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moi », e( cela lui paraissait tout naturel, et ces
mots ne soulevaient point l'allégresse attendue. Autour d'eux se dressaient les fûts droite el unis des pins ; les feuilles mortes jonchaient le sol. toutes parsemées d'éclats de soleil. Était-ce la sérénité égale et monotone du petit bois, la vie profonde et silencieuse du paysage. L'admirable limpidité de cette journée vibrante d'insectes et resplendissante de lumière ? Etait-ce ce temps trop tiède, trop clair, trop beau? Il se sentait un peu triste. Il avait toutes les raisons de jouir paresseusement de l'heure présente. Il n'en jouissait pas. C'était, en la douceur êè son triomphe, comme une petite tache imperceptible qui en compromettait l'éclat. Il avait cru qu'une fois le maître de Françoise il ne^lésirerait plus rien. Il désirait encore. Quoi ? C'était très vague assurément. Mais cela était. Des rêves confus, informulés, informulables peut-être. faisaient son âme lourde. Il chercha à cet état un peu trouble une explication plausible et s'arrêta à cette hypothèse : sa victoire d'amour exaltant son ambition, il n'assignait plus de limite au pouvoir de sa volonté. Son orgueil, loin d'être
apaise'1 par ce premier résultat, le portail vers des victoires nouvelles. Une force d'instinct agissait en lui et, sous son impulsion intérieure, il se croyait de taille à soulever le monde. Or il n'était qu'un homme et se voyait petit.
Plus qu'à un autre moment, devant celte nature chatoyante et muette, devant cette femme jeune et charmante, il devait être sensihle à la constatation de l'incurable infirmité humaine. Que savait-il de cette nature? Que savait-il de cette femme ? L'une et l'autre, sous leur apparence séduisante, demeuraient effrayantes de mystère. Autant qu'au premier jour celle-ci lui était inconnue et fermée, et son regard posé sur elle se heurtait à la surface de ses yeux clairs, comme s'il se heurtait à la surface joyeuse de ce ciel bleu. Vingt fois, cent fois, précédemment, cette idée avait pu occuper son esprit; on la trouve dans tous les romans, tous les auteurs l'ont exprimée. Et cependant jamais elle n'avait eu pour lui cette indiscutable évidence. Cette femme qui l'aimait, dont il était le maître, autant qu'on peut l'être, lui échappait. 11 ne la
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pénétrait pas, paie»' qu'on ne pénètre ni les
choses, ni autrui, ni rien. Elle était comme l'eau, comme l'eau subtile, glissante et fluide qu'il tenait un instant dans le creux de sa main et qui fuyait entre ses doigts. Il pouvait se mirer en elle, la brouiller, la troubler, en passant ; elle se reformait, tranquille, derrière lui. 11 croyait la saisir, elle se dérobait. Il s'y plongeait un instant, ouvrait les bras pour la recevoir, la caressait, croyait i'étreindre, sans pouvoir retrouver, ensuite, la trace de son contact. Elle ne gardait rien de lui ; il ne modifiait rien d'elle. Quoi qu'il fit. oublieuse, elle continuait de suivre son même cours, de vivre -a même vie. Alors le besoin maladif lui vint subitement de faire parler Françoise, de la faire s'ouvrir, de la mieux connaître sur-le-cbamp, de tout savoir d'elle. 11 lui dit:
— Parle-moi. Dis-moi des choses de toi.
— Quelles choses?
— Je ne sais pas. lime semble que je te connais entièrement et pas du tout. Dis-moi tes défauts. Tu m'apparais trop parfaite. Je te voudrais des défauts. Je t'aimerais mieux pour tes défauts.
Elle fut sur le point de lui dire : « Tu ne m'aimes donc pas ainsi? •> le vit nerveux, répondit :
— Je ne suis pas parfaite. J'ai mes défauts. Je suis capricieuse, susceptible. Je suis très mauvaise avec les gens qui ne me plaisent pas Tu ne connais de moi qu'un aspect, celui de la femme qui t'aime. Tu ne me vois que clans un»' fonction, qui est celle de te le prouver.
Il comprit qu'il fallait la guider pour qu'elle quittât les généralités, et que. s'il voulait obtenir des confidences, il fallait qu'il lui ouvrît le chemin.
— Ainsi moi, dit-il, je suis très curieux. Elle fit signe qu'elle s'en était aperçue, et ils
pensèrent ensemble à ce matin où elle l'avait surpris chez elle en train d'ouvrir cette lettre venue de Londres. Il reprit :
— Oh ! chez moi, la curiosité atteint des proportions inouïes. C'est un besoin impérieux de savoir. J'en deviens indiscret. C'est nerveux. Ainsi, un jour, dans un omnibus, ayant vu une dame parler d'une certaine façon au conducteur qui l'aidait à descendre, je n'ai pu y tenir.
J'ai donné viugl sous au conducteur pour qu'il me répétai ce qu'elle lui avait dit.
— Ça, c'est prodigieux.
— N'est-ce pas ? Je >uis curieux comme une femme... Seulement^ je parle moins.
El connut' elle protestai! :
— Allons ! tu ne vas pas nier celle vérité vulgaire que la curiosité et le bavardage constituent le plus bel apanage féminin. Cherche un peu combien de fois, toi qui est intelligente et adroite, lu as, inconsidérément et pour le plaisir de parler, prononcé des paroles que tu aurais dû taire.
— Je ne me rappelle qu'une fois où j'ai répété sur un camarade un potin qui courait et qui pouvait lui nuire. J'en ai été préoccupée toute la nuit.
— Ah ! tu as aussi la maladie du scrupule.
— Si je l'ai ! C'est-à-dire que j'en suis bète. Quand j'ai quelque chose à me reprocher, je n'en dors pas.
— Tu exagères.
— Non. Je t'assure... Je suis simple comme tout. Et puis je ne sais pas dissimuler. Tu as
bien dû l'apercevoir tout de suite que tu me plaisais et tu as pu suivre en moi, jour par jour les progrès du sentiment que tu y avais fait naître. Que de fois j'ai senti d'une façon précise, quand je me taisais, que tu me devinais ! Ces fois-là, ton regard me pénétrait toute et je me faisais l'effet, un peu honteuse, d'être soudainement mise nue devant toi.
Il pensait, surpris : « Ainsi, je lui ai donné le sentiment que je démêlais facilement ses pensées secrètes. Or. jamais je n'ai pu dire avec certitude : « Elle ressent cela. Elle éprouve cela. » Chaque fois que j'ai cru la surprendre, j'ai douté aussitôt de ma clairvoyance. Chère petite àme qui s'ignore elle-même et se croit simple I » Puis : « L'idée que je me fais d'elle est peut-être aussi erronée que l'idée qu'elle se fait de moi. Pendant qu'elle me croyait occupé à lire en elle comme en un livre familier, de mon côté je redoutais sa lucidité attentive. Elle admirait ma force quand je me sentais plus faible qu'elle. L'étrange chose! Ce que je vois en elle, ce n'est pas elle. Je serais bien étonné si. cessant de l'aimer, je la regardais comme
je regarde le premier venu. Sun visage m'apparaîtrait dans la vérité de ses lignes, el je ne la reconnaîtrais plus. De même ce qu'elle voit quand elle me regarde, ce n'es! pas ma personne réelle, c'est celle qu'elle imagine.
Ils s'étaient levés. Elle le regardait, ei son regard disait: ■ Depuis hier, je suis à toi, ton amie, ta chose. Je ne sens plus mon cœur dans ma poitrine : il bat dans la tienne. Tu m'as tout pris et rien ne m'importe plus que toi. Les heures charmantes que j'ai passées contre toi, serrée dans tes bras, je les revois, pendant que nous lisons, pendant que nous parlons, pendant que nous marchons. Je sens Ion souille sur ma nuque, sur mes épaules. Je pourrais te répéter une à une les paroles que tu m'as dites. J'en suis bercée doucement, et je suis tentée de fermer les yeux pour retrouver encore la sensation que j'avais de tes baisers longs et doux sur mes paupières. Tu as fait de moi la plus heureuse des femmes, et je t'aime de toute la force de ma loyauté. Je ne sais pas où nous sommes. Je suis comme hypnotisée d'amour, séparée de toute chose et uniquement
à loi. Ne vois-tu pas jusque dans mon àme ? Il me semble que mes yeux sont transparents et que lu découvres jusqu'à quel pointma tendresse pour toi est profonde et sincère. Aussi ne doute plus de moi. Ne me traite plus en adversaire. Ne lutte plus. Ne me cause pas de chagrin. Vivons d'amour. On meurt si vite ! Que cet amour nous éclaire et nous purifie, qu'il nous rende meilleurs, qu'il fasse de nous des êtres simples et droits, des êtres bons, indulgents et généreux. »
Le regard de sa maîtresse disait cela. Et André se rendait compte maintenant que sa tristesse ne venait pas de ce qu'elle lui échappait, de ce qu'elle restait mystérieuse, puisqu'elle s'ouvrait à lui et qu'il demeurait triste. 11 se sentait envahi d'un sentiment sans nom. N'était-ce pas un peu de ce désenchantement qui suit chez les Imaginatifs tout rêve satisfait ? N'était-ce pas un peu de ce goût amer que prend toute réalité dont on a trop longtemps caressé l'espoir? Combien de fois il en avait fait l'expérience ! Autrefois, enfant, pour la plus petite chose, pour un jouet, pour un vêle-
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ment aeuf, il devançai! par la pensée l'heure de la possession, et, celle-ci venue, il se trouvait que, l'ayant déjà vécue, il n'en éprouvait plus r émotion attendue.
Alors il demeurait étonné, retournant sous toutes ses faces L'objet de son désir, comme ^'il était Jupe, comme s'il y avait là quelque chose de caché qu'un examen plus attentif dû! lui faire découvrir. Hélas! il n'y avait jamais rien de plus que ce que son premier regard avait aperçu, et toujours, chaque souhait comblé, chaque réussite d'une entreprise, chaque succès obtenu avaient eu pour lui ce <lela tenait peut-être à une disposit ion particulière de son esprit. Il était organisé pour ne jouir qu'à demi ou pas du tout des faveurs du destin. Mais il songea qu'il ne constituait pas un type unique; il se rappela les causeries de la veille avec elle, sur le néant de la minute heureuse. H parla.
— Peux-tu me dire exactement ce que tu ns ?
— Une grande paix. Une grande joie.
— Voyons, reprit-il brusquement, ><>is sin-
cère. Peux-tu vraiment appeler cola de la joie?
— Je ne sais ce que c'est. C'est très doux.
— Enfin est-ce de la joie? répéta-t-il avec une sorte de dureté.
II sembla alors qu'elle descendit en elle, quelle cherchât à s'éclairer mieux sur son état et que, profondément, elle s'écoutât vivre.
— Tu me gènes, dit-elle. Tu me troubles. Qu'as-tu? on te croirait fâché. Que t'ai-je fait? Est-ce qu'on peut définir une sensation semblable? C'est une sorte de langueur agréable. Je ne sais pas. C'est très doux, et peut-être au fond... oui... un peu mélancolique aussi. C'est une douceur grise... Je ne sais pas...
Elle ajouta :
— Je suis heureuse ainsi. Et toi?
Il répondit :
— Moi aussi.
Et il pensait : « Je l'aime, n'est-ce pas? Je l'aime. Il est clair que je l'aime. » Et il marcha près d'elle, rendu à une sorte de bien-être très vague qui endormait sa pensée.
Le lendemain, dans l'après-midi, comme la montre de Françoise était arrêtée, ils allèrent, à
Chexbres, la porter à l'horloger. Us revinrent par une prairie, sur la rivé d'un petil ruisseau au bord duquel ils s'assirent, et l'heure passa. Ils entendaient de temps à nuire, sur la route. le lr<»! d'un cheval. Des gamins passèrent, auxquels ils jetctfcnt des sous, et la sérénité du soir descendit sur le paysage. Ils se remirent à marcher. Des insectes qu'on nomme tisserands parce qu'ils semblent tisser dans le vide on ne sait quelle invisible trame, faisaient remuer l'air devant eux. De sa canne il s'amusait à les sabrer cl il--" reformaient aussitôt. Ils foulaient l'herbe de la prairie, longeant un rideau de broussailles. Un instant, André se trouva séparé d'elle et elle le cherchait, quand furtivement. par derrière, il s'approcha d'elle, la prit des deux mains à la taille en lui criant :
— Prends garde!
Elle était très nerveuse; elle devint très pale et lit • Oh! oh! » plusieurs fois. Il la regardait en riant de sa malice. Mais elle tremblait encore de saisissement, et sa figure changea. La peur elle-même, le dépii d'avoir eu peur la lirenl soudain fondre en larmes en disant :
— Non, c'est bête. C'est méchant.
Il était abasourdi qu'elle pût pleurer jour h peu de chose. Il la gronda doucement.
— \ oyons, qu'as-tu? Voyons. Françoise! C'est fini? C'est fini? ^
Ils revinrent. Elle avait la tête lourde. Lui se sentait plein de regrets et irrité aussi par cette nervosité singulière. Ce petit fait était sans importance, et il l'eût oublié comme elle l'oublia elle-même, si, quelques jours plus tard, au cours d'une promenade, comme elle le précédait et qu'elle s'élait baissée pour cueillir une fleur, l'envie irrésistible ne lui était venue de recommencer. C'était un besoin nerveux dese précipiter sur elle, de lui crier : « Prends garde ! » pour qu'elle eût peur et qu'elle pleurât encore. Il se contint, mais demeura plongé dcns un monde de réflexions. Quel instinct pervers le poussait à cet acte? (Juels germes empoisonnés portait-il? Il retrouvait en lui l'enfant cruel qui était tenté d'étrangler, autrefois, la bête docile qu'il caressait. Sûrement une force espiègle et malfaisante agissait dans les profondeurs inconscientes de son être. Ce menu souvenir le frappa : Un jour,
;"i douze ans, chez des amis, un bébé qu'on lui montrait dans un berceau l'impressionna désagréablement. Devant la mère, il s'écriait : « Comme il esl gentil, ce bébé ! Est-il gentil !... > Mais, celle-ci avant le dos tourné, ilse mettait à faire des grimaces pour effrayer l'enfant. L'enfant pleurait. La mère revenait inquiète. André reprenail : « Comme il est gentil, ce bébé! Quel joli bébé!... > Ce souvenir, rapproch \ de sa tentalion présente, lui ouvrait des horizons inconnus. Il y a toujours on nous des portions que nonignorons e( que nous n'apercevons qu'à ta lueur de certains événements. A ce moment. Françoise, qui avait cueilli sa fleuret la portait à ses narines, vit André soucieux. Elle lui dit, en s'approçhani île lui. avec une grâce câline :
— Tu m'aimes?
