‹ Le Mauvais-richeChapitre 18 sur 20 · LE SOUPER CHEZ LUCULLUS LE JUIF-ERRANT · texte numérisé non relu

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS LE JUIF-ERRANT

Oui, la merveilleuse aventure ! Que je suis content de pouvoir vous la dire... Je m'étais mis en route, ce matin, à pied pour gagner, calculais-je, vers le soir, Lucullus, votre toit hospitalier. Le pays est exquis. J'aime ces vallées riantes, auprès d'une mer si parfaite : elles nous reposent des trop vastes pensers que l'océan nous impose. — Mais, cher ami, les magnifiques raisins !... D'où viennentils ?... (7/ saisit une grappe dans la corbeille^ relevé à sa bouche),

LUCULLUS (l'arrêtant).

Voyons, un moment, de grâce !.. Ces raisins auront leur heure. Ne saurez-vous donc jamais mettre un peu d'ordre dans vos plaisirs ?...

LE JUIF-ERRANT (imperturbable).

... Vers midi, j'arrivai dans un village et comme il faisait fort chaud, je m'assis au bord de la fontaine banale, à l'ombre de quelques hauts platanes. Des enfants jouaient

non loin : attirés par ce visage étranger, ils s'approchèrent de moi. Je leur proposai une partie d'osselets. Ils acceptèrent. En quelques coups, ils m'eurent bientôt raflé ma bague, mon bâton, mon manteau. J'aidais un peu leur chance, je l'avoue. Tout transportés, ils riaient et battaient des mains. Le plus petit à qui était échu mon anneau, se l'était passé au pouce et prétendait aussi m'enlever ma ceinture. Leurs cris cependant avaient ameuté autour de nous tous les galopins du voisinage. Etonnés, ils nous considéraient sans trop oser avancer. Survint un bossu qui sur un éventaire d'osier, vendait de la galette, des échaudés et du sucre filé. D'un coup, j'achetai son fonds, en fis largesse. Quelle joie ! Tous parlaient à la fois. Le gosse à la bague, en me tirant les cheveux, me demandait de l'argent. Les autres s'empiffraient sans perdre de temps ; certains déjà repus, se bousculaient. Soudain une femme parut. Elle me jeta un coup d'oeil méfiant, me reconnut. A l'instant, épouvantée, elle attrapa sa progéniture par la main et s'en fut répandre partout l'alarme. Force parents accoururent.

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Le Juif-Errant ! entendais-je murmurer. Je n'ai pas à vous expliquer la vertu infaillible de ce nom. La marmaille fut bientôt dispersée, mise en lieu sûr, et je me trouvai seul avec les deux enfants que vous voyez là. — " Et vous, leur demandai-je, vous ne partez pas? " — " Nous ne sommes pas d'ici ", répondirent-ils et, ils m'expliquèrent qu'ils étaient musiciens ambulants et joueurs de flûte spécialement. Voilà qui fera plaisir à Lucullus, pensai-je. Et nous partîmes ensemble, d'autant plus vite que des rustres munis de bêches et de faux s'apprêtaient à me faire sentir combien ma présence leur semblait déplacée...

MERLIN

Vous riez !... De vous voir exclu de cette communauté innocente, chassé comme un lépreux, traqué comme un fauve, n'avez-vous pas conçu quelque regret ? J'admets que ses raisons soient absurdes, il y a quelque chose de saisissant néanmoins en cette unanimité...

{En ce moment, la belle fille qui remplit l'office cTèchanson, pour

atteindre le verre de Merlin, se penche vers lui et de son bras nu, lui effleure la joue. Il se détourne vivement, croyant à une maladresse, mais la belle fille d'une œillade le détrompe. Aussitôt, il s écarte, son Visage se fige, tandis que Lucullus imperceptiblement sourit.)

... en cette unanimité, disais-je, à vous repousser...

LE JUIF-ERRANT

Bah ! vous croyez !... — Mon bonheur a-t-il donc quelque chose à démêler avec ces bonnes gens ? Laissez-les me fermer leur porte au nez !... Que diable voulez-vous que cela me fasse ! On ne pourra jamais me refuser, Merlin, que ce que je ne prends point ! Et puis, les joies placides du foyer, de la famille, de la patrie ne sont pas faites pour moi, j'ai horreur de l'immobile, du définitif. Non, je n'ai rien regretté, pas même la bague, le bâton et le manteau que m'avaient enlevé les enfants. En quittant ce

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village, d'ailleurs, j'emmenais avec moi les deux musiciens. Nous avons marché au bord de la mer ; dans un bois de pins, ensuite, nous nous sommes arrêtés. L'un d'eux a joué de la flûte. Ah ! le garçon délicieux. Il m'a fait pleurer : je criais à la fin en dansant autour de lui, et force me fut de lui imposer silence. Son chant trop pénétrant et trop doux me causait une trop déchirante nostalgie. En ma joie aiguë, je m'effrayais de penser qu'il en est d'autres encore, plus vives, et ne pas savoir où les poursuivre m'était cruel !...

MERLIN

Le triste aveu qui vous a échappé !... En quelques mots, vous venez de condamner toute votre vie !...

LE JUIF-ERRANT

Eh ! foin du dogme, Merlin !... Tandis que je m'exalte comme une bête, c'est donc à cela que vous songez !... Combien de fois me suis-je heurté contre le mur de glace qui

défend votre approche !... Vous ne pouvez accepter, vous, un sentiment, une émotion que vous n'ayez autorisé ou provoqué : vos mains prudentes n'aiment pas la tiède épaule de l'imprévu !... — Que n'essayez-vous plutôt de comprendre le désir inassouvi qui me promène, extasié et enthousiaste, à travers le monde !... Vous êtes prisonnier d'un système : j'ai mis mon bonheur, moi, en toute chose, chacune le contient, et aucune ne l'enferme... En tous les êtres, pour moi, il est une goutte de joie ; sitôt bue, je cours ailleurs ; jamais mes lèvres ainsi ne rencontrent de coupe vide. Et ne me parlez pas de m'arrêter ! Une fois commencé, le mouvement ne peut s'interrompre. Ce démon que tout exaspère et que rien n'asservit, si je le laissais un moment en repos, me briserait, de même que certaines philtres énergiques font voler en éclats le flacon où on les verse... Mais j'ai soif ! Donnez moi à boire... Ce vin est merveilleux !...

(Tandis que la belle fille emplit son verre , a" un regard amusé, il parcourt son corps plié ; au moment

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où elle se redresse, il saisit son bras nu et le baise.)

Au demeurant, j'ai tort de me donner tant de mal. A quoi bon !... Votre siège est fait !... Rien ne nous est plus étranger que notre respective individualité...

LUCULLUS

Vous exagérez, cher ami ! Et puis, ce n'est pas une raison. Chacun de nous, évidemment, est tiré à un exemplaire unique. Mais la circonstance ne serait fâcheuse que si nous tentions demous contester l'un l'autre. Acceptons-nous plutôt, faisons circuler les volumes, et parlez, cher ami, parlez : nous ne sommes ici que pour cela !... Voyageurs aux pays ignorés, songez quel précieux atlas de géographie morale vont former les relevés de nos itinérairesMivergents... Pas d'hésitation donc, soyez loquace et buvez de ce vin. C'est du Mytilène : moi-même autrefois le rapportai de l'île amoureuse. Sa saveur est si délicate qu'il faut une seconde pour que s'en développe toute la riche subtilité.

Votre vin, Lucullus, est sans prix ; mais je n'aime pas, permettez-moi de le répéter, votre attention trop intéressée. Non, je ne parle plus : pour mieux vous rendre compte de votre propre situation, vous vous plaisez à faire circuler vos voisins. Le procédé est habile. Mais à d'autres, je vous prie !... Il répugne à ma personnalité de servir de terme de comparaison : laissez-moi considérer plutôt ce pacifique paysage...

(Le soir vient. Une ombre limpide baigne les jardins, la cime déliée des collines se confond insensiblement avec F air violet de la nue ou le dernier feu du jour expire.)

LUCULLUS

Ce reproche, que pour la seconde fois en une heure vous m'adressez, m'afflige. Eh quoi ! pensez-vous que je sois si peu avancé en mes affaires qu'il me faille tout un système de jalons pour reconnaître où j'en suis !... Ne suis-je plus Lucullus, et le mot charmant

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que Ton me prête l'avez-vous oublié ?... Rassurez-vous donc, cher ami : je ne songe pas à mésuser de vos confidences. Que diable même pourrais-je en faire ? Sans doute, toute chose peut-elle vous être utile, mais nous n'avons pas entendu de même l'organisation de notre destinée, et pour moi, il en est peu de réellement profitable, parce que selon l'ordre d'un programme dès longtemps arrêté, ma vie se déroule. Rien n'y est laissé au hasard, à l'imprévu. D'avance, conformément à mes goûts, mes instincts, mes dispositions, j'ai déterminé la forme et la nature même de mon bonheur. En tout ce qui m'arrive dès lors, je retiens cela seul qui m'est nécessaire. Le reste, qu'en ferais-je: je le repousse comme superflu ou nuisible. Ainsi, grâce à un savant équilibre entre mes besoins et mes ressources, suis-je heureux: mais si, d'aventure, j'allais m'aviser d'y introduire imprudemment quelque élément inconnu, je risquerais fort de ieter bas l'édifice ingénieux...

MERLIN (dogmatiquement).

Excellent ! Avez-vous entendu, Juif !... A

votre empirisme désordonné, Lucullus a substitué les méthodes d'une science rigoureuse. Je l'approuve en cela. S'il faut à toute force être esclave de quelque chose, autant choisir son joug. C'est de bonne logique ! Il se montre ainsi plus avisé que vous. Sans doute cultive-t-il un jardin trop fermé et se voit-il réduit à faire dépendre le progrès de son âme d'un tas de frivolités, mais au moins, il n'a pas les mains vides. Il a créé une œuvre. Tout en lui est le produit d'artifices, il a un actif cependant ; chez vous, c'est la perpétuelle faillite. Jamais vous ne saurez rien réaliser : depuis un an, voyons, qu'avez-vous fait ?... Où en êtes-vous...

