chat, si joli, si blanc, une boule de velours. Chaque fois qu'il le caressait, il éprouvait la même sensation nerveuse. Était-ce le magnétisme que dégageait la bète. un peu d'électricité éparse dans son poil? ses doigts, par un effet rétractile, enserraient bientôt le cou du chat, c( il avait toutes les peines du monde à s'empêcher de l'étrangler. Ainsi, dans la vie, plus tard, il avait retrouvé cette tentation irrésistible de détruire ce qu'il caressait, de briser ce qu'il aimait. Peut-être lui fallait-il se rendre malheureux lui-même pour goûter ensuite, avec délice, le soulagement de ne l'être plus. Comme il cheminait, le regard vague, il aperçut Le Meslay, qui venait en scn> inverse, et pensa l'éviter. Mai- l'autre l'avait vu. Il agita le- bras, cordial et envahissant :

— Vous faites un tour? Moi aussi. Quel joli temps sec! Tout le monde est dehors. Je viens de quitter Françoise qui se promenait à pied.

— Seule?

IBLIOTHECA

— Toute seule. Le médecin lui a conseillé la marche, le matin. Elle se proposait d'aller jusqu'au Pré-Catelan. Heu! heu! Elle ne m'a pas dit de l'accompagner... C'est hien mystérieux.

— Ou tout simple.

— Et puis, elle m'a parlé de vous.

— Que vous a-t-elle dit?

— Du bien, naturellement ; que vous étiez un causeur exquis, que vous disiez toutes sortes de choses rares en ayant l'air de dire les choses les plus simples du monde.

— Elle exagère.

— Eh bien ! voulez- vous que je vous parle franchement? entre nous on peut bien tout se dire : Nous sommes là une petite bande, Philippe, moi, trois ou quatre avec vous qui êtes la dernière recrue...

— Vous vous trompez. Je suis tout à fait en dehors...

— Allons ! je l'ai bien senti hier. Nous n'avions pas l'air de trois camarades réunis par une relation commune. Nous étions des concurrents, des rivaux... C'est bête... Moi, vous

LE M \l VAIS AMANT 101

comprenez, je m'en moque. Aubrv est charmante... Non- sommes très bien ensemble... 1 tout... J'ai une petite qui m'adore... Je oe cherche rien... Maintenant, je ne dis pas ijii.- si l'occasion se présentait... Dame! je ne voudrais pas passer pour un imbécile

— Vous avez votre petit amour-propre.

— Voilà!... Je ne suis pas amoureux d'elle. Je ne suis pas un sentimental. Elle est là. Je suis là. Si je vois que j'ai des chances, j'en profite, voilà tout.

— Vous êtes pratique.

— Je suis un homme sensé qui ne prend rien au tragique et qui se fiche du tiers comme du quart. La vie est ce qu'elle est; elle vient comme elle vient. Moi, je ris de tout. C'est mon système et c'est le bon. Je ne me donne pas comme un esprit supérieur. Ça me gênerait. Je ne pâlis pas sur des problèmes de psychologie. Je trouve ça rasoir et inutile. Vous traite/ Françoise en femme intelligente. Moi. je la traite en femme tout court. Vous intéressez son petit intellect. Moi, je la déride. Voulezvu- parier qu'après une heure de conversation

avec vous celui qu'elle préfère c'est moi? Je ne lui dis pas de choses rares, ni précieuses, ni profondes. Je lui dis des choses terre à terre, quelquefois drôles, toujours à sa portée. Et ça l'amuse. 11 ne faut pas toujours être subtil pour faire rire une femme, et, sans l'avouer peut-être, elle préférera toujours à l'homme qui élève sa pensée celui qui la distrait, qui dit des blagues, le gommeux qui crie : « Ohé ! ohé ! » eî auquel elle répond de tout son cœur : « Ohé ! ohé ! »

Il se tut. le regard fixé sur une femme qui passait en voiture. C'était Samuelle, la tragédienne. Il la salua, vivement, flatté un peu qu'André le sut l'ami de cette femme célèbre. Mais André, pensif, avait machinalement répété son geste sans remarquer la femme. Le Meslay dit :

— Elle a bien vieilli.

— Il s'attendait à ce qu'il demandât : « Qui donc? » pour avoir l'occasion de répondre négligemment : << Samuelle, la tragédienne que je viens de saluer. » Mais André n'eut pas cette curiosité. Il songeait que, d'une façon

générale, il y avait une pari de vérité dans le discours de ce grand hurluberlu. Lui-même le disait, l'autre matin, à Philippe, qu'il ne fallait pas s'adri sser uniquement à l'intellect (rime femme. Or il tenait à l'ascendant qu'il exerçait sur Françoise. Il était habitué à cette idée, el quelque chose lui eût manque demain, s'il se lût senti sans prestige à ses yeux.

Il y pensa encore après le déjeuner. La sensation d'être distingué, d'être admiré par elle était si douce à son orgueil qu'il ne put tenir d'aller la savourer sur-le-champ.

11 était trois heures quand il arriva rue du Colrsée. Là, il lit cette seconde découverte que . ce quartier, cette rue. cette maison, lui étaient soudain sympathiques. Il faisait presque tiède et te trottroir où il marchait était tout enluminé de soleil. C'était une de ces claires journées où le printemps s'annonce proche, où tout s'éveille et se remet à vivre. Le sol lui parut élastique. Il y posait le pied avec plaisir. Des fenêtres bâillaient déjà. Quelque chose de léger et de nerveux le pénétrait, mêlé à l'air qu'il respirait. Ht c'était, en sob àme. les mêmes pré-

mices d'une nouvelle saison, la même surprise d'un premier jour tiède, le même sentiment d'aise, la même impression de recommencement. 11 savait qu'il avait promis à Philippe d'interroger adroitement Françoise à son sujet. Il se sentit porter un intérêt tout neuf à ces deux êtres. Il les voyait ensemble, réunis par lui. Il les protégeait. Et il se félicita d'avoir ainsi la ressource, en s'occupant d'autrui, de colorer sa vie, de la rendre attrayante et diverse. Vraiment, son rôle l'amusait. Il éprouvait, en sonnant chez elle, un sentiment très vif, un sentiment agréable d'aisance et de plénitude. Il ne doutait plus, devant cette porte, de sa supériorité. Il était rassuré par il ne savait quoi qu'il croyait extérieur et qu'il tirait de lui. Françoise, comme la veille, se laisserait dominer, et il se proposait, armé de toutes les forces de la ruse, de diriger a son gré ce petit cœur loyal.

La galerie claire, son image répétée par les petits carreaux de glace, ces choses lui apparurent dans le même temps que la femme de chambre répondait :

— Madame est sortie.

Il fut contrarié, tira sa carte, la corna. Puis, la pensée lui vint d'y mettre un mot. Il entra, b cet effet, dans le petit salon, où Juliette lui indiqua, sur une table anglaise, le nécessaire

pour écrire. Il avait tout prévu, sauf cela. Elle était absente. Il chercha quelque chose de spirituel et ne trouva pas. Il traça:

Quand reçoit-on ses amis ? »

Comme il posait la plume, un bruit se fit dans l'appartement. L'idée ne lui vint pas qu'un domestique, à côté, put ranger des objets. C'eût été liilée d'un homme simple. Lui se piquait déplus de clairvoyance. Il se dit : « Elle est là. » et en conçut de l'humeur. Ainsi était-il sa propre victime. S'il n'eût pas apporté ici des dispositions à la ruse, il eût accepté sans défiance un fait si naturel. Mais son âme capable de détours lui suggérait pareille image chez autrui. Car la connaissance que nous avons des autres n'est en réalité que la connaissance que nous avons de nous-même. Nous ne devinons ce qui se passe chez eux que par la conscience de ce qui se passe chez nous en des cas identiques. C'est pourquoi André, soucieux avant

tout de rie pas être dupe, se persuadait que Françoise était là. Il voulut bien admettre toutefois que la consigne était générale et ne s'appliquait pas personnellement à lui dont elle ignorait la visite. Si elle l'eût connue, elle n'eût pas manqué, sans doute, de le recevoir. Alors, pour ne pas lui laisser ignorer sa perspicacité, il prit soin d'ajouter sur sa carte :

« Ait fond, je sais bien qu'on n'est pas sortie. »

Dans l'escalier, il réfléchit qu'il eût mieux fait de mettre ce mot sous enveloppe. Ce n'était pas très convenable de l'avoir laissé sous les yeux de la femme de cbambre. Et puis, cette façon de démenti n'était pas très polie non plus. 11 se trouva dehors, mécontent de soi, revit la phrase et se dit tout haut :

— C'est très bête ce que je viens de faire là.

Françoise était sortie. Quand elle rentra, le soir, elle trouva la carte, la lut, puis la jeta sur un meuble. Elle avait passé un après-midi assommant, à essayer des robes. Elle en était tout abrutie. Comme elle se dégantait, elle revit la carte, sourit. c< Je sais bien qu on n'est pas sortie.» Elle pensa :

LE M kUY LIS AMANT 107

i Voilà ce que c'est que d'être psychologue. On se fourre le doigl dans L'œil. Elle bâilla. Elle aviiil très faim. Elle ue jouait pas ce soir, et c'était heureux, car elle ne tenait plus debout. Elle s'assit, et, pendant que Juliette lui ôtait ses bottines, elle revit André, dans le feu mouranl de la cheminée. Il «-tait gentil et original. Chez toul autre, elle eût trouvé insupportable, petit ton de supériorité qu'elle admettait chez lui. Il était si intelligent ! Pas joli, joli, nmi, mais curieux, avec son visage mobile et lin. dont lit pâleur n'allait pas sans distinction. L'homme qui avait ce visage ne pouvait être indifférent. Un détail, cependant, la taquinait. Il portait une m uistache tombante, mi-blonde mi-châtain, une moustache mince et souple qu'elle eût souhaité relevée. Ce n'était rien et c'était tout. Ourlée par la main, elle dégageait I i lèvre, dessinai! deux courbes gracieuses. Il eût été mieux ainsi. Mais que lui importait! Elle pensa : Qu'est-ce que ça peut bien me faire? Oui, qu'est-ce que cela pouvait bien lui faire? Elle n'en continua pas moins d'observer qu'il avait un rire très jeune et de jolies dents.

<( Que pense-t-il de moi? se demanda-t-elle. Me trouve-t-il intelligente? Je ne lui ai rien dit. C'est lui qui a parlé tout le temps. Il doit se dire : « Celte femme de théâtre est une bonne petite bourgeoise.» Je lui ai fait l'effet d'une petite bourgeoise, sans plus... Au fond, il doit mépriser les femmes. J'ai bien vu ça à sa façon de prétendre qu'aucune ne résistait à l'homme bien résolu... Ce doit être un homme résolu... Quel regard, pendant que je le contredisais! C'est un monsieur pas commode... C'est égal, il est gentil. »

Elle demeura songeuse, à regarder le feu qui se couvrait de cendres. « Quand nous nous connaîtrons mieux, nous serons bons amis. » L'hypothèse d'une bonne amitié, d'une amitié clairvoyante lui plut. « Il me comprendra. Je suis sur qu'il me comprendra.. » On était toujours entouré de gens quelconques, d'étrangers dont on ne savait rien et qui ne savaient rien de vous. A lui elle dirait tout, comme à Philippe. Elle accorda à ce dernier une pensée attendrie : « Le bon ami ! » Elle pensa aussi : « Le pauvre garçon ! » Et ce fut tout. Son attention était requise

toute par André, Ce n'était pas dans une première entrevue qu'il avait pu la juger... On ne savait jamais avec son petit ton impertinent s'il était sérieux où s'il plaisantait... Il l'intimidait un peu.... Que de choses, elle se retenait de dire devant ses yeux prêts à railler!... Il avait de jolis yeux... Un peu bleus, un peu gris. De l'azur et du crépuscule, du rêve et de la tristesse aussi... Sans être beau il avait dû connaître quelque- succès... La musique a une telle action sur des nerfs de femme! Il devait avoir une jolie voix. Elle s'en rappela le timbre un peu grave. Pourquoi ne chantait-il pas? Elle se promit, à l'occasion, de le faire chanter.

