DIALOGUE MORAL
Une table richement servie est dressée sous une galerie. Des glycines et des roses grimpantes suspendent aux colonnes d'onyx leur feuillage léger. Par les arceaux, on aperçoit des jardins en pente, ombragés et frais : non loin, des collines enferment V horizon. — L! aprèsmidi décline ; un rayon oblique traverse le paysage, frappe la cime d'un petit bois d'oliviers et vient expirer sur la mosaïque fine du péristyle ou Merlin et Lucullus, assis F un en face de l'autre, boivent des limonades.
MERLIN
...Notre société ne tarda pas à nous devenir mutuellement intolérable. Pas un contact entre nous qui ne fût un froissement. J'ignorais jusqu'à ce jour l'étendue de notre désaccord: à peine avions-nous achevé la première étape, il ne me restait plus rien à apprendre. Tout en vérité nous séparait, et le plus simple incident, quelque soin que nous prissions de
nous ménager, suffisait à faire paraître cette âpre et radicale mésintelligence. Quelle lassitude ne me causait pas le spectacle de sa perpétuelle exaltation ! Cœur frénétique et volage, infatigable dissipateur de soi-même, pouvais-je assister sans impatience aux transports qu'une ardeur désordonnée ne cessait de lui arracher ?... Pour ne point laisser percer ma désapprobation, une surveillance de tous les instants m'était nécessaire. S'il m'eût serré d'un peu près, ah ! Lucullus, j'aurais éclaté !... Mais je dois rendre cet hommage à sa discrétion, jamais il ne parut rien voir, et de toute la route, pas une seule fois il ne se départit à mon égard d'une stricte neutralité. Au demeurant, la conviction où j'étais qu'il n'entrait pour rien dans le dissentiment chaque jour grandissant, l'aggravait encore en me le représentant comme naturel et tout spontané. Je m'entêtai néanmoins à le suivre : vous savez combien il m'en coûte d'abandonner quoi que ce soit avant d'être allé jusqu'au bout de mon idée... Les derniers jours que nous passâmes ensemble furent terribles. J'étais excédé : une colère
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sourde, irrésistible, absurde aussi, s'il faut tout dire, m'envahissait peu à peu ; de peur de me laisser aller à quelque vivacité de langue, je n'osais même plus ouvrir la bouche. Brusquement, enfin, je reconnus que l'instant était venu de nous séparer. J'étais près de le haïr ; m'obstiner eût été courir au devant d'un conflit... Qu'eussé-je pu gagner d'ailleurs en m'attardant auprès de lui ?... J'avais entendu vanter son prosélytisme, l'éloquence persuasive de son exemple : il m'avait plu de me mettre à l'épreuve en m'exposant à la contagion de sa vertu : l'expérience était concluante et complète. Nous nous étions affrontés : sous le choc, sans rien perdre de leur valeur respective, nos âmes n'avaient fait qu'accuser leurs contrastes avec plus de fermeté et de relief. Lucullus, je vous le demande, que pouvais-je attendre davantage?... Incontinent, je lui signifiai ma résolution. A peine en fut-il étonné. " Il vaut mieux qu'il en soit ainsi, dit-il. Mais je vous reverrai bientôt, il me reste quelque chose à tenter sur vous... " Il me tendit la main : déjà, j'étais loin.