LE JUIF-ERRANT (patelin),

Qu'ai-je donc fait qui ne soit pour vous déplaire ?... — J'ai navigué : sur la plus claire des mers, de port en port, j'ai vogué. Mes mains sont toujours vides, Merlin, je vous l'accorde. Je n'ai rapporté de mon voyage qu'une ferveur nouvelle, le désir plus nourri et plus impérieux de recommencer ailleurs

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le même et différent pèlerinage. (S" animant soudain). Et puis, tant pis !... Ah ! mais vous me rendriez triste à la fin, à songer que vous comptez pour néant, les émotions magnifiques de tant d'heures !... — Ecoutez plutôt : sur une petite felouque qui s'en allait aux côtes barbaresques vendre de la pacotille, je m'étais embarqué. Elle prit le large d'abord. Vertige de la distance, de l'espace qui s'ouvre ! Cela aussi, vous ne le connaissez pas !... La vague était bonne, le vent faisait craquer les voiles : au troisième jour, nous vîmes poindre devant nous les terres nouvelles. L'aube, au dessus d'elles, se dépliait, rose et profonde. Dès lors, nous cabotâmes. Dans un petit port désert, pour quelques heures, nous nous arrêtions. Pressé par le temps, je goûtais mieux le charme furtif de toute chose. Pour vous épargner des regrets superflus, vous vous seriez alors, Merlin, assis les yeux fermés, au fond de la barque. Je les ouvrais au contraire. Dans les rues silencieuses ou passantes, je m'enfonçais au hasard. Petites boutiques encombrées, échoppes, marchés pleins de cris et d'odeur... Ah ! tentations !...

— Au café, je m'asseyais : la vie immobile et immuable autour de moi me paraissait accélérer le mouvement dont je me sentais emporté... Au soir, ensuite, nous repartions. La marine où jamais je ne devais revenir, s'effaçait à l'horizon splendide des eaux. Qu'importe, faisais-je, et le lendemain, des joies nouvelles naissaient. C'était une autre escale. Parfois, j'accompagnais les marchands. Nous allions nous asseoir à la porte d'une mosquée, à l'entrée du bazar, dans la cour des hôtelleries. J'aunais la toile, pesais les épices, disputais avec les chalands, puis je comptais les pièces d'argent. Certaines étaient trouées : longtemps sans doute, au bout d'un cordon, elles avaient balloté contre une gorge tiède : elles en demeuraient un peu rouillées.

— Ou bien, je suivais les matelots. Ils s'enivraient, se battaient, mettaient à sac quelque bouge. Quand le soir tombait, j'aimais à m'égarer. Roches arides où je m'étendais : la pierre était chaude encore ; jardins clos dont je longeais les murailles, la brise venait mourir dans l'air accablé de parfums ; et sous l'ombre des lauriers, au bord de la mer, quelle

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fraîcheur, ô fontaines, ne teniez-vous pas en suspens !... Une fois, afin de m'en faire expulser, je pénétrai dans une maison. — Nous repartions encore. Souvent, dans la barque qui nous ramenait à bord, j'ai pleuré. Un marin, certain soir, me crut fou : il me passa au cou un collier d'ambre dont les grains bouillis dans les drogues devaient éloigner de moi les fièvres malignes... Certes, mes mains étaient toujours vides !... Mais que n'avaient-elles touché ?... Elles conservaient le souvenir de formes si belles que la douceur de la caresse longtemps leur restait présente. Et que ne pouvaient-elles se flatter de toucher encore !... Je me sentais libre, dispos, flottant comme le vent, le nuage. Chaque plaisir était pour moi le signal et la promesse d'un autre, plus profond, car instruit par une expérience continue, j'apprenais chaque jour à mieux chérir dans les choses ce qu'elles ont de divin et que seul, Merlin, on peut espérer posséder en elles... J'étais Pan lui-même, qui, au lendemain de la création, éperdu et ravi, circule dans le domaine qui lui est donné,

qu'il absorbe, qu'il pénètre et dont chaque aspect l'exalte, l'enfle et le consacre !...

MERLIN

Je ne vous en demandais pas tant, Juif, et cette absurde comparaison termine dignement un discours aussi insensé !... Habitué à vos extravagances, l'inanité de pareilles théories devrait me laisser froid ; malgré moi, cependant, l'indignation me transporte... Insensé qui croyez vous pénétrer de Dieu en embrassant la terre et ne prétendez le trouver que là où vous n'êtes pas, en face de vous il me prend envie d'approuver les gens qui font collection de scarabées ou de boucles de ceinturon !... Leur manie, au vrai, par quelque côté est-elle justifiable, la vôtre ne vous fait pas rechercher moins que tout à la fois... Mais ne craignez pas que j'aille perdre mon temps à tenter de vous ouvrir les yeux. Puisque vous mettez votre orgueil à ne tirer qu'une simple jouissance des émotions les plus hautes, peu importe que vous n'ayez rien rapporté de ce voyage, peu importe

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même que, sans laisser de trace, votre vie se soit toute entière, comme du sable, écoulée entre vos doigts... Prenez-en donc à votre guise : je me suis promis de vous épargner désormais d'inutiles remontrances. Pour vous communiquer d'ailleurs mon sentiment à ce sujet, point n'est besoin que je donne libre cours à ma désapprobation ; il me suffira d'opposer l'une à l'autre, simplement, nos existences disparates : d'elle-même, la moralité jaillira du parallèle et ainsi, ne vous prenant pas à partie, je ne risquerai de vous froisser par quelque reproche trop direct. D'une façon générale, je préfère éviter ce genre de conversation : votre aveuglement ici force ma répugnance : Lucullus, au demeurant, affirme que ces sortes de confrontations sont passionnantes. — Infatigable coureur de toutes les fortunes, rien en moi ne vous choque autant que de me voir sans cesse me défendre et me refuser. Vous ne pouvez comprendre que sans raison apparente, je me sois dégagé de tout lien, de tout attachement, de tout devoir social, et que neutralisant mes sens, contrariant mes pen-

chants, réglant mes amitiés mêmes, l'ascétisme le plus intraitable me gouverne ?... " Etre insensible !... " avez-vous crié. Eh ! il fallait y regarder de plus près... Ce ne sont là, à tout prendre, que mesures de sûreté particulière.... Qu'ai-je voulu, en effet ? Faire de moi une force, rien autre, entendezvous ; une force précise, exacte et docile, que, l'heure étant venue d'en user, je puisse trouver prête au service. L'indépendance absolue, dès lors, comme condition essentielle du succès, m'était imposée. Pour qu'au moment de l'action, rien ne pût me retenir, m'empêcher ou me resteindre, d'avance ne fallait-il pas que je me débarrassasse de tout un encombrant bagage de sentiments et d'habitudes ?... De là, l'inflexible discipline que j'ai fait peser sur ma vie, mon cœur, mes pensées : de là, ma dureté envers moimême, ma permanente abstention... Mais déjà, je le vois, il vous semble inconséquent que n'attendant plus rien du monde, j'aie continué à y demeurer, fréquentant les hommes, partageant leur existence, m'associant à leurs intérêts, à leurs plaisirs même...

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Ne vous hâtez pas de triompher. Cela aussi est prémédité. Etre sage au désert, en vérité, le beau mérite, et de ma vertu, qu'eussé-je connu, si le risque ne Tétait venu éprouver ?... Ce m'est pas la théorie qui forme le bon soldat : il faut autre chose encore, qu'à la guerre seulement on rencontre. Certes l'exercice est périlleux : mais quelles ressources n'offre-t-il pas à qui sait s'y livrer sans succomber ?... Passionnément, aussi bien, puis-je dire que je l'ai pratiqué. De tous mes actes, de toutes mes démarches, de ma conduite toute entière jusqu'à ce jour, il a été le principal ressort ; et si, pénétré de ma sécurité, j'ose à présent me flatter d'une parfaite imperméabilité sensuelle, c'est à cette pratique assidue de la tentation que j'en suis redevable.

(En remplissant son verre, la belle fille aux bras nus s'y prend de telle sorte quun instant le poids léger de sa gorge repose sur r épaule de Merlin : il se retourne brusquement, impatienté, prêt au reproche, mais se ravisant aussitôt, comme s il n avait rien

remarqué et le plus naturellement du monde, il reprend :)

Comprenez-vous enfin, ô Juif, pourquoi je vous ai suivi autrefois?... — Au cours de ces épreuves, judicieusement choisies et répétées, ma volonté se voit soumise au plus sévère contrôle. Les résistances la limitent, les défaillances l'avertissent : peu à peu, j'arrive à connaître son étendue, la mesure de ses qualités et de ses faiblesses. Le succès la stimule, l'échec l'instruit ; n'interrompant d'ailleurs pas un instant l'entraînement, je reprends aussitôt, et chaque expérience nouvelle me trouve plus assuré et mieux préparé. Mon bonheur ainsi, pour parler comme vous, je l'ai mis à être plus fort que n'importe quoi. Les êtres et les choses ne me sont que des occasions de me prouver ma parfaite autonomie. Ne dites pas qu'ils me sont indifférents : j'aime au contraire à les voir séduisants, dangereux, pleins d'un charme communicatif. Penser que je puis subsister en me passant d'eux me rehausse à mes propres yeux. D'aucuns ont prétendu tout expliquer en imputant ma retenue à un

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manque de tempérament : vous-même, Juif, n'y voyez qu'absurde entêtement. Chacun à des phénomènes qu'il ne comprend pas, imagine une raison différente, et je n'ai pas à me préoccuper des ces opinions indiscrètes ! On a bien voulu assimiler à je ne sais quel pouvoir magique les ressources de ma discipline et de ma volonté, et vous n'ignorez point que je suis appelé parfois l'Enchanteur... Fadaises que tout cela ! Je n'ai jamais enchanté personne; ces jeux de charlatan me répugnent. — Faire de moi un instrument précis, obéissant et robuste, tel a été tout mon plan : je ne me soucie point du reste. Vous n'admettez pas qu'un tel effort demeure désintéressé et que, sans les appliquer à quelque usage pratique, on passe sa vie à accumuler en soi des forces si énergiques. Certaines choses, vous répondrai-je, en leur existence seule trouvent une destination. Au surplus pourquoi me hâterais-je d'agir ? Quand mon heure sera venue, qu'à la faveur d'un grand coup, j'aurai pu révéler mon génie secret, que me restera-t-il encore à faire en ce monde?... Sous peine de déchéance, il me

faudra disparaître ou de fond en comble renouveler ma destinée. Ce sont là de bien grosses affaires... J'aime mieux attendre patiemment ; quoi que les circonstances exigent de moi, je serai prêt. Cette assurance me suffit : j'estime même qu'en soi, elle constitue un résultat fort appréciable.