Le lendemain en se levant, sa première pensée fui pour le temps. Elle se promettait, comme la veille, une longue promenade à pied. Il pleuvait. Elle fut maussade, s'habilla, tourna dans sa chambre et clans son cabinet de toilette, étonnée que l'heure fût si lente à passer, regretta qu'André n'eût pas remis sa visite à ce matin. Elle soupira d'être seule. Elle l'eût voulu là, près d'elle, son nouvel ami. Elle trouva du

plaisir à répéter plusieurs fois : << Mon nouvel

ami. Mon nouvel ami», et songea : «C'est curieux, je le connais à peine, et comme il m'occupe déjà ! » En elle des forces travaillaient à son insu qui les rapprochaient davantage à chaque heure. « Si ça continue, je vais l'aimer. » Elle ajouta ; « Pas encore! » Elle avait eu ainsi de courts caprices pour de nouveaux venus qui, quelques jours après, la faisaient bailler. Ils n'en avaient jamais rien su. Celui-ci n'en saurait jamais rien. Mais, en attendant qu'il s'éteignit comme les autres, il brillait à ses yeux d'un éclat singulier. Ce qui Y énervait un peu, c'est qu'il n'avait pas l'air de la prendre au sérieux. Comment lui faire entendre qu'il avait tort? Comment lui dire : « Vous sernblez me prendre pour une petite personne sans importance. Vous avez tort. Je suis une femme très intelligente, vous savez! » Il sourirait. Elle le vit sourire et fut agacée.

Était-ce ce jour terne? Les choses, autour d'elle, prolongeaient son ennui. C'était ce jour, évidemment. Elles apparaissaient maussades, comme son âme. Elle chercha la carte d'André, curieuse de savoir si elle portait son adresse.

A l'occasion, si ci!»' avait besoin de lui... L'adresse n'y était pas. Elle s'assit devant des lettres h écrire, prit la plume et soupira de nouveau.

Elle était seule. Ainsi l'avait-elle voulu. C'était très bête. Elle gâchait sa vie. Une vie sans amour, à son âge. pas encore trente ans! Quelle folie, ou plutôt quelle sagesse peu humaine! Ce n'était pas gai. Ce qui était sage n'était jamais gai. Sans doute, l'amour meurtrissait vite nue nature comme la sienne, trop droite, trop sensible et qui se livrait toute. Il fallait se réserver, lutter, ruser, être toujours prête à se reprendre. Elle ne savait pas. De là son infériorité. Elle songea vaguement à la griserie d'aimer, aux émois, aux déchirements, aux bonheurs, aux détresses, à tout ce qui vous attend de doux et d'amer dans l'inconnu d'une aventure. Bah! c'était vivre! On souffrait, mais on vivait. On pleurait quelquefois, mais c'était bon tout de même.

Elle se sentait pleine d'une tendresse inexprimée. Son cœur, qui avait longtemps dormi, s'éveillait et, pour la première fois depuis quinze

mois, sa pensée ehercha dans le cercle de ses relations à discerner quelqu'un qui la comprit, l'être rare, l'homme introuvable dont l'amour l'eût fait frissonner. Un comédien? Non. Il lui semblerait toujours retrouver en lui l'intonation de la scène et le geste d'un rôle. Quelques figures passèrent, auteurs et gens du monde, ceux-ci un peu ternes sous leur lustre apparent, ceux-là préoccupés de l'avenir, ambitieux, prêts à rendre public, par leurs œuvres, le récit de leurs aventures. Elle s'étonna du peu de variété de notre espèce. Elle trouva pauvre l'humanité, qui n'offrait à son choix qu'un champ aussi restreint. Un joli garçon, très distingué, surgit. Il avait un rire bête. Il disparut. Ce grand imbécile de Ue Meslay? Elle l'écarta. Un alliage de Le Meslay et d'André ne lui eût pas déplu, peut-être, la gaieté facile de l'un corrigeant la gravité de l'autre. Oui, quelqu'un de gai. On était trop sérieux. Tout était trop sérieux. Cette époque se consumait d'ennui. Et puis, est-ce qu'elle savait?... Tout ceci ne signifiait rien. Autant de rêveries vaines et déjà enfuies...

Si seulement ce ciel avait le bon esprit de s'éclairer? Ce temps gris lui portait sur les nerfs. Elle s'étira longuement, évoqua d'autres visages lointains, des amitiés passées, une amourette d'enfant avec un saint-eyrien. Il était capitaine, en Tunisie, et lui écrivait quelquefois de jolies lettres, un peu trop poétiques pour un militaire. Pourquoi revit-elle à cet instant la soirée de Mm de Bressac et Fréguier.que la rumeur publique donnait pour amant à cette (hune aristocratique? Fréguier, le leader des droites, grand orateur, avait une voix dont le timbre musical séduisait toutes les femmes. C'était, au reste, un fort bel homme, avec son air conquérant et ses façons de mousquetaire. Mais pour rien au monde, par exemple, elle n'eût voulu de lui, parce qu'ayant regardé ses mains dégantées elle les avait trouvées mal soignées. De petits détails de ce genre suffisaient à briser net l'attirance que certains êtres exerçaient -ur elle. Une vilaine dent, une main moite, des cheveux gras lui causaient une répulsion immédiate et disproportionnée. Et c'était fini. Cela, désormais, s'attachait à l'indi-

vidu, devenait inséparable de sa personne, petite tare tenace qui le déparait. Ainsi, ayant fait le tour de ses relations, examiné, l'un après l'autre, les gens qui l'approchaient, vieux amis et nouveaux venus, le seul qui résistât à cet examen était André. Elle pensa dans une formule de théâtre : « Encore ne le recevrai-je qu'à correction », et conclut : «Voilà, je suis une femme difficile, moi ! »

Elle eut. un instant après, une surprise agréable. André était là. En voyant la pluie, il avait pensé qu'il aurait ce matin quelque chance de la trouver chez elle, et il attendait dans la galerie. Juliette, sur Tordre de sa maîtresse, l'introduisit dans la bibliothèque. Gomme il remarquait toutes choses, cette particularité ne lui échappa point. Elle ne le traitait pas en visiteur ordinaire, destiné à attendre dans le grand ou dans le petit salon. Elle le traitait en camarade, en familier. Ce petit réduit attenant à sa chambre était tout imprégné d'elle. On y goûtait cette qualité d'atmosphère des pièces où l'on réside beaucoup. L'air en était plus vivant, comme attiédi par la présence fré-

quente de Françoise. On. sentait que chaque objet y était souvent regardé, touché, déplacé par elle. Ils la racontaient, la peignaient, disaient ses goûts, ses manies ses paresses et ses caprices. En entrant clans ce lien, André se senti! entrer de plain-pied dans son intimité. Ellf ne le lit pas attendre longtemps. Il l'eut bientôt devant lui, souriante et blonde dans une robe noire de ville.

— C'est gentil de ne pas m'oublier. Vous voyez, je vous reçois sans faon. Je ne suis même pas encore coiffée.

— On ne le dirait pas.

— Si, si; ça se voit très bien. J'ai l'air de Gendrillon. Mais avec vous ça n'a pas d'importance... Vous n'êtes pas un amoureux.

— Eh ! c'est qu'il ne faudrait pas m'en délier.

— Vous êtes bien trop sérieux, avec votre air de toujours plaisanter.

— Vous croyez ?

— Maintenant, avec vous, on ne sait jamais. Il vit passer une ombre sur son visage et se

mit à rire.

— Si vous saviez comme vous êtes drôle ! Vous êtes adorable ! Vous avez la mine contrite d'une femme qui se'dit : • Quel dommage! Ce garçon me paraissait gentil. Encore un que je vais être obligée de mettre à la porte. » Eh bien ! rassurez-vous. . .

— Je n'étais pas inquiète. Oh! ce n'est pas ça du tout!

La vérité était celle-ci : Elle était venue vite, impatiente de le voir, et dès les premiers mots elle avait senti que « ça ne lui faisait plus rien». Tout étonnée de cette constatation, elle se répétait : « C'est curieux, ça ne me fait plus rien. Pourquoi?» André, en la voyant contrariée, îif pouvait deviner pourquoi.

Il reprit :

— Le mérite d'une femme franche est de ne pas savoir dissimuler. Vous me faites entendre dès le début que je n'aie pas à être amoureux de vous. Et voilà ! ça suffirait presque à m'en donner l'envie.

Elle dit sans répondre :

— Vous savez que je n'étais pas là, hier, quand vous êtes venu.

— J'ensuis sur. Mais j'ai voulu faire le malin.

— Vous avez voulu être trop subtil.

— C'est mon défaut.

— Le mien aussi.

— C'est notre défaut.

Il rapprocha -<>n siège.

— Alors parlons-en, comme deux malades qui se disent ! « Tiens, vous éprouvez ça. C'est comme moi. Ah! je suis bien content que cette drogue ne vous ai pas fait d 'effet, parce qu'à moi, justement... » Rien n'unit étroitement les gens comme une infirmité ou un défaut communs.

— C'est vrai. Et comme vous êtes très intelligent...

— Comme nous sommes très intelligents...

— Mon Dieu! que nous nous entendons bien!...

— Nous nous rendons justice, voilà tout.

— Eh bien ! comme nous sommes très intelligents, écoutez-moi bien, Monsieur le psychologue ; vous allez me dire si vous avez éprouvé ceci : J'attends quelqu'un avec impatience, ou plutôt, sans l'attendre, puisque j'ignore s'il doit venir, je désire ardemment sa présence.

On sonne. C'est lui. Je me précipite. Il est là. Et voilà, c'est fini, c'est cassé. Je n'ai aucun plaisir, aucune joie. Comment expliquez-vous cela ?

— C'est bien simple. J'ai ressenti cela vingt fois. J'attends une femme. Je la désire. Elle ne vient pas. Alors, je songe à tous les actes singuliers ou héroïques dont je serais capable pour la voir. Je me livre à toutes sortes de combinaisons ingénieuses. Je sors de la réalité moyenne pour entrer dans le domaine du roman. Je me vois en train de l'épier, posté devant sa porte. J'achète son concierge, ses domestiques ; je pénètre chez elle sous un déguisement. J'imagine ainsi toute une aventure. Et je suis malheureux. Et je l'injurie de ne pas venir. Or, pendant que je songe à ces choses, elle arrive, comme cela bêtement, et son arrivée a la banalité des faits de chaque jour. Et je lui en veux soudain de me replacer dans la monotonie de la vie courante, de rayer tout ce par quoi je me voyais aventureux, intrépide et romanesque. Je suis de mauvaise humeur. Et elle ne me comprend pas.

Elle dit songeuse :

— Sans doute... En effet... Oui...

— Maintenant, il y a aussi ia supériorité de notre rêve sur toute réalité. Notre désir aiguisé par l'absence stimule notre esprit qui travaille, s'efforce de rendre présent l'être qui nous manque. Nous l'apercevons d'abord vaguement, confusément, dans une pénombre propice qui brouille ses lignes et voile ses imperfections. Alors notre imagination entre en jeu, pare cette forme indistincte de toute la grâce et de tout le cbarme qu'elle crée, en fait quelque chose de rare, de précieux, d'unique. Admettez maintenant que l'objet de ce mirage vienne à nous apparaître biusquement : nous

iis frappés de la distance qui sépare s m image matérielle de l'idée que nous nous en faisions. Et nous serons déçus, mécontents de lui. mécontents de nous et tristes.

Elle inclina ia tète, songeuse toujours. Puis, naïvement :

— C'est (Honnant comme je me retrouve dans ce que vous dites!,..

— Nous sommes faits pour nous comprendre.