LUCULLUS
Tant pis !... A votre place, je ne me le pardonnerais point. ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... — Pour moi, la façon dont j'entrai en relations avec notre ami ne me laisse pas de souvenirs si fâcheux. Il y a quelque dix ans, quand n'y faisait encore que bien peu de bruit la prédication du prophète Jésus dont l'énervante et molle doctrine exerce tant d'attrait sur l'âme dégénérée de nos contemporains, je me rendis à Jérusalem où j'avais dessein d'étudier l'intéressante question de l'acclimation en nos contrées de ces oranges bossues, suaves et si juteuses qu'on recueille aux plateaux brûlés de Palestine et dont j'ai toujours raffolé. Le père de notre gaillard possédait dans la campagne d'importants vergers. Il confia à son fils le soin de me les faire visiter en détail. C'était un jeune homme aimable et insignifiant : il avait jusqu'alors consumé dans les alcôves, les tripots et les bains une existence oisive et ennuyée. L'excusion fut charmante. Nous passâmes huit jours à parcourir les
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orangeries. Mon compagnon montrait une complaisance attentive et infatigable : je lui en savais gré ; de ce moment date notre amitié. Comme enfin nous rentrions en ville, nous fîmes la rencontre, à la porte d'un bazar, du Prophète en personne. Il haranguait le populaire : l'attroupement autour de lui était considérable, chacun attendait le miracle. Je passai outre, sans me détourner ; je n'aime pas que l'on traite ainsi en plein air et devant un millier de badauds des questions si hautes et si délicates qu'il semble que la confidence même leur convienne à peine. Mais notre ami, par désœuvrement plus que par curiosité, s'arrêta pour l'écouter. Il était loin de se douter que le discours d'un fanatique allait soudain exercer sur sa vie une influence décisive. En effet, il entendit Jésus s'élever avec tant de violence contre les insensés qui, au prix du salut éternel, n'hésitent pas à sacrifier la considération civile et la sérénité de leur âme, pour jouir plus librement des biens de la terre, qu'il s'en fut tout pensif, convaincu que la possession de ceux-ci devait être bien délicieuse, et se reprochant en même
temps d'avoir négligé jusque-là d'en prendre connaissance. Par une conséquence toute naturelle, il résolut aussitôt de réparer cette omission et afin de gagner du temps, la matière au surplus lui paraissant assez vaste, il conçut Tidée d'un bonheur placé moins dans la jouissance que dans le désir des choses. Sans crier gare, une semaine plus tard, il disparaissait, abandonnant son père, ses amis, sa patrie : le même jour, le prophète était mis à mort. Rapprochez ces deux événements qui différemment firent scandale, et vous reconnaîtrez l'origine de l'inepte croyance qui veut voir notre ami condamné à un vagabondage expiatoire et douloureux. Certes, il erre ; mais on oublie que c'est sa destinée qui le promène sur tous les chemins du monde, et qu'il est heureux en outre!...
MERLIN
L'aberration n'est pas moins funeste ! J'en ai vu d'assez près les effets déplorables pour avoir le droit de protester contre une telle dépravation du sens de la vie ! Oui, il erre,
LE SOUPER CHEZ LUCULLUS
toujours avide et insatisfait. Quelle source pourrait le désaltérer, lui qui se fait un besoin de tout ce qu'il n'a pas encore et pour qui le repos semblerait la pire disgrâce. Brisé par l'âge, ou bien ayant fait le tour de tous ses désirs, il lui faudra pourtant s'arrêter un jour. Il regrettera alors tant d'efforts prodigués en pure perte. Dénué et misérable, il pleurera, et sa triste expérience ne servira qu'à lui faire sentir plus durement sa définitive détresse...
LUCULLUS
Je ne veux pas entrer en discussion avec vous sur ce point. Vous lui prédisez qu'il mourra de faim. Je gage qu'il s'attendit toujours au contraire à périr d'indigestion... Voilà qui promet pour tantôt, quand il sera ici, un intéressant échange de vues !,.. En tout cas, c'est bien ce singulier antagonisme qui m'a déterminé à tenter un rapprochement entre vous. Il eut été regrettable que vous restassiez sous l'impression un peu rude de votre dernière entrevue. De tels extrêmes,
Merlin, sont faits pour se toucher. Il importe même que de vous à lui, il s'établisse un courant de sympathie : je m'estimerais heureux si la réunion que j'ai provoquée pouvait en favoriser la naissance...
MERLIN (se levant.)
Non sans scepticisme, j'en accepte l'augure. Mais vous allez un peu vite en besogne. Voyez, en effet, la table est servie, le jour va décliner, et nous sommes seuls, Lucullus...
LUCULLUS
Si peu de patience m'étonne chez vous.