LUCULLUS

Bravo, cher ami !... Je n'attendais point, je vous l'avoue, une confession aussi complète. Au moins une fois, votre taciturne orgueil s'est donc laissé fléchir: je ne puis que vous en féliciter. Ainsi étalée, sans restriction, sans mensonge, l'admirable spectacle que celui de votre rivalité, et concevez-vous mieux à présent que je puisse goûter le plaisir le plus fin à ces sortes de rencontres ? Il n'est jusqu'à vos contradictions qui ne me ravissent. D'autres s'en autoriseraient pour vous prendre en défaut: j'y vois l'indice au contraire de la vigueur et de l'âpre conviction avec lesquelles chacun de vous s'efforce vers son but. Votre antagonisme, au demeurant,

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ne me paraît pas aussi intraitable que vous le voulez bien dire. Une simple question de forme, — ou mieux d'appropriation — , à mon avis, nourrit toute la querelle. Même si le parti-pris ne vous aveuglait pas, si plus attentifs à autrui vous pouviez détacher les yeux de vous-mêmes, il me plairait de vous faire reconnaître que pas un instant et quel que soit votre désaccord, vous ne cessez d'obéir à des instincts congénères, incompatibles, je vous Faccorde, mais dépendant de cette loi fondamentale, règle de notre destinée à tous trois, qui tend à nous faire réaliser le plus parfaitement possible, le maximum de notre être moral. C'est là le fonds commun, la plate-forme mitoyenne où nous devons nous rencontrer. Ayez l'un de l'autre l'opinion qui vous conviendra : jamais vous ne devriez oublier qu'un contact intime et subtil, malgré tout, nous unit. — Un sentiment, un acte n'a d'importance et de valeur qu'en raison de l'effet qu'on en retire : savoir mettre en profit toutes les occasions, tous les hasards de la route, voilà l'essentiel. Que Merlin ensuite n'estime d'une chose que

l'abstention, que le désir seul, pour le Juif, offre quelque attrait, peu importe, puisque d'une manière dissemblable, vous extrayez les mêmes éléments d'édification, et que tout événement marque pour vous quelque nouveau progrès vers la perfection. Pour arriver à ses fins, que chacun soit donc libre d'adopter la méthode qui lui plaira!... Vous, Juif, vous croyez qu'il faut goûter à toutes les eaux de la terre et ne jamais boire tout son saoul de peur de n'avoir plus soif ; vous ne prétendez toucher à rien, Merlin, de peur de contracter une habitude superflue. Eh ! c'est votre droit !... Parce que j'estime, moi, qu'il convient d'user seulement de ce qui nous désaltère le mieux, vais-je partir en guerre contre les principes de votre hygiène ?... La vie ne doit pas être réglée autrement qu'un banquet. De même qu'entre cent nourritures, les exigences de l'appétit, de l'estomac et de la gourmandise gouvernent notre choix, ainsi chacun, suivant ses besoins particuliers, doit-il s'intéresser dans l'existence aux circonstances les plus propres à satisfaire sa vocation. Reconnaître ce qui constitue notre raison

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

d'être, la qualité spéciale de notre génie ; n'accepter ensuite que ce qui peut vraiment nous être utile, telle est la vraie sagesse, tels sont les deux préceptes auxquels j'ai tenté de conformer mon attitude. Je n'éprouve aussi bien ni vos préventions ni vos enthousiasmes, et le soin scrupuleux que j'ai pris de subordonner mes passions à mes intérêts m'a préservé de vos exagérations ; mais encore un coup, pensez-vous que je vais en prendre texte pour vous condamner ? J'ai trop le respect de ma personnalité pour être tenté de contester la vôtre. Qu'un tel affirme que le Juif n'est qu'un égoïste et Merlin, un timide, qui se sont fait tous deux un système de leurs défauts, afin de les mieux dissimuler, je ne crois point, pour ma part, pouvoir trancher aussi rondement cette question complexe. Soyez donc tels que vous devez être, éloignez-vous les uns des autres : ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Seulement, de grâce, évitez de vous discuter : pas de vaine chicane ! O Juif ! ne méprisez pas Merlin ; vous, Merlin, ne me reprochez plus de cultiver un jardin trop fermé, ou

bien, à mon tour prenant l'offensive, je pourrais parler de certaine Maison de verre...

LE JUIF-ERRANT (vivement).

Comment!... Que dites-vous, Lucullus?...

Une Maison de verre...

LUCULLUS

Quoi ! Vous ne savez pas ?.. — Merlin, je vous en prie, racontez-lui l'histoire...

MERLIN (haussant les épaules).

Votre insatiable curiosité a donc juré de m'achever ! Je pensais être quitte envers elle : il faut encore, paraît-il, que je lui conte des légendes. Eh bien, soit !.. J'eus le tort de céder sur un point; j'irai jusqu'au bout. En refusant d'ailleurs, j'aurais trop l'air d'attacher de l'importance à un vain ramas d'extravagances et d'erreurs. Mais auparavant, Lucullus, faites faire de la lumière : on n'y voit plus goutte, et je déteste parler dans l'obscurité...

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

(Sur un signe de Lucullus, on apporte des lampes. Elles éclairent le désordre d'une table copieuse ou les fruits ont roulé parmi les flacons. — Au dehors^ la nuit est venue; bleue^ spacieuse et limpide ) elle emplit les îardins, le paysage immobile et doux. On entend des insectes crier dans V ombre des massifs.)

La rumeur populaire, aux événements qui dépassent sa portée, a coutume de faire subir d'étranges déformations. Elle en infligea rarement de plus grossières qu'à la banale aventure qu'on est convenu de désigner pompeusement sous le nom d'Histoire de la Maison de Verre. Je n'ai pu me défendre aussi bien d'un mouvement d'impatience en retrouvant sur vos lèvres, Lucullus, l'écho des bruits absurdes qui circulent sur mon compte. Que mon récit plutôt vous fasse juges. — Il y a un an, je rencontrai une jeune fille du nom de Viviane, de qui l'extrême beauté me transporta dès l'abord. Un sentiment si nouveau pour moi, plus par la surprise que j'en conçus que par sa profon-

deur5 me frappa. Je me rapprochai d'elle ; nous nous liâmes ; elle m'aima. J'eusse dû la fuir aussitôt, puisque je ne pouvais lui assurer le bonheur dont elle était digne. Je n'en fis rien. Peut-être aimais-je moi aussi... Au surplus, je ne m'arrêtai pas à peser ma sincérité ou mon devoir. Par son amour, m'étaisje dit tout de suite, par la complaisance que j'y trouve, quelle merveilleuse occasion va-telle m'offrir de contrôler ma force, au cours d'une épreuve que le cœur et les sens vont également rendre redoutable. — Nous nous fréquentâmes plus assidûment. Entraînés, par notre penchant mutuel, à désirer toujours davantage, aucun de nous bientôt ne sut se contenter de ce que les convenances lui consentaient. J'osai lui proposer des rendezvous clandestins; elle accepta sans hésiter. Nous prîmes pour habitude ainsi de nous rencontrer le soir, dans un coin du grand jardin sauvage dont la maison de son père est toute entourée. Nos relations à partir de ce moment changèrent. Si durant le jour, en effet, aidés par notre entourage, nous parvenions à trouver dans la conversa-

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

tion, quelque répit à nous-mêmes, face à face en la muette solitude des nuits, il n'en alla plus de la sorte : l'ardeur et le souci de notre sentiment nous occupèrent seuls désormais. Trop chaste pour soupçonner dans l'amour, ce que j'y voyais exclusivement, elle s'abandonnait sans méfiance : déjà, comme on cueille un fruit mûr, j'eusse pu la prendre, si telle avait été ma fantaisie ; mais ma pensée nourrissait d'autres desseins. Jusqu'à ce moment, en effet, la tentation demeurait enfermée en moi et toute subjective si je puis m'exprimer ainsi : elle épargnait Viviane que sa tranquille innocence défendait. Pour que ma résistance, au contraire, eut quelque efficace, il convenait d'éveiller en sa chair le même trouble anxieux et inapaisé dont j'étais tourmenté. L'entreprise était délicate mais point malaisée : j'y réussis à merveille : Viviane bientôt fut à point. Un soir, comme je la voyais inquiète, accablée d'un langueur dont elle ne soupçonnait point la cause, je lui fis, pour la première fois, sentir tout ce que dans un simple baiser il peut tenir de délice poignant. Un voile soudain tomba de

devant ses yeux. Elle frémit: elle avait tout d'un coup compris le rôle de la volupté dans les rapports entre l'homme et la femme. Dès lors commença pour moi l'épreuve redoutable. Je ne vous en donnerai pas le détail: une réserve facile à deviner me retient ; qu'il me suffise de vous dire que Viviane n'eut pas plutôt connu de quelle substance veut s'alimenter la passion, qu'avec cette sincérité énergique et fervente dont sa conduite envers moi avait été empreinte du premier jour, elle prétendit m'obliger à ne l'en pas priver plus longtemps. Quoi qu'elle fît, j'ai su jusqu'à présent lui résister. Ce n'est pas, je vous le répète, que le soin de son honneur ou du mien m'empêche ; mais bien parce qu'enhardissant par un perpétuel refus son désir peu à peu exaspéré, il m'est donné de soumettre à mesure mes moyens de défense à une inspection de plus en plus complète, rigoureuse et décisive. — Notre commerce caché sur ces entrefaites, vint à être découvert : un beau minuit, on nous surprit dans une serre chaude où des lauriers empotés étaient abrités. Quel esclandre ce fut !... Il fit remuer

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toutes les langues. " Le voilà donc touché à son tour, ce Merlin qui ne voulait point de maître. ..", s'en allait-on répétant, et chacun d'ajouter aussitôt force détails sur les circonstances dans lesquelles notre secret était venu au jour. Vous connaissez assez la marche de ces sortes de choses : au bout de peu de temps, la légende était forgée de toutes pièces, et de notre méchante serre chaude, l'imagination du vulgaire n'avait fait rien de moins qu'une maison de verre où par la vertu d'un charme plus fort que mon pouvoir d'enchanteur, Viviane, la magicienne me retiendrait captif. L'invention est risible !... A y bien réfléchir pourtant, il se trouve là-dedans un certain fonds de vérité allégorique... Une prison de cristal que d'un geste je pourrais briser ; oui, telle m'apparaît bien l'artificieuse chasteté que je me suis imposée auprès de Viviane et dont le scrupule n'est que transparente hypocrisie... Mais laissons là ces vaines subtilités. — Viviane m'aime toujours : elle se consume lentement ; son cœur plein de désir est une braise qui la dévore peu à peu. Mais moi, je

ne l'aime plus ; l'intérêt de l'expérience que je poursuivais auprès d'elle a étouffé les germes du sentiment naissant. J'ai triomphé : elle n'importe plus désormais à ma destinée. Cependant, je ne puis l'abandonner, j'en ai pitié, je pense... Parfois il me semble que rien ne s'oppose plus à ce que je donne enfin satisfaction à sa longue et mortelle attente. Mais les raisonnements de la chair sont si spécieux, elle est si prompte et l'esprit si faible !... Il ne m'en reste pas moins l'orgueil d'avoir, grâce à elle, remporté une victoire éclatante. J'ai habité la maison de verre sans rien casser.... Eh ! ce n'était pas si facile...