H répondit tendrement :
— Peux-tu nie le demander!...
Rentrés à Paris, il n'y eut rien de changé, en apparence, dans leurs relations premières, et leur liaison ne fut connue que de Philippe, pour lequel ils n'avaient pas de secrets.
Tour à tour il recevait leurs confidences.
Françoise lui disait :
— 11 m'aime. Si vous saviez comme il m'aime! C'est une nature un peu hère et dominatrice; mais quel excellent cœur !
André lui disait :
— Elle m'aime un peu trop. Elle ne me quitte pas dos yeux: die est suspendue à mes Lèvres : « Parle, mon chéri; je t'écoute ; je t'entends; le seul bruit de tes paroles me rend heureuse. » Et ce sont des protestations tendres !... Non, décidément, je ne suis pas à la hauteur d'une aussi grande passion.
Et Philippe songeait :« C'est donc une vérité
générale et éternelle qu'il faut, en amour, peu donner pour recevoir beaucoup, a
Françoise adorait André et ne s'apercevait pas qu'il était tiède. Elle vivait dans un état d'illusion commun aux êtres très épris, el son âme réfléchissait tontes choses à la façon de ces miroirs convexes qui déforment les images en les grossissant. Les pins petits faits, un sourire qu'il lui jetait, l'action de lui baiser la main, cérémonieusement, devant le monde, emplissait son cœur d'une joie de petite fille. Elle était tentée de jouer avec lui comme une enfant, de rire sans objet, de battre des mains, de sauter, de danser. Il versait en elle une vie jeune et savoureuse. Et elle goûtait un charme reposant à se laisser dominer par lui, à le reconnaître son maître et son roi. Elle se démettait en sa faveur de tous ses titres et prérogatives de jolie femme, de femme intelligente. Elle s'humiliait jusqu'à n'être plus qu'une émanation de lui. son reflet et son ombre. Elle était sa chose. Elle, l'aimait sans songer à elle qui n'existait plus que par lui et qui n'avait d'autre volonté que la
sienne. Il s'étail introduit en elle, brusquement,
du jour où il l'avait prise. Il y habitait désormais. 11 y avait tout transformé à son caprice. Quand elle jetait un regard en elle, elle ne se reconnaissait plus, et elle goûtait un plaisir extrême à ne plus se reconnaître et à songer qu'elle était une femme nouvelle.
— 11 m'a faite sienne, disait-elle un jour à Philippe. Tenez, j'en suis venue à être plus heureuse du bien qu'on dit de lui que des éloges qu'on me fait à moi-même.
— Je l'ai bien vu. répondit Philippe. Toutes les fois que vous avez quelque chose d'original ou d'ingénieux ou de spirituel à dire, vous le lui attribuez aussitôt, vous commencez votre phrase par : « André me faisait remarquer »... ou bien : « C'est André qui a pensé que... » Vous vous effacez sans cesse. « C'est lui qui m'ouvre l'esprit », répétez-vous à chaque instant, et hier, quand vous m'avez demandé en sa présence, à moi qui vous connais bien et gais trop ce que vous valiez avant : « Lequel est Je plus intelligent de nous deux? » il était visible que vous souhaitiez m'entendre répondre : « C'est lui. » Et quand j'ai répondu cela, en effet,
LE M U VAIS AMANT %t%
votre joie était sensible par L'effusîôB avec
laquelle vous m'avez serré la main.
— C*e3l vrai, déclara-t-elle, je l'aime de toutes mes forces.
Aussitôt, devant îe regard doux et un peu
étrange «1 >ut il l'enveloppait :
— Et lui aussi, n'est-ce pas? il m'aime? Il vous le dit?
Alors, pour la rassurer :
— Eh bien! il ne manquerait plus que <;a qu'il ne vous aimât pas !
Elle ne s'objectait môme pas, distraite qu'elle était de toute réalité par André, que Philippe l'avait aimée, qu'il l'aimait peut-être encore et qu'il y avait, dans ce cas. quelque cruauté à l'entretenir sans cesse de son amour pour l'autre. Sun besoin d'expansion était tel qu'elle y cédait sans réflexion, et si la pensée lui vint un instant que Philippe avait été a uioureux d'elle, elle dut se dire que le temps avait passé, qu'il s'était consolé nu résigné. Les femmes acceptent, comme s'il leur était du. tout dévouement d'un homme qu'elles n'aiment pas. Elles ne lui en gardent même aucune gratitude. Et il pourrait, pour
les servir, accompli? Faction la plus héroïque, qu'elles ne songeraient pas à s'en étonner.
Philippe avait donné à André l'assurance que son cœur était calme et qu'il ne rêvait plus l'impossible. Il trouvait à la fois doux et amer d'entendre leurs confidences. Françoise lui disait souvent : « Vous êtes mon meilleur ami » et il trouvait dans ces paroles affectueuses une récompense à son renoncement. Même, parfois, elle ajoutait : « Faut-il que j'aie confiance en vous pour vous dire ces choses ! » et elle semblait ainsi lui faire une faveur.
Un soir, après dîner, comme elle ne jouait pas, et qu'ils étaient réunis tous les trois, rue du Golisée, elle lui dit :
— Tout à l'heure avant que vous veniez, j'étais étendue sur ce canapé et, pendant qu'André s'amusait au piano, je sommeillais. Il s'est levé. A travers mes paupières j'ai vu son ombre se dessiner, je me suis éveillée et...
Elle se tourna vers André :
— Répète un peu ce que tu m'as dit.
— Quoi? fit-il, je ne sais plus.
— Voyons, tu ne sais plus? Voici la phrase :
« Tu étais si j«>ïi<', ma chérie, que c'était à on pleurer d'attendrissement. »
Telles étaient ses paroles, en effet; mais il les avait dilos uu peu parce qu'elle était jolie, en réalité, et beaucoup pour lui être agréable, par un sentiment de délicate pitié. El voilà que, répétées ici, elles lui paraissaient légèrement ridicules. Elles sonnaient faux. Il s'étonna qu'elle ne le comprît pas. qu'elle n'en devinât pas le mobile généreux. Il la trouvait trop aveugle, décidément ; il était choqué qu'elle ne gardât pas pour elle ce que nulle autre oreille n'aurait dû entendre. Son mécontentement avait encore une autre raison. Il avait souvent déclaré a Philippe qu'il subissait sans enthousiasme l'amour de Françoise, et celui-ci. devant ce petit fait, était fondé à croire que, par vanité, par pause, il lui avait menti. Il prit le parti de nier.
— dominent?... Je n'ai pas dit ça.
11 pensait qu'elle n'insisterait pas. Elle insista .
— Tu n'as pas dit ça?
— Mais non.
— Voyons, je ne rêve pas, fit-elle ense passant
hi main sur les yeux. Tu m'as dit textuellement...
— Tu te trompes. Je n'ai rien dit du tout. Cette tranquillité la stupéfiait. Elle demeurait
bouche bée. Plaisantait-il? Etait-il sérieux? Elle reprit :
— Écoute, tu as ton bon sens ; moi aussi. Tu ne m'as pas dit tout à l'heure : « Tu était si jolie, ma chérie, que c'était à en pleurer d'attendrissement. » Tu ne m'as pas dit ça? Rappelle-toi. Je ne suis pas folle.
Il répéta :
— Je n'ai pas dit ça.
Elle le regardait fixement. Il soutint le regard. II se fit un silence. Et soudain, devant cet homme qu'elle aimait et qui mentait, elle éprouva une affreuse sensation de solitude et fut prise crime irrésistible envie de sangloter. Cet homme mentait. Dans ses traits qu'elle croyait tant connaître, un être nouveau venait de lui apparaître, un être inconnu, un être qu'elle ignorait, qu'elle n'avait jamais vu et qui lui faisait peur.
Elle prononça, humblement :
— C'est bien, mon chéri, tu ne m'as rien dit. Et, dans un nouveau silence, elle regarda son
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assiette, la nappe. Philippe. Il vena.i1 de sd passer quelque chose d'imperceptible, un rien, mais qui aurait, lui parut-il. des conséquences très graves. Elle avait constat'', par ce petit fait. que leur union, que le don d'elle-même n'avait rien changé à leurs situations respectives, qu'il «'tait el serait toujours pour elle un inconnu, un étranger, animé de pensées, d'intentions, de sentiments dont cil*' ne connaîtrait jamais que ce qu'il voudrait bien lui en dire. Or il mentait. !><;»ormais elle ne pourrait plus avoir cette délicieuse confiance. Elle redouterait à tout instant de voir apparaître cet être nouveau, mauvais. dissimulé, hostile. Ah! pauvre naïve qui se croyait aimée! Quelle valeur pourrait-elle accorder demain aux mots tendres qu'il lui dirait, si. en présence de Philippe, son meilleur camarade et assurément son confident, il les désavouait Il avait honte de son amour pour elle, l'ingrat! alors qu'elle eut voulut, elle, crier au monde toute l'adoration fervente qu'elle avait pour lui!
L'impression qu'eut Philippe de cet incident fui d'abord celle que prévoyait André. Il pensa
que son ami, par un sentiment assez compliqué et assez obscur où, pourtant, il démêlait beaucoup de son orgueil naturel, voulait se grimer à ses yeux et lui cacher l'état réel de ses sentiments pour Françoise Un pareil être se fût considéré comme inférieur en partageant tout bonnement, à la façon d'un simple mortel, la tendresse de son amie.
Cette particularité d'orgueil lui parut délestable et mesquine.
Puis, à la réflexion, en les observant mieux l'un et l'autre, son impression différa. A la lueur de ce petit fait, mille détails, que son attention avait négligés jusque-là, s'éclairèrent. André, par son attitude, par sa physionomie même, un sourire, un silence, une intonation de voix, l'expression d'un regard, révélait mieux que par aucune confidence combien il répondait peu à toute cette grande passion dont frémissait Françoise. Un peu inquiète et désireuse de rentrer en grâce après ce petit nuage de tout à l'heure, elle ne le quittait pas des yeux. Elle lui prenait la main, la portait à ses lèvres en <igne d'obéissance, de soumission, d'esclavage.
11 ta subissait. Il se prêtait même de bonne grâce îi ces enfantillages; mais on sentail qu'il le faisail par devoir et qu'il se disait : «Il faut que je sois ainsi, e II s'était trompé. Il s'était cru capable de l'aimer longtemps, et, après deux mois, cl « ' j ii il était las. Or, comme il s'estimait, il entendait se comporter dignement vis-à-vis d'elle, et il se donnait la satisfaction de se montrer généreux. Il la subissait avec une sorte d'affectueuse pitié. Même, quand ils étaient seuls, il lui faisait l'aumône de paroles plus tendres. Peut-être, qui sait? — l'âme étant si mobile — était-il sincère quand il les prononçait. Ensuite, quand il se les rappelait ou qu'on les lui rappelait, elles devaient avoir à son oreille un étrange accent. Ainsi, jamais Philippe n'avait, comme ce soir, senti le divorce moral qui séparait ces deux êtres. Françoise parlait : il l'écoutait avec complaisance, mais, visiblement, sans intérêt. Il se mit au piano. Elle le suivit, posa les mains sur son épaule, se pencha : il ne se dégagea pas, mais ne fit pas un geste pour l'encourager. Il continua de jouer. l'esprit loin d'elle. Et Philippe se sentait triste,
à Vidée des lendemains qui attendaient Françoise :
Un instant, comme il disait qu'il ne pouvait souffrir la laideur, elle déclara :
— Il y a quelque chose de mieux que la beauté, c'est la bonté.
Il sembla de la main envoyer la bonté à tons les diables. Et cela ouvrait au témoin attentif de brusques horizons sur la durée de sa patience.
Un autre moment, comme Philippe et lui, sur un canapé, conversaient à demi-voix, elle s'approcha. Il cessa aussitôt de causer. Elle demanda s'ils voulaient de la bière. Puis, comme elle quittait la pièce pour donner des ordres à ce sujet, il avança la main et, très doucement, poussa la porte sur elle. Et ce geste en disait long.
André la subissait. Il la subissait, croyait-il. par un sentiment de charité. Au fond, il tenait à elle, un peu, et, s'ils s'étaient quittés, elle lui eût certainement manqué. Souvent, loin d'elle, il lui arrivait de se reprocher sa tiédeur. Il se trouvait injuste vis-à-vis d'elle, se disait : «Elle est tout de même gentille », un peu ému, le
cœur étreiut par le remords de ne pas répondre mieux à sa tendresse. Alors il avait liai»' de la revoir. Il courait chez elle. Il l'embrassait avec effusion. Et là. dégrisé, rendu à ses instincts
mauvais, il avait envie soudain de la faire souffrir. Cela l'eût soulagé de la voir pleurer. Et
ces mots montaient à ses lèvres : « Donnemoi autre chose. Tu me trompes. Nous nous trompons. Il n'est pas possible qu'il n'y ait que ça! Nous ne sommes pas heureux ! » Il se taisait. Elle le voyait triste et devenait triste aussi. san- -avoir pourquoi.
A une répétition générale, un après-midi, seul avec elle dans une baignoire, il lorgnait la salle et détaillait la séduction des femmes. Comme toutes étaient rendues jolies par la disgrâce de Françoise! Il rêvait de les avoir toutes, et il n'avait que celle-là! A la sortie, ils rencontrèrent Le Meslay. qui avait cessé de venir rue du Cotisée depuis le jour où Françoise, pour plaire à André, avait accueilli ses plaisanteries avec quelque froideur. Il s'avança comme si de rien n'était.