— L'air est doux. Que la ligne des collines, là-bas est légère dans la lumière fine de cet après-midi ! Attendre est parfois un plaisir charmant. Puis, ne connaissez-vous pas le caractère de notre ami ? Tout l'attardé. Du plaisir qui l'emplit à celui qui déjà l'appelle ailleurs, il ne cesse de passer. Ainsi, incapable de jouir de plusieurs choses à la fois, il s'égare et souvent lasse ceux qui l'espèrent... Mais qui s'avance là.?. Sur la
LE SOUPER CHEZ LUCULLUS
pelouse, là-bas, voyez-vous ? (17 se lève, s* approche de la balustrade et soudain battant des mains?) Je veux être pendu si ce n'est pas
lui...
(C est lui en effet. Le Juif-Errant est entré dans les jardins. Accompagné de deux jeunes garçons sur les épaules desquels il s 'appuyé, on le î?oit suivre Forée dun petit bois d'oliviers. Un des enfants porte en sautoir une flûte attachée h une bretelle.)
Eh ! Merlin, homme de peu de foi, doutez-vous encore ?...
( A ces mots, le Juif-Errant a relevé la tête. Il aperçoit Lucullus qui V attend au seuil de la galerie et pressant le pas, du plus loin, lui sourit.)
LE JUIF-ERRANT
Bonjour, cher... Vous étiez en train de maugréer ma lenteur, n'est-ce pas ?... {Il accole Lucullus et tout a coup reconnaît Merlin)... Oh ! l'étonnante rencontre !... Merlin ! (//
s'empresse vers celui-ci et lui serrant les mains.) Je suis heureux !... Ah ! je ne pensais dire si vrai en vous assurant que bientôt nous nous reverrions... Vous ne m'avez pas cru alors : vous eûtes tort !...
MERLIN (condescendant)
Oui, je me reconnais ce tort. Lucullus prétend même m'en imputer quelques autres. Je vous ai quitté autrefois en vous détestant: je puis bien vous l'avouer, à présent que cette rencontre nouvelle me touche.
LE JUIF-ERRANT (marchant de long en large, tandis que Lucullus, à ly écart, donne un dernier ordre h ses serviteurs.)
Elle vous touche!... Ah! la bonne parole!... Je vous jure que pour moi, elle est tout uniment extraordinaire... Que je sais gré à Lucullus d'avoir songé à nous réunir à l'improviste !... En marchant, tout à l'heure, je me demandais curieusement sur quel agrément imprévu allait, pour mieux me faire fête, s'arrêter son choix : je ne prévoyais
LE SOUPER CHEZ LUCULLUS
point celui de vous trouver ici. Mais tant de fois, j'ai pensé à vous que, bien qu'inopiné, vous venez peut-être à votre heure. Si vive que soit la contradiction entre nous, un soin commun nous relie, trop intéressant pour que nous ne nous accointions de temps à autre. {S* arrêtant et a voix basse ', d'un air de mystère). Avec Lucullus, nous sommes, cher ami, les trois aspects différents d'une même idée. Evitons de nous combattre, ce serait presque du fratricide !... Notre amitié au contraire, en permettant de mutuelles juxtapositions, nous offre le moyen de constater quel chemin chacun de nous a fait vers son but. {Se remettant a marcher et très haut.) Une chose toutefois me gêne ; c'est l'attention trop intéressée de Lucullus. En ces confrontations périodiques dont je voudrais que nous prissions l'habitude, il n'appréciera que l'occasion de s'instruire soi-même aux dépens d'autrui... Lucullus ne respecte rien, pas même vous et moi : je lui en veux... Heureusement — et ceci me rassure un peu — que pourrons-nous lui livrer, sinon des valeurs inutilisables ?
MERLIN (sèchement.)
Inutilisables !... Vous ne sauriez mieux dire...
LUCULUS (intervenant aussitôt)
Mais vous ne nous avez pas encore dit ce qui vous mit en retard, et quels sont ces jeunes polissons que vous traînez après vous.
LE JUIF-ERRANT
C'est juste... Ah ! la merveilleuse aventure !... [Il s'approche des enfants , décorativement les installe sur les degrés de F escalier)... Figurez-vous...
LUCULLUS (prévoyant toute une histoire).
Prenez donc place, cher ami... Vous nous
conterez bien mieux cela devant cette table
qui vous invite.
(Tandis quils s'assoient, Lucullus^ d'un geste discret, mais expressifs lui désignant Merlin, donne à voix basse des instructions a une belle fille aux bras nus qui quiesce en souriant).