— Vous verrez que nous serons très amis. Il leva le doigt à la hauteur de son nez :

— A la condition que je ne sois pas amoureux de vous.

— Vous êtes taquin.

— Dites donc, à propos d'amoureux, avezvous remarqué...

— Quoi donc?

— Philippe.

■ — Eh bien?

— Ne faites pas l'étonnée. Vous vous en êtes bien aperçue. Il est très malheureux.

— Il vous l'a dit?

Il crut plus favorable à la cause de son ami de ne pas paraître avoir reçu des confidences.

— Avec ça que ça ne se devine pas!... Elle se montra discrète.

— C'est bien possible... 11 me semble bien... Parfois je sens son œil fixé sur moi. Je tourne la tête de son côté. Il cesse aussitôt de me regarder. Mais ce n'est pas toute son attention qui me quitte ainsi. Il reste... comment dire?... il reste encore un peu de lui qui va vers moi, sans qu'il me regarde.

— C'est très joli, ce que vous vouez de dire. Il ajouta :

— Et vous n'en êtes pas un peu touchée ?

— Si.

— Alors?

— Alors, rien.

— Pourquoi?

— Vous savez que vous devenez très indiscret.

— Je m'en doute. Mais ça m'intéresse de savoir... Dites pourquoi?

— Vous m'embarrassez. Je ne sais pas, moi !

— Vous savez très bien, au contraire. Donnez-moi une raison intelligente...

Elle fit un effort d'esprit.

— D'abord parce que, tout de suite je l'ai senti inférieur, comprenez-vous?

— A merveille. C'est très juste. Ensuite?

— C'est tout.

— Ensuite parce qu'il ne vous plaît pas.

— Peut-être.

— Enfin, vous déplaît-il radicalement?

Elle s'impatienta :

— Dites donc, est-ce que vous n'avez pas

bientôt fini?

— Ecoutez, voulez-vous que je sois bien sincère avec vous et que je vous dise tout ce que je pense?

— Ne le dites pas.

— Au fond, vous êtes bonne. Je vous crois bonne...

Elle coupa court :

— C'est lui qui vous a chargé de cette commission ?

— Quelle plaisanterie !

— Alors parlons d'autre chose, voulez-vous ? Il pensa, pour se libérer vis-à-vis de Philippe :

« J'ai fait ce que j'ai pu. » Mais le ton de Françoise lui avait déplu. Cette résistance l'irritait. Elle se tenait sur la défensive. Il comprit qu'il perdait un à un tous ses avantages et résolut de les reprendre sur-le-champ. Ainsi, il avait pu constater que, comme amoureux, il n'avait aucune chance. Il se déclarait à lui-même qu'il s'en fichait absolument. Mais qu'il fut, comme conseiller, sans aucune autorite sur elle, cela paraissait le toucher davantage. Son orgueil était en jeu. Il ne pouvait supporter l'idée qu'elle échappait à son empire. Il voulait la

vaincre. Il en tend ail la diriger, la dominer tout BÎmplemenl parce qu'il se croyail le plus fort.

— Ça sent bon les fleurs chez vous, dit-il pour parler.

Elle tourna la tète vers une grosse gerbe de jacinthes qui trempaient dans un vase Mais il n'écouta pas sa réponse prévue sur l'affection qu'elle portait aux fleurs. Il considérait sa petite personne rendue plus menue encore par sa robe noire el tout enfouie dans un vaste fauteuil. Il était animé de sentiments contradictoire-. II avait envie de lui dire des choses ^réables.

— C'est drôle, vous êtes si petite que vous ne donnez pas l'impression d'être celle qu'on vient voir, mais une personne envoyée au préalable, la sœur ou la fille de la maîtresse • lu lien, quelqu'un chargé de vous faire patienter. On esl tout surpris de ne pas vous entendre dire : Maman va venir ». ou : « Ma sœur est à von- dans un instant. »

Elle sourit.

Il se retint d'ajouter : « Mais fâchez- vous

donc! Vous ne remarquez pas mon ton agressif? Je voudrais trouver quelque chose qui vous vexât. Ça m'amuserait tant de vous voir en colère! » Elle dit simplement :

— Vous me trouvez si petite que ça?

— A la scène, encore, vous faites illusion; mais à la ville vous disparaissez. Moi, si j'avais une amie de votre taille, je n'oserais plus la quitter: j'aurais toujours peur de ne plus la retrouver.

11 pensa : « Je deviens idiot et d'une vulgarité!... » Elle répondit :

— Vous me dites peut-être ca pour me faire entendre que je ne vous plairais pas.

Gomme elle fit en môme temps vers lui un mouvement qui dégagea son buste, il la trouva charmante et fut sur le point de le lui dire. Mais il réfléchit qu'une apparence de dédain le servirait mieux.

— Je n'aurais pas cette impertinence.

Il se vit regardé avec attention et se sentit en meilleure posture. Aussitôt il voulut profiter de ce premier avantage :

— Que faites-vous, samedi soir?

— Samedi? Attendez... Samedi, je joue.

Pourquoi ?

— Mais après le théâtre?

— Après le théâtre, je rentre liien tranquillement.

— Venez donc faire un tour à l'Opéra. C'est j->ur de bal.

— Oh ! moi, vous savez, je ne vais jamais dans ces machines-là.

— Faites une exception. Venez-y. On s'y amusera.

— Vous vous amusez, vous, dans cette cohue?

— Ça dépend des gens avec qui l'on se trouve. Nous avons une loge. Philippe vient, et Breton, et Julien le peintre.

— Non, décidément, ça ne me tente pas.

Il insista, avec cette pensée : « Si elle me refuse, j»1 sors d'ici diminué, et je m'en voudrai. Cette insistance la surprit.

— Pourquoi tenez-vous tant à ce que j'y vienne? Vous avez donc une femme à rendre jal«>nse?

— Quelle idée !

— Alors. ?

— Alors, si ça me faisait plaisir de vous avoir toute une soirée.

— Ecoutez, non, je ne suis pas en train. Ça ne m'amuserait pas.

— Vous avez tort.

— Peut-être.

— Allons, un bon mouvement, dites que vous viendrez tout de même. N'est-ce pas que vous viendrez ?

— Mais non. Mais pas du tout!

Il ouvrait et refermait les mains d'impatience et d'énervement. Il croyait la tenir. Elle lui échappait.

— C'est par coquetterie que vous faites ça. C'est pour vous faire regretter.

— Ah I vous ne me connaissez pas.

— Je vous connais toutes.

— Pas moi.

Il se rappela, à cet instant, la façon dont il lui avait dit, comme pour la défier : « Moi je prétends qu'une femme ne résiste pas à un homme bien résolu... On a la femme que l'on veut. » Il regretta cette phrase imprudente, destinée à ruiner d'avance toutes ses entreprises

sur elle. Fort heureusement, elle ne le tenta il pas. Mais que, demain, le désir vint, et il marchait à un échec. Il vit en elle l'adversaire et se retrouva hostile. Il s'était levé, avait pris, sur un meuble, une jolie reliure qu'il examinait. Il ouvrit le livre.

— Nietzche! Peste! C'est votre livre de chevet ?

— Non, mais je le lis quelquefois.

— Vous le feuilletez... Je suis sur que c'est le relieur qui a coupé les pages. Car vous n'allez pas me faire croire... Un livre qu'on aime doit être l'expression de ce qu'on porte en soi, un peu l'image de votre âme. Ou se cherche des parents dans la grande famille des écrivains et des artistes. Ils vous aident à vous révéler à vous-même, à prendre conscience de votre personnalité, à voir clair dans ce que vous éprouvez de confus et d'inexprimable. Que peut dire Nietzche à une femme sensible et nerveuse comme vous? Lisez un livre intelligent sur l'amour, un bon roman où vous vous retrouverez. Mais Nietzche!... c'est dusnobism '! Pourquoi pas Kant et Spinoza, Auguste

128 l.E MAUVAIS AMAM

Comte. Herbert Spencer?... Voulez-vous que je vous envoie la Critique de la raison pure ou le Traité sûr les causes finales? C'est passionnant!...

Il pensa : « Là-dessus, il faut que je m'en aille brusquement. Ça me singularisera à ses yeux, et elle y repensera. » Mais elle souriait debout devant lui. Elle dit simplement :

— Vous m'amusez.

Il la trouvait curieuse et négligeable. Il se disait : « Je suis bien bon de lui faire tous ces discours, de perdre mon temps, de lui accorder tant d'importance. ■ Et il restait là, malgré lui. taquiné, amusé, irrité par elle. Elle aurait tenu toute dans sa main, et il ne pouvait la réduire. Elle était charmante et détestable. C'était un joli roseau flexible et résistant. Il oubliait son habileté coutumière et toutes ses dispositions à la ruse. Il eût voulu la prendre dans ses bras, la caresser et lui faire mal. Il se rappela l'envie étrange qu'il avait, enfant, d'étrangler le chat avec lequel il jouait. Il dit :

— Vous aussi, vous m'amusez. Vous m'attirez et m'éloign^z. Vous me plaisez et me dé-

plaise/. Je ne supporterais |k«s que vous eussiez de l'influence sur moi; mais je voudrais en avoir sur vous. Je désire que vous m'écoutiez... Je ne sais pas!.. Je dis des bêtises...

— Oui, vous dites des bêtises. Il est temps que vous vous en alliez.

— Non, pas encore... Eh bien! si. Ça vaut mieux. Donnez-moi la main. Nous sommes bons amis?

— Naturellement.

Il marchait vers la porte, tenant sa main qu'il lâcha tout à coup. Alors, l'acculant dans un angle, il lui dit sourdement dans la figure :

— Et si j'étais amoureux de vous, moi? Elle rit, un peu contrainte :

— Quel air féroce vous avez!... Vous plaisantez... Voilà dix minutes que vous ne me dites que des impertinences.

— Et si c'était vrai, si j'étais sincère?

— Allons, allez- vous-en. Vous n'êtes pas sérieux.

— Vous ne me croyez pas?

— Allez-vous-en.

Il ne sut, un instant, s'il allait la battre ou

l'embrasser. Il reprit sa main, la porta à ses Livres cérémonieusement.

— Vous avez raison. Je plaisantais. Au revoir.

— Au revoir.

Et comme il prenait son chapeau, dans la galerie, elle ajouta :

— A bientôt.

La porte claqua. Elle vint, à la fenêtre du petit salon, le regarder partir. Elle ne démêlait pas très bien ce qu'elle éprouvait. Elle avait prévu cette déclaration. Elle était devenue imperceptiblement rouge en l'écoutant. Un peu de gêne et quelque plaisir secret causaient cette rougeur. Désormais ce qu'il eut pu lui dire n'eût rien ajouté à son plaisir. Elle l'avait renvoyé. Et, derrière la vitre, elle guettait son départ. Elle le vit qui traversait la rue, une main derrière le dos. Cette main nerveuse se crispait. Elle pensa : « Va, mon bonhomme, tu peuxm'injurier et t injurier. Tu reviendras. » Une chaise s'offrait près du piano. Elle s'assit. Elle avaitenvie de rire de son triomphe, et elle se sentait triste. Il n'y avait pour le cœur que

ce1 ensoleillement : l'amour. Et ce n'était que ça! Ce n'était que ça! Elle sentait qu'elle tenait à ce garçon, qu'elle l'aimerait demain, qu'elle l'aimait peut-être déjà. Et ce a' était que ça!...

— Madame est servie, vint «lire Juliette.

Elle passa dans la salle à manger, et devant l'unique couvert se dit : « J'aurais dû le retenir ,'i déjeuner. ■> Puis : « Non. il m'aurait ennuyée. Son âme était trouble. Elle ne savait plus. Elle le revit, il avait de jolies dents. 11 était gentil. Il l'agaçait. Elle s'affirma : « Ça ne me tait rien du tout qu'il m'aime », et sentit qu'une angoisse bizarre l'étreignait. Elle ajouta :

C'.esl drôle, ce que je ressens. Je suis une île de femme. » Puis elle reconnut que rien de ton! cela n'était drôle. Il était parti. Elle était pensive. Il l'avait tenu un instant dans cet angle, la fixant avec des yeux féroces. S'il L'avait embrassée de force ?... Comme ses nerfs étaient agite's! Elle se dil : Je suis -ans joie. Je n'ai pas de joie . et réfléchit.