— Bonjour. Comment allez-vous?
Il s'inclinait, découvert, avec bonne grâce et cordialité :
— J'ai su que vous étiez de retour. Mais j'ai en tant à faire que vous m'excuserez de n'être pas venu plus tôt vous présenter mes hommages.
Ils échangèrent quelques propos banals, pendant qu'André requérait une voiture. Il faisait déjà nuit. Des gens se retournèrent pour voir Françoise qu'éclairait un bec de gaz, et comme elle riait à un mot de Le Meslay, André lui dit :
— Ne riez pas si fort.
— Tiens, il vous donne des ordres, à présent? remarqua l'autre, demi-railleur.
— Des ordres, non, dit-elle: des conseils, oui.
Elle avança la main vers André, ajouta :
— Car c'est un très bon ami.
Celui-ci pensait : « Quel besoin a-t-elle de raconter ces choses-là à cet imbécile?» Et soudain il se rappela qu'elle avait une réplique semblable dans le second acte de Flirt, qu'elle la disait avec la même intonation, en
raccompagnant du môme geste. C'était la première fois qu'il retrouvait dans la femme la comédienne. La voiture s'était rangée sur le Lord du trottoir. Il aida Françoise à monter, fit mine de refermer sur elle la portière. Elle dit :
— Vous m'accompagnez?
— Volontiers.
Il monta. Le Meslay salua, eut, pour plaisanter, le geste de solliciter un pourboire; puis, la voiture en marche, la comédie finie. Françoise dit à André gentiment :
— Lève la glace de ton coté, mon chéri. Tu vas attraper froid.
Elle lui entoura le cou de son bras, mit sa joue contre sa joue, et ils demeurèrent ainsi sans parler. Il songeait : « Je ne l'aime pas. Hélas! je suis plus triste encore que si, l'aimant de toutes mes forces, je désespérais d'être jamais aimé d'elle. Qu'ai-je donc d'infirme en moi pour que je fane tout ce que je touche, pour que je soi- incapable d'un sentiment complet? Pourquoi est-ce que je ne l'aime pas? Elle est jolie désirable. Combien voudraient être à ma place! Des hommes se retournaient tout à
l'heure, dans les yeux desquels je lisais la convoitise. Des femmes la considéraient avec envie. Ce gommeux semblait, en fermant la portière, me dire : << Je ne vous plains pas, mon gaillard!... » Pourquoi est-ce que je ne l'aime pas? Vraiment est-ce que j'ai consumé tout mon désir dans l'attente? Ou bien l'amour n'est-il chez moi qu'une des formes de l'instinct de domination? J'ai besoin de dominer. Tant que je ne domine pas, je suis malheureux. Unefois qu'une femme m'a cédé, je n'y pense plus. Seule a quelque prix pour moi celle qui merésiste. C'est terrible d'être ainsi. Car je ne serai jamais heureux. Si j'aime qui ne m'aime pas, je souffre. Aimé, je m'ennuie. Est-ce possible que je sois sans émotion à sentir contre ma joue celte joue tiède? Est-ce possible que je n'éprouve rien à voir, toute palpitante de tendresse, celte fine créature m 'entourer de ses bras? Moi qui autrefois ne pouvait contenir les battements de mon cœur en sonnant à sa porte ! Moi qui défaillais d'angoisse à sa vue, moi qui me sentais le plus favorisé des hommes quand elle daignait seulement me laisser entendre que je ne lui déplai-
sais point! Que de nuits j'ai passées à rêver sa conquête. Si Ton m'eût dit, à ces instants: « Tu l'auras un jour », je ne l'eusse pas cru. Or je l'ai, el je baille! Nous sommes unis, cl je rêve d'être libre ! »
Françoise se serrait contre lui, avec une tendre ardeur.
— Mon chéri, embrasse-moi. Je t'aime, mon chéri ! Mon chéri !
Il baisa ses paupières closes. Et il tressaillit à cette idée subite qu'il avait oublié, ce matin. de donner des ordres chez lui pour qu'on payât en son absence une note Urgente. Elle demanda :
— A quoi penses-tu?
Il répondit :
— A toi.
Elle dit :
— Écoute, tu vas m'emmener dîner quelque part, où tu voudras. Je veux t'avoir toute la soirëe. Tu viendras avec moi au théâtre, et nous ne nous quitterons pas.
— Si tu veux.
Il avait ouvert la bouche pour objecter un empêchement quelconque. Mais il l'avait vue si
suppliante qu'une pitié profonde l'avait envahi. La minute d'après, il le regretta; il se reprocha d'être faible et lâche. L'égoïste parlait en lui. Il avait passé avec elle toute la journée. C'était assez. 11 se sentait prisonnier de cette tendresse, enfermé par elle dans quelque chose d'étroit qui l'oppressait. Cette geôle d'amour lui était intolérable, Il avait besoin d'air. I! Jetait promis de rentrer chez lui, hien tranquillement, et de se coucher de bonne heure. Ton te la semaine il avait veillé assez tard. Non, décidément, c'était trop hète î II allait trouver un prétexte, dire qu'il était souffrant. Il prévit qu'elle l'interrogerait, qu'elle s'inquiéterait. Cela l'irrita. Ah! s'il était libre! S'il était libre !
Ce soir, dans sa loge oùil l'avait suivie, comme elle s'habillait, il la considérait avec une sourde rancune. Il la trouvait déplaisante. Il se sentait animé de sentiments hostiles à son égard, et il s'excitait à la détester. Fn instant, comme elle se faisait les lèvres à sa glace, elle l'aperçut et surprit dans ses yeux quelque chose de si dur, de si mauvais, de si impitoyable qu'elle en reçut un coup brusque et se retourna. Il avait repris son
expression normale. Elle <tuI s'être trompée. Pourtant elle avail vu, elle avait bien vu «m son amant l'être méchant, l'adversaire, l'ennemi. Elle demanda d'une voix inquiète :
— Tu m'aimes?
— Mais oui, dit-il pour la rassurer.
Ceci se passaitdans les derniers jours d'octobre. Ce fui vers eette époque qu'il rencontra chez elle une petite pensionnaire de quinze ans, M11' Odette, élevée au couvent de l'avenue Hoche et qui venait passer chez sa sœur Françoise les vacances de la Toussaint.
Celle-ci Lui avait souvent parlé d'Odette ; mais il ne l'avait jamais vue. Il lui trouva L'air éveillé el sage, un trop grand nez, une trop grande bouche, avec quelque chose de morose dans toute sa façon d'être. Il s'attarda toute la journée rue du Cotisée, .car, bien que la petite ne se mêlât pas à la conversation, elle ajoutait par sa présence un élément nouveau à l'atmosphère de ce lieu. Elle le lui rendait supportable et presque attrayant. Il trouvait drôle son grand nez et sa grande bouche. Elle l'attirait par son
air éveillé et piquait en même temps sa curio-
site par son silence. Il s'approcha d'elle, un moment, pendant que Françoise écrivait des lettres.
— Pourquoi ne dites-vous rien, Mademoiselle?
— Parce que j'aime à me taire.
— C'est très dangereux, vous savez, le silence, pour une petite fille de vôtre âge. On prend de la vie un goût mélancolique qui ne vous quitte plus ensuite.
— Je nie complais dans mes pensées.
— À quoi pensez-vous?
— A bien des choses.
Il l'examinait. Il découvrait à son grand nez des ailes délicates. Ses lèvres avaient la jolie couleur d'une branche de corail. Il reprit :
— Pensez-vous a l'avenir? Comment vous apparaît-il?
— Je ne sais pas.
— Au fond, vous souhaitez l'atteindre au plus vite. Vous voudriez être déjà une grande jeune femme.
— Oh ! non .
— C'est que vous aimez le présent.
— Non plus.
— Alors ?
— Alors, je Qe souhaite rien. La vie ne me paraît pas amusante, voilà tout.
— Oh ! oh ! que voilà des paroles désenchantées pour uni' petite aile!...
Elle suuril. nou sans grâce :
— Je sui> ainsi.
Il hocha la tète plusieurs fois. Il pensait ,:i lui. se revoyait ;i -<<n âge, déjà réfléchi et un peu taciturne.
— Moi. dit-il. à quatorze ans, j'étais, comme vous interne dan- une pension. Je revois nos longues promenades du dimanche, au Jardin d'acclimatation, sous la conduite d'un pion, et surtout une fois rentrés, cette heure qui précédait le dîner. Quelle tristesse ! La grande cour grise, les grands bâtiments des classes, le crépuscule. Brr!... J'entends encore ce monotone refrain (1li quelques petits camarades jouant au furet : « Il court, il court, le furet ! • Je me promenais à reçut. -.Mil. et venais de temps en temps mirer ma ligure pensive dans les portes vitrées des classes. Je me voyais insociable, difficile à vivre, -ans liens de communi-
cation avec les autres élèves, el j'enviais les externes, ceux qui étaient libres, qui pouvaient se promener à l'aise, dans les rues, sans se suivre par liles comme des prisonniers auxquels on fait prendre l'air. Je me croyais le plus malheureux des êtres, et. le soir, couché, pendant que la lumière falote de la veilleuse tremblotait sur nos petits lits blancs, dans le silence du dortoir, sur que personne ne pouvait me voir, je pleurais de tout mon cœur. J'aurais voulu mourir. Le lendemain naturellement, j'avais honte de cette faiblesse. Mais, un peu plus tard, j'appris que quelques grands hommes que j'admirais avaient connu à cel âge, de pareils désespoirs. Alors j'en fus très lier.
Il s'avisa que Françoise avait cessé d'écrire et qu'elle l'écoutait. un peu surprise. Pourquoi tenait-il ces propos à cette enfant? Par un sentiment assez compliqué, et qu'il n'analysa point, cela ne fut pas désagréable a André. Mais comme elle se remit à écrire sans s'émouvoir davantage, il en reçut quelque humeur. Espérait-il qu'elle serait inquiète ? Cherchait-il.
sans se l'avouer, à la rendre jalouse? Et pourquoi?
Le lendemain, en se levant, il se posa cotte question : •< Que vais-je faire? » et trouva sa
journée vide. Pas de lettres au courrier. Bien qu'il n'en attendit point, il interrogea plusieurs
fois à ce sujet son domestique Puis il s habilla pour sortir et consulta le ciel, qui était à Ja fois clair et nuageux. A quelques jours de froid sec succédait ce matin-là. un temps tiède et pesant. Était-ce l'atmosphère plus magnétique? Il était las avant d'avoir rien fait. Comme tous les organismes <>ù les nerfs dominent, celui d'André subissait étrangement l'influence des pressions atmosphériques. Il connaissait ces journées de sensations troubles où l'âme se gonfle de désirs indistincts où une sorte d'étourdissement endort l'esprit paresseux. Il semble qu'on ne puisse ramener sa pensée sur un point et qu'on ait en même temps une compréhension, plus vive, plus pénétrante des choses, une intuition plus subtile et des sens plus aiguisés. Quelque chose d'aérien et d'invisible, comme un fluide électrique, s'épand, rayonne
autour «.le vous ; on a comme la sensation physique des ondes qui vous baignent. Et le moindre incident, une rencontre imprévue, un trottoir que vous butez, un cheval qui vous frôle, une porte qui s'ouvre sur votre dos propage en vous un frémissement, long à éteindre. Vous sursautez au moindre son de voix. Le sang afilue brusquement à votre visage. Et, malgré votre air dégagé, un rien suffit à vous faire perdre contenance. Audré sortit, flâna sans but, monta chez Philippe, qui était absent, flâna encore désorienté, hésitant à descendre vers le Bois, suivit les Champs-Elysées et se trouva chez Françoise.
Ce fut Odette qui le reçut.
— Ma sœur est encore couchée. Elle dort.
— A onze heures ! Quelle paresseuse !
— C'est qu'elle a été un peu souffrante, hier soir, d'une migraine qui l'a prise au théâtre. Deux cachets d'antipyrine ne l'ont pas soulagée et elle s'est endormie très tard. Moi qui couche dans le cabinet de toilette, ça m'a réveillé de l'entendre bouger.
L'idée vint à André de pénétrer dans la
chambre de Françoise el de l'éveiller. Il l'eût fait, -i cette petite n'avait pas été là. Ce léger obstacle le contraria. Pour la première fois, il ne se sentait pas maître, ici. d'agir ii -a guise. Françoise, de ce fait, se trouvait imperceptiblement éloignée de lui. Cette circonstance la lui fit mieux apprécier. 11 pensa : « Je ne \«»is pas Philippe. Je ne vois pas Françoise. Rien ne me réussit ce matin. » Il demanda :
— Ce n'est pas grave, surtout?
— Ce n'est rien du tout. Un peu de repos lui fera du bien.
Il reprit :
— Moi non plus, ça ne va pas.
— Vous ave/ pourtant bonne mine.
— Vous trouvez?
Ht comme il se retirait :
— Restez un peu. Vous n'attendez pas ma sœur.
— Oui... je... Non... je reviendrai tantôt. Un -ourire entr'ouvrit la grande bouche aux
dents claires d'Odette :
— Vous avez l'air de ne pas savoir ce que vous voulez.
— C'est vrai. 11 est des jours où je ne m'appartiens pas, où je me promène en moi comme dans un lieu inconnu. Ça ne vous fait pas quelquefois cet eifet-là.
— Non.
Il tenait le bouton de la porte, qu'il lâcha pour revenir à elle. Elle avait un air malicieux qui le gênait un peu, et il parlait surtout pour se démontrer à lui-même que ce n'était pas une gamine de quinze ans qui pouvait l'intimider.
— C'est bien naturel pourtant. J'ignore la plupart des êtres dont je suis composé. Je ne connais d'eux que mon père et ma mère que je retrouve plus particulièrement en moi. Mais. les autres?... Tenez, je les imagine assis sur un banc circulaire et se querellant sans arriver à se mettre d'accord. Cela m'explique les tiraillements dont je suis l'objet, mes incertitudes, mes hésitations, mes piétinements sur place et tout le tumulte de mon être aux jours où il ne parvient pas à dégager sa voie. Par exemple, je sors. Si d'impérieuses préoccupations ne m'appellent pas à un endroit déter-
LE M M V \iS AMANT S » 1
miné, ma perplexité commence. Tel des personnages qui composenl mon conseil intérieur m'incite à prendre à gauche, tel autre à prendre à droite. Celui-ci me rappelle des obligations mondaines, des cartes à poser, des visites a rendre. Ce devait être un homme de bonne compagnie. Celui-là me retient sournoisement et me prêche la solitude. Ce devait être un misanthrope. Et je ne suis lequel entendre.