LE JUIF-ERRANT

Et on prétend que vous n'avez pas de tempérament !... Ah ! Merlin, quelle plaisanterie ! Que je vous dise pourtant qu'à votre place, j'eusse bien proprement réduit en miettes toute cette cristallerie !... Quel goût tragique et désespéré ne devaient pas avoir les lèvres de Viviane quand, excédée et mi-morte, elle pâmait entre vos bras, car

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

elle y pâmait, n'est-ce pas, Merlin ?... Et comme sous l'amour, plante ranimée, elle se fût soudain relevée, épanouie et heureuse !... Mais cela vous est bien égal !... Que vous fait la joie qui n'est pas en vous, dont vous n'êtes à la fois la limite et l'objet !... Ah ! tenez, mon sang bout !... Donnez-moi à boire... (Coup sur coup, il vide trois fois la coupe, que sitôt épuisée, la belle fille, malicieusement, emplit a nouveau.) Quel est donc ce vin, Lucullus ? Je ne vous le connaissais pas. L'autre était blond comme le miel, celui-ci est plus rose que le jus des plus fraîches grenades... — Et c'est ce cœur de glace que par ses larmes, ses instances, ses caresses, une femme a cru pouvoir fléchir... La malheureuse, elle tombait bien !... Que ne puis-je plutôt faire la connaissance de Viviane... Je ne me ferais pas scrupule de vous la souffler, je vous jure !.. Je l'emmènerais avec moi, je l'eusse bien vite guérie !... Qu'un seul être, un seul sentiment ne contient pas tout le bonheur, qu'il n'est pas sur terre que l'amour, qu'on compte encore la haine, l'admiration, l'orgueil, la joie, le dévouement à l'idée : voilà ce qu'avec

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maintes autres choses, je lui apprendrais !... Dix femmes, je ferais jaillir d'elle, dix femmes différentes... Peut-être au bout du compte, nous aimerions-nous !... Dieu ! que l'étreinte serait splendide... Ensuite, elle me quitterait, rassérénée, ayant appris à vivre. Il y aurait à la face du ciel une créature ivre de plus... Car je suis ivre, moi: l'ivresse, c'est ma fonction... (Il se Tel) e, fait quelques pas, et, s' arrêtant tout à coup devant les enfants qui se sont endormis. J — Mais comment, âme méfiante et disputeuse, pourriez-vous comprendre l'enchantement magnifique que la moindre chose de cette vie, le plus humble spectacle, est prêt toujours à faire déborder en mon être éperdu !... Ah ! Regardez ces enfants !... Leur seul aspect me transporte : qu'ils sont beaux !... Leurs jambes nues ont la teinte de l'ambre : un duvet délicat fait le contact de leur peau semblable à celui des abricots et des pêches... Et cette flûte... si vous l'aviez entendue !... — Tantôt, nous allons repartir. Je sais au bord de la mer tel jardin délicieux où nous nous arrêterons. De hauts murs l'entourent : sous les cyprès

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et les orangers, l'herbe est épaisse et molle : une lumière blonde l'emplit et parmi les fruits mûrs, les abeilles rôdent en bourdonnant. Assis au bord de la source cachée, ils joueront pour moi seul, et soulevant la coupe sans cesse vidée, je chanterai au son de la flûte, tant qu'épuisé par trop de délices, mon cœur enfin demande grâce...

MERLIN (froidement).

Vous avez le vin lyrique, Juif...

(Il se levé h son tour. La belle fille lui tend un bassin d'argent, fait couler de Veau sur ses mains ; d'un genou habile cependant, elle frôle la cuisse de Merlin qui ne bronche pas et sans même prendre la peine de s écarter, affecte dédaigneusement de s* essuyer les doigts au corsage diaphane de la servante.)

LUCULLUS (le rejoignant.)

Je suis content de vous, cher ami. Vous avez été admirable. Vous aussi, d'ailleurs, ô le

plus exalté des hommes. {Il s* est retourné et étonné de ne voir personne:) Mais où diable êtes-vous passé ?... Ah, ça !.. Merlin, qu'est devenu le Juif ?... {Ils parcourent du regard la galerie ; le Juif a disparu a^ec les jeunes garçons)... Parti !... L'oiseau s'est envolé sans crier gare... Le drôle de corps !... Ces traits-là au demeurant, lui sont familiers. Ne vous inquiétez donc pas et marchons un peu, voulez-vous ?... J'aime assez faire les cent pas après le repas. {Ils se mettent a arpenter la galerie^ bras dessus bras dessous ; des serviteurs cependant s'occupent sans bruit d'emporter les tables)... Oui, laissez-moi le répéter, je suis ravi. Avec quelle vivacité, quelle éloquence vous avez jouté de contrastes ! Je ne sais si vous appréciez suffisamment l'importance de pareille entrevue ; je la tiens quant à moi, pour inestimable. La forte leçon que nous y avons donnée ! Quelque indiscret, surprenant nos propos, eût pensé qu'il s'agissait entre nous d'une théorie du bonheur : on confond si aisément la destinée d'un homme avec son bonheur !... Mais je crois, à vrai dire, que la recherche intéressée du bonheur est le cadet de

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

nos soucis. Arriver à nous réaliser, à faire de chacun de nous le type parfait, selon son espèce : voilà la grande affaire !... Continent, prodigue ou méthodique, j'ose dire que nous y travaillons assez allègrement. Ah ! ah ! Ce n'est pas le scrupule qui nous étouffe. Eh bien ! tant mieux : il fallait que ce scandale arrivât. Trop longtemps, on s'est évertué à émonder l'individu, à le restreindre, à le confondre avec ses proches. Nous le dégageons, nous autres, au contraire; nous le poussons au paroxysme. La réaction était nécessaire. Laissons donc autour de nous un sot bétail crier qu'on l'écorche, et sans nous émouvoir de ces clameurs, marchons où le devoir nous appelle. Allez ! Merlin, nous n'avons plus rien à faire avec l'hésitation. Le vieux monde moral est ouvert devant nous : comme des météores désorbités, répandons-nous-y !... Dévastons, ravageons ! Plus il y aura de dégâts, plus éclatantes apparaîtront notre vertu et notre force ; car les statues ne sont jamais mieux éclairées qu'à la lueur de l'incendie du temple... — Mais qu'est-ce donc... — écoutez !...

(Ils se taisent un moment. Un y a pas a douter, quelqu'un dans V ombre

gémit plaintivement. Lucullus aussitôt saisit un flambeau, descend au jardin. A peine a-t-il

fait quelques pas, il s'arrête et

pouffant, s'écrie :)

Eh ! Merlin, venez donc !... Le spectacle en vaut la peine...

(Merlin le rejoint. Sous un massif de roses, non loin de la maison, le Juif est étendu, ivre-mort ; accroupis près de lui, les enfants le veillent en pleurant.)

MERLIN (bout ru).

Pourquoi geignez-vous comme ça !... Que diable, voyons, il n'est pas mort... Ne pouviez-vous appeler d'ailleurs, petits nigauds...

(Cependant des serviteurs sont accourus : sur un signe de Lucullus, ils soulèvent le Juif, le ramènent sous la galerie. Merlin avec les :eunes garçons ferme la marche.)

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS LUCULLUS (toujours riant.) Cet incident est admirable !

MERLIN

Vous l'avez dit, cher ami !... Suivant de si près notre controverse, avouez qu'il prête une autorité inattendue aux reproches dont, il y a une heure, j'accablais le Juif. Lui-même, sans doute, ne prévoyait pas qu'il dût ainsi, avant mon départ, leur rendre cet involontaire et péremptoire témoignage.

LUCULLUS

Avant votre départ, dites-vous... Et quoi ! Merlin, songez-vous déjà à me quitter ?... Ce serait contrarier tous mes projets. Je comptais sur vous, en effet. Une chambre là-haut vous attend, cette belle fille même s'apprêtait à vous y conduire.

MERLIN (se retourne et aperçoit debout devant lui, une lampe h la main> la servante aux bras nus qui lui adresse un sourire

plein de promesses : pendant un moment ses regards indécis vont de Lucullus à " V ennemie " :

brusquement comprenant quelle embûche délicate lui est tendue :)

Eh bien ! soit : qu'il en soit fait comme vous voulez ! Je resterai. En la présentant sous cette forme, d'ailleurs, vous saviez bien, Lucullus, que je ne pouvais décliner l'invitation.

LUCULLUS

Bravo, cher ami ! Je n'attendais pas moins de votre amitié. — Permettez à présent que je coure au plus pressé. Cet ivrogne de Juif ne peut passer la nuit ici : il faut que j'aille moi-même l'installer en lieu sûr : Je laisse, en mon absence, à cette aimable personne le soin de s'occuper de vous... A tantôt, cher...

(Merlin s'incline ; la jeune fille lui

fait signe de la suivre, ils sortent

ensemble ; par une autre porte,

en même temps, disparaissent

Lucullus et deux serviteurs qui

LE SOUPER CHEZ LUCULLUS

emportent dans un tapis le Jui, toujours inanimé.)

Au bout de quelques instants, Lucullus revient seul. En constatant que Merlin s'est retiré, il a un rire muet et narquois. Devant une petite table toute préparée, il va s'asseoir ensuite, ouvre un gros cahier et, ayant essayé sur son ongle le bec de sa plume, tranquillement, il reprend la rédaction de ses Mémoires. Comme les moustiques, attirés par la flamme de sa lampe, sont nombreux, de temps en temps, il s'arrête, pour écarter du revers de la main, quelque insecte qui, les ailes brûlées, est tombé sur son papier.