Jamais elle a'avaii senti comme à ce moment l'infirmité de la créature humaine. Nous ne sommes pas organisés pour recevoir un trop

grand bonheur et pour en jouir. Il semble que nous n'ayons pas, quand un de nos souhaits ardents se réalise, la subite conscience de ce qui nous arrive d'heureux. Nous sommes déconcertés et comme ahuris. Nous nous tâtons. Nous nous cherchons. Tout notre être s'est tendu vers un objet qui nous désenchante dès que nous l'atteignons. Quoi ! ce n'est que ra ! Nos mains s'agitent, cherchent autre chose et ne trouvent que le vide. Tout est leurre, l'amour, l'ambition, toutes les forces vulgaires ou magnifiques qui nous mènent. Tout est leurre. Elle songea : « Nous sommes des vases trop petits. Une félicité trop vive, comme un jet trop brusque, rejaillit hors de nous sans nous emplir. » Et devant son assiette vide, voici qu'elle était prise d'une étrange envie de sangloter.

Philippe à Françoise

Mardi 16 mars.

Ma bien chère amie.

D'où vient que je recherche le silence, ce matin, que je ne parle pas, que j'ai lu les journaux sans les comprendre, que je suis distrait .que f agis machinalement et que, tout à l'heure, étant sorti avec un but précis, je me suis oublié une demiheure à marcher sans savoir où j'allais? Ce que j'éprouve est très vague et un peu obscur. J'ai comme ï etennement de quelque chose qui me manque . Je suis calme et je ne le suis pas. Et, en ce moment où je regarde ma plume courir sur le papier, il me semble que ma main ne in appartient pas, qu'elle obéit à une force étrangère et que ma volonté n'est pour rien dans les mots quelle trace. Je ne suis pas bien sûr que tout ceci ait un sens. Les caractères, les lignes des articles de journaux qui, tout à l'heure, se brouillaient devant mes yeux, se reforment. Je revois des titres,

des phrases, du papier sur Je drap de mon lit. Et je vis d'une façon un peu étrange, ce matin.

Est-ce parce que ma première pensée a été pour cette chose que vous tu'ave; dite hier soir? Oui, c'est cela. Je ne suis pas surpris, cependant. Je prévoyais ce qui arrive. Hier, quand vous ave; prononcé ces paroles : «J'ai une question très « importante à vous poser; promeite;-moi de « me répondre loyalement », j'ai aussitôt compris que vous allie; me parler d'André. Depuis trois semaines que vous le connaisse;, j'ai suivi che; vous, four par jour, je dirais presque heure par heure, les progrès de son influence. Je vous ai vue peu à peu envahie par lui. J'ai retrouvé son empreinte vivace dans ce que vous disie;. dans la nouvelle tournure de votre esprit. Sans que vous vous en doutie; peut-être, dès les premières entrevues, il a jeté en votre cœur des racines profondes ; il s'y est installé ; il s'y développe; il y croît. Je savais ces choses. Et je ne puis dire quel mauvais instinct, quelle pensée de bas égoisme me faisait souhaite/- qu'il échouât. Je vous virais sur la défensive. J'assistais à cette guerre de ruses que vous vous livrie;, et j'espérais... Je m'en accuse. Je puis bien m'en accuser, car j'ai racheté, depuis...

» Donc, vous vous êtes ouverte èi moi, vous m'aie; fait cette confidence que vous etie; sour-

dément attirée par lui. prête à fermer les yeux , prête à vous abandonner et que, seule, la peur de souffrir vous tenait en éveil. Vous ave; voulu savoir de moi, qui le connais depuis dix ans, ce que je pensais de lui. Vous nfave; dit : « 77 me plaît et je le redoute. Il ne se livre " pas et je V ignore comme au premier jour. " Apprene;-moi à le connaître, vous pour lequel « il n'a rien de cache. Dites-moi s'il est bon, « s'il est droit. Guide;-moi, conseillez-moi . » Comme il fallait qu'à ce moment votre cœur se sentit faible ! Comme vous dévie; être tourmentée par l'incertitude '. Comme vous dévie; Vaimer pour n'avoir pas deviné le coup que vous me portie; ! Je ne suis qu'un homme sans grand courage et sans vertus héroïques. Vous ave; surpris sur mon visage le trouble dont je ne pouvais me défendre. Vous m 'avec plaint ; vous vous êtes accusée de n'être qu'une étourdie ; vous vous êtes excusée de m' avoir fait mal. Vous n'etie; pas une étourdie. Vous êtes une femme comme toutes les femmes, souvent généreuse et quelquefois cruelle, sans le savoir.

Et pourtant, je dois vous remercier parce que vous m'ave; permis de vous donner la mesure de mon dévouement. Vous ave; fait honneur à mon caractère en me supposant, par avance, incapable de trahir mon amitié pour André. Vous

m'ave^ donne la consolation d'être, par vous, juge lovai, et la courte illusion que je tenais votre sort entre mes mains. Eh bien! puisque jene peux m'empêcher, ce matin, de vous exprimer les sentiments bons ou mauvais qui m'ont animé et qui m'animent, laissez-moi me rendre cette justice que je n'ai pas hésité à vous dire ce que j'ai cru vrai, que je n'ai pas cherché, pour me donner T apparence d'une générosité facile, aie porter aux nues, pas plus que je irai prononcé une parole qui fût au-dessous de ses mérites. Je vous ai dit ce que je pensais, en toute sincérité. Je crois qu'il vous aime. Sans doute, en principe, je suis mauvais juge, car il fît me paraît pas qu'il soit possible à un homme de 12e pas vous aimer. Mais, en ce qui concerne André, f ai d'autres raisons plus intimes de croire qu'il vous aime. Je suis sur que, seule, une force despotique, violente, irrésistible était capable de le diriger vers vous, dans la confidence ou je l'avais tenu de mes sentiments à votre égard. Je suis sûr qu'il vous aime et que l'orgueilleux qu'il est s'efforce de vous cacher V étendue de son amour. Nous n'en pouvons parler ensemble, parce qu'il serait un peu gêné devant moi et que je le serais devant lui. Et cela, surtout, doit lui être pénible. Je le comprends, et je trouve pourtant ... A la réflexion, je trouve que nous avons tort. Car je lui ai dit

un jour ceci qui doit libérer sa conscience vis-àvis de moi : « Si je savais qu un autre pût, mieux ■ que moi, rendre Françoise heureuse, je me sacrifierais devant lui. ■ ■

Vous voye\, je suis très sage, je suis très cal me. Alors, d'où vient la tristesse qui in accable? D'où vient que je ne puis m'empécher de mendier auprès de vous un peu plus d'affection, pour cette preuve que je vous donne de mon inaltérable attachement? j'étais sincère quand j'ai prononcé ces paroles oit je m'engageais en présence d'André à me sacrifier devant autrui. Le moment est venu. Pourquoi suis-je faible? Je ne sais pas. Je le sens. Et cela rend inutile tout raisonnement. Ou ne raisonne pas plus contre l'instinct qu'on ne raisonne contre le flot qui monte, contre V or âge, contre le feu, contre toute force aveugle. Au fond du cœur, je vous le jure, je n ai aucune amertume et, toute chaude, mon amitié reste à André. Mats vous comprenez bien que ce n'est pas ma faute, que c'est plus fort que moi et que ça m'a fait quelque chose de savoir... Quand on a donné un four tout son cœur, même après des années on sent un vide là; on se souvient... Les vieilles blessures font souffrir quelquefois, quand le temps change. Après, on n'y pense plus.

Je ne sais pas si, cette lettre finie, je vous l'enverrai. Si vous la lisefa dites-vous bien que les

paroles n'expriment point ce qui est profond en nous et que vous ne save; de mon cœur que ce que j'ai réussi à vous en dire. Mais le meilleu r de lui, alle\ï vous ne pouve\ pas le connaître l...

Philippe.

Françoise à Philippe

Mon cher et bon ami,

Votre lettre attristée m'a profondément émue. Vous êtes vraiment un être exquis, et je suis fier e de vous et de votre amitié. La vie et le destin contrarient souvent nos rêves intimes. Mais vous êtes et sere\ toujours Tami le plus près de mon cœur. Je viens de vous en donner une nouvelle preuve en vous faisant cette confidence qu'A... doit ignorer. J'ai votre parole que personne ne doit savoir cela. Je vous embrasse ■pour votre bonté d'aujourd'hui et d'autrefois.

Cela n'était pas signé et prenait, de ce fait, un air de complicité qui lui fut doux. Jamais il ne s'était senti si près d'elle et à la fois si loin! Il relut, très ému, le billet et resta songeur devant cette ligne : « La vie et le destin contrarient souvent nos rêves intimes. » Qu'avait-elle voulu dire ? Rien, probablement. Elle avait cherché quelque

chosede vague, de très général, dont le sons apparent lût de nature à adoucir ses regrets. 11 pouvait tirer de là l'impression qu'elle eût préféré venir à lui et qu'elle allait à un autre sans que son rêve l'y poussât, -ans que sa volonté y fût pour rien. Elle s'excusait de dédaigner cette tendresse qui s'offrait à elle et qui lui eût été douce peut-être, pour aller se meurtrir ailleurs. « Vous êtes et serez toujours l'ami le plus près de mon cœur. » Il ne se dit pas que la minute où elle avait écrit cette phrase était déjà loin, qu'elle avait cède à l'impulsion d'un sentiment déjà éteint. Le temps qu'avait mis ce mot pour lui parvenir avait, très probablement, suffi à le lui faire oublier. Il était de la veille. Qui sait si, aujourd'hui, elle en eût retrouvé les termes? L'àme d'une femme est si mobile qu'à l'instant où nous lisons d'elle une lettre affectueuse ou tendre ou simplement émue, elle a déjà varié peut-être. Mais l'esprit de Philippe n'effleurait pas ces choses. 11 relut chaque mot. qu'il tint pour l'expression de sentiments durables. Il se sentait fier un peu qu'elle les eût confiés au papier. 11 perdait l'espoird'ôtre jamais

aimé d'elle; mais, si quelque chose pouvait atténuer la rigueur de son sort et le rendre supportable, c'était bien cette certitude qu'elle lui donnait d'être investi de sa confiance entière, d'entrer dans ses pensées, de connaître tous ses secrets, d'être de moitié avec elle dans tous les événements de sa vie intérieure, triste de ses tristesses et joyeux de ses joies.

Sa peine muait, se fondait en quelque chose de très doux. Les forces de son inutile amour voulaient s'employer. Elles englobaient Françoise et André. Elles l'incitaient à les servir. Il eût voulu les aider, aplanir tous les obstacles, travailler à leur union, être un peu l'artisan de leur bonheur. Il n'avait que des pensées généreuses. Il atteignait des régions élevées et goûtait, à renoncer à elle, à se dévouer pour elle, un singulier apaisement.