— Je vous trouve amusant, dit-elle.
Il demanda de quoi écrire pour laisser un mot à son amie, s'installa dans le petit salon, écrivit :
Bonjour, Françoise. Figurez-vous que je n'ai aucune chance, ce matin. Je ne fais rien de bon et je m'ennuie un peu . Je doute de tout, de moi. du monde, du sort; je suis même tenté d'être injuste et de douter de votre affection. Mais j'aurais tort, n'est-ce pas? — C'est une mauvaise fournée pour les nerveux. II fait clair, il fait trouble; on ne sait plus. Je pense que vous sere; tout à fait reposce et que je vous verrai tantôt. Pourquoi votre sœur vient -elle de me dire que j'avais bonne mine? J'ai toujours mauvaise mine quand je ne suis pas satisfait de vivre. Vous save;
qu'elle est charmante . votre petite Odette . Je l'ai regardée mieux encore qu'hier. Elle porte sur son visage une âme intelligente et bonne. Un rayon de soleil traversait vos rideaux orange qu'elle appelle corail); c'est peut-être leur reflet qui me donnait bonne mine. Tout ceci est tin peu incohérent, comme l'état de mon a me. Etat très doux, cependant. Je n ai plus d'ennui. Je ne doute plus de vous. Je vous souhaite d'être belle, tantôt, et de riante humeur. Je baise, en attendant, votre petite main.
André.
P. S. — Surtout ne sove; pas jalouse de votre sœur.
11 remit ce billet cacheté à Odette. Puis, dans l'escalier, il réfléchit. Pourquoi cette phrase sur cette petite ? Pourquoi ce post-scriptum surtout? Pour aiguiser précisément la jalousie de Françoise, pour la faire souffrir. Toujours cet instinct malfaisant. Et il pensa, mécontent et plein de regret :
— (Juel vilain être je suis !
Chaque matin, André se levait en pensant : .1 Cii ai assez. Je vais rompre. » 11 allait chez Françoise ei ne rompait pas. Etait-il touché par 9a douceur el >a docilité? Elle ne lui fournissait aucun grief. Elle sentait qu'il lui échappait, et elle employai! toute sa tendr< patiente à le reconquérir. Ce n'est pas sa faute, se disait -flic C'est un cœur difficile à fixer. Mais je le garderai, je le garderai. •• Lui. cependant, ne se donnait plus la peine de la ménager. Il éprouvait même une sorte de plaisir cruel à lui dire :
— Je ne t'aime pa>. Je ne t'aime pas. Je suis ici parc( que j'ai pitié de toi. Mais je ne t'aime pas.
El comme elle était prèle à fondre en larmes, il -c reprochai! aussitôt sa dureté :
— Pardonne-moi, je suis un misérable de t«- faire de la peine. Je t'aime Est-ce que je
serais ici si je ne t'aimais pas? Gomment peuxtu croire?...
Elle hochait la tète :
— Oh ! je sais bien... Ne te défends pas... .I<i n'ai pas d'illusions... Je n'en ai plus...
— Allons, sotte, reprenait-il en lui prenant les mains, tu vois bien que je t'aime. Je t'aime et j'ai envie de te faire souffrir. Je ne sais pas... Je voudrais te dire de douces paroles et en même temps te faire de la peine. Je voudrais te rendre heureuse, et il faut, malgré moi, que je te torture. Qu'est-ce que j'ai? De quoi suis-je fait? Je ne sais pas ce que je voudrais et je me rends malheureux moimôme. Ah ! vois-tu, je ne mérite pas ton amour !
— Si, mon chéri, tu le mérites. C'est moi qui ne sais pas t'aimer comme il le faudrait. Je suis aveugle et maladroite. Je ne sais pas te prendre. Je t'importune; je t'agace; je t'irrite. Je le vois hien. Je devrais... Ah ! je no sais pas. non pins!...
— Ma pauvre chérie, il faut me pardonner. Je suis un malade.
LE M kUVAIS A M A. NT
— Je souffre du même mal. Vois-tu, l'amour esl une maladie...
— Peut-être.
Elle s'agenouillait près de lui; elle l'entourait de ses bras; elle posai! sa tête, gentiment, sur sa poitrine et fermait les yeux.
— Aimons-nous simplement. N'est-ce pas sible? Je vomirai- te sentir toujours à moi.
Gomme en ce moment.
[ls demeuraient ainsi quelques secondes. Puis il se dégageait et demandait brusquement :
— Pourquoi m'aimes-tu? Je ne suis pas beau. Je ne le donne aucune joie. Je te fais pleurer. Je suis désagréable et brutal. Pourquoi m aimes-tu?
— Pour cela même, parce que tu es méchant et que je voudrais te rendre meilleur, parer que — je vais froisser sûrement ton vilain orgueil — parce que tu es un peu mon enfant, il me semble. Je voudrais te soigner. Je t'aime avec nue tendresse prévenante et dévouée. Mais lu ne peux pas me comprendre!...
— Si.
Il ajoutait :
— Je t'adore. Je t'aime avec une mobilité, avec une vivacité de sentiments qui font que je te déleste une minute, pour être plus épris de toi ensuite. Je suis méchant parfois, d'une méchanceté de paroles, mais d'une méchanceté amoureuse.
— Comment serais-tu donc si tu ne m'aimais pas?
— Si je ne t'aimais pas, je serais doux et poli.
— Cette réponse la rassurait pour quelques heures. Elle se répétait : « Il m'aime. Sa méchanceté en est la preuve. Si je lui étais indifférente, il serait doux et poli. »
Puis, à la réflexion, quand, il n'était plus là, elle mesurait toute la distance qui les séparait. Elle se voyait occupée de lui, souhaitant sa présence même méchante, même cruelle. El elle se demandait : « A quoi pense-t-il, lui? » A tout, sauf à elle. Il faisait : « Ouf! » sans doute. Il respirait. A le suivre, parfois, du regard, derrière la vitre, elle sentait son cœur se serrer. Ce n'était plus cette démarche d'homme tourmenté dont la main nerveuse et
LE MAUVAIS \M\vi 24*3
crispée révélait L'âme orageuse. C'était une démarche ais»-o. Légère, insouciante. Son dos marquait l'allégement. Il se dépêchait, comme <'il craignait qu'on Le rappelât, tournait soudain dans l'avenue des Champs-Elysées, et chaque fois, elle se demandait : « Le reverrai-je? ••
Souvent, avant qu'il disparut au tournant de L'avenue, "lie songeait au bonheur qu'elle éprouverait s'il venait à se retourner vers la maison. Ce simple mouvement attesterait mieux que toute protestation qu'il l'aimait encore et que. l'ayant quittée, il ne l'oubliait pas. Jamais il oe se retourna. Jamais il ne ralentit le pas. Jamais il ne lui parut songeur ou soucieux. mais seulement satisfait d'être seul. Alors elle demeurait à la fenêtre -ans plus rien voir, dans une sorte de résignation sans pensées.
Certains matins, elle se trouvait pleine de courage. Elle raisonnait. Elle se persuadait que c'est un privilège, à notre époque désenchantée, de pouvoir encore aimer. Elle s'estimait d'être une amoureuse, de porter en soi une réserve de tendresse que [es désillusions n'avaient point tarie. 11 s'agissait de savoir si, dans
l'accouplement de deux êtres intelligents, donl l'un doit doit vaincre l'autre, celui qui aime est moins heureux que celui qui est aimé. 11 y a, dans le don de soi ;i un autre, sans rien exiger en retour, une vertu consolante. Toui sentiment noble comporte sa récompense, el l'être qui met dans le bonheur d'autrui la source de ses joies goûte de ce fait une satisfaction intérieure inconnue de l'égoïste. « Comme je l'aime! songeait-elle. Nul ne l'aimera jamais autant que moi! » Elle se persuadait ainsi qu'il ne trouverait pas ailleurs un sentiment qui valût le sien, et elle en ressentait quelque fierté. Dépossédée d'elle, attachée à ses pas, suspendue au moindre de ses caprices, elle attendait de lui toute félicité ou tourment. Seul, il avait le pouvoir de faire en elle la lumière ou l'ombre. Par lui elle vivait une vie d'émotions, de lièvre et d'anxiétés qui avait son charme. Or. celui qui se laisse aimer, quelle joie éprouve-t-il ? Il se croit supérieur parce qu'il reçoit beaucoup et donne peu en échange, ou parce qu'il ne donne rien du tout. Une secrète vanité est, un instant, caressée chez
lui par L'idée qu'il es1 le plus fort. Le plus fort? Cette vanité pèse peu, bientôt, devant la
sensation de son impuissance. Car il doit bien s!avouer, quand il s'interroge, que s'il n'aime pas davantage, ce a'est pas parce qu'il ne le veut pas. mais parce qu'il ne le peut pas. Les extases, les ivresses de l'être qui aime sont, pour lui, choses inintelligibles. Il s'attriste de ne pouvoir les partager, et il s'ennuie. - Oui. songeait Françoise, si je souffre, il s'ennuie. N'est-ce pas lui qui est le plus à plaindre? Mes inquiétudes, il dépend de lui de les calmer. Mes larmes, il peut les tarir. Il peut me rendre heureuse, tandis que sa détresse est incurable. Xi lui ni moi n'y pouvons rien. L'ennui n'est-il pas le pire des maux? Mon cœur souffre. Le sien est inerte. La souffrance, c'esl encore de la vie, c'est de la vie frémissante, aiguisée, suprême. Etre inerte. -I êlre infirme. Oui ne préférerait un organe douloureux à un organe paralysé? Ali ! s'ouvrir ;i l'amour, faire pénétrer en soi jusqu'à vous inonder sa force capiteuse, ensorceleuse, bienfaisante et cruelleî Éprouver-! sentir! Qu'im-
porte les jours sombres ! Il y a des jours clairs. La tourmente n'est-elle pas, pour toute âme ardente, préférable à l'uniformité grise, et la tempête au calme plat? Quel esprit aventureux ne risquerait volontiers de choir dans le gouffre pour connaître la minute radieuse où l'on touche la cime?» Et elle concluait qu'en somme, malgré ses larmes, le meilleur de la vie, c'était encore dans l'amour qu'elle l'avait trouvé.
Mais ces phases étaient courtes. Son courage tombait vite. Elle n'était pas réconfortée par ces raisonnements, et. variable comme toute femme, elle s'apitoyait sur son sort. Elle ne tarda pas à se trouver diminuée par cette tendresse non partagée et lit des découvertes. Privée d'amour, elle se vit déparée et comme enlaidie. Elle n'était plus sûre d'elle-même, de sa grâce, de son charme, de sa séduction. Elle s'aperçut que, pour toucher André, pour l'émouvoir, elle manquait d'éloquence. Elle ne trouvait pas le mot qu'il fallait dire, le geste qu'il fallait faire. Il arrivait. Elle l'accueillait glacée, bien que son cœur battît avec force dans
LE M tUVAIS AMAM 251
sa poitrine. Kl elle ne trouvait pas la force de se jeter h son cou, pour le retenir, quand il s'en allait.
Parmi ses découvertes, elle lit celle-ci : L'amour rend moins intelligent. » Lorsque cette pensée se formula dans son esprit, elle s'y arrêta longuement. Elle était moins intelligente. Toutes les forces actives de son être utilisées par l'amour, elle n'avait plus ses curiosités d'autrefois, elle n'accordait plus d'attention à la vie qui passe, elle se désintéressait de mille choses qui, précédemment, éveillaient son cerveau. André lui cachait le reste de l'univers.
Peu à peu, le vide s'était fait autour d'elle. sans qu'elle s'en aperçût. Ses familiers l'avaient délaissée. Autrefois il ne se passait pas de soirée, .m théâtre, où elle ne se vit, dans sa loge, entourée de quelques amis. Aujourd'hui personne îe' venait plus. Des semaines entières s'écoulaient sans qu'elle reçût une visite. Seul, Philippe lui demeurait tidele. Pour la première fois, elle songea avec une réelle pitié à ce qu'il avait souffert pour elle. Elle comprenait,
pour l'éprouver aujourd'hui; la peine qu'il avait eue à se voir dédaigné. Elle se trouva rapprochée de lui par ce sort commun. Elle lui livrait son àme. sans réserve. Et il la consolait.
Il lui disait :
— André vous aime à sa façon. Acceptez ce qu'il vous donne. Ne désespérez pas. Je sais tout ce que vous êtes pour lui. Vous lui êtes chère. Mais il est ainsi qu'il lui faut faire souffrir ceux qui l'aiment. Soyez forte. Soyez maternelle avec lui. Guidez-le sans qu'il s'en doute. Soyez son amie, sa camarade, sa confidente. Une femme qui pleure n'est pas attrayante. Faites en sorte qu'il se trouve hien de venir ici. Cachez-lui vos inquiétudes et vos tourments. Montrez-lui un visage souriant. Faites-lui la vie facile et douce. Peu à peu. au lieu de le sentir s'éloigner, vous le verrez revenir. Pour cela. pour avoir la force de vous maîtriser. Ne demeurez pas seule, comme vous le faites, ne vous enfermez pas dans votre chagrin. Entourezvous de gens, comme autrefois. D'abord vous vous sentirez triste à mourir, au milieu d'eux.
LE M UYAIS AMANT 253
Prenez sur vous de les tolérer. Peu à peu, ils vous distrairont. Vous esquiverez, une heure, auprès d'eux, l«i- pensées qui vous rongent. Ce sera toujours une heure de prise sur elles. Voyez-vous, le mouvement, le bruit, une atmosphère d'agitatiou vous composent une âme mobile, ce qui est précieux contre les grandes douleurs.
Elle hochail la tête.
