‹ Le Mauvais amantChapitre 4 sur 4 · LE M M Y MS AM W I · texte numérisé non relu

LE M M Y MS AM W I

Elle ajouta :

— Ça m'amuse de penser à ces choses, de ton! arranger, de tout prévoir. Vous n'imaginez pas...

Elle oubliai! très sincèrement André, car il n'était plus pour elle qu'une oreille complaisante dont la personnalité disparaissait. Elle lui parlai! comme elle l'eût fait à Philippe, en tonte candeur. Il s'en rendait compte el se disait : « Elle a été à moi. Il ne tenait qu'à moi de la garder. Et si. aujourd'hui, je faisais le geste de la reprendre, elle me mettrait a la porte.»> Il s'efforça de rire, et son rire. s'étrangla.

— Et vous l'aime/. ?

Elle dit gravement :

— Oui, je l'aime.

Il ajouta d'un air délibéré :

— Allons, lant mieux! tant mieux! Je suis très content.

Ils se turent un instant. Ils avaient regagné la bibliothèque, s'étaient assis. Elle disait maintenant :

— Tout prend pour moi un aspect sympa-

thique. Etjeme sens meilleure, oui, meilleure... J'attends une dépêche de lui et je suis émue comme une enfant. Mes mains tremblent. J'ai un peu de fièvre. Touchez. Ah! pourvu que je sois heureuse !

— Vous le serez.

— Soyez bon prophète. Car je le mérite bien un peu, n'est-ce pas?

11 pensait à lui. aux misérables joies dont il était susceptible. Il ne put s'empêcher d'en parler :

— Moi. pour me croire heureux, il faut que je fasse souffrir autrui ou moi-même. Je suis

ainsi fait qu'un bonheur sans événements et qui serait la satisfaction de tous mes désirs me ferait fuir épouvanté. J'ai toujours présente à la mémoire l'impression que me laissa, quand j'avais dix ans, à l'époque de ma première communion, le prêtre qui nous parlait du paradis. L'idée de ce lieu enchanté où tous les souhaits se réalisaient instantanément, où le seul fait de tout pouvoir supprimait tout besoin, toute action, tout rêve, me faisait trembler. Je me voyais assis dans un fauteuil en compagnie d'autres

saints el m'ennuyant profondément. 0r3 rieu ne me paraît, comme supplice, comparable à l'ennui. Au contraire, espérer et souffrir son! deux privilèges que je réclame. Oui, souffrir. Car vous n'ignorez pas qu'on aperçoit, dans l'ordre physique connue dans l'ordre moral, un»' liai-un lrè> étroite de la volupté à la souffrance. Celleci confine à celle-là, et, au fond «le l'une, on trouve toujours l'autre. Moi, a douze ans, ignorant tout encore et parfaitement innocent, je me revois arrêtédevanl un kiosque de journaux, avenue d'Antin, devant Saint-Philippe du Houle. Un numéro «lu Journal tirs voyages y représentait un homme empalé, et cette gravure déterminai! chez moi une sorte de plaisir physique que je ne m'expliquais pas. J'ai su depuis que la science a observé ce phénomène, et je me suis rendu compte ainsi de la raison qui poussait autrefois les peuples barbares à assister, les jours de fête, à i\^> sacrifices humains. Il est à croire que ce n'était pas par pure cruauté, mais surtout pour la volupté obscure qu'ils y trouvaient. Est-ce que, le soir ^> batailles, après le sang et le carnage, lorsqu'ils devraient être

épuisés de fatigue et ne songer qu'à dormir,les soldats, dans une ville conquise, ne se précipitent pas sur les femmes, comme des brutes rendues à leur instinct ?

— Oh ! ne me parlez pas de ces horreurs! Elle n'avait entendu que les derniers

mots. Elle ne Pécoutait pas. Il était visible qu'elle n'avait cessé de penser à l'autre. Il dit encore :

— Comme vous l'aimez!

— Puisque je l'épouse.

Il lit : • Oui .. et parut songeur. Puis :

— Et moi?... Si je vous l'avais demandé? Répondez franchement.

— Franchement : non.

— Ah !

11 ajouta :

— Vous m'avez aimé pourtant.

— Oui. beaucoup. Mais pas comme un mari... Non. je ne vous voyais pas ainsi.

— Comment me voyiez-vous?

Elle fit signe que c'était trop difficile a dire et qu'elle n'avait pas la tête à ça. Elle avait pris un air las qui lui crispa le cœur. Il se leva pour

se retirer. Et, comme il> marchaient dans la galerie, il lu! pris d'une envie subite, d'une envie brutale d'attirer sa tète el de l'embrasser. Leur- yeux, à ce moment, s'étant rencontrés, elle lui vit une expression dure et probablement le devina, car, avec une décision nette, clic lui tendit la main :

— Adieu.

— Adieu, il t— il lentement. C'est vrai. Nous ne devons plus nous voir. Car votre mari saura, si vous ne le lui avez dit déjà...

— Je le lui ai déjà dit.

— C'est donc notre dernière entrevue. Je reste votre ami, Françoise... Croyez bien que vous m'êtes chère.

— Je le crois, dit-elle simplement.

Il avait franchi la porte, qu'elle referma avec tranquillité. Il se vit derrière cette porte. C'était tout. C'était fini. Et il sentait douloureusement que jamais il ne l'avait tant aimée.

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