Alors, durant les jours qui suivirent, il assista en lui à un étrange phénomène. Son amitié pour André devint plus étroite, plus frémissante. Aucune jalousie, aucune basse envie ne troublait l'étendue de sa tendresse pour lui. Cette tendresse débordait de son cœur. Il se retenait

de se jeter dans ses bras, de pleurer, à son cou, des larmes consolantes. Il connut l'amour de ce rival, un amour mêlé d'admiration, un amour humble et fidèle. Il souhaitait qu'un lien nouveau les réunit, les rapprochât, les fit frères, el quand il le voyait, devant lui, discret, réservé, un peu gêné aussi, il brûlait de lui dire : <( Ouvre-toi. Livre-moi ton cœur. Tu n'as pas di' plus précieux auxiliaire que moi. » Il ne savait, à ces instants, quelle timidité, quelle secrète pudeur le retenaient silencieux. Ils n'abordaient jamais ce sujet. Mais André ne devinait-il point? Françoise ne l'avait-elle point averti? Ils ne se disaient rien et cela manquait à Philippe de ne pas pouvoir le conseiller, de ne pouvoir lui dire : « Sois bon pour elle. Aime-la comme je l'aurais aimée, si elle avait voulu de moi... »

En récompense de sa résignation et de cet attachement, Françoise lui manifesta une amitié plus démonstrative. Il se sentit réchauffé par le soleil intérieur qui se levait en elle. L'amour naissant lui inspirait de la bonté pour tous. Il s'éjchappaii d'elle par un regard, parun sourire,

[tarie simple geste de sa main ouverte, comme mille petits rayons dont il se sentait soudain tout illuminé. Mais peu à peu des remarques s'imposèrent à son esprit. Il constata que, lorsqu'il ne lui parlait pas d'André, elle était distraite, que, lorsqu'il se mettait en cause, lorsqu'il disait « moi ». elle ne l' écoutait plus. 11 constata comme elle avait change. Relatait-il autrefois une de ses impressions, elle en tirait aussitôt le caractère de généralité sur lequel la causerie s'engageait. Aujourd'hui elle lui opposait un visage absent, un visage vide d'où l'attention venait de fuir.

A chaque instant, maintenant, il recevait de ces petites blessures. Il déjeunait chez Françoise, un matin, ayec André. Il avait passé avec elle l'après-midi de la veille. Or, se tournant vers André, elle s'écriait :

— Vous vous rappelez, hier, cet homme qui passait rue Auber, à trois heures, eu habit, avec un parapluie.

Philippe pensait : « Je compte si peu pour elle qu'elle ne se souvient même plus qu'elle était avec moi. » Seul André comptait, exi s-

LE MAUVAIS AMANT 1 4.'i

tait. Les autres n'étaient que des comparses. Au cours de ce déjeuner, il prit nettement conscience de la façon différente dont elle les écoutait l'un et L'autre. Les mêmes choses, selon qu'elles étaienl dites par André ou par lui. éveillaient dans l'esprit de Françoise de l'intérêt <mi de l'indifférence. Celui-là pouvait se montrer inférieur, elle Le trouvait remarquable. Celui-ci pouvait se montrer remarquable, elle Le trouvait inférieur. 11 eut l'occasion, un moment de dépenser quelque intelligence. Elle ne l'entendit même pas. Et il pensa : c< L'un de nous est aimé d'elle : il est dans la lumière. L'autre qui ne L'est pas reste dans l'ombre. Dans l'ombre aucune de nies qualités n'apparaît. Je pui^ me surpasser, me montrer original, curieux, intéressant, «lire fcdes choses rares, dégadu charme, elle ne s'en avisera même pas, tandis que l'être aimé peut, pour la même raison, débiter des inepties, être, insignifiant et terne, elle le verra briller. Les moindres reliefs de sa personnalité lui apparaissent, elle découvre Le moindre de ses mérites. Il peut se taire sans être tenu pour niais. Il a la grande

sécurité de ne jamais déplaire. Elle l'admire ef, s'il lui vient à l'esprit de nous comparer l'un à l'autre, elle le jugera, en toute sincérité, supérieur à moi, parce qu'elle ne nous aperçoit pas l'un et l'autre à la môme place et sous le même éclairage. »

Bien qu'il pensât ainsi, il ne pouvait s'empêcher de donner, par coquetterie, la mesure de sa valeur; il se mettait en frais ; il parlait avec recherche et lucidité. André l'interrompit pour s'écrier d'une manière enfantine :

— Et patati, et patata et patapoum !

Il répéta « patapoum » en gonflant les joues, ce qui fit rire Françoise aux éclats. Encouragé par ce succès, il se trouva drôle lui-même, arrondit les bras pour imiter l'embonpoint de son ami, ajouta :

— Gros patapouf.

Alors, devant les yeux navrés que roulait Philippe, leur gaieté s'accrut. Françoise riait aux larmes.

— C'est bète de rire comme ça, disait-elle. Et Philippe songeait que, pris séparément.

l'idée ne fût venue à aucun d'eux de se moquer

de lui. Réunis ensemble, ils perdaient toute générosité. Il soupira, demeura morne, le déjeuner fini, bien que son camarade, en passant au sillon, lui donnât, pour le secouer, de petites tapes cordiales sur l'épaule. Il se vit isole d'eux, en tiers ici, en trop bientôt.. Ils avaient de courts regards de l'un à l'autre, un air de se

e prendre ;i demi-mot, d'être du même avis,

de s'esclaffer aux mêmes instants pour des choses qu'eux m-iiI- savaient. Comme il avait pii- un.' revue et la feuilletait à l'écart, elle s'approcha de lui, désireuse, à son tour, de dissiper toute ombre dans son esprit :

— Chantez-moi quelque chose, voulez-vous? Votre ami vous accompagnera.

Il avait une jolie voix de baryton. Elle lui offrait l'occasion de briller. Mais il ne voulut voir là qu'un effet de sa complaisance. Il répondit :

— Non, vraiment, je ne suis pas en train.

— Tiens, dit Audit', déjà au piano, voici une chose qui esl tout à iïiit dans ta voix.

11 élevait dan- sa main une partition. Françoise dit :

— Plaisir d'amour. Il le chante très bien... Allons, ne vous faites pas prier.

Elle se laissa choir avec nonchalance au fond d'une bergère, pendant que Philippe, docile, commençai l :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment.

Chagrin d'amour dure toute la vie.

11 chantait joliment, d'une voix bien timbrée et douce en même temps, avec une sorte de simplicité qui n'était pas sans charme. Françoise fermait les yeux pour mieux entendre et balançait la tète.

« Tant que cette eau coulera doucement, L'eau du ruisseau qui borde la prairie. Je t'aimerai », me répétait Sylvie.

L'eau coule encore. Elle a changé pourtant!

L'étonnement naïf de ce cri d'amoureux la ravissait chaque fois. Comme elle ouvrait les yeux, Philippe, à ce moment, sentit se former sur son front une goutte de sueur qui roula sur sa joue. 11 eût voulu l'arrêter net, la réduire, la résorber, pour que Françoise ne la vît pas. Préoccupé parelle, sa voix fléchit. Or le regard

LE MAUVAIS A M AVI 1 i-7

de Françoise était sur cette goutte, précisément, et il s'attacha à cette idée <j i h*, séduite pur sa voix, cllf L'épiait, cherchai un détail défavorable, notai! tout exprès ce qui pouvait l'amoindrir et, pur contraste, rehausser André. Il tira son mouchoir* dont il écrasa rudement la goutte pendant qu'il reprenait avec plus de force, après cet instant de menue souffrance inexprimée el secrète :

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment.

Chagrin d'amour dure toute la vie.

Un autre jour : C'était dans sa chambre. Elle avait demandé qu'on lui préparât « ses affaires » pour sortir, et Juliette disposait sur le lit des jupons, une Pobe de ville, le chapeau, les gants que madame allait mettre ». Françoise donna l'ordre d'y joindre «lu linge de corps, et Philippe comprit qu'il devait sortir. Pendant qu'elle lui parlait, il pensait: Il faut que je la quitte avant qu'elle me congédie. » Il sentait qu'imperceptiblemenl il se trouverait humilie', si elle lui disait : < Allez-vous-en. » Il tenait à ce que l'initiative vint de lui. il tenait à attester qu'il

avait assez de tact pour se retirer, le moment venu. D'autre part, car cela étaii a la fois très simple et assez compliqué dans son esprit, il ne voulait pas montrer non plus la discrétion du premier venu. S'il n'était qu'un camarade pour elle, il était du moins cela et comptait atteindre la dernière limite assignée à la camaraderie. Il mesurait puérilement sa qualité d'intime au temps qu'il demeurerait ici, et il n'entendait pas perdre une seconde à laquelle il se croyait droit.

— C'est curieux, observa-t-il. on ne rencontre plus Le Meslay, quand on vient chez vqns.

— Nous sommes en froid, dit-elle.

— Tiens, je l'ignorais. A quel propos?

— Tout simplement parce que le ton de ses plaisanteries me déplaisait et que je le lui ai dit.

Il songea, devant cette sévérité qui ne s'accordait guère avec son indulgence d'autrefois, que Le Meslay déplaisait surtout à André. « Moi-même, se dit-il,' elle ne me tolère que parce que je la seconde dans ses projets, parce

qu'elle trouve en moi nu allié. Je ne suis plus pour elle un ami de quatre ans. Je ne suis plus Philippe, mon vieux Philippe » d'autrefois. Je suis le compagnon d'André. C'est ma seule raison d'être ici. Et malgré qu'elle me dise : ybus êtes mon meilleur ami», je sens bien que je ne lui suis plus rien, que le fil qui nous rattache peut se briser un jouron l'autre, selon l'humeur d'André. Que" je cesse de lui plaire demain, et, comme Le Meslay, je devrai quitter

la place. »

Il vit, à ce moment, que Françoise ouvrait la bouche pour le congédier. Il sursauta :

— Je file.

Comme il partait; il entendit qu'elle disait à la femme de chambre :

— Pendant que j'y pense : si M. Delorme venail en mon absence, vous le feriez attendre. Je serai rentrée à cinq heures.

Cette phrase raccompagna dans l'escalier, puis dans la rue : « 11 viendra, ils s'embrasseront. Il venail de la quitter vite, comme pris en faute, car il usurpait cbez elle une place qui

n'était plus à lui. Elle lui avait donné une

poignée de main distraite. Jamais encore il n'avait éprouvé, si vive, si nette, cette sensation de dépossession. André, amené par lui dans cette maison, y prenait toute la place et l'en chassait. Cela lui parut injuste. Il avait, en marchant dans la rue, l'impression d'une déchéance et l'idée que c'était visible. Et il se répétait machinalement :

— Il viendra, ils s'embrasseront.

Il se trompait. Ils n'en étaient pas là, encore. Françoise se défendait. André aussi. Ils traversaient cette période radieuse et trouble où l'amour naît. Ils se plaisaient, ils s'attiraient mutuellement. Mais, au lieu de tomber dans les bras l'un de l'autre, ils s'épiaient, ils s'observaient comme des adversaires. La présence d'un tiers les distrayait de leur lutte, amenait entre eux une détente et ne laissait plus subsister dans leur cœur que de la tendresse confiante. Ils se désiraient et se le manifestaient sous la banalité de leurs propos, par des regards bons et simples. Jamais ils ne furent plus unis que quand Philippe était là. Ils tombaient d'accord aussitôt pour soulager leurs nerfs sur lui. Seuls, au

LE MAL VAIS AMANT liil

contraire, ils se ramassaient sur eux-mêmes. Le

tête-à-tête favorisait leur disposition combative. André retrouvait son orgueil, et Françoise, sa sensibilité ombrageuse et sa peur de souffrir. In hôte se levait ainsi à coté de chacun d'eux, hùte invisible, mauvais hôte qui les séparait. Ils n'étaient plus des enfants; ils avaient l'expérience de l'amour, pour en avoir connu, elle et lui, les plaisirs et les larmes. Ils se croyaient adroits et forts. Ils l'eussent été, en effet, s'il ne se fut pas agi d'eux-mêmes. Un médecin qui diagnostique avec sûreté un mal chez autrui perd sa lucidité dès qu'il se trouve en cause. Ils s'analysaient trop, s'égaraient dans le détail, accordaient trop d'importance à des choses insignifiantes et manquaient, le moment venu, de décision. C'était à qui réduirait l'adversaire. Ils se devinaient, découvraient parfois leurs ruses réciproques, et la victoire n'était à personne. Même si parfois l'un d'eux remportait un avantage momentané, son succès n'était que le résultai négatif de l'abstention de l'autre. Leur jeu, curieux à suivre pour un tiers, leur cassait la tèteà la façon d'une partie compliquée d'échecs

que les partenaires entêtés ne veulent pas abandonner. Ainsi ils gaspillaient leurs forces, endettaient leur bonheur et s'énervaient.