— Je ne suis bonne à rien. Tout m'inspire un profond dégoût. Si j'avais un rôle à créer en ce moment, je le rendrais. Je joue, le soir, d'une façon automatique. Les paroles sortent de mes lèvres machinalement... Pourtant, hier, je me sentais si énervée que j'ai pleuré de vraies larmes en scène. Jamais on ne m'a autant applaudie. Mais le public, le succès ne me sont [dus rien.
I! objecta :
— Soyez franche. Pendant qu'on vous applaudissait, vous étiez frémissante...
— Oh! non.
— Vous étiez frémissante et vous songiez : S'il était dans la salir !
— C'est vrai, j'ai songé à cola. Rien ne peut m'arriver d'heureux que ce qui est de nature à
me rehausser dans son esprit.
— Alors, soyez brave. Surmontez votre découragement. Moi aussi j'ai été très malheureux. Je n'ai jamais manqué d'énergie. La
souffrance, au lieu de vous abattre, doit vous relever. Ne songez pas à rendre les rôles qu'on peut vous offrir. Acceptez-les avec reconnaissance. Libérez-vous en eux de toutes les forces de tendresse qui vous étouffent. Donnez-leur toute l'humanité douloureuse dont vous êtes débordante. Et puis, ne soyez pas triste d'aimer. Aimer c'est vivre. Croyez-vous qu'il soit plus heureux que vous, lui?
— Je sais... Je me suis dit ces choses aussi...
— Répétez-vous-les. Et tenez, pour aller jusqu'au bout de ma pensée, soyez bonne. Réfugiez-vous dans la bonté. L'égoïste su. tout est à plaindre. Rien ne le satisfait, et, s'il avait la lune, il voudrait autre chose. Mettez, au contraire, votre bonheur dans celui d'autrui. C'est ce que j'ai fait pour ma part et j'y ai trouvé la paix. Quand vous avez commencé à Mm°r An-
dré, je me disais: Elle ''-l beareuse. Quelle pensée consolante c'était pour moi de savoir que ce bonheur vous me le deviez un peu, que j'en étais un peu l'artisan. Hélas! il a été de bien courte durée !. ..
Françoise le regardait comme elle no l'avait jamais regardé, émue par ses paroles. Une âme h noble rayonnai! sur son visage qu'il en était transûguré. Un élan la porta vers Lai:
— Quel dommage que je né vous aie pas aimé, vous !
In soir, il la trouva dans la bibliothèque, comme la nui! tombait. La pièce était plongée dans une demi-obscurité, et elle n'avait pas voulu qu'on allumai. Quand elle vit la porte s'ouvrir, elle tressaillit.
— Ah! c'est vous. J'ai cru que c'était André. Mon bon Philippe! Asseyez-vous. On va allumer.
El quand il lil clair :
— Vous ne m'abandonne/ pas. vous. Je ne suis pourtant pas amusante!... Savez-voùs qu'il y a plus de huit jours que j<i n'ai pas été un
instant seule avec lui ! Quand il vient me voir, il se fait toujours accompagner d'un ami. On dirait qu'il redoute de se trouver en tète-àtête avec moi. Alors il m'amène le premier venu, cause de choses indifférentes et repart après une demi-heure. .Je voudrais le retenir et je ne puis. Je sens que c'est la fin. Se peut-il qu'il ne m'aime plus? Se peut-il que le feu qui me consume ne le réchauffe pas ?
Gomme il voulait la rassurer encore, elle l'interrompit avec volubilité, brusquement penchée vers lui, la main posée sur son bras.
— Non. Ce n'est pas possible, n'est-ce pas? Cela ne vous paraît pas possible que, de toute cette jolie aventure il ne reste rien, que toute ma tendresse, que tout ce que je lui ai donné de bon et de sincère ait été perdu ! Vous qui le connaissez, dites-le-moi. Notre amour n'a pas été une simple rencontre, un caprice, une passade. Dites, ce n'est pas possible?
— Non, vous valez mieux que ça. C'est lui qui ne vous vaut pas.
Ce n'était pas répondre, et pourtant elle n'insista pas.
LE M M \ AÏS W1ANT 257
— Ah! mes pressentiments! dit-elle. Comme j'hésitais a L'aimer! comme je me défendais! Que de fois, sur le point de me jeter dans ses bras, La peur <!<i souffrir me retinl ! Dites après cela <ju il n'y a pas quelque chose, je ne sais
quoi, par Lequel nous soi - avertis souvent
que nous nous engageons dans un mauvais chemin?
Elle laissait ^a main appuyée sur son bras. II prit cette main dans les siennes. Il ne trouvait pas de paroles consolatrices el se contentait de murmurer :
— Ma pauvre amie... ma pauvre amie...
— Tenez, dit-elle, je ne puis lire ce nom : André, dans un roman, dans un journal, sans éprouver une émotion. Et ceux-ci par exemple : Suisse, Lausanne, quand ils tombent sous mes yeux, s'éclairent subitement. Ils sortent de la page, et je reste fascinée. Cela me fait mal... Voyez quelle Ggure j'ai. J'ai maigri. Mes robes flottent autour de ma taille. J'ai des étourdissements quand je me mets debout. Couchée, mes oreilles tintent. Pour un rien la lièvre me prend. .!';ii les mains moites, la gorge sèche, et
mon cœur bat d'une façon désordonnée. Le médecin me dit : « Vous vous épuisez; vous déviiez vous reposer. Le théâtre vous tue. » Il feint de croire que c'est le théâtre; mais, au fond, il n'est pas dupe. Tantôt, comme il était là et que je me plaignais de faiblesse dans les jambes, d'appréhensions, de douleurs dans la tête et au côté, il m'a regardée profondément et m'a dit ; « Vous, vous avezatlendu quelqu'un qui n'est pas venu. » En disant cela, il voyait en moi jusqu'au fond de l'àme, et je me suis sentie rougir. Il se levait. Elle demanda ;
— Où allez- vous?
— Je vais chez André et je vous le ramène.
— A quoi bon! dit-elle. Vous ne le trouveriez pas ou bien, si vous le trouviez, il serait fâché que je vous aie parlé. Non. restez. Ne me laissez pas seule. Parlez-moi. Dites-moi ce que vous éprouviez autrefois. Si vous saviez comme je vous comprends maintenant! On est égoïste quand on aime ; je vous ai fait souffrir. Parfois je me dis que j'ai peut-être été coquette involontairement avec vous, et que c'est cela que j'expie en ce moment.
LE M U VAIS a m \.\ T 259
— Rassurez- vous. Non. Vous avez été très loyale, toujours. Vous ne m'avez jamais encou-
. Ce n'étail pas votre faute si }>• vous aimais.
— Mais j'aurais dû être meilleure. Tenez, je me -ni- rappelé ces jours-ci une lettre que vous m'avez écrite el qui commençait ainsi : Il y a quatre au- que y vous aime. Vous m'y donniez ce détail qu'un jour, aux Tuileries, assis mii' un banc, vous vous étiez senti si malheuivu\ que les larmes vous coulaient sur les joues. El le soir, rentré chez vous, vous avez trouvé un mol di' moi <»ù je vous disais : Quelle jolie journée ! Je ue sais pas pourquoi ce détail m'est revenu, mai- je iv puis vous dire maintenant combien il m'a émue.
— Ma pauvre Françoise !
— Parlez-moi; dites-moi ce que vous éprouviez. C'est encore très égoïste; mais cela me cons de un p m d ■ savoir qu ■ vous avez j> par les mêmes chemins.
Il- parlèrent longuement. Ils remuèrent des souvenirs. 11 lui muta par le menu ses impressions, le - >if - i i! avait dîné à son chevet, el,
le lendemain, sa causerie avec André, ses espoirs et ses désespoirs et ses constatations attristées : • Asseyez-vous là; on est bien mieux. » Ce n'était pas à lui qu'elle eût dit de s'asseoir là où l'on était bien mieux ! Et les petites blessures qu'involontairement il lui infligeait. Et ce jour, à déjeuner, où André se moquait de lui : « patati, patata, patapoum. » Et elle qui riait. Puis, quand, sur sa prière, accompagné par André au piano, il avait chanté, quel regard d'elle à son adresse il avait surpris, juste comme il sentait se former sur son front une goutte de sueur! Ce regard suivait cette goutte, impitoyablement. Elle semblait noter tout exprès ce qui pouvait l'amoindrir. Impression créée par sa sensibilité. Certainement elle ne s'était pas doutée qu'elle le mettait ainsi à la torture.
— Non. certainement, je ne m'en souviens plus; mais ce que vous me dites me frappe tout de même, parce que... oh! comme c'est bien çaï... un soir, il n'y a pas bien longtemps, dans ma loge, j'ai surpris un regard d'André sur moi. J'ai senti qu'il me trouvait déplaisante.
LE MAI VAIS WiA.NT 261
J'ai eu toul à fail la même impression. Comme je me retrouve dans ce que vous dites!...
Jamais elle ne s'étail sentie portée vers lui par une |»lu< douce, une plus fraternelle affection.
— Ma pauvre amie !...
— Mon pauvre Philippe '....
— Nous sommes deux vaincus, dit-il attendri et attristé.
— Pourquoi n'est-ce pas vous que j'ai aimé? reprit-elle, exprimanl en d'autres termes la même pensée que l'autre jour.
Il prononça simplement ceci, qui la retint. - >ngeusè :
— Parce que. sans doute, je vous aimais trop, moi !
Xï
Le lendemain de ce jour, au matin, Françoise reçut ce mot :
Vendredi soir.
Ma chérie, je te demande de croire que je f écris
raisonnablement et de tenir ce que tu vas lire pour l'expression réfléchie d'une décision librement prise. Françoise, il faut que nous nous quittions. Il le faut. Faisons-le maintenant qu'il en est temps encore. Quittons-nous sans trop de chagrin, en nous disant qu'il n'y avait pas d'avenir à notre tendresse. Car, vois-tu, Françoise, tu ne me connais pas, ou tu me connais mal, et si nous demeurions dans l'état où nous sommes, je ne pourrais que 1e faire souffrir et souffrir moi-même. Je le vois bien. Je le sens bien. Il me faut, à chaque instant, te torturer pour te crier ensuite : « Oublie cela. Aimonsnous. » Je ne sais quelle volupté am'ere je recherche dans cette tyrannie qu'exerce sur toi ma nervosité douloureuse. Reprenons-nous, crois-
LE MAUVAIS AMANT Lf>3
moi. Dis-toi que fài longuement pesé ee sage parti et que, si je nie décide à le prendre, e'est ijue je n'eu ai pas trouve d'autre. Je ne veux pas te faire du mal . Je me retire.
Je ne sais comment les mois glissent sur ee papier, comment court ma plume. J'ai le cœur serré en f écrivant. C'est que je t'aime, tu lésais bien. Je l'aime: il nie faut te le dire en te quittant. Et c est parce que je t'aime que je te quitte. Françoise, ma pauvre chérie, nous sommes deux semblables nerveux. Or. une loi physique dit que deux électricités de même nom ne s'attirent pas. Il nous faut à chacun un être sain, capable de rétablir l'équilibre de notre machine déréglée. Allons, sois brave. Moi, c'est fini déjà. Il me semble que j'ai rompu l'amarre et que, librement, la vie entraîne nos deux barques, chacune de son côté, vers son sort. Je ne pouvais te faire souffrir plus longtemps, ni plus longtemps empoisonner ta vie. Allons, donne-moi une dernière poignée de main, et garde dans un petit coin intime de ton cœur un peu d'amitié fraternelle à ton triste
André.
Elle lui <•<■ liill»'! dans son lit, à son réveil et, à mesure que I-'- lignes se succédaient sous ses yeux, elle avait une exclamation étonnée de petite tille :
264 lf: malvais amant
— Oh!... Oh!... Oh!...
Pais elle froissa le papier, le jeta sur le tapis, et, d'un geste peureux et naïf, se remit sous les couvertures, ferma les yeux, comme si elle voulait oublier, s'anéantir, ne plus penser, ne plus souffrir. .Mais ses oreilles tintaient insupportablement,el des phrases se reformaient dans son esprit : «C'est parce que je t'aime que je te quitte... Je ne pouvais pas te faire souffrir plus longtemps. » Pourquoi cette hypocrisie? Est-ce que, s'il l'aimait, il la quitterait? Pourquoi masquer sa lassitude par cette apparente générosité? Pourquoi ce dernier mensonge : « C'est que je t'aime, tu le sais bien. Je t'aime: il me faut te le dire»? Est-ce que ie ton mesuré et réfléchi de ce billet n'indiquait pas clairement qu'il ne l'aimait plus, qu'il voulait être libre et que tout ce qu'elle pourrait faire se heurterait à son indifférence? Elle se pencha, la main avancée vers le tapis, atteignit la lettre froissée, l'ouvrit, la relut, et ses yeux se brouillèrent de larmes. C'était une grosse peine d'enfant qui gonflait son cœur, et ces larmes venaient des portions restées pures en elle, restées simples
et candides. Elle murmurait : ■ Le méchant! le méchant! » avec une expression de surprise qui, chez cette créature cultivée, chez cette comédienne, cette femme d'expérience, riait infiniment touchante. Quand elle ne vit plus les lignes, elle tourna plusieurs fois Ja tète adroite et a gauche avec une expression d'égarement douloureux, en répétant :
— Alors, c'est Uni. cette fois. C'est tini.
Cette rupture, depuis un mois, elle l'attendait tous les jouis, a toutes les heures. A chaque porte qui s'ouvrait elle ressentait un coup brusque au cœur. Chaque lettre qu'on lui remettait pouvait contenir cette nouvelle redoutée, et. elle se rassurait vite en constatant que l'écriture n'était pas d'André. Elle ne vivait plus. Elle se -entait entourée d'ombre, de cette ombre qui precède tout malheur qui s'approche. Elle défaillait au moindre bruit, comme sisa dernière heure étai! venue. Et Philippe, la veille, comme il la quittait et qu'elle le reconduisait, l'avait vue tressaillir toute et pâlir étrangement, parce que Juliette arrivait pressée pour une communication à lui taire.