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" Ma nourriture est défaire la 'volonté de celui qui m'a en<voyé et d'accomplir son œwvre. "

Jean (ch. iv § 34.)

a Marie-Madeleine

Est-ce vrai, Madeleine, ce que l'on va partout répétant ? Eh quoi, vous quitteriez tout ce qui fît votre gloire et nos délices ; cette vie éclatante où vous marchiez comme dans un triomphe, vous l'auriez soudain renoncée pour ne plus connaître d'autres soins que ceux qu'un fanatique vous imposera ! Au milieu de l'ombre et des ruines, vous étiez l'image vivante de l'Amour et sa présence merveilleuse; nul n'échappait à votre empire, et ce pouvoir magnifique, vous le voulez déposer ! Quelques assurances qui me soient données, en vérité, chère amie, je ne puis me résoudre à le croire. — Un soir, bien avant votre fortune, il me souvient de vous avoir vu danser dans un petit café de la rue des

Marchands. Les bras levés, vous tourniez lentement, et vos pieds nus brillaient sur les rouges tapis. Les yeux de tous les hommes vous suivaient ; à chacun de vos cheveux dénoués, un cœur était attaché ; tranquille et rayonnante, cependant, vous souriiez et ne daigniez rien voir. Telle qu'alors vous m'apparûtes, je vous ai toujours retrouvée. Sous le désir évertué de ceux qui vous entourent, vous marchez légère, et le poids de votre destinée sur vos épaules rondes à peine semble-t-il peser. Je songe à tout ce que suscite votre seul passage : grâce à vous, l'illusion se perpétue que les divinités charmantes n'ont pas encore tout à fait déserté le monde : vous êtes à la fois l'embellissement du présent et l'incarnation du rêve des anciens âges; et tout cela, sans pitié, sans scrupule, vous prétendez l'abolir ?... A un pareil mépris de votre réputation, à un si profond oubli de vos devoirs, non, encore un coup, je ne puis ajouter foi !. Il en est, Madeleine, qui de votre détermination s'affligent, d'autres plaisantent, d'aucuns même s'indignent : pour moi, je prétends par mon incrédulité vous

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donner la preuve la plus délicate de l'estime en laquelle je vous ai tenue jusqu'à ce jour. A mes yeux, en effet, vous étiez un exemple admirable et tonifiant : sans cesse, pour réconforter ma fermeté parfois défaillante, je me proposais votre conduite comme un modèle. La ligne inflexible de votre existence jamais n'avait dévié ; pas une heure ne s'écoulait que par quelque succès nouveau, vous ne vous élevassiez au dessus de vous-même. Madeleine, me plaisais-je à penser, a compris le but secret de la vie : son attitude par sa publicité a une action salutaire ; elle sait que parmi nous elle est la Beauté, et la liberté qu'elle conserve en ses plus grands abandons est le signe superbe qu'elle accepte la mission que la splendeur de son corps lui a conférée. Comme une contagion à quoi nul n'échappe, elle se répand chez tous : chacun s'incline devant ses genoux, mais ne livrant jamais son âme, elle n'a jamais senti de volonté peser sur elle et toujours est demeurée sa propre souveraine. Ainsi songeais-je, Madeleine : concevez dès lors quelle fut ma surprise quand on m'apprit que, reniant un passé si

enviable, vous aviez abandonné les fêtes heureuses et la société de vos amis pour suivre au désert un prophète vagabond ! Ah ! lorsque jadis, à Béthanie, en tout l'éclat de votre puissance de courtisane, vous êtes allée vous jeter aux pieds de Jésus et que, les ayant oints d'huile aromatique, vous les avez ensuite essuyés avec vos cheveux, combien je vous ai approuvée ! J'avais discerné en votre démarche le désir d'attester hautement qu'il était en vous une force tendre et douce que personne encore n'avait éprouvée et dont vous disposiez à votre gré. J'étais loin de supposer qu'au moment où vous veniez de vous affirmer si habilement, vous songiez déjà à rejeter le bénéfice de votre vertu, et que, sans respect pour votre passé, on vous verrait bientôt vous déclarer l'esclave humiliée d'un homme qui, par sa parole suave et son indulgence artificieuse, vous a séduite et désormais vous entraîne après lui sur les grands chemins de Galilée ! Vous l'aimez, me dit-on. Mais, au nom des dieux, depuis quand l'amour se doit-il manifester de la sorte ? Du reste, votre égarement sur ce

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point est si peu plausible que je ne puis m'empêcher de soupçonner qu'il abrite des desseins sagaces que nous ne pouvons encore pénétrer. Ou bien, s'il était vrai que, renonçant au fruit d'une carrière qui fut si belle, vous vous abaissiez à n'être plus aux pieds du Nazaréen que le témoignage passionné et palpable de ses facultés oratoires, laissez-moi vous dire que pour toujours je me verrais guéri de l'envie de croire en quelqu'un, car l'être sur qui je croyais pouvoir faire le plus grand fondement, aurait dès lors trahi ma foi. Me faut-il donc vous apprendre, ô Madeleine, ce que c'est que l'amour ? Y a-t-il en lui autre chose qu'une occasion de nous éprouver nous-mêmes et d'accroître judicieusement notre puissance ! L'efficace chaleur que ce sentiment diffuse en nous, le vif et l'actif soudain propagés jusqu'à nos sens les plus obscurs, les délices de la possession et de la domination, voilà autant d'éléments que notre âme doit mettre à profit et tourner à notre glorification intime ! Je n'ai jamais vu dans l'amour qu'un moyen exquis de délasser notre esprit de sa tâche

accablante, et de lui communiquer en même temps une ardeur renouvelée. C'est un cordial énergique qui restaure les membres en déliant la pensée : malheur à qui en abuse ; Tivresse s'emparera de celui-là ; il tombera sur la route et ne se relèvera plus. Etes-vous déjà tombée, Madeleine ? Ah, permettezmoi de ne pas désespérer de vous ! Que l'amour jamais ne soit définitif : rien n'est définitif dans la vie ; les existences se nouent et se disjoignent, les êtres passent, se rencontrent et puis se séparent. A la loi de l'universel mouvement, l'amour ne fait pas exception : foin d'un culte immuable et borné ; ce qui importe seulement, c'est l'impression de force que nous vaut le commerce de ces idoles de chair ! Les cœurs faibles trouvent en lui le moyen d'échapper à la destinée qui les presse : sous sa voix retentissante, ils étouffent les rappels de leur conscience ; ils se fondent, se mêlent dans l'étreinte et rêvent de ne plus faire qu'un bonheur unique de leurs âmes appariées.

Mais je vous le demande, l'amour en soi est-il un but, est-ce là le terme où doivent

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s'arrêter notre ambition et notre énergie ? Répondez plutôt avec moi, Madeleine, que c'est une flamme subtile, errante, qui circule au hasard, embrasant d'un désir accru les forts qu'elle touche et les lançant plus ardents sur la route impérieuse de leur vocation. Chacun le subit une fois ; l'épreuve est nécessaire : l'homme médiocre se consume à ce contact dévorant; l'homme libre, au contraire, transfusera dans son sang le feu agile qu'il a rencontré, et incontinent passera outre. Tel est le devoir, Madeleine, et vous ne l'ignorez pas ? Que vous voit-on faire cependant ! Vous quittez votre demeure, vous descendez du socle où votre statue émouvante s'érigeait, vous résignez la souveraineté que vous exerciez sur nous et, sous des vêtements grossiers, en dépit de la délicatesse de vos mœurs, vous vous mettez à suivre un illuminé qui prêche l'effacement, l'égalité, le renoncement. Non contente même de vous séparer si brutalement de votre vie, vous vous détestez, vous pleurez comme une honte votre gloire sans pareille et vous prenez à maudire — car on m'assure que votre folie en est à ce point —

jusqu'à la beauté de votre corps ! Ah ! de quelle déplorable erreur êtes-vous le jouet : ouvrez les yeux enfin, considérez la tombe où, toute vive, vous allez vous enfermer et reculez avant l'instant d'un repentir tardif ! Aimez Jésus, soit ! si le penchant de votre cœur vous y entraîne ; encore cet amour appelle-t-il les soins abusifs que vous lui consacrez ? Aimez le Christ, j'y consens : mais, par grâce, ne lui sacrifiez rien de vous même ! En vous agenouillant devant lui, vous avez satisfait aux exigences les plus pressantes de votre sentiment : laissez-le à présent, et puisque son tempérament ne le met pas à votre merci, retournez-vous-en ; sa fréquention ne peut davantage vous être utile. Redevenez semblable à cette Madeleine que j'ai admirée et qui suscita en moi les plus nobles mouvements du lyrisme intérieur... Regagnez votre palais trop hâtivement déserté, joyeuse à songer que vous emportez avec vous ce que cet homme avait de plus précieux : la paix de son âme. Il a connu le prix de votre dévouement : il regrettera votre présence, et saura qu'elle manque désormais à son apostolat

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infécond. Abandonnez-le, et que l'amour, s'il vous en reste encore, ne soit plus qu'une lumière dont s'éclairent vos yeux : de la sorte, vous aurez retiré quelque avantage d'une équipée qui eût pu vous être funeste. Vos fidèles s'inclineront plus bas, lorsque vous reviendrez ; à vos charmes, une qualité inconnue se sera ajoutée, à quoi, pas plus qu'à votre cœur inaccessible, ils ne pourront prétendre. Vous aurez démontré à tous que rien ne peut passer en vous le souci de votre perfection spirituelle, et un lustre nouveau ornera votre renommée. Rivière étincellante et limpide, gardez de vous perdre dans le fleuve épais, écartez-vous de lui, et à genoux, les bergers reconnaissants viendront boire votre eau claire que n'altère aucun mélange impur. Ah ! je veux espérer jusqu'au bout ! Où que vous vous soyez enfuie, mon appel vous joindra. Songez-y bien, la minute est redoutable, des conséquences infinies sont attachées à votre décision. Vous serez à votre choix tout ou rien. Sauriez-vous hésiter dans une alternative si importante ? Non, Madeleine, je vous le dis, vous nous reviendrez : l'estime

que je vous conserve malgré tout, en est le gage infaillible. Les petits enfants, à votre retour, vous acclameront : ils jetteront des palmes et des fleurs sous vos pas. Vous sourirez, et tous les hommes pâliront d'espérance et de joie, mais moi, jamais plus je ne vous reverrai, et vous comprendrez que si je m'abstiens, c'est par crainte, car telle alors sera votre autorité que moi-même je vous redouterai....