Cependant l'attraction grandissait. André, depuis son imprudent aveu, se gardait bien de prononcer une parole qui le mît vis-à-vis d'elle dans une position inférieure. Il ne la dominait pas. mais n'était pas dominé. Comme elle lui parlait souvent de deux amis auxquels elle était attachée, il comprit qu'elle voulait exciter sa jalousie et ne broncha pas. Le premier, un camarade d'enfance, capitaine à Tunis, ne lui parut pas dangereux. Le second, qu'elle avait connu à Londres, au cours de représentations données par elle à Drury-Lane. l'occupa davantage. Il revenait plus souvent dans leurs conversations. Elle le lui nomma : « William Feltone », et, comme il lui demandait avec impertinence: «Qu'est-ce qu'il vend? » elle répondit avec gravit'1 qu'il était « dans les affaires», ce qui ne l'empêchait pas d'être très intelligent et très distingué. ((C'est un homme très bien», ajoutait-elle, et elle avait pour lui une grande estime qu'elle croyait partagée.

— Quel âge a-l-il ?

— Trente ans.

— Et il vous plaît ?

— Comment l entendez- vous ?

— Vous le savez bien.

— Pourquoi me demandez-vous ça ?

— Pour rien.

Et elle pensait, narquoise et satisfaite: «Tu y viens, mon bonhomme. >>

Un matin, comme ils causaient de choses indifférentes, elle le vit distrait, soudain, et remarqua que toute son attention allait à un petit bureau-secrétaire sur lequel était jetée négligemment une lettre timbrée de Londres. Une joie secrète la pénétra, à suivre son manège. 11 commença par déplacer son siège de façon à découvrir de face le petit meuble; puis, tout en parlant, il promenait ses regards sur la bibliothèque, sur un tableau, sur tous les objets voisins <•!, insensiblement, ses regards venaient se poser sur la lettre au timbre anglais. Il l'apercevait de biais, oblitérée lourdement, avec une suscription large, tracée régulièrement d'une écriture masculine et commerciale, à l'encre

154 LE MAUVAIS AXANT

bleue. Et ce petit carré de papier le retenait et l'irritait. C'était ici comme un peu de la présence de William Feltone, cet homme intelligent, « cet homme très bien » , dont il se sentait jaloux. Alors Françoise résolut de le tenter. Sous un prétexte quelconque elle passa dans son cabinet de toilette, dont elle laissa la porte ouverte et, par un jeu de glaces, continua de l'observer. D'abord il ne bougea pas, comme fasciné par la lettre. La voyait-il ou fixait-il, pensif, un point vague ? Un témoin non prévenu n'eût osé se prononcer, car son visage marquait une parfaite indifférence. Mais elle regarda ses mains, ces mains qui, chez l'homme, sont l'expression la plus manifeste de tous les mouvements brusques et violents de son âme, ces mains par quoi il se trahit toujours. Elles tremblaient visiblement. Il se leva. La curiosité qui le dominait était irrésistible. Il s'approcha du petit bureau. Elle suivait toujours le tremblement de ses mains impatientes et nerveuses. Il prit la lettre, avec une décision subite, la tourna entre ses doigts, examina le timbre, l'écriture, puis la reposa sur la tablette du bureau et s'éloigna. Il vint près

de la cheminée. !l semblait n'y plus penser, apaisé par cette première el toute vénielle indiscrétion. Mais il y pensai! encore. Il ne pensait qu'à elle. Ses mains disparurent à demi dans les poches de son gilet, puis s'élevèrent, le pouce [»,t -se dans les entournures, à l'aisselle, puis redescendirent. Il tambourina une marche sur le marbre, revint près de la lettre, la loucha, la reprit, hésita, la reposa, la reprit de nouveau. entrouvrit l'enveloppe, tira timidement un coin de la Ici lie. la tira tout entière. A ce moment il jeta un inquiet regard derrière lui, vit Françoise qui revenait, perdit contenance, et elle dut réprimer une envie folle qu'elle avait de se jeter dans ses bras.

Vingt fois, ainsi, sur le point de s'abandonner, elle se raidit devant le danger de se donner un maître.

Vu soir notamment, comme il était venu la voir au théâtre et qu'ils étaient partis ensemble, elle songeait, dans la voiture qui les ramenait, à la phrase <|u'elle lui dirait pour le retenir tout à l'heure, quand il prendrait congé. Il avait oublié chez elle des estampes anciennes: elle

pourrait l'inviter à monter les prendre. Elle se représenta sa surprise et aussi sa joie. Mais L'idée qu'il triompherait lui fut insupportable. It se taisail. et. dans l'ombre de la voiture, elle le devina si attentif, si clairvoyant, qu'elle se crut pénétrée et rompit le silence pour tenir des propos quelconques. Mais comment eût-il pu deviner son trouble ? Il parla à son tour. Il élevait la voix parce que la voilure faisait, sur les pavés, un bruit assourdissant. Et, reprise par sa tentation, elle sentait le délicieux malaise grandir en elle. Ses jambes défaillaient. De quoi parlaitil? Elle tressaillit parce qu'il lui prenait la main dans le feu de sa démonstration! 11 devait discourir sur un problème bien passionnant. Elle perdait la tète. Elle avait la gorge sèche, et ses tempes battaient parce qu'elle songeait, avec une force de désir irrésistible : <« Tout à l'heure je le retiendrai. » Celte pensée la grisait. Cependant des lambeaux de phrase lui parvenaient. Celaient des : « Mais jamais, notez-le bien, un homme placé dans ces conditions... » ou bien : « Je vais bien vous étonner. Je ne crois pas du tout... » Elle n'était pas étonnée. Elle ne notait rien. Elle

ne savait pas. Elle se voyait emportée par une puissance impérieuse et douce qui Faisait virer

son esprit et brouillait ses idées. Tout à l'heure. elle le retiendrait! Tout à l'heure, elle I" retiendrai! ! La voiture s'arrêta. Elle descendait. Le moment était venu. Son cœur battait à grands coups et sa main était moite sous sud gant. 11 descendit aussi, renvoya la voiture et dit :

— Je vais marcher un peu pour rentrer. Françoise était devant sa porte, le doigt sur la

sonnerie. Elle n'appuyait pas encore sur le bouton, qu'elle quitta, même, pour serrer la main d'André. A ce moment, elle pensait : « Allons, parle ! parle ! »j et sa voix ne sortait pas. Elle était paralysée. Il allait partir. 11 partait. Une seconde encore et il y aurait entre eux la distance du premier pas.

— A un de ces jours.

Elle répondit de la tête. Elle n'avait rien dit. Elle avait éprouvé une peur instinctive, une peur — irraisonnée, insurmontable, de l'inconnu qui était en lui. de tout ce qui lui échappait dans cette nature lier.' <>t dominatrice. Du moins c'est ainsi que. maintenant, elle s'expliquait son silence. Il

était parti. Son ombre s'éloignait, diminuait, s'effaçait dans la nuit; elle reparut sous un bec de gaz pour disparaître à un tournant de rue. Et Françoise, le cœur serré, ne vit plus rien que la rue vide.

Le premier samedi d'août, André et Françoise arrivèrent, dans l'après-midi, à Sainte-Àulaire,

petit village situé au faite d une montagne entre Lausanne et Vevey. Le médecin avait conseillé la Suisse à Françoise, pour se reposer de ses fatigues. Cinq cents mètres d'altitude, pas plus. Or, comme André, se plaignant d'insomnies, avait projet»', pour corriger sa nervosité, défaire une cure d'air à cette hauteur, ils étaient tombés d'accord pour prendre leurs vacances ensemble. Cette idée, quand il l'émit le premier, les enchanta par quelque chose de jeune, de libre, d'aventureux. C'était une escapade d'écoliers. Personne ne devait savoir où ils étaient. Ils vivraient pleinement, dans ce petit village perdu qu'André connaissait pour s'y être réfugié une année, dans une crise d'humeur noire qui lui faisait fuir tout visage connu. Et qui sait? Ils tireraient peut-être du milieu où ils seraient

h'O LE MAUVAIS AMANT

plongés l'enseignement d'être spontanés et simples, de renoncer à leurs subtilités, à leurs ruses, de se laisser aller à s'aimer, sans contrôler par la raison les mouvements de leur cœur.

Juillet venu, lui était parti d'avance et l'attendait à Lausanne. Jusqu'au dernier moment, il avait douté qu'elle vînt, et une fièvre d'impatience le rongeait quand, vers neuf heures, le matin, il la vit arriver. Jls avaient pris le train jusqu'à Vevey, y avaient déjeuné, et maintenant, dans l'ensoleillement de l'après-midi, au pas de deux mulets, dans une vieille voiture poudreuse, ils montaient lentement, par des chemins bordés de vignes, balancés, cahotés et s'exprimant l'un à l'autre par des regards tendres leur joie d'être réunis là. loin de tous. Elle n'avait pas même amené Juliette, pour donner plus de mystère à leur retraite, pour que le changement fut plus complet, pour goûter la saveur d'une vie toute neuve.

Une lassitude heureuse endormait leurs âmes dans la monotonie de cette montée. Les vignes succédaient aux vignes et le chemin tournait sans cesse, entourant de ses la-

LE MAUVAIS \M.\NT i61

cets la montagne, comme pour la cerner e' la mieux conquérir. A mi-chemin, en traversant ( îhexbres, André reconnut avec émotion des écriteaux portant cel avertissement : Au pas » el qui jalonnaient Tunique rue. La couleur des maisons, la petile église, une boutique d'hor-

r. une métairie, un scieur de bois, étaient d'humbles détails qui, à chaque pas maintenant, remuaient en lui des souvenirs. Ce ruisseau, cette prairie, l'ombre de cet arbre lui rappelaient Ici matin de solitude, telle promenade. tel le rêverie bercée par tel rythme musical enfui de -a mémoire, mai- dont l'attendrissement lui restait. Il savait qu'au tournant de cette route - ouvrait le passage à niveau du chemin de fer qu'on montait ensuite, laissant à gauche la petite .are de Chexbres. 11 revoyait tel poirier au bord du chemin, el telle fontaine rustique où l'eau coulait par la fente de deux pierres. Une mélancolique volupté se mêlait

j"i'-. celle de revoir ce paysage dont le sol, ;i chaque pas, éveillait en luiun petit fait oubli :. celle d'y revenir pour une idylle avec Françoise, seul avec elle, comme aux premiers

âges du monde. Et c'était une volupté profonde, profonde comme ces choses qui leur faisaient cadre, comme ce décor qu'il allait emplir d'elle comme ce décor à cette minute auguste, dans cette fin de journée. Le soleil déclinait. Il semblait que mille petits ouvriers invisibles passaient dans l'air et. simultanément, éteignaient des reflets, l'émeraude de cette feuille, l'éclair de ce brin d'herbe, le miroitement de cette eau. C'était l'heure surnaturelle, l'heure silencieuse de la grande métamorphose. Les couleurs pâlissaient ; des nuances naissaient si fragiles, si fuyantes, que l'œil avait peine à les saisir. Nuances de nacre, nuances d'opale, vapeurs dorées, ombre et lumière. Elles s'évanouissaient, se fondaient, se perdaient dans l'espace, comme volatisées insensiblement. De larges Heurs jaunes qu'on nomme soleils penchaient leur tête sur leur tige haute et commençaient à refermer leurs pétales. Un sentiment de paix et de mystère se répandait dans l'âme et l'endormait. André, d'un regard doux, embrassa sa compagne, la vit grave et rêveuse. Il ne souhaitait plus rien, et ce qu'il éprouvait

était tri que s'il avait dû le traduire, il n'eût trouvé que ces mots simples : « L'heure est bonne. Je suis bien. -

l'u dernier tournant ouvrit à leur vue un chemin caillouteux. A cinquante mètres, se dressait la façade Manche d'une ferme et, un peu plus loin, un petit chalet entouré de noyers. C'était là. Il se pencha pour mieux voir et dit au cocher de s'arrêter à la ferme. Déjà ils étaient arrivés. Il avait mis pied à terre, aidait Françoise à descendre

— C'est ca? lit-elle, inspectant le lieu avec une petite mine désappointée.