— Qu'avez-vous? lui avait-il demandé.
Elle avait souri péniblement. Il semblait qu'elle avalai sa salive avec effort avant de répondre :
— Je n'ai rien... ce n'est rien... C'est nerveux.
Et elle était venue enfin, la nouvelle redoutée. Elle était là dan- ce billet. C'était fini. Elle se vit pleurer; elle vit très nettement une Françoise assise sur son lit, dans une posture d'accablement. Alors, du fond de son désespoir, cette pensée monta : « Il faut que je lui parle, que je le voie. » Ce qu'elle lui dirait, elle l'ignorait. Elle ne s'illusionnait pas sur le résultat -de sa visite. Il fallait qu'elle le vit. Elle le voulait avec cette énergie sombre qui fait que l'être tombé à l'eau s'accroche à tout objet que peut saisir sa main, par pur instinct de conservation, sans raisonner et sans savoir si ce geste le >auvera. Elle s'habilla. Elle prit une voiture, se lit conduire rue Bassano, où habitait André. Elle y fut en quelques minutes, pénétra dans une vaste maison dont la loge était close. Elle dut s;1 mettre à la recherche du concierge, qui se monlra bientôt, un plumeau à la main.
LE M U Y AÏS \M A.M
— M. Delorme, dit-il, je crois bien qu'il es1 sorti. Voyez en tous cas, au premier, dans la cour.
In.- sorte de perron s'élevait au fond de la cour. Elle remarqua que le lapis qui conduisait au premier ae ressemblait pas à celui qui eu repartait. Chaque étage devait ainsi recevoir extérieurement l'empreinte de chaque locataire. C'était la première fois qu'elle venait chez André, el les plus petits détails frappaient son esprit. Le timbre résonna fortement. Le domestique \int ouvrir, un de ces domestiques donl le maître n'es! jamais là et qui occupe ses loisirs à sa toilette. Rasé de frais, peigné avec snin.il portait un col cassé et. à sa cravate, une perle fine. Françoise vit cela tout ensemble. et aussi le lapis bleu qui se prolongeait dans nne antre pièce dont la porte était ouverte. Elle n ■ se -''lit. lit pas troublée, mais étonnamment calme et uniquement animée de cette idée qu'il fallait qu'elle vît André.
— Monsieur est absent, dit le domestique.
— Savez-vous à quelle heure il rentrera?
— Je ne sais paSj Madame. Monsieur ne m'a rien dit.
Elle comprit qu'il avait l'ordre de faire ces réponses à tout visiteur inconnu. Elle ajouta :
— Je vais l'attendre.
Le domestique demanda :
Si Madame veut bien me dire son nom?
— M]U Aubry.
— Ah ! parfaitement. Madame. Si Madame veut bien se donner la peine d'entrer au salon?
Elle l'y suivit et resta seule. Elle était debout au milieu d'une pièce carrée un peu vide, mais élégante, avec des pastels du xvme siècle accrochés aux panneaux et quelques objets de prix dans une vitrine Louis XVI. Sur le tapis bleu, des tapis algériens aux tons pâles étaient jetés, dont elle considéra machinalement les dessins. Et elle pensait que c'était seulement aujourd'hui où ils rompaient qu'elle pénétrait chez lui. qu'elle voyait son décor, les objets familiers qui prolongeaient sa personnalité et la complétaient. Par là elle constata combien, étant amants, ils étaient demeurés distants l'un de l'autre et quelle petite portion de lui elle avait connue.
Elle se décida à s'asseoir et promena son re-
I sur les choses. Ces choses avaient encadré les premiers rêves d* André, ses souhaits tendres et ardent-, à L'époque où il avait commencé dé l'aimer. C'était là qu'il avait pensé à elle quand elle lui résistait. Il avail circulé là, le cœur troublé cl tourmenté. Il s'était mire souvent à cette glace, au-dessus de cette cheminée, avant d'aller chez «'Ile. Il s'y était interrogé sur sa tenue, la pâleur fine de son visage, la forme de
vêtements. Car l'homme <jni aime accorde une grande importance aux détails extérieurs de sa personne. Une instinctive coquetterie le fait changer de cravate, choisir plus soigneusement la nuance d'une étoffe. Pour conquérir une femme, il se sent une âme de femme, songe comme elle à sa toilette, lui emprunte des préoccupations qu'en tout autre temps il jugerail puériles et indignes de son attention. Sùrement il était arrivé à André de se demander, en se mirant dan- cette glace et dans toutes celles de cel appartement : Est-ce que je lui plairai?
OU Est-ce que je lui ai plu?
Au delà de ce salon, les portes -'ouvraient sur d'autres pièces qui l'avaient vu tour à tour.
et à cause d'elle, joyeux, inquiet, heureux, mélancolique, tranquille ou frémissant. Elle eût voulu questionner chaque objet. Et c'était fini. 11 avait rompu. Il avait une autre âme, une âme lasse, indifférente et oublieuse. Toute sa peine enfantine revint avec cette expression : « Le méchant! le méchant! ►> qui agitait ses lèvres. Elle se raidit pour ne pas pleurer. Elle savait que le son de sa voix avait le don de l'attendrir davantage et lui tirait des larmes. Elle s'efforça de ne plus penser. Il lui semblait qu'elle avait sur la tête le poids d'une montagne. Elle se trouvait si faible, si désemparée, qu'elle se lût laissée choir sur le tapis comme une loque, comme une chose molle qu'aucun ressort ne redressait plus. Elle ouvrait de grands yeux qui ne voyaient pas. de grands yeux secs, mornes, égarés. Mais elle eut la subite conscience qu'elle devait paraître laide ainsi, abîmée dans son chagrin, et, plus forte que tout autre considération, celle-ci la ht se ressaisir. Elle prévit qu'André allait rentrer. Le domestique la nommerait. Il froncerait le sourcil et gronderait cet homme de l'avoir
I I. M M VAIS AMANT -l'.\
laissée attendre. Cette pensée lui fut cruelle. Elle était désormais une intruse dans sa vie, une importune, une solliciteuse, une mendiante d'amour. Se pouvait-il que sa présence le contrariât aujourd'hui, quand elle était, quelques mois auparavant, lout l'espoir de sa vie? S<- pouvait-il qu'elle eût le don (Je l'assombrir, quand elle avait, la vrille, celui de l'éclairer? Et tous les étonnements des êtresdélaissés la prenaient. Pourquoi ne l'aimait-il plus, puisqu'elle n'avait pas changé?
Alors elle se rappela, elle revit avec une précision minutieuse, au début de leurs relations, ce jour où, rentrant chez elle, elle avait trouvé irteavec ce mot : « Au fond, je sais bien qu'on n'est pas sortie. •• 11 était venu en son absence et, étonné de ne pas la trouver, un peu méfiant, il avait laissé ce mot. Elle venait d'essayer des robes. Elle avait l'àme sereine et vide. D'abord elle avait jeté la carte sur un meuble, puis, en se dégantant, s'était penchée pour la relire, et elle avait souri eu pensant : << Voilà ce que c'est que d'être psychologue : on se fourre le doigt dan- l'œil. A ce moment, elle le trou-
vait curieux tout simplement. Pas joli, mais curieux. Et voilà ! Quelques mois avaient fait de cet inconnu, de ce passant, son ami le plus cher, un ami doux et terrible dont elle ne pouvait se passer. Elle considérait ces deux faits, ces deux dates, qui enfermaient toute leur histoire, et elle se répétait stupidement, avec une sorte d'entêtement monotone : « C'est fini! c'est iini ! c'est fini ! »
Qu'il vint, qu'il entrât furieux, débarrassé devant son insistance de toute contrainte polie : elle était sans fierté, prèle à toutes les humiliations ; elle n'était plus ici qu'une pauvre femme qui souffre. Il pourrait la bousculer, être brutal, la battre, elle demeurerait là. elle ne répondrait rien : elle le regarderait seulement de ses yeux humbles et tristes. Et il faudrait bien qu'il fût touché. Car elle ne voulait plus partir, car elle ne voulait pas le quitter, car elle ne se résignait pas à cette rupture. Elle était prête à tout accepter, à n'être plus pour lui qu'une camarade, qu'une amie affectueuse. Mais elle ne consentait pas à le perdre. Elle avait besoin de sa présence;
elle avail besoin de l'entourer de soins, de le voir, de l'entendre, «le le respirer. El elle hochail sa tête pesante. Non! non! elle n'avait ri. -ii fait : elle ne méritait pas cette peine d'être séparée de lui.
Longtemps elle attendit ainsi. Le domestique revint dire qu'il était midi et que monsieur ne rentrai I pas. Au bruit qu'il avait fait en ouvrant la porte, plie n'avait pas bougé, son cœur battant avec force. Elle croyait que c'était André. Mais, des que l'homme eut parlé, elle se leva, lit un effort pour se composer un visage et prendre une voix naturelle :
— Vous lui direz, quand il rentrera, que je suis venue et que je l'attendrai chez moi. Il me trouvera toute la journée.
— Je n'y manquerai pas.
El 1 « • descendit lentement. Sa peine était sourde sans élancements, après cette attente vaine. Une minute, sous le coup qui la frappait, son âme s'était redressée, dans le réveil de toutes ses énergies. Maintenant elle se ramassait sur elle-même, pour recevoir les traits qui l'accablaient. Ce premier échec la laissait
27 ï LE MAUVAIS AMANT
inerte et sans étonnement devant l'épreuve. Elle ne savait pas ce qu'elle ferait, el ses pensées n'étaient pas nettes. Elle n'aurait su dire si elle souffrait davantage ou si elle souffrait moins. Elle entendait le bruit de ses talons sur le pavé de la cour, et cette idée effleura vaguement son esprit qu'elle devait paraître un peu folle aux yeux du concierge.
Et tout l'après-midi, chez elle, elle attendit André. Elle savait qu'il ne viendrait pas. Elle l'attendait néanmoins, avec cette force têtue de l'instinct, avec cette patience animale du chien qui se couche sur la tombe de son maître. Une sorte de résignation morne s'était emparée d'elle. Elle attendit ainsi durant des journées entières, assise sur un fauteuil, tournée vers la fenêtre. Elle apercevait les étages supérieurs de la maison qui lui faisait face. Une bonne qui arrosait des fleurs sur un balcon se montrait aux mêmes heures, chaque jour. Elle surprit aussi à ce même balcon le regard d'un petit enfant fixé sur elle. Ce! enfant disparaissait derrière les balustres de pierre, et il regardait avec curiosité cette dame assise dans
LE M kUVAlS a M \M -2,5
ce salon <il qui ne bougeait pas. ! n instant, il chercha au moyen d'une petite glace, à diriger vers elle un rcflel de soleil. Elle vit zigzaguer sur le tapis une petite tache de lumière. Mais la bonne qui surgi! derrière l'enfanl «1 ut le gronder, car le jeu cessa.
Les étages inférieurs de la même maison ('(aient masques à Françoise par les rideaux orange qui coupaieni à mi-h^auteur la fenêtre de la pin-,' où elle se tenait. Mais elle entendait rouler les grosses voitures et tinter les grelots des équipages élégants. Elle percevait d'une façon machinale tous les bruits de la rue. la trornpette «l'un fontainier, l'aboiement d'un chien, le timbre d'une boutique d'horloger, chaque fois quequelqu'un y cuirait ou en sortait, le sit'flenit'ii! d'un gamin, et aussi ce heurt sec que produisait parfois la main d'un passant en touchant l'arrêl d'un volet, au rez-de-chaussée de sa maison. De lemps à autre un piano jouait, et, dans la monotonie de son attente, l'air qu'il déroulait, m banal qu'il fût, s'insinuait dans L'oreille de Françoise et réveillait sa sensibilité. Elle tressaillait <d semblait prendre cons-
cience do son inaction et «lu vide de sa journée. Mentalement elle mettait des paroles sur cette musique. Elle parlait à André. Elle se grisai] de souvenirs. Elle se rappelait cette parole d< Philippe : « Je vous aimais trop, moi ! >» Elle s'en emparait. Elle y trouvait l'explication de la lassitude d'André. Elle l'avait trop aimé. Elle s'était mise à ses pieds et avait perdu dans cette posture toute valeur à ses yeux. Elle lui disait :
— Quand je te résistais, tu m'aimais. Comme tu es injuste!... C'est parce que jet'aitout donne de moi sans en rien garder que tu me dédaignes. Tu me quittes parce que je n'avais plus rien à l'apprendre et qu'une femme conquise n'a plus de charme pour toi... Comme tu es méchant!
Elle lui disait aussi :
— Je me suis efforcée à te ressembler et je ne t'ai pas plu, parce que, si tu le voyais en dehors de toi, devant toi. étranger à toi, tu ne plairais pus.
Elle lui disait encore :
— Mais que fallait-il donc faire pour te garder? Etre coquette ? Etre une poupée cruelle?
Se jouer de toi? Te torturer, te rendre jaloux. te faire souffrir? M<»i. je n'ai pas su!...
Vingt fois en termes différents elle répétail ces choa
lu soir, «'il rentrant du théâtre, elle congédia Juliette, vint ouvrir la fenêtre et y demeura longtemps. Comme il faisait froid . elle prit mal. C'est ce qu'elle voulait sans cloute. Le Lendemain, elle avait une grosse fièvre, et le médecin lui trouva une température inquiétante. Elle dut s'aliter. Comme elle savait qu'une épidémie de grippe et d'intluenza sévissaii dans 1<' moment, elle se répétait : « Si je pouvais mourir! » En l'état de faiblesse nerveuse où elle était, le mal empira vite. Philippe, prévenu, se bâta d'aller chez André, qui était pour quelques jours absent de Paris. MaL insistances, le domestique, qui avait
des ordres, déclara qu'il ignorait où était son maître. Néanmoins il apprit par une autre source qu'André était dans le Midi, à Àigueperse, chez <\r- parents. 11 lui télégraphia :
Amie malade. Etat grave. Reviens. »
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André ne revint pas. Sans doute il fut sceptique et crut à un acte de complaisance arraché par Françoise à la faiblesse de son ami. Et Philippe, révolté par son silence, se promit, quand il le reverrait, de ne plus lui serrer la main.