à Judas

Il m'est agréable de penser qu'à l'heure où tout le monde ici vous charge d'opprobres, je vais être seul à vous adresser une parole d'éloge : recevez donc en cet endroit, avec mes félicitations, les marques solennelles et délibérées de mon admiration. J'ai été informé dans le plus grand détail de votre conduite ; tout ce qui touche aux graves événements dont Jérusalem vient d'être le théâtre, en ce moment est recherché et commenté avec passion. On a suivi vos démarches. Depuis le jour que vous êtes allé offrir aux prêtres votre complicité jusqu'au soir où, dans un baiser, vous avez consommé vos projets rien de ce que vous avez fait n'est demeuré secret. Quelque sentiment que leur inspire Jésus,

tous s'accordent à vous honnir : tant pis, ma foi ! Je ne me suis jamais grandement soucié de l'opinion d'autrui : d'être seul à vous approuver n'est pas dès lors pour me déplaire. Gardez-vous toutefois d'attribuer à ma louange d'autres mobiles que ceux qui l'inspirent effectivement. Si j'applaudis à votre attitude, ce n'est pas que j'aie nourri à l'égard du Nazaréen, une animosité prompte à se réjouir de ce qui lui advient de fâcheux : en l'occurence, j'enragerais plutôt de n'avoir pas eu le courage de supprimer moi-même un homme qui me gênait ou simplement m'était odieux. Une vulgaire misanthropie non plus, quelque bizarre dévergondage moral, ne sont pour rien dans ma satisfaction. Je serais désolé qu'un esprit hardi tel que vous ne vît en moi qu'un sauvage tellement épris de haine pour ses semblables qu'il exulte à toute calamité publique. Comprenez-moi mieux:

tout ce qui regarde Jésus m'importe trop peu pour qu'il me soit possible de m'affliger ou de me congratuler à son sujet : je méprise assez mes compatriotes, d'autre part, pour me sentir complètement indifférent à tout ce qui

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les concerne. En vérité, il est à mon sentiment des raisons plus profondes, qu'il n'est pas sans intérêt que j'expose à vos yeux. Les hommes ont accoutumé de ne considérer un acte qu'isolément : la destination cachée qu'il peut servir ne les sollicite pas ; pour juger du bien ou du mal, ils usent d'ailleurs de critères trop arbitraires, et ne se soucient en toute choses que de l'intérêt collectif. Dans un fait, au contraire ce qui d'abord m'attire, c'est l'intention de celui qui l'a produit et le profit personnel qu'il en a prétendu retirer. L'utilité spirituelle, seule à mon sens, justifie ou discrédite une action : le reste n'est que phénomène ! Je m'inquiète peu en conséquence que, par vous, votre maître ait été livré aux bourreaux; ceci seulement me saisit, l'ardente et vigoureuse nature que vous venez de révéler, le caractère tragique que votre destinée a tout à coup assumé ; et si la haine et le mépris dont vous êtes l'objet, m'enchantent, c'est que par eux, vous êtes isolé à ravir, et qu'ainsi votre figure s'en trouve d'autant plus nettement indiquée. Qu'étiezvous hier ? Une tête quelconque dans la foule,

un inconnu sans vertu et sans nom ; aujourd'hui, grâce à votre énergique décision, vous êtes un héros redouté. Votre image pour toujours est gravée dans la mémoire des humains : vous êtes complet ; du premier coup vous avez atteint cette perfection de l'être à laquelle, différemment, mais dans un même esprit, je m'efforce depuis longtemps. Les hommes crient à la perfidie, ils stigmatisent en vous le dernier des misérables ; ils, ne peuvent admettre que vous ayez trahi l'être qu'entre tous, vous sembliez devoir chérir et respecter. Je ne participe d'aucune manière à leur émotion et ne parviens pas à. démêler la " trahison " qu'ils vous imputent. Quelle obligation, je vous le demande, nous lie les uns aux autres ? Aucune œuvre commune et de portée générale n'unit les hommes : je n'imagine point aussi bien l'espèce de fidélité qu'on est tenu de leur garder ! Toujours j'ai considéré ceux qui m'entourent comme de simples moyens dont je puis user à mon gré pour assurer le travail de réalisation de moi-même. Les hommes, à le bien considérer, ne sont les uns pour les autres que de réciproques adjuvants

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d'énergie, et nulle responsabilité mutuelle ne les peut asservir. Il importe, au contraire, que chacun conserve sa liberté, son unité typique, et ne voie en son prochain qu'une occasion. Sans scrupule, vous vous êtes servi de Jésus pour votre plus grande élévation : vous eûtes raison, puisque vous avez réussi. Pas une hésitation n'entrava votre inflexible et rapide action : c'est le signe d'une volonté affranchie de toute convention, altière et soucieuse de sa destinée. Pour tout dire, je ne craindrai pas d'affirmer que l'universelle horreur qu'elle suscite, ajoute beaucoup à la grandeur de votre action. L'exécration du populaire accuse sa portée véritable: vous êtes désormais en dehors du troupeau de toute la mesure de son indignation, et cette unanimité dans le blâme atteste à suffisance que votre ouvrage est parfait. Surtout, j'admire que tenant une conduite si neuve et si audacieuse, vous ayez eu sans cesse conscience de votre vertu, et que pas un geste équivoque n'en ait compromis la signification. Quand vous êtes allé dédaigneusement jeter dans le Temple le sac d'argent par quoi des niais avaient pensé

acheter votre héroïsme, vous avez, pour ceux qui eussent pu douter encore, manifesté les raisons authentiques de votre génie ; alors, vous vous êtes affirmé désintéressé, uniquement généreux, et avez clairement marqué qu'au seul souci de votre œuvre vous aviez obéi. Voilà un trait sublime et qui me confond : il est d'autant plus saisissant qu'il n'est point destiné au vulgaire, qui ne le comprendra guère. Oui, votre figure est belle : souffrez qu'un homme qui vous est inconnu ose dire qu'il pense avoir apprécié la qualité de votre intention magnifique ! Qu'il lui soit toutefois permis d'ajouter qu'une gloire si soudaine vous impose des devoirs auxquels votre esprit peut-être ne s'est pas encore attaché. Comment allez-vous faire désormais pour ne point déchoir ; par quel éclat nouveau, vous maintiendrez-vous, dans le cours des jours futurs, à la hauteur de vousmême ? Il ne faut jamais être l'homme d'un souvenir. Un action, comme celle que vous venez d'oser, sans doute suffit-elle à remplir et à illustrer la vie, mais il importe que vous vous gardiez d'en arrêter le retentisse-

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ment, par quelque démarche subséquente. Le bénéfice de votre conduite dépend de vous ; croyez-vous pouvoir, sans plier, soutenir durant toute une existence le rôle écrasant dont vous vous êtes chargé ? Redoutable problème ! Pour moi, s'il m'est accordé de mêler ma voix à un débat aussi intime, j'estime qu'il n'est à la situation d'autre issue que dans une mort volontaire et librement consentie. C'est un précaution louable, et à la fois, un dernier défi à votre maître, car n'avait-il pas promis le pardon de son crime à qui viendrait l'avouer, d'un cœur soumis ? En mettant fin à vos jours, vous assurez l'intégrité du sombre exemple qui vous venez de produire, et à la clémence de Celui que vous avez " trahi ", vous opposez le dédain suprême. Les hommes assurément ne manqueront pas d'attribuer votre suicide au repentir ou au désespoir : que vous fait leur opinion ! Il y a une amère et orgueilleuse jouissance à être incompris. " C'est chose royale, a écrit Antisthène, d'entendre dire du mal de soi quand on fait le bien ". J'y vois donc une raison de plus de recourir à une détermination si magnanime.

à Ponce Pilate.

Avant que d'avoir reçu votre lettre, la voix publique, déjà, m'avait informé des événements dont vous m'entretenez. Ils ont eu un profond retentissement dans notre ville, et si les familles nobles n'ont point participé à l'agitation du populaire, elles ne se sont guère fait faute de suivre avec un intérêt passionné le cours du tragique procès qui vient d'avoir son épilogue au sommet du Golgotha. Ainsi, depuis quelque temps, ai-je pu asseoir judicieusement mon opinion, et venant me consulter sur votre conduite en cette affaire, vous ne me prenez pas au dépourvu. En toute autre occasion, certes, je me serais refusé à vous communiquer mon sentiment, car je ne vois pas en quoi il

vous importe ; mais aujourd'hui que tout est consommé, comme disait le Juif que vous avez crucifié, je ne me fais plus scrupule de parler. Je sais que mon avis n'aura d'action sur les événements, et c'est là ce qu'il faut éviter ; quant à l'impression qu'il produira sur vous, j'avoue ne point m'en soucier ; vous m'avez interrogé : c'est à vous d'assumer les responsabilités de ma rude franchise. Permettez-moi toutefois de bien marquer au préalable que je n'ai aucun titre pour prononcer dans un débat qui ne ressortit que de votre for intérieur, et que si je romps le silence, je n'en reste pas moins convaincu que je n'ai pas le droit, vis-à-vis de moi-même, d'émettre un jugement en une matière aussi délicate. Dans votre lettre, en effet, vous me parlez de vos scrupules ; vous me dites que votre conscience n'est pas tranquille, et qu'elle vous reproche d'avoir peut-être frappé un innocent. Je ne puis vous suivre sur ce terrain. En vérité, voilà des choses qui, pas un instant, ne m'ont occupé. A votre personnalité morale, j'ai exclusivement songé ; c'est son action qui, dans cette

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justice sommaire m'a intéressé : sur elle seule, puisque vous l'exigez, je suis en mesure de formuler une appréciation. Entendez-moi bien, je vois ici une question de principe et non point de fait : vous ne paraissez guère saisir la distinction. Il ne m'appartient pas de vérifier si l'homme que vous avez condamné était coupable ou non. Je ne considère que votre attitude en face des circonstances, et quelque mortification que je vous doive causer, force m'est de déclarer qu'elle fut tout uniment déplorable. Il est une chose que je prise avant tout, c'est l'action, bonne ou mauvaise, mais décisive. Or, vous n'avez pas agi. En une rencontre aussi grave, vous vous êtes montré faible, indécis, subordonné aux forces contraires qui vous pressaient ; vous aviez entre les mains le moyen de vous affirmer splendidement : vous n'avez fait que briser honteusement votre destinée. Toute occurence, quelle qu'elle soit, doit être utilisée. C'est à l'attitude de sa volonté devant la vie, qu'on reconnaît s'il y a dans un être une véritable puissance. Pour quelqu'un d'attentif à son

perfectionnement, il n'est rien qui ne présente une sorte d'occasion de se manifester. L'homme de génie croît tous les jours ; pour se déployer, il ne demande pas un concours de faits héroïques : le plus petit accident, intérieur ou extérieur, lui suffit. On a dressé à l'usage des esprits vulgaires le catalogue de ce qui est permis ou défendu : il est bon qu'il sentent toujours le licou et le bât, mais l'esprit libre qui ne trouve qu'en lui-même sa raison d'être ne s'embarassera jamais de ces classifications ; la moralité des choses pour lui ne réside que dans l'emploi qu'il en fait, et là où de moins forts n'auraient rencontré que la honte ou la ruine, il trouvera sa propre glorification. Oseriez-vous vous appliquer ces maximes rigoureuses ? Il ne se présentera sans doute plus dans le cours des âges, un drame pareil à celui où vous avez été appelé à prendre part. Or, qu'y avez-vous fait, je vous le demande ? Ah ! que je vous féliciterais si, ayant condamné Jésus tout en le sachant innocent, vous m'apparaissiez plus résolu, plus sûr de vous qu'auparavant : de ce qui eût été un

