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LETTRES CHOISIES
je détruisais peut-être l'effort d'un longue vie de macérations, et en tout cas contrariais apertement les intentions de la destinée qui ne fait rien sans raison. Laissez-moi d'ailleurs vous présenter mon idée sous un autre aspect. Supposons que quelque thaumaturge, quelque thriacleur, se soit avisé de guérir votre ami de la lèpre : ne voyez-vous pas qu'à l'instant,il perd sa particularité et qu'en outre, l'amitié des chiens qu'attirait son odeur, lui est retirée? Croyez-moi, Luc, vous ne cherchez le bonheur et la perfection de tous les hommes qu'en vous négligeant vous-même : à la peine que j'éprouve à graver ma propre image, je sens bien ce qu'il y a de vanité à s'embarasser du soin de ses semblables. Du reste, cette tentation me sera épargnée. Ce qui constitue ma raison d'être, si je le passe à mon voisin, je le supprime en moi aussitôt. L'important d'un homme, c'est d'être unique et différent. Puissent la contradiction et la guerre régner toujours parmi eux ; tant de contacts hostiles les aideront à préciser leur figure spirituelle ; on ne connait jamais si bien la place de ses reins qu'au moment où quelqu'un
vous baille du bâton au travers ! Il est juste néanmoins de n'user de violence qu'à bon escient; car il est une chose qu'il faut respecter chez le voisin, j'y insiste, c'est ce qui le fait dissemblable à nous-même. Et voilà la raison pour quoi ie ne vous combattrai jamais. Prêchez donc l'égalité et la fraternité, aimez et faites l'aumône à tous les Lazare des carrefours, on verra mieux, par vertu de contraste, que je ne me soucie que de moi-même, et vous aurez inconsciemment servi à m'isoler à mon gré. Jusqu'ici, je n'ai fait qu'expliquer mon attitude. Je pourrais la justifier aux yeux de tous si l'appréciation publique n'était le moindre de mes soucis; vous-même, d'ailleurs, par le dénouement imaginaire que vous prêtez dans votre ouvrage aux malheurs de Lazare, ne marquez-vous pas avec éloquence que je n'ai pas eu tort ? A qui donc est-il redevable de cette insigne élévation et de sa familiarité avec Abraham ? N'est-ce pas à moi seul ! Où serait-il à cette heure si je m'étais attendri sur son sort ?.. Mais je dédaigne le mensonge, et ne veux point réclamer le bénéfice d'un bienfait illusoire : oui, j'ai laissé
LETTRES CHOISIES
Lazare périr de faim sur mon seuil, et ne vous récriez pas : quand vous aurez acquis comme moi la dure expérience du cœur, vous saurez que la pitié est rarement de mise. Elle assume de bien lourdes responsabilités, et vous apprécierez plus tard les ravages qu'elle cause dans le monde des âmes. Ne nous interposons jamais entre le hasard et la destinée d'un homme : pas de médiation ; nous n'avons pas qualité pour cela ! Chaque destinée est unique et incompatible. Croyez-vous que ce soit sans raison que jamais un être n'a pu rencontrer de visage identique au sien : je vois en ce fait, tout au contraire, une façon d'avertissement providentiel que vous auriez tort de ne pas considérer : vous me direz en fin de compte que j'étale un égoïsme cynique et révoltant : je serais fâché de vous voir affirmer le contraire, rien ne pouvant m'être plus désagréable que votre approbation. Au lieu de vous répondre, je vous poserai une question. Un homme élève des molosses ; il les nourrit de viande crue et de sang, les dresse à la lutte et au meurtre : prétendezvous qu'il est égoïste, parce qu'il ne lâche
pas ses bêtes dans la rue et qu'elles ne pillent point les passants ? Un autre collectionne chez lui les épées, les piques et les poignards ; il les effile, les aiguise, les remoud sans cesse; sera-t-il égoïste pour ne pas les essayer dans le dos de quelque inoffensif visiteur ? Tenez pour certain que le régime auquel me voici soumis depuis tant de temps n'est pas sans développer en l'être de redoutables énergies. Il vous paraît fâcheux que je ne les manifeste pas ; la foudre est belle, mais le nuage gonflé d'orage qui n'éclate pas, est plus tragique encore. Le jour où je cesserai d'être gratuit, nul doute que vous ne trouviez que ça vous coûte un peu cher. Allez, ô homme imprudent, c'est en ne m'occupant pas de vous, que je donne la preuve la plus notoire de mon humanité...