Cependant l'état de Françoise inspirait des inquiétudes au médecin. La fièvre persistait. Elle avait des hallucinations. Elle voyait André assis à son chevet. Elle avançait la main pour le toucher et touchait Philippe, qui lui disait :
— Je suis là. Ne parle/ pas. Reposez- vous. Mais elle murmurait en s'adressant à ellemême :
— Pourquoi n'est-il pas là? Pourquoi ne Yient-il pas ? 11 peut bien venir. Qu'est-ce qui l'empêche de venir?
— Chut! Reposez-vous, répétait Philippe en lui repliant doucement le bras pour l'introduire sous les couvertures.
Après son départ, devant Juliette, Françoise répétait :
— Pourquoine vient-il pas? Il devrait être là. Comprenez-vous qu'il ne soit pas là?
Elle disait cela dans un étal de demi-inconscience : en même temps une partie d'elle demeurée lucide se rendail très bien compte qu'elle parlai! ainsi à sa Femme de chambre.
Bientôt elle ne put supporter d'entendre la sonnerie d'entrée, qui vibrait non loin d'elle dans l'office. Il fallut, au moyen d'un Feutre, en atténuer le timbre. Puis ce fut le bruit de la pendule qui l'irrita, et on dut l'arrêter. Mais on ne put arrêter le tintement de ses oreilles qui l'affolait. Le drap brûlait ses membres. Elle cherchait vainementun endroit frais et ne pouvait tenir en plaee. Et c'était surtout le soir qu'elle redoutait, l'heure où tombait la nuit. Cette heure lui apportait sa plus grande détres Que Philippe fût là ou qu'il n'y fût pas. elle se sentait si seule, si effroyablement seule, que des larmes coulaient silencieusement sur ses joues. L'ombre s'amoncelait. C'était la mort qui venait chaque fois. El alors, dans cette ombre qui envahissait les coins, ouatait les choses, une jupe passait, celle de Juliette. Elle percevait le heur! d'une tasse sur le marbre de la table de nuit, le bruit de la cuiller ; elle voyait le drap
blanc, les meubles blancs, des choses pâles, indistinctes, dans la chambre obscure. C'était le moment où on allumait la veilleuse ; car elle ne pouvait supporter d'autre lumière. Encore, si faible que fût l'éclat de celle-ci. il blessait son regard et on le voilait d'une dentelle. La veilleuse répandait comme une mare lumineuse sur le tapis et au plafond. Et Françoise, reprise par ses hallucinations, croyait voir André se détacher de l'ombre et s'asseoir à son chevet.
Durant toute une semaine, sa vie fut en danger. Un jour, comme le médecin venait de partir et que Philippe était là. elle devina, comme ilse retournait, qu'il voulaitluicacher ses larmes. Elle pensa : « Je suis perdue! » ferma les yeux «d. pour la première fois, au malaise intraduisible qui l'envahit, il lui sembla qu'elle regrettait la vie. Dès ce moment, le cours de ses idées se trouva changé, et, d'une façon insensible, son esprit peu à peu s'orienta vers le danger qu'elle courait. Elle y arrêta son intention. Elle s'avisa qu'elle existait, qu'elle souffrait en dehors d'André', dans sa personne physique, et qu'il ne
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dépendait pas de lui de la guérir. Il y avait donc en elle quelque chose qui échappait à son pouvoir? Ce mal qui la tenait alitée, cernai très ordinaire, très banal, qui s'appelait << fluxion de poitrine - était son maître autant qu'André, plus que lui, même. Son être jeune voulaitvivre, ei elle se voyait si près du néant qu'elle en frissonnait d'épouvante.
Cette «'pouvante fut son salut. Elle domina momentanément tout autre souci et tout autre tourment. Elle la détacha de tout autre objet de réflexions. Elle l'enferma étroitement dans une sorte d'enceinte où la malade oublia l'amoureuse. Françoise s'intéressa à mille détails. Elle avait telle potion à prendre à telle heure, et bien que Juliette le lui rappelât, elle eut la crainte d'y manquer. Sa journée se divisait ainsi en de petits relais. En même temps elle eut la préoccupation de suivre la marche du mal, de discerner sur le visage du médecin s'il s'aggravait ou déclinait. Elle ressentait une douleur au coté gauche chaque ibis qu'elle respirait. N'avaitelle pas quelque chose au cœur? Quand elle fut hors de danger et qu'on le lui affirma, (die
doutait encore. Son esprit replié vers elle ne s'en détourna point.
Ce fut à cette époque que Philippe, un matin, lui dit qu'André était là, dans la bibliothèque. Elle n'eut aucun saisissement. Elle répondit avec un calme qui étonna celui-ci, et qui l'élonna elle-même :
— Dites-lui d'entrer.
11 entra sans gaucherie, sans contrition, d'un air dégagé. Un peu de fièvre oppressait encore Françoise. Il crut, à cause de cette oppression, qu'elle était émue et lui dit :
— Calme-toi... je suis là... C'est moi... Calmetoi.
Françoise, dont toutes les facultés d'observation étaient éveillée?, reçut, dans cet instant grave, une impression ironique de cette fatuité d'homme. Ce : « Calme-toi... je suis là... » l'avait imperceptiblement choquée, comme une méprise indigne de cet esprit avisé. La candeur avec laquelle il poursuivit : « C'est moi... Calme-toi » lui fit écarquiller les yeux. L'erreur lui parut grossière, et elle ne put s'empêcher, par suite, de la trouver un peu ridicule. Elle dé-
mrl;iil mil encoi asations, ou plutôt elle
ne les raisonnait point. Elle le vil s'asseoira son chevet, regarda le pli de sa fine moustache, s'attacha à ses mains nerveuses. Il semblail que ces détails de sa personne étaient nouveaux pour elle. LTn mois toul au plus s'était écoulé depuis leur dernière entrevue et, sans qu'elle pûl expliquer ce fait, die ne le ouaissait plus. Évidemment c'était André avec son nez, ><i> yeux, son visage et son allure générale. Et pourtant c'était un autre 6tre.
Quelles choses fantastiques s'étaient passées durant son absence qui avaient opéré ce phénomène ? Elle le regardait -ans illusion, comme à travers une jumelle dont les verres ont été mis au point. Elle fut surprise, par exemple, de cette particularité négligeable qu'il avait les oreilles plantées bas el d'une façon oblique. Son teint était paie d'ordinaire. Elle lui Irouva une pâleur antre ... et surtout un regard nouveau. Elle eût été très embarrassée pour traduire son sentiment : toutefois elle se rendait compte assez vaguement que -on âme à elle ne proje-
tant plus sur lui la même lumière, l'éclairage de
son visage avait changé.
Il disait :
— Jen'ai trouvé qu'avant-hier le télégramme de Philippe. J'étais parti en excursion avec des amis, et, comme on attendait mon retour d'un moment à l'autre, mes correspondances ne me suivaient pas.
Elle répondait :
— Oui... Oui...
Philippe, en les considérant, songeait :« Elle est heureuse. Elle se contient parce que je suis là. » Déjà il se dirigeait vers la porte :
— Je vous laisse.
— Restez, lit-elle, vous n'êtes pas de trop.
— Tu n'es pas de trop, répéta André, comme pour marquer qu'il avait encore ici quelque autorité.
Et il reprit :
— Il [tarait que tu as été très mal.
— Un moment, oui.
— On a craint pour tes jours.
— Ou a craint.
. Il dit, pensif :
LE MAUVAIS AMANT 2x:\
— Nous sommes si peu de chose!...
Ils se turent un instant. Il avait croisé les jambes ei en balançai! une <jui heurtai! l<i bois du lit. Ce mouvement et ce bruit fatiguaient Françoise, qui le Lui lit comprendre d'un signe. Il se redressa. Un peu de contrainte était entre eux. Ce fut elle qui parla :
— Maintenant je vais mieux, beaucoup mieux.
— Pour une malade, tu n'as pas trop mauvaise mine, je trouve.
— Encore un peu de lièvre. Mais ce n'est rien.
Ils se turent de nouveau. Couchée sur le dos, elle renversait la tête, maintenant, sur l'oreiller et regardait fixement les rideaux de la fenêtre qui faisait face à son lit. Il se leva.
— Je te quitte. Tu n'as pas besoin de moi pour l'instant?.:. Je reviendrai.
— C'est ea, au revoir.
Il serra une main tiède et molle qui ne répondit pas à son étreinte. Il se sentait un peu intimidé. Il toussa en passant dans la bibliothèque. Philippe le reconduisit.
— Tu restes, toi ?
— Oui, encore un peu.
André eut nu demi-sourire qui voulait railler et qui n'était pas de circonstance. Quand Philippe revint, il dit à Françoise :
— Comme vous avez été calme, ma pauvre amie ! Quel effort vous deviez faire !
Elle répondit doucement :
— Mais non. je n'ai fait aucun effort, je vous assure.
Alors je ne comprends plus. Voilà un être que vous aimiez...
— Je l'aime encore, mais autrement.
Elle ajouta :
— Ça vous ("tonne qu'en quelques jours j'aie pu changer à ce point. Moi aussi un peu, mais j'ai réfléchi, et je me rends compte de cette vérité : Voyez-vous, de souffrir physiquement, d'être en danger de mort, c'est quelquefois le plus sûr remède contre les douleurs morales. Une maladie grave guérit d'un grand amour, car elle change le cours de vos pensées, les enlève à l'objet aimé, les déplace, les reporte sur soi, vous rend égoïste. Comprenez-vous?
vous rend égoïste. Hélas! nous ne som s pas
des mis et nous n'avons que des vertus moyennes. On peul se dévouer, se sacrifier Être animé des sentiments les plus nobles ei les plus élevés, il vienJ toujours un moment où l'instincl parle et où l'amour de soi esi plus for! que tout. J'en viens de faire l'expérience, mon ami. Dieu sail si j'adorais André et si j'étais sincère quand, le premier jour où le mal m'a pris, j'ai souhaité mourir ! Peut-être même, tant je soutirais de notre rupture, aurais-je été capable, dans une minute de désespoir, de me détruire. Est-ce qu'on sait de quoi Ton ne serait pas. capable pour échapper à cette souffrance-là !•... Mais de se voir chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, descendre vers la mort, une grande épouvante vous prend. Des ssenl en vous. On trouve à hi
vie un goûl nouveau parce qu'on est sur le point de ia perdre. L'instinct vous porte à vous v accn cher. Pour moi, du jour où j'ai craint de mourir, j'étais sauvée d'André.
Il l'écoutait. Il dit :
— C'esl possible. Oui...
Mais il n'y pouvait croire. Il pensait: « Quand elle sera debout, rétablie, valide, l'amour la reprendra. » Et il la considérait avec une tendre pitié.
A présent, tout danger écarté, la guéri son de Françoise n'était plus qu'une question de jours. Elle entra bientôt en convalescence. Des cartes, des lettres arrivées en grand nombre depuis que les journaux avaient annoncé qu'elle était souffrante, remplirent d'un sentiment ému. 11 y avait surtout dans le nombre quelques billets d'inconnus qu'elle lut avec attendrissement : quelqu'un dont elle avait un jour soulagé l'infortune et qui signait seulement: « Votre protégé », de petites gens qui l'avaient entendue, un soir, dans V Aventurière, et qui joignaient à leur carte un petit bouquet de violettes de deux sous. Humbles témoignages d'une sympathie qui lui fut douce ! Elle se trouva réconfortée. Une vague de gratitude soulevait son cœur. Elle n'avait plus cette sensation d'isolement et d'abandon. Elle se réconciliait avec la vie.
Ce fut par un joli soleil qu'elle fit sa pre-
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mière sortie. Elle sentail ses organes renaître el son âme se dilater sous tes feuilles toutes neuves «lu ll<»i<. où elle se fil conduire. Elle • •tait un peu étourdie de voir la lumière, de respirer l'air du dehors, après être restée cinq semaines cloîtrée dans sa chambre. Gomme les feuilles des arbres, toutes choses lui parurent neuves. Elle avait l'impression de revenir de loin.
Quand elle reparut sur la scène, le public lui lit fête. Son entrée fut saluée de quelques applaudissements. Jamais, depuis le jour de ses débuts elle ne s'était vue aussi troublée. Elle avait un rôle douloureux qu'elle joua avec un ton de sincérité et de simplicité qu'elle puisait dans sa propre histoire. Jamais elle n'avait allié cette humanité frémissante à sa distinction naturelle. Elle fut très belle.
Dans les premiers jours de juin, elle partit donnera Londres une série de représentations. Quelques amis l'accompagnèrent à la gare et déjeunèrent avec die au buffet, car elle partait ■ i midi el quelques minutes. Un auteur à la mode qui avail quelque esprit diverlil la table.
Françoise se montrait gaie, mais d'une gaieté
voulue, d'une gaieté nerveuse. Elle subissait cette courte impression triste qu'ont tous les départs. André était venu, en camarade, avec Philippe. Un instant l'un dit à l'autre :
— Qu'est-ce que tu fais tantôt ? Viens avec moi aux Pastellistes.
— Non. je ne peux pas ; je vais chez... André se pencha pour lui dire le nom à
l'oreille. Philippe s'écria :
— Vrai ! Oh ! emmène-moi !...
Et Françoise songeait avec un petit sentiment amer qu'après son départ ils s'amuseraient, quelle ne manquerait à personne. Elle ne serait plus là et la vie continuerait pareille...