Fne paysanne était accourue. Elle était vieille, avec des lèvres plissées, résorbées par le vide des dents.

— Vous avez reçu mon mot, Madame Ghapu? Tout est prêt ?

— Oh! tout est prêt, Monsieur. Nous vous attendions depuis jeudi.

Ils échangèrent quelques paroles. Françoise remarqua l'extrême propreté de cette femme et de la ferme. Des poules picoraient sur le sol et, dans un grand récipient de pierre où trem-

pait du linge. l'eau d'un robinet tombait goutte à goutte. Une table verte, au loin, dans la prairie, les attendait, et, pendant qu'on déchargeait les bagages, la paysanne leur proposa de goûter, ce qu'il tirent. On leur servit du lait de chèvre et des gâteaux rustiques. La prairie étendait sous leurs pieds un tapis de velours vert tout parsemé de genêts d'or. Un petit bois de sapins la limitait au loin. Ils regardaient ces choses avec tranquillité. Un peu du calme du soir semblait être descendu en eux. Ils eurent ensemble la même impression de recul et de solitude, se sentirent rapprochés, se sourirent avec celte pensée. « C'est bien nous qui sommes là? Est-ce drôle! » Mais Françoise voulut voir le chalet, qu'une grange lui masquait. Et ils allèrent le visiter.

C'était petit, propre et simple. Au rez-dechaussée, une pièce servait de salon, avec un guéridon d'acajou, un canapé de velours rouge, recouvert de carrés au crochet, et, pour tout luxe, un piano désaccord*' où André, du premier coup, posa le doigt sur deux touches mortes. Ils sourirent et passèrent dans la salle à manger

LE MAUVAIS UtfANT I6S

démodée ei nue. Au premier, deux chambres. Le plafond en était bas avec des poutres apparentes. Un lit de noyer, de profondes armoires, le parquet de sapin très blanc, d'humbles tableaux aux cadres de bois découpé. Us donnaient un bref regard et disaient :

— C'est très bien. C'est tout ce qu'il faut.

Et ce qui les étonnait, c'est que ce décor qui, transporté partout ailleurs, leur eut paru misérable, ne leur inspirait iciaucun sentiment de tristesse. Etait-ce l'éclairage, le lieu, l'inaltérable sérénité du paysage, la majesté de cette lin de jour? ces humbleschoses leur paraissaient un peu risibles et touchantes, mais graves à la façon de ces vieilles paysannes en robe noire, en bonnet du dimanche, qui reviennent très raides et silencieuses de la messe. Et ces raffinés <|iii ne pouvaient concevoir l'amour que dans un cadre de luxe ne furent pas assombris par ce petit chalet plus que modeste. Le léger désappointement de Françoise en pénétrant, dans la ferme avait fui. lisse sentaient indulgents et gais, gais surtout d'être libres, d'être jeune-.

d'être seuls et de se plaire. Comme ils redescendaient, M"" Chapu leur présenta sa fille, Angèle, qui devait les servir. Elle était grande, avec un front bas, quelque chose de soumis, de doux et d'obtus dans la physionomie. André lui trouva un profil de chèvre. La fermière, avec un mélange de déférence et de familiarité, leur apprit qu'elle était fiancée au fils de l'aubergiste, Eugène, son cousin, un garçon très méritant. Elles se tenaient devant eux, la mère et la fille, celle-là plus libre, celle-ci intimidée, avec un sourire gauche, les mains croisées sur son tablier. Françoise conquit la mère en paraissant s'intéresser à ses propos. Mars Andrécoupa court à l'entretien, et ils s'en furent visiter le petit bois de sapins.

— A quelle heure Monsieur et Madame veulentils dîner? demanda la fermière.

— A huit heures, n'est-ce pas? dit André en consultant Françoise. A huit heures.

Ils étaient déjà loin. Françoise s'était débarrassée de son grand cache-poussière. Elle quitta ses gants et ils marchèrent côte à côte silencieusement.

— Quelle belle journée ! dit-elle. Et commeil

l'ait bon ici ! Quel silence!

11 leva la tête.

— On dirait que nous sommes plus près du ciel que des hommes.

— Il n'y a plus personne que nous.

— C'est délicieux.

— C'est délicieux.

Ils se laissèrent griser par les délices qu'ils exprimaient. Puis. André parla :

— Voyez tous ces chemins en lacets que nous avons -ni vis pour arriver à notre demeure. Voyez comme on découvre bien notre maison au milieu de cette énorme bosse de terrain. Elle domine tout le paysage. Il semble quelle domine le monde. Où trouverons-nous un refuge moins accessible à la cohue des imbéciles? Un imbécile s'ennuierait ici où il n'y a pas d'hôtel, pas de casino, dans ce village, ce hameau composé de trois maisons éparses. Quel charme nous y trouvons, nous! Ce silence, cette grandeur des choses, cette paix auguste ouvrent de l'espace à notre esprit. Le rêve n'entre-t-il pas dans votre âme, à vous sentir marcher sur le dos de cette

énorme bête accroupie et immobile, à voir, comme à petits pas, venir la nuit? N'est-ce pas troublant et divin d'être réunis là, loin de tout, par le seul eli'et de notre caprice, parce que cela nous a plu ?

Elle se serra contre lui.

— Ne pensons pas. Ne pensons plus, ditelle.

Des insectes bruissaient autour d'eux, des sauterelles, des criquets verts. Des moucbes volaient, de jolies mouches aux ailes rouges et noires, et il y avait aussi des guêpes dorées, mais plus rares. Leur bourdonnement, par instants, emplissait le silence, puis cessait brusquement. On les devinait lasses et prêtes à s'endormir. Tout s'apaisait, s'endormait dans lalumière mourante. Le velours des prairies se fonçait peu à peu. L'ombre du crépuscule descendait sur les lointains. Ils étaient à mi-chemin du petit bois et s'engageaient dans un sentier creux André, là, se sentit ému à crier.

— Ce petit sentier, vous verrez, au matin, comme il fait doux de s'y promener. Tout llambe sur les plateaux; les vignes éblouissent

le regard; l'air es! d'une chaleur ardente. Ici, c'est une fraîcheur et un recueillement d'église. Ces petits arbres vous protègent du soleil, et vous marchez dans une dentelle d'ombre. Vous entrez vivant dans un décor enchanté. Les nuances adorables de ces mille feuilles transparentes suii t de la féerie. Nulle part je ne me suis senti en plus intime communion avec les choses. Que de fois je me suis accroupi là, dans une sorte de somnolence éveillée, dans un abrutissement exquis ! Est-ce l'atmosphère propre à ces régions où nul chant d'oiseau ne trouble le silence ? Vous verrez, vous éprouverez cela comme moi. Il me semblait que je n'avais qu'un geste à taire pour étreindre la nature. Cela vous parait absurde.

— Non. du tout.

— Car la nature, voyez-vous, est comme une femme. Elle a ses pudeurs comme elle, ses caprices déroutants et ses abandons imprévus Elle est coquette. Elle nous voit venir. Elle sent nos cœurs se dilater d'émoi. Alors, elle s'attarde, elle sourit; elle nous donne l'illusion que nous allons l'étremdre. Et, quelquefois, sans

170 LE MALVAIS AMAM

pensées, pareils à elle, animés des mêmes forces obscures et magnifiques, il semble que nous la pénétrions intimement. Mais que survienne le moindre incident, une feuille qui tombe, le vent qui passe, un passant indiscret, et voici que, prête a s'abandonner, elle se referme aussitôt plus mystérieusement... Ici le silence est tel qu'on participe à son œuvre, qu'on se mêle à elle, qu'on fait partie d'elle, qu'on l'écoute vivre, au milieu de ces petits arbres qui ne bougent pas, dans cet enchantement vert, dans cette intimité d'alcôve.

Il parlait avec facilité, redisant naturellement des paroles qui durent être dites de tout temps par ceux qui promenèrent dans un paysage une âme d'amoureux. Le sentier, vers la fin, se resserrait. Il devait, à chaque pas, lui ouvrir un passage en écartant des branches qui se replaçaient derrière eux. comme un rideau se referme. Ils atteignirent ainsi le petit bois de sapins. Les arbres s'en élevaient droits, d'un seul jet, vers le ciel, cherchant la lumière dont ils tiraient la vie. Le sol était jonché de feuilles mortes accumulées par les hivers et qui se bri-

saienl sous leurs pieds avec un petit bruit sec. André retrouva, disposés en croix, deux arbres fauchés par un orage et auxquels on n'avait pas touché depuis son séjour ici. Il vint s'asseoir, comme il le faisait autrefois, sur l'extrémité de l'un et se balança. Il dit à Françoise les mille particularités de ses promenades solitaires en ce lieu, pendant que, de temps à autre, se détachait une de ces dures pommes de pin qui roulait sur les feuilles mortes. \n sentiment égoïste le ramenait au passé, à ces heures enfuies et qu'il eût voulu revivre. Il oubliait sa compagne. 11 s'attendrissait sur luimême. De là il tomba dans des pensées qu'il exprima :

— Je songe qu'un jour, dans quelques années, loin d'ici, je me rappellerai avec émotion notre promenade actuelle avec tous ses détails, ce que nous avons dit, la paix du soir, les feuilles mortes, ce petit bois, la couleur de votre robe, la forme de votre chapeau, votre démarche légère et grave ; je me rappellerai tout cela et me sentirai défaillir à l'idée que c'est passé, que c'est fini. Alors je m'étonne, comprenez-

moi, do ne pas éprouver de félicité plus grande, à cette minute qui m'apparaîtra lumineuse plus tard et que de toutes mes forces je souhaiterai revivre. Ainsi voyez, j'ai connu des heures très ordinaires durant mon premier séjour ici. Aucune joie ardente ne dilatait mon âme. J'étais bien; j'étais seul; j'étais calme. C'est tout. Il ne s'est rien produit que je puisse regretter, et voici que de retrouver ce lieu, ces choses, une ferme, un chalet, ce chemin creux, ce petit bois, ces deux arbres couchés par l'orage, je ne sais quelle mélancolie de regret s'empare de moi. Je me suis aperçu tout à l'heure que je vous avais presque oubliée. Je me revoyais avec une précision singulière à cheval sur ce tronc et me balançant. Et cette vision me fascinait. D'où me venaient cette palpitation, celte brusque chaleur à l'esprit et cette onde si douce dont j'étais intérieurement caressé? Eclairé par mon souvenir, cet instant négligeable m'apparaissait précieux et me grisait. Pourquoi? Parce qu'iln'est plus. Parce que, quoique je fasse, je ne le revivrai jamais et qu'il faut, hélas! qu'une chose soit passée, pour que nous en concevions tout le

prix, pour que nous en savourions tout le charme.

Il s'interrompit, craignant de l'ennuyer. Elle .lit :

— Comme c'esl vrai ce que vous dites là!...

11 vit que ses paroles, une à une, étaient attendues . reçues par toute son attention éveillée.

Il lui savait gré. généralement, d'être une excellente auditrice. Elle ne se contentait pas d'écouter. Elle comprenait. Il l'estimait d'être apte à saisir des nuances, de s'adapter si bien à la forme déliée et capricieuse de son intelligence. Ils revenaient .à petits pas, par un autre chemin, en contournant le petit bois.

