‹ Le Mauvais-richeChapitre 13 sur 20 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

ARIANE, puis BACCHUS

ARIANE Mon front est lourd, et je ne vois plus

ARIANE A NAXOS

clair... Qu'est-ce donc que j'éprouve ?... Je n'ose faire un pas, il me semble que je tomberais aussitôt... Et quelle est cette chaleur soudaine qui a coulé en moi ?... Pourquoi ai-je bu ?... Ah ! j'ai eu tort, j'aurais dû me méfier de Silène... Mais non, s'il m'avait versé quelque drogue, un poison, j'en ressentirais déjà les atteintes... Une force allègre et inconnue, une ardeur fervente au contraire, anime tous mes membres... Vivante certes je le suis, et ce sang qui bondit en mes veines, qui me frappe ici, là, aux tempes, aux poignets... ah ! ce n'est pas le sang d'une malade... Ma tête tourne, il est vrai, et je sens mes yeux malgré moi se fermer, mais ma pensée demeure lucide. Je n'ai pas oublié la moindre parole de ce vieillard; je pourrais répéter tout ce qu'il m'a dit... Jamais même ma mémoire avec autant de vivacité ne m'a servie !... Mes souvenirs autour moi sont comme des images peintes sur un mur. {Saisie tout à coup de stupéfaction .) Eh quoi ! Ariane, se peut-il, est-ce bien toi !... Tu te souviens et tu ne gémis plus ; tu prononces le nom de Thésée et tu ne pleures pas !... O prodige, dans

la lumière éclatante qui me pénètre, comme tout cela me paraît terne et lointain !... Si Bacchus m'entendait, il jurerait que je goûte enfin l'exaltante consolation qu'il m'a promise... Mais non, ce n'est que l'effet de cette liqueur. . . Merveilleuse liqueur !. . . Silène n'avait pas menti... Ah! qu'il vienne Bacchus, qu'il vienne : je lui dirai ce qu'elle a opéré en moi, qu'Ariane n'est plus Ariane et que son cœur qu'elle croyait à jamais brisé, emplit maintenant sa poitrine comme d'un battement d'ailes... Ma souffrance, la trahison d'un amant, le long et mortel martyre de mes veilles, tout cela n'est plus ; j'entre avec une âme changée dans une autre vie, et me voici frémissante et nouvelle comme une jeune fille qui jamais n'a parlé à un homme...

(Elle se cache le visage dans les mains et ri entend pas venir Bacchus qui lentement se dirige vers elle.)

BACCHUS

Madame... [Ariane tressaille ', se retourne et rougit) C'est en tremblant, Madame, que je

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m'approche de vous. Depuis les paroles imprudentes qu'hier, un élan irréfléchi m'arracha, je n'ai plus connu de repos; la crainte de vous avoir déplu sans cesse me poursuit ; l'attente, le regret et l'espoir m'ont toute cette nuit tenu en suspens. Ne croyez point au surplus que je les veuille rétracter ; si je viens à vous aujourd'hui, c'est moins pour les faire oublier que pour les expliquer au contraire. Ah ! Madame, si vous estimez digne de foi la sincérité d'une âme qui jamais à quelque chose de charmant ne sut se refuser, laissez-moi parler. Sans impatience, sans colère, je vous en supplie, écoutez-moi, et quelque hardiesse qu'il vous semble y découvrir, prenez garde de désespérer trop tôt ce qui est devenu le rêve exquis et religieux de ma vie. [Lentement et regardant Ariane dans les yeux ', comme pour juger de F effet de chacune de ses paroles .) Tout à l'heure, je vais partir... Le devoir m'appelle ailleurs et je ne puis tarder. Mais je ne m'en irai pas seul, car ce que je demande, Madame, c'est que vous montiez avec moi sur le vaisseau qui m'emportera. . . Certes, je parais renier ainsi le patient effort

de tous mes discours: songez, Ariane, que je les avais conçus avant de vous connaître. Votre beauté inattendue a confondu tous mes plans. Non, vous ne pouvez plus longtemps languir dans la solitude, limiter votre action aux bords étroits de cette île, et croire au premier obstacle la destinée révolue... Votre jeunesse, votre force, votre grâce s'y opposent : l'austérité et les larmes ne leur conviennent point ; elles vous désignent au contraire aux préférences les plus marquées de la fortune. Vous vous consumiez dans le regret du passé : je vous ouvre l'avenir. Dans un heure, si vous le voulez, vous verrez à l'horizon, avec ces roches décharnées, disparaître le reste de vos douleurs oubliées : ce soir déjà, vous découvrirez d'autres rivages et, débarquant sur une terre où nul ne vous connaît et où vous ne connaissez personne, vous sentirez une sorte de renaissance miraculeuse transformer votre vie toute entière. Par pitié de votre beauté, de tout ce qu'il est en vous de tendresse inassouvie et de ferveur intacte, ne méprisez pas l'offre que je vous fais. Partons, Ariane, et cédant à

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une amitié qui vous est dévouée, laissez ici, comme on laisse un vêtement usé, les longs souvenirs de jadis, pour apprendre à nouveau, par mes soins, la douceur de vivre avec le plaisir d'espérer. Parce que l'amour une fois vous trahit, croyez-vous qu'il ne soit point de loyauté parmi les hommes... Je veux être là, Ariane, pour vous manifester le contraire, car je vous aime, sachez-le, et ne souhaite désormais que vous voir heureuse.

(Ce disant, il Va enlacée; il lui baise la bouche enfin.)