Les premières lettres de Françoise à Philippe furenl empreintes ({'une sourde mélancolie. D'abord "'11'1 y parlait d'André. Elle disait :
and nous nous sommes quittes sur Je quai de la gare ; quand vous m'aie; tous embrassée et que son tour est venu, il m'a semble que quelque chose me montait des talons, qu'une force partie du sol m'envahissait subitement. Je suis devenue pale et j'ai eu très peur. Mais cette sensation a îsè une fois qu'il s'est écarte de moi, et depuis je suis calme, oh '. très calme. »
Elle donnait ensuite des détails sur son séjour. Elle était 1res fêtée par l'ari>tocratie anglaise. On l'invitait beaucoup; les salons les plu- fermés L'accueillaient avec sympathie. Ces marques «l<i considération et <le cordialité la J < » ii < - 1 1; i i i • 1 1 1 infiniment Bientôt ell»' lit allu-
sionàune ancienne relation, M. Feltone, quelle avait eu quelque plaisir à retrouver. Et ce no ni depuis, revint dans chacune de ses lettres. Elle avait encore de brusques crises de tristesse. Mais elles se dissipaient vite. Une grande paix baignait son cœur. Philippe fut frappé de certaines particularités. Elle ne lui parlait plus d'André. 11 semblait qu'elle évitât de penser à lui. 11 en inféra qu'elle n'était pas absolument guérie et qu'elle luttait encore contre son souvenir. Il était visible qu'elle ne se livrait pas complètement, qu'elle lui cachait quelque chose. Puis un jour, cette simple phrase le rendit pensif : « Je puis dire que j'ai deux vrais amis, M. Feltone et vous. » A la suite de ce mot, deux semaines s'écoulèrent sans qu'elle lui écrivit. Et quand enfin elle se décida à rompre le silence, elle le fit par une lettre laconique qui commençait ainsi :
Mon bon et cher ami, f ai une grande nouvelle à vous annoncer. Un événement très important est à la veille de se produire dans ma vie, qui doit la transformer entièrement. Je ne puis vous en dire davantage aujourd'hui. Sache;
LE MAI V M> \M \M l'iH
seulement qu'une circonstance due au hasard a déjà opéré en moi Je prodige de nie faire espérer des lendemains tranquilles, et peut-être heureux. Ah ! si je pouvais toucher ainsi au ternie Je mes épreuves! Ne serait-ce pas vraiment la Providence qui m'aurait conduite ici? Je vous dis ces choses en confidence. Xe les répète; éf personne et ne cherche; pas à lire entre les lignes. Vou deviner ie; pas.
Il devina néanmoins, tant était clair ce billet, qu'elle croyait énigmatique. Et quand, vers le commcncemenl de juin, elle fut de retour, le premier mol qu'il lui dit fui celui-ci :
— Vous vous mariez ?
Elle le regarda, surprise de sa pénétration, ri g ! contenta de répondre :
— Peut-être.
Il précisa :
— Avec M. Feltone.
Cette fois elle inclina la tête plusieurs fois et confessa :
— Oui.
Le zèle de Philippe s'employa à la mettre en garde contre un entraînemenl passager.
— Soyez prudente. Ce que vous allez faire est si grave ! Cela s'est décidé bien vite. Ne croyez-vous pas...
Elle l'interrompit :
— Oh ! vous ne le connaissez pas. Si vous saviez quel être c'est, quel être bon, généreux et simple et fidèle ! Vous ne pouvez vous douter de quelle façon noble il m'aime. C'est un cœur d'élite que j'ai dû découvrir, car il se cachait, un peu par fierté et beaucoup par modestie. Il est fier et modeste. Il réunit ainsi des qualités qui pourraient paraître contradictoires chez un être inférieur. Son regard profond et simple a le don de me réconforter. Il me pénètre d'une douceur reposante, il cicatrise mes blessures ; il me rend meilleure. Voyez-vous, tout cela est si étonnant que je me demande si je ne rêve pas.
Elle parlait sans hàle, sans fièvre, avec une foi tranquille. Et il la voyait à la fois si ferme et si sage dans sa résolution que cette sécurité le gagna et que ses objections tombèrent. Elle reprenait :
— Il connaît ma vie. Je lui en ai tout dit, et
il m'a répondu : ■ Vous avez aimé loyalement. Je ne puis vous en vouloir, parce qu<i je ue vois rien là qui soil l'indice dune âme vulgaire ou d'un cœur vil. Je sais peu de créature^ qualifiées « honnêtes femmes » donl la vie soil aussi droite el aussi digne quela vôtre. Je vous accepte comme j'accepterais une femme divorcée ou veuve. De quel droit, d'ailleurs, me plaindrais-je de votre passé? Vous (Mes telle que votre passé vous a faite. Vous êtes le résultai de tout ce que vous avez vu, éprouvé, souhait»', désiré, réalisé. Vos lectures, les paysages que vous avez traversés, les êtres que vous avez connus, vos amitiés, vos affections, les causeries auxquelles vous avez pris part, vos plaisirs, vos ennuis, les heures légères et les heures lourdes, vos joies, vos émotions, vos chagrins vous ont composé l'âme qui' vous avez aujourd'hui. Vous êtes un total dont je ne puis rien distraire. El telle que vous (Mes vous avez -h m'inspirer l'amour le plus délicat el le plu> respectueux. Je vous aime el n'ai qu'une ambition, celle de vous taire des jour- calmes et sans tristesse. -
Ces paroles trouvaient un écho dans le cœur de Philippe. L'homme qui les avait dites avec celte simplicité ne pouvait être que de sa race. Car il ne se fut pas. à sa place, exprimé autrement. Françoise, qui devina ses pensées, ; reprit :
— Je lui ai montré vos lettres. Il m'a dit; (jue vous étiez un fidèle ami. Il vous aime déjà. Vous aussi vous l'aimerez, vous verrez. Gomment pourrait-on ne pas aimer un être pareil?
— Alors, demanda-t-il, vous ries guérie! d'André ? C'est fini ?
— C'est fini. oui... Oui vraiment. Dans lesl premiers temps, à Londres, j'éprouvais encore cette sorte de langueur des convalescences. Mais c'est fini. Ces ruses, ces luttes, les complications de ce misérable amour sont loin de moi. (Test une lumière loyale qui m'éclaire toute désormais. C'est une résurrection. Je n?ai jamais été aussi heureuse.
Et Philippe songeait vaguement à la mobilité de la nature humaine, à celle de la femme en particulier, tandis que Françoise, tombée
dans une demi-rêverie, souriait à une vision intérieure.
Quand André apprit par son ami qu'elle 3< mariait, il cru! d'abord à une dernière tent.itive qu'elle faisait pour réveiller en lui une tendresse défunte. Puis,devant le- affirmations très nettes de Philippe il revint sur «vite impression et «lit :
— Tant mieux! Allons, tant mieux! .Tr lui souhaite bonne chance.
Au fond, il pensait : « Elle e>l folle! C'est stupide! Qu'est-ce que c'esl que cel oiseau-là (jui franchit la Manche pour l't;pouser? Après tout, ça les regarde ! ■ Pour l'instant, il arrêta là ses réflexions: Mais, dans le courant de la journée, il lui arriva d'être distrait et comme assombri par quelque chose qu'il ne s'expliquait point. Plusieurs fois il se demanda :« Qu'est-ce que j'ai donc qui me préoccupe?» Et il dut faire un effort pour se convaincre entin que ce qui le préoccupait, c'était la nouvelle que Françoise se mariait. Alors sa surprise fui grande. Comment cet événement pouvait-il le moins du monde le rendre soucieux? Est-
ce ([îi il n'avait pas rompu de son plein gré et par Lassitude? Une obscure jalousie contractait son cœur. Il crut se soulager en prononçant ironiquement tout haut : « A la bonne heure, voici un homme qui n'a pas d'illusions. » Aussitôt cette boutade lui parut grossière. Un malaise indéfini et persistant l'accompagna durant quelques jours partout où il mit le pied. Depuis que Philippe avait parlé, un travail s'opérait sourdement en lui qui transformait l'état de son Ame. Il avait rompu trois mois auparavant parce qu'il connaissait trop Françoise, parce qu'elle n'avait plus aucun secret, aucun mystère pour lui. Il connaissait sa forme, sa personne physique et les moindres détours de sa personne morale. 11 se promenait en elle familièrement; il la pénétrait, il la devinait. Si elle ouvrait la bouche, il savait d'avance ce qu'elle allait dire. Elle n'était plus neuve C'était une chose trop vue. trop lue, trop sue. Ses silences mêmes n'étaient plus de l'inconnu. Et puis elle était si docile qu'elle perdait toute valeur. Il n'avait qu'à lever le petit doigt pour qu'elle fut là. Il n'était pas enclin à désirer une
e mi
chose aussi facile, Que de fok avant de rompr il avait souhaité qu'elle aimât ailleurs et qu quelqu'un le débarrassai d'elle! A.ujourd'1 qu'il avait repris sa liberté et lui avail rendu la sienne, cette chose naturelle se produisait : Elle ai mail ailleurs. El Immédiatement il en souffrait dans son égoïsme. Il ne lui pardonnait pas de s'être guérie -i vile. I! était plein de rancune contre elle. Alors il sentit qu'elle lui était chère, à présent qu'il la perdait.
C'est qu'elle venait de lui apparaître nouvelle. Une autre femme se levait en elle, une femme insoupçonnée El il la considérait avec une curiosité mêlée d'amertume. Il était l'homme qui, las de retrouver à chaque instant sous sou regard un objet déplaisant, ouvre la fenêtre et le jette dans la rue. Un passant le ramasse. Et l'objet se métamorphose. Entre les mains d'un autre, il n'est plus déplaisant. Il devient agréable et précieux, et l'homme voudrait courir après le passant pour le lui reprendre.
Insensiblement, un matin qu'il était sorti
sans but, André se trouva dirigé vers la rue du Golisée. La maison, l'escalier, qu'il ne pouvait évoquer depuis longtemps qu'avec une impression d'agacement et d'irritation, l'emplirent de l'émoi (1rs premiers jours. Il leur trouva l'attrait d'autrefois quand il convoitait Françoise. Il était exactement l'amoureux de cette époque en sonnant à la porte. Juliette marqua quelque étonnement à le voir. Il pénétra dans la bibliothèque. 11 se sentait intimidé délicieusement. (1 lui paraissait impossible qu'elle l'eût oublié, et un secret espoir lui restait de la troubler. Mais Françoise parut, et il comprit tout de suite à son regard clair, à ses façons nettes, à son aisance, à sa cordialité surtout, qu'il n'existait plus pour elle.
— Tu vas bien ? commença-l-il un peu gêné. . . Vous allez bien?
Il reprenait ainsi naturellement le vous d'avant la possession. Il se sentait replacé visà-vis d'elle dans la situation qu'il occupait à leur première entrevue, avec cette différence qu'alors commençait leur aventure et que, maintenant, elle était finie. Or, cette idée
LE MALVAIS \MANT iJOi
de lin lui serrai I étrange m en I le cœur, ce malin. Il prononça, en s'efforçanl de paraître détaché :
— Philippe m'a dit que vous vous mariiez. Est-ce vrai ?
— Je me marie, c'est vrai.
— Vous voyez, je n'ai pas voulu être le dernier à vous offrir mes vœux.
— Je vous en remercie.
11 reprit :
— Peut-on savoir comment s'est faite la chose ?
Son orgueil ne pouvait renoncer à l'hypothèse qu'elle <e mariait par dépit. Elle répondit :
— Cela s'est fait très simplement. J'ai compris que M. Fellone m'aimait, et mieux encore m'estimait. Quand on aime une femme et qu'on l'estime, et quand surtout on a lame délite de M. Feltone, <>n fait ce qu'il a t'ait : on lui donne sa vie.
André voulut voir dans ces paroles une leçon déguisée à son adresse. Cette idée était loin de Françoise. D'ailleurs il regrettait profondément. à celte minute, sa conduite envers elle, lient
été soulagé d'avouer ses torts. A mesure que l'espoir s'éteignait en lui. il la désirait davantage. Et il songeait que, tout à l'heure, en sortant d'ici, il ne saurait où aller, malheureux et désorienté. Cependant il disait avec une apparence tranquille :
— C'est un homme supérieur, à ce qu'il paraît.
Elle répéta.
— Supérieur.
— Que fait-il?
Vous le savez. 11 est dans les affaires. Ce
n'est pas un couipliqué ; ce n'est pas un cérébral. C'est un être très simple, très bon, très loyal...
— Riche?
— Asse^. Pas trop. Juste dans une mesure qui nous garantit l'un et l'autre contre les suppositions malveillantes.
Elle ajouta :
— Car c'est terrible d'avoir à compter avec l'opinion. Quand une femme riche épouse un homme pauvre, on dit qu'ilfaitune affaire ; si c'est le contraire, on dit qu'elle s'établit; s'ils sont
riches tous les deux, c'est une association; s'ils sont pauvres et si elle esl jolie, on dit que le mari compte sur la beauté ou sur l<i> relations de sa femme. Alors?...
Il dit :
— C'est vrai, c'est terrible.
Il regardait du côté de la chambre, dont la porte était restée entr'ouverte. 11 en apercevait le tapis vert pâle qu'il n'avait [tas connu. Il demanda encore :
— Vous comptez habiter ici ?
— Les premiers temps, oui. Du moins c'est mon intention... à moins qu'il ne s'y plaise pas. Je crois qu'il préférerait une installation tout à fait indépendante, un petit hôtel. S'il donne suite 3 son idée, nous chercherons cela dans les environs du Bois.
— Et vous continuerez de jouer?
— Mais oui, de même qu'il n'abandonnera pas ses affaires. Il prendra un fondé de pouvoir pour les décisions urgentes et continuera d'ici à se tenir au courant. C'est si facile aujourd'hui, avec les moyens de communications rapides dont on dispose.
Il n'insi>la pas pour en savoir davantage. Elle surprit son regard fixé vers la chambre. Llle s'y dirigea. La première gêne, le premier froid de l'entretien s'étaient dissipés. Ils semblaient sans contrainte, rendus à tout leur naturel.
— Tiens, dit-il en pénétrant dans la chambre à la suite de Françoise, on a changé quelque chose ici. Ce vide n'existait pas.
— Vous ne voyez pas qu'on a refait toute la pièce? L'armoire anglaise qui était là sera remplacée par deux petites armoires, uni ici, une en face. Mon mari en prendra une poui mettre ses petites affaires. Ce sera assez, voûj croyez? Un homme, qu'est-ce que ça peut avoir?
Il énuméra les détails du linge. Elb conclut :
— Oh! il aura assez de place. Et puis le; vêtements, ça se plie.
— Non, ça se friperait. On emploie des cintres pour les pendre.
— Alors je lui ferai une place dans moi cabinet de toilette.