— Le malheur, reprit-il, c'est qu'on ne sait jamais si l'on est très heureux dans l'instant où nous sommes. On ne le sait qu'après, semble-t-il, quand c'est passé, quand c'est fini. La minute heureuse, qu'est-ce que c'est? Le save/.-vous ? Qu'éprouve-t-on ? On ne désire rien. C'est l'arrêt des tentations, des souhaits,

des désirs ; c'est quelque chose qui serait à la fois du vide et de la plénitude. En jouit-on 1 On ne sait. L'étrange chose ! Le bonheur n'es! appréciable qu'à l'état d'espoir ou à l'état de regret, non à l'état de réalité présente. Exaltation de l'espoir! Mélancolie du regret! Cela seul compte. C'est vrai... Nous sommes ainsi faits que ce qui peut nous arriver de meilleur nous n'en éprouvons vraiment le charme qu'avant, par l'imagination, ou après, par le souvenir. Nous pensons avec force à un instant heureux qui vient. Quand nous y sommes, notre esprit cesse de l'apercevoir, parce que nous le vivons instinctivement, physiquement, avec toutes les puissances animales qui sont en nous. Mais nous y repenserons dès que nous l'aurons dépassé, parce que nos facultés intellectuelles ne nous servent qu'à tenter de mettre des rallonges à la vie, parce que l'éternel effort de l'homme est de ressaisir ce qui lui échappe, de lutter avec le temps, de résister par ses œuvres à la fuite de tout.

Françoise, en l'écoutant, revoyait ce matin où, de sa fenêtre, elle l'avait regardé partir,

après sa déclaration brutale : « Et si j'étais amoureux de vous, moi? » Elle retrouvait les pensées qui l'avaient agitée en fixant son dos i[ui s'éloignait, et cette phrase môme lui revint, qu'elle redit mot pour mot :

— Nous sommes des vases trop petits.

Une félicité trop vive, comme un jet trop brusque, rejaillit hors de nous sans nous emplir.

Il la serra contre lui, avec effusion. Il l'aurait embrassée fraternellement, heureux qu'elle comprit et sentît si bien toutes choses. Ils étaient revenus vers la prairie toute parsemée de geîuts d'or. Ils foulaient l'herbe drue et marchaient à l'aventure. Du plateau où ils étaient, ils découvraient, d'un coté, Chexbres, le passage à niveau, une petite gare et la voie d'un chemin de fer local qui venait se perdre au-dessous d'eux dans un tunnel. De l'autre coté, c'était la chaîne des Alpes, apparues au-delà d'un grand espace, d'une sorte de vaste entonnoir, au bas duquel dormait le lac de Genève qu'ils n'apercevaient point. Mais les cimes se détaillaient nettement, frappées d'un dernier rayon de la

i76 LE MAUVAIS AMANT

lumière mourante. On distinguait sur leur robe fauve de petits détails, des arbustes, le toit dune maison, de petits chemins. D'autres monts, plus éloignés, se perdaient, semblaient se vaporiser dans le crépuscule. Gomme André s'était un instant écarté de sa compagne, il l'appela :

— Françoise î

Et il tressaillit, parce que toute une série d'échos allant en s'éteignant répétait avec une netteté singulière la fin de ce mot :

— Oise... oise... oise...

C'était comme un étirement élastique de sa voix, comme si lui-même avait prolongé par saccades la dernière voyelle. Il chercha d'où venait l'écho et, pour l'éprouver, jeta cette exclamation :

— Ah !

— Ah ! ah 1 ah! rendit l'écho avec une précision étonnante.

Cela semblait sortir de terre, tout près de lui. et, en même temps, venir de plusieurs points invisibles dans l'air, comme si une bande de génies malicieux le narguait dans l'ombre impéné-

trahie qui l'entourait. C'était à croire que quelques êtres possédant sa voix, un double de lui-même, à son tour dédoublé, s'éveillaient soudain dans ce paysage de silence et de nuit. Ainsi ce phénomène si simple, si naturel de l'écho empruntait au mystère de cette heure un pouvoir troublant auquel bientôt André échappa, mais que Françoise, avec ses nerfs de femme, subit plus longtemps.

— Ho!

— Ho! ho! ho!

— lli!

— Hi! hi! hi!

Il émit successivement toutes les voyelles, que l'essaim des voix répéta. Rendu au sens de l'observation, il remarqua que les notes aiguës portaient moins que les notes graves, que le son de 17 et de Vu se perdait à l'oreille, tandis que Va. IV et Vo étaient longuement renvoyés d'écho en écho avant de s'éteindre. Il rit, fit naître une cascade de rires diaboliques. Et Françoise voulut rire aussi. Mais elle y mit quelque appréhension. Son rire se brisa, et cela acheva de la troubler d'entendre ces timbres étranges,

ces timbres de folie que lui rendait l'espace.

— Allons dîner, dit-elle en l'entraînant.

Ils trouvèrent la ferme tout éclairée par la llambée de feu de la cuisine. Mme Chapu leur expliqua que demain tout serait organisé pour qu'Angèïe pût préparer leurs repas dans le chalet. En attendant, elle avait tout fait ellemême. Elle s'excusait, parce que les plats risquaient de leur arriver froids. Mais Françoise trouva divertissant de dîner à la ferme, si ça ne la dérangeait pas. La paysanne leva les bras. « Tout ce que Monsieur et Madame voudraient ! » Elle avait la serviabilité des gens humbles, à la fois respectueuse et maternelle. Mais elle n'était pas obséquieuse, ce qui leur plut. Alors ce fut un grand remue-ménage. Aidée d'Angèle, elle mit le couvert dans sa propre chambre qui attenait à la cuisine. La porte ouverte sur celleci, ils eurent, durant le diner, la vision du grand feu, devant lequel passaient et repassaient, en faisant le gros dos, deux chats souples et voluptueux. Ils éprouvaient une impression saine, se sentaient indulgents et de belle humeur devant cette grande table massive, ces

le mai vais amant 179

serviettes de toile rude qui sentaient la bonne

lessive. La soupe à la paysanne, l'omelette, le veau rùti et les confitures leur parurent excellents. Le petit vin avait un goût Acre et frais. Us se sentaient jeunes ; ils se sentaient libres ; une grande tendresse les portait l'un vers l'autre. Seulement, quand ils regagnèrent le chalet pour se coucher, accompagnés d'Angèle, André retrouva toutes ses préventions. Cçtte femme qui nia reliait près de lui, dont la robe le frôlait, était-elle langoureuse un lasse ? Avait-elle soif d'amour ou de sommeil? Ils n'étaient plus les camarades de tout le jour, mais un homme et une femme dont l'une n'avait pas encore cédé à l'autre, deux adversaires par conséquent. Elle était un petit être dont il dominait l'esprit, mais dont il n'était pas le maître pourtant. Il la désirait et n'aurait su dire, avec certitude, s'il était en son pouvoir de la prendre. Etait-il aimé d'elle ? Sans doute puisqu'elle était là, avec lui. Rajoutait, méfiant : «Onne sait pas. Je luiplais, voilà tout. Mais elle ne m'aime pas. Elle ne désire que ma présence et nos causeries. Elle ne me désire pas... D'ailleurs, nous allons bien voir.»

Ils étaient dans la chambre de Françoise.

Angèle se retira. Ils furent seuls. Elle s'était assise, et tout de suite le silence parut écrasant à André. Il inclinait son bougeoir vers le sien pour en allumer la bougie, et il entendait le robinet d'eau de la ferme qui s'égouttait dans le récipient de pierre avec un bruit monotone et triste. Il pensait : « Dois-je rester? » Son orgueil attendait qu'elle se jetât dans ses bras. Comme elle ne bougeait pas, il s'approcha, sans savoir encore ce qu'il ferait. Alors il vit qu'elle bâillait sincèrement, et il se contenta de lui tendre la main.

— Bonne nuit, Françoise.

— Bonne nuit, André.

La matinée était splendide. Un bourdonnement de guêpes emplissait l'air, et l'herbe, peuplée de vies minuscules, tressaillait sous leurs pas. Ils étaient sortis après le premier déjeuner et sentaient circuler dans leurs veines. jusqu'au bout de leurs membres, un peu de celle allégresse que reflétaient autour d'eux les choses ensoleillées. Car cejtte heure, un peu plus que liède. mais pas encore ardente, s'adaptait a merveille à leur état de fiançailles. Une langueur douer- descendait dans leur cœur. Mais leur corps était sans paresse. Us semblaient, au contraire, emprunter au sol. chaque fois qu'ils y posaient le pied, une force souple et facile. Quelque chose à la fois de large et de subtil émanait du paysage. C'était comme une griserie légère à s'y sentir vivre, et aussi l'impression grave d'y être solitaires. Ils vinrent

jusqu'à l'extrémité du plateau que limitait un

rideau de buissons. André chercha une brèche, la trouva et dit :

— Voici le lac.

Le terrain dévain it en ponte raide, paroi du vaste entonnoir dont les montagnes de la Savoie formaient, en face, l'autre paroi. André franchit la brèche et tendit la main à Françoise pour qu'elle en fit autant. Une petite plate-forme large d'un mètre séparait la ligne des buissons du précipice. Ils vinrent s'y asseoir, tout au bord, les jambes pendantes sur le vide. Et ils regardèrent.

De leur côté ce n'étaient que vignes et que vignes, tout une déclivité verte avec des taches pâles qui étaient des degrés d'escaliers et des murs. De l'autre coté, les montagnes étaient grises, tout enveloppées encore de gaze matinale. Et en bas. tout en bas de cette paroi verte et de cette paroi grise, c'était le lac immobile et bleu. Un petit bateau blanc, venant de Lausanne, en rayait, sur un point, la surface luisante. Il semblait, vu de si haut, avancer à peine et s'épuiser en vains efforts pour aller plus vite. C'était un bruit de vapeur court et

LE M VIVAIS AMANT I v!

pressé, an j»«ilil bruit t<Mu qui montait dans L'entonnoir sonore, pendant que de petits jets <lr fumée, gros comme une fumée de cigarette, sortaient rapides de sa machine el se dissipaient dan- l'espace. Effort d'insecte, labeur patient qui disaienl la résignation aux tâches quotidiennes, la monotonie des besognes recommencées sans cesse. André, de la place où il était, planait aurdessusde ces choses et faisait, fourmi penchée sur ce gouffre, le rêve orgueilleux de dominer la vie.

Il n'était asservi par rien, lui; il se donnait chaque jour des émotions nouvelles. Il se répétait : - Paire que cela m'a plu, parce que tel a été mon bon plaisir, loin des centres, loin des villes, loin i]^< hommes, je >uis là, et elle est là. •> Il -eulait sur sa joue le frôlement plus chaud d'un rayon de soleil. Le bourdonnement <!<■- uiièpes était comme le ronron même du silence et, dan> l'air traversé de zigzags, remuaient comme des moires. Il apercevait les vignes, la descente à pic des arbres et de- verdures. Et, comme son regard s'arrêtait -m une énorme roche surplombant à sa

droite le panorama resplendissant, il se rappela

cette réflexion de Taine : « Je ne suis pas capable de remuer un pan de cette roche. Mais pondant un instant j'ai pensé, et dans l'enceinte de cette pensée la nature et le monde ont été compris. »

Françoise dit :

— Quel joli pays, apaisant et doux, simple et enchanteur!

Son cœur se dilatait d'aise. Elle associait ce qu'elle voyait à ce qu'elle éprouvait d'intime et de profond, cherchant partout des images au sentiment qui l'emplissait. Elle songeait : « Ce petit bateau qui semble ne pas bouger avance. Pareillement le brin d'herbre croît, dont je ne puis suivre la pousse insensible, une montre marche dont je ne vois pas courir les aiguilles. De même mon amour a grandi sans que j'aie pu en constater, de minute en minute, le progrès. 11 a grandi. Il me porte toute vers lui, à présent. Je suis sa camarade et sa compagne. Je suis sa fiancée, sa femme et son amie. Ne le sent-il pas ?

André, à ce moment précis, se posait cette

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