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crime pour un autre, vous auriez fait un acte de vertu souveraine, et votre statue fût devenue imposante ! Mais vous n'avez pas agi ; doutant de votre propre justice, vous avez abandonné le Juif, et les hésitations qu'on voit percer en toute votre procédure n'ont d'autre effet que de souligner cruellement votre incapacité et votre mollesse. De cette épreuve redoutable,vous sortez amoindri pour jamais : à peine, dorénavant, car vous tous êtes vaincu vous-même, oserez-vous encore faire usage de l'appareil terrible qui repose en vos mains indignes de procurateur. Vous me demandez s'il vous faut vous blâmer ou vous approuver : que ce doute vous ronge et vous tue ; vous êtes une proie qui ne lui échappera plus ! Il y a des êtres vigoureux qui, faisant un acte, y épuisent toute leur force, et ne savent passer outre ; ils se sont limités d'un seul coup, et cette réalisation les absorbe tout entiers. Pour vous, vous demeurerez confiné dans votre inertie : la lâcheté dont vous avez fait preuve, désormais, vous sera toujours présente ; elle vous enfermera comme la cage

honteuse enferme certains esclaves. Vous vous êtes assis dans la poix : ne songez plus à marcher ni à fuir. Le visage éclatant et imprévu de votre destinée sans doute vous a-t-il effrayé, quand il vous est tout à coup apparu: maintenant il s'est pour toujours détourné de vous. Ce n'est pas le sang du juste qui vous inquiétera, c'est le regret et la honte de votre insuffisance. Malheur à l'homme qui se sent soudain inutile à soi-même ! L'histoire a voulu un moment s'appuyer sur vous : vos épaules ont cédé. Vous vous êtes dérobé, mais l'honneur d'être puissant au travers des temps vous a, du même coup, échappé. Je ne vous ai jamais estimé, car je ne puis estimer que ceux qui me font du mal : je vous méprise aujourd'hui. Vous ne connaitrez même par l'âpre orgueil d'être détesté. Vous êtes déchu, et ce qui vous a couché par terre, ce n'est point le fer héroïque de la lutte. Un prêtre, un vieillard, peut-être, vous demanderaient-ils les motifs de votre incertitude : aux trébuchets délicats de leur prudence, ils pèseraient vos scrupules, et peut-être aussi vous rendraient-ils quelque courage. Mais il

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importe peu, laissez-moi le répéter, que vous ayez eu tort ou raison. Je dis que vous avez laissé fuir l'occasion incomparable qui s'offrait à vous de réaliser votre figure morale : vous n'êtes désormais qu'un bâton rompu sur qui personne ne daignera plus s'appuyer. J'ignore certes ce que j'eusse fait à votre place : je constate simplement que vous n'avez rien fait, alors qu'il fallait agir. Homme pusillanime, qui avez accepté la loi des événements quand il convenait de leur imposer la marque violente de votre autorité, reconnaissez ici la suite ininterrompue de vos défaites. Jésus tombe en votre pouvoir : ne deviez-vous point le rechercher vous-même ? Vous l'envoyez à Hérode ; était-ce rendre votre lâcheté assez publique !... Hérode cependant vous le renvoie ; vous pensez alors à le mettre en liberté, — ô le triste aveu de votre impuissance! Les Juifs enfin exigent sa mort — de guerre lasse, vous le leur livrez, et pour bien signifier que vous déclinez toute participation dans la tragédie vous vous lavez les mains au prétoire... En vérité, vous n'avez un instant cessé de vous écarter

de votre destinée. Le torrent était trop rapide, vous avez craint de vous y engager. Vous étiez un livre vierge, qui eût pu tenir une légende prodigieuse : vous avez renversé l'écritoire sur les feuillets blancs ! — Allez, vous êtes un homme mort, et ce que vous avez de mieux à faire, je vous le dis, mon cher, c'est de disparaître...

à Mariey Mère de Jésus.

Je ne saurais assez marquer combien me choqua la contenance que vous avez prise en face des événements mémorables qui viennent de se dérouler en notre ville. Que j'ai maudit tant de faiblesse et de pusillanimité ! Votre douleur, le bruyant étalage de vos sentiments maternels ont fait tache dans un spectale aussi pathétique, et peuvent même, chez certaines âmes impressionnables, en avoir compromis tout l'effet. Il n'y avait place pour vous nulle part, vous avez voulu néanmoins figurer dans l'action : pas un instant, vous n'avez laissé d'être importune et, qui pis est, nuisible. Il m'est permis de le déplorer, car l'histoire appartient à tout le monde, et chacun a le devoir de veiller à

ce qu'on ne falsifie pas son esprit. Les larmes que vous avez versées pendant le supplice de votre fils ont ravalé une circonstance que tout portait au sublime. De telles péripéties, et si bien présentées, étaient presque surhumaines, vous n'avez voulu y voir qu'un drame médiocre où votre affection était engagée. Ah, fasse le Ciel que vous n'ayez point réussi! Pourquoi, en effet, avez-vous pleuré ? Toute autre, à votre place, pourrait répondre " Mais c'était mon enfant, la chair de ma chair, qu'on insultait, qu'on frappait, qu'on pendait au bois infâme !..." A vous seule, pareille justification est interdite : vous ne pouvez oublier de quel fils vous êtes la mère. Ne se disait-il pas issu de Dieu, envoyé par son père sur ce monde pour racheter les hommes de la perdition, et leur ouvrir par son exemple le chemin de la vérité et de la rédemption éternelle ? Ses souffrances étaient nécessaires, prédites et réclamées par lui, du reste; il fallait qu'il affermît son apostolat dans , le sang et que la mort donnât la mesure de son dévouement à sa mission. Je veux croire un moment qu'il disait vrai et qu'en

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consentant à ce généreux et inutile héroïsme, il n'était point la dupe de sa propre manie ; quelle devait être en ce cas votre conduite ? Mais, tandis qu'on le conduisait au Golgotha et que les marteaux enfonçaient le fer dans ses membres, n'auriez-vous pas dû chanter !... Quel rôle émouvant et grandiose vous était dévolu ; chacun et moi-même, si vous l'aviez accepté, se fût incliné devant une grandeur de caractère si peu commune. Vous auriez formé, en vous comportant de la sorte, le plus éclatant acte de foi en votre fils qu'il eût pu désirer, et les siècles à venir n'auraient eu assez de bouches pour vous louer. Supposons par ailleurs que Jésus — et c'est bien ce qui me paraît le plus probable — n'ait été qu'un simple mortel, victime d'une folie tendre et suave, assez spéciale, et que les allusions mystérieuses qu'il fit à son royaume, à son père et son origine ne soient que d'incohérentes divagations ; ne deviez-vous pas, à l'heure où son sort se jouait, cacher ces larmes, ces gémissements, tout ce désespoir qui indiquait manifestement que vous ne croyiez pas en lui et que vous redoutiez

de perdre pour jamais ce fils bien-aimé ? Ah ! que vous avez mal compris les soins que vous lui deviez ! Votre affliction égoïste inconsidérée et ruinera sa mémoire. Qui croira que ce fut un dieu, si sa mère ellemême ne Ta pas fait ? Cette fin pouvait être surhumaine, disais-je tantôt ; on eût pu y voir le sacrifice prodigieux d'un immortel mourant pour racheter ses bourreaux : grâce à vous il n'est plus sur la colline funeste qu'un Juif quelconque payant de la vie les séditions qu'il fomenta, et une mère qui pleure son enfant dont l'agonie s'achève sous ses yeux. De l'inintelligence déplorable dont vous avez témoigné, la responsabilité, après tout, ne vous accable pas seule : votre éducation, autant que la médiocrité de votre esprit, est coupable. La sombre vertu qui réside dans la mort est bien oubliée de nos jours. On n'y voit plus que le terme obligé de l'existence animale : personne ne vous a appris sa fin véritable, ni la place qu'elle tient dans l'économie des destinées humaines. Croyezvous donc que ce soit un chose dont il faille tant s'affliger ? N'est-elle pas tout au contraire

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la conclusion logique et providentielle de l'œuvre du sage, du héros, du génie ! Il est un moment où l'homme qui a longtemps travaillé à se réaliser, touche enfin à la perfection. Il s'est exploité tout entier, il a satisfait son instinct et atteint le point culminant de l'intérêt moral. Désormais il ne peut que se maintenir ; toute retouche à l'œuvre qu'il vient d'achever risquerait de détruire le produit d'une laborieuse carrière : la mort, alors, survient ; elle empêche le geste maladroit, prévient la déchéance éminente, et ainsi m'apparaît comme le signe visible de l'approbation que donne à nos efforts la puissance obscure qui nous gouverne. Sa main glacée décerne une consécration définitive à notre travail : elle nous fige soudain dans notre attitude la plus belle ; rien dorénavant ne changera de ce que nous avons créé en nous : elle s'en est instituée la gardienne, et nous pouvons nous fier à sa vigilance indéfectible. Mais à combien d'hommes est-il donné d'attendre en paix sa visite, combien la reçoivent à l'heure conforme, et lui livrent une âme parfaite à qui la vie ne peut plus

être utile ? Je vois en l'angoisse que presque tous éprouvent à n'être pas prêt la cause de la haine et de la crainte dont est communénent l'objet ce phénomène judicieux et naturel. Elle n'est redoutable aussi bien que pour le lâche et l'impuissant, qui ne peut laisser à la postérité qu'un souvenir sans vertu. Le héros, au contraire, qui a parfait en lui l'œuvre sacrée, avec tranquillité s'incline devant elle : il sait que la mort ne perpétuera de lui que l'image la plus pure. Au néfaste préjugé qui a cours sur ce sujet, se rattache par ailleurs le culte des ancêtres et des défunts en général. En ceux que le trépas enlève, on s'habitue peu à peu, par effet réflexe, à voir des victimes ; on déplore leur perte, et chacun de bonne foi s'imagine qu'avec eux quelque chose de lui s'en est allé. Je ne sais quelle solidarité pernicieuse unit les hommes à cet endroit : ils se croient nécessaires les uns aux autres, et que l'un d'eux disparaisse, à l'instant tous se lamentent, comme s'ils avaient perdu ce qui les aidait à subsister. Je comprends mieux, vous l'avouerai-je, le païen qui honore un mor-