ARIANE (se dégageant et avec force')

Il suffit, Seigneur, n'ajoutez plus un mot ! Je ne vous ai pas interrompu, et vous avez baisé mes lèvres. Mais il est temps de partir enfin. Ne tardez point davantage... Allons, Bacchus, laissez-moi, et puisque vous m'aimez, fuyez, car le sort d'Ariane est d'être abandonnée...

BACCHUS

Ariane, m'avez-vous bien entendu et que me répondez-vous ?... Est-ce un jeu ?...

ARIANE

Un jeu, Bacchus, non pas ! Par vous j'ai appris à m'approprier les événements : je me suis servi de vos sentiments, aussi bien, pour pénétrer plus étroitement mon cœur de ses devoirs. Oui, j'aurais pu d'un mot vous arrêter ; je ne l'ai pas fait, je tenais à vous écouter jusqu'au bout. Quel sens et quel profit moral aurais-je tiré de notre rencontre si vous étiez parti sans m'avoir laissé cette confidence passionnée ? Je sais maintenant que vous m'aimez : quand je me retrouverai seule à nouveau, j'aurai dès lors, une fois de plus, le droit d'accuser l'amour, et, suivi d'une fuite si prompte, votre aveu n'aura pour effet que de m'attacher définitivement à ma destinée... Rien donc ici ne vous retient plus, Bacchus : partez...

BACCHUS

Sans vous !...

ARIANE

Sans moi, oui, Bacchus. Pensiez-vous que j'eusse sitôt oublié vos leçons ?... J'étais

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ARIANE A NAXOS

une cire intacte quand vous vous êtes approché de moi : vos paroles sont gravées désormais en mon esprit, rien ne pourra les effacer. C'est à cette île que je dois mon élévation : je ne veux point en quittant ses bords paraître abdiquer ma douloureuse grandeur. Cette île seule offre à mon action un digne théâtre ; c'est ici que Thésée m'abandonna, c'est ici qu'à votre tour, il me faut vous voir partir... Ah ! j'ai compris enfin quelles subtiles concordances unissent mon âme à ces paysages désolés. Je ne les maudis plus à présent, ils sont le décor conforme de ma destinée : par eux ma pensée se sent appuyée ; ce n'est plus un vain souvenir que j'y trouve, mais une leçon, Bacchus, un encouragement énergique. Ici, ma figure morale a atteint le point le plus élevé de son développement : qu'irais-je faire ailleurs ; indécise et dépaysée, je ne pourrais que décliner ou m'amoindrir. Je veux au contraire mettre tous mes soins dorénavant à livrer à la postérité, sans ombre et sans tache, l'exemple admirable dont vous-même, Bacchus, m'avez révélé le prix — Vous suivre : quelle figure ferais-je donc parmi les

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hommes ? Leur inutile pitié s'attendrirait à mes malheurs, ils s'évertueraient sans doute, à me consoler, mais bientôt accoutumés à ma présence, rien ne me signalerait plus à leur attention, et j'aurais du coup perdu le fruit de mes longues misères. Non, encore une fois, c'est à cet endroit que le devoir m'enchaîne ! Il me faut y ériger patiemment la statue que réclame ce socle impérieux. D'ici, je dois montrer aux hommes ce qu'est une âme dévouée à sa propre beauté. Sur tout cela vous m'avez éclairée ; je gémissais quand vous êtes arrivé, pour un peu à présent je remercierais le destin de m'avoir fourni cette occasion insigne de m'illustrer. Peut-être quand vous aurez disparu à l'horizon, sentirai-je en face de la mer vide un regret monter en moi : je m'en féliciterai, car il prêtera soudain à l'attitude où je veux me figer, une sincérité émouvante; derechef, je serai Ariane abandonnée!... Et ne me conseillez point de plaindre ma jeunesse ou ma beauté : l'une et l'autre en la tragédie de mon existence ont leur rôle à remplir ; elles lui communiqueront cette grâce qui touche les cœurs, et l'admiration

ARIANE A NAXOS

qu'elles susciteront ne fera que renforcer le prosélytisme que je prétends exercer. Ainsi vous-même, Bacchus, m'avez-vous enseigné à trouver une utilité en chaque chose et à tirer un bienfait des pires revers... — Parfaite alors et enrichie par répreuve, je sentirai autour de moi le rayonnement efficace de mon œuvre, et n'est-ce pas là cette consolation dont vous m'avez parlé !... Je l'ai obtenue enfin, réjouissez-vous donc et quittez-moi !... Ah ! Il me tarde de me retrouver en face de ma destinée ; j'en veux goûter l'amère et puissante ivresse dans la solitude que votre départ va tantôt refaire autour de moi... Adieu, Bacchus, adieu ; nos chemins ici se séparent : dès ce moment, nous voilà étrangers l'un à l'autre... (Elle sort.)

BACCHUS

Ai-je rêvé ?... Est-ce bien Ariane que je viens d'entendre, cette Ariane que j'ai trouvée en pleurs et qui ne m'écoutait qu'avec timidité ?... Quel feu l'a soudain transfigurée, quel démon inconnu a fait d'elle une inspi-

rée... Mais non, ce n'est pas possible, mes yeux, mes oreilles m'ont trompé : elle tremblait tout à l'heure quand je lui ai dit que je l'aimais, et n'ai-je pas baisé sa bouche ?... Ah ! Bacchus, sous ce coup imprévu, te voilà sans force, et cette jeune femme en un moment a jeté bas tout ton orgueil !...

(Il s'assied sur le banc. Entre Silène qui s'approche de lui et met la main sur son épaule.

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