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ceau de bois, une bête ou la foudre, que Fêtre qui rend aux ancêtres un culte que rien ne justifie. La mort, laissez-moi-y insister, n'est qu'une mesure de précaution que prend la Providence, l'harmonieux hasard, pour éviter qu'un homme arrivé à la perfection ne détruise inconsidérément le délicat chefd'œuvre de sa création morale. Elle n'effraye que ceux qui ne sont point préparés à l'épreuve : ils savent bien que ne sera frappée à ses austères médailles que l'effigie qu'au dernier moment on lui transmet. Qu'importent les cadavres en de si haut desseins ! Ce que les ancêtres et les défunts avaient de plus précieux demeure avec nous : c'est leur exemple, la trace de la beauté orginale qu'ils ont manifestée dans leurs actes. Les hommes ne sont pas irremplaçables : une seule chose vaut en eux ; la leçon qu'ils peuvent nous donner, la force que nous pouvons retirer de leur commerce. Ce bénéfice n'est pas attaché uniquement à leur personne : leur souvenir posthume le contient tout aussi bien. D'ailleurs l'être doué d'une vie intérieure énergique ne saurait s'apercevoir que des hommes

succombent autour de lui, et la mort, à tout prendre, ne lui sera jamais qu'un avertissement. Je sais bien que de telle vues n'iront pas susciter quelque scandale. J'en fais peu de cas. Le fait de votre fils, en vérité, me fournit une occasion trop favorable pour qu'il me soit possible de ne pas m'en prévaloir. Que serait Jésus, je vous le demande, si cette mort cruelle que vous pleurez ne l'avait frappé ? Il avait prédit sa fin, elle était le couronnement plausible de sa carrière : seule, elle donne quelque lustre à son image assez terne, et s'il est destiné à la célébrité, c'est à elle encore qu'il devra cet honneur que son existence ne lui a pas mérité. Mais vous n'avez rien compris à ces nécessités supérieures. Vos larmes ingénues prouvent à suffisance que sa véritable destinée vous a toujours trouvé fort indifférente. Vous eussiez voulu le garder auprès de vous : le souci de sa gloire et de sa grandeur vous touche peu. Ame vulgaire, pleurez donc votre soûl : vous avez insulté à tout ce qui faisait la raison d'être de votre fils : baignez de larmes sa dépouille, puisque son esprit

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toujours vous est demeuré étranger, mais souffrez que je m'élève contre vous ! On raconte que Jésus, étant enfant, un jour trompa votre surveillance, et que l'ayant retrouvé enfin, après de longues recherches, assis parmi les docteurs de la loi qu'étonnait sa précoce intelligence, comme vous le réprimandiez, il vous répondit : " Femme, ne vousinquiétez point, qu'avez-vous à vous mêler des affaires de mon Père ! " Dès cette heure, il avait percé la lourdeur de votre intelligence. Que dirait-il à présent où, par vos plaintes impies, vous révoquez en doute du même coup et sa divinité et sa mission?...

à Luc FEvangéliste.

Un ami me fait tenir à l'instant une copie du petit ouvrage que vous venez de consacrer à la vie d'un homme dont j'apprécie plus la mort que le caractère. Avec l'indignation d'un cœur généreux, il me signale certain passage où, rappelant la mémoire d'un mendiant nommé Lazare que nous connûmes il y a quelques années, vous semblez m'en imputer la fin malheureuse. Tout en le remerciant, j'ai assuré cet ami bénévole que de telles insinuations, pas plus que la plaisante liberté que vous prenez de me faire mourir un peu prématurément et de me vouer aux flammes de l'enfer, ne pouvaient me porter ombrage, et qu'au surplus, il attachait aux inventions d'un nouvelliste une autorité dont elles n'é-

taient point dignes. Pour en finir avec cette histoire, je me résouds, quelque indifférents que me soient vos jugements, à vous donner un mot d'explication. Je ne doute pas un moment que cette lettre ne soit complètement inutile ; mais il me plaît de l'écrire, parce qu'elle m'est une occasion de contrôle, et me permet, avant de l'effacer sous mon mépris, de prendre congé avec égard d'un homme dont le commerce jadis me valut de l'agrément. J'ai apprécié chez vous, en effet, le plus grand désintéressement, de l'honnêteté, du zèle et une sorte de sévérité ardente qui vous est particulière. L'étroitesse de vos opinions toutefois me choquait dès alors, et j'ai senti maintes fois, derrière votre réserve, l'impatience et la contradiction prêtes à se lever. Je reconnais aujourd'hui la justesse de mon sentiment. L'ami dont je vous parlais, à des rancunes personnelles pensait devoir attribuer votre animosité ; s'il eût mieux connu les hommes en général, et en particulier, votre esprit exclusif et emporté, il aurait compris que la haine des idées que je représente justifie seule vos attaques. Rien en vérité ne rend

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un être plus haïssable que les idées qu'il porte: d'instinct, nous sommes poussés à détester en elles la négation de nous-mêmes: il nous semble que par la tolérance, nous donnerions à entendre qu'il n'est en nous aucune résistance spécifique que l'on puisse contrarier. Sans en démêler les éléments, vous percevez en moi une force sur quoi vos efforts n'ont point de prise et qui, rebelle à la douceur, se développe sous la violence. Faute de la maîtriser, vous souhaitez du moins l'amortir. J'approuve cette politique, et votre hostilité ne saurait me déplaire. Pour situer les individus dans leur rapport véritable, rien qui vaille la haine ! Combien j'en préfère les effets à ceux de l'amour qui, en dépit de toute économie et pour la simple commodité des relations, assemble et raccole les gens les plus contraires ou les plus dignes de l'être ! La charité que vous préconisez entraînera de graves désordres : vous prétendez tout confondre : le jour où chaque âme aura revêtu l'uniforme, quel moyen vous restera de vous distinguer ? Pour moi, je tiens fermement que la dissidence seule constitue les raisons d'être et les valeurs,

et parce que nous touchons ici au point central de notre désaccord, je veux prendre la peine d'en marquer brièvement la signification et l'importance. Que me reprochezvous après tout dans les quelques lignes que vous consacrez à exalter Lazare et à me rabaisser injurieusement ? Encore que vous ayez peut-être manqué de goût en parlant de ces choses, je continue de croire que ce ne sont pas mes richesses, mes habits de pourpre et de lin fin, ou la délicatesse de mes repas qui vous offusquent. Voilà des détails d'intérieur qui échappent à votre censure : que si d'autre part vous vouliez m'entreprendre à ce sujet, j'aurais vraiment beau jeu de ne voir en votre acrimonie que cette sorte de dédain hypocrite qu'affectait le renard de la Fable à l'égard des raisins que vous savez. Et puis, est-ce que je vous fais grief de courir jambes nues ou de vous nourrir de poisson sec ? — Il implique donc de supposer que vous ne réprouvez en ma conduite que ma dureté envers Lazare. Eh bien, apprenez que si je n'ai pas secouru ce malheureux, ce n'est pas que je n'aie ressenti combien il était dénué,

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mais bien parce que rien, malgré mon abondance, ne m'était superflu et aussi, que rien de ce que j'aurais pu céder au mendiant ne lui eût été profitable. Le scandale où doit vous induire pareille déclaration, aidera à ce que le développement que je vais donner à ma pensée, ne soit pas tout à fait superflu. La conviction que nul en ce monde n'a le droit de demeurer immobile fait la base de mon système. A ce principe, j'estime que vous ne contredirez pas : nous ne dissentirons que sur la direction ou la moralité de notre activité. Je tiens pour assuré en outre que chaque être a un but spécial et distinct, et pas un instant je n'admettrai qu'on impose une fin commune à tous. Un impérieux devoir dès lors se propose, j'entends de trouver la voie de sa destinée: du jour où nous l'aurons découverte, il nous faut désormais y marcher ! Sans doute, je n'admets pas la prédestination : mais il est une fatalité intime à quoi nous ne saurions nous dérober : souvenez-vous d'Hercule au carrefour du Bonheur et de l'Héroïsme. Du moment que mon esprit a pu concevoir un si grand sujet, je n'ai cessé de

me dévouer à ma vocation. Tous mes efforts n'ont tendu qu'à faire de moi le spécimen le plus parfait de moi-même : j'ai voulu me réaliser. Pareil ouvrage exige une double action, c'est à dire qu'il convient d'une part que nous exaspérions tout ce qu'il y a de personnel en nous, et que par ailleurs rien d'extérieur que vienne jamais altérer les purs éléments de notre entéléchie. Assurément ne faut-il se refuser ou s'opposer à quoi que ce soit, mais celui qui aura nettement discerné sa destinée sait ce qui le sépare des autres, et dans le riche butin de ses sens, il apportera d'instinct un choix judicieux et lucide. Il importe que le prochain toujours, et vous avez beau dire, nous demeure étranger. Le soin de nous-même, de notre progrès constant, doit seul présider à nos rapports avec Autrui, qui ne nous sera guère ainsi qu'une occasion d'exercice moral. J'ajouterai au surplus que pour un homme qui s'est adonné tout entier à sa propre création, dans le temps et l'espace, il devient bientôt impossible de concevoir, à propos de ceux qui l'entourent, un sentiment qui ne soit utile ou afférent aux

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desseins qu'il poursuit : il n'en a pas le droit d'abord vis-à-vis de lui-même : si l'on considère ensuite le côté inverse de la question, on reconnaîtra qu'un sentiment intempestivement manifesté est de nature à troubler singulièrement celui qui en fait l'objet, et par là, à contrecarrer, sinon à dévoyer, sa destination personnelle. Revenons à présent aux accusations que vous portez contre moi. Je crois en avoir assez dit pour que vous consentiez des motifs à ma conduite, et ne vous borniez plus à tout expliquer par une insensibilité hors de propos. Désormais, vous entendez aussi, bien que vous m'appeliez parfois tout crûment le Mauvais-Riche, que le lin fin, la pourpre et l'appareil somptuaire de ma maison, ne sont pour moi que de vulgaires moyens, le bronze dont on fait la statue ou, si j'ose m'exprimer de la sorte, l'escalier magnifique par quoi je procède vers mon but. A chaque degré, je m'élève d'autant au dessus de la foule, de Lazare, je le prends ici dans un sens purement représentatif, et de vous-même. De tout le luxe qui m'environne, rien ainsi n'est indispensable à

ma vertu, rien non plus ne lui est superflu. Il vous faut bien reconnaître dès lors, qu'en ne secourant point le lépreux, je n'ai fait qu'obéir au commandement impérieux d'un prosélytisme nettement déterminé.

Qu'eussé-je pu lui donner, au demeurant ? Les valeurs, vous le savez, sont incommunicables. Si j'ai assumé les apparences de l'avarice, c'est parce que je ne pouvais faire bénéficier Lazare de quelque chose qui lui convînt, et aussi, parce que Lazare, pour rester quelqu'un, devait rester pauvre. Pouvais-je impunément laisser tomber vers lui, du haut de mon escalier, l'aumône d'un peu d'or ou de nourriture ? Mais, enrichi ou repu seulement, Lazare cessait d'exister, et du coup, j'avais commis le crime le plus impie ; la suppression d'un caractère de vie ! Songez-y bien : autant devons-nous prendre soin d'embellir sans cesse l'œuvre d art que nous sommes, autant il convient de respecter l'œuvre d'art chez les autres.En vérité, je vous le répète, si j'avais accordé quelque aide à Lazare, ce qui ne m'était d'aucune façon utile, j'aurais enlevé à sa figure le seul intérêt qu'elle